Faits marquants de la session
À l'hiver 1909, lorsque s'ouvre la première session de la douzième législature, il y a longtemps que la politique provinciale n'a pas autant mobilisé l'opinion et l'esprit des Québécois. En effet, depuis Mercier la législature, comme on l'appelait à l'époque, n'a pas engendré de moments forts, sauf peut-être lors de la chute de Parent et c'est plutôt Ottawa qui a su capter l'intérêt de la population québécoise.
Toutefois, cette situation change en 1909 avec l'entrée en scène de nouveaux parlementaires, l'arrivée d'un nouveau groupe politique les nationalistes _ et la défection d'un ancien ministre libéral _ Jean-Benoit-Berchmans Prévost. Ces changements vont donner aux débats la fougue et le panache qui leur faisaient défaut.
L'objectif de cette introduction historique est de proposer une synthèse de la session en retenant principalement les grandes questions que l'on a traitées en Chambre et en décrivant l'attitude des acteurs, ceux qui ont occupé le devant de la scène.
La campagne électorale de juin 1908, qui reporte au pouvoir les libéraux de Lomer Gouin, illustre déjà le type de changements qui vont caractériser la douzième législature, c'est-à-dire une opposition beaucoup plus vigoureuse, qui harcèle continuellement le gouvernement sur des questions d'une importance capitale : la colonisation, les routes et les richesses naturelles, par exemple. Les nationalistes et leur leader, Henri Bourassa, qui stimulent cette opposition pendant la campagne électorale, sont très populaires. Henri Bourassa mobilise particulièrement les foules et provoque des débats de fond. Le Parti conservateur, conduit par Pierre-Évariste LeBlanc, pour ne pas être en reste emboîte le pas et fait siennes les nombreuses questions débattues par les nationalistes. Ainsi, les conservateurs et les nationalistes unissent-ils leurs efforts pour tenter de vaincre les libéraux. Au total, cette coalition des forces de l'opposition ne remporte que 17 sièges, mais récolte néanmoins 42,5 % des suffrages exprimés. Les libéraux restent cependant solidement majoritaires, mais ils ont tout de même perdu 10 sièges et 2 % du vote. Le premier ministre lui-même a subi une humiliante défaite contre le chef nationaliste dans le comté de Saint-Jacques (Montréal n° 2).
Si le premier ministre Gouin est battu dans Saint-Jacques, il est cependant élu dans Portneuf, ce qui lui permet de prendre son siège sans être obligé de se présenter dans une élection partielle. Henri Bourassa, quant à lui, est élu dans deux circonscriptions, Saint-Jacques et Saint-Hyacinthe; il est la grande vedette politique de l'heure. Il est épaulé par son ami et collègue d'Ottawa, Armand Lavergne, élu dans Montmagny. Seul le chef conservateur, Pierre-Évariste LeBlanc, est battu dans sa circonscription de Laval. On songe un moment à nommer Henri Bourassa chef de l'opposition, mais c'est finalement Joseph-Mathias Tellier, député conservateur de Joliette, qui hérite de ce poste. Homme large d'esprit, foncièrement honnête et religieux, il ne tarde pas à s'entendre avec Bourassa.
C'est ainsi que le 2 mars 1909 s'ouvre en grandes pompes la première session de la douzième législature. L'honorable Lomer Gouin propose, appuyé par le représentant d'Argenteuil, l'honorable William Alexander Weir, que le député de Sherbrooke, monsieur Pantaléon Pelletier, soit choisi comme Orateur. Le choix est aussitôt entériné par le chef de l'opposition.
Les principales questions traitées pendant la campagne électorale sont aussitôt amenées devant la Chambre. Dès l'ouverture de la session, Bourassa tonne et dénonce le gouvernement Gouin pour son inertie dans sa politique de colonisation et de gestion des ressources forestières. Il accuse le gouvernement d'être à la solde des spéculateurs et des Américains. Cette préoccupation d'Henri Bourassa pour la question de la colonisation n'est pas nouvelle. Déjà, en 1903, il s'en faisait un promoteur ardent :
Si l'on me demandait quel est le premier devoir du gouvernement de Québec, je répondrais : c'est de coloniser. Si l'on me demandait quel est le deuxième devoir du gouvernement de Québec, je répondrais encore : c'est de coloniser. Si l'on me demandait quel est le troisième devoir du gouvernement de Québec, je répondrais toujours : c'est de coloniser.1
Il va donc de soi qu'une fois présent en Chambre le nouveau député de Saint-Hyacinthe demande des comptes à l'administration libérale à ce sujet. Et Bourassa peut compter sur un nouvel allié. À la rentrée, à la surprise de tous et y compris de lui-même, le député libéral de Terrebonne Jean-Benoit-Berchmans Prévost est placé du côté de l'opposition. À sa demande d'explication Gouin répond que, placé en face du premier ministre, il pourra plus facilement lui dire ce qu'il pense de lui. On se rappellera qu'à la session précédente Prévost avait démissionné de son poste de ministre de la Colonisation parce qu'il ne pouvait mettre en application les réformes qu'il aurait souhaitées. Les mauvaises langues du côté ministériel laissaient entendre que son administration n'était pas irréprochable. Assis du côté de l'opposition, Prévost rejoint donc idéologiquement ses adversaires politiques, notamment dans sa bataille sur la colonisation.
Inlassablement, Prévost et Bourassa interrogent ensemble le gouvernement sur la politique suivie dans le domaine de la colonisation. Prévost présente régulièrement à la Chambre des cas pathétiques de colons exploités par des spéculateurs ou réduits à la misère par des marchands de bois et l'inertie du gouvernement. Ces deux vedettes de l'opposition demandent une politique de terre libre au colon libre. Ils veulent que lors d'une concession de terre le colon puisse bénéficier du bois qui se trouve sur son lot et que, surtout, on cesse de concéder en même temps les mêmes terres aux marchands de bois et aux colons. Enfin, les nationalistes et les conservateurs réclament une politique de bons chemins et de routes carrossables pour faciliter les transports et les échanges dans les régions de colonisation. Ils dénoncent le détournement de sommes prévues à cette fin au profit de paroisses déjà existantes qui, comme par hasard, sont surtout situées dans les comtés ayant des représentants libéraux.
Des foules toujours plus denses viennent remplir les galeries pour entendre ces échanges beaucoup plus passionnés que ceux qu'elles avaient entendus auparavant. Les leaders nationalistes, Bourassa et Lavergne, sont le principal centre d'intérêt. Les libéraux accusent même Bourassa, qu'ils surnomment le « grand homme », de choisir pour ses interventions les séances où les étudiants sont en grand nombre dans les tribunes réservées au public. Bourassa parle pendant des heures et, alors que le règlement l'oblige à être à son siège lorsqu'il a la parole, il se promène dans l'allée et s'avance parfois jusqu'à la table.
Contrairement à ce que l'on aurait pu croire, le gouvernement libéral résiste vigoureusement aux charges de l'opposition. Le premier ministre Gouin et ses trois principaux ministres Louis-Alexandre Taschereau aux Travaux publics et au Travail, Joseph-Édouard Caron à l'Agriculture et Charles Devlin à la Colonisation tiennent souvent brillamment tête à l'opposition qui doit se battre beaucoup plus rudement. La tâche de terrasser le gouvernement est plus difficile que les succès électoraux des forces de l'opposition l'avaient laissé présumer.
Dans le domaine des ressources naturelles, c'est un peu le même scénario qui se répète. Les nationalistes et les conservateurs crient au scandale et accusent le gouvernement Gouin de vendre littéralement la province de Québec aux étrangers. Bourassa et Lavergne exigent que les ressources naturelles servent en premier lieu les intérêts du Québec. C'est pourquoi ils préconisent la fin de la vente des pouvoirs d'eau et l'instauration d'un programme de location. Sur cette question, l'opposition marque des points et force le gouvernement à légiférer pour qu'à l'avenir les ressources hydrauliques soient louées par bail emphytéotique et que ces locations soient assez brèves pour empêcher la spéculation.
Retenons ici que cette défense des intérêts de la province s'inscrit dans la pensée nationaliste de Bourassa : Les Québécois gagneront réellement le respect de l'autre moitié du peuple canadien et occuperont réellement leur place seulement lorsqu'ils auront la main haute sur leur gouvernement et qu'ils feront marcher l'économie de la province. C'est pourquoi l'opposition revient constamment sur la question de l'Ungava qui n'est pas encore rattachée au Québec et demande au gouvernement ce qui retarde l'annexion de ce territoire. Les nationalistes prévoient déjà l'énorme potentiel économique de cette région.
Outre ces grandes questions à caractère plutôt matérialiste où l'opposition obtient quelques succès, on traite beaucoup des questions morales et sociales. À ce chapitre, la jonction s'opère totalement entre Bourassa et Tellier qui sont tous deux imbus de probité et de justice sociale.
Ainsi l'opposition se plaint que les institutrices dans les campagnes reçoivent de bien faibles émoluments en comparaison de leurs collègues qui sont dans les villes. De plus, Bourassa déplore le fait que de pauvres institutrices à la retraite soient dans l'obligation, vu leurs maigres rentes, de faire des ménages pour survivre. L'opposition réclame justice pour ces gens qui se sont donnés et se donnent encore sans réserve pour le mieux-être de leur génération. Gouin réplique que ce triste état de choses est dû aux conservateurs et que son gouvernement a pris des mesures pour que les instituteurs et les institutrices qui prendront leur retraite n'aient plus à vivre une telle situation à l'avenir.
Tellier et Bourassa en ont surtout contre l'école neutre. Tellier aimerait que l'école technique de Montréal soit affiliée à l'université Laval pour ainsi éviter qu'elle ne soit une école neutre. Bourassa revient sur le caractère neutre de l'École des hautes études commerciales et sur le fait que seule une petite minorité de citoyens peut éventuellement en profiter. Les conservateurs et les nationalistes se font les porte-parole du clergé. Bourassa et Tellier peuvent difficilement comprendre qu'une institution vouée à l'éducation ne puisse pas profiter des bienfaits de l'encadrement religieux. Ils craignent les effets néfastes d'un enseignement neutre sur la population québécoise. Pour eux, instaurer l'école neutre équivaut à poser les bases d'une instabilité future qui engendrera l'anarchie. Gouin est coincé entre les deux ailes de son parti : l'aile modérée, qui penche plutôt du côté des conservateurs et l'aile radicale, avec en tête le député de Saint-Louis (Montréal no 3) Godfroy Langlois, pour qui le système idéal d'éducation est complètement neutre. Gouin navigue constamment entre ces deux tendances, donnant un peu à l'une et un peu à l'autre. Ainsi, si les Hautes études commerciales demeurent neutres, par contre, l'instruction ne deviendra jamais obligatoire.
Un autre point de divergences entre l'opposition et le gouvernement est celui de l'autonomie municipale. Tellier, spécialiste en droit municipal et maire de la ville de Joliette, s'oppose à toute ingérence de la province dans les affaires municipales. Il croit en l'indépendance des municipalités. Le projet de loi gouvernemental qui accorde un droit d'expropriation à certaines compagnies est, selon lui, une menace à leur autonomie. Tellier peut compter sur l'appui de Bourassa et de Prévost. L'opposition reflète fidèlement le vieux courant conservateur sur ce point, c'est-à-dire un minimum d'interventions du gouvernement dans les affaires que l'on qualifie de privées. Cette prise de position n'empêche pas l'administration Gouin d'aller de l'avant.
La corruption électorale est un autre sujet de friction continuel entre l'opposition et le gouvernement. Aussitôt entrée en Chambre, l'opposition condamne les tactiques déloyales dont se sont servis les libéraux pendant la campagne. Lavergne, se voulant l'ange pourfendeur du gouvernement, apporte des cas de malversations, de faux serments, d'ivrognerie. Bref, tous les moyens malhonnêtes pris par les libéraux pour gagner cette élection. Les libéraux répliquent en reprochant à Bourassa d'avoir dépensé sans compter lors de son séjour à Washington comme secrétaire de la Commission internationale. Le député de Saint-Hyacinthe se défend de toutes dépenses malhonnêtes que l'on pourrait lui reprocher et fait appel à Sir Wilfrid Laurier pour trancher le débat. Bourassa relance plutôt la balle dans le camp libéral et parle d'une affaire de pots-de-vin entre le ministère de la Colonisation et le baron de l'Épine. Ce dernier aurait versé 30 sous l'acre à la caisse libérale lors de l'achat de 200 000 acres de terrain. De son côté, Jean Prévost dénonce le député de Bonaventure, John Kelly, autrefois son ami, qui aurait favorisé les marchands de bois au détriment de colons de son comté. Prévost revient constamment sur cette histoire, exigeant une commission d'enquête. Corruption, scandale, malversation sont dénoncés par l'opposition qui compte se faire quelque « capital politique ». Cependant, elle n'arrive tout au plus qu'à égratigner le gouvernement.
Dans un autre ordre d'idées, si l'opposition et le gouvernement parviennent à s'entendre sur une loi qui prévoit le remboursement de frais lors de l'inhumation de cadavres trouvés, il en va tout autrement dans d'autres domaines, celui des finances par exemple. Le gouvernement se targue d'équilibrer le budget de la province et d'abaisser la dette per capita. L'opposition dit que cela s'avère possible parce que l'on comptabilise des actifs dans la colonne du passif : ainsi, l'argent de la vente d'un chemin de fer au Canadien Pacifique a servi à équilibrer le budget de l'année en cours. Si la situation fiscale est aussi bonne qu'il le prétend, clame Bourassa, rien n'empêche le premier ministre d'enlever la taxe sur les successions, une invasion injustifiable dans les affaires de famille; la législature a tous les revenus qu'il lui faut; elle n'a que faire de cette fouille macabre dans des cercueils de défunts. On critique le gouvernement qui ne cesse de promettre l'abolition des barrières de péage et qui ne le fait pas. Tellier met le premier ministre au défi de procéder tout de suite à l'abolition des taxes, qui causent les plus grands désagréments, s'il est vrai qu'il dispose d'un surplus de un million de dollars. Le premier ministre dénonce Ottawa qui tarde à réajuster les transferts aux provinces. Sur ces questions, il trouve en Taschereau un fidèle lieutenant, ce dernier réussissant même à tenir tête à Bourassa.
Enfin l'opposition, par la voix du député de Montmagny, Armand Lavergne, propose une loi qui rendrait obligatoire l'utilisation du français et de l'anglais dans les compagnies d'utilité publique et dans les services publics tels que les gares, les tramways, les autobus, etc. Ce projet de loi ne fait pas l'unanimité, car certains députés trouvent que l'usage du français ne fera que compliquer les choses.
Mathias Tellier déclarait à l'ouverture de la session : « Il faut une opposition forte en Chambre pour le plus grand bien de la province et, malheureusement, malgré la valeur des individus, l'opposition a été trop faible numériquement dans le passé. Celle dont je fais partie est assez forte cette année pour remplir son devoir efficacement. C'est la meilleure garantie de bonnes lois. » En 1909, Tellier dirige une opposition combative comme elle ne l'a pas été depuis longtemps, même si elle semble toutefois quelque peu tournée vers le passé. Ses leaders Mathias Tellier et Henri Bourassa véhiculent une idéologie qui cadre mal avec le grand bond en avant que le Québec s'apprête à faire. Bourassa défend un Québec rural alors qu'il s'urbanise de plus en plus et que l'industrialisation naissante bouleverse l'ordre des valeurs et des choses. L'encadrement idéal de la paroisse se juxtapose mal à la ville et les problèmes occasionnés par cette révolution crise du logement, insalubrité, chômage saisonnier trouvent fort peu de réponses dans le credo nationaliste-conservateur. À ce chapitre, les libéraux sont plus modernes et comprennent qu'il faut se tourner vers l'avenir et non vers le passé pour trouver les réponses aux problèmes qui confrontent la société québécoise.
La session de 1909 s'inscrit comme un grand moment dans l'histoire politique québécoise. En effet, la richesse des idées qui y furent débattues, le grand nombre de personnalités politiques qui y sont intervenues qu'on pense à Lomer Gouin, Joseph-Mathias Tellier, Henri Bourassa, Armand Lavergne, Louis-Alexandre Taschereau, Ésioff-Léon Patenaude ou Arthur Sauvé font que cette session vient enrichir notre patrimoine parlementaire et combler un vide dans notre mémoire collective.
Jean-François Hubert-Rouleau
Stagiaire en histoire
de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant__________
NOTES
1. Discours prononcé à Québec en 1903, à une assemblée de la Ligue nationaliste, tiré de Fernand Dumont, Jean Hamelin, Fernand Harvey et Jean-Paul Montminy, Idéologies au Canada français, 1900-1929, Québec, Les Presses de l'université Laval, tome 2, 1974, p. 243.
2010-01-22