La session de 1909 est particulièrement mouvementée en raison de l'arrivée d'une opposition plus aguerrie, constituée de députés nationalistes et de députés conservateurs. La bataille entre cette opposition et le gouvernement libéral a souvent comme théâtre la presse. Cela ne nous a pas empêchés, cependant, de reconstituer les débats à partir des correspondances parlementaires publiées dans les journaux. Si les journaux sont partisans, la chronique parlementaire est suffisamment objective, en raison, notamment, de la diversité des sources. Cela nous permet d'avoir un compte rendu acceptable des débats. Chaque groupe peut compter sur un ou plusieurs journaux pour défendre ses idées. La plupart de ces journaux sont représentés à la tribune de la presse de l'Assemblée législative de Québec. Le travail de l'historien consiste à choisir la meilleure source pour reconstituer une intervention et à la compléter à l'aide de journaux supplémentaires.
Voici d'abord la liste des journaux et de leurs correspondants parlementaires :
- Asselin, Olivar, Le Nationaliste
- Aubé, Édouard, Le Temps (Ottawa)
- Chambers, Edouard Thomas Davies, The World (Toronto)
- Chaput, Omer, Le Soleil
- Cinq-Mars, Alonzo, L'Avenir du Nord
- Davis, John A., The Montreal Daily Herald / The Quebec Daily Telegraph
- Dumont, Jean-Baptiste, L'Événement
- Dunn, Thomas W. S., The Quebec Chronicle
- Fauteux, Aegidius, La Patrie
- Fournier, Jules, Le Nationaliste
- Gagné, Louis, Le Quotidien
- Jordan, John J., Montreal Daily Witness
- Laflamme, Joseph-Léon-Kemner, L'Action sociale catholique
- Lanctôt, Gustave, Le Canada
- Larue, Gilbert, La Presse
- Leduc, René, La Libre Parole
- Levasseur, J.-A.-Théophile, Presse associée
- Meldrum, Herbert Thomas, The Montreal Daily Star
- Stevenson, Archibald E., Montreal Gazette
Description des journaux de base
Il est toujours difficile de déterminer l'orientation ou les sympathies politiques des journaux. Pourtant, cette opération est importante dans la sélection de l'information afin de reconstituer les débats parlementaires. Sans reprendre en détail l'orientation politique des principaux journaux dégagée dans la Critique des journaux et des sources de la onzième législature qui apparaît au début de la session de 19051, nous allons la compléter avec des informations puisées dans les journaux et les débats de la session de 1909.
Nous pouvons affirmer qu'en 1909 les journaux favorables au parti ministériel sont : Le Soleil, Le Canada, Le Temps (Ottawa), La Vigie, Le Spectateur (Hull), le Herald et le Quebec Daily Telegraph (ils appuient ouvertement le gouvernement Gouin et professent depuis longtemps l'idéologie libérale); La Presse, le Star et le Montreal Daily Witness (ils se disent indépendants); la Gazette et le Quebec Chronicle (des journaux conservateurs au fédéral, mais favorables au gouvernement provincial). En ce qui concerne les députés de l'opposition, ils peuvent compter sur L'Événement et La Patrie (pour les conservateurs), Le Nationaliste (pour Lavergne et Bourassa). Quant à L'Action sociale qui est sans affiliation politique déclarée, elle est souvent très critique face au gouvernement et sympathique à la cause nationaliste. Dans une lettre datée du 13 juin 1909 qu'il écrit à Olivar Asselin, Joseph-Mathias Tellier, chef de l'opposition, fait une critique du compte rendu d'un de ses discours publié dans certains journaux. Selon lui : « les rapports de La Patrie et de L'Action sociale sont passablement exacts, quoique fort incomplets ». Toutes les tendances politiques sont donc représentées à la tribune. Et chacune d'entre elles est relayée par la presse hebdomadaire de province.
Quebec Chronicle
Dans le Quebec Chronicle, qui fut jadis une source très importante pour reconstituer les débats, on remarque un désintéressement pour l'actualité parlementaire québécoise. Son apport aux débats de 1909 ne fut donc pas considérable. Ce journal reprend davantage les propos du Montreal Daily Herald.
The Gazette
Toujours conservateur, surtout au fédéral, le quotidien anglophone de la famille White s'accommode fort bien de la gestion financière des libéraux.
Le Soleil
Comme nous l'avons déjà fait remarquer, les journaux donnent des comptes rendus assez fidèles et cela, malgré l'agitation politique du moment. Le parti pris, lorsqu'il se manifeste, transparaît par la longueur des interventions publiées. L'exemple que l'on a l'habitude de citer est celui du Soleil et on le doit à la plume d'Omer Chaput, correspondant parlementaire de ce journal ministériel. Lors du débat sur l'adresse, à la séance du 8 mars 1909, Henri Bourassa parle pendant cinq heures. Ce discours est rapporté longuement par l'ensemble de la presse. Aegidius Fauteux salue, dans La Patrie du 9 mars 1909, « l'admirable discours que vient de prononcer le député de Saint-Jacques et qui aura été certainement jusqu'ici l'effort le plus merveilleux de sa brillante carrière ... Personne ne peut plus refuser de saluer en lui le maître de tous »2. Cette performance oratoire n'empêche pas Chaput de la résumer en une phrase de cinq mots : « M. Bourassa a parlé ensuite. »3
L'une des charges les plus violentes qu'il nous ait été donné de lire contre un journal est celle de J.-B. Prévost contre Le Soleil, survenue à la séance du 19 mai 1909 :
Mais je demanderai seulement au premier ministre, qui en a le pouvoir, à ceux qui s'y font encenser aux frais de la province, de dire un mot pour ramener ces valets trop zélés, qui sont entretenus par la province, aux règles de la décence; qu'on mette au besoin des muselières à ceux qui aboient, par l'intermédiaire des colonnes de ce journal, contre certains députés de cette Chambre ... Qu'on ne craigne pas de contrôler les déballés de France c'est une allusion directe à Henri d'Hellencourt, rédacteur en chef du Soleil qui, pour faire leur cour, étaient le mensonge dans la première page du journal des ministres.
Il va sans dire que ce journal nous a peu servi pour les interventions des députés de l'opposition. Par contre, il est très fiable pour les intervenants ministériels.
Le Nationaliste
Ce n'est pas en tant que source que ce journal est intéressant, c'est plutôt en tant qu'acteur. Le Nationaliste a été particulièrement présent tout au cours de la session et notamment par l'intermédiaire de deux de ses artisans : Jules Fournier et Olivar Asselin.
L'épisode le plus invraisemblable est sans doute l'incident Asselin-Taschereau où le bouillant journaliste gifle le ministre des Travaux publics en plein parquet de la Chambre. La scène est si spectaculaire qu'elle mérite d'être racontée en détail. Lors de la séance du 18 mai 1909, Taschereau, répondant à Bourassa sur l'affaire de l'Abitibi, accuse Asselin d'être mêlé à la rédaction d'un faux télégramme. Après l'intervention de Taschereau, alors qu'il est 1 h 5 et que la Chambre a ajourné ses travaux, Asselin, qui est à la tribune de la presse, descend sur le parquet de la Chambre et interpelle vivement Taschereau : « Pourquoi avez-vous dit que j'étais là pendant l'affaire du faux télégramme? Vous savez que c'est faux! » Taschereau lui répond qu'il n'a jamais dit cela. Asselin rétorque : « Vous l'avez dit. » Nouvelle dénégation de Taschereau. « Et c'est après cela, explique Asselin, qu'indigné de ce qu'il n'osait prendre la responsabilité de ce que je lui avais entendu dire sur le parquet de la Chambre alors que je ne pouvais pas ni lui répondre ni lui demander compte de ses paroles devant les tribunaux, je l'ai frappé à la figure. »4
Ce geste valut à l'assaillant d'être arrêté sur-le-champ par un constable et conduit au sous-sol du parlement où étaient situées les cellules de la police provinciale, « les oubliettes du parlement » pour reprendre l'expression d'Arthur Sauvé. Asselin est par la suite séquestré aux quartiers généraux de la police provinciale. Poursuivi pour assaut simple, il est condamné et incarcéré à la prison de Québec pendant une quinzaine de jours. Le geste est désapprouvé par tous les députés lors de la séance du lendemain. Taschereau fait porter le fardeau de la responsabilité de cette agression à Bourassa : « M. Asselin est en prison ce soir, mais il n'est peut-être pas le plus coupable. Il n'a fait que suivre les brisées de son chef. » Le Soleil se déchaîne contre Asselin : « Le cas de M. Olivar Asselin relève des médecins aliénistes... Ce qui convient à M. Olivar Asselin, ce n'est pas le cachot, c'est le cabanon. »5 Bourassa, tout en condamnant le geste, minimise l'altercation car il parle d'une tape. Ce qui est plus grave à ses yeux, c'est la détention du journaliste. « M. Asselin, dit-il, est gardé dans les cellules du tsar de Québec sans mandat et au mépris de ses droits les plus élémentaires. » Cet événement qui survient à la fin de la session donne lieu à un autre débat important.
Montreal Daily Witness
Il est bon de savoir que le correspondant du Montreal Daily Witness, John A. Jordan, émarge au budget de l'Assemblée législative, ce qui fait dire au Nationaliste qu'il est d'abord fonctionnaire avant d'être correspondant parlementaire6.
La Patrie
Les journaux sur lesquels peut compter l'opposition sont peu nombreux. Il y a La Patrie des frères Tarte. Le compte rendu de son correspondant, Aegidius Fauteux, du discours de cinq heures de Bourassa dont nous venons de parler a mérité les éloges du Nationaliste : « Par sa forme littéraire autant que par la somme gigantesque du travail physique qu'il supposait, son compte rendu était un tour de force comme il ne s'en est peut-être jamais accompli dans le journalisme canadien-français. »7 Le travail de Fauteux n'est pas apprécié de tous. Le Canada dénonce la fausse indépendance de La Patrie qui se manifeste par « un engouement exagéré pour le nationalisme et par des comptes rendus tendancieux ou tronqués pour aider à la cause nationaliste8 ».
Le Canada
Comme dans les sessions précédentes, ce journal nous a été fort utile pour reconstituer les interventions de son rédacteur en chef, le député de Saint-Louis, Godfroy Langlois, notamment sur les questions scolaires. Il est la voix des libéraux les plus radicaux et le souffre-douleur de L'Action sociale.
L'Action sociale
Pour les libéraux, L'Action sociale, le « pieux journal » comme ils l'appellent en dérision, est un adversaire. À l'occasion du débat sur l'incident Asselin-Taschereau, ce dernier attaque violemment l'organe du clergé :
Je reconnais là l'école maudite (il fait allusion à l'ultramontanisme) à laquelle appartiennent ces gens qui, sous les dehors de la religion et le manteau de ceux qui l'abritent, cachent ce qu'il y a de bigot et de plus cafard, attaquent tous les membres de cette Chambre, et plus particulièrement les députés libéraux.
Les libéraux dénoncent surtout Omer Héroux, un journaliste de L'Action sociale, sympathique aux milieux nationalistes.
Journaux complémentaires
La liste qui suit donne tous les journaux dépouillés. Comme par les années passées, les journaux complémentaires nous ont été utiles à divers degrés. Ils ont la plupart du temps servi à compléter une intervention tirée d'un journal de base. Quelques-uns d'entre eux ne font que reprendre la correspondance parlementaire d'un grand quotidien. Ainsi, par exemple, L'Union de Saint-Hyacinthe publie la chronique du Canada, Le Peuple de Montmagny répète celle de L'Événement, Le Journal de Waterloo et La Croix de Montréal reproduisent celle de L'Action sociale. Enfin, la chronique parlementaire du Quotidien de Lévis ressemble à celle du Quebec Chronicle à tel point que nous croyons qu'il s'agit de la traduction du quotidien anglophone de Québec. À moins que ce ne soit l'inverse... Ces emprunts s'expliquent facilement car la presse régionale n'a pas les moyens d'entretenir à Québec un correspondant parlementaire et, devant la quantité de débats à couvrir, les journalistes se relaient et s'échangent leurs notes.
Autres sources
En plus des correspondances parlementaires publiées dans les journaux, nous avons abondamment utilisé la documentation officielle (textes de projets de loi, ordres du jour, procès-verbaux, documents de la session et journaux de l'Assemblée).
Jocelyn Saint-Pierre
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NOTES
1. Débats de l'Assemblée législative, session 1905, Québec, Assemblée nationale, 1985, p. XXI-XXV.
2. La Patrie, 9 mars 1909, p. 4.
3. Le Soleil, 9 mars 1909, p. 1.
4. Le Nationaliste (Montréal), 23 mai 1909, p. 4.
5. Le Soleil, 19 mai 1909, p. 4.
6. Le Nationaliste, 14 mars 1909, p. 1.
7. Ibidem.
8. Le Canada (Montréal), 19 mars 1911, p. 4.
2002-07-31