Il est important de savoir, en consultant les journaux, que la presse de l'époque est habituellement la plate-forme publique des débats politiques. La plupart des journaux sont des organes des partis politiques qui ont pour but de propager une doctrine. Ils sont donc beaucoup plus des agents de propagande que des médias d'information. Cependant, les chroniques parlementaires sont justes; c'est parfois dans la sélection des extraits que le journaliste et le rédacteur en chef du journal montrent leur allégeance.
Un événement important marque la Tribune de la presse pour la session de 1910, l'arrivée d'un nouveau quotidien : Le Devoir. Bien que peu de gens lui prédisent un long avenir, il réussit à s'imposer d'abord dans la lutte partisane, puis dans l'analyse politique. Son arrivée à la Tribune de la presse marque une étape dans le traitement des débats parlementaires puisque ses correspondants, contrairement à la plupart des autres journalistes, ne se gênent pas pour publier des comptes rendus plus ou moins précis, dont la sélection des extraits publiés ne laisse aucun doute sur l'orientation du journal. Leur but n'est pas de reproduire les débats (avec un certain accent sur les discours de leurs favoris, comme les autres le font), mais bien de ne montrer que l'avers de la médaille, en minimisant le revers.
Le Devoir est le premier journal qui permet à son correspondant parlementaire de signer ses articles. Par la suite, d'autres journalistes suivent l'exemple de leur confrère.
Voici la liste des correspondants parlementaires pour l'année 1910 :
- Authier, Hector, L'Action sociale catholique
- Barthe, Ulric, La Vigie
- Cinq-Mars, Alonzo, La Patrie
- Davis, John A., The Daily Telegraph / Montreal Daily Witness
- Deanon, C. M., The Montreal Daily Herald
- Dumont, Jean-Baptiste, L'Événement
- Dunn, Thomas W. S., The Quebec Chronicle
- Fortin, Donat, Le Devoir
- Fournier, Jules, Le Nationaliste
- Larue, Gilbert, La Presse
- Lonergan, Thomas J., The Montreal Gazette
- Michaud, A., L'Événement
- Pelletier, Georges, Le Devoir
- Stevenson, Archibald E., The Montreal Daily Star
- Voyer, P.-A.-J., Le Canada / Le Soleil
Description des journaux de base
Le Devoir
C'est le dernier-né des quotidiens de la province. Fondé à Montréal par Henri Bourassa, avec l'aide des fonds de gens d'affaires conservateurs, ce journal est l'organe des nationalistes du Québec. Son but principal est de combattre le projet de marine de guerre de Laurier et le gouvernement provincial de Gouin. Dans son éditorial d'ouverture, Bourassa met en évidence son alliance avec les conservateurs provinciaux de Tellier, son désaccord avec les conservateurs fédéraux de Borden, à l'exception de Frederick Monk, qui va devenir le chef de file du groupe conservateur-nationaliste à Ottawa pour les élections de 1911, et les premiers pas du groupe au Parlement fédéral jusqu'à sa démission en 1913.
L'équipe de rédaction du Devoir est originellement formée de celle du Nationaliste (hebdomadaire nationaliste de Montréal et premier organe du groupe), en plus d'Omer Héroux et de Georges Pelletier de L'Action sociale, qui viennent y rejoindre leur ami Bourassa. Mais très tôt la dissension s'installe au sein des rédacteurs qui ne semblent pas tous d'accord avec l'orientation donnée au journal par son omniprésent fondateur Bourassa. Olivar Asselin (fondateur de la Ligue nationaliste et du Nationaliste) et Jules Fournier quittent la salle de rédaction après certaines divergences avec Bourassa, Héroux et Pelletier. Le triumvirat prend donc le contrôle du quotidien et lui donne une orientation moins radicale que Le Nationaliste.
Le Devoir est très agressif face au Parti libéral; on peut facilement y deviner les problèmes qu'a eus Bourassa avec les principaux leaders du parti. Comme il s'agit d'un journal de combat, il ne se gêne pas pour attaquer ses adversaires. Il se développe donc, entre le journal et le parti, une antipathie réciproque, un état de guerre constant. Les membres du Parti libéral voient Le Devoir comme un adversaire beaucoup plus redoutable que la faible opposition conservatrice en Chambre, ne serait-ce que par son attitude générale. Comme le dit L.-A. Taschereau au début de la session : « Ce journal est animé par un esprit de vengeance et un esprit de parti inconnus dans le monde du journalisme. »1
Le Devoir ne fait pas qu'étaler les événements dans ses pages ou donner son opinion sur la majorité des dossiers; il produit des événements et il est acteur. Il attaque et détruit tout ce qui est libéral, impérialiste, anticlérical; il promeut tout ce qui est antilibéral, national, anti-impérialiste, en conformité avec les enseignements de l'Église. Dans ses pages se trouve non seulement le récit des événements, mais les arguments nationalistes sur toutes les questions d'intérêt public. C'est ce qui fait du Devoir une source à la fois privilégiée et dangereuse. L'historien qui consulte ses pages doit savoir filtrer l'information qui y est contenue. Mais, en ce qui concerne la reconstitution des débats, il est une source importante pour les interventions des députés nationalistes ou de l'opposition.
Le Nationaliste
Avec l'avènement du Devoir, Le Nationaliste perd beaucoup de son importance; il devient l'édition hebdomadaire du Devoir. L'attention qu'il portait aux affaires parlementaires provinciales est laissée au quotidien. Sa valeur comme source s'en trouve donc par le fait même très diminuée.
Le Soleil
Le Soleil est, à Québec, le journal libéral officiel. Continuant la tradition instaurée par Ernest Pacaud, il est le porte-parole du Parti libéral (principalement du Parti libéral fédéral) et du gouvernement. Dans la chronique parlementaire, sa partisanerie se voit principalement par la sélection des extraits choisis plus que par une manipulation, plus fréquente au Devoir. Le Soleil choisira des extraits de discours ou des interventions de façon à toujours présenter le gouvernement de la meilleure façon possible. Les coffres du journal doivent beaucoup à cette affiliation politique : Le Soleil fait la plupart des travaux d'impression que le gouvernement donne dans la ville de Québec.
La Patrie
Journal conservateur de Montréal, propriété des frères Tarte (fils de Joseph-Israël Tarte). Ses pages sont l'antithèse de celles du Soleil, c'est-à-dire qu'elles mettent l'accent sur les interventions des conservateurs et, alliance oblige, sur celles des nationalistes. Il essaie de tenir le flambeau de l'opposition, tâche de plus en plus difficile dans un contexte où la majorité des journaux appuient le gouvernement. La présence des nationalistes à Québec a peut-être aidé le journal en multipliant les opposants au gouvernement, mais l'arrivée du Devoir vient sans doute nuire économiquement à La Patrie qui se retrouve avec un compétiteur dans son créneau.
L'Événement
Journal fondamentalement conservateur, son chroniqueur parlementaire (Jean-Baptiste Dumont) est reconnu pour sa fougue dans ses attaques contre le gouvernement et sa grande implication politique. Dumont, pendant les intersessions, se promène d'assemblée en assemblée, attaquant les libéraux sur tous les dossiers. Lors des sessions, la violence de ses articles dérange les ministériels.
Le Canada
Organe libéral de Montréal, son attachement aux gouvernements libéraux ne fait aucun doute. Plus près d'Ottawa que de Québec (il a été fondé par la branche fédérale du parti), Le Canada n'en apporte pas moins son appui à toutes les actions du gouvernement Gouin. Jusqu'en 1909 sous la rédaction de Godfroy Langlois, il est maintenant mené par Fernand Rinfret, un ami plus sûr pour Laurier que le fougueux député de Saint-Louis.
Le Canada est constamment la cible de l'opposition, au cours de la session de 1910, quant aux contrats d'impression et de publicité que le gouvernement passe avec lui. En effet, le journal ramasse plus que sa part des contrats gouvernementaux, ce qui lui assure un revenu très respectable.
La Vigie
Journal quotidien de Québec, il appartient aux réformistes du Parti libéral, aux jeunes de l'aile radicale, et est publié par le combatif Ulric Barthe. Il ne peut être considéré comme un organe officiel, mais ses textes, fréquemment explosifs, sont parfois inspirés par des membres influents, souvent des ministres à Ottawa ou à Québec. Les oppositionnistes le considèrent comme l'organe de L.-A. Taschereau, mais il est difficile de prouver ou d'infirmer cette affirmation.
La Vigie, à cause de ses textes peu nuancés, entre souvent en conflit avec des députés libéraux appartenant plus au centre ou à la droite du parti. Antonin Galipeault (un futur ministre) est parmi ceux qui critiquent souvent les articles du journal qui accusent certains libéraux de ne pas suivre le vrai programme du parti (la laïcisation de l'éducation est le point le plus chaud). À la séance du 26 mai, Galipeault réplique à un article du journal en ces termes : « [...] c'est un journal né dans la boue, et qui finira dans la fange. » Galipeault a accusé, sans le nommer, un collègue avocat de Québec d'être derrière l'article en question. À la suite de son intervention, Joseph-Napoléon Francoeur, député de Lotbinière, se lève et déclare qu'il n'est pas responsable de l'article. Serait-il un des meneurs de La Vigie?
La Presse
La Presse pratique un journalisme différent des autres. Il est le premier journal dit « populaire » au Québec, c'est-à-dire un journal à grand tirage centré sur l'information, les événements, le reportage, l'image. La Presse se préoccupe donc moins de l'activité politique que ses compétiteurs. Son propriétaire, Trefflé Berthiaume, est près des libéraux, ce qui fait que les articles politiques du journal favorisent presque toujours le gouvernement.
The Gazette
Journal conservateur au fédéral, The Gazette fait depuis quelques années la mauvaise surprise aux chefs provinciaux du parti d'appuyer les politiques économiques libérales à Québec. Comme il est reconnu comme un journal à spécialisation économique, son appui va plutôt aux libéraux. Mais ça ne l'empêche pas de critiquer certaines mesures du gouvernement.
L'Action sociale
Organe officieux de l'archevêché de Québec, les dossiers à caractère social l'intéressent particulièrement. L'Action sociale, cela va de soi pour un journal clérical, critique ouvertement le gouvernement Gouin et tisse de plus en plus de liens avec les nationalistes et Bourassa. Le caractère catholique du Devoir aide à créer une certaine complicité entre les deux groupes, bien qu'il lui ait fait perdre ses deux meilleurs journalistes (Héroux et Pelletier).
The Montreal Daily Star
Ce journal se trouve un peu dans la même situation que The Gazette : conservateur à Ottawa, il appuie cependant les politiques économiques du gouvernement Gouin.
René Castonguay
Stagiaire en histoire
de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant__________
NOTES
1. Séance du 17 mars.
2002-07-29