Laffaire Mousseau-Bérard-Bergevin, qui a été le point culminant de la session de 1913-1914, est en elle-même éloquente des rapports tumultueux entre le monde de la presse et celui de la politique. Le Montreal Daily Mail qui provoque le scandale saffiche comme indépendant1. En fait, Brenton MacNab et le journaliste Edward Beck, lequel a rédigé les articles, sont danciens associés de Hugh Graham, propriétaire du Star, et ces derniers demeurent conservateurs tories de stricte obédience. Le nouveau journal montréalais, qui entre avec fracas dans le monde des médias, délègue à la Tribune de la presse un jeune journaliste, Abel Vineberg, qui poursuivra sa carrière pendant quatre décennies comme représentant de la Montreal Gazette. Dès son entrée à lAssemblée, Vineberg dérange les ténors du gouvernement; dès le 3 décembre, au comité des bills privés, Léonide Perron critique vertement un article de Vineberg paru dans le Mail2. Malheureusement, les chroniques du Montreal Daily Mail nont pu être utilisées pour la reconstitution des débats, car aucune collection complète de ce journal na été conservée. On nen retrouve quun ou deux exemplaires dans les collections de bibliothèques.
En 1913, la Tribune se compose de 15 journalistes dont 7 représentent des journaux de langue anglaise.
Joseph-Édouard Barnard (LÉvénement)
Alonzo Cinq-Mars (La Presse)
John A. Davis (The Quebec Chronicle)
Louis-Philippe Desjardins (LAction sociale catholique)
Valère Desjardins (Le Soleil)
Jean-Baptiste Dumont (Le Devoir)
Joseph-Amédée Gagnon (Le Quotidien)
Gilbert W.G. Hewey (The Quebec Daily Telegraph)
George Hambleton (The Montreal Telegraph)
W. J. Jeffers (The Montreal Daily Telegraph)
Thomas J. Lonergan (The Montreal Gazette)
Georges Morisset (Le Canada)
Damase Potvin (La Patrie)
John Richardson (The Montreal Daily Herald)
Abel Vineberg (The Montreal Daily Mail)3
Le Montreal Herald and Daily Telegraph est le journal de H. Graham. Il est issu de la fusion du Montreal Daily Herald et du Daily Telegraph. Cest donc un journal « bleu » et les libéraux se plaignent de ses articles pendant la session. En particulier, W. Lévesque (Laval) proteste contre un reportage paru dans ce journal qui nest, dit-il, quun tissu de mensonges (20 novembre). Armand Lavergne propose même de faire comparaître le journaliste du Herald à la barre de la Chambre pour mettre les deux protagonistes en face lun de lautre. Le Herald suit aussi de près les affaires de ladministration municipale de Montréal et des politiques de permis de vente dalcool. Malgré son opposition au gouvernement, le Herald nest pas fanatiquement rebelle et sait, à loccasion, adopter un ton plus conciliant.
La Montreal Gazette défend toujours les intérêts de la grande entreprise et ceux du Parti conservateur. Pendant laffaire Mousseau, elle est cependant prudente et défend lhonneur des institutions parlementaires bafoué par cette sombre histoire, plutôt que daccabler comme dautres les parlementaires impliqués. En fin de session, elle fait un bilan mitigé de la session telle que vue par les barons daffaires de la rue Saint-Jacques4.
LÉvénement de Québec demeure le principal quotidien dopposition. Il lance souvent des remarques contre le gouvernement. À louverture de la session, par exemple, il parle dun discours du trône ordinaire et dune inauguration bruyante avec trop de cérémonies et pas assez de dignité (12 novembre 1913, p. 1). Il souligne le travail de la « petite, mais vaillante » opposition conservatrice et ne manque pas dexploiter à fond le scandale Mousseau. Le journal pousse même loffensive avec des titres provocateurs comme : « Le ministre de lAgriculture confesse son incompétence » (2 décembre 1913). Le Soleil, appelle son concurrent « la gazette tory de la rue de la Fabrique » et, en Chambre, les ministres parlent des « mensonges » de LÉvénement et de La Patrie. Même dans lopposition, J.-B.-B. Prévost naime pas LÉvénement; il soulève une question de privilège contre lun de ses articles du 5 février, et une autre le 12 février, contre un article de Jules Fournier, paru dans LAction.
Sans toujours manifester une aussi farouche opposition au gouvernement, le Montreal Daily Star demeure bien ancré dans la tradition conservatrice et accorde un beau rôle aux troupes de M. Tellier.
Les ministériels nhésitent jamais à lui accoler létiquette de tory. En décembre 1913, un mois avant le scandale Mousseau, le Star accuse une vingtaine de députés de la majorité davoir vendu leur vote au comité des bills privés sur la question de lemplacement de la Bibliothèque municipale de Montréal, accusation catégoriquement rejetée par le premier ministre lui-même le 17 décembre.
Le Quebec Chronicle reste également fidèle au Parti conservateur, mais, en ces années de régime conservateur à Ottawa, il est plus laudatif pour le gouvernement Borden que virulent contre le gouvernement Gouin. Néanmoins, le Chronicle a été le premier relais local de laffaire Mousseau en titrant dès le 20 janvier que le Mail, publié le lendemain à Montréal, contiendrait des révélations spectaculaires.
La Patrie est à Montréal la voix des conservateurs francophones. Elle sattire, bien entendu, les critiques du premier ministre qui la dénonce, entre autres, à la séance du 3 février. Le Devoir, toujours indépendant des partis, avec à sa tête Henri Bourassa, est aussi un redoutable adversaire pour le gouvernement Gouin dans la métropole et ailleurs. Présent sur tous les fronts et de tous les combats, Le Devoir possède déjà une réputation et exerce une influence qui dépasse largement les limites de son tirage. Son correspondant, Jean Dumont, écrivant toujours dune encre bleu azur, ne cache pas ses sympathies pour lopposition.
LAction sociale dérange le premier ministre en mettant souvent en doute lesprit catholique du gouvernement. Robert Rumilly raconte que sir Lomer a même fait une démarche personnelle auprès de Mgr Bégin, en 1913, pour se plaindre du fait que LAction attaquait sans cesse un gouvernement catholique. « Faites comme moi, a répondu larchevêque non sans humour, je ne dis jamais que je suis catholique »5. Le fait est que LAction sociale livre une guerre larvée au Parti libéral. En décembre 1913, le pieux journal doit dailleurs répondre, en Cour supérieure, dune poursuite de 10 000 $ lancée par Le Pays, le journal hebdomadaire libéral6.
Le Soleil et Le Canada sont les deux organes du parti ministériel en langue française, lun à Québec, lautre à Montréal. Ils donnent invariablement le fidèle point de vue du gouvernement. Des députés de lopposition protestent contre des reportages du Soleil quils jugent biaisés ou incorrects. Cest le cas de Tellier (12 janvier), de Prévost et de Lavergne (13 janvier). La Presse de Montréal soutient aussi et presque sans réserve le gouvernement Gouin. Arthur Sauvé qualifie même La Presse, le 11 décembre, « dorgane du premier ministre ».
Enfin, le Quebec Daily Telegraph est un journal populaire dorientation libérale, dirigé par Frank Carrel, un journaliste québécois de langue anglaise très engagé dans son milieu et qui deviendra quelques années plus tard, en 1918, membre du Conseil législatif.
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NOTES
1 A. Beaulieu et J. Hamelin. La Presse québécoise des origines à nos jours, tome 5, 1911-1919, Québec, P.U.L., 1982, p. 85-86.
2 « Goliath se lève encore contre David », LÉvénement, 4 décembre 1913, p. 1.
3 [J. Saint-Pierre] Les membres de la Tribune de la presse. Liste chronologique 1871-1989, Québec, Bibliothèque de lAssemblée nationale, 1990, coll. « Bibliographie et documentation », no 34.
4 « The Session of the Legislature », Montreal Gazette, 20 février 1914, p. 8.
5 R. Rumilly, Histoire de la province de Québec, tome XVIII, Le Règlement XVII, Montréal, Montréal-Éditions, s.d., p. 77.
6 « LAction sociale vs Le Pays », La Patrie, 12 décembre 1913, p. 3.
2001-12-14