Une hégémonie libérale
Traditionnellement, le Parti conservateur contrôle plusieurs journaux anglophones du Québec. En fait, c'est le Parti conservateur fédéral qui exerce ce contrôle dont profitent les conservateurs du Québec. Mais depuis 18 ans qu'il est au pouvoir à Québec, le Parti libéral mène le bal au Québec et imprime une véritable hégémonie sur la vie politique. Pour survivre, les journaux doivent apprendre à composer avec les libéraux et à ménager le gouvernement. Les annonces et les contrats d'impression du gouvernement sont une source de revenus appréciable pour les entreprises de presse. Pour éviter d'être totalement exclus de la liste des fournisseurs de Sa Majesté, les bureaux de rédaction de journaux reconnus comme conservateurs consentent donc de plus en plus souvent à accorder quelques bonnes notes au gouvernement. La guerre favorise aussi un climat de trêve entre les partis qui se reflète aussi dans la presse.
Les débats nous révèlent la perception que les députés entretiennent sur les mutations stratégiques perceptibles dans la presse. Charles-A. Stein, député libéral de Kamouraska affirme avec satisfaction le 27 janvier que même La Patrie, The Montreal Daily Star et The Montreal Gazette, réputés journaux conservateurs, ont admis que le gouvernement avait raison d'être fier de son administration. Léo Bérubé, député conservateur de Témiscouata constate le 25 février que The Gazette est devenue étonnamment favorable au premier ministre. Lorsque le 23 février, le gouvernement présente une mesure ayant été demandée par la Gazette, Philémon Cousineau taquine Gouin en demandant si le premier ministre n'est pas en train de devenir tory. Mais, pour sa part, Arthur Sauvé n'est pas surpris que The Montreal Gazette appuie le gouvernement en matière de finances. Bien sûr, le grand quotidien anglophone est officiellement conservateur, mais, considère Sauvé, c'est surtout le journal des barons de la rue Saint-Jacques. On a beau s'afficher tory de ce côté-là, le profit passe avant le parti, et quand il est question d'affaires, on s'entend, on fraternise et on trinque en coulisse avec l'adversaire.
Depuis un an, le conservateur Montreal Herald a fusionné avec le Montreal Telegraph, un journal fondé par des libéraux en 1913. La nouvelle équipe éditoriale soriente surtout vers la politique internationale et se prononce sur les grands événements relatifs à la guerre. Mais lorsquon commente à loccasion lactualité québécoise, cest pour célébrer les « loyaux efforts » du gouvernement Gouin en faveur du bien-être du Québec et son peuple1. Quant au discours sur le budget, il mérite au nouveau trésorier une véritable gerbe déloges2. Le Herald peut donc figurer désormais au rang des journaux favorables au gouvernement.
À Québec, cest le Quebec Chronicle qui surprend les conservateurs par son ton plus conciliant envers les libéraux. En fait, le Chronicle se consacre plus à la politique internationale et fédérale quà la scène québécoise, mais il est vrai que lon perçoit une modération dans le traitement des informations. Le ministre de lAgriculture, Joseph-Édouard Caron, constate lui-même cette évolution du quotidien anglophone (27 janvier).
Philémon Cousineau considère le Daily Telegraph de Frank Carrel comme l'organe du gouvernement dans la capitale. Ce journal populaire affiche en effet ses sympathies pour le Parti libéral tout en maintenant de cordiales relations avec des membres influents de lopposition3.
La Patrie, naguère si dure pour les libéraux, publie des éditoriaux moins sévères pour le gouvernement québécois. On critique par exemple en « supposant charitablement » quil y a trop de bills privés « qui empêchent nos législateurs daccomplir tout le travail utile quils devraient »4. Ce même quotidien montréalais accorde également une attention particulière à la question du transport en commun et à celle des bons chemins; on encourage donc le gouvernement à construire une grand-route entre Québec et Montréal.
La toujours cléricale Action sociale (elle deviendra LAction catholique, le 9 juin 1915) demeure un journal, non pas d'opposition, mais naturellement critique envers le Parti libéral. On y insiste sur des questions à portée religieuse, comme la loi du respect du dimanche ou sur des thèmes qui mobilisent généralement les membres du clergé, comme la colonisation, la tempérance et limmigration non-catholique. Dans le débat sur le commerce de lalcool, le clergé cherche à convaincre le gouvernement dadopter des lois plus sévères. Aussi, LAction sabstient-elle de critiques trop vives envers les libéraux et ces derniers savent, de leur côté, ménager habilement les susceptibilités des hommes dÉglise. Discutant du bill 88 sur une construction d'église, le 28 janvier, Armand Lavergne s'indigne que l'on démolisse de nos belles églises anciennes pour en construire d'autres plus grosses et plus laides. Attention, avertit Louis-Alexandre Taschereau, vous allez être marqué par L'Action catholique. En avez-vous peur? demande Lavergne. De fait, L'Action possède à cette époque une large audience particulièrement dans les campagnes où le réseau paroissial lui sert de puissant relais. Le Parti libéral, tout bien enraciné qu'il soit dans toutes les régions, doit donc composer avec le pouvoir du clergé, surtout en province.
Dans Le Devoir, le chroniqueur Jean Dumont adopte également un ton plus modéré quauparavant en parlant du gouvernement. Le journal dHenri Bourassa sintéresse à plusieurs dossiers dont léducation, la colonisation, la voirie, la fiscalité et les affaires municipales, mais il accorde une importance particulière à la question linguistique. Aussi, après le discours de Gouin sur la motion Bullock, léditorialiste Omer Héroux félicite le premier ministre davoir eu le courage daborder le sujet. Le Devoir craignait en effet que ce débat vital pour le Canada français ne soit sacrifié sur lautel de la défense de lEmpire.
La Presse, de son côté, pleure en 1915 son propriétaire, directeur et rédacteur en chef, Trefflé Berthiaume, également conseiller législatif et proche du Parti conservateur. La Presse favorise lunion sacrée des partis politiques en ces temps troublés par la guerre. Dans ses pages éditoriales, on trouve durant la session une « Lettre de la Législature » signée « Liber » qui se montre très favorable au gouvernement.
Seul LÉvénement demeure un véritable journal dopposition frappant de grands titres à lassaut des ministériels. Le journal dénonce les « Libéraux de Québec, leurs taxes et leurs emprunts » en les traitant de « Archi-Super-Taxeux »5, et il se moque des « Pilules rouges du Soleil », faisant allusion à un fortifiant féminin populaire à lépoque. À la fin de la session de 1915, il essaie en vain de ranimer laffaire Mousseau qui avait marqué la vie politique lannée précédente6.
Le Soleil répond à son concurrent sur le même registre et parle de « la prose sottement partisane et dailleurs mensongère de la presse bleue ». Lorgane du Parti libéral réplique ainsi invariablement à chaque coup de griffe de LÉvénement.
À Montréal, Le Canada demeure la voix officielle du Parti libéral. Lomer Gouin et ses collègues y sont salués comme des hommes politiques ayant lentière confiance de la population. Courtois, le journal ministériel salue néanmoins la retraite de M. Tellier par un hommage de bon aloi7. Le gouvernement libéral profite donc dune conjoncture très favorable dans la presse : la presque totalité des journaux lui est sinon favorable, du moins peu hostile. Ce phénomène est perceptible même au sein des journaux identifiés à lopposition. Le meilleur témoignage sur l'inconfort de l'opposition face à la dérive de la presse « bleue » se trouve dans le discours que prononce Arthur Sauvé, à la séance du 4 mars 1915 :
« Les amis [du Parti libéral] ont souffert de son despotisme. C'est maintenant au peuple de râler sous son talon. On a tenté d'acheter tous les journaux pour empêcher le public de se renseigner et de rendre un jugement équitable.
« Que voyons-nous sous ce régime de libéralisme? Des représentants de journaux, ici, dans la galerie de la presse, maltraités quand ils ont des compte-rendus convenables. On a vu des correspondants de journaux recevoir des salaires d'employés sessionnels, pourvu qu'ils fassent des rapports favorables au gouvernement. On a vu des organes du gouvernement publier des comptes-rendus, pourvu qu'ils fassent des rapports favorables mensongers, faisant dire des faussetés à ses adversaires, refusant de publier le moindre résumé de ce qu'ils ont réellement dit et fournissant les meilleurs arguments à leurs amis les ministres. Voilà comment nous avons été traités sous le régime libéral. »
En 1915, la Tribune de la presse de Québec compte 14 journalistes :
Damase Potvin (L'Événement), Président de la Tribune
Louis-Philippe Desjardins (L'Action sociale catholique), Vice-président de la Tribune
John Richardson (The Montreal Herald and Daily Telegraph), Vice-président de la Tribune
Abel Vineberg (Montreal Daily Mail), Secrétaire de la Tribune
Joseph-Édouard Barnard (L'Événement)
Alonzo Cinq-Mars (La Presse)
John A. Davis (The Quebec Chronicle)
Jean-Baptiste Dumont (Le Devoir)
Joseph-Amédée Gagnon (Le Quotidien)
George Hambleton (The Montreal Daily Star)
Gilbert W. G. Hewey (The Daily Telegraph / Montreal Daily Witness)
A. Laramée (Le Soleil / Le Canada)
Thomas J. Lonergan (The Montreal Gazette)
Un autre journaliste, A. Michaud, représentait à la Tribune de la presse de Québec un journal de l'Ouest canadien, possiblement du Manitoba.
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NOTES
1. « Programme of the legislature », Montreal Herald and Daily Telepgraph, 9 janvier 1915, p. 4.
2. « The New Provincial Treasurer », Montreal Herald and Daily Telepgraph, 22 janvier 1915, p. 4.
3. Voir G. Gallichan « De Québec à San Francisco », Les Cahiers des Dix, no 53, (1999), p. 82-83.
4. « La session provinciale », La Patrie, 6 mars 1915, p. 4.
5. LÉvénement, 8 mars 1915, p. 1.
6. Voir la session de 1913-1914.
7. « La retraite de M. Tellier », Le Canada, 17 février 1915, p. 4.
2001-12-14