Les débats de l'Assemblée législative
13e législature, 4e session
(du 11 janvier 1916 au 16 mars 1916)

Analyse des journaux et des sources



Un gouvernement libéral choyé par la presse

Durant cette session, la presse québécoise demeure un acteur politique de premier plan. En dépit de la guerre et même si la censure fédérale est impitoyable, ses effets ne se font pas sentir sur les reportages parlementaires. Presse et politique sont toujours étroitement liées. Chaque parti, chaque groupe, chaque idéologie dispose d’au moins un journal, parfois plus. Les libéraux peuvent compter sur Le Soleil et Le Canada alors que les conservateurs peuvent profiter de l'appui de La Patrie, de L’Événement et en principe des journaux anglophones tels que la Gazette ou le Star. Les nationalistes sont supportés par Le Devoir tandis que le pouvoir clérical est représenté par L’Action catholique.

Pour durer, un parti politique doit pouvoir compter sur une presse amie qui vantera ses mérites et défendra ses politiques auprès des électeurs. Depuis près de vingt ans, le parti libéral est au pouvoir sur la scène québécoise. En 1916, Lomer Gouin tient fermement les rênes du gouvernement. Les libéraux continuent de posséder des journaux comme Le Soleil ou Le Canada, financés à même les deniers publics, « faveurs qui coûtent bien cher à la province et qui lui rapportent bien peu » selon Sauvé (séance du 19 janvier).

Gouin réussit à attirer dans son orbite des journaux prétendument neutres comme La Presse et La Patrie, mais surtout, il est parvenu au fil des ans à se mériter les bonnes grâces de la presse conservatrice anglophone. On se rappellera que, traditionnellement, le Parti conservateur, surtout à Ottawa, contrôle plusieurs journaux. Par ricochet, la faible phalange conservatrice québécoise en profite. Mais la domination des libéraux est telle que les journaux conservateurs s’accommodent très facilement de l’administration Gouin. De plus, la scène politique fédérale et internationale les accapare davantage. Le financement des journaux, par l’intermédiaire d’annonces et de contrats d'impression du gouvernement, source de revenus non négligeable, peut justifier partiellement cette indulgence envers le gouvernement Gouin. Mais le facteur le plus important pouvant expliquer cet appui provient du fait que le gouvernement libéral et la presse conservatrice partagent la même idéologie, soit celle du libéralisme économique.

La Gazette, organe de la haute finance montréalaise et anglophone, propriété de la famille White, est proche des conservateurs fédéraux. Mais comme par le passé, elle supporte le programme et les réalisations du gouvernement Gouin. En 1916, elle goûte particulièrement le discours du trône. À ses yeux, l’administration libérale a entraîné le Québec dans un développement plus rapide que celui des autres provinces. Selon elle, le Québec se classe premier sur les plans industriel, commercial et démographique grâce à l’administration libérale. Gouin s’empresse de signaler à la séance du 13 janvier ce commentaire élogieux. Cousineau raille en parlant de la Gazette si chère au cœur du premier ministre (séance du 22 février). Les seuls ennemis de la Gazette demeurent les nationalistes. L’appui total à l’effort de guerre du quotidien anglophone le porte à dénoncer les nationalistes et les propos d'Armand Lavergne en particulier.

Les autres journaux anglophones conservateurs sont le Montreal Star de l’impérialiste Hugh Graham, le Montreal Herald qui vient de fusionner avec le libéral Montreal Telegraph, et le Quebec Chronicle. Ces journaux qui s’intéressent davantage à la politique fédérale et internationale sont généralement sympathiques au gouvernement Gouin pour sa bonne gestion. Le Daily Telegraph de Frank Carrel continue d’afficher ses sympathies pour le Parti libéral.

L’Action sociale change de nom. À partir du 9 juin 1915, elle s’appelle L’Action catholique. Cet abandon du mot « social » ne signifie pas un changement d’orientation. On veut tout simplement distinguer le journal des diverses œuvres d’action sociale catholique et faciliter ses relations d’affaires. On espère surtout éviter « toute méprise et toute confusion ». Elle gardera son nouveau nom pendant un demi-siècle. L’Action catholique, inspirée par l’archevêché, prône le développement d’une société conforme aux enseignements de l’Église catholique. Son idéologie en est une de retour au passé et de conservation de l’ordre établi. Elle demeure très critique face au libéralisme du gouvernement Gouin, mais cette opposition s’est atténuée avec le temps. On ne peut accuser L’Action catholique « d’amour tendre » envers les libéraux, l’expression est du ministre Taschereau (séance du 25 janvier 1916), mais elle écrit parfois de « jolies choses » sur eux. Avec les succès électoraux des libéraux, il fallait bien faire avec, d’autant plus que le parti a atténué son programme de réforme. L’Action met toujours l’accent sur les questions religieuses, l’agriculture, la colonisation, la tempérance et l’immigration. Elle maintient son audience particulièrement dans les milieux ruraux alors que le Parti libéral, mieux enraciné dans les villes, mais présent aussi dans les régions, doit composer avec le pouvoir clérical dans les campagnes.

Au Devoir, un changement de garde s’amorce : Jean-Baptiste Dumont, correspondant parlementaire depuis cinq ans, passe le flambeau à Louis Dupire, un journaliste brillant. Le Devoir, longtemps critique du gouvernement Gouin, met la pédale douce à ses attaques. Les liens jadis étroits entre les conservateurs et Le Devoir sont rompus avec l’arrivée de Cousineau à la tête de l’opposition. On lui fait grief d’être trop proche des torys-impérialistes d’Ottawa et de refuser d’appuyer la cause des francophones hors Québec. D’ailleurs, à l’élection de 1916, le fondateur du Devoir donnera son appui à Gouin en ces termes : « Un cabinet Gouin est assurément plus acceptable à tous égards qu’un cabinet Cousineau […] Gouin c’est quelqu’un […] Cousineau ce n’est personne ». Le ton du Devoir se fait plus modéré envers le gouvernement dans des dossiers comme l’éducation, la colonisation, la voirie, la fiscalité, les affaires municipales et les questions linguistiques. Lavergne y a naturellement bonne presse.

La Presse, de son côté, est plongée dans le drame de la succession de son propriétaire, Trefflé Berthiaume qui s’est éteint l’année précédente. Ce décès lance une longue querelle de famille, pleine de péripéties extraordinaires, qui ne se terminera qu’en 1961 avec le triomphe du gendre de Berthiaume, que l'on surnommait aussi « le gendre de La Presse », Pamphile du Tremblay1. L’ancien typographe avait peu confiance dans les talents d’administrateurs de ses enfants et en particulier de son fils aîné, Arthur. Dans son testament, il lègue son journal à ses enfants et nomme son fils aîné fiduciaire, mais il l’entoure de deux autres fiduciaires, ses hommes de confiance, l’avocat Zénon Fontaine et le notaire J.-R. Rainville. C’est une sorte de mise en tutelle. Les autres membres de la famille, Édouard, Eugène et Angélina, épouse de Pamphile du Tremblay, acceptent à contrecœur les dernières volontés de leur père, mais ils n’ont pas dit leur dernier mot. Ils chercheront par tous les moyens à récupérer leur bien.

Par ailleurs, la querelle se déroule également sur le plan politique. Trefflé Berthiaume avait juré un appui indéfectible aux chefs libéraux tant à Québec qu’à Ottawa, et à Wilfrid Laurier en particulier; son décès remet en question la fidélité du journal au Parti libéral. Arthur Berthiaume et Zénon Fontaine sont proches des conservateurs, et du Tremblay est un libéral notoire. Ce dernier mettra sept ans pour accéder au conseil de tutelle et devenir le maître de La Presse.

L’affaire connaît son premier rebondissement à l’Assembée législative dès 1916. Du Tremblay fait préparer un projet de loi, le bill 63, dont l’objectif vise à changer les fiduciaires d’une partie du capital-action de La Presse Publishing Company Limited et ainsi écarter Fontaine et Mainville en les remplaçant par les cinq héritiers de Berthiaume. Le projet de loi, présenté par le député de Laval, Joseph-Wenceslas Lévesque, ne fera pas long feu. Zénon Fontaine et Eugène Berthiaume font des représentations. Ils font valoir que Trefflé Berthiaume ne voulait en aucune façon que du Tremblay soit associé à la gestion de La Presse et qu’il considérait le rôle de fiduciaire attribué à ses trois filles inconvenant pour une femme2. Le projet de loi est vite retiré à la demande de ses promoteurs.

Le court débat (séance du 7 février) qui entoure la deuxième lecture de ce projet de loi attise la méfiance des députés de l’opposition, car son promoteur ne peut ou ne veut l’expliquer. À cette occasion, Armand Lavergne dira tout le bien qu’il pense de La Presse, qui n’a pas de principe, qui doit disparaître car elle déshonore sa race. Le 17 janvier, il va même jusqu’à dire que La Presse, qui « a couché avec tous les gouvernements », n’est pas un journal mais une « feuille publique ».

La Presse, qui se prétend toujours neutre, se montre très favorable au gouvernement. Arthur Sauvé, député conservateur, soulève une question de privilège à son sujet, car elle l’a accusé d’avoir demandé des documents dont la production coûterait 26 000 $. Et Sauvé de répliquer que cette demande coûtera moins cher que le bill de La Presse.

La Patrie des frères Louis-Joseph et Eugène Tarte, rivale de La Presse, demeure un journal conservateur. Elle appuie le Parti conservateur à l’élection tout en étant hostile aux nationalistes. Elle défend Cousineau et la faible phalange conservatrice, bien que les libéraux laissent planer durant la session l’existence de « dissensions intestines » en son sein. Ainsi, le 13 janvier 1916, le ministre Caron s’amuse des contradictions de La Patrie qui critique le gouvernement dans une même page et qui, souvent dans une même colonne, en fait l'éloge. Selon Armand Lavergne, La Patrie défend des principes pourvu qu’ils paient (séance du 17 janvier). Elle est représentée à la Tribune de la presse par un journaliste aux multiples talents, Damase Potvin.

L’Événement tient le rôle d’organe officiel des conservateurs francophones œuvrant sur la scène fédérale et québécoise. Son rédacteur, Joseph Barnard, est de famille conservatrice; il est le neveu de Thomas Chapais et apparenté à Joseph Doherty, ministre fédéral de la Justice dans le cabinet Borden. Le secrétaire d’État fédéral, Pierre-Édouard Blondin et Albert Sévigny, vice-président de la Chambre des communes, y ont leurs entrées. Son président, David-Ovide L'Espérance, qui doit son poste de président de la Commission du port de Québec aux conservateurs fédéraux, espère une nomination au Sénat3. Il n’est donc pas surprenant que le journal dénonce les libéraux de Gouin et supporte les conservateurs de Cousineau. Bien que ce journal se soit fait depuis longtemps proche des nationalistes, l’élection au fédéral d’un gouvernement conservateur et impérialiste vient détruire cette alliance entre le quotidien de Québec et les disciples de Bourassa.

Le Soleil demeure l’organe du Parti libéral et ne ménage pas les députés de la gauche. Son rédacteur, Henri d’Hellencourt, subit régulièrement les foudres de l’opposition. Pour Cousineau, le rédacteur du Soleil est un « Français renégat » qui reste ici tandis que ses compatriotes tombent par milliers sous les balles allemandes. Il n’a pas, dit-il, de leçon à donner aux Canadiens et il devrait se taire (séance du 24 février). Les conservateurs dénoncent le financement des journaux libéraux à même les fonds publics.

À Montréal, Le Canada demeure la voix officielle du Parti libéral. Il conserve l’impression du Journal d’agriculture qui lui assure des revenus intéressants, 27 000 $ annuellement, ce que dénonce l’opposition. Selon Sauvé, cet organe libéral « a exclusivement pour mission de dire des injures aux membres de l’opposition ». Cousineau le considère sans aucune valeur et il ne voit pas pourquoi le gouvernement l’encourage tant (séance du 8 mars).

Un mot sur Le Réveil de Tancrède Marsil qui a été lancé durant l’intersession. Ce quotidien conservateur nationaliste combat l’engagement militaire du gouvernement canadien. Marsil va même jusqu’à réclamer la formation d’une république canadienne. Le Réveil fait parler de lui, lors de la session, en proposant d’imprimer le Journal d’agriculture à moindre coût que Le Canada.

Mais, en dépit de liens politiques plus ou moins avoués entre les journaux et les acteurs parlementaires, nous n’avons pas trouvé de comptes rendus vraiment partisans. Certes, il arrive qu’un député, sur une question de privilège, dénonce un titre tendancieux ou un éditorial un peu trop zélé, mais la chronique parlementaire demeure généralement sans parti pris.

Durant la première session de 1916, la Tribune de la presse de Québec compte 15 journalistes :

John Richardson

The Montreal Herald and the Daily Telegraph

Président de la Tribune

Louis-Philippe Desjardins

L'Action catholique

Vice-président de la Tribune

Alonzo Cinq-Mars

La Presse

Vice-président de la Tribune

Abel Vineberg

The Gazette

Secrétaire de la Tribune

Noël Chassé

L'Événement

 

John A. Davis

The Quebec Chronicle

 

Louis Dupire

Le Devoir

 

Joseph-Amédée Gagnon

Le Quotidien

 

Eustache Letellier

Le Canada

 

Tancrède Marsil

Le Réveil

 

Willian R. O’Farell

Montreal Daily Mail et Toronto News

 

Wilfrid E. Playfair

The Montreal Daily Star

 

Damase Potvin

La Patrie

 

Charles Rhéaume

Le Soleil

 

N. Tooner

The Quebec Telegraph

 

Jocelyn Saint-Pierre

__________

NOTES

1. Pour suivre cette querelle rocambolesque, on consultera avec profit l'ouvrage de Pierre Godin, L'information-opium. Une histoire politique de la presse, Montréal, Éditions Parti Pris, 1973, 469 p.

2. Ibidem, pp. 85-86.

3. Voir Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec, Montréal, Montréal-Éditions, 1940, tome XXI, Courcelette, pp. 189-190.



 

2002-05-15