Un gouvernement libéral choyé par la presse
Durant cette session, la presse québécoise demeure un acteur politique de premier plan. En dépit de la guerre et même si la censure fédérale est impitoyable, ses effets ne se font pas sentir sur les reportages parlementaires. Presse et politique sont toujours étroitement liées. Chaque parti, chaque groupe, chaque idéologie dispose dau moins un journal, parfois plus. Les libéraux peuvent compter sur Le Soleil et Le Canada alors que les conservateurs peuvent profiter de l'appui de La Patrie, de LÉvénement et en principe des journaux anglophones tels que la Gazette ou le Star. Les nationalistes sont supportés par Le Devoir tandis que le pouvoir clérical est représenté par LAction catholique.
Pour durer, un parti politique doit pouvoir compter sur une presse amie qui vantera ses mérites et défendra ses politiques auprès des électeurs. Depuis près de vingt ans, le parti libéral est au pouvoir sur la scène québécoise. En 1916, Lomer Gouin tient fermement les rênes du gouvernement. Les libéraux continuent de posséder des journaux comme Le Soleil ou Le Canada, financés à même les deniers publics, « faveurs qui coûtent bien cher à la province et qui lui rapportent bien peu » selon Sauvé (séance du 19 janvier).
Gouin réussit à attirer dans son orbite des journaux prétendument neutres comme La Presse et La Patrie, mais surtout, il est parvenu au fil des ans à se mériter les bonnes grâces de la presse conservatrice anglophone. On se rappellera que, traditionnellement, le Parti conservateur, surtout à Ottawa, contrôle plusieurs journaux. Par ricochet, la faible phalange conservatrice québécoise en profite. Mais la domination des libéraux est telle que les journaux conservateurs saccommodent très facilement de ladministration Gouin. De plus, la scène politique fédérale et internationale les accapare davantage. Le financement des journaux, par lintermédiaire dannonces et de contrats d'impression du gouvernement, source de revenus non négligeable, peut justifier partiellement cette indulgence envers le gouvernement Gouin. Mais le facteur le plus important pouvant expliquer cet appui provient du fait que le gouvernement libéral et la presse conservatrice partagent la même idéologie, soit celle du libéralisme économique.
La Gazette, organe de la haute finance montréalaise et anglophone, propriété de la famille White, est proche des conservateurs fédéraux. Mais comme par le passé, elle supporte le programme et les réalisations du gouvernement Gouin. En 1916, elle goûte particulièrement le discours du trône. À ses yeux, ladministration libérale a entraîné le Québec dans un développement plus rapide que celui des autres provinces. Selon elle, le Québec se classe premier sur les plans industriel, commercial et démographique grâce à ladministration libérale. Gouin sempresse de signaler à la séance du 13 janvier ce commentaire élogieux. Cousineau raille en parlant de la Gazette si chère au cur du premier ministre (séance du 22 février). Les seuls ennemis de la Gazette demeurent les nationalistes. Lappui total à leffort de guerre du quotidien anglophone le porte à dénoncer les nationalistes et les propos d'Armand Lavergne en particulier.
Les autres journaux anglophones conservateurs sont le Montreal Star de limpérialiste Hugh Graham, le Montreal Herald qui vient de fusionner avec le libéral Montreal Telegraph, et le Quebec Chronicle. Ces journaux qui sintéressent davantage à la politique fédérale et internationale sont généralement sympathiques au gouvernement Gouin pour sa bonne gestion. Le Daily Telegraph de Frank Carrel continue dafficher ses sympathies pour le Parti libéral.
LAction sociale change de nom. À partir du 9 juin 1915, elle sappelle LAction catholique. Cet abandon du mot « social » ne signifie pas un changement dorientation. On veut tout simplement distinguer le journal des diverses uvres daction sociale catholique et faciliter ses relations daffaires. On espère surtout éviter « toute méprise et toute confusion ». Elle gardera son nouveau nom pendant un demi-siècle. LAction catholique, inspirée par larchevêché, prône le développement dune société conforme aux enseignements de lÉglise catholique. Son idéologie en est une de retour au passé et de conservation de lordre établi. Elle demeure très critique face au libéralisme du gouvernement Gouin, mais cette opposition sest atténuée avec le temps. On ne peut accuser LAction catholique « damour tendre » envers les libéraux, lexpression est du ministre Taschereau (séance du 25 janvier 1916), mais elle écrit parfois de « jolies choses » sur eux. Avec les succès électoraux des libéraux, il fallait bien faire avec, dautant plus que le parti a atténué son programme de réforme. LAction met toujours laccent sur les questions religieuses, lagriculture, la colonisation, la tempérance et limmigration. Elle maintient son audience particulièrement dans les milieux ruraux alors que le Parti libéral, mieux enraciné dans les villes, mais présent aussi dans les régions, doit composer avec le pouvoir clérical dans les campagnes.
Au Devoir, un changement de garde samorce : Jean-Baptiste Dumont, correspondant parlementaire depuis cinq ans, passe le flambeau à Louis Dupire, un journaliste brillant. Le Devoir, longtemps critique du gouvernement Gouin, met la pédale douce à ses attaques. Les liens jadis étroits entre les conservateurs et Le Devoir sont rompus avec larrivée de Cousineau à la tête de lopposition. On lui fait grief dêtre trop proche des torys-impérialistes dOttawa et de refuser dappuyer la cause des francophones hors Québec. Dailleurs, à lélection de 1916, le fondateur du Devoir donnera son appui à Gouin en ces termes : « Un cabinet Gouin est assurément plus acceptable à tous égards quun cabinet Cousineau [ ] Gouin cest quelquun [ ] Cousineau ce nest personne ». Le ton du Devoir se fait plus modéré envers le gouvernement dans des dossiers comme léducation, la colonisation, la voirie, la fiscalité, les affaires municipales et les questions linguistiques. Lavergne y a naturellement bonne presse.
La Presse, de son côté, est plongée dans le drame de la succession de son propriétaire, Trefflé Berthiaume qui sest éteint lannée précédente. Ce décès lance une longue querelle de famille, pleine de péripéties extraordinaires, qui ne se terminera quen 1961 avec le triomphe du gendre de Berthiaume, que l'on surnommait aussi « le gendre de La Presse », Pamphile du Tremblay1. Lancien typographe avait peu confiance dans les talents dadministrateurs de ses enfants et en particulier de son fils aîné, Arthur. Dans son testament, il lègue son journal à ses enfants et nomme son fils aîné fiduciaire, mais il lentoure de deux autres fiduciaires, ses hommes de confiance, lavocat Zénon Fontaine et le notaire J.-R. Rainville. Cest une sorte de mise en tutelle. Les autres membres de la famille, Édouard, Eugène et Angélina, épouse de Pamphile du Tremblay, acceptent à contrecur les dernières volontés de leur père, mais ils nont pas dit leur dernier mot. Ils chercheront par tous les moyens à récupérer leur bien.
Par ailleurs, la querelle se déroule également sur le plan politique. Trefflé Berthiaume avait juré un appui indéfectible aux chefs libéraux tant à Québec quà Ottawa, et à Wilfrid Laurier en particulier; son décès remet en question la fidélité du journal au Parti libéral. Arthur Berthiaume et Zénon Fontaine sont proches des conservateurs, et du Tremblay est un libéral notoire. Ce dernier mettra sept ans pour accéder au conseil de tutelle et devenir le maître de La Presse.
Laffaire connaît son premier rebondissement à lAssembée législative dès 1916. Du Tremblay fait préparer un projet de loi, le bill 63, dont lobjectif vise à changer les fiduciaires dune partie du capital-action de La Presse Publishing Company Limited et ainsi écarter Fontaine et Mainville en les remplaçant par les cinq héritiers de Berthiaume. Le projet de loi, présenté par le député de Laval, Joseph-Wenceslas Lévesque, ne fera pas long feu. Zénon Fontaine et Eugène Berthiaume font des représentations. Ils font valoir que Trefflé Berthiaume ne voulait en aucune façon que du Tremblay soit associé à la gestion de La Presse et quil considérait le rôle de fiduciaire attribué à ses trois filles inconvenant pour une femme2. Le projet de loi est vite retiré à la demande de ses promoteurs.
Le court débat (séance du 7 février) qui entoure la deuxième lecture de ce projet de loi attise la méfiance des députés de lopposition, car son promoteur ne peut ou ne veut lexpliquer. À cette occasion, Armand Lavergne dira tout le bien quil pense de La Presse, qui na pas de principe, qui doit disparaître car elle déshonore sa race. Le 17 janvier, il va même jusquà dire que La Presse, qui « a couché avec tous les gouvernements », nest pas un journal mais une « feuille publique ».
La Presse, qui se prétend toujours neutre, se montre très favorable au gouvernement. Arthur Sauvé, député conservateur, soulève une question de privilège à son sujet, car elle la accusé davoir demandé des documents dont la production coûterait 26 000 $. Et Sauvé de répliquer que cette demande coûtera moins cher que le bill de La Presse.
La Patrie des frères Louis-Joseph et Eugène Tarte, rivale de La Presse, demeure un journal conservateur. Elle appuie le Parti conservateur à lélection tout en étant hostile aux nationalistes. Elle défend Cousineau et la faible phalange conservatrice, bien que les libéraux laissent planer durant la session lexistence de « dissensions intestines » en son sein. Ainsi, le 13 janvier 1916, le ministre Caron samuse des contradictions de La Patrie qui critique le gouvernement dans une même page et qui, souvent dans une même colonne, en fait l'éloge. Selon Armand Lavergne, La Patrie défend des principes pourvu quils paient (séance du 17 janvier). Elle est représentée à la Tribune de la presse par un journaliste aux multiples talents, Damase Potvin.
LÉvénement tient le rôle dorgane officiel des conservateurs francophones uvrant sur la scène fédérale et québécoise. Son rédacteur, Joseph Barnard, est de famille conservatrice; il est le neveu de Thomas Chapais et apparenté à Joseph Doherty, ministre fédéral de la Justice dans le cabinet Borden. Le secrétaire dÉtat fédéral, Pierre-Édouard Blondin et Albert Sévigny, vice-président de la Chambre des communes, y ont leurs entrées. Son président, David-Ovide L'Espérance, qui doit son poste de président de la Commission du port de Québec aux conservateurs fédéraux, espère une nomination au Sénat3. Il nest donc pas surprenant que le journal dénonce les libéraux de Gouin et supporte les conservateurs de Cousineau. Bien que ce journal se soit fait depuis longtemps proche des nationalistes, lélection au fédéral dun gouvernement conservateur et impérialiste vient détruire cette alliance entre le quotidien de Québec et les disciples de Bourassa.
Le Soleil demeure lorgane du Parti libéral et ne ménage pas les députés de la gauche. Son rédacteur, Henri dHellencourt, subit régulièrement les foudres de lopposition. Pour Cousineau, le rédacteur du Soleil est un « Français renégat » qui reste ici tandis que ses compatriotes tombent par milliers sous les balles allemandes. Il na pas, dit-il, de leçon à donner aux Canadiens et il devrait se taire (séance du 24 février). Les conservateurs dénoncent le financement des journaux libéraux à même les fonds publics.
À Montréal, Le Canada demeure la voix officielle du Parti libéral. Il conserve limpression du Journal dagriculture qui lui assure des revenus intéressants, 27 000 $ annuellement, ce que dénonce lopposition. Selon Sauvé, cet organe libéral « a exclusivement pour mission de dire des injures aux membres de lopposition ». Cousineau le considère sans aucune valeur et il ne voit pas pourquoi le gouvernement lencourage tant (séance du 8 mars).
Un mot sur Le Réveil de Tancrède Marsil qui a été lancé durant lintersession. Ce quotidien conservateur nationaliste combat lengagement militaire du gouvernement canadien. Marsil va même jusquà réclamer la formation dune république canadienne. Le Réveil fait parler de lui, lors de la session, en proposant dimprimer le Journal dagriculture à moindre coût que Le Canada.
Mais, en dépit de liens politiques plus ou moins avoués entre les journaux et les acteurs parlementaires, nous navons pas trouvé de comptes rendus vraiment partisans. Certes, il arrive quun député, sur une question de privilège, dénonce un titre tendancieux ou un éditorial un peu trop zélé, mais la chronique parlementaire demeure généralement sans parti pris.
Durant la première session de 1916, la Tribune de la presse de Québec compte 15 journalistes :
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John Richardson |
The Montreal Herald and the Daily Telegraph |
Président de la Tribune |
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Louis-Philippe Desjardins |
L'Action catholique |
Vice-président de la Tribune |
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Alonzo Cinq-Mars |
La Presse |
Vice-président de la Tribune |
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Abel Vineberg |
The Gazette |
Secrétaire de la Tribune |
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Noël Chassé |
L'Événement |
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John A. Davis |
The Quebec Chronicle |
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Louis Dupire |
Le Devoir |
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Joseph-Amédée Gagnon |
Le Quotidien |
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Eustache Letellier |
Le Canada |
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Tancrède Marsil |
Le Réveil |
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Willian R. OFarell |
Montreal Daily Mail et Toronto News |
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Wilfrid E. Playfair |
The Montreal Daily Star |
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Damase Potvin |
La Patrie |
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Charles Rhéaume |
Le Soleil |
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N. Tooner |
The Quebec Telegraph |
Jocelyn Saint-Pierre
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NOTES
1. Pour suivre cette querelle rocambolesque, on consultera avec profit l'ouvrage de Pierre Godin, L'information-opium. Une histoire politique de la presse, Montréal, Éditions Parti Pris, 1973, 469 p.
2. Ibidem, pp. 85-86.
3. Voir Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec, Montréal, Montréal-Éditions, 1940, tome XXI, Courcelette, pp. 189-190.
2002-05-15