Les débats de l'Assemblée législative
14e législature, 2e session
(du 4 décembre 1917 au 9 février 1918 )

Analyse des journaux et des sources



Un clivage linguistique et politique

Le rôle de la presse a été majeur au cours de la session de 1917-1918 surtout en raison des nombreux textes publiés sur la loi du service obligatoire outre-mer et ceux suscités par la Motion Francoeur. Cette dernière demeure l’indicateur par excellence des relations entre la presse et la scène politique québécoise à cette époque. Joseph-Napoléon Francoeur brosse lui-même, dans son discours du 17 janvier, un tableau des réactions soulevées par sa motion dans les journaux du Québec, du Canada anglais et des États-Unis. Arthur Sauvé, journaliste et chef de l'opposition, très conscient du rôle politique que joue désormais la presse au XXe siècle, fait sa propre analyse de l’évolution du journal et de son impact dans la vie politique.

De fait, la position des journaux a évolué depuis l’affaire des écoles françaises de l’Ontario et après l’adoption de la conscription pour le service outre-mer, laquelle fut suivie d’une résistance de l’opinion publique au Québec. Au cours de l’année 1917, la presse anglo-canadienne en général, et la presse ontarienne en particulier, a mené une opération offensive contre les Canadiens français. Même si au Québec, pour faire bonne figure, des journaux conservateurs anglophones, comme le Montreal Star, ménagent le premier ministre Gouin1, on peut lire dans plusieurs quotidiens anglophones des textes incendiaires contre les Canadiens français.

La campagne atteint son paroxysme au moment des élections fédérales de l’automne 1917. Le 6 décembre 1917, à la suite de la publication d’un article dans le Mail and Empire de Toronto, le trésorier provincial et député de Richmond, l'honorable Walter George Mitchell, se lève à l’Assemblée pour condamner énergiquement, au nom de la minorité anglophone du Québec, les appels aux préjugés raciaux. Il récuse cet article comme les nombreux autres qui, dans les journaux tories, font croire que les anglophones sont opprimés et qu’ils ne peuvent vivre au Québec. Une demi douzaine de députés anglophones appuient les propos du ministre. Les journaux libéraux saluent cette réaction de bonne entente, mais L’Événement ironise en écrivant qu’il est bon au milieu de cette campagne d’hostilité de se faire dire « que les Anglais nous aiment d’un amour tendre et qu’ils sont très heureux de vivre parmi nous »2.

En réalité, pendant cette période, L’Événement habille son malaise d’ironie, car le quotidien conservateur de la capitale se retrouve dans l’inconfortable situation de soutenir le gouvernement de Robert Borden et de critiquer tant Wilfrid Laurier que Lomer Gouin, tous deux solidement appuyés par l’opinion publique québécoise. Le correspondant à la Tribune de la presse, Edmond Chassé, salue l’assiduité d’Arthur Sauvé3, fait grand état de ses efforts pour l’établissement d’un crédit agricole4 et reproche aux ministres provinciaux de délaisser les affaires de leur administration pour chercher à faire élire les candidats de Sir Wilfrid Laurier5. En ces semaines marquées par la Révolution d’octobre en Russie, L’Événement parle de la « Douma de Québec » pour désigner l’Assemblée législative.

Bien entendu, Henri-Victor Lefebvre d’Hellencourt, rédacteur en chef du Soleil de Québec, donne la réplique éditoriale à L’Événement et parle abondamment du progrès et de la prospérité qui accompagnent l’administration libérale dans la province. Les deux journaux s’accusent mutuellement de faire circuler de fausses rumeurs et déclarations à propos de leurs adversaires. L’Événement parle des « blagues » du Soleil6 et ce dernier, des « dépêches forgées » de L’Événement7.

Le quotidien anglophone libéral de Québec est le Quebec Daily Telegraph, dirigé par Frank Carrel, lequel ne tardera pas à accéder au Conseil législatif, soit le 18 février 1918. Le Telegraph fait appel au loyalisme des Canadiens français et fustige le nationalisme d’Henri Bourassa qui, y écrit-on, est une des causes de discorde au pays. Et l’on rappelle l’alliance de Bourassa et de Borden en 19118. Selon Carrel, la motion Francoeur est un témoignage de notre liberté de pensée dans un respect exemplaire de l’Empire : « The famous Francoeur Motion […] was debated with liberality of thought, a power of dignity, an independance of attitude, a reiteration of prerogative and withal, a loyalty to the Empire that has compelled admiration even in the most inimical quarters. »9. Le journal souligne toujours à gros traits les qualités de modération et de jugement de Sir Lomer Gouin et la sagesse de son gouvernement qui sauve l’honneur du Canada français contre tous les assauts de l’Orange Sentinel10.

À Montréal, Le Canada prédit une session courte, paisible et fructueuse, reconnaissant que le programme législatif n’est pas très chargé11. Preuve que la politique réserve des surprises même à des observateurs avisés et proches du parti au pouvoir. Le Canada dénonce également la « fureur anti-canadienne-française » de la presse anglophone12 et appuie la Motion Francoeur qui redonne « une voix digne, respectueuse et modérée » au Québec, tout en faisant « taire les fanatiques au prix de leur amour propre »13. À propos de la prohibition, le quotidien soulève la question de l’impact des politiques fédérales sur les revenus de taxation et sur les finances publiques au Québec.

Comme L’Événement à Québec, La Patrie est le journal de l’opposition dans la Métropole. Elle se vante d’être « le journal du peuple », mais, comme son vis-à-vis de la capitale, elle évite de trop s’engager sur la question nationale. Dans ses pages, on met surtout l’accent sur la politique municipale, traitant du bill de Montréal, des annexions et des tramways. On fait aussi écho aux critiques de l’opposition à propos des politiques de colonisation dans les régions. Sur les propos outranciers lus dans la presse anglophone, on demande timidement de « laisser Baptiste tranquille pendant quelque temps au moins »14. Sur la Motion Francoeur, on applaudit les députés, même libéraux, qui s’y opposent et, à la prorogation des Chambres, on réussit le tour de force de faire un bilan de la session sans faire la moindre référence à la question nationale15.

L’Action catholique surveille toujours d’un œil critique les débats de ceux que l’on désigne respectueusement comme « nos législateurs ». La vigilance du journal catholique s’exerce particulièrement à propos des questions qui comportent un aspect moral ou social, comme le commerce de l’alcool, l’agriculture, les écoles et les droits des femmes.

De La Presse, de Montréal, il semble se dégager une forme plus directe de reportage. Outre la traditionnelle chronique parlementaire et les commentaires éditoriaux, on y retrouve plus fréquemment des déclarations de ministres ou du chef de l’opposition, apparemment sollicitées par le journaliste16. La Presse adopte une position autonomiste et appuie le gouvernement québécois dans sa résistance contre les empiétements du gouvernement fédéral17 et dans sa défense du Canada français.

Dans Le Devoir, Louis Dupire reste fidèle à son style ironique et persifleur. Sur l’ouverture de la session, il écrit : « Les épines dorsales officielles s’étant pliées aux habituelles courbettes devant le bicorne de Son Excellence, ces messieurs de la Chambre basse ont gagné le local aux vertes tentures »18. Comme plusieurs députés souhaitent un ajournement pour participer activement à la campagne électorale fédérale et que le premier ministre hésite, le journaliste lance le trait suivant : « M. Gouin ne déteste pas, en effet, incliner sa volonté en matière secondaire, devant celle de la députation et montrer un bon garçonisme aussi inattendu que charmant, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de se montrer inflexible dans les choses essentielles »19. Malgré ses revenus modestes, mais fort d'une grande qualité d’écriture chez ses journalistes, Le Devoir est très apprécié des étudiants et des milieux intellectuels. Il profite aussi grandement de son statut non partisan et du prestige de son directeur, Henri Bourassa.

Autre signe des temps, on remarque, en 1917, la réponse du premier ministre à une question du chef de l’opposition non inscrite au feuilleton. M. Sauvé s’informe le 21 décembre au sujet d’une déclaration du premier ministre rapportée dans les pages du Soleil. M. Gouin déclare ne pas admettre cette façon d’interpeller le gouvernement sans préavis, mais accepte néanmoins de répondre, pourvu que cela ne soit pas considéré comme un précédent. Il s’agit pourtant là d’une pratique nouvelle dans le travail parlementaire et on verra peu à peu, au fil des années, apparaître ces interpellations à chaud sur des questions d’actualité soulevées dans la presse quotidienne. La question sans préavis du 21 décembre 1917 témoigne également du rôle toujours croissant de la presse dans le travail parlementaire, et les députés, premiers acteurs de cette scène publique, en sont bien conscients. Il n’est donc pas surprenant d’entendre Arthur Sauvé reprocher au ministre de l’Agriculture (l’honorable M. Caron) de « parler pour les journaux » (5 décembre).

En 1917-1918, la Tribune de la presse de Québec compte 14 journalistes :

Wilfrid E. Playfair

The Montreal Daily Star

Président de la Tribune

Louis Dupire

Le Devoir

Vice-président de la Tribune

Edmond Chassé

L'Événement

Vice-président de la Tribune

Valère Desjardins

Le Canada

Secrétaire de la Tribune
     

Alonzo Cinq-Mars

La Presse

 

John A. Davis

The Quebec Chronicle

 

Louis-Philippe Desjardins

L'Action sociale catholique

 
Ewart E. Donavan The Quebec Daily Telegraph  

Joseph-Amédée Gagnon

Le Quotidien

 

Eustache Letellier

Le Soleil

 

Thomas J. Lonergan

The Montreal Gazette

 

Damase Potvin

La Patrie

 

John Richardson

The Montreal Herald and Daily Telegraph

 

Abel Vineberg

The Montreal Gazette

 

Gilles Gallichan

__________

NOTES

1. Le Star, 10 décembre 1917, p. 10, fait un accueil favorable au budget provincial et salue au passage le bon jugement et le courage du premier ministre Gouin.

2. L'Événement, 6 décembre 1917, p. 4.

3. « Nos députés arrivent », L'Événement, 4 décembre 1917, p. 12.

4. « La prorogation », L'Événement, 1er février 1918, p. 8.

5. « La session provinciale », L'Événement, 4, décembre 1917, p. 6; 5 décembre 1917, p. 6.

6. « La dernière blague du Soleil », L'Événement, 6 décembre 1917, p. 12.

7. « L'Événement gorge des dépêches », Le Soleil, 8 décembre 1917, p. 12.

8. « The Position of French Canada», The Quebec Daily Telegraph, 7 février 1918, p. 7.

9. « The Session », The Quebec Daily Telegraph, 11 février 1918, p. 2.

10. Ibid.

11. « L'ouverture de la session à Québec », Le Canada, 5 décembre 1917.

12. « Restons calmes », Le Canada, 24 décembre 1917, p. 4.

13. « La session provinciale », Le Canada, 11 février 1918, p. 4.

14. « Encore les préjugés! », La Patrie, 14 février 1918, p. 4.

15. « La session provinciale », La Patrie, 12 février 1918, p. 4.

16. À titre d'exemple : « Le coût de la vie », La Presse, 14 janvier 1918, p. 7.

17. « L'état de nos finances », La Presse, 11 janvier 1918, p. 4.

18. « La session québécoise s'ouvre », Le Devoir, 5 décembre 1917, p. 1.

19. Ibid.



 

2002-11-06