Un clivage linguistique et politique
Le rôle de la presse a été majeur au cours de la session de 1917-1918 surtout en raison des nombreux textes publiés sur la loi du service obligatoire outre-mer et ceux suscités par la Motion Francoeur. Cette dernière demeure lindicateur par excellence des relations entre la presse et la scène politique québécoise à cette époque. Joseph-Napoléon Francoeur brosse lui-même, dans son discours du 17 janvier, un tableau des réactions soulevées par sa motion dans les journaux du Québec, du Canada anglais et des États-Unis. Arthur Sauvé, journaliste et chef de l'opposition, très conscient du rôle politique que joue désormais la presse au XXe siècle, fait sa propre analyse de lévolution du journal et de son impact dans la vie politique.
De fait, la position des journaux a évolué depuis laffaire des écoles françaises de lOntario et après ladoption de la conscription pour le service outre-mer, laquelle fut suivie dune résistance de lopinion publique au Québec. Au cours de lannée 1917, la presse anglo-canadienne en général, et la presse ontarienne en particulier, a mené une opération offensive contre les Canadiens français. Même si au Québec, pour faire bonne figure, des journaux conservateurs anglophones, comme le Montreal Star, ménagent le premier ministre Gouin1, on peut lire dans plusieurs quotidiens anglophones des textes incendiaires contre les Canadiens français.
La campagne atteint son paroxysme au moment des élections fédérales de lautomne 1917. Le 6 décembre 1917, à la suite de la publication dun article dans le Mail and Empire de Toronto, le trésorier provincial et député de Richmond, l'honorable Walter George Mitchell, se lève à lAssemblée pour condamner énergiquement, au nom de la minorité anglophone du Québec, les appels aux préjugés raciaux. Il récuse cet article comme les nombreux autres qui, dans les journaux tories, font croire que les anglophones sont opprimés et quils ne peuvent vivre au Québec. Une demi douzaine de députés anglophones appuient les propos du ministre. Les journaux libéraux saluent cette réaction de bonne entente, mais LÉvénement ironise en écrivant quil est bon au milieu de cette campagne dhostilité de se faire dire « que les Anglais nous aiment dun amour tendre et quils sont très heureux de vivre parmi nous »2.
En réalité, pendant cette période, LÉvénement habille son malaise dironie, car le quotidien conservateur de la capitale se retrouve dans linconfortable situation de soutenir le gouvernement de Robert Borden et de critiquer tant Wilfrid Laurier que Lomer Gouin, tous deux solidement appuyés par lopinion publique québécoise. Le correspondant à la Tribune de la presse, Edmond Chassé, salue lassiduité dArthur Sauvé3, fait grand état de ses efforts pour létablissement dun crédit agricole4 et reproche aux ministres provinciaux de délaisser les affaires de leur administration pour chercher à faire élire les candidats de Sir Wilfrid Laurier5. En ces semaines marquées par la Révolution doctobre en Russie, LÉvénement parle de la « Douma de Québec » pour désigner lAssemblée législative.
Bien entendu, Henri-Victor Lefebvre dHellencourt, rédacteur en chef du Soleil de Québec, donne la réplique éditoriale à LÉvénement et parle abondamment du progrès et de la prospérité qui accompagnent ladministration libérale dans la province. Les deux journaux saccusent mutuellement de faire circuler de fausses rumeurs et déclarations à propos de leurs adversaires. LÉvénement parle des « blagues » du Soleil6 et ce dernier, des « dépêches forgées » de LÉvénement7.
Le quotidien anglophone libéral de Québec est le Quebec Daily Telegraph, dirigé par Frank Carrel, lequel ne tardera pas à accéder au Conseil législatif, soit le 18 février 1918. Le Telegraph fait appel au loyalisme des Canadiens français et fustige le nationalisme dHenri Bourassa qui, y écrit-on, est une des causes de discorde au pays. Et lon rappelle lalliance de Bourassa et de Borden en 19118. Selon Carrel, la motion Francoeur est un témoignage de notre liberté de pensée dans un respect exemplaire de lEmpire : « The famous Francoeur Motion [ ] was debated with liberality of thought, a power of dignity, an independance of attitude, a reiteration of prerogative and withal, a loyalty to the Empire that has compelled admiration even in the most inimical quarters. »9. Le journal souligne toujours à gros traits les qualités de modération et de jugement de Sir Lomer Gouin et la sagesse de son gouvernement qui sauve lhonneur du Canada français contre tous les assauts de lOrange Sentinel10.
À Montréal, Le Canada prédit une session courte, paisible et fructueuse, reconnaissant que le programme législatif nest pas très chargé11. Preuve que la politique réserve des surprises même à des observateurs avisés et proches du parti au pouvoir. Le Canada dénonce également la « fureur anti-canadienne-française » de la presse anglophone12 et appuie la Motion Francoeur qui redonne « une voix digne, respectueuse et modérée » au Québec, tout en faisant « taire les fanatiques au prix de leur amour propre »13. À propos de la prohibition, le quotidien soulève la question de limpact des politiques fédérales sur les revenus de taxation et sur les finances publiques au Québec.
Comme LÉvénement à Québec, La Patrie est le journal de lopposition dans la Métropole. Elle se vante dêtre « le journal du peuple », mais, comme son vis-à-vis de la capitale, elle évite de trop sengager sur la question nationale. Dans ses pages, on met surtout laccent sur la politique municipale, traitant du bill de Montréal, des annexions et des tramways. On fait aussi écho aux critiques de lopposition à propos des politiques de colonisation dans les régions. Sur les propos outranciers lus dans la presse anglophone, on demande timidement de « laisser Baptiste tranquille pendant quelque temps au moins »14. Sur la Motion Francoeur, on applaudit les députés, même libéraux, qui sy opposent et, à la prorogation des Chambres, on réussit le tour de force de faire un bilan de la session sans faire la moindre référence à la question nationale15.
LAction catholique surveille toujours dun il critique les débats de ceux que lon désigne respectueusement comme « nos législateurs ». La vigilance du journal catholique sexerce particulièrement à propos des questions qui comportent un aspect moral ou social, comme le commerce de lalcool, lagriculture, les écoles et les droits des femmes.
De La Presse, de Montréal, il semble se dégager une forme plus directe de reportage. Outre la traditionnelle chronique parlementaire et les commentaires éditoriaux, on y retrouve plus fréquemment des déclarations de ministres ou du chef de lopposition, apparemment sollicitées par le journaliste16. La Presse adopte une position autonomiste et appuie le gouvernement québécois dans sa résistance contre les empiétements du gouvernement fédéral17 et dans sa défense du Canada français.
Dans Le Devoir, Louis Dupire reste fidèle à son style ironique et persifleur. Sur louverture de la session, il écrit : « Les épines dorsales officielles sétant pliées aux habituelles courbettes devant le bicorne de Son Excellence, ces messieurs de la Chambre basse ont gagné le local aux vertes tentures »18. Comme plusieurs députés souhaitent un ajournement pour participer activement à la campagne électorale fédérale et que le premier ministre hésite, le journaliste lance le trait suivant : « M. Gouin ne déteste pas, en effet, incliner sa volonté en matière secondaire, devant celle de la députation et montrer un bon garçonisme aussi inattendu que charmant, ce qui ne lempêche pas dailleurs de se montrer inflexible dans les choses essentielles »19. Malgré ses revenus modestes, mais fort d'une grande qualité décriture chez ses journalistes, Le Devoir est très apprécié des étudiants et des milieux intellectuels. Il profite aussi grandement de son statut non partisan et du prestige de son directeur, Henri Bourassa.
Autre signe des temps, on remarque, en 1917, la réponse du premier ministre à une question du chef de lopposition non inscrite au feuilleton. M. Sauvé sinforme le 21 décembre au sujet dune déclaration du premier ministre rapportée dans les pages du Soleil. M. Gouin déclare ne pas admettre cette façon dinterpeller le gouvernement sans préavis, mais accepte néanmoins de répondre, pourvu que cela ne soit pas considéré comme un précédent. Il sagit pourtant là dune pratique nouvelle dans le travail parlementaire et on verra peu à peu, au fil des années, apparaître ces interpellations à chaud sur des questions dactualité soulevées dans la presse quotidienne. La question sans préavis du 21 décembre 1917 témoigne également du rôle toujours croissant de la presse dans le travail parlementaire, et les députés, premiers acteurs de cette scène publique, en sont bien conscients. Il nest donc pas surprenant dentendre Arthur Sauvé reprocher au ministre de lAgriculture (lhonorable M. Caron) de « parler pour les journaux » (5 décembre).
En 1917-1918, la Tribune de la presse de Québec compte 14 journalistes :
|
Wilfrid E. Playfair |
The Montreal Daily Star |
Président de la Tribune |
|
Louis Dupire |
Le Devoir |
Vice-président de la Tribune |
|
Edmond Chassé |
L'Événement |
Vice-président de la Tribune |
|
Valère Desjardins |
Le Canada |
Secrétaire de la Tribune |
|
Alonzo Cinq-Mars |
La Presse |
|
|
John A. Davis |
The Quebec Chronicle |
|
|
Louis-Philippe Desjardins |
L'Action sociale catholique |
|
| Ewart E. Donavan | The Quebec Daily Telegraph | |
|
Joseph-Amédée Gagnon |
Le Quotidien |
|
|
Eustache Letellier |
Le Soleil |
|
|
Thomas J. Lonergan |
The Montreal Gazette |
|
|
Damase Potvin |
La Patrie |
|
|
John Richardson |
The Montreal Herald and Daily Telegraph |
|
|
Abel Vineberg |
The Montreal Gazette |
Gilles Gallichan
__________
NOTES
1. Le Star, 10 décembre 1917, p. 10, fait un accueil favorable au budget provincial et salue au passage le bon jugement et le courage du premier ministre Gouin.
2. L'Événement, 6 décembre 1917, p. 4.
3. « Nos députés arrivent », L'Événement, 4 décembre 1917, p. 12.
4. « La prorogation », L'Événement, 1er février 1918, p. 8.
5. « La session provinciale », L'Événement, 4, décembre 1917, p. 6; 5 décembre 1917, p. 6.
6. « La dernière blague du Soleil », L'Événement, 6 décembre 1917, p. 12.
7. « L'Événement gorge des dépêches », Le Soleil, 8 décembre 1917, p. 12.
8. « The Position of French Canada», The Quebec Daily Telegraph, 7 février 1918, p. 7.
9. « The Session », The Quebec Daily Telegraph, 11 février 1918, p. 2.
10. Ibid.
11. « L'ouverture de la session à Québec », Le Canada, 5 décembre 1917.
12. « Restons calmes », Le Canada, 24 décembre 1917, p. 4.
13. « La session provinciale », Le Canada, 11 février 1918, p. 4.
14. « Encore les préjugés! », La Patrie, 14 février 1918, p. 4.
15. « La session provinciale », La Patrie, 12 février 1918, p. 4.
16. À titre d'exemple : « Le coût de la vie », La Presse, 14 janvier 1918, p. 7.
17. « L'état de nos finances », La Presse, 11 janvier 1918, p. 4.
18. « La session québécoise s'ouvre », Le Devoir, 5 décembre 1917, p. 1.
19. Ibid.
2002-11-06