Avec la crise de la conscription, les journaux, souvent entraînés dans la mouvance des partis politiques, se retrouvent sur des positions radicalement opposées. Et la frontière est presque également partagée entre presse anglophone et presse francophone. Parlant des journaux conscriptionistes, lhebdomadaire libéral de Rivière-du-Loup, Le Saint-Laurent, parle de la « grande presse bleu orange »1 et compare la situation du Québec sous les mesures de guerre à celle de lIrlande occupée2.
Au premier rang de ces journaux « bleu orange » figure assurément le Montreal Star, qui appuie sans réserve les conservateurs et unionistes fédéraux. Le journal est dirigé par Hugh Graham, baron dAtholston (1848-1938), un impérialiste ardent qui favorisait déjà la participation inconditionnelle du Canada à la Guerre des Boërs en 1899 et qui était en faveur de la conscription en 1917. On a lu dans les pages de ce journal pendant la Guerre des propos très durs contre les Canadiens français3. En 1919, cependant, le journal de Mr Graham adopte un ton plus conciliant et annonce lère de la « Bonne entente ». Les nationalistes, trouvent cette brusque conversion très douteuse. Cest le contexte social et économique qui pousse le Montreal Star à amorcer cette « réhabilitation » du Québec. En fait, croit-on, Graham sinquiète dune montée des mouvements ouvriers qui mettrait en péril la stabilité des fortunes. Bien encadré par son clergé et ses élites, le Canada français pourrait échapper à la « contagion bolchévique » et constituer un « frein » aux idéologies subversives. Le Québec pourrait même devenir un exemple à citer et à suivre pour les travailleurs anglo-canadiens moins dociles; voilà pourquoi le féroce Star adopterait à présent un ton plus conciliant, selon les nationalistes québécois4.
Le Montreal Herald, qui avait fusionné avec le Montreal Telegraph en 1913, a connu de sérieuses difficultés financières et sest retrouvé entre les mains dun liquidateur de faillite. Il est finalement vendu à un avocat dallégeance libérale, M. A. Huntley Duff. La transaction se fait pour un montant de 126,700 $, le 18 février 1919, et lacheteur sengage à racheter les créances du journal à 75 % de leur valeur5.
À Québec, le Quebec Chronicle appuie le principe de linstruction obligatoire et va même jusqu'à qualifier un article de LAction catholique de « ingenious obscurantism », ce qui lui vaut de sévères critiques de la part des milieux catholiques opposés à la réforme. À Chicoutimi, Le Progrès du Saguenay sen prend aux positions du quotidien de la capitale et laccuse de vouloir adopter ce principe pour en faire un bélier qui enfoncera les murs de la législation scolaire et pénétrera « dans le sanctuaire des droits de la famille »6. LAction se défend aussi bec et ongles contre les attaques de son collègue7.
Le Quebec Daily Telegraph de Frank Carrel est encore l'organe du gouvernement dans la capitale et ne ménage pas ses compliments envers le premier ministre et les vedettes du Parti libéral. Par exemple, en commentant les discours des honorables Mitchell et Taschereau sur le budget, le journal parle dun triomphe sans égal (unqualified triumph)8. Il présente aussi le programme de la voirie du gouvernement comme un fleuron de la politique libérale de Sir Lomer Gouin.
En raison de la conscription, les journaux adoptent des positions circonstancielles, il en va de même pour la prohibition. Un bonne part du clergé catholique se retrouve à ce chapitre sous le même parapluie que beaucoup danglo-protestants fondamentalistes. Ils sentendent pour réclamer la prohibition, ou du moins une très sévère restriction des permis de vente dalcool. Par exemple, Le Sherbrooke Daily Record, qui nest pas un journal partisan, critique le bill 176 de l'honorable Mitchell sur les permis dalcool quil juge trop modéré.
À Sherbrooke, on peut lire par contre dans La Tribune la quintessence de la presse partisane. En voici un exemple à propos du débat sur le budget : « Lhonorable M. Taschereau [ ] a prononcé, hier, à la Chambre un discours admirable et dune rare envergure. Limpression que fit ce discours sur les députés se traduisit par une longue et chaleureuse ovation où passait de ladmiration en même temps que de la fierté. Le brillant ministre montra dabord dans un tableau saillant et lumineux, le rang que tient la province de Québec parmi les autres, cest-à-dire le premier rang. Et tout cela formait une défense irrésistible du gouvernement. [ ] ».9
La Patrie sest engagée contre la fusion de Maisonneuve à la ville de Montréal, et elle a soutenu la candidature du maire Martin lors des élections municipales, au moment où il faisait campagne contre ladministration Gouin. Elle demeure donc très critique sur toutes les politiques libérales, notamment celles qui concernent la métropole. À propos de la nomination du maire Martin au Conseil législatif, le journal manifeste une satisfaction évidente. Il considère que lhonorable Martin a « ébranlé sur leur base les colonnes du temple libéral » et obligé « le suprême pontife à traiter avec lui »10. Globalement le journal regrette que lopposition au régime ne soit pas plus nombreuse et plus solide.
Le 22 mars 1919, La Patrie inaugure un cahier illustré en supplément à son édition du samedi. Ce premier numéro est consacré au souvenir de Sir Wilfrid Laurier. Dautres journaux avaient déjà adopté cette formule éditoriale qui offre un réel potentiel pour une entreprise de presse. Le supplément de La Patrie connaîtra un grand succès au cours des années à venir.
Pendant cette session, LAction catholique se lance dans une croisade contre les francs-maçons les sectaires et les protestants qui prônent linstruction obligatoire. Plusieurs articles sur le sujet paraissent même avant la session et le journal ouvre grand ses pages à Jean-Charles Magnan qui pourfend cette réforme. LAction fait aussi campagne contre lalcool, mais se refuse à une prohibition complète. On veut protéger le commerce des vins et liqueurs à des fins sacramentelles, bien sûr, mais aussi médicinales et industrielles. Le journal se qualifie donc de modéré sur cette question. Dans son bilan de la session, cest nettement le dossier de léducation qui retient toute lattention de LAction catholique11.
Au Devoir, le chroniqueur en titre demeure Louis Dupire. Dans son édition du 21 janvier, le journal assure ses lecteurs quil les renseignera fidèlement et de manière impartiale sur ce qui se passera « à la Législature, aux comités et dans la coulisse ». M. Dupire, explique-t-on, est à son poste depuis quelques heures et fournira chaque jour au Devoir « une chronique de la plus vive actualité, où il groupera les renseignements que nos lecteurs ont droit davoir. [ ] Tout le monde sait que Le Devoir tient à sa réputation dimpartialité et de journal bien informé sur ce qui se passe dans les milieux parlementaires »12. On comprend que Le Devoir garde un il critique sur les politiques du gouvernement.
La Presse, de son côté, semble davantage préoccupée par les affaires municipales de Montréal que par les dossiers de la Législature québécoise. On constate cependant, à lexamen du discours du trône, que les conséquences sociales et économiques de la guerre ont dicté les priorités législatives du gouvernement13. Les grandes questions sont abordées surtout du point de vue de la métropole : chômage et démobilisation, logements ouvriers, transports urbains, etc. Sur linstruction obligatoire, le journal n'adopte pas de position ferme, mais présente également les deux points de vue. Sur la prohibition, La Presse favorise « la vraie tempérance », cest-à-dire, une réglementation qui permet la vente et la consommation de bière, cidre et vins légers.
LÉvénement demeure le seul organe des conservateurs francophones dans la région de la capitale, mais il défend aussi les positions du parti unioniste de Borden; cest un des très rares journaux francophones à avoir appuyé la conscription. Ces positions de LÉvénement qui ont un parfum anti-québécois gênent Arthur Sauvé qui refuse de saper ce qui reste de la base nationaliste de son parti. À la séance du 29 janvier, le chef de lopposition questionne le gouvernement à propos dun article paru dans Le Soleil. M. Gouin saisit la balle au bond et taquine M. Sauvé en lui disant quil semble à présent lire davantage Le Soleil que LÉvénement, sans doute parce quil trouve ce dernier moins intéressant pour lui.
Le Soleil à Québec et Le Canada à Montréal remplissent toujours le rôle de journaux populaires et partisans et ne laissent jamais passer une occasion soit de défendre les députés ministériels ou de lancer une critique malveillante envers le chef de lopposition. Ainsi, dans son édition du 11 mars, Le Soleil excuse labsence de nombreux députés en Chambre, en expliquant quils ont été retardés par la tempête. Il écrit que M. Mercier a été la vedette de cette séance répondant « aux innombrables et bien souvent inutiles questions de M. Sauvé »14.
En 1919, la Tribune de la presse de Québec compte 14 journalistes :
Abel Vineberg
The Gazette
Président de la Tribune Joseph-Amédée Gagnon
Le Quotidien
Vice-président de la Tribune Valère Desjardins
Le Canada
Secrétaire-trésorier de la Tribune Ewart E. Donavan The Quebec Telegraph / The Gazette Bibliothécaire de la Tribune Arsène Bessette
La Patrie
Edmond Chassé
L'Événement
Alonzo Cinq-Mars
La Presse
John A. Davis
The Quebec Chronicle / The Daily Telegraph
Louis-Philippe Desjardins
L'Action catholique
Louis Dupire
Le Devoir
Jean-Marie Fortin
Le Soleil
Robert R. Parsons
The Montreal Star
Damase Potvin
La Patrie
J.-N. Thivierge
La Tribune
William R. O'Farrell
The Montreal Herald and Daily Telegraph
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NOTES
1. Le Saint-Laurent, 14 juin 1917, page 1.
2. Id. 18 juillet 1918, page 2.
3. Des opposants à la conscription allèrent même manifester devant sa maison en 1917.
4. « Le frein nécessaire », Le Nationaliste, 16 mars 1919, page 1.
5. « Le Herald est vendu », Le Soleil, 19 février 1919, page 1.
6. « En causant avec le Chronicle », Le Progrès du Saguenay, 6 février 1919, page 1.
7. « Réplique au Chronicle », L'Action catholique, 20 janvier 1919, page 1.
8. « The Budget Debate », The Quebec Daily Telegraph, 13 février 1919, page 2.
9. « Québec est nécessaire au Canada », La Tribune, 13 février 1919, page 1.
10. « M. Médéric Martin au Conseil législatif », La Patrie, 20 janvier 1919, page 1.
11. « Après la session », L'Action catholique, 18 mars 1919, page 1.
12. « La session de Québec », Le Devoir, 21 janvier 1919, page 3.
13. « La session à Québec », La Presse, 20 janvier 1919, page 4.
14. Le Soleil, 11 mars 1919, page 1.
2003-02-06