Les débats de l'Assemblée législative
16e législature, 4e session
(du 11 janvier 1927 au ler avril 1927)

Analyse des journaux et des sources



Allégeances politiques des journaux

Le travail de reconstitution se fait principalement à partir des chroniques parlementaires des journaux de la province, particulièrement les quotidiens des grandes villes qui sont les seuls à avoir les moyens de payer un journaliste pour assister aux travaux de la Chambre. Il faut par contre les consulter avec précaution. La presse, à cette époque, est souvent la propriété d'un parti politique ou d'une idéologie; le journal n'existe que pour faire la promotion de ce parti ou de cette idée. Alors que l'allégeance libérale du Soleil est bien connue et influence visiblement la rédaction, il en est de même pour L'Action catholique, organe de l'archevêché de Québec, envers l'idéologie catholique. Il est donc bien important de cerner adéquatement les journaux utilisés.

Par contre, il est intéressant de noter comment, une fois les commentaires de l'introduction passés, le texte devient plus neutre. C'est qu'en fait, les journalistes doivent garder une certaine attitude d'honnêteté face aux élus, car c'est d'eux que dépend souvent leur emploi. De plus, la menace d'une poursuite si le journaliste rapporte des propos erronés est toujours présente. Le journaliste prend en note le plus fidèlement possible les discours et interventions des députés pour éviter toute erreur et tout problème.

Collégialité du travail des journalistes

Un phénomène particulier semble s'installer parmi les journalistes en cette année 1927. Il semblerait que le petit nombre de correspondants parlementaires (comparativement aux autres années) ait forcé les journalistes à se regrouper pour assurer une bonne couverture des débats ainsi que pour pouvoir fournir aux autres journaux de la province un texte se voulant le plus juste possible. Utilisant au maximum l'entraide entre les journalistes, chaque membre de la tribune de la presse aurait eu son tour à faire en Chambre pour prendre en note les débats. Ensuite, aux bureaux de la tribune de la presse, les différents textes auraient été mis les uns à la suite des autres pour former une banque centrale de texte (pool) que chaque journal peut par la suite utiliser. Ceci n'est pas encore prouvé avec certitude, mais tous les indices nous portent à croire que cela se fait de temps à autre en 1927.

En effet, il est très intéressant de constater jusqu'à quel point certains textes de différents journaux se ressemblent. Souvent, il s'agit même de copies conformes dans chaque phrase, chaque mot. Mais l'existence d'une banque centrale de texte, montée et mise à la disposition de chaque journaliste, ne fait plus de doute lorsque nous pouvons retrouver dans divers journaux les mêmes erreurs. À preuve ce qui suit.

Dans les chroniques parlementaires du 2 février 1927 (concernant la séance du 1er février), un passage (qui est ici reconstitué) devait se lire comme suit :

« Le gouvernement a monté son budget en taxant le peuple continuellement, en augmentant la dette publique de $52,000,000.00, en dilapidant le domaine forestier, et en aliénant nos pouvoirs d'eau. En 1897 le gouvernement vendait des limites à bois pour $879,893.26. En 1926 il en a vendu pour $6,061,854.74, augmentation de plus de $5,000,000.00 dans une seule année ».

Le texte est ainsi cohérent. Mais les journaux ne le donnent pas ainsi; ils publient plutôt ce texte :

« M. l'Orateur, le gouvernement a monté son budget en taxant le peuple continuellement, en augmentant la dette publique de 52 millions, en dilapidant le domaine forestier, et en aliénant nos pouvoirs d'eau en 1897 le gouvernement vendait des limites à bois pour $879,803.26 en 1926. Il en a vendu pour $6,061,854.74, augmentation de plus de $5,000,000.00 dans une seule année ».1

Deux irrégularités syntaxiques sont frappantes dans ce texte. D'abord, aucune ponctuation n'apparaît pour séparer la phrase se terminant par « aliénant nos pouvoirs d'eau » et celle débutant par « En 1897». Il n'y a même pas de majuscule à « en ». Puis, la phrase qui devrait débuter par « En 1926, il a vendu » est scindée en deux; la partie « En 1926 » est rattachée à la phrase précédente, ce qui laisse cette phrase sans sens. L'Événement, L'Action Catholique, La Patrie, La Presse et Le Soleil publient la même version, bien que la plupart des typographes de ces journaux aient placé des virgules pour tenter d'améliorer le texte. Cette mauvaise séparation des phrases est très visible dans tous ces quotidiens. Est-ce possible que des journalistes de journaux concurrents et d'idéologies opposées fassent les mêmes erreurs si frappantes? Nous ne le croyons pas. Il est évident que ces journaux se sont tous abreuvés à la même source.

Il serait facile de prétendre qu'il ne s'agit là que de la transcription un peu trop fidèle d'un discours mal écrit dont le député aurait distribué des copies aux membres de la presse. Or, ce n'est pas ici le cas puisque le député n'a pas distribué son texte, s'il en a préparé un. De plus, cet exemple en est un parmi tant d'autres que l'on peut trouver en reconstituant les débats de 1927. Une autre preuve vient peut-être du fait que, lors de la séance du 9 mars, Arthur Sauvé adresse par l'entremise du premier ministre un message au correspondant du Soleil, Jean-Charles Harvey, puis se rend compte que ledit journaliste n'est pas dans la tribune de la presse. Alors, comment se fait-il que, bien qu'absent de la fin de la séance, Harvey ait pu livrer sa chronique à son journal, incluant les derniers instants? Il a certainement recueilli son texte quelque part.

Il semble que 1927 soit une année charnière pour la création d'une banque centrale de texte pour les journalistes. Une piste intéressante pour expliquer le phénomène réside peut-être dans l'utilisation d'un réseau télégraphique conjoint qui enverrait simultanément le texte dans les différentes salles de rédaction des quotidiens participant à la cueillette des discours.

Difficulté du travail du correspondant

Lorsque les journalistes prennent en note les débats, ils sont tributaires de l'emplacement de la tribune de la presse. Cet emplacement fait qu'il ne peuvent entendre convenablement qu'une partie des députés. Ceci, ajouté aux difficultés d'élocution de certains de ces députés, fait que les journalistes peuvent entendre différemment un discours, selon leur emplacement. C'est le cas du député de Montréal-Saint-Georges (M. Gault) tel que rapporté par le journaliste du Devoir :

« M. Gault, en présentant sa motion, a prononcé un bref discours que personne n'a compris, pas même les députés qui occupent les banquettes voisines de la sienne. Il en est d'ailleurs ainsi quand M. Gault parle; son éloquence reste accrochée à ses moustaches en brosse. »2

À titre d'exemple, lors de l'énumération de chiffres, les chiffres « 6 » et « 0 » sont souvent confondus. C'est la raison pour laquelle le lecteur verra dans la reconstitution des notes indiquant des différences à ce niveau.

Membres de la tribune de la presse

Pour des raisons obscures, peu de journaux ont des correspondants à l'Assemblée législative en 1927. En voici la liste :

Émile Benoist Le Devoir

Edmond Chassé

L'Événement

Gilbert W.G. Hewey

The Montreal Daily Star

Jean-Charles Harvey

Le Soleil

Irénée Masson

L'Action catholique

Damase Potvin

La Presse

J. Stanton The Chronicle Telegraph

Abel Vineberg

Montreal Gazette

Il semblerait que La Patrie, Le Canada, le Montreal Herald et les journaux régionaux de la province n'aient pas eu de correspondant en 1927.

Description des journaux de base

Rarement allons-nous trouver, particulièrement dans ces années, des journaux dont l'orientation politique est très bien cernée, sans nuance. C'est, par exemple, le cas du Soleil, franchement libéral, dont le correspondant commente deux longs discours de conservateurs comme suit :

« Le supplice des journalistes, qui écoutent une multitude de discours du haut de la galerie de la presse, c'est la redite. La Chambre leur a infligé ce supplice, hier matin, par la répétition exacte du débat de la veille. La loi des compensations du travail a été de nouveau discutée, pour troisième lecture, et il en est sorti un déluge de redondances. MM. Duranleau et Sauvé ont péroré longuement, disant des riens sur un ton ennuyeux au possible et en un style pitoyable. Ces messieurs ont malheureusement une franchise pour ennuyer la [sic] monde, et ils en usent avec une largesse énervante. Personne ne croit tout de même qu'ils ont assez d'idées, d'imagination, d'éloquence et de bon sens pour se permettre de bavarder incessamment sur le même sujet. Pour intéresser un auditoire des heures durant sur une question débattue par vingt autres, il faut être bien organisé intellectuellement. Il se peut que certains n'aient pour but que de jeter de la poudre aux yeux d'électeurs qui n'ont pas besoin d'eux et qui ont conscience que l'opposition a fait une session nulle, mais nous nous demandons si la simple charité chrétienne ne défend pas d'ennuyer les autres. De la part du député de Sainte-Marie [Camilien Houde], qui dit n'importe quoi, cela s'explique, mais une telle manière d'agir n'est guère explicable chez des hommes qui ont pour ambition de gouverner un jour une province comme la nôtre. En réalité, les adversaires du gouvernement prennent le meilleur moyen de vivre et de mourir dans l'opposition. »3

Heureusement, de telles tirades sont assez rares à l'intérieur des chroniques parlementaires. Pour tracer les limites partisanes, souvent, très souvent même, il faut faire une distinction entre l'allégeance provinciale et l'allégeance fédérale. C'est que la plupart des journaux d'opposition, après 30 ans de régime libéral à Québec, sont à bout de résistance économique et, contre un contrat d'impression ou de la publicité gouvernementale dans leurs pages, ils acceptent d'appuyer le gouvernement sur certains dossiers, voire dans toute leur politique. C'est sans doute cette attitude des journaux dits conservateurs qui a poussé le chef du parti, Arthur Sauvé, lui-même ancien journaliste, à condamner en pleine Chambre la Gazette, le Chronicle Telegraph et La Patrie, les classant parmi les journaux qui doivent être désormais considérés dans le giron du gouvernement4. Sans aller aussi loin que le chef conservateur, il faut néanmoins constater le phénomène. Voyons maintenant individuellement ces journaux.

L'Événement

Journal d'origine conservatrice, il passe progressivement du côté libéral au début des années 1920 (il favorise le gouvernement Taschereau aux élections de 1923). Son chroniqueur, Edmond Chassé, aime beaucoup ajouter des paragraphes sur toute la vie qui tourne autour de la Chambre, ce qui rend sa chronique très intéressante. C'est souvent par son entremise que l'on connaît l'atmosphère et l'ambiance qui règnent au parlement en général, et en Chambre en particulier. Sa chronique parlementaire est reprise par Le Nouvelliste de Trois-Rivières.

Le Soleil

Journal franchement libéral, fondé à l'origine comme organe de Wilfrid Laurier. Il est impensable de retrouver dans ses lignes une critique du gouvernement Taschereau ou une ligne de sympathie à l'endroit du Parti conservateur. Son chroniqueur, Jean-Charles Harvey, est probablement le meilleur écrivain de la tribune de la presse. Ses commentaires, méchants à souhait sont toujours très savoureux. Il est la meilleure source pour les discours et les interventions des ministres et députés libéraux et se fait un malin plaisir à souligner les échanges où les députés conservateurs se sont fait surclasser par les ministériels. Sa chronique parlementaire est reprise par La Tribune de Sherbrooke et quelques fois par Le Canada.

Le Canada

Autre organe libéral, il consacre moins d'espace à la chronique parlementaire que Le Soleil, donc publie moins d'information. Comme il n'a pas de correspondant parlementaire, il s'approvisionne souvent à même les textes du Soleil. Mais il lui arrive aussi d'avoir des textes différents, ce qui laisse croire que Le Soleil n'est pas sa seule source. Peut-être a-t-il un correspondant à temps partiel.

La Patrie

Bien que La Patrie n'ait pas de correspondant, elle demeure la meilleure source pour les interventions conservatrices car, quoiqu'en dise Arthur Sauvé, La Patrie reste un journal d'opposition, mais sans doute moins radical qu'au temps de la famille Tarte. Pigeant tantôt dans L'Action catholique, tantôt dans La Presse, le quotidien tente de regrouper les meilleurs moments de l'opposition pour les montrer à ses lecteurs. Ce sont alors souvent les orateurs du gouvernement qui sont laissés pour compte. Mais, comme le journal n'a personne sur place, on ne retrouve rien d'intéressant sur les à-côtés de la Chambre.

La Presse

Beaucoup moins engagé dans la lutte partisane, La Presse est fondamentalement un journal d'information plus que d'opinion, un des premiers du genre au Canada. Bien qu'en général il penche plus du côté du gouvernement, il n'en reste pas moins qu'il flirte parfois du côté oppositionniste. Mais cette tendance n'est pas marquée, ce qui fait que l'allégeance profonde de La Presse reste souvent un mystère. Il est donc généralement classé dans les journaux indépendants. La chronique parlementaire prend moins de place que dans d'autres journaux et est donc moins utile.

L'Action catholique

D'idéologie catholique, L'Action catholique va plutôt insister sur les débats qui concernent la doctrine sociale de l'Église et les questions privilégiées du clergé : colonisation, rapatriement des Canadiens français, loi du dimanche, charité, théâtre et cinéma, etc. Mais le penchant du journal contre le gouvernement Taschereau (et tout ce qui est libéral en général) se remarque très bien dans ses lignes, à tel point que La Patrie en fait un de ses principaux fournisseurs de textes. L'Action catholique met donc l'emphase sur les interventions des oppositionnistes. En plus d’être reprise par La Patrie, sa chronique parlementaire est aussi utilisée par Le Progrès du Saguenay.

Le Devoir

L'idéologie nationaliste et anti-libérale du Devoir se remarque dès les premières lignes de la chronique. Le journal (qu'Arthur Sauvé qualifie de « la véritable presse libre ») et son chroniqueur, Émile Benoist, ne se gênent pas pour déformer des interventions ou paraphraser à l'extrême un discours ministériel. Nous nous retrouvons donc avec un texte difficilement vérifiable et peu crédible où se mélangent extraits de discours et commentaires du journaliste. Les penchants politiques de la rédaction transpirent souvent dans le travail de synthèse fait dans la salle de presse. Cela fait du Devoir une source qu'il faut utiliser avec beaucoup de soin par crainte d'inclure dans la reconstitution une partie de discours complètement fausse.

The Chronicle Telegraph

Originellement conservateur, ce journal se laisse séduire par le gouvernement Taschereau et ses dollars, même s'il continue de se dire néanmoins conservateur. Il donne plus de place aux interventions ministérielles qu'à celles de l'opposition et ses attaques contre le gouvernement sont assez faibles. La chronique est très complète et soutenue par divers articles d’information parlementaire.

The Gazette

La Gazette consacre plus d’espace aux propos des députés conservateurs et s’attarde aussi à décrire le climat qui entoure les débats de la Chambre. Ses critiques à l’endroit du gouvernement ne sont pas très virulentes, et il lui arrive à l’occasion de faire l’éloge du gouvernement sur certaines prises de position, ce qui suscite la désapprobation des membres de l’opposition. Il faut souligner le fait que, régulièrement, le Chronicle Telegraph et la Gazette s'échangent leurs textes. Sa chronique parlementaire est reprise par le Sherbrooke Daily Record.

The Montreal Daily Star et The Montreal Herald

Peu de choses à dire de ces deux quotidiens, car ils ne couvrent qu'accidentellement les débats à Québec, puisque leur principal champ d'intérêt est à Ottawa. Ce sont des journaux partisans d'un fédéralisme centralisateur, voire impérialistes, qui ne s'intéressent que peu à la politique provinciale, trop régionale pour eux. Mais il peut arriver quelques fois que l'on trouve un bout de discussion inédit dans un de ces deux journaux.

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NOTES

1. L'Événement, 2 février 1927, p. 7.

2. Le Devoir, 31 mars 1927, p. 1.

3. Jean-Charles Harvey, dans Le Soleil, 31 mars 1927, p. 18.

4. Voir la séance du 13 janvier.



 

2002-10-29