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18th Legislature, 3rd Session
(January 9, 1934 au April 20, 1934)

Par Christian Blais

Un portrait du Québec de 1934

La crise n’est pas finie. Des signes d’amélioration pointent à l’horizon, mais le problème du chômage est cependant toujours aussi aigu au Québec, et ce, malgré les efforts déployés par les différents paliers de gouvernement pour l’enrayer. Cette dépression atteint toutes les classes de la société et, pour plusieurs – les sans-travail dans leur taudis loué en ville ou les défricheurs dans leur cabane de bois vert en pays de colonisation –, c’est la « misère noire1 ». Et, de partout, le climat général d’insatisfaction à l’encontre des gouvernements ne fait qu’augmenter.

L’Église catholique ne reste pas indifférente devant cette misère qui accable ses ouailles. Aux effets combinés de l’industrialisation et de l’urbanisation au Québec et aux élans de la gauche, elle cherche à substituer sa propre doctrine sociale. C’était à cette fin d’ailleurs qu’avait été créée, en 1911, l’École sociale populaire, à Montréal, sous la conduite du jésuite Joseph-Papin Archambault. En réponse à la grande dépression, ce groupe avait orchestré, le 9 mars 1933, une journée d’étude regroupant des prêtres et des religieux de différents diocèses.

En mai 1933, treize moralistes, parmi lesquels figure le père Georges-Henri Lévesque, rendent public leur programme de restauration sociale. Sont publiés 13 articles dans lesquels ils préconisent « non la destruction, mais la réforme du système capitaliste2 ». Inspirée par l’encyclique Quadragesimo Anno du pape Pie XI, l’École sociale populaire cible divers moyens pour « mettre fin à la dictature économique et assurer une meilleure répartition des richesses3 ».

Si cette première mouture du Programme de restauration sociale ébauche de grandes lignes directrices chrétiennes pour guérir les causes « d’ordre moral » de la crise, ce document ne suggère, par contre, que très peu de remèdes concrets au marasme. L’École sociale populaire invite donc des laïcs à élaborer les réformes nécessaires à la réalisation de leur programme. Pour passer de la théorie à la pratique, autrement dit, ils font appel aux éléments les plus en vue de l’intelligentsia québécoise. Il y a, parmi les 10 signataires laïques du Programme de restauration sociale no 2, Esdras Minville, professeur à l’École des hautes études commerciales; Philippe Hamel, dentiste et ardent promoteur de la nationalisation de l’électricité; Albert Rioux, président de l’Union catholique des cultivateurs de la province; Alfred Charpentier, président du Conseil central des syndicats ouvriers catholiques de Montréal; et René Chaloult, avocat et futur député à l’Assemblée législative du Québec. Ce Programme de restauration sociale no 2 paraît dans les journaux à la fin du mois de septembre 19334.

Dans un premier temps, les idées mises de l’avant par les adhérents du Programme de restauration sociale ne font pas trop de remous dans le milieu politique. Pas encore. Tous ignorent que ce mouvement constitue une lame de fond qui, à terme, aura des répercussions notables contre le gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau.

En ce début de l’année 1934, ce sont plutôt les Jeune-Canada qui font parler d’eux à l’Assemblée législative, dans les journaux, à la radio et sur les scènes du Gésu à Montréal et au Palais Montcalm à Québec, etc. Omniprésent sur la scène publique, ce pan de la jeunesse universitaire canadienne-française, animé par un clergé nationaliste, clame à la fois ses espérances et son indignation. Forts des 74 702 signatures à l’appui de leur Manifeste de la jeune génération, les Jeune-Canada se sentent bien aises de dénoncer, avec fougue, les travers de la classe dirigeante5. Idéalistes, ils font la promotion d’un nouveau régime politique, social et économique et, en cela, ils rejoignent les vœux de l’École sociale populaire et ceux véhiculés en même temps par l’abbé Lionel Groulx et ses collaborateurs à la revue L’Action nationale.

Bien que les Jeune-Canada se disent apolitiques, leurs discours sont plus souvent qu’autrement dirigés contre la politique libérale de Taschereau. Ils dépeignent le premier ministre du Québec comme le serviteur des trusts et comme un anticlérical. Devant un large auditoire, les politiques du Parti libéral sont l’objet de toutes les critiques. Sans compter que la « bonne presse » – c’est-à-dire Le Devoir et L’Action catholique – contribue à véhiculer les tracts de cette jeunesse militante. L’opposition conservatrice au Parlement de Québec ne reste pas indifférente, non plus, face à ce mouvement de réforme.

Alors qu’une fraction importante de la société bien pensante du Canada français souscrit à de multiples réformes sociales, d’autres courants d’idées subsistent en vase clos. Des communistes ou des socialistes, à Montréal surtout, tentent encore d’infiltrer les milieux syndicaux. À l’extrême droite aussi, imitant le parti nazi d’Adolf Hitler, le Parti national social chrétien est institué, le 22 février 1934, avec Adrien Arcand à sa tête6. Au Québec cependant, les mouvements fascistes ou d’extrême gauche demeureront toujours marginaux.

Un tout autre vent de changement souffle dans la capitale et dans la métropole puisque 1934 est une année d’élections municipales pour les deux grandes villes. Plusieurs parlementaires se lancent dans la course à la mairie. À Québec, Oscar Drouin, député libéral de Québec-Est, Pierre Bertrand, député conservateur de Saint-Sauveur, et Louis-Alfred Létourneau, conseiller législatif libéral de la division de La Salle, s’opposent à l’ancien maire Henri-Edgar Lavigueur et à deux autres candidats. C’est finalement Joseph-Ernest Grégoire (professeur d’économie politique à l’Université Laval et à l’École des sciences sociales et futur député de Montmagny, 1935-1939) qui est élu le 19 février 1934. À Montréal, Anatole Plante, représentant libéral de Montréal-Mercier, affronte Camillien Houde, l’ancien chef de l’opposition conservatrice, et deux autres candidats. Le 9 avril 1934, Houde écrase ses adversaires et redevient maire7.

Sur le plan culturel, l’année 1934 met en avant-plan Jean-Charles Harvey, rédacteur en chef au journal Le Soleil, et son roman Les Demi-civilisés. L’auteur, fidèle à la mouvance de son temps, y dépeint une société où le pouvoir politique se veut l’expression du pouvoir économique. Un passage où il met en scène ministres, députés et conseillers législatifs, au bal du gouverneur à la Citadelle de Québec, montre la désillusion qu’entretient l’auteur envers la classe dirigeante :

C’étaient des chefs intelligents, dévoués et sincères, qui traînaient derrière eux une cohorte de médiocres, de hâbleurs, de faibles, et, dans plusieurs cas, de prévaricateurs. […] Dans la désolation des parlements apparaissent toujours quelques hommes de premier plan, qui dominent par leur intelligence et leur énergie et qui régentent les imbéciles. Un homme par gouvernement, deux au plus, ça suffit. Les cancres eux-mêmes prouvent leur utilité en soignant, chacun, leur petit jardin électoral. La peur est leur maître. C’est elle qui les force à une sorte de dévouement intéressé, qui va du jour de l’An à la Saint-Sylvestre8.

 

En plus d’y mépriser les élites, Harvey écorche au passage les membres du clergé. Il paiera cher pour son audace. Quelques semaines après la parution du roman, le cardinal Mgr Rodrigue Villeneuve le met à l’index. Pour cela, Harvey doit démissionner de son poste au Soleil, mais les libéraux finissent par le placer comme directeur au Bureau de la statistique du Québec9. Cette même année, l’abbé Maurice Proulx débute le tournage du documentaire En pays neufs dans la colonie de Roquemaure, en Abitibi10. Reflet d’une époque, l’art trace ici le portrait d’un Québec aux prises avec ses malheurs et ses espoirs : d’un côté, une classe politique qui déçoit, de l’autre, un regard tourné vers la colonisation comme source de rédemption.

La crise, la crise, toujours la crise. C’est dans ce contexte que s’ouvre la 3e session de la 18e Législature, le 9 janvier 1934. Imperturbable et valsant au-dessus de la critique, Taschereau reste confiant en l’avenir. Il ignore à quel point son régime est vacillant.

 

Les parlementaires

Trois élections partielles se sont tenues depuis la prorogation de la dernière session. Il fallut d’abord remplacer Joseph-Alcide Savoie, député libéral de Nicolet, décédé en fonction le 4 février 1933 : le 7 novembre suivant, le candidat libéral Alexandre Gaudet lui succède. Ensuite, le siège de Joseph-Pierre-Cyrénus Lemieux, député de Wolfe et whip du Parti libéral, était devenu vacant à la suite de sa nomination comme shérif du district de Saint-François : le 14 novembre 1933, le libéral Thomas Lapointe remporte le scrutin. Enfin, Victor Marchand ayant été nommé membre du Conseil législatif, le 15 avril 1932, c’est Théodule Rhéaume qui, sans opposition, lui succède, le 21 novembre 1933, à titre de député libéral de Jacques-Cartier. Taschereau n’est pas peu fier d’avoir fait élire tous ses candidats.

Plus aucun siège n’est vacant à l’Assemblée législative. Sur les 90 banquettes, 79 sont occupées par les libéraux et l’opposition conservatrice compte 11 députés. Il y a toutefois des changements dans les rangs des conservateurs. Maurice Duplessis – qui était chef intérimaire – est désormais le chef désigné de son parti depuis la convention de Sherbrooke. Or, le Parti conservateur est sorti divisé de cette course au leadership. Laurent Barré, député de Rouville, Aimé Guertin, député de Hull, et Charles Ernest Gault, député de Montréal-Saint-Georges, siègent maintenant comme membres indépendants. Ces dissidents demeurent amers d’avoir vu leur favori, Onésime Gagnon, défait à la chefferie. En conséquence aussi, Antonio Élie, député de Yamaska, devient whip du Parti conservateur à la place de Aimé Guertin11.

Télesphore-Damien Bouchard demeure Orateur de la Chambre basse, mais il est absent aux premiers jours de la session. Il est retenu au chevet de sa femme malade, Marie-Blanche-Corona Cusson. Dans ses mémoires, T.-D. Bouchard relate ce triste épisode : « Dès mon arrivée à Saint-Hyacinthe, j’appris que ma femme souffrait d’une typhoïde grave, et qu’elle était à son déclin. À cette époque, alors que la prophylaxie de la fièvre typhoïde n’était pas assurée par la vaccination obligatoire, cette maladie infectieuse était, la plupart du temps, fatale12. » Celle qui avait été la compagne de sa vie depuis 1904 devait expirer le 14 janvier 1934, victime de la négligence d’un laitier qui avait fait refroidir sa crème dans un puits artésien contaminé. À l’Assemblée législative, on ajournera la séance du 16 janvier 1934 en signe de deuil. Fait à noter, la question de l’hygiène dans la fabrication des produits laitiers sera une question étudiée par les parlementaires au cours de la session, soit le bill 64.

Enfin, depuis la dernière session, aucun changement à signaler ni au Conseil législatif ni au Conseil exécutif.

 

Parti libéral : à deux pas du précipice

À la veille de son 67e anniversaire, Taschereau est animé par cette force tranquille qui l’a toujours caractérisé. Les journaux de la province, autant les organes du pouvoir que ceux de l’opposition, s’entendent sur les qualités du doyen de l’Assemblée législative. En 1934, dans L’Éclaireur de Beauceville, on peut lire :

On connaît sa belle carrière, son énergie, sa politique audacieuse et son ardeur au travail. Ses œuvres ne se comptent plus et, par tout le dominion, il jouit de la réputation d’être l’homme d’État le plus remarquable de la génération présente. S’il fait preuve parfois d’une volonté qui semble autocratique, c’est qu’il sent le besoin d’un commandement supérieur pour faire face aux exigences de l’heure présente et ses partisans comme ses adversaires s’inclinent devant l’admirable discipline qu’il a su conserver à son parti depuis trente-cinq ans13.

 

Dans la Tribune, on insiste sur son amour du travail, car, écrit-on, « le premier ministre ne manque jamais une séance de la Chambre. Qu’il y ait séance l’avant-midi, l’après-midi ou le soir, M. Taschereau est toujours à son poste, observe tout, surveille tout. […] Il est l’âme de la session14 ».

Le Nationaliste et le Devoir, qu’on ne peut accuser d’être thuriféraire du régime libéral, reconnaît, dans un article du 11 janvier 1934, que le premier ministre fait preuve de ténacité :

Cependant en dépit de l’effroyable somme de labeur que la crise lui impose, M. L.-A. Taschereau reste à la tâche. Sans doute, il doit s’avouer qu’il a manqué une occasion unique de se retirer en pleine gloire, au comble du succès, alors qu’en 1931 il battait son adversaire à plate couture.

Mais, en face de la débâcle, il reste au poste et il sera le dernier à le quitter. Car il est des qualités qu’on doit reconnaître au premier ministre : le courage et le cran. Aussi, reste-t-il le grand actif de son parti, le chef en mesure d’y maintenir la discipline, de lui imprimer des directives électorales; parmi les siens, il est le mieux rompu à la stratégie électorale, celui qui sait encore galvaniser la partisannerie libérale, pour garder ses troupes agressives et unies15.

La popularité du gouvernement ne semble aucunement ébranlée par la crise; à tout le moins, c’est ainsi que le premier ministre interprète les trois victoires libérales aux élections partielles de Nicolet, de Wolfe et de Jacques-Cartier. Il juge par là que l’opinion publique soutient encore et toujours les politiques du Parti libéral : « Le peuple nous garde sa confiance », affirme-t-il. (12 avril 1934)

Bien que ces résultats prouvent que la machine électorale du Parti libéral est particulièrement bien rodée, ces mêmes résultats mettent davantage en lumière la faiblesse du Parti conservateur. Les conservateurs forment l’opposition officielle depuis si longtemps que d’aucuns ont fini par se convaincre qu’ils y resteront toujours. Faut-il ajouter que Taschereau, depuis son élection dans le comté de Montmorency en 1900, a vu passer un total de huit chefs de l’opposition au Salon vert? Pour lui, Maurice Duplessis n’est qu’un nouvel adversaire qui, doit-il avouer, « remplit très bien son rôle de critique ». (13 avril 1934) Le premier ministre apprendra bientôt à ses dépens que le jeune député de Trois-Rivières a autant d’étoffe que lui. Les deux hommes se ressemblent à plusieurs égards. Ce sont deux habiles politiciens, l’un sur son déclin, l’autre en pleine ascension.

Le premier ministre n’a pas flairé que le vent tourne. Au contraire, puisque la situation économique s’améliore légèrement, Taschereau finit par se convaincre, en 1934, que le pire est derrière lui16. Dans l’absolu, toute crise étant un phénomène cyclique, les choses devaient nécessairement rentrer dans l’ordre. D’ici là, pense-t-il, il lui suffit d’attendre, de maintenir la paix et l’ordre dans la province pour attirer le capital étranger et, il va de soi, d’administrer les deniers de l’État avec une sévère économie.

Taschereau croit fermement que le retour à la prospérité passera par l’initiative privée, par le « capitalisme bienfaisant », disait-on. Dans cet esprit, il fallait continuer à légiférer de manière à encourager l’industrie et le commerce. Au surplus, d’ajouter le ministre des Mines et de la Voirie, Joseph-Édouard Perrault, les législateurs devaient exercer leur pouvoir « afin de maintenir d’équitables relations entre les individus, de diminuer les hasards et les risques qui se dressent devant toute vie humaine, d’aider au bonheur de chaque citoyen en lui apportant les moyens de gagner un minimum de bien-être et la possibilité d’orienter son existence vers des destinées meilleures ». (6 février 1934) L’Assemblée législative est perçue, en ce sens, comme un organe politique qui a pour fonction de faciliter l’organisation des activités humaines, et non comme un appareil pour remplacer l’initiative et la responsabilité que tout un chacun doit exercer pour améliorer son mieux-être.

Même si Taschereau ne croit pas outre mesure aux vertus de l’interventionnisme de l’État, il n’est pas opposé à toute législation sociale. Depuis 1920, les réalisations de son gouvernement en font foi : la loi de l’assistance publique (1921), la loi pour combattre la tuberculose (1924) et la loi sur les accidents de travail (1926) sont là pour le prouver. Mais les besoins de l’heure sont criants, et force est de constater que les mesures adoptées par le gouvernement sont insuffisantes pour enrayer la misère. Et, dans l’opinion publique, on se convainc que des réformes sociales d’envergure sont d’une absolue nécessité. Or, compte tenu la baisse des revenus de la province et des déficits anticipés, Taschereau refuse de s’engager plus avant.

Parmi les plus ardents contempteurs du régime libéral, il y a le dentiste Philippe Hamel. Depuis 1929, la bataille qu’il livre contre les trusts de l’électricité a pris une ampleur sans pareille. La promotion qu’il fait de la municipalisation et de la nationalisation de l’électricité est l’occasion maintenant de critiquer vertement les politiques énergétiques mises en place par le gouvernement libéral depuis le début du siècle. Et, puisque Taschereau continue de défendre les intérêts privés des compagnies d’électricité, il entretient la réputation qu’il a d’être « l’ami sincère des trusts ».

Le premier ministre est devenu le centre de toutes les critiques. Son image est ternie par L’Action catholique et par Le Devoir; par l’opposition officielle; par la jeune génération, notamment les Jeune-Canada, qui parle haut et fort; par les tenants du Programme de restauration sociale; mais aussi par de jeunes libéraux qui, même s’ils semblent plus disciplinés qu’à la dernière session, rongent leur frein et rêvent aussi de restauration sociale. Le Parti libéral se trouve dans une impasse.

À tout cela, s’ajoute l’usure du temps qui fait son œuvre contre le régime en place depuis 1897. Dans les autres provinces canadiennes, tous les gouvernements ont été renversés les uns après les autres depuis le début la crise et, à Ottawa, on ne donne pas cher du gouvernement conservateur de Richard Bedford Bennett aux élections prochaines. Au Canada, le gouvernement de Taschereau fait figure d’exception.

Le feu couve sous la braise et, pourtant, rien n’y paraît durant la session parlementaire de 1934. Fidèle à lui-même, Taschereau affiche une assurance inébranlable.

En Chambre, de faibles indices laissent quand même transparaître que le premier ministre est en train de perdre son ascendance sur ses troupes. Il y a d’abord un article humoristique d’un périodique de Toronto, portant sur le premier ministre, que font circuler les députés et les journalistes pendant la séance du 26 janvier 1934. Et puis, dans les banquettes de l’Assemblée législative, le taux d’absentéisme est élevé chez les libéraux. Bien que Taschereau enjoigne ses collègues d’être plus assidus, la Chambre est presque vide au cours de certaines séances (1er mars et 16 mars 1934). Que dire aussi de la réaction de « quelques députés libéraux [qui] s’empressent de sortir17 », pour ne pas voter contre leurs convictions, après que le député conservateur de Yamaska, Antonio Élie, eut recommandé « au gouvernement d’établir, sans plus de retard, un conseil consultatif, indépendant et impartial, représentant toutes les classes de la société et chargé d’orienter la politique provinciale vers la restauration économique de notre province ». (27 mars 1934) Il y a épine sous le pied.

À certaines occasions enfin, Taschereau fait montre de plus d’impatience qu’autrefois quand Duplessis le pique au vif. Il faut dire que le chef de l’opposition est plus agressif qu’à la session précédente. Pour illustrer le propos, à la séance du 2 mars 1934, le premier ministre en a assez de discuter avec son vis-à-vis. Dans le compte rendu de L’Action catholique, il est rapporté : « À ce moment de la discussion, le premier ministre se retira dans un coin de la Chambre pour lire un journal, démontrant ainsi son exaspération face au comportement de M. Duplessis18. »

En somme, durant la session de 1934, malgré le vent de changement qui souffle à l’horizon, Taschereau demeure ancré sur les positions qu’il défend depuis qu’il est entré en politique. La vieille garde libérale et les membres du cabinet ministériel restent fidèles, eux aussi, à l’idéologie traditionnelle de leur parti. Cette inflexibilité finira par être interprétée comme un manque de sensibilité de la part du gouvernement.

Taschereau croit, en revanche, qu’en cette période particulièrement difficile la « province réalise, dit-il, que nous portons un très lourd et bien dur fardeau qui pèse sur nos épaules comme un manteau de plomb. Nous donnons le meilleur de nous-mêmes, de notre travail, de nos énergies et de notre intelligence pour la province. Et nous réussissons, je pense, dans une bonne mesure ». (12 avril 1934)

 

La convention de Sherbrooke : Maurice Duplessis, chef des conservateurs

Rappelons qu’aux élections générales de 1931, Camillien Houde, le chef du Parti conservateur, avait été défait. Durant la 1re session de la 18e Législature, Charles Ernest Gault, député de Montréal-Saint-Georges, avait assuré l’intérim à titre de chef parlementaire de l’opposition. En 1932, Houde démissionnait comme chef du parti et, à la session de 1933, Maurice Duplessis avait été désigné à titre de chef intérimaire de l’opposition par le caucus conservateur. Aimé Guertin, député conservateur de Hull, aurait préféré qu’une convention soit tenue avant l’ouverture de la session pour être sur les rangs comme candidat à la chefferie. Guertin changera d’idée en cours de route.

À l’été 1933, Duplessis convient de tenir une « convention » pour désigner le chef permanent du parti. Il a le vent dans les voiles et croit bien pouvoir remporter la victoire. Ce congrès se tiendra les 4 et 5 octobre 1933, à Sherbrooke, sous la présidence d’Hortensius Béïque, député conservateur de Chambly. Onésime Gagnon, député conservateur à la Chambre des communes dans Dorchester, sera le seul à affronter Duplessis pour le poste de chef du Parti conservateur du Québec.

À Sherbrooke, devant plus de 500 délégués, Gagnon et Duplessis sont chaleureusement accueillis, mais déjà les applaudissements semblent plus nourris pour Duplessis. Louis Dupire, journaliste au Devoir, résume l’ambiance générale : « M. Gagnon livre bataille, mais n’y prend pas de joie. On sent, au contraire, que M. Duplessis eût volontiers inventé la formule de la guerre fraîche et joyeuse19. »

Les discours d’accueil galvanisent les partisans. Le régime Taschereau est mis au banc des accusés. Ce régime, dit-on, est lié avec les trusts, s’acoquine « à la puissance d’argent et se confond avec sa propre corruption électorale ». Puis, conformément à ce que les membres du « comité de résolutions de la convention » ont convenu, les procédures qui régiront la convention sont présentées :

  1. Toute résolution devra être rédigée à l’avance et le texte remis au comité des résolutions en séance. Après en avoir disposé, le comité les soumettra à son tour à la convention pour adoption ou rejet.
  2. Il n’est permis de parler qu’une seule fois sur le même sujet. Toutefois, le proposeur pourra user d’un droit de réplique limité à cinq minutes.
  3. Les discours ne devront pas dépasser dix minutes. Sont exceptées, cependant, les allocutions de bienvenue et de remerciements indiquées au programme.
  4. Les délégués ont seuls droit de prendre part aux débats. Les substituts sont admis dans la salle et n’ont voix délibérative qu’après avoir obtenu du secrétaire général un certificat dit d’échange, en remplacement d’un délégué.
  5. Les candidats seront mis en nomination par cinq proposeurs et cinq secondeurs au moins, et par vingt proposeurs et vingt secondeurs au plus.
  6. Trois quarts d’heure sont alloués pour les discours au groupe de proposeurs et de secondeurs de chaque candidat.
  7. Les votes se prennent à main levée, sauf lors du scrutin pour le choix du chef, qui doit être fait dans la forme et sur le bulletin à cette fin20.

 

En clair, les membres du parti doivent élaborer un programme avant d’élire un chef.

Au total, 400 propositions sont soumises au comité des résolutions. La première est présentée par Duplessis : « que cette convention présente ses hommages au premier ministre du Canada, l’honorable Richard Bedford Bennett; elle le remercie du travail qu’il s’impose dans le règlement des difficultés qui troublent le pays et l’assure de son entière volonté de collaboration et de sa coopération ». Duplessis cherche ainsi à plaire aux partisans de Gagnon qui, lui, est décidé à faire bloc avec les conservateurs fédéraux21.

Les autres articles du programme concernent l’électrification rurale, l’éducation, un programme de colonisation, la création d’une commission hydroélectrique provinciale, une réforme de la loi électorale, une aide aux familles nombreuses, etc. Avant l’ajournement du 4 octobre 1933, Louis Francoeur, rédacteur au Journal et secrétaire du comité de la convention, prononce un discours qui en dit long sur les orientations qu’il souhaite donner au programme conservateur :

Ces résolutions ne sont pas le programme conservateur, mais elles en constituent des parties très importantes. Nous avons étudié attentivement les résolutions adoptées à la convention de 1929, et nous voulons simplement les mettre au point en considérant les circonstances particulières créées par la crise où nous [nous] débattons. Les principes qui nous guident nous sont inspirés par les directives contenues dans l’encyclique Quadragesimo Anno. Dans ce document, Pie XI demande un plus juste équilibre entre ceux qui possèdent la richesse et ceux qui sont réellement trop pauvres. Le pape réclame aussi l’affranchissement des puissances d’argent pour ceux qui détiennent le pouvoir et qui conduisent la politique. L’encyclique de Pie XI a été commentée par l’épiscopat canadien dans une lettre collective qu’un groupe des membres du comité a étudiée spécialement, et nous voulons nous guider sur ces commentaires autorisés. Si nous voulons remettre la province sur pied, il faut que nous tenions compte des directives de l’École sociale catholique. Le Parti conservateur se doit de travailler à la restauration économique et sociale22.

 

Le 5 octobre 1933 est une autre journée mouvementée. Ce jour-là, Duplessis et Gagnon sont officiellement mis en nomination. Parmi les députés conservateurs de l’Assemblée législative qui figurent parmi les proposeurs de la candidature de Duplessis, il y a Paul Sauvé, Antonio Élie, Charles Allan Smart, Pierre Bertrand, Pierre-Auguste Lafleur et Martin Beattie Fisher. Quant à eux, Charles Ernest Gault, Aimé Guertin et Laurent Barré se rangent du côté de Gagnon. À titre de président de la convention, Hortensius Béïque se doit de demeurer neutre; mais, c’est un secret de polichinelle, il favorise Duplessis.

S’ensuivent de nombreux discours pour mousser les candidatures. L’histoire a surtout retenu celui d’Armand La Vergne, alors vice-président à la Chambre des communes, venu appuyer Duplessis :

Nous avons à Québec un chef qui a fait son devoir. Allons-nous donner un exemple aux jeunes et leur dire : « Allez, jeunes gens, dévouez-vous, ruinez votre santé, sacrifiez votre carrière, et vous serez payés par l’ingratitude. » Pour ma part, c’est un principe que je ne saurais accepter. Je dis qu’il est juste, comme disait Jeanne d’Arc, que celui qui est à la peine soit à l’honneur. Il s’est battu, ouvrez-lui les portes de la gloire. Il en est digne23.

 

Les proposeurs s’entendent sur la valeur des deux candidats en lice. Ceux qui soutiennent Duplessis croient cependant que la place de Gagnon est à Ottawa et celle de Duplessis, à Québec.

Gagnon prend la parole le premier. Il insiste sur la cohésion qui, dorénavant, doit régir les relations entre les partis conservateurs au provincial et au fédéral : son objectif est de faire bloc commun contre les libéraux lors des prochaines élections générales. Dans les circonstances, il adresse plusieurs bons mots au premier ministre conservateur, R. B. Bennett. Pour finir, il dit accepter, dans ses grandes lignes, le Programme de restauration sociale, afin de combattre les trusts.

Au tour de Duplessis. Il livre son discours sans aucune note écrite. Il est succinct. Il parle également de la collaboration qui doit exister entre les conservateurs à Québec et à Ottawa. Il s’arrête sur l’importance de l’agriculture, de la colonisation et critique les lois iniques du gouvernement Taschereau.

On passe au vote. Par une majorité de 118 voix, soit 332 votes pour Duplessis contre 214 pour Gagnon, le député de Trois-Rivières remporte la victoire.

Quatre mois plus tard, au Salon vert, au commencement de la session parlementaire de 1934, Taschereau félicite Duplessis. Il dresse un portrait flatteur du chef de l’opposition :

Nous sommes heureux de reconnaître sa loyauté, sa combativité, sa belle jeunesse et le soin qu’il se donne pour étudier les problèmes de son pays. À cet égard, je n’ai aucune hésitation à dire que mon honorable ami était notre candidat à la convention de Sherbrooke. […] J’aime à avoir devant moi un adversaire loyal, batailleur, qui sait porter des coups et au besoin en encaisser. (11 janvier 1934)

Pour les libéraux, Duplessis est un « gentleman », une « intelligence accomplie », une « personnalité charmante », mais surtout « un parlementaire reconnu pour être un adversaire agressif mais juste ». (10 janvier 1934)

À titre de chef de l’opposition, Duplessis promet au gouvernement une coopération sincère et entière, à condition seulement que les ministériels adoptent « une législation conforme à la justice et à l’intérêt de la province ». (11 janvier 1934) En guise de réponse, le premier ministre ne renonce pas au plaisir d’insister sur la division qui règne dans le Parti conservateur. Quant au nouveau programme de l’opposition, il n’y voit aucune différence avec celui défendu par l’ancien chef de l’opposition, Arthur Sauvé, en 1922. Pour Taschereau, ce programme est « si vague qu’il n’engage à rien ». (11 janvier 1934)

Au cours de la session, Duplessis a l’occasion de revenir sur certains engagements de son parti, notamment sur l’importance de l’électrification rurale, de la colonisation et de l’agriculture qui, selon ses dires, est « la base de notre édifice national, […] la pierre angulaire de notre système économique ». (5 avril 1934) Rien n’indique toutefois que le chef de l’opposition est particulièrement imprégné des idées émanant du Programme de restauration sociale. La preuve en est que durant toute la session parlementaire de 1934, il ne fait qu’une brève et vague mention de ce programme, pendant son discours sur l’adresse. (11 janvier 1934)

Duplessis est un peu plus incisif, un peu plus populiste qu’à la session précédente. Il va jusqu’à dire que le « gouvernement libéral est une plaie ». (19 avril 1934) Sinon, rares sont ses écarts de langage. Rien ne l’empêche pour autant de chercher toujours à piéger ses adversaires à force de questionnements et, à brûle-pourpoint, de tourner leurs argumentaires en défaut. Habile parlementaire, Duplessis présente les mesures du gouvernement comme étant vouées à « favoriser le capital malsain », soit par des « lois complices » ou soit en restant inerte lorsqu’il s’agit de réprimer les abus. (6 mars 1934) Quant à cela, le premier ministre lui reproche de faire de la petite politique.

Conscient que l’opposition conservatrice est peu nombreuse en Chambre, Duplessis avoue que les élus de son parti doivent « travailler dur pour couvrir tout le terrain ». Lui-même ne ménage aucun effort, abandonnant d’ailleurs pour de bon la pratique du droit : il devient politicien à plein temps, ce qui le distingue des hommes politiques de son époque24.

Duplessis ne laisse personne indifférent. Il détonne. En témoignent ces extraits d’un portrait de Maurice Duplessis publié par la revue mensuelle L’Action nationale :

Physique exubérant, dynamique. Le teint, la prestance, la démarche expriment la joie de vivre, la confiance en soi et dans la vie. […] Il aime la bataille joyeuse. Peut-être trop. On a l’impression qu’il cherche la lutte pour le plaisir d’attaquer, de croiser le fer, de lancer des traits. Contact ou jeu? Qu’il aborde un ami ou un adversaire, le premier contact est ordinairement offensif. Il taquine, blague, fait des mots extraordinairement réussis. Il blesse parfois, mais il a tant de rondeur, d’allant, que la victime encaisse les coups avec bonne grâce.

Tournure d’esprit précieuse pour un chef d’opposition. À cette escrime continuelle, l’esprit s’avive, s’aiguise, découvre rapidement le point faible d’un argument ou d’une situation et en tire parti sur-le-champ.

Sur le parquet de la Chambre, il est dans son élément. Peu de députés pratiquent autant que lui la vertu de présence. Il est assidu à toutes les séances et il ne siège que pour le débat. Même si un député traite banalement un sujet insignifiant – ce qui arrive parfois! –, il l’écoute avec une attention soutenue, guettant le moment opportun d’intervenir. Un sourire malicieux laisse prévoir l’attaque, le trait toujours lancé à point, de façon à produire son plein effet sur l’adversaire… et sur la galerie.

Il ne se passe guère de séance où il n’élève la voix à plusieurs reprises. Ses interventions sont attendues avec curiosité. Elles offrent toujours du piquant, de l’imprévu. Elles mettent une note vivante dans la grisaille des débats.

Le député des Trois-Rivières a introduit au Parlement un ton polémique où l’esprit, la bonne tenue et la gentilhommerie conservent leurs droits. Il sait être mordant à l’occasion, mais sans dépasser certaines limites. Il se targue de « ne jamais frapper son adversaire en bas de la ceinture ». […]

Maurice Duplessis n’a rien du grand orateur populaire. Il parle sans recherche, avec des négligences de formes et de prononciations qui étonnent. On l’écoute avec intérêt parce qu’il est clair, précis, et qu’il va droit au but sans détours inutiles. […] Peu de gestes. Quand il argumente de façon serrée, l’index pointé ponctue le raisonnement. Lorsqu’il veut lancer une boutade ou décocher une malice spirituelle, les mains se croisent derrière le dos et la taille se cambre avec un air de défi confiant. […]

Duplessis est jeune. Il a du cran, de l’ambition, de la volonté. Ses responsabilités de chef donnent déjà un autre ton à ses attitudes. Son passé porte assez de promesses pour autoriser bien des espoirs. Ses amis lui reprochent de trop « faire à sa tête ». C’est là une qualité de chef25.

 

Les conservateurs dissidents

Onésime Gagnon avait accepté dignement la défaite. Ce soir-là, à la convention de Sherbrooke, apprenant le résultat du scrutin, il s’était avancé vers Duplessis en s’écriant : « Mon chef26. » En dépit de ce geste de rapprochement cependant, les députés conservateurs Laurent Barré, de Rouville, Aimé Guertin, de Hull, et Charles Ernest Gault, de Montréal-Saint-Georges, refusent de se rallier.

Les trois députés ont chacun des reproches à faire au nouveau chef du Parti conservateur. Le tory Gault aurait préféré un chef qui aurait marché main dans la main avec Ottawa27. Aimé Guertin, lui, demeure dans le giron de Camillien Houde et, à l’époque, la rupture est consommée entre Houde et Duplessis qui s’entendent comme chien et chat. Enfin, Barré adhère d’emblée au Programme de restauration sociale et sait que Duplessis n’est pas aussi réformiste que lui.

En Chambre, tous les trois siègent comme députés indépendants28. Gault, fidèle à ses habitudes, ne parle pratiquement jamais. Il en va tout autrement pour Guertin et Barré qui se font un devoir de faire la promotion de multiples réformes sociales. Le duo se lance à l’attaque contre le gouvernement « avec un programme plus radical que celui de l’opposition officielle29 ». Dans son discours sur l’adresse, Guertin compare les trusts à des ogres qui dévorent la province et invite les Canadiens français à « s’émanciper économiquement ou périr comme entité nationale « :

Les circonstances sont tragiques, il ne s’agit plus d’assurer la survie d’un parti politique ou d’un chef politique, mais celle de la société. Le parti n’est qu’un moyen d’arriver à cette fin. Seul un programme d’action économique, sociale, qui soit la base d’une réforme morale dans la conception des relations entre tous les membres de la société et de leurs obligations réciproques, pourra opérer cette survie. […]

Quelles sont donc ces mesures de justice nécessaires au salut public? Elles sont de deux sortes. Les unes, des mesures d’urgence à cause de la crise actuelle; d’autres, d’un caractère permanent. Et pour me guider dans la nomenclature bien incomplète que je veux faire, je ne puis faire mieux que de suivre ce merveilleux et magnifique programme de restauration économique et sociale préparé par l’École sociale populaire, un groupe d’hommes d’études nullement intéressés dans le sort des partis politiques, n’ayant à cœur que le bonheur de leurs compatriotes et le progrès de leur chère province. […]

Voilà l’Évangile que doit embrasser tout homme de cœur, suffisamment informé sur les besoins de la population et dont les intentions sont droites et sincères. Voilà le credo politique que je me propose de suivre, qu’il soit énoncé et promis par l’un ou l’autre des partis ou même par un nouveau groupe, qui aurait à sa direction un homme qui donnera toutes les garanties de compétence et de sincérité nécessaires pour la réalisation de réformes aussi pressantes. (11 janvier 1934)

 

Durant la session, Barré et Guertin soulèvent des motions pour inviter le gouvernement à adopter de nouvelles mesures en matière sociale. Ils puisent leurs arguments dans le rapport majoritaire de la Commission des assurances sociales, déposé en 1932, rapport dans lequel sont présentés des moyens relatifs au développement d’une meilleure assistance sociale. Plus particulièrement, les deux députés réclament de l’aide pour les mères nécessiteuses et la mise en vigueur de la loi fédérale des pensions de vieillesse.

Barré est toujours convaincu de la nécessité d’établir un crédit agricole provincial. Pour l’occasion, il livre un discours senti :

Nous sommes aussi un peuple à part. Pauvres en argent, nous sommes riches en vigueur physique et en santé morale. La lutte nous a trempés. Cédés par la France à l’occasion d’un marché regrettable, nous aurions pu disparaître comme peuple, mais nous ne sommes pas disparus. Puisque nous demeurons, que le gouvernement nous vienne en aide pour continuer l’œuvre commencée si magnifiquement. Nous, les députés, avons mandat de défendre les intérêts de la collectivité. Puisque les berceaux ne chôment pas et que la terre demeure, il faut que ses fils vivent et puissent s’établir. (28 février 1934)

 

Les députés dissidents ne sont pas à couteaux tirés avec les conservateurs. Plus souvent qu’autrement, ils votent avec la gauche. Bien qu’une « querelle de famille » éclate entre Paul Sauvé, député conservateur de Deux-Montagnes, et Barré, lors du débat entourant la création d’un crédit agricole provincial à la séance du 4 avril 1934, néanmoins, dans Le Canada, on peut lire que « depuis le début de la session, les membres "indépendants", M. Guertin, M. Barré et M. Gault, semblent en meilleurs termes que jamais avec M. Duplessis30 ».

Après la session, le caucus conservateur invitera les dissidents à revenir au bercail. Tous s’abstiendront31. Le 12 décembre 1934, il est décidé que « MM. Barré, Gault et Guertin soient à l’avenir exclus de l’opposition provinciale en Chambre et considérés comme ne faisant plus partie du Parti conservateur provincial32 ».

Seul Barré finira par se réconcilier avec Duplessis avant les élections de 1935. Député de l'Union nationale en 1936, défait en 1939 et réélu en 1944, en 1948, en 1952 et en 1956, Barré deviendra ministre de l'Agriculture dans les cabinets Duplessis, Sauvé et Barrette.

 

Le discours du trône

En 1934, Henry George Carroll livre son dernier discours du trône à titre de lieutenant-gouverneur du Québec. Son mandat prendra fin quelques semaines après la session33.

Carroll débute en parlant de la dépression. Il demeure positif, mais reste réaliste quant à la reprise prochaine des activités économiques : « La convalescence sera longue, mais elle est commencée. » Comme par les sessions antérieures, il annonce que le gouvernement n’a pas l’intention de créer de nouvelles taxes :

Beaucoup de gouvernements ont voulu compenser par de nouvelles taxes la décroissance de leurs revenus. Le gouvernement de Québec a cru que le fardeau dont les contribuables sont chargés est suffisamment lourd sans qu’on l’augmente encore, et il a préféré accuser courageusement un déficit pour l’exercice expiré que d’ajouter aux impôts, estimant que les générations futures qui profiteront de nos progrès devront assumer leur part des sacrifices de l’heure présente.

 

Plus loin, Carroll vante la politique du retour à la terre comme étant « le meilleur remède au chômage ». Si, plus que jamais, la colonisation apparaît comme une solution à la crise économique, c’est parce que les secours directs grèvent l’économie de la province. Ces secours directs aux chômeurs – proposés par Taschereau à la conférence interprovinciale de 1931 – sont non seulement inefficaces, il y a encore qu’ils ont « détruit tout esprit d’initiative et répugnent à la fierté du travailleur canadien », note Carroll. Comme il se doit, le gouvernement libéral viendra en aide à l’agriculture et encouragera l’établissement des colons – à la Rivière-Solitaire au Témiscamingue notamment –, mais sans y croire fondamentalement. Comme l’écrit l’historien Bernard Vigod, Taschereau « a continué de ne souscrire qu’en paroles à cet idéal dont la popularité allait plutôt en croissance34 ».

Pour terminer, Carroll présente la « législation sociale et ouvrière » que devront étudier les parlementaires : municipalisation de l’électricité, protection des bûcherons, réhabilitation des prisonniers, contrôle de la pureté des produits laitiers, contrôle des taux de l’électricité et, surtout, l’extension juridique des conventions collectives de travail.

L’adresse en réponse au discours du trône débute le 10 janvier 1934. Après les discours de Théodule Rhéaume, député de Jacques-Cartier, et de Wallace Reginald McDonald, député de Papineau, le premier ministre prend brièvement la parole avant l’ajournement. Il a souvenir encore qu’à la session précédente Duplessis avait été le seul député de l’opposition à parler sur l’adresse et, en conséquence, durant les premiers jours de la session, il y avait eu peu de projets de loi à étudier.

Le chef de l’opposition lui avait longuement reproché ce mince menu législatif. Cette fois, le premier ministre a prévenu le coup en faisant inscrire une vingtaine de bills privés au Feuilleton.

Le 11 janvier 1934, jour de l’adoption de l’adresse, Duplessis est encore le seul député de l’opposition officielle à participer au débat. Suivent Aimé Guertin, député conservateur indépendant, Lucien Lamoureux, député libéral d’Iberville, et Joseph-Philibert Giguère, député libéral de Dorchester. Plusieurs sujets sont abordés : pendant que les libéraux se félicitent des projets contenus dans le discours du trône, les autres dénoncent les politiques ou l’absence de politiques du gouvernement libéral en cette période creuse de l’économie.

 

Les finances publiques

Ralph Frederick Stockwell, trésorier de la province, prononce son discours sur le budget le 1er février 1934. Il commence par citer les économistes qui admettent alors que la crise économique a connu sa phase la plus aiguë en février et en mars 1933. Depuis, poursuit-il, les experts sont d’avis qu’une « amélioration lente, mais graduelle, s’est fait sentir particulièrement pour ce qui a trait au rendement de l’industrie du bois et du papier journal ». Stockwell indique aussi une certaine reprise générale dans les activités commerciales au Canada.

Des éléments « de stabilité » permettent au trésorier de croire au relèvement de la situation à terme :

a. La paix et l’ordre se sont maintenus, et le régime démocratique, malgré certaines imperfections, est encore la règle en notre pays.

b. Notre système de banques commerciales a triomphé de la plus rude épreuve que l’histoire de l’humanité ait enregistrée, et c’est tout à l’honneur de ces institutions si pas un seul sou n’a été perdu de l’épargne populaire qui leur avait été confiée, et si toute demande de remise a été honorée sur-le-champ. À la lumière de ces faits, l’on voit aussitôt qu’il n’est pas encore opportun de bouleverser nos méthodes bancaires. Mais nous nous abstenons de tout autre commentaire, en attendant de connaître la législation projetée.

c. La production de l’or et du nickel et l’accroissement général de la production minière ont permis d’atténuer les embarras financiers de notre pays, soucieux d’honorer ses obligations contractées envers l’étranger. Durant l’année 1933, le montant des dividendes payés par les industries minières du Canada s’est accru de 21 % et se chiffre par plus de $29,000,000.

d. Le maintien des excédents favorables de la valeur des produits exportés sur celle des produits importés.

e. Le tourisme, source de profits considérables difficiles à évaluer et dont tous bénéficient, a contribué, quoique dans une moindre mesure qu’auparavant, à l’équilibre des affaires.

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Stockwell tient à rendre un tribut d’hommages aux femmes de la province : « Nous vivons à une époque où l’on se groupe et où l’on s’organise pour exposer sans équivoque ses besoins et ses manières de voir. Au cours des quatre dernières années d’épreuves, j’ai été frappé de la patience sereine et de la force d’âme dont nos femmes ont fait preuve, et nous pouvons répéter, comme aux jours sombres de la Grande Guerre: "Les femmes furent incomparables." »

C’est par la suite qu’il annonce un second déficit et, néanmoins, l’engagement renouvelé du gouvernement libéral de « recourir à la plus rigoureuse économie dans les déboursés de tous les départements ».

En somme, les revenus de l’exercice financier terminé le 30 juin 1933 se chiffrent à un montant de 31 millions de dollars; et les dépenses étant de l’ordre de 37,8 millions de dollars, le calcul se solde par un déficit de 6,8 millions de dollars.

Les prévisions pour l’année 1934-1935 sont dictées par la prudence. Les revenus sont estimés à 31,7 millions de dollars et les dépenses réduites à 32,5 millions de dollars, ce qui équivaut à un nouveau déficit de 742 288 $. Le gouvernement entend consacrer 25,3 % de son budget au service de la dette publique qui, signe des temps difficiles, s’est accrue de plus de 16 millions de dollars depuis un an. Gage d’un avenir florissant, 16,4 % du montant global iront pour le bon développement de la Voirie et les Mines. En tête de liste aussi, figurent l’Instruction publique, l’Agriculture et l’administration du Gouvernement civil avec, respectivement, 10,4 %, 8,5 % et 7,4 % des dépenses probables.

Le 6 février 1934, Martin Beattie Fisher, député de Huntington, répond au trésorier à titre de critique financier de l’opposition. Il remplace Gault qui siège comme député indépendant. Fisher axe sa charge principale contre l’attitude du gouvernement envers les municipalités. Rappelons qu’en 1934 la Commission municipale assumait la direction financière de 75 municipalités déclarées insolvables. La situation est criante. Fisher accuse le ministre des Affaires municipales, c’est-à-dire le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau lui-même, de vouloir « la destruction radicale de l’autonomie municipale « :

Le gouvernement est le plus éminent spécialiste dans l’art d’exempter des taxes municipales et scolaires un nombre toujours plus grandissant de trusts et de grosses compagnies. Nous pouvons affirmer, sans exagérer, que nos municipalités, en raison de cette pratique vicieuse et injustifiée, perdent chaque année de $3,000,000 à $4,000,000 en revenus. Le système par lequel on permet aux municipalités de faire faillite sous le prétexte d’aider les industries est vicieux.

[...] Si, aujourd’hui, il y a banqueroute municipale, le gouvernement devra se frapper la poitrine. Après avoir tué l’autonomie municipale, le gouvernement a voulu transformer les municipalités en sous-agences du ministère des Affaires municipales, avec l’intention apparente que notre population blâme les corporations pour ce qui doit être reproché au gouvernement.

 

Sur la question de l’augmentation de la dette, Fisher croit qu’il est injuste de faire porter le fardeau de la crise actuelle sur les épaules de la génération de demain : « l’honorable premier ministre hypothèque l’avenir, fixant un carcan de dettes sur les générations futures, qui seront appelées à payer pour les extravagances du gouvernement québécois ».

Peu de députés prennent la parole ensuite, car le premier ministre insiste pour que le travail se fasse sans délai : « L’opposition nous a l’autre jour reproché de finir nos séances trop tôt, dit-il. Maintenant que nous sommes disposés et anxieux de procéder, c’est l’opposition qui refuse d’aller de l’avant. » Après quelques discours des conservateurs, à la reprise des travaux en soirée, le budget est adopté au cours de cette même séance. Le débat n’est pas clos pour autant.

Le 5 avril 1934, avant d’aller en comité des subsides, Charles Allan Smart, député conservateur de Westmount, blâme le gouvernement de chercher à masquer la véritable situation financière de la province. Il propose une motion qui est défaite par les ministériels :

Cette Chambre est prête à voter à Sa Majesté les subsides nécessaires, mais elle recommande au gouvernement d’adopter sans délai les mesures requises :

a. Pour que les Comptes publics de la province, qui constituent la reddition des comptes de l’administration provinciale, soient clarifiés et considérablement simplifiés;

b. Pour que le bilan de la province soit établi, non pas sur les encaissements et les déboursés seulement, mais sur les revenus et les recettes;

c. Pour que l’état financier de la province comprenne l’actif et le passif de la province;

d. Pour que les dépenses capitales soient déterminées, non par une législation, mais par les principes reconnus en comptabilité d’affaires;

e. Pour que l’année fiscale de la Commission des liqueurs de Québec corresponde exactement à l’année fiscale de la province.

 

Les faits marquants de la session

La session parlementaire de 1934 est plus longue que celles des années antérieures. C’est la première fois, depuis 25 ans, que la session n’est pas prorogée avant Pâques, précisent les quotidiens. Ni l’adresse en réponse au discours du trône ni les discours suivant la présentation du budget ne donnent lieu à de longs débats. En sorte que la session est meublée essentiellement par l’étude des bills, par la prise en considération de plusieurs motions et par l’étude détaillée des crédits.

Le greffier des archives recense 187 bills présentés d’abord à l’Assemblée législative et un seul au Conseil législatif. Au total, 138 bills reçoivent la sanction du lieutenant-gouverneur. Certains projets de loi qui ne franchisent pas l’étape des trois lectures sont le fait des conservateurs qui présentent des mesures pour abroger des lois adoptées par le gouvernement libéral en 1933. En l’occurrence, mentionnons le bill 150 ayant pour but de rétablir certaines indemnités pour les accidentés du travail, le bill 151 ayant pour but de rétablir le droit qu’avait l’accidenté de choisir son médecin, et le bill 166 modifiant la loi des liqueurs alcooliques concernant la recherche des infractions.

Parmi les multiples sujets abordés au cours de la session, on retient que la situation des bûcherons et celle de l’industrie forestière sont les sujets de l’heure. Les parlementaires y consacrent une très grande partie de leur temps en 1934.

 

La protection des bûcherons et de l’industrie forestière

L’industrie forestière est l’activité économique la plus importante de la province. Depuis 1928, la crise de la surproduction dans le secteur des pâtes et papiers – crise qui s’accentue encore pendant la grande dépression – a des conséquences néfastes sur les conditions de travail des bûcherons. Ces derniers réclament maintenant une augmentation de salaire, une amélioration de leurs conditions sanitaires et la signature d’un contrat de travail avec les sous-traitants (jobbers).

Le 28 novembre 1933, les bûcherons de l’International Paper viennent manifester à Rouyn. Le 2 décembre 1933, la police provinciale est dépêchée là-bas et, le 11 décembre, soit neuf jours plus tard, on y lit la loi des émeutes. Soixante-dix-sept grévistes sont arrêtés35.

Bien que Taschereau lui-même croie que « les bûcherons ont raison de se plaindre », il est convaincu d’avance cependant que rien ne doit venir ternir la réputation de la province : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, quelque reproche que l’on puisse me faire, ceux qui troubleront l’ordre et la paix dans la province de Québec me trouveront toujours sur leur chemin. » (7 mars 1934)

Pour le ministre des Terres et Forêts, Honoré Mercier fils, la grève de Rouyn est l’œuvre de la Canadian Labor Defense League. Pour mieux dire, des communistes, Jeanne Corbin36 à leur tête, ont voulu troubler l’ordre en se portant à la défense des bûcherons là-bas.

À la session de 1934, les libéraux entendent assurer la protection des travailleurs de la forêt. Le gouvernement présente d’abord le bill 44 relatif aux opérations forestières et aux bûcherons. Annoncé dans le discours du trône, ce projet de loi a pour objet la création de la commission des opérations forestières de Québec. Le premier ministre explique que cette commission « aura le pouvoir de faire des enquêtes, recevoir des plaintes des bûcherons et leur donner droit, s’il y a lieu, et redresser les abus en violation des contrats ou sous-contrats approuvés. Elle verra, ajoute-t-il, à ce que les exigences de l’hygiène soient respectées dans les chantiers, à ce que les bûcherons soient bien logés et bien nourris ». (6 février 1934)

Le nœud du problème est évoqué par le ministre Mercier. Depuis que les sociétés anonymes (les cartels) ont remplacé les grandes familles industrielles dans l’exploitation forestière, les rapports entre les employeurs et les ouvriers sont devenus trop impersonnels :

Autrefois, c’était le propriétaire même, compagnie ou particulier, qui faisait et dirigeait la coupe des bois. Les ouvriers forestiers de toutes les catégories étaient engagés et payés directement par lui, sous la direction d’un homme de confiance, d’expérience éprouvée, le grand « foreman » qu’il se choisissait comme directeur des opérations. Il construisait les camps, nourrissait et logeait ses employés, les rémunérait directement. Aujourd’hui, le concessionnaire forestier de la couronne, de même que le propriétaire de « freehold », n’opère plus lui-même. Il donne par contrat la coupe du bois, et nous en sommes arrivés au mode d’opération par le jobbeur et les sous-jobbeurs. Souvent, ces derniers subdivisent le sous-contrat qu’ils ont obtenu entre plusieurs petits jobbeurs. Ce sont ces jobbeurs, grands et petits, qui exécutent la coupe des bois. Quelques-uns établissent les magasins, les « vannes » où l’ouvrier forestier va s’approvisionner de tout ce dont il peut avoir besoin : outils, provisions, vêtements, tabac, cigarettes. (1er mars 1934)

 

Un autre projet de loi, le bill 31 modifiant la loi de l’hygiène publique, est présenté cette fois par le secrétaire de la province, Athanase David. La mesure permettra aux inspecteurs du Bureau de la santé publique de superviser, en outre, les conditions sanitaires dans les camps de bûcherons.

Loin de condamner par là les pratiques des compagnies envers leurs employés, les libéraux prétendent que les bûcherons apprécient le travail qui leur a été donné. « Les compagnies doivent être félicitées d’avoir fait tous les efforts possibles pour maintenir leurs moulins en opération », de soutenir William James Duffy, député libéral de Compton. (7 mars 1934) Émile Moreau, ministre sans portefeuille, est d’avis que les hommes de chantier ont de bonnes conditions de vie, comparativement à l’époque où il travaillait dans les bois, 40 ans plus tôt, quand les conservateurs étaient au pouvoir :

On n’avait pas le confort d’aujourd’hui. Loin de là. Nous vivions 55 hommes dans un camp de 40 par 35 pieds de dimension. Nous mangions des fèves au lard le matin, de la soupe aux pois le midi et du lard froid et du pain le soir. Pas de thé, pas de sucre, pas de lait, pas de sirop, pas d’autre chose sur notre menu! Il n’y avait pas de table. Chacun mangeait sur ses genoux, et nous couchions sur le sol. On avait un lit de deux pieds de largeur pour coucher. (8 mars 1934)

 

Un troisième projet de loi est présenté par le ministre des Terres et Forêts (l'honorable M. Mercier fils), le bill 43 pour prévoir la permanence des permis de coupe de bois et l’enregistrement de certains actes s’y rapportant. L’opposition officielle est contre. Indigné, Duplessis y va de déclarations-chocs : « on nous demande d’adopter un projet de résolutions dont l’effet est d’aliéner définitivement le patrimoine national forestier, au bénéfice des marchands de bois qui ont pratiqué la surcapitalisation et le mouillage des stocks, qui exploitent la petite épargne au détriment de la masse du peuple ». (20 février 1934) Il promet de faire tout en son pouvoir pour « combattre cette mesure inique et funeste ». (21 mars 1934) Un long débat s’ensuit et s’étire tout au long de la session.

Taschereau défend ce projet, précisant que seules les compagnies qui rempliraient leurs obligations verraient leur permis de coupe renouvelé automatiquement chaque année. Sa logique est la suivante : « Je vous le demande, quelles sont les compagnies qui vont construire des usines, qui exécuteront des travaux, qui exploiteront la forêt, si elles ne peuvent pas compter sur les limites forestières, si elles ne peuvent tabler sur la matière première pour faire tourner les roues de leurs usines? » (21 mars 1934)

À la deuxième lecture des résolutions du bill 43, Duplessis propose des amendements dans l’intention de faire reculer le gouvernement. Il table sur le fait que ces projets de résolutions constituent de « nouvelles entraves à l’œuvre de la colonisation » en plus de « favoriser l’intérêt privé au détriment de l’intérêt public ». Le 4 avril 1934, à la troisième lecture du bill 43, le chef de l’opposition reprend les mêmes arguments dans une nouvelle motion de blâme. Malgré les efforts des conservateurs, le bill 43 est sanctionné le 20 avril 1934.

 

L’extension juridique des contrats collectifs

Le gouvernement libéral innove en matière de législation ouvrière avec le bill 37 relatif à l’extension des conventions collectives de travail. Aucune autre province canadienne n’était encore allée aussi loin à cet égard37.

Tel que mentionné dans le discours du trône, il s’agit d’un « système hautement réclamé par nos unions ouvrières ». Ce sont les multiples plaintes adressées par les travailleurs ainsi que les pressions exercées par la Confédération des travailleurs catholiques du Canada qui amènent le gouvernement de Taschereau à légiférer38.

Le ministre du Travail, Charles-Joseph Arcand, pilote le projet de loi. Il résume la portée de la nouvelle mesure : « Le but de la présente loi est de rendre obligatoires pour tous les employeurs d’une même région les dispositions relatives aux salaires, aux heures de travail et à l’apprentissage que contient un contrat collectif de travail intervenu librement entre une ou des organisations ouvrières et des employeurs ou une association d’employeurs. » (8 février 1934) L’objectif ultime est de contrecarrer la concurrence exercée par les employeurs sur les salaires; car, le travail étant moins abondant en raison de la crise, l’accroissement de l’offre de la main-d’œuvre entraînait alors les salaires à la baisse. Dans ces conditions également, le ministre écartait une autre option possible : établir un salaire minimum pour les hommes.

Il n’y a pas de long débat sur le sujet, puisque Duplessis en approuve le principe. Pourtant, en 1937, le premier ministre Duplessis fera en sorte que la loi relative à l'extension des conventions collectives de travail n’entre pas en ligne de compte dans l’exécution des travaux publics exécutés par le gouvernement39.

 

Les Jeune-Canada

Les Jeune-Canada font parler d’eux à plusieurs reprises à l’Assemblée législative. Tandis que les conservateurs approuvent leur conduite, les libéraux sont las d’être l’objet de leur critique.

Dans son discours sur l’adresse, le premier ministre répond aux incessantes attaques des Jeune-Canada :

Je veux répondre à une attaque qui nous est souvent lancée, à nous du gouvernement et du Parti libéral, par des adversaires politiques ou d’autres personnes qui se gardent bien de faire de la politique. On nous dit: « Vous êtes les amis des trusts: vous aidez les trusts et c’est là la cause actuelle de la crise chez nous. » Pour un peu, on rendrait le gouvernement de Québec responsable de la crise mondiale.

Sommes-nous, comme nous disent certains jeunes, « des trustards »? Je me demande ce que le Parti libéral a fait pour qu’on vienne nous dire que nous aidons les trusts et que nous protégeons le mauvais capital. Quelle loi avons-nous passée, quelle mesure avons-nous prise pour que l’on soit justifié de nous adresser de tels reproches? Si nous interrogeons le passé de notre parti, nous voyons au contraire que les libéraux se sont attaqués aux trusts.

Le capitalisme! On abuse beaucoup du mot par le temps qui court. S’il y a un endroit dans ce pays où on a besoin du capital, c’est la province de Québec avec ses richesses naturelles, qui doivent être développées. Les Canadiens français qui n’ont point de fortune ont besoin du capital étranger pour développer leurs ressources. Je n’ai pas d’hésitation à dire que les attaques qui sont venues d’en haut et d’en bas ont rendu le capital inquiet. Il y a des gens qui voudraient venir s’établir dans la province de Québec et qui nous demandent: « Où voulez-vous en venir dans Québec avec cette lutte contre le capital? On attaque le capital, on prêche presque le socialisme. » Prenons garde d’éloigner le capital étranger dont nous avons besoin pour agrandir notre province. (11 janvier 1934)

 

Le premier ministre parle à nouveau des Jeune-Canada lorsque le chef de l’opposition propose une résolution pour amener le gouvernement à faire respecter davantage la loi du dimanche. Cette mesure était réclamée par la Ligue du dimanche; elle se trouvait également dans le Programme de restauration sociale et avait été l’objet d’une assemblée des Jeune-Canada à Montréal, le 17 février 1934.

D’emblée, Taschereau avoue que l’observance du dimanche n’est pas pour les libéraux « la clé de voûte de l’ordre […] je ne dirai pas, poursuit-il, que c’est pour nous le premier commandement à observer et que le jour où l’on ne respectera plus le dimanche, on n’aura plus rien à respecter ». Rien donc pour calmer le jeu des Jeune-Canada. Taschereau contre-attaque :

Je lisais dans Le Devoir qu’au cours de cette assemblée, un M. Georges-Étienne Cartier a fait un discours sur le travail du dimanche et dans lequel il s’est montré sans quartier pour nous. […] Ces paroles ont été prononcées par des jeunes gens pleins d’enthousiasme qui croient faire leur chemin et régénérer le monde, de la province s’entend, en disant que nous n’avons pas de convictions religieuses, que nous appartenons à une classe bâtarde, que nous sommes des corrompus, que nous ne respectons pas la loi de Dieu et que nous sommes des dégénérés. Je suis certain que le chef de l’opposition n’approuve pas cela. Je laisse à M. Cartier la responsabilité de ses paroles. Mais puisqu’il nous a cité un commandement de Dieu, je veux lui en citer un autre: « Faux témoignage ne diras, ni mentiras aucunement. » M. Cartier, respectez cela! […]

Je le répète, nous demandons la coopération généreuse de notre population pour faire observer cette loi du dimanche et réprimer les abus. Qu’on nous aide, qu’on nous signale les violations, qu’on n’hésite jamais devant son devoir de chrétien. Mais que l’on ne nous jette pas la pierre, comme l’ont fait les Jeune-Canada. Cela est injuste et de nature à jeter la perturbation dans notre population, en laissant le public sous l’impression qu’ici on enfreint la loi, qu’on ne veut rien faire pour la faire respecter, que nous sommes des corrompus.

Qu’on n’essaie pas de nous faire passer pour des bâtards et des êtres sans conscience. Ceux qui font cette besogne font une besogne antichrétienne et anticanadienne. Ils font beaucoup plus de mal que les quelques transgressions sur lesquelles nous avons pu fermer les yeux. Ces gens font probablement plus de tort que les gouvernements qu’ils dénoncent. (22 février 1934)

 

Malgré cette véhémente protestation du premier ministre, les libéraux n’ont pas l’intention de museler les Jeune-Canada pour autant. « Personne n’a jamais songé à défendre aux Jeune-Canada de tenir une assemblée », de préciser Athanase David, le secrétaire de la province. (30 janvier 1934)

Pour sa part, durant toute la session, le chef de l’opposition prend parti pour la jeunesse : la jeunesse ouvrière, la jeunesse agricole et la jeunesse étudiante. Sans désigner nommément les Jeune-Canada, il les remercie néanmoins pour leur action militante. Il les qualifie de « jeunes gens désintéressés, animés d’un véritable esprit public, qui apportent une collaboration précieuse à la restauration économique chez nous ». (30 janvier 1934)

En cette période de crise, les inquiétudes qu’entretient Duplessis vis-à-vis de la jeunesse sont comprises selon un point de vue national et social :

Car si nos jeunes gens sont réduits au chômage, ils ne pourront se marier; s’ils ne se marient pas, on peut s’attendre de voir diminuer la natalité; si la natalité diminue, notre influence numérique en ce pays deviendra nulle au lieu d’augmenter. Il y aura appauvrissement constant et progressif, dégénérescence aussi de la mentalité, ruine de notre main-d’œuvre spécialisée, etc. Si les jeunes gens ne travaillent pas, ils flâneront, et nous savons tous les dangers que l’oisiveté peut comporter. Il faut empêcher notre jeunesse de se laisser prendre au contact des idées subversives. (5 avril 1934)

 

Certes, à l’époque, le grand nombre de jeunes chômeurs, qui usent leurs semelles de ville en ville, constitue une source d’inquiétude pour les autorités. Le gouvernement fédéral, en octobre 1932, était intervenu en créant des camps de travail réservés aux chômeurs célibataires sans-abri : contre une rétribution de 20¢ par jour, l’armée canadienne leur fera exécuter des travaux de foresterie ou de voirie40. Dans le camp de Valcartier, les « vincennes » trouvent logement, vêtements et nourriture. « L’ordre et la discipline les plus complets règnent dans les camps », rapporte Taschereau à la séance du 13 mars 1934.

 

Les ministres et les conseils d’administration des compagnies

C’est connu, le premier ministre est membre de conseils d’administration de grandes institutions financières41. Pour Taschereau, écrit l’historien Bernard Vigod, les jetons de présence et les dividendes des administrateurs étaient une source légitime de revenus de placement, surtout pour le jour où il prendrait sa retraite. Ni les politiciens ni les grands de la finance ne considéraient cette pratique comme une source de conflits d’intérêts. Or, cette proximité entre le monde politique et le monde des affaires dérange de plus en plus les adversaires du régime libéral.

Parmi les réformes politiques publiées dans le Programme de restauration sociale no 2, il est écrit en toutes lettres : « Interdiction aux ministres d’être administrateurs d’une entreprise industrielle, commerciale ou financière42 ». Les Jeune-Canada dénoncent également cette pratique à cor et à cri. De même, on en prend bonne note au congrès au leadership de Sherbrooke.

En Chambre, Taschereau se défend :

On nous dit: « Vous avez de vos membres qui sont officiers de compagnies, qui siègent dans les bureaux de direction. » Permettez-moi de vous dire ce qu’un homme d’État d’Angleterre, Lord Balfour, qui fut chef du Parti conservateur en Angleterre, disait:

« Répandre à l’étranger l’idée qu’un homme déroge à l’honneur, s’il voue son travail à la direction de compagnies publiques, est la pire chose que vous puissiez faire dans l’intérêt de ce grand pays commercial. Personne n’a songé qu’il valait la peine - je regrette de l’avouer - de me demander de devenir directeur d’une compagnie, mais je vous assure que je considérerais comme un beau compliment que la demande me fût faite par une compagnie honorable. Dans l’intérêt public, je m’oppose fortement à cette motion qui veut qu’un homme ait mal agi, qu’il ait accompli une action dont il faut rougir un peu, quand il a accepté la responsabilité d’aider à une grande corporation publique à accomplir une œuvre dont dépend, remarquez-le bien, la prospérité du pays. Je ne puis imaginer usage plus honorable du cerveau et de l’énergie départis par la Providence à un citoyen de ce pays que de les employer à une œuvre aussi bonne. »

Je m’oppose à cette façon de voir qui veut qu’un homme agisse mal à propos quand il accepte de faire partie du bureau de direction d’une compagnie; pour se confiner à son bureau de ministre, qu’il n’accepte pas de se mêler à des hommes d’affaires, quand il doit voir au gouvernement de la province. Pourquoi ne resterait-il pas en contact avec des hommes d’affaires avertis, qui peuvent pourtant le renseigner sur bien des choses utiles à leur gouvernement, qui se complètent les uns et les autres? Pourquoi vouloir reléguer les politiciens dans leurs parlements? Nous avons des affaires à régler, et non seulement de la politique. Soyez certains que, si nous restions simplement dans le code de la politique, nous manquerions quelque chose et beaucoup. (11 janvier 1934)

 

Duplessis est contre cette façon de faire :

Il y a des ministres qui sont directeurs de compagnies, et de plusieurs compagnies qui sont venus au Parlement en demandant des faveurs spéciales et des privilèges additionnels. Le premier ministre est directeur de compagnies. Cela ne devrait pas exister. Moi-même j’ai refusé d’être directeur d’une compagnie d’assurances parce que je trouvais cette charge incompatible avec mes fonctions de chef de parti, bien que j’aie été incité d’accepter ce poste par des amis du premier ministre. Ce directorat m’aurait rapporté $1,200 par année. (5 avril 1934)

 

Le chef de l’opposition est sincère : lorsqu’il deviendra premier ministre en 1936, il adoptera la loi relative aux directorats de compagnie qui interdira aux membres du cabinet ministériel d’être membres de conseils d’administration. Ce bill 11 sera parrainé par le ministre Oscar Drouin, député unioniste, ce même député qui, en 1934, siège avec les libéraux et qui siégera avec l’Action libérale nationale en 1935.

 

Conférence interprovinciale : l’enjeu des loteries

Tout comme en 1933, les travaux de la session de 1934 sont interrompus pour laisser le premier ministre se rendre à la conférence du dominion et des provinces, à Ottawa. Il est question de la crise, du chômage et des secours directs. Le Québec propose un autre point à l’ordre du jour : l’autorisation de loteries à des fins de bienfaisance43.

En Chambre, à la séance du 23 janvier 1934, Taschereau fait le compte rendu de cette conférence interprovinciale. Peu après, le secrétaire de la province, Athanase David, présente le bill 41 autorisant l’organisation d’une loterie pour fins éducationnelles et d’assistance publique. Taschereau rappelle qu’en vertu de l’article 236 du Code criminel, les loteries sont interdites au Canada. Il s’était insurgé déjà de voir que les loteries françaises et irlandaises retiraient des millions de dollars du pays. Il ne comprend pas non plus pourquoi il y a une exception dans le Code criminel qui « permet aux Canadiens de prendre part à des loteries qui se tiennent à Londres sous les auspices de l’Art Union de Grande-Bretagne et d’Irlande ».

Taschereau souhaiterait plutôt qu’il y ait une grande loterie canadienne, sous le contrôle du gouvernement d’Ottawa. En attendant, le bill 41 est sanctionné le 20 avril 193444. Ce n’est toutefois que le 23 décembre 1969 que le Code criminel canadien sera modifié, permettant aux provinces d’exploiter les jeux de hasard et d’argent. Loto-Québec réalisera son premier tirage le 14 mars 197045.

 

Subside fédéral

Au XIXe siècle déjà, le Québec et l’Ontario réclamaient un ajustement des subsides fédéraux46. En 1887, le premier ministre ontarien Oliver Mowat et le premier ministre québécois Honoré Mercier avaient convoqué, à Québec, la première conférence interprovinciale de l’histoire du Canada confédératif. On y avait plaidé en faveur de l’autonomie provinciale, en l’absence du premier ministre canadien, John A. Macdonald, partisan de la centralisation. En 1934, ces deux courants de pensée s’entrechoquent encore. Selon le député libéral de Shefford, Robert-Raoul Bachand : « Il y a l’esprit centralisateur ou fédéraliste, qui tend à restreindre la liberté d’action politique, fiscale ou législative des provinces fédérées, et l’esprit décentralisateur, qui cherche à sauvegarder et à accroître l’autonomie des provinces. » (28 février 1934)

En 1906, la question des subsides aux provinces avait été l’objet de la première conférence interprovinciale convoquée par le premier ministre du Canada. Pour répondre à la demande des provinces, le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier avait décrété, par un amendement constitutionnel (Statut 7 Édouard VII, chapitre 11, 1907), une subvention fixe de 80¢ par habitant annuellement47. Or, la crise économique des années 1930 prête à de nouvelles récriminations de la part du Québec sur la question des subsides fédéraux.

À la session de 1934, Irénée Vautrin, député libéral de Montréal-Saint-Jacques, invite la Chambre à adopter une résolution exprimant l’avis que le gouvernement fédéral procède à un nouveau rajustement des subsides annuels payables aux provinces pour qu’ils soient répartis au prorata de la population. « Ces subsides directs furent payés annuellement depuis la Confédération, parce que les droits de douane et d’accise, qui avaient été imposés et collectés dans le passé par les différentes provinces, ont été abandonnés au gouvernement fédéral », rappelle Vautrin. (20 février 1934) Le député prononce ensuite un long discours étoffé pour démontrer, entre autres choses, que le Québec n’a pas eu droit à sa part de subsides indirects pour l’aide au chômage. Il va plus loin : « Le fait de priver une ou plusieurs provinces de ces sommes, parce qu’elles ne veulent pas accepter toutes et chacune des conditions prescrites par la loi, nous considérons que c’est une injustice qui a assez duré. […] Notre province veut diriger ses services d’assistance publique comme elle l’entend. Elle veut adopter la législation sociale qui lui convient entièrement. »

Dans les semaines qui suivent, les députés profitent de l’occasion pour parler de l’esprit de la Confédération de 186748. Le député de Shefford est amer :

Il n’y a pas de doute que la Confédération s’est faite contre la province de Québec. Taché et Cartier s’y sont ralliés parce que, à vrai dire, il n’y avait pas d’autre alternative. Aussi bien, la vie en commun était devenue impossible entre le Haut et le Bas-Canada, frères siamois sans fraternité. On avait à choisir entre deux maux : l’union législative complète et l’union fédérale. On opta pour le moindre de ces maux. Il n’y a pas à revenir sur ce qui est fait, et il ne saurait être question de sécession. (28 février 1934)

 

Quant à Taschereau, la défense de l’autonomie provinciale dicte toujours son opinion :

Ce pacte remonte à 1867, et je crois que nous pouvons rendre hommage aux Pères de la Confédération de leur esprit de vision et d’avoir si bien su lire dans l’avenir. S’il reste quelque chose à changer dans le pacte confédératif, c’est très peu de chose et, moi pour un, je suis d’avis qu’il faudrait y regarder à deux fois avant d’y toucher.

Nous sommes entrés dans la Confédération à certaines conditions. Nous avons fait un contrat, après avoir discuté et accepté les conditions de notre plein gré. Pouvons-nous maintenant revenir devant le Parlement impérial et lui demander d’amender le pacte confédératif, de façon à donner plus de satisfaction à Québec dont les traditions, la langue, la religion ne sont pas les mêmes que celles des autres provinces? Pouvez-vous changer le pacte qu’on a signé, lorsqu’une partie du Canada n’a ni les coutumes ni les lois de la province de Québec? Pouvons-nous, maintenant que le mariage a été consommé entre toutes les provinces, parler avec la même autorité qu’autrefois et recevoir l’appui des autres provinces pour obtenir ce que nous voulons? Avant la Confédération, oui! Mais maintenant? Nous ne sommes plus seuls. S’il y avait des abstentions, que pourrions-nous? C’est là un risque que nous ne pouvons pas prendre.

Les Pères de la Confédération ont fait un travail superbe. Ils ont réglé les problèmes du pays à la satisfaction de tout le monde. Le pacte de 1867 n’est peut-être pas parfait. Sans doute, le monde a évolué depuis 1867, et l’on s’est aperçu qu’il y a des choses que l’Acte de l’Amérique britannique du Nord n’avait pas prévues. L’interprétation du pacte a évolué aussi, surtout en ce qui concerne les taxes directes. Ainsi, on a cru que la taxe indirecte relevait du seul pouvoir fédéral, et que la taxe directe relevait des provinces. On se rend maintenant compte qu’Ottawa impose des taxes directes et indirectes. Par exemple, l’impôt fédéral sur le revenu est très lourd; c’est une taxe directe, imposée par le pouvoir central. Et je n’ai aucune hésitation à dire que cela vaudrait mieux si cette taxe était perçue par les provinces. Cela améliorerait grandement la situation des provinces que l’impôt sur le revenu leur soit laissé, surtout en ces moments où les demandes sont si pressantes. Ensuite, il y a trop de duplication, si le mot est français, dans les taxes imposées par Ottawa et les provinces. (28 février 1934)

 

En cela, Duplessis est du même avis :

Le premier ministre a raison de louer le travail des Pères de la Confédération. Bien que cette Constitution ne soit pas parfaite, je crois qu’elle nous procure beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients. L’honorable premier ministre a raison de dire que le pacte de la Confédération est une œuvre nationale, un contrat sanctionné par le Parlement impérial, et qu’il faut y aller avec prudence en y touchant. (28 février 1934)

 

Un comité spécial du rajustement des subsides est formé. Composé de libéraux et de conservateurs (Joseph-Napoléon Perrault, Athanase David, Joseph Henry Dillon et Robert-Raoul Bachand, Maurice Duplessis, Paul Sauvé, Charles Allan Smart, Joseph Cohen, Edgar Rochette et Irénée Vautrin), ses membres adoptent sur division une lettre adressée au gouverneur général du Canada pour lui enjoindre de procéder à un nouveau rajustement des subsides annuels payables au prorata de la population des provinces. (21 mars 1934)

Duplessis tient à préciser que l’opposition officielle s’entend avec les ministériels sur le principe du rajustement des subsides, mais diffère d’opinions quant au moyen à prendre :

À notre avis, il est dangereux de réclamer la distribution des subsides au prorata de la population, en raison des changements qui pourraient survenir à cet égard en une période de temps relativement courte. À l’heure actuelle, la population des provinces de Québec et d’Ontario est plus grande que la population des autres provinces. Mais la population des provinces nouvelles augmente plus rapidement que celle des vieilles provinces, et nous pourrions y perdre.

Je crois qu’il serait plus juste pour le fédéral de baser la distribution sur la contribution des provinces par droits de douane ou autrement. (27 mars 1934)

 

L’électricité

« Ému de la situation faite à ses concitoyens par les puissantes compagnies », le docteur Philippe Hamel lutte tout spécialement contre le trust de l’électricité49. L’un des appuis les plus importants à cette cause n’est nul autre que Télesphore-Damien Bouchard, Orateur de l’Assemblée législative50.

Au début la session, Taschereau fait montre d’ouverture. « La première mesure annoncée [dans le discours du trône] se rapporte à la municipalisation de l’électricité. On la demande. Notre loi est presque complètement étudiée et rédigée. Elle est à l’ordre du jour. Ce que nous voulons, c’est que, lorsque les contribuables voudront municipaliser l’électricité, ils pourront le faire en votant en faveur d’un règlement à cet effet. Alors, une corporation sera créée, qui administrera le système électrique municipalisé. » (11 janvier 1934). Le 16 janvier 1934, le premier ministre lui-même présente le bill 22 concernant la municipalisation de l’électricité. La seconde lecture n’a lieu qu’à la toute fin de la session. Par conséquent, ce sujet de l’heure est relativement peu discuté en Chambre durant le cours de la session.

Mu par des convictions profondes sur la question de la municipalisation, Taschereau fait marche arrière. Le 12 avril 1934, il dit que le gouvernement est toujours disposé à se rendre à la demande des municipalités qui désirent municipaliser l’électricité. Il prend garde de ne pas se prononcer sur l’opportunité de cette loi, à savoir si la municipalisation est le système le plus avantageux ou non. Puis il propose que son projet soit référé au comité permanent des bills publics en général pour y rester51 :

Ce n’est donc pas l’intention du gouvernement de hâter l’adoption de cette loi au cours de la session actuelle. Nous en discuterons les grandes lignes. Lors de la prochaine session de la Législature, nous pourrons discuter le projet de nouveau. D’ici là, on pourra nous faire des suggestions, afin que nous fassions une bonne loi. Voilà pourquoi nous demandons l’avis de tous ceux que cette question intéresse.

 

Taschereau aura bientôt l’occasion de mesurer la portée néfaste qu’aura cette décision sur l’opinion publique. Aimé Guertin, député conservateur dissident de Hull, devine la suite des choses : « Cette question des taux de l’électricité passionne l’opinion publique de cette province. Avant longtemps, l’opinion publique obligera le gouvernement à prendre une décision bien précise et bien définie. » (18 avril 1934) Ce n’est pas non plus l’adoption du bill 57 relatif aux taux de l’électricité – un autre projet de loi parrainé par Taschereau en 1934 – qui calme le jeu de la population sur cette question sensible.

Comme de juste, les pressions populaires iront en augmentant, notamment à la suite de la diffusion du texte intitulé Trusts et finances, de Philippe Hamel, dans la revue mensuelle de l’École sociale populaire. Politiquement parlant, le tort causé par la lente valse-hésitation de Taschereau est irréparable. Retrouvant son sens politique habituel, le premier ministre tentera de réparer les pots cassés et annoncera, en août 1934, la formation d’une commission d’études sur la question hydroélectrique52.

 

Femmes et société

Une nouvelle fois encore, un projet de loi modifiant la loi électorale de Québec, relativement au droit de vote des femmes et à leur éligibilité, est étudié par les parlementaires. Gaspard Fauteux, député libéral de Montréal-Sainte-Marie, parraine le bill 170 et tente de convaincre ses collègues de voter en faveur du suffrage féminin.

Joseph-Édouard Fortin, député libéral de Beauce, est contre ce projet. Pour lui, le droit de vote pour les femmes constitue une menace pour la famille, pour la société et pour la femme elle-même. Pour faire mourir le bill au Feuilleton, il propose que la motion en discussion soit lue une deuxième fois « dans six mois ». Duplessis, qui refuse de se prononcer sur le principe du bill, votera contre l’amendement du député de Beauce. Il suggère plutôt de laisser les suffragettes défendre ce projet au comité permanent des bills publics en général. Par un vote de 52 contre 25, le bill est abandonné.

Réfractaire à la modernisation de la condition féminine, Joseph-Achille Francoeur, député libéral de Montréal-Dorion, veut aller plus loin encore. Appuyé par Gontran Saintonge, député libéral de Beauharnois, il « prie le gouvernement de rechercher s’il ne serait pas possible de réglementer le travail de façon que, dans le commerce et l’industrie, on soit tenu d’employer des pères de famille de préférence aux célibataires, des hommes de préférence aux femmes ou filles qui ne sont pas obligées de subvenir à leur subsistance ou à celle de leur famille, et de façon que le chômage se trouve ainsi réduit ». (13 mars 1934) Il croit que 50 % des effets de la crise sont causés par la présence des femmes sur le marché du travail. Son raisonnement est le suivant : « La crise est venue. La femme est restée à l’usine et l’homme en est sorti. […] À Montréal 100,000 femmes et jeunes filles travaillent et nous avons 46,000 familles sous le secours direct. »

Le ministre du Travail, Charles-Joseph Arcand, intervient pour remettre les pendules à l’heure, disant que la crise est due non pas au travail féminin, mais bien au marasme dans les affaires. Mise aux voix, la Chambre adopte tout de même cette motion.

 

Annales parlementaires

Au XIXe siècle, les défaites du gouvernement sur des motions sont courantes. Il ne s’agit jamais cependant de votes de confiance qui avaient pour conséquence d’entraîner la démission du gouvernement. Si, au début du XXe siècle, la plupart des votes nominaux enregistrés à l’Assemblée législative sont remportés par les ministériels, ce n’est pas systématiquement le cas. D’ailleurs, le dernier vote perdu par un premier ministre québécois remonte à la session de 193453. Depuis cette date, les premiers ministres ont tous remporté les votes enregistrés en Chambre54, sauf exception pour le gouvernement minoritaire du premier ministre Jean Charest, en 2007-2008, où celui-ci a perdu huit motions55.

La défaite enregistrée de Taschereau porte sur le bill 161 rendant obligatoire le port de lumières ou de réflecteurs sur les véhicules automobiles. Tout comme pour les sessions 1931-1932 et 1933, cette question divise les députés ruraux et les députés urbains. Majoritaires, les députés des campagnes renversent cette mesure.

À la troisième lecture du bill, à la séance du 14 février 1934, le député de Beauce, Joseph-Édouard Fortin, propose de renvoyer de nouveau le bill au comité plénier. Taschereau appuie cette démarche. Il perd alors les deux votes qui s’ensuivent. Pire. Au second vote, par inadvertance, le député de Kamouraska, Pierre Gagnon, commet une erreur en votant en faveur du bill, alors qu’il voulait voter contre. Il obtient de l'Orateur que l’on enregistre le vote à nouveau, ce qui ne change en rien le résultat final. Le projet de loi est rejeté et, par trois fois, Taschereau se retrouve du côté des perdants.

 

De choses et d’autres…

L’année 1934 en est une de célébrations. À l’été qui suivra la fin de la session, la ville de Gaspé soulignera le 400e anniversaire du passage de Jacques Cartier, et la ville de Trois-Rivières, le 300e anniversaire de sa fondation par le sieur Laviolette. L’Assemblée législative accorde une aide financière pour assurer le succès de ces commémorations. (bills 16 et 247)

Toujours sur la scène de la culture, le Musée du Québec, inauguré sur les plaines d’Abraham le 5 juin 1933, est une réalisation qui fait la fierté d’Athanase David, secrétaire de la province. À Duplessis qui critique le mandat spécial accordé par le gouvernement pour acheter des statuettes du sculpteur Alfred Laliberté et des toiles d’Horatio Walker, David lui répond :

Le gouvernement a tout simplement cru, après 150 ans de travail de nos artistes, qu’il convenait de faire savoir au monde que nous avions quelques artistes, des prosateurs et des poètes, quelques personnes sachant écrire convenablement leur pensée, qu’ils méritaient une récompense, qu’il était temps d’encourager leur production littéraire et artistique. Je n’ai pas honte de dire que nous avons acheté quelques tableaux pour notre musée. (22 février 1934)

 

Les parlementaires adoptent d’autres mesures qui font toujours partie du quotidien des Québécois au XXIe siècle. Ainsi, sur les bicyclettes, c’est en 1934 que l’on décrète le port obligatoire d’une lumière blanche à l’avant et d’une lumière rouge ou d’un réflecteur rouge à l’arrière, soit le bill 160. Cette même année, les pharmaciens obtiennent l’exclusivité de la vente des médicaments brevetés, avec le bill 175. À la fin de la session, on apprend par ailleurs que les Québécois sont de plus en plus en faveur du déneigement des routes en hiver, ce qui ne semble « pas naturel », de l’avis du chef de l’opposition cependant. (6 avril 1934)

Dans un autre registre, la fin de la prohibition de l’alcool aux États-Unis suscite quelque inquiétude chez les hôteliers du Québec. L’opposition officielle se fait leur porte-voix. Or, selon le ministre des Travaux public, Joseph-Napoléon Francoeur, le succès du tourisme n’est pas compromis : « Je ne crois pas que les Américains viennent ici seulement pour "prendre un coup" », dit-il. (28 mars 1934)

Enfin, Paul Gouin – fils de l’ancien premier ministre Lomer Gouin et petit-fils de l’ancien premier ministre Honoré Mercier – ne constitue pas encore une menace pour le gouvernement Taschereau. À la session de 1934, Gouin est président de la nouvelle société provinciale de colonisation. Les discours qu’il prononce dans le cadre de ses fonctions suscitent pour lors l’admiration de plusieurs députés libéraux, parmi lesquels figurent Hector Authier, député d’Abitibi, et Charles-Abraham Paquet, député de Montmagny. Ce n’est que le 6 juin 1934 que l’Action libérale nationale sera fondée.

 

Les bons mots…

À la séance du 10 janvier 1934, le chef de l’opposition tente d’asticoter un brin le premier ministre sur la relation houleuse qu’il entretient avec Ernest Lapointe, député libéral à la Chambre des communes. Mine de rien, Taschereau laisse entendre qu’il ira à la conférence donnée par Lapointe au Château Frontenac, présentée, entre autres, devant le Cercle des femmes canadiennes. Il invite le chef de l’opposition à faire de même : « Il aura en même temps l’occasion de rencontrer de jolies filles. »

Malgré lui, à la séance du 25 janvier 1934, Hortensius Béïque, député conservateur de Chambly, provoque le rire lorsqu’il parle sur la question des indemnités des jurés. Alors que le gouvernement cherche à diminuer le salaire des jurés, le député insiste plutôt sur l’importance du choix de jurés : « Après en avoir vu plusieurs, je suis convaincu que bien des jurés ne sont tout simplement pas faits pour remplir les tâches qui leur sont assignées. Il y a souvent, parmi les jurés, des hommes qui ne comprennent rien du tout. Je le sais, j’ai moi-même été juré! » Ici, les parlementaires ne peuvent s’empêcher de se payer la tête de Béïque en riant un bon coup. En fait, le député s’est mal fait comprendre. Il voulait dire que dans une cause où il avait été assigné comme juré, un de ses collègues avait eu peine à comprendre ce qui s’était passé en cour.

Les parlementaires travaillent sérieusement, sans pour autant se prendre toujours au sérieux. Aussi, le 11 avril 1934, lors de l’étude détaillée d’un crédit du département de la Voirie et des Mines, Duplessis y va de cette critique :

M. Duplessis (Trois-Rivières): Il est regrettable que dans notre province, on néglige l’histoire, quand on lui fait une si large place en Europe et aux États-Unis. Les ministres, qui ont peur de voir disparaître leurs noms dans l’oubli, s’appliquent à les donner à des entreprises publiques.

On ne devrait pas donner des noms de ministres et de députés, de leur vivant, aux ponts et aux routes de notre province. Que l’on cesse cette vantardise! Nous devrions honorer plutôt nos grands disparus. Il y aurait une foule de beaux noms à donner.

L’honorable M. Perrault (Arthabaska): C’est ce que nous avons fait. Je ne crois pas que la province ait négligé ses héros. Nous avons une multitude de monuments évocateurs du passé. Aux États-Unis, vous voyez la même chose.

M. Duplessis (Trois-Rivières): Vous avez la route Roosevelt, la route George Washington, mais ces gens-là sont morts. Ils ne se sont pas glorifiés eux-mêmes.

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): Vous voulez attendre que nous soyons morts? (Rires)

M. Duplessis (Trois-Rivières): Je ne souhaite pas que ce soit tout de suite parce que le premier ministre aura besoin de beaucoup de temps pour faire un retour sur lui-même. (Rires) […]

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): Il n’est pas mal que nos hommes publics soient honorés de leur vivant et donnent leur nom à des entreprises de la province. Peut-être que, lorsqu’ils seront disparus, ils seront très vite oubliés. Il est vrai que le chef de l’opposition fait son possible pour n’être pas oublié.

Nous pourrions peut-être avoir le pont Duplessis, entre Sainte-Angèle et Trois-Rivières, ou le pont Guertin à Hull! (Rires)

M. Duplessis (Trois-Rivières): Il y a le pont de l’île d’Orléans. (Rires)

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): Je croyais que vous alliez dire le pont Guertin. (Rires)

M. Duplessis (Trois-Rivières): En tout cas, il n’y a pas d’abîme qui me sépare du député de Hull.

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): C’est vrai: s’il n’y a pas d’abîme qui vous sépare, il n’y a pas de pont qui vous unit. (Rires)

 

Pour terminer, le 9 mars 1934, un journaliste de la Tribune de la presse rapporte une anecdote qui met en scène un jeune page de l’Assemblée :

M. Duplessis demande à un page d’aller lui chercher lord Halsbury. Il semblerait que le page à qui M. Duplessis avait fait cette requête serait revenu bredouille en affirmant : « Y est pas là le monsieur. » En fait, M. Duplessis demandait probablement un des 31 volumes du traité Laws of England, 1907-1917, compilé par Hardrige Starley Giffard, comte de Halsbury et lord chancelier d’Angleterre, de 1886 à 1892 et de 1895 à 1905.

 

C’est Paul Sauvé qui finalement ira chercher le volume en question.

 

Critique des sources

Par Christian Blais et Isabelle Rodrigue

Portrait de la Tribune de la presse en 1934

Abel Vineberg, de The Gazette, devient président de la Tribune de la presse pour une cinquième fois en carrière. Il le sera à nouveau à la session de 1948. Damase Potvin, de La Presse, agit à titre de secrétaire. Les autres membres connus de la « Galerie «  sont : Edmond Chassé, de L’Événement; Willie Chevalier, du Canada; Alexis Gagnon, du Devoir; J.-Alfred Hardy, de La Patrie; Georges Léveillé, du Soleil; Stewart Noble, du Chronicle-Telegraph; Georges Ouellet, du Nouvelliste; Georges Roberts, du Montreal Herald; Louis-Philippe Roy, de L’Action catholique, et Henri St-Pierre, du Montreal Daily Star56. En avril, Jean-Charles Lefrançois devient le nouveau correspondant parlementaire de La Patrie.

 

La reconstitution des débats57

Durant la session parlementaire de 1934, c’est Le Soleil qui publie les comptes rendus les plus complets des débats de l’Assemblée législative. Organe du Parti libéral, le quotidien de Québec rapporte les discours des libéraux de façon détaillée, mais se contente souvent de résumer, quand il ne les écarte pas simplement, les paroles des députés de l’opposition. En revanche, Le Devoir couvre plus en profondeur les interventions des conservateurs. Si les longues chroniques d’Alexis Gagnon sont regroupées en un seul article au début de la session, elles cèdent plus tard la place à plusieurs articles courts dans lesquels les propos des parlementaires sont de plus en plus résumés.

L’Action catholique est un autre quotidien d’importance. Organe officieux de l’évêché de Québec, ce journal s’attarde en longueur sur les débats concernant l’agriculture, la colonisation, les pêcheries, le vote des femmes et les mesures d’ordre social (contrat de travail, loi du dimanche, etc.). Chose certaine, ce journal d’opposition a la dent longue contre les politiques de Taschereau. Les comptes rendus brossent un portrait fidèle de ce qui se passe en Chambre, mais ses éditoriaux sont des plus critiques. En Chambre, Taschereau exprime toute son exaspération : « Il est vrai que nous ne trouvons jamais grâce devant L’Action catholique, nous n’avons pas trouvé grâce devant elle depuis le commencement de la session, nous n’avons pas trouvé grâce devant elle depuis 25 ans. Depuis le début de la session, pas un de nos projets de loi n’a trouvé grâce devant ce journal. » (23 mars 1934)

Même lorsque L’Action catholique se rétracte après avoir publié, par inadvertance, des données erronées, des doutes subsistent chez les libéraux. En l’occurrence, à la séance du 4 avril 1934, le ministre du Travail, Charles-Joseph Arcand, attire l’attention de la Chambre sur un titre paru dans ce journal où il est annoncé que la Commission des accidents du travail avait un déficit de 1 000 000 $, alors qu’il n’était que de 1 818 $. Le journaliste reconnaît sa faute typographique. « Il m’a promis de la corriger demain, dit Arcand, après m’avoir exprimé très franchement ses regrets. Mes regrets égalent les siens, mais je constate que lorsqu’on se trompe, c’est toujours dans le sens contraire. »

L’Événement, quant à lui, s’attarde à des aspects de moindre importance et rapporte souvent des discussions que laissent tomber les autres quotidiens.

La Patrie et La Presse, appartenant au même propriétaire, offrent un compte rendu qui se ressemble. Mais, avec la venue de Jean-Charles Lefrançois à La Patrie, la chronique prend de l’ampleur et s’éloigne un peu du texte de La Presse.

Du côté de la presse anglophone, The Gazette est la plus complète, quoiqu’elle s’attarde davantage aux questions touchant Montréal et les cités avoisinantes. The Chronicle-Telegraph et The Montreal Daily Star sont semblables par le fond plutôt que par la forme, tandis que le Montreal Herald n’apporte que peu d’information originale. Force est de constater aussi que les journaux anglophones s’intéressent de plus près aux questions d’ordre économique. Ceux-ci rapportent aussi avec plus de rigueur les discours prononcés en anglais par les députés de l’Assemblée.

 

Une source reconstituée

Les comptes rendus des débats de l’Assemblée législative publiés dans les journaux du Québec couvrent la majeure partie des échanges entre les parlementaires. Certains passages sont résumés, mais ils permettent de comprendre l’essentiel des propos tenus en Chambre.

Parfois, les citations intégrales des députés varient selon les sources, mais leur nature reste sensiblement la même. Un exemple : le 13 avril 1934, deux journalistes notent différemment une citation d’Athanase David. L’un, dans Le Soleil, écrit : « Les villes seront toujours des fours où les gens de la campagne viendront mourir, mais grâce aux campagnes, les villes pourront toujours résister »; et l’autre, dans L’Événement, entend plutôt : « Les villes resteront toujours des fours où les gens de la campagne viendront mourir, mais la campagne pourra toujours fournir aux villes un regain de vie. » Dans ce cas, une note de fin de document souligne la divergence.

À de rares occasions, les débats reconstitués sont à ce point résumés que le chercheur ne peut rien en tirer. Par exemple, on lit parfois qu’un député « poursuit la discussion » ou « parle » sur un sujet, ce qui laisse peu de place à l’interprétation.

À une occasion, en 1934, les sources se contredisent. À la séance du 8 février 1934, pendant l’étude détaillée d’un crédit, on peut lire :

M. Duplessis (Trois-Rivières): D’après l’Annuaire statistique, notre production de fromage a diminué de 32,000,000 de livres à 16,000,000 en ces quatre dernières années. Les exportations de fromage en Angleterre sont-elles payantes? Elles ont diminué.

L’honorable M. Godbout (L’Islet): Oui, parce que le gouvernement fédéral a haussé ses tarifs.

 

Or, selon La Presse, l’honorable M. Godbout répond plutôt que les exportations de fromage ont augmenté. Cette contradiction est signalée en note.

En tout et partout, une seule erreur est signalée par les députés eux-mêmes, en 1934. Dans un compte rendu de L’Événement, pour la séance du 11 avril 1934, au lieu de faire intervenir Duplessis, le journaliste écrit l’honorable M. Pomerleau. Or, il n’y a aucun député de ce nom au Parlement. Dans la circonstance, Sauvé cherche à plaisanter avec Taschereau pour savoir qui est ce nouveau ministre.

L’on sait d’autant mieux que les parlementaires ont l’habitude de relire attentivement les débats publiés dans les journaux et, le cas échéant, ils n’hésitent jamais à se lever en Chambre pour signaler une erreur. Puisqu’ils n’interviennent pour ainsi dire jamais durant la 3e session de la 18e Législature, tout porte à croire que les débats reconstitués de 1934, malgré leurs quelques défauts, sont un portrait fidèle de la session.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. « Des cas de misère noire à Québec », Le Soleil, 19 mars 1934, p. 3.

2. École sociale populaire, Programme de restauration sociale, Montréal, École sociale populaire, s.d., [p. 1].

3. École sociale populaire, Programme de restauration sociale no 2, Montréal, École sociale populaire, s.d., [p. 1].

4. Richard Lapointe, La politique au service d’une conviction, Philippe Hamel : Deux décennies d’action politique, Québec, Université Laval (maîtrise en histoire), 1987, p. 27.

5. Yvan Lamonde, « Les Jeune-Canada ou les « Jeune-Laurentie »? La Recherche d’un nationalisme (1932-1938) », Les Cahiers des Dix, n° 63 (2009).

6. Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Sillery, Septentrion, 1997, p. 212.

7. Camillien Houde fut maire de Montréal de 1928 à 1932, de 1934 à 1936, de 1938 à 1940 et de 1944 à 1954.

8. Jean-Charles Harvey, Les Demi-civilisés, Montréal, Les Éditions du Totem, 1934, p. 147-148.

9. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca

10. Marc-André Robert, « L’abbé Maurice Proulx : pionnier du film documentaire québécois. Portrait d’un cinéaste militant… opportuniste! », Séquences, no 262, septembre-octobre 2009.

11. « Aurore nouvelle pour Québec et troisième parti à la Chambre », L’Événement, 10 janvier 1934, p. 4.

12. Télesphore-Damien Bouchard, Mémoires de T.-D. Bouchard : « Quarante ans dans la tourmente politico-religieuse », Montréal, Éditions Beauchemin, 1960, p. 99.

13. « Taschereau a soixante et sept ans », L’Éclaireur, 8 mars 1934, p. 1.

14. « La session « , La Tribune, 23 janvier 1934, p. 4.

15. « MM. Taschereau et Duplessis vont s’affronter », Le Nationaliste et le Devoir, 11 janvier 1934, p. 9.

16. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, p. 239.

17. La Presse, 28 mars 1932, p. 32.

18. L’Action catholique, 3 mars 1934, p. 16.

19. « MM. Duplessis et Gagnon en scène – Première journée mouvementée », Le Devoir, 4 octobre 1933, p. 1.

20. La première séance de la convention conservatrice de Sherbrooke », Le Devoir, 4 octobre 1933, p. 8.

21. Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec, XXXIII : La plaie du chômage, Montréal, Fides, 1961, p. 187.

22. La première séance de la convention conservatrice de Sherbrooke », Le Devoir, 4 octobre 1933, p. 8.

23. « La convention de Sherbrooke choisit M. Maurice Duplessis comme chef du parti conservateur provincial », Le Devoir, 5 octobre 1933, p. 6.

24. Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1999, p. 96. L’auteur ajoute que Duplessis plaida et gagna son dernier procès devant le juge Aimé Marchand le 4 janvier 1934. L’historien Robert Rumilly ajoute que Duplessis, pour ses services en tant qu’avocat, recevait des appointements fixes de la Shawinigan Water and Power et qu’il y renonce une fois élu chef de l’opposition. Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, Montréal, Fides, 1973, vol. 1, p. 142. L’historien Michel Sarra-Bournet précise d’ailleurs que Duplessis plaida sa dernière cause pour la Shawinigan Water and Power Company : « Maurice Le Noblet Duplessis », Dictionnaire biographique du Canada en ligne.

25. « Maurice Duplessis. Chef de l’Opposition provinciale », L’Action nationale, vol. II, 2e semestre, 1933, p. 171-174.

26. « La convention de Sherbrooke choisit M. Maurice Duplessis comme chef du parti conservateur provincial », Le Devoir, 5 octobre 1933, p. 10.

27. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 187.

28. « Guertin et Barré sont mécontents », Le Soleil, 10 janvier 1934, p. 3.

29. « Aurore nouvelle pour Québec et troisième parti à la Chambre », L’Événement, 10 janvier 1934, p. 3.

30. Le Canada, 13 avril 1934, p. 1.

31. À l’été 1934, Aimé Guertin avait déjà annoncé sa rupture complète avec Duplessis. « M. Aimé Guertin a rompu avec l’Opposition », La Parole, 7 juin 1934, p. 2.

32. R. Rumilly, Maurice Duplessis et son temps…, p. 142.

33. Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs, Québec, Les Publications du Québec, 2005, p. 182-191.

34. B. Vigod, Taschereau…, p. 240.

35. Rapport de MM. Maxime et Louis Morin concernant la grève des bûcherons à Rouyn en décembre 1933, Québec, Assemblée législative, 1er mars 1934, 52 p; Jean-Michel Catta, La grève des bûcherons de Rouyn, 1933, Rouyn, Collège de l'Abitibi-Témiscamingue, 1985, 75 p.

36. Jeanne Corbin (1906-1944), militante communiste, fut une des rares femmes francophones de son époque à jouer un rôle actif dans le mouvement ouvrier. D’origine française, elle émigra avec sa famille en Alberta où elle étudia à Edmonton et adhéra aux Jeunesses communistes. C’est alors que la GRC lui ouvrit un dossier qui la suivra toute sa vie. En 1929, elle fut envoyée en mission en Ontario pour le Parti communiste du Canada (PCC) où elle milita dans la Ligue de défense ouvrière (LDO). Elle fut arrêtée le 19 octobre lors d’un rassemblement pour le droit de parole à Queen’s Park à Toronto et fut condamnée à 30 jours de prison. Envoyée ensuite à Montréal comme organisatrice syndicale pour le PCC, elle y fonda le journal L’Ouvrier canadien à Timmins en 1932, et puis, à Rouyn en 1933, elle s’impliqua dans la défense des droits des mineurs et des bûcherons, en tant que secrétaire locale de la Ligue d’unité ouvrière (LUO). Arrêtée lors de la grève de Rouyn, elle fut accusée de sédition et condamnée à passer trois mois à la prison de Ville-Marie.

37. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 232.

38. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca

39. Michel Sarra-Bournet, « Maurice Le Noblet Duplessis », Dictionnaire biographique du Canada en ligne.

40. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal Express, 1989, p. 85; François Bisson, La gestion des chômeurs célibataires sans-abri au cours de la dépression: le cas du camp de secours de Valcartier, l932-l936. Montréal, UQAM (Mémoire de maîtrise en histoire), 1999, 207 p.

41. Taschereau occupa le poste de directeur et vice-président de la Banque d'économie de Québec et fut membre des conseils d'administration des banques et entreprises suivantes : Barclay Bank Ltd. (Canada), Royal Trust, Caisse d'économie, Molson Bank, Banque de Montréal, Canadian Investments Funds, Sun Life Assurance Co. of Canada, Metropolitan Life Assurance Co., Liverpool & London & Globe Insurance Co., Pioneer Insurance Co., Globe Indemnity Co., et Manitoba Liverpool Insurance Co.

42. École sociale populaire, Programme de restauration sociale no 2, Montréal, École sociale populaire, s.d., [p. 3].

43. Secrétariat des conférences intergouvernementales canadiennes, Conférences des premiers ministres, 1906-2004, Ottawa, Secrétariat des conférences intergouvernementales canadiennes, 2004, p. 10.

44. Les discours de Taschereau et de David ont d’ailleurs été publiés : Louis-Alexandre Taschereau, Athanase David, La question des loteries: texte des discours prononcés à l'Assemblée législative de Québec, le 14 mars 1934, s.n., 1934, 17 p.

45. http://lotoquebec.com/corporatif/nav/a-propos-de-loto-quebec/historique

46. Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec : quatre siècles d’une capitale, Québec, Publications du Québec, 2008, p. 380.

47. Loi de 1907 sur l’Amérique du Nord britannique, 7 Edouard VII, chapitre 11, (R.-U.), devenue Loi constitutionnelle de 1907.

48. On peut lire des échanges intéressants sur la question de l’autonomie dans le débat entourant l’adoption du bill 243 pour aider à la mise à effet, dans cette province, de toute loi fédérale ayant pour objet d’assurer des débouchés aux produits naturels du Canada, et de celle concernant la faillite, en ce qui regarde les compromis entre créanciers et débiteurs.

49. Philippe Hamel, « Trusts et finances », École sociale populaire, nos 239-240, 1934, p. 40-41.

50. R. Lapointe, La politique au service d’une conviction…, p. 28.

51. À la session de 1935, Télesphore-Damien Bouchard expliquera ainsi la décision de Taschereau : « Cette loi fut proposée à la dernière session, mais les municipalités ayant jugé que les pouvoirs qu’elle leur donnait n’étaient pas encore assez amples, le gouvernement, pour faire preuve de sa bonne foi, retira de lui-même le projet pour le soumettre à l’étude des municipalités et pour leur permettre de suggérer elles-mêmes les dispositions qui leur paraîtraient plus favorables à la municipalisation. » (25 avril 1935)

52. Richard Lapointe, La politique au service d’une conviction. Philippe Hamel : Deux décennies d’action politique, Québec Université Laval (M.A en histoire), 1987, p. 28-29.

53. Par erreur, Louis Massicotte recense le dernier vote perdu par le premier ministre en Chambre à la session de 1933. Louis Massicotte, Le Parlement du Québec de 1867 à aujourd’hui, Québec, PUL, 2009, p. 151 et p. 169.

54. Louis Massicotte, Le Parlement du Québec de 1867 à aujourd’hui, Québec, PUL, 2009, p. 151, 168 et 169.

55. Au total, 10 motions ont été perdues par le gouvernement libéral durant la 37e Législature, et Jean Charest était présent en Chambre à huit occasions.

56. Jocelyn Saint-Pierre, Les membres de la tribune de la presse : liste chronologique, 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l’Assemblée nationale, 1990, Bibliographie et documentation, no 34.

57. Sur la méthodologie relative à la reconstitution des débats, voir : Gilles Gallichan, « Le Parlement "rapaillé". La méthodologie de la reconstitution des débats », Les Cahiers des Dix, no 58 (2004), p. 275-296; sur les polls, voir : Jocelyn Saint-Pierre, Histoire de la tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Montréal, VLB éditeur, 2007, 315 p.