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18th Legislature, 4th Session
(January 8, 1935 au May 18, 1935)

Par Christian Blais

Le Québec et le Canada en 1935

« Ce qui compte, aujourd’hui, c’est la question sociale », note Aimé Guertin, député de Hull, dans un discours à l’Assemblée législative. (12 février) Et « la diffusion et le contrôle de l’énergie électrique sont au nombre des questions sociales et économiques les plus importantes de notre époque », d’ajouter le ministre Honoré Mercier fils. (25 avril)

Depuis la clôture de la session parlementaire de 1934, la crise économique, le chômage, mais surtout la colonisation et la question de l’électricité sont les principaux sujets d’actualité qui préoccupent à la fois l’opinion publique et le monde politique québécois. Sans compter, bien sûr, la naissance des jumelles Dionne en Ontario, le 28 mai 1934, qui fait encore beaucoup jaser.

Les célébrations entourant le quatrième centenaire de l’arrivée de Jacques Cartier à Gaspé figurent également parmi les moments forts de l’année ayant précédé l’ouverture de la session parlementaire de 1935. En marge de ces festivités, le premier ministre du Québec, Louis-Alexandre Taschereau, reçoit la décoration de chevalier grand-croix de la Légion d’honneur, le 30 août 1934, des mains de Pierre-Étienne Flandin, ministre des Travaux publics de France, en visite au parlement. La même année, le tricentenaire de Trois-Rivières est commémoré dans le comté du chef de l’opposition, Maurice Duplessis.

Parmi les autres faits marquants de l’été 1934, on retient la fondation de l’Action libérale nationale (ALN), le 6 juin 1934. Paul Gouin – le fils de feu Lomer Gouin, premier ministre du Québec de 1905 à 1920, et le petit-fils du regretté Honoré Mercier, premier ministre du Québec de 1887 à 1891 –, est le chef de cette nouvelle formation politique. Ce nouveau parti modifie considérablement le paysage politique du Québec. L’ALN est, si l’on veut, l’expression du mécontentement et de la frustration de la jeunesse canadienne-française et de quelques dissidents libéraux contre la tiédeur du régime Taschereau notamment dans le champ de l’aide sociale.

Prudent et fidèle à ses convictions conservatrices en matière économique, le premier ministre prend maintenant conscience du tort politique que lui a causé sa résistance en faveur des réformes sociales que réclame un pan de la société québécoise. À l’été 1934, il cherche à regagner la faveur populaire. Il procède en instituant deux grandes consultations : en août, il dévoile la tenue prochaine d’un grand congrès portant sur la colonisation; plus loin dans le courant du même mois, il annonce la création d’une commission d’études sur la question hydroélectrique. Ces deux objets meubleront l’essentiel des débats de la 4e session de la 18Législature.

En politique fédérale, l’année 1934-1935 est bien chargée. Une conférence interprovinciale se tient à Ottawa, le 30 juillet 1934. De nouvelles mesures relatives au chômage sont annoncées par le premier ministre canadien, Richard Bedford Bennett. Selon le premier ministre du Québec, il ressort que la contribution du fédéral pour les secours directs est loin d’être suffisante pour lutter contre le chômage.

À Ottawa toujours, la commission royale d'enquête sur les écarts de prix, présidée par le ministre du Commerce et député de Vancouver, Henry Herbert Stevens, met le gouvernement conservateur dans l’embarras. En 1934, Stevens réclame l’intervention de l’État pour mieux réglementer les pratiques des grands détaillants « qui achètent en masse, trichent sur le poids ou sur la qualité, versent des dividendes princiers et des salaires de famine1 ». Il part en croisade contre ces monopoles, démissionne du Cabinet et fonde, en 1935, le Parti de la reconstruction2. Au Québec, en particulier, la commission Stevens est utile à Duplessis qui cherche à associer Taschereau à ce type d’exploitation financière.

En matière économique, le gouvernement conservateur de Bennett adhère désormais aux nouvelles théories de l’économiste britannique John Maynard Keynes. Celui-ci, dans ses plus récentes études, avait fait valoir les vertus de la régulation étatique dans le domaine fiscal. C’est dans ce contexte qu’Ottawa avait adopté, en 1934, une loi créant une banque centrale et c’est l’année suivante que la Banque du Canada commence ses activités.

Pour redorer son blason, le premier ministre canadien annonce son New Deal, au début de 1935. Inspiré par les théories keynésiennes, Bennett est plus interventionniste que ne le sont les libéraux à Ottawa ou à Québec à la même époque. Durant la session de 1935, il fait adopter une série de lois par le Parlement canadien touchant l’assurance-chômage, le salaire minimum, la création d’un conseil économique, la réorganisation des services de l’État, la réforme des pensions, le crédit rural, etc. Selon le secrétaire de la province de Québec, Athanase David, il ne faut pas se leurrer : « Le vent de réforme qui remplit actuellement l’atmosphère d’Ottawa est provoqué par ce même sentiment de crainte de l’électeur. La crainte du vote a rendu certaines personnes généreuses et a forcé les puissants à se pencher sur les petits et les humbles. » (29 janvier) Finalement, ces lois fédérales jugées audacieuses seront déclarées inconstitutionnelles par le Conseil privé3.

Parallèlement, le long marasme économique qui perdure depuis 1929 provoque des remous chez les jeunes intellectuels. Au Québec, la contestation est à l’honneur. Plusieurs revues d’idées voient le jour, en 1934 et en 1935, à l’exemple de ce que dépeint Jean-Charles Harvey dans son roman Les Demi-civilisés4. La revue Vivre (1934-1935) prône l’indépendance du Québec; La Relève (1934-1948) promeut l’émergence d’un nationalisme canadien-français et son relèvement catholique, économique et social; Le Fasciste canadien (1935-1938) d’Adrien Arcand véhicule des propos antisémites et des valeurs d’extrême-droite.

D’un côté et de l’autre, les idées fourmillent. Encore faut-il préciser qu’en 1934-1935 une génération entière de Québécois, devenue adulte pendant la crise économique, n’a connu que les secours directs comme mode de subsistance. Cette jeunesse impatiente espère se tailler une place sur le marché du travail ou encore repartir à neuf sur un lot de colonisation. Immanquablement, leur insatisfaction se tourne contre les administrations en place. Taschereau à Québec et Bennett à Ottawa sont pris à partie par ceux que la misère accable.

 

Les parlementaires

Le Parlement de Québec est composé du lieutenant-gouverneur, de l’Assemblée législative et du Conseil législatif. En 1934, un nouveau lieutenant-gouverneur est nommé en la personne d’Ésioff-Léon Patenaude. Assermenté le 3 mai 1934, il succède à Henry George Carroll5. Patenaude retrouve un univers qu’il connaît bien, ayant été député conservateur dans le comté de Laprairie (1908-1915) et dans le comté de Jacques-Cartier (1923-1925).

À l’Assemblée législative, huit sièges sont vacants à l’ouverture de la session. Quatre députés libéraux ont quitté leur fonction depuis la dernière prorogation : Lauréat Lapierre, député de Mégantic, a été nommé shérif du district de Québec, le 3 mai 1934; Joseph-Éphraïm Bédard, député de Québec-Comté, a été nommé vice-président de la Commission des liqueurs, le 8 mai 1934; Hector Laferté, député dans Drummond et ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries, est devenu conseiller législatif de la division de Stadacona, le 27 juillet 1934; et, bien qu’il n’ait pas démissionné, Joseph-Wilfrid Morel, député de Témiscouata, ne siège pas durant la session.

Quatre autres députés libéraux sont décédés depuis la clôture de la dernière session. À la première séance de 1935, la Chambre s'ajourne par respect pour la mémoire de Désiré Lahaie, député de Papineau; de Médéric Duval, député de Montcalm; d’Augustin Legault, député de Gatineau; et de Georges Dansereau, député d'Argenteuil. Plus loin durant les travaux parlementaires, le député libéral de Montréal-Saint-Henri, Joseph-Maurice Gabias, meurt le 15 mai, ce qui porte à neuf le nombre de sièges vacants au Salon vert.

Au total, sur les 90 banquettes de l’Assemblée législative, 71 (puis 70) sont détenues par les libéraux, huit par les conservateurs et trois par des indépendants, tous dissidents du Parti conservateur.

Du nouveau au Conseil législatif. Le nouveau conseiller Hector Laferté devient président du Salon rouge. Il est le seul parlementaire, au Québec, a avoir présidé la Chambre basse (1928-1930) et la Chambre haute (1934-1936/1960-1966). Laferté succède à Jacob Nicol, conseiller législatif de la division de Bedford, qui, pour sa part, devient leader du gouvernement au Conseil. L’historien Bernard Vigod affirme que « Laferté est entré au Conseil en partie pour aider Nicol à contrer la rhétorique des Thériault et Ouellet6 ».

Car Élisée Thériault, conseiller législatif de la division de Kennebec, et Ernest Ouellet, conseiller législatif de la division de La Vallière, sont en rupture avec le gouvernement Taschereau depuis les élections générales de 1931. Il semble que les deux hommes sont amers de n’avoir jamais obtenu de portefeuille, à l’époque où ils étaient députés. Tous deux avaient espéré la direction du ministère de l’Agriculture, dit-on, mais c’était Adélard Godbout qui en avait hérité en 1930. Quoi qu’il en soit, les deux conseillers législatifs appuient désormais l’ALN. Taschereau tiendra des propos aigres sur ces deux hommes qu’il a lui-même nommés à la Chambre haute pour les remercier de leurs états de service. (10 janvier)

Notons par ailleurs que le conseiller législatif de la division de Lauzon, Eugène Roberge, meurt en fonction le 15 mai 1934.

Des changements sont apportés au Cabinet : Taschereau effectue son remaniement ministériel le 25 juillet 1934. Pour remplacer Hector Laferté, qui était ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries, le premier ministre nomme Irénée Vautrin à la Colonisation et joint le département de la Chasse et des Pêcheries à celui du ministre des Travaux publics, Joseph-Napoléon Francoeur. Pour la circonstance aussi, le nouveau leader du Conseil législatif, Jacob Nicol, est assermenté ministre sans portefeuille. L’ancien leader George Bryson fils, conseiller législatif de la division d'Inkerman, cesse quant à lui d’être ministre d’État.

 

Le Parti libéral : l’usure du pouvoir

L’année 1935 marque les 35 ans de vie publique de Louis-Alexandre Taschereau. Élu une première fois le 7 décembre 1900, il est devenu premier ministre le 9 juillet 1920. Il préside donc aux destinées du Québec depuis quinze années. En passant des prospères « années folles » à la grande dépression, Taschereau, qui fête ses 68 ans le 5 mars 1935, se confie : « Trente-cinq ans dans cette Chambre! C’est long et c’est court à la fois […]. J’ai assisté, durant ces trente-cinq années, à bien des événements joyeux et tristes. J’ai vu l’évolution de la province de Québec pendant ce dernier tiers de siècle, il y eut des moments de bref bonheur, d’autres d’angoisse. »

Le premier ministre a ses contempteurs. Il a aussi ses admirateurs. Dans une publication réalisée pour souligner le 35e anniversaire de son entrée en vie politique, le publiciste Paul-E. Parent expose les qualités du premier ministre. Il le présente tel « un Canadien français qui a la conviction d’interpréter la pensée profonde de son pays7 ». Le portrait est flatteur et la démarche partisane, mais le fond demeure fidèle à ce qu’a été le personnage :

[L]utteur infatigable, toujours victorieux, toujours menant de front, avec une égale fortitude et un égal succès, les tâches les plus difficiles et les plus accablantes, doué d’une vigueur morale et physique que ni l’âge ni la bataille n’ont pu entamer, l’honorable Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre de la province depuis quinze ans, a fourni, en ce pays, à une exception près, celle de [Wilfrid] Laurier, la carrière la plus intéressante, la plus admirable et la plus constamment glorieuse que l’on ait connue depuis la Confédération.

Les traits bien accentués, la tête toute blanche, le torse droit, souple et mince, les manières dégagées, le geste sobre, la démarche sûre et régulière, il apparaît tout d’abord comme l’un des types les plus racés de notre peuple. […] Dans les tracas et le flux de sollicitations qui l’assaillent quotidiennement, il paraîtra un peu trop laconique, il s’exprimera en style militaire et donnera peut-être l’impression d’être sec et cassant. […]

L’électorat ne lui a jamais retiré sa confiance; il n’a pourtant rien de démagogique; jamais il ne tenta de soulever les foules par des flatteries ou de basses flagorneries, à tel point que ses propres amis, avant chaque appel au peuple, sont sous l’impression qu’il est impopulaire. […]

Gouverner c’est prévoir. C’est aussi se conformer aux temps et aux circonstances. L’honorable Louis-Alexandre Taschereau n’a jamais donné dans ces flamboyantes chimères qui risquent de bouleverser d’un coup toute l’économie d’un peuple et de le plonger dans d’irréparables erreurs. Il marche par étapes, ajoutant, d’année en année, aux lois existantes, les perfectionnements et les nouveautés nécessaires à l’époque.

Devant le pouvoir fédéral et devant les empiétements de l’Ouest, il a toujours protesté énergiquement et défendu les droits du Québec. Quand on a voulu changer la constitution, il a opposé son veto aux novateurs. Il peut voir comme tout autre les imperfections du pacte fédératif, mais l’honorable Louis-Alexandre Taschereau n’acceptera une modification importante que le jour où il aura la certitude que ni son peuple ni sa province n’auront à en souffrir.

[L]’honorable Louis-Alexandre Taschereau joint une extrême habileté de jouteur politique et de debater. Il n’a rien d’un tribun. Inutile de chercher dans ses grands discours publics la véhémence bourassienne [référence à Henri Bourassa] avec ses larges et vibrants aperçus historiques, ses accents passionnés, son lyrisme émouvant. Ce n’est pas son genre. Il ne soulève pas les foules, il se contente de les persuader. […] D’une voix un peu sèche, en phrases saccadées, émaillées d’hésitations qui ne font que ponctuer davantage certaines argumentations, il s’explique en formules limpides, précises, pondérées. […] Louis-Alexandre Taschereau n’oublie rien. Il laisse parler ses adversaires jusqu’à épuisement, et quand il croit qu’ils ont tout dit, il se montre au peuple, élève la voix et démolit leurs échafaudages. Là est un des secrets de sa suprématie; il sait écouter, tout écouter; il mesure parfaitement de la sorte la force ou la faiblesse du camp opposé.

C’est surtout à l’Assemblée législative qu’il déploiera, dans ce domaine, sa supériorité. Il y a usé trois chefs de l’opposition, il pourrait en user bien d’autres. Assis presque nonchalamment à son siège, la tête appuyée sur la main droite – sa pose caractéristique –, il entend placidement les véhémences diatribes de la gauche. De temps à autre, il lancera un mot d’esprit, une question embarrassante, parfois un rappel à l’ordre, et il laissera ensuite filer l’adversaire, en lui donnant toute la corde qu’il faut pour bien s’empêtrer. […] À la fin, il se lève et prononce un de ses discours nets, transcendants, charpentés, où l’ironie se mêle à la justesse, à la raison. En un quart d’heure, parfois en cinq minutes, il aura vidé la question. […] Il en est ainsi neuf fois sur dix.

 

En revanche, l’image de Taschereau est constamment mise à mal par ses adversaires. Les accointances du premier ministre avec les hauts milieux de la finance sont connus, et le principal intéressé ne s’en cache pas. En Chambre, il explique ce qui le pousse à être directeur de plusieurs grandes institutions financières et membre d’autant de conseils d’administration :

La politique ne paie pas, et les revenus que la province paie à ceux qui la servent ne durent pas longtemps. Vous le savez. Eh bien, M. l’Orateur, n’ai-je pas le droit d’accepter, lorsque je quitterai la vie politique, certains directorats si la loi le permet, pour que je puisse recommencer ma vie d’avocat que j’ai laissée depuis 15 ans, afin de mettre ma famille à l’abri du besoin et lui donner la chance de vivre honorablement?

Un directorat est une digne fin de carrière. On le conserve tant que l’on en est digne. On voudrait peut-être qu’en quittant la politique je rentre à mon foyer avec rien devant moi, que je rentre dans la vie privée vivre comme je le pourrais. Une compagnie française, le Crédit Foncier Franco-Canadien, une compagnie américaine, la Metropolitan Life, une compagnie anglaise, la Barclays Bank a demandé à un Canadien français de faire partie de son bureau de direction. Cette distinction ne s’adressait pas à moi, à cause de mes capacités, mais j’ai cru que je pouvais l’accepter parce que cela pourrait aider ces institutions à se populariser. Elles croyaient qu’un Canadien français pouvait contribuer à les faire connaître chez nous. (10 janvier)

 

Inutile de préciser que l’opposition ne se laisse pas attendrir par de tels arguments.

Les conservateurs, en Chambre, et les membres de l’ALN, en tournée dans la province, continuent d’attaquer de front le Parti libéral et son chef. Pour eux, Taschereau, le « trustard », n’est sensible qu’aux besoins des grandes compagnies et sourd à toute idée de réforme sociale. Le Parti libéral leur apparaît comme étant une « formation sclérosée et vieillie, incapable d’adapter des politiques aux difficultés du temps8 ».

Certes, Taschereau croit fondamentalement aux vertus de l’entreprise privée. Et, d’après lui, le passé est garant de l’avenir : la clé du progrès avait reposé jadis sur l’initiative privée et sur le respect des contrats et de la propriété et, d’office, cette même doctrine serait le fer de lance de la reprise économique prochaine. En d’autres termes, le mieux-être du Québec repose sur le succès des grands financiers (banque, sociétés d’assurance), des grandes compagnies (électricité) et des grandes industries (bois, pulpes, pâtes et papiers). Voilà pourquoi le gouvernement Taschereau a toujours été enclin à intervenir en leur faveur.

Le premier ministre, conscient que le Québec est doté de riches ressources naturelles, sait également que les capitaux étrangers sont incontournables pour les développer. Rien ne l’empêche, en même temps, d’espérer mieux pour les siens :

Il nous faut des ingénieurs compétents, des techniciens formés chez nous qui pénétreront dans l’industrie, le commerce et les banques, en créeront de nouvelles, nous relèveront du marasme, du péril national dans lequel nous sommes, nous Canadiens français de la province de Québec, et qui pourront aider le Canada français à reprendre sa place dans la vie économique de la nation. Nous avons perdu du terrain dans ce domaine et il nous faut réagir, et vite, si nous ne voulons pas céder la place à tout jamais aux étrangers ou aux représentants d’une autre race. (24 avril)

 

À l’exemple de leur chef, la vieille garde libérale demeure fidèle à l’orientation économique suivie par le gouvernement depuis le début du XXe siècle. A priori, les libéraux sont partisans du laisser-faire sur le plan économique, tel que l’illustre le ministre des Terres et Forêts, Honoré Mercier fils : « Nous avons toujours cru et prétendu que, sauf lorsqu’une réglementation s’avérait nécessaire et justifiée par les circonstances, il n’était pas sage de tenter de diriger l’économie industrielle et commerciale avec toutes sortes de législations restrictives9. » (25 avril)

En matière sociale, compte tenu du triste état dans lequel se trouvent les finances de la province, Taschereau n’adhère à aucune des grandes réformes prônées, entre autres choses, dans les rapports de la Commission des assurances sociales (1932) ou dans le Programme de restauration sociale (1933). Aux yeux du premier ministre, ces principes sociaux sont « faux et destructeurs10 ». En retour, il n’est jamais réfractaire à améliorer le sort de la population quand le besoin se fait attendre :

En 1909, j’avais l’honneur d’être ministre des Travaux publics et du Travail, lorsque le gouvernement de cette province a créé, avant tous les pays du monde, la première du genre sur le continent américain, une loi des accidents du travail, que nous avons appelée la loi Taschereau. N’aurais-je que cette œuvre à laisser à ma province, j’aurais droit d’en être fier. (21 février)

 

Les ministres libéraux cautionnent la prudence de leur chef. Parmi ceux-là, il y a Athanase David, secrétaire de la province :

Ainsi à certaines époques de la vie des peuples, lorsque les intelligences ne jugent plus avec le même raisonnement, la même modération, la même pondération qu’en temps normal, on allume, on attise, devrais-je dire, les passions du peuple, du moins de cet élément populaire qui n’est pas toujours le meilleur. C’est à ce moment, peut-être, que l’on crée cette impression que l’homme politique manque de sincérité, qu’il est un hypocrite et un égoïste. […]

Je suis prêt à admettre, et j’y mets une certaine fierté que, dans Québec, on est prudent. On demeure sourd à certains appels que d’autres pays écoutent avec empressement. Je vois dans cette lenteur, faite de prudence, une source de tranquillité, de stabilité qui permet à notre peuple – sans rester indifférent à ce qui se dit – de demeurer sourd à des appels auxquels, ailleurs, des populations plus turbulentes n’ont pas su résister. (13 février)

 

Plus terre-à-terre, le trésorier parle de l’évolution « progressive » des réformes sociales dans le programme libéral :

On demande sans cesse des lois sociales. Y répondre implique généralement une augmentation de taxes. Quoique le public se rende compte de certains besoins, il lui arrive en général de ne pas faire suffisamment état de ce que ces demandes comportent.

Le record établi par la province de Québec dans le domaine de ses activités et de la législation destinée à améliorer la situation sociale et économique établit que l’on s’est montré méthodique, ordonné, progressif, c’est-à-dire que l’on a évolué sans perdre l’équilibre ni la raison. […] Le gouvernement Taschereau continue à être une force d’équilibre au milieu des épreuves. (7 février)

 

Par contre, un sujet divise les opinions au sein du Parti libéral : l’hydroélectricité. À commencer par Télesphore-Damien Bouchard, président de l’Assemblée législative, et Oscar Drouin11, député libéral de Québec-Est, qui sont vendus à l’idée de municipaliser, voire de nationaliser l’hydroélectricité. Cette question, qui défraie les manchettes depuis le début de la crise économique, était devenue un enjeu national.

Un autre sujet de discorde : certains libéraux mettent en doute le leadership de Taschereau. Drouin serait même, selon l’historien Robert Rumilly, allé trouver Adélard Godbout et Jacob Nicol pour leur dire que Taschereau était en train de conduire leur parti à la ruine et qu’il devrait s’en aller12. Pendant que d’autres voient en T.-D. Bouchard « le chef que la province attend13  », d’aucuns considèrent plutôt le ministre Joseph-Napoléon Francoeur comme le dauphin de Taschereau14. Joseph-Adélard Godbout fait aussi bonne figure. Mais c’est sans compter que le premier ministre Taschereau n’a pas l’intention de tirer sa révérence.

L’administration de la colonisation est un autre aspect qui entache la réputation du Parti libéral, Taschereau n’ayant jamais cru au succès véritable de cette entreprise. Soit. À l’été 1934, pour revigorer les troupes libérales et pour satisfaire l’opinion publique, Taschereau cède en annonçant la tenue d’un congrès national sur la colonisation.

Le premier ministre cède aussi à la pression populaire en instaurant une consultation sur l’électricité. Il confie la présidence de ces audiences à Ernest Lapointe, député libéral à la Chambre des communes. Car Lapointe est la personnalité libérale la plus respectée au Canada français. Libéraux et membres de l’ALN le tiennent en très haute estime. Ce n’est un secret pour personne que les relations entre Taschereau (plus conservateur) et Lapointe (plus réformiste) n’ont pas toujours été au beau fixe, mais le respect demeure entre les deux leaders. Ce rapprochement constitue, par le fait même, une occasion de refaire l’unité dans les rangs du Parti libéral.

Dans ses mémoires, Charles Gavan « Chubby » Power – député fédéral de Québec-Sud et organisateur en chef pour les libéraux du Québec lors des élections québécoises de 1931 – parle de ces deux hommes :

During those sessions I had a room in the House of Commons alongside Lapointe and kept in close touch with him. I endeavoured also to keep in touch with the rebel element in Quebec, and at the same time to bring about some arrangements or modus vivendi between Taschereau and Lapointe. Eventually, we arrived at a kind of armed truce, each party holding to its views. Taschereau believed that the federal Liberal Party was entirely too radical, and Lapointe believed that Taschereau was the worst type of old-fashioned Whig, if not a Tory, and was from a Liberal standpoint too closely allied with the bigger interests in Quebec15.

 

Louis Dupire, du Devoir, décrit autrement les raisons d’être de « l’alliance Lapointe-Taschereau « :

Tous les partisans éprouvent, à cette heure-là, le besoin de serrer les rangs; et rien de tel pour noyauter ce mouvement qu’une solide caisse électorale. Or, il se trouve justement que le Parti libéral fédéral n’a ni sou ni maille et que, par contre, le provincial a une caisse et surtout possède, grâce à d’habiles lois, le moyen de l’alimenter par de nombreux et productifs chenaux16.

 

Il en était ainsi depuis la défaite du gouvernement de Wilfrid Laurier à Ottawa, en 1911. Le Québec était devenu l’assise principale du Parti libéral, tant sur la scène provinciale que sur la scène fédérale. La stabilité qu’offraient les gouvernements Gouin et Taschereau avait « fait d’eux les principaux pourvoyeurs de fond » de l’aile fédérale du Parti libéral, que dirige de William Lyon Mackenzie King depuis 191917.

Ainsi donc, durant les travaux parlementaires de l’année 1935, l’électricité, la colonisation, mais aussi les finances publiques, le chômage et l’exploitation forestière sont les grandes priorités de l’heure pour le Parti libéral. Taschereau demeure confiant en l’avenir, même s’il avoue que le « fardeau du gouvernement est lourd ». (12 avril) N’était-il pas « aujourd’hui à la tête du seul gouvernement du monde qui ait résisté victorieusement aux grandes secousses de l’après-guerre18 »? Qui mieux est, le gouvernement venait d’entrer dans la 38e année de son règne et, comme le premier ministre le dit si bien :

Le peuple de la province ne nous aurait pas accordé sa confiance depuis 38 ans si nos programmes politiques n’avaient pas été bons! J’ai plus confiance que cela dans l’intelligence, dans le bon jugement de la population de la province, dans le bon sens de nos bons campagnards. Nous ne les avons pas trompés, depuis 38 ans, et ils le savent! (6 mars)

 

Le Parti conservateur : « pas de quartier »

Les conservateurs forment l’opposition officielle à l’Assemblée législative depuis 1897. Malgré le vent de mécontentement qui souffle contre le régime de Taschereau, rien n’indique que les électeurs québécois soient prêts à appuyer le Parti conservateur. Pour comble, les coffres du parti sont mal garnis et les conservateurs fédéraux de Bennett, au pouvoir depuis cinq ans à Ottawa, risquent la défaite aux prochaines élections générales, ce qui, par ricochet, défavorise l’aile provinciale.

Personne n’est dupe. Charles Ernest Gault – chef intérimaire de l’opposition conservatrice en 1931-1932 et député indépendant de Montréal-Saint-Georges depuis 1934 – est d’avis que si le gouvernement québécois est « au bord de la défaite », ce n’est « peut-être pas attribuable à la force du Parti conservateur, mais sans doute plutôt à la faiblesse du Parti libéral ». (19 février) Qu’à cela ne tienne, Maurice Duplessis entreprend de revigorer ses troupes.

Durant l’été 1934, Duplessis entreprend une tournée du Québec. L’objectif est de panser les blessures qu’avait pu causer sa victoire lors de la convention de Sherbrooke, en 1933, alors qu’il avait été élu à la chefferie du Parti conservateur. Il cherche à se réconcilier ceux qui avaient préféré son rival, Onésime Gagnon, député conservateur à la Chambre des communes.

En quelques mois, Duplessis tient 37 grandes assemblées19. Les foules sont au rendez-vous. La radio couvre la nouvelle. Dans les discours qu’il livre à la population, Duplessis est vindicatif. Il accuse Taschereau de tous les maux; il parle contre la dictature économique; parle contre les monopoles des compagnies d’électricité; plaide en faveur de la transformation du Conseil législatif en un conseil économique, etc.

Comme l’affirme l’historien Conrad Black, « jamais dans l’histoire du Québec un chef de parti n’avait effectué plus vaste tournée en dehors d’une campagne électorale20 ». Duplessis fait bonne figure. Selon le député conservateur de Montréal-Verdun, Pierre-Auguste Lafleur, Duplessis termine sa campagne avec « le sentiment que la classe canadienne-française est favorable à son programme ». (16 janvier)

Au cours de la session de 1935, Duplessis poursuit sur cette lancée. Mordant, le chef de l’opposition est plus populiste qu’auparavant. Dans son premier discours, il ouvre son jeu :

L’opposition a voulu coopérer avec le gouvernement pour toutes les bonnes mesures. Mais elle a constaté que le gouvernement ne veut pas adopter les mesures remédiatrices qui s’imposent. L’opposition ne fait pas une lutte d’homme contre homme, mais une lutte de principes. Elle a constaté depuis deux ans le manque de désir du gouvernement d’agir dans l’intérêt du peuple. Il n’est plus question de coopération. Aujourd’hui, elle ne peut plus coopérer davantage, car ce serait de la complicité. Nous respectons et nous respecterons les personnes, les droits de chacun. Nous disons fermement au gouvernement : nous ne sommes pas nombreux mais nous ne demandons pas de quartier et nous n’en donnerons pas. (10 janvier)

 

En Chambre, Duplessis expose le gouvernement sous son plus mauvais jour. Il dit qu’il « faut à tout prix débarrasser la province du régime le plus néfaste qu’elle ait connu » (12 mars) ou qualifie l’administration comme « un gouvernement traître à sa race et à sa province ». (28 mars) Il ne craint pas d’offenser ses adversaires. Le premier ministre proteste contre le ton que prennent les débats :

Je dis que jamais l’opposition n’est tombée aussi bas que sous la direction de mon honorable ami. Depuis 35 ans que je siège en cette Chambre, j’ai vu les Leblanc, les Flynn, les Tellier, les Cousineau, les Sauvé, mais jamais ils n’ont conduit leur parti dans les bas-fonds où l’a entraîné mon honorable ami et où il se débat aujourd’hui. (12 mars)

Jamais encore on ne s’était servi d’un tel langage en cette Chambre : « mauvaises lois », dit l’opposition, « lois spoliatrices », « lois iniques », « les ministres ne savent pas lire », « les ministres sont des farceurs », « les ministres n’ont pas lu la loi », « le ministre bafouille ». Et, c’est comme cela depuis le commencement de la session. Il n’y a pas une Législature dans le dominion où l’on se serve de pareil langage. (12 avril)

M. le président, je pourrais suivre le chef de l’opposition, dans le système qu’il a adopté et employer l’injure, les insinuations, les épithètes, pas grossières, mais offensantes. C’est le genre qu’il a adopté depuis le commencement de la session, et il verra où ça le conduira. Même ses amis en sont dégoûtés : ils viennent nous le dire. (10 mai)

 

En ce qui a trait au programme politique conservateur, les députés de l’opposition officielle parlent en faveur de la jeunesse, de la création d’un crédit agricole provincial, d’un programme de colonisation et de l’acceptation des pensions de vieillesse fédérales. D’un autre côté, cette opposition est petite et dispose de peu de moyen. Malgré le soutient actif d’Antonio Élie, député d’Yamaska, de Paul Sauvé, de Deux-Montagnes, de Martin Beattie Fisher, de Huntington, et de Pierre Bertrand, de Saint-Sauveur, force est de constater que Duplessis est toujours le premier au front. « Vous êtes bien l’opposition à vous tout seul », lui fait d’ailleurs remarquer le premier ministre, à la séance du 10 avril.

Les efforts déployés par Duplessis pour contrôler les actes du gouvernement sont à la hauteur de ses ambitions. Il se dépense sans compter21. Lorsqu’un ministériel rappelle que le chef de l’opposition a droit à une indemnité de 5 000 $ par année, comparativement à 2 500 $ pour un député, Duplessis sort de ses gonds :

Je tiens aussi à dire que j’ai quitté pour la politique un bureau professionnel, mon bureau d’avocat, qui me rapportait deux fois plus que je ne retire actuellement, sans compter les lourdes dépenses que je dois encourir, avec la perte de ma santé, et le travail énorme qui m’est imposé. Je défie n’importe quel ministre et n’importe quel député de m’enlever un seul cheveu sur la tête. Je n’ai jamais retiré un sou de la politique, et si j’avais voulu en faire, j’aurais accepté les directorats de compagnies qui m’ont été offerts et que j’ai refusés parce que je trouvais indécent qu’un chef d’opposition ou un ministre pût occuper de telles fonctions publiques et occuper en même temps des directorats. Je suis pauvre. La vie politique m’a ruiné; elle ne m’a pas permis d’amasser un sou, alors qu’avec la pratique de ma profession j’eusse pu amasser une aisance raisonnable. […] Je n’ai pas de directorats, mais je préfère ma position à celle de quelques autres. Je suis pauvre, ruiné, tandis que quelques-uns des ministres qui ont suggéré cette question sont entrés pauvres dans la politique et sont maintenant riches. (7 mai)

Taschereau reconnaît que ce salaire, son adversaire « le gagne plusieurs fois, le gagne richement, car il travaille fermement ». Les conservateurs en rajoutent. Sauvé tient à rendre hommage à son chef :

Il n’y a pas un homme qui ait mis autant de conscience et de courage à remplir son mandat que lui. S’il est un homme qui travaille, qui est assidu en Chambre, c’est lui. Il a mis tous ses efforts, toute son énergie, tout son bel esprit à servir la cause de sa province et de son parti. Il n’a pas attendu d’être chef de son parti pour agir ainsi : ce fut sa ligne de conduite dès son entrée en Chambre comme simple député. (10 mai)

Pierre Bertrand va dans le même sens, mais le député, qui n’a pas la langue dans sa poche, affirme que Duplessis est toujours là pour lui lorsque vient le temps de rédiger ses motions. « C’est lui qui me fournit les idées », dit-il candide, provoquant l’hilarité chez les parlementaires. On sent déjà la mainmise que veut exercer Duplessis sur ses troupes.

Omniprésent, combatif et convaincu que les libéraux administrent mal le Québec, Duplessis livre donc une rude bataille tout au long de la session.

 

Les « trois mousquetaires « : le Franc Parti

Partisans de Camillien Houde, chef de l’opposition conservatrice de 1929 à 1931, et ensuite partisans d’Onésime Gagnon, à la convention de Sherbrooke en 1933, Aimé Guertin, Charles Ernest Gault et Laurent Barré siègent comme députés conservateurs indépendants depuis la session de 1934. Peu après, les conservateurs les ont invités à revenir au bercail, mais tous ont refusé. Le 12 décembre de la même année, le parti les a exclus formellement du caucus.

Entre-temps, l’idée de fonder une nouvelle formation politique, le Franc Parti, est discutée par Guertin, par Barré et par Robert L. Calder – organisateur de Camillien Houde dans la campagne à la mairie de Montréal en 1934. Tous souhaitent que Houde adhère au Franc Parti, ce que le maire de Montréal refuse22. Un parti est mort-né en quelque sorte.

À l’ouverture de la session de 1935, c’est donc à titre de députés indépendants que les trois hommes siègent à Québec. Selon les termes de Barré, ils ne veulent pas être « serviteur conservateur ou esclave libéral ». (16 janvier) S’il arrive que les journalistes de la Tribune de la presse les désignent comme les représentants du Franc Parti23, Taschereau, railleur, les qualifie autrement : « Athos, Porthos et Aramis! Athos, le plus éloquent des trois, le député de Hull (M. Guertin) évidemment, Porthos, le plus suave, le député de Montréal-Saint-Georges (M. Gault), et Aramis, le député de Rouville (M. Barré), la plus fine rapière. » (10 janvier)

Le qualificatif est répété à quelques reprises durant la session, ce qui ne heurte aucunement. Laurent Barré répond même, à la séance du 14 février, que les « trois mousquetaires » se feront un plaisir d’apporter leur coopération pour aider le gouvernement à traverser la crise.

Les trois députés indépendants veulent bien concourir avec certaines des mesures du gouvernement, mais ils continuent de revendiquer davantage de mesures sociales. Leurs demandes sont calquées sur le contenu des rapports de la commission des assurances sociales, présidée à l’époque par Édouard Montpetit, directeur de l’École des sciences sociales de l’Université de Montréal. En 1930, cette commission avait été chargée d’étudier les législations pouvant être adoptées relativement à l’assistance, l’assurance sociale et l’hygiène industrielle.

En résumé, Guertin, Barré et Gault souhaitent la mise en vigueur des pensions de vieillesse fédérales et l’adoption des mesures nécessaires concernant la protection de l’enfance, l’hygiène industrielle et la sécurité du travail. Ils demandent aussi que des amendements soient apportés aux lois de l’assistance publique et des établissements industriels et commerciaux.

Pour sa défense, le gouvernement affirme avoir tenu compte, dans sa législation, des recommandations de la commission des assurances sociales. À ceux qui en doutent, le ministre du Travail, Charles-Joseph Arcand, rétorque :

Si le gouvernement de cette province, en raison de l’acuité et de la persistance de la crise économique, n’a pas jugé à propos de mettre en vigueur certaines recommandations qui, nécessairement, appellent des mises de fonds abondantes, je dois dire qu’il est injuste de prétendre que notre législation sociale n’a pas subi, dans le sens du mieux et du progrès, des modifications importantes, depuis la réception de ce rapport24. (13 février)

Tout porte à croire au contraire que les conclusions de la commission Montpetit, déposées en 1932, apparaissaient plutôt comme des « innovations révolutionnaires25 » aux yeux de Taschereau.

Au cours de la session, les relations sont cordiales entre les libéraux et les dissidents conservateurs. En toile de fond cependant, ce qui dérange davantage, c’est l’apparition de tiers partis. Joseph-Auguste Frigon, député libéral de Saint-Maurice, en fait état : « Nous serons donc en présence de quatre partis : les trois mousquetaires, les vrais libéraux, les vrais conservateurs et les libéraux nationaux [ALN]. Or, il y a dans la province, qu’on ne s’y trompe pas, deux grands partis, le Parti conservateur et le Parti libéral. » (17 janvier) Le trésorier Stockwell est du même avis : « Laissons vivre la démocratie. Ici au Canada, les deux principaux partis, soit le Parti libéral et le Parti conservateur, sont trop importants pour être ainsi balayés. […] [J]e suis d’avis que le Parti conservateur et le Parti libéral se suffisent à eux-mêmes […]. » (19 février)

On comprend que ces occurrences concernent l’autre parti, celui qui ne compte encore aucun député à l’Assemblée législative, mais qui fait beaucoup parler de lui : l’ALN.

 

L’Action libérale nationale : la « relibéralisation » du Parti libéral

En juin 1934, les Montréalais Paul Gouin, Calixte Cormier, Fred Monk et Jean Martineau et, d’autre part, les Québécois Ernest Ouellet, René Chaloult, Émile Boiteau et Horace Philippon se rencontrent à Trois-Rivières pour discuter de la fondation d’une nouvelle formation politique. Les premiers souhaitent fonder l’Action libérale; les seconds, le Parti national. Après discussion, ils ébauchent les fondements de l’Action libérale nationale26. Un congrès se tient par la suite à Québec pour structurer l’organisation.

Solidaire du Parti libéral fédéral, l’ALN fera une lutte acharnée au gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau et donnera une voix au nationalisme de l’époque27. Le 28 juillet 1934, Le Devoir publie le programme de l’ALN, calqué sur le Programme de restauration sociale28. En prémisse, le régime Taschereau est mis en accusation :

La crise actuelle est due en grande partie à la mauvaise distribution dans le domaine économique, à l’avidité de la haute finance et aux abus de toutes sortes qui se sont glissés dans l’application du régime démocratique. […] Au Canada et dans la province de Québec, nous en sommes encore aux théories. Nos gouvernants n’ont pas encore pris attitude sur les réformes d’ordre politique, économique et social préconisées par nos esprits les plus avertis.

Le conflit de juridiction entre les pouvoirs municipal, provincial et fédéral (raison qui devient facilement un simple prétexte), la confiance aveugle que certains de nos dirigeants placent encore en des formules dont la crise a démontré le danger, l’influence néfaste de la caisse électorale, l’absence de collaboration entre nos hommes politiques et nos économistes, l’inorganisation de l’opinion publique retardent indéfiniment l’exécution des mesures les plus importantes et nous privent du plan d’ensemble qui seul nous permettra de remédier intelligemment à la situation.

L’Action libérale nationale est née de la nécessité de cette évolution. L’Action libérale nationale est née de la nécessité d’une action politique vivante et constructive qui, tout en sachant reconnaître la valeur de certaines œuvres antérieures et le mérite de leurs auteurs, se préoccupe avant tout du présent et de l’avenir. L’Action libérale nationale est née de la nécessité d’adapter la politique provinciale aux besoins urgents d’aujourd’hui, but qui actuellement ne saurait être atteint que par la « relibéralisation » du Parti libéral provincial29.

 

Afin d’assurer une meilleure répartition des richesses et afin d’enrayer le chômage, l’ALN présente un vaste plan de réformes socio-économiques : réformes agraires, ouvrières, économiques, financières, politiques et administratives, électorales, fiscales et judiciaires. En particulier, les trusts de la finance, de l’électricité et du papier sont ciblés comme responsables du piètre niveau de vie des Canadiens français. On dénonce aussi la présence de ministériels dans les conseils d’administration d’entreprises faisant affaire avec le gouvernement; on souhaite abolir la fonction de lieutenant-gouverneur; on entend ramener le bulletin de vote avec talon; et on explique vouloir réglementer les souscriptions aux fonds électoraux faites par les compagnies et limiter les souscriptions électorales individuelles.

En prônant les mesures présentes dans les deux moutures du Programme de restauration sociale – initiées par l’École sociale populaire de Montréal que dirige le père jésuite Joseph-Papin Archambault –, l’ALN s’attire naturellement les sympathies du milieu clérical, des Jeune-Canada, de L’Action catholique et du Devoir. Les membres influents de l’Union des cultivateurs catholiques (UCC) et de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), traditionnellement associés aux conservateurs en matière politique, ne restent pas indifférents non plus30. Et si, au départ, Philippe Hamel décide de ne pas se rallier au mouvement, il changera d’avis en avril 193531.

Peu de vieux libéraux se joignent à la cause de ces jeunes contestataires32. En revanche, l’appui des conseillers législatifs Ouellet et Thériault est majeur, puisqu’il implique que le programme de l’ALN trouvera écho dans les débats du Conseil législatif durant la session de 1935. Un autre appui de taille provient d’Édouard Lacroix, député libéral de Beauce à la Chambre des communes. Ce dernier est respecté dans sa circonscription et, par surcroît, il désapprouve entièrement les politiques de Taschereau. Lacroix invite donc les membres de l’ALN a venir parler de leur programme dans une assemblée à Saint-Georges de Beauce, le 12 août 193433. Plus de 6 000 personnes se déplacent pour entendre Paul Gouin et ses sympathisants.

S’ensuivent plusieurs assemblées en province et de nombreuses causeries à la radio. L’ALN remporte un franc succès. On en veut pour preuve les commentaires que font les députés sur le parquet de l’Assemblée législative en 1935.

Pierre Bertrand, député conservateur de Saint-Sauveur, fait d’abord référence au fait qu’il y a « des libéraux qui sont fatigués du régime, et [qui] veulent fonder un nouveau parti ». (16 janvier) Le député libéral d’Iberville, Lucien Lamoureux, dit ensuite ne pas s’occuper « du nouveau Parti libéral », bien qu’il prône lui-même davantage de mesures sociales. (23 janvier) Hortensius Béïque, député conservateur de Chambly, compare le Parti libéral et l’ALN : « Actuellement, dans Québec, il y a un parti libéral qui passe pour être exclusivement et sauvagement familial. Par contre, un Parti libéral se proclame avant tout, envers et contre tous, national. » (12  février) Aimé Guertin, l’un des « trois mousquetaires », en rajoute : « N’a-t-on pas vu un Paul Gouin, fils d’un ancien premier ministre libéral, las de l’inertie du gouvernement, faire le geste de rompre avec son parti et réussir à lancer un nouveau mouvement politique. » (12  février)

Quant au premier ministre Taschereau, il n’en fait pas de cas particulier, convaincu qu’il est que les tiers partis ne vont jamais bien loin. Son expérience politique lui dicte que tout finira par rentrer dans l’ordre, que les libéraux dissidents rentreront dans le rang le temps venu. Bref, Taschereau ne se fait pas de bile, comme en témoigne cet extrait :

M. Duplessis (Trois-Rivières): Le premier ministre parle d’accord chez les libéraux et de chicane chez nous, lui qui a été dénoncé par le fils de l’ancien premier ministre libéral de cette province, M. Gouin; dénoncé par un ancien ministre, M. Lapointe; dénoncé par deux anciens collègues maintenant conseillers législatifs; dénoncé par des libéraux les plus ardents. Il devrait être le dernier à parler de chicanes chez ses adversaires.

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): Le chef de l’opposition parle de ceux qui ne s’entendent pas. Et de votre côté? Sherbrooke? Sherbrooke et Houde et les trois messieurs qui sont là? Et Ottawa? Je ne vous souhaite qu’une chose, c’est d’être aussi unis que nous le sommes dans la famille libérale; je vous souhaite dans la famille tory, qu’on soit aussi heureux, aussi unis, aussi loyal que chez nous.

M. Sauvé (Deux-Montagnes): Vous ne dites pas ça sans rire, dites? Vous n’en êtes pas capable?

L’honorable M. Taschereau (Montmorency) rit. (Rires dans les galeries)

M. Sauvé (Deux-Montagnes): Vous voyez bien, il rit!

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): La famille libérale s’entend bien. Il y a eu quelques défections. On a parlé du fils d’un ancien premier ministre. Si M. Paul Gouin croit devoir renier ses propres amis, se séparer du Parti libéral pour s’unir à mon honorable ami, et la chose se fait, mon honorable ami le sait, si M. Gouin croit devoir nous quitter, ça n’est pas une défection, c’est un abandon. Le Parti libéral le regrette, car s’il y a un beau nom intimement lié à l’histoire du Parti libéral, un nom porté par un des auteurs, un des continuateurs de l’œuvre du Parti libéral, c’est bien celui de M. Gouin. M. Gouin a cru devoir renier le parti de son père. Il a cru devoir renier ses amis libéraux pour aller dans une autre voie. Ce n’est pas nous qui le laissons, c’est lui qui nous laisse pour tomber dans les bras de mon bon ami. Il est tombé dans les bras du Parti conservateur. Je lui souhaite du succès là où il est tombé. (16 mai)

 

Maurice Duplessis se défend bien d’avoir formé une alliance avec l’ALN, bien qu’il dise estimer les qualités de Gouin, « malgré les divergences d’opinions qui nous séparent ». Taschereau lui rappelle pourtant que des journaux rapportent que Gouin avait demandé à ses membres de ne s’attaquer ni à Bennett ni à Duplessis.

Officiellement, parmi la cohorte des députés libéraux de l’Assemblée législative, aucun n’a rompu les liens avec leur parti. Sauf qu’Oscar Drouin, député de Québec-Est, fait montre de dissidence, plus encore qu’au cours des sessions précédentes. Dès son premier discours de la session, il met carte sur table :

M. l’Orateur, plus que jamais nous réalisons que nous, législateurs, nous sommes les continuateurs d’une lignée historique. Nous sommes membres d’un aréopage dont les membres se renouvellent sans cesse, qui ne doit jamais s’éteindre comme la lampe du sanctuaire, à qui a été confiée la mission d’assurer à la population les instruments d’une vie heureuse et féconde : mission donnée tout au début de notre régime représentatif, en 1792, et continuée depuis aux corps constitués pour l’administration du pays. […]

J’entends rester libéral. Personne ne peut m’en empêcher. Le libéralisme n’est pas une question de faits ni de personnes mais un ensemble de doctrines philosophiques, sociales, économiques, nécessaires. Je serai libéral, toujours! Mais un libéral doré, jamais! Un libéral contre les trusts, toujours! Un libéral pour les trusts, jamais! Libéral-tory, jamais! Je suis libéral contre la dictature économique, toujours! On devra m’accepter comme cela, pas autrement. À la prochaine élection, je me présenterai comme cela, avec mon programme de réformes. […]

Le libéralisme est pour moi la grande formule, la seule formule politique qui convienne au monde moderne. Aujourd’hui, cependant, il y a dans tous les pays un fort courant social dont il faut que les libéraux tiennent compte et qui s’accorde merveilleusement avec les principes qui sont à la base de leur doctrine. Le libéralisme devra devenir de plus en plus social ou il sera révolutionnaire. (15 janvier)

 

Mais les rumeurs de défection vont bon train. L’ALN invite les libéraux mécontents à les rejoindre. Au point que les professions de foi libérales sont chose courante durant la deuxième moitié de la session, surtout après que le journal montréalais, le Star, eut annoncé le départ de quelques ministériels :

  • Joseph-Achille Francoeur, député libéral de Montréal-Dorion : « Je n’ai aucune intention de quitter les rangs et il me fait plaisir d’affirmer publiquement ma confiance envers le chef du gouvernement actuel, le gouvernement et le Parti libéral de cette province. Non seulement je suis libéral, mais je déclare que je ferai la lutte aux côtés de mon chef, l’honorable M. Taschereau. » (1er mars)

  • Joseph Samson, député libéral de Québec-Centre : « Je suis libéral depuis 55 ans et je le resterai tant qu’il y aura un Parti libéral. J’ai exprimé parfois des idées qui m’ont valu des reproches. Des chefs libéraux m’ont même traité de fou, mais je serai libéral tant que mon parti continuera à servir la province  […]. » (1er mars)

  • Oscar Drouin, député libéral de Québec-Est : « Depuis le début de la session, j’ai pris certaines attitudes indépendantes, mais je reste fidèle au Parti libéral et attaché aux principes du libéralisme. » (1er mars)

  • Télesphore-Damien Bouchard, président de l’Assemblée législative et député libéral de Saint-Hyacinthe34 : « Vingt fois on m’a demandé de prendre la direction de groupements politiques nouveaux qui étaient prêts à se lancer à l’attaque du gouvernement actuel; vingt fois j’ai refusé parce que je prétendais, comme je prétends encore, que le salut d’une nation ne se trouve pas dans le remplacement des hommes, mais dans le changement des idées et des principes d’administration.

    Quoique d’une nature absolument indépendante et réfractaire à un joug de domination quelconque, je suis un libéral de la vieille école des Laurier et des Mercier, croyant que notre parti, dont le principe fondamental est le relèvement des classes populaires, est assez grand pour contenir des hommes d’opinions différentes sur des problèmes particuliers, se réservant le droit d’essayer de faire triompher, même ouvertement, leur credo politique contre leurs chefs, pourvu qu’ils restent loyaux à ces chefs et surtout à ce grand principe fondamental. (25 avril )

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les idées prônées par l’ALN font leur chemin à l’Assemblée législative même si aucun représentant de cette formation n’y siège encore.

 

Le discours du trône

Le 8 janvier, le nouveau lieutenant-gouverneur Ésioff-Léon Patenaude prononce le discours inaugural35. Il parle des événements qui ont marqué l’année : la crise, la lente reprise économique, le congrès de la colonisation et la commission sur l’électricité. Patenaude enchaîne en faisant un bref bilan financier dans lequel il annonce la création de nouvelles taxes :

Les revenus de la province ont diminué d’au-delà de $10,000,000; et, cependant, les besoins n’ont cessé d’augmenter, surtout à cause du chômage et des misères qu’il entraîne. Ce serait détruire le crédit et la vie économique de la province que d’essayer de faire face aux nécessités actuelles par des emprunts et d’en grever l’avenir. Il faudra donc prévoir de nouvelles sources de revenus, surtout pour l’assistance publique qui obère lourdement le budget provincial. Je crois pouvoir compter sur le patriotisme et l’esprit public de notre population pour accepter un léger fardeau additionnel qui est cependant absolument nécessaire.

Il passe ensuite au programme législatif :

La colonisation, le retour à la terre et le soin de garder attachés au sol les fils des cultivateurs constituent le grand problème de l’heure. Le gouvernement vous demandera de voter $10,000,000 pour ces fins, et d’approuver un plan de politique colonisatrice vigoureuse. [...]

Enfin, le rapport de la commission d’enquête sur l’électricité suggérera probablement certaines réformes auxquelles il faudra donner suite.

 

Pour terminer, le lieutenant-gouverneur rappelle aux parlementaires que l’année 1935 marque le 25e anniversaire de l’accession du roi George V au trône. Le jubilé sera souligné dans tous les pays du Commonwealth.

L’adresse en réponse au discours du trône est proposée par Alexandre Gaudet, député libéral de Nicolet. Il trouve les mots justes pour qualifier ce que sera, en grande partie, la session parlementaire de 1935 : « cette session, […] portera dans l’histoire, j’en ai la conviction, le nom de session de la colonisation […]. » Pour sa part, Jules Dorion, directeur de L’Action catholique, écrit que le temps des illusions est fini et que le travail des parlementaires « devra être ardu » pour mener à terme le train de mesures annoncé :

La confiance renaît, le monde se relève, et c’est vrai. Mais il est vrai aussi qu’il est toujours onéreux et souvent difficile de réédifier après un désastre. Quand le chômage a atteint l’acuité d’aujourd’hui; quand surtout il dure depuis aussi longtemps, personne ne peut nier l’étendue des dégâts à réparer. […]

Plus que jamais les contribuables doivent se convaincre que les règlements et la législation ne sauraient seuls suffire à tout, et que chacun a sa part de sacrifice à faire pour contribuer au bien commun. […]

Prions pour que nos législateurs travaillent avec sincérité et désintéressement; prions aussi pour que les administrés détournent les yeux des petits intérêts particuliers pour s’élever jusqu’à l’intérêt, qui est en définitive l’intérêt de chacun36.

 

Jusqu’au 17 janvier, date de l’adoption de l’adresse, les députés campent leur position respective sur les divers sujets d’actualité : le congrès sur la colonisation, la « commission Lapointe », les trusts, l’extension des contrats collectifs de travail, la crise, le chômage, les secours directs, la dette des municipalités, la jeunesse, le conseil économique, les assurances-chômages, les pensions de vieillesse, les directorats du premier ministre, l’ALN, etc.

Le ton est acrimonieux. L’heure est au règlement de comptes. « M Duplessis attaque et M. Taschereau défend le régime », résume Le Devoir37. « C’est une déclaration de guerre véritable que l’on s’est faite de part et d’autre », complète L’Action catholique38. Bref, selon La Patrie, on inaugure une session mouvementée avec, d’un côté, « un jeune politicien montant à l’assaut » et, de l’autre, « un chef de parti, sur la brèche depuis 15 ans, déployant une ardeur étonnante en défendant la forteresse qu’il commande et qui a paru inexpugnable »39.

 

Les finances publiques

Le 7 février, le trésorier Ralph Frederik Stockwell prononce le discours sur le budget. Il passe en revue la situation économique pancanadienne pour en tirer un constat : « Le cultivateur est la clef de voûte de l’économie canadienne. » Il parle de la reprise des activités économiques, sans oublier qu’il reste encore un nombre élevé de sans-travail. Il se réjouit au moins qu’il n’y ait pas eu de grèves ou de lock-out notoires durant la dernière année.

Les revenus de la province sont équivalents à ceux du dernier exercice financier, c’est-à-dire bien en deçà des prévisions. Pour l’année fiscale 1933-1934, il dévoile des revenus de 28,2 millions de dollars contre des dépenses de 33,8 millions de dollars, ce qui correspond à un déficit de plus de 5,5 millions de dollars.

Les estimés budgétaires pour 1935-1936 sont de l’ordre de 33,5 millions de dollars pour les recettes et de 35,8 millions de dollars pour les dépenses. Le déficit prévu est de plus de 2,2 millions de dollars. Pour l’année courante, le gouvernement entend consacrer 18 % de son budget pour éponger les intérêts de la dette publique et 9 % pour constituer un fonds d’amortissement. En haut du pavé également, il y a la Voirie et les Mines qui ont droit à une part de 15,1 % du budget. En ordre décroissant viennent ensuite l’Agriculture, le Secrétaire de la province, l’Instruction publique, le Gouvernement civil, l’Administration de la justice et les Travaux publics, Chasse et Pêcheries qui, respectivement, se partagent des montants correspondant à 7 % de l’assiette fiscale en moyenne. Précisons toutefois que les 10 millions de dollars alloués à la colonisation ne sont pas comptabilisés dans cet énoncé.

Pour une deuxième année consécutive, Martin Beattie Fisher, député de Huntington, est le critique conservateur en matière de finances; Fisher sera d’ailleurs trésorier dans le premier gouvernement Duplessis, entre 1936 et 1939. Dans son discours, il s’inquiète de l’augmentation de la dette et dénonce le fait que la somme annuelle payée en service d’intérêts sur la dette a plus que doublé depuis l’entrée en fonction du trésorier en 1932.

Sur une note positive, Hortensius Béïque, député conservateur de Chambly, est heureux de constater que le gouvernement ait décidé, après 14 années, dit-il, de « rendre ses comptes à la Législature, conformément à la loi, non d’après les recettes et les déboursés, mais d’après les revenus et des dépenses ». (12 février) Le même jour, Charles Allan Smart, député conservateur de Westmount, présente, sans succès, une motion de blâme à l’encontre du gouvernement, réclamant plus d’argent pour l’agriculture et davantage de lois sociales pour la classe ouvrière.

Le débat sur le budget se prolonge jusqu’au 19 février.

 

Les faits marquants de la session

Taschereau et Duplessis se livrent une lutte ardente sur le parquet de la Chambre. À de multiples reprises, le chef de l’opposition accuse le premier ministre de faire de la politique préélectorale; Taschereau se défend en attaquant les politiques conservatrices du premier ministre canadien en matière de chômage. Les parlementaires savent qu’il s’agit de la dernière réunion du Parlement avant le déclenchement des élections générales, tant à Québec qu’à Ottawa. Ils veulent montrer ce qu’ils ont dans le ventre.

Cette session est, pour l’époque, la plus longue des annales parlementaires depuis la Confédération. L’opposition officielle étudie la majeure partie des projets de loi ainsi que les crédits des départements dans les moindres détails; elle montre la même vigueur jusqu’à la dernière minute de la session. Les députés siègent donc du 10 janvier au 18 mai 1935, réparti en 78 séances de travaux. Un total de 153 bills sont présentés en premier lieu à l’Assemblée législative et trois au Conseil législatif. Sur ce nombre, 179 seront sanctionnés par le lieutenant-gouverneur.

 

Le plan Vautrin

Le 8 août 1934, c’est en ces termes que le premier ministre annonce la tenue d’un congrès à Québec sur la colonisation :

La colonisation est certes l’œuvre essentielle à notre prospérité nationale. Nous avons décidé, à la prochaine session provinciale, de demander à la Législature de voter un emprunt d’au moins 10 000 000 $ tout entier destiné à la colonisation. Nous voulons grouper nos colons, faire des échanges de terrain avec les compagnies forestières, afin d’ouvrir aux fils du sol des régions qui leur étaient fermées, puis leur donner de plus grandes facilités d’établissement. À cet effet, nous convoquerons cet automne, à Québec, un grand congrès de colonisation auquel nous inviterons nos évêques, nos missionnaires-colonisateurs et les apôtres du mouvement, pour les consulter et recevoir leurs avis sur la manière la plus utile de donner de l’ampleur à cette politique et d’obtenir les meilleurs résultats. Mais à la colonisation sur des terres nouvelles se rattachent intimement le retour à la terre et l’établissement des fils de cultivateurs dans les vieilles paroisses. Ceux-ci devront avoir leur large part des 10 000 000 $. Il y a beaucoup de terres libres dans la province; nous voulons y placer les jeunes gens des vieilles paroisses que ces terres pourront faire vivre.

 

Les 17 et 18 octobre, au Café du Parlement, 300 congressistes discutent de colonisation, sous la présidence d’Irénée Vautrin, le nouveau ministre de la Colonisation. Treize sujets sont à l’étude, passant des besoins des colons, aux principes du retour à la terre, à la classification des sols40. Le 24 octobre, preuve de la bonne volonté du gouvernement, un arrêté ministériel ouvre à tous les cultivateurs la subvention destinée à l’établissement de leurs fils sur une terre. Depuis deux ans, cette subvention était limitée à 20 jeunes par comté.

En Chambre, le 27 février 1935, le ministre Vautrin présente les résolutions relatives au bill 44 pour promouvoir la colonisation et le retour à la terre. Dans un long discours, il montre que la lutte au chômage passe par l’agriculture. Il s’agit de permettre aux chômeurs de recommencer une vie nouvelle sur un lot de colonisation, à une époque, faut-il le rappeler, où il se faisait encore beaucoup d’agriculture de subsistance41. Le ministre parle simplement de « prospérité relative » pour « assurer aux travailleurs de bonne volonté le pain de chaque jour ».

Après avoir rappelé que le plan Gordon n’avait pas donné les résultats escomptés et qu’en plus, en ce qui a trait à la présente mesure, le fédéral n’offrait que « les services consultatifs de ses techniciens », Vautrin explique son plan de colonisation :

Le plan fédéral [plan Gordon] n’a pas donné les résultats qu’on en espérait, les municipalités se trouvant pour la plupart incapables de contribuer. De là, nécessité d’un nouveau plan qui sera défrayé totalement par la province. Nous procéderons par groupes de cinquante à la fois. Les chefs de famille ou célibataires se rendront sur les lieux à leurs frais ou aux frais d’une société de colonisation.

Ils formeront une colonie et bâtiront d’abord quatre maisonnettes qui serviront plus tard à quatre nouveaux colons. Ils vivront en commun. Les chevaux et le matériel appartiendront au gouvernement. Les 50 défricheurs gagneront $1.60 par jour à construire les chemins. On retiendra environ 40 sous par jour pour la pension, $1 pour les frais de déplacement de la famille et du ménage, et la balance lui sera remise pour l’achat d’outils et de vêtements.

Au bout de deux mois, le colon, maintenant seul sur son lot, pourra faire venir sa famille. Il touchera une prime de $100 pour la construction de la maison, laquelle sera bâtie sur un plan identique. Il recevra aussi une prime d’établissement de $15 de l’acre jusqu’à concurrence de $75, une prime d’ensemencement et la prime additionnelle du colon nécessiteux variant de $50 à $100 pour les pères de famille, et de $30 pour les célibataires. La seconde année, il aura les revenus des primes ordinaires, de la vente du bois, des travaux de chemins, et les graines de semence lui seront distribuées gratuitement, et la prime additionnelle s’il était jugé nécessiteux.

Les chemins et les maisons sont bâtis aux frais de l’État. Le colon s’installe immédiatement avec sa famille sur le lot choisi. Il se met à défricher. Il a droit à la prime spéciale d’établissement, à celle d’ensemencement et à la prime additionnelle, si c’est nécessaire. Les déplacements du colon et de sa famille sont aux frais d’une société de colonisation. Nous jugerons si cette expérience est concluante ou non.

 

Vautrin indique que le gouvernement entend relier les nouvelles régions de colonisation au reste de la province par des chemins, « afin que l’on puisse pratiquer le système de colonisation de "proche en proche" ». Drôle retour de l’histoire, l’intendant Jean Talon faisait les mêmes recommandations au ministre de la Marine en 166542. D’ailleurs, les ministériels ne manquent pas de comparer le plan Vautrin à l’œuvre de l’illustre Talon ou à celle du curé Labelle dans les pays d’en haut.

Dans les semaines qui suivent, les députés se prononcent sur le projet de loi. Aimé Guertin, député indépendant de Hull, juge que le bill « constitue l’effort le plus sérieux, le plus complet, que l’on ait tenté dans cette province pour l’œuvre magnifique de la colonisation ». (28 février) Le secrétaire de la province, Athanase David, parle de cette mesure comme étant vouée à « agrandir notre patrimoine national ». (28 février)

Les conservateurs, quant à eux, se prononcent contre le bill 44. Duplessis avait refusé de participer au congrès national de la colonisation à l’été 1934. Il s’agissait, selon lui, d’une manœuvre politique, « un congrès destiné à l’édification des voteurs ». (27 février) En Chambre, il parle de corruption électorale dans le département de la Colonisation et montre que le gouvernement est responsable du marasme dans le quel se trouve la colonisation :

Il y a neuf grands obstacles à la colonisation et dont le gouvernement est responsable. Le premier obstacle est dans le fait que la classification des lots n’est pas encore faite. Deuxième obstacle : pas de séparations entre les régions de colonisation et forestières. Troisième obstacle : diminution des primes quand rien dans la loi Vautrin n’indique qu’on remédiera à la situation. Quatrième obstacle : notre loi des terres et forêts qui favorise les marchands de bois au détriment de la colonisation. Cinquième obstacle : le gouvernement n’a pas de plan d’ensemble. Sixième obstacle : il y a des hypothèques de $483,000,000 sur les terres de la couronne. Septième obstacle : le gouvernement ne donne aucune garantie raisonnable qu’il ne fera pas de politique avec la colonisation, contre l’ingérence indue de la partisannerie dans la distribution des octrois. Huitième obstacle : empiétement du ministère de la Colonisation sur celui de l’Agriculture; les départements de l’Agriculture et de la Colonisation devraient être fondus ensemble, car il n’y a pas de colonisation sans agriculture. Le ministère de l’Agriculture lui-même se désintéresse d’une question aussi importante. Neuvième obstacle : réserves forestières qui ferment l’accès de la forêt colonisable au colon. (12 mars)

 

Pour l’opposition officielle, enfin, la somme allouée de 10 millions de dollars est insuffisante pour garantir le succès de la colonisation et du retour à la terre. Ils votent donc contre le projet de loi qui est sanctionné le 2 mai 1935.

Parallèlement, d’autres mesures sont présentées par le ministre Vautrin pour favoriser la colonisation : le bill 55 modifiant la loi des sociétés de colonisation; le bill 67 modifiant la loi George V, chapitre 41, pour promouvoir le retour à la terre; le bill 64 modifiant la loi des terres publiques propres à la culture relativement à la classification des terres publiques; le bill 69 de l’acquisition de certaines terres pour fins de colonisation; le bill 68 pour faciliter la vente du bois des colons; et le bill 63 pour augmenter, en faveur du colon, l’étendue du terrain sur lequel le concessionnaire forestier ne peut couper du bois sur un lot de colonisation.

Pour sa part, le ministre de l’Agriculture, Adélard Godbout, parraine le bill 22 relatif au crédit agricole, donnant au gouvernement le pouvoir d’abaisser à près de 3 % l’intérêt payé par les cultivateurs qui ont adhéré au programme de crédit agricole du fédéral.

 

Les suites de la commission Lapointe

Jamais peut-être une question purement provinciale n’a plus intensément ému l’opinion publique que celle de l’électricité en ces derniers temps. Depuis bientôt trois ans, du nord au sud, de l’est à l’ouest de notre province, dans les conversations journalières, on parle d’électricité. De très nombreuses et de très importantes assemblées sous le rapport de l’assistance ont été tenues dans la plupart de nos villes.

La grande presse a consacré une partie considérable de ses colonnes aux comptes rendus des activités de ceux qui ont défendu le pour et le contre du maintien de notre système actuel de régie de nos forces hydroélectriques. Les journaux d’opinions ont écrit, en page éditoriale, de nombreux et savants plaidoyers en faveur et contre la municipalisation de la vente de l’électricité et la nationalisation de sa production. Cette question de l’électricité dépasse donc par son ampleur les problèmes sur lesquels les partis de droite ou de gauche font leurs luttes coutumières. (Télesphore-Damien Bouchard, 25 avril 1935)

T.-D. Bouchard est un chaud partisan de la municipalisation de l’électricité. À titre de maire de la ville de Saint-Hyacinthe, celui-ci venait tout juste de faire acheter, par sa municipalité, des turbines au diesel pour fabriquer de l’électricité et concurrencer la compagnie locale d’électricité43.

De l’avis du député Oscar Drouin, si la population en général se sent à ce point concernée par cette question, c’est grâce à la « campagne brillante » menée par le président de l’Assemblée législative et député de Saint-Hyacinthe, T.-D. Bouchard, et par le dentiste de Québec, Philippe Hamel.

Pressé donc par l’opinion publique, Taschereau annonce la création de la « commission d’enquête sur l’électricité de la province de Québec » pour renseigner le gouvernement sur l’état de l’industrie hydroélectrique et pour guider, à l’avenir, ses politiques en la matière. Le 23 août 1934, Ernest Lapointe, Augustin Frigon et George C. McDonald sont nommés commissaires. Lapointe agit à titre de président de la commission. Il est bien au fait du débat, lui qui avait été avocat de la Ville de Québec lorsque celle-ci avait tenté de municipaliser l’électricité en 1933.

Le mandat des commissaires consiste à étudier, premièrement, les coûts et les avantages de la nationalisation ou de la municipalisation de l’électricité. Deuxièmement, ils doivent comparer les différents tarifs d’électricité en vigueur et s’enquérir de la possibilité de les réduire. Enfin, ils doivent proposer des moyens pour favoriser la diffusion de l’électricité dans les municipalités rurales.

Les audiences s’ouvrent à Montréal, le 5 novembre 1934. Pendant deux jours, T.-D. Bouchard prend la parole à titre de délégué de l’Union des municipalités, de délégué de la Ligue des consommateurs d’électricité et de délégué spécial de 26 municipalités qui produisent ou qui distribuent de l’électricité. Il plaide que l’électricité est devenue un « service d’utilité publique au même degré que les postes, l’aqueduc et les égouts » et déplore que la commission de l’électricité ne soit qu’une commission d’études et non pas une commission royale d’enquête44.

À Québec, le 13 novembre, la commission entend Philippe Hamel qui dépose un mémoire fracassant intitulé Le trust de l'électricité : agent de corruption et de domination, centre de la dictature économique. Sa déposition montre les avantages de la nationalisation et de la municipalisation, de même que la supériorité de la régie publique sur l’entreprise privée dans le domaine de l’électricité. Hamel provoque un mouvement de panique chez les actionnaires de compagnie d’électricité. Dans ses mémoires, T.-D. Bouchard raconte :

Les esprits s’échauffèrent à tel point qu’à la Bourse on craignit, un moment, une panique dans le cours des valeurs mobilières de l’électricité. Pour l’éviter, le premier ministre fit appel aux journaux afin d’engager les détenteurs d’obligations et d’actions des compagnies de pouvoir, de ne pas se départir de leurs placements; toutes les mesures nécessaires seraient prises par le gouvernement pour protéger leurs intérêts en même temps que celui des consommateurs. Ainsi la panique fut-elle évitée et l’enquête put-elle se poursuivre sans incident fâcheux45.

 

Taschereau calme les inquiétudes des détenteurs d’actions et d’obligations comme suit :

Les attaques actuelles contre nos compagnies de services publics ont eu le résultat prévu : leurs porteurs d’obligations et leurs actionnaires deviennent nerveux et veulent jeter leurs valeurs sur le marché. Par les temps difficiles que nous traversons, ce serait un désastre. Je reçois des appels de veuves, d’administrateurs de successions, de communautés religieuses, me demandant que faire, car ils ont placé dans ces compagnies des millions, parfois tous leur avoir, les économies de toute une vie de travail, l’avenir de leur famille. Je les prie de ne pas s’émouvoir. Si le résultat de l’enquête Lapointe est de rajuster les taux, cette commission, j’en suis sûr, mettra fin à une campagne qui ébranle, à tort ou à raison, la confiance du public, si nécessaire à toute entreprise financière.

Qu’on soit sûr également que le gouvernement verra à protéger les capitaux et l’épargne populaire. J’ai la ferme confiance que les dirigeants de la campagne actuelle n’ont nullement le désir de ruiner ni nos institutions ni notre population.

À tous je dis de prendre confiance et de ne pas prendre peur. Qu’on garde ses bonnes valeurs. Elles ne courent aucun danger46.

Selon l’historien Bernard Vigod, Taschereau « espérait naturellement que l’enquête viendrait soutenir sa vision des choses, et il ne lui répudiait pas d’attirer l’attention de Lapointe sur des articles ou des documents qui critiquaient la propriété publique47 ».

La commission se transporte ensuite de nouveau à Montréal, puis à Hull, à Rimouski et à Chicoutimi avant de revenir à Québec et à Montréal. L’enquête terminée le 15 décembre 1934, les commissaires doivent déposer leur rapport le 1er janvier 1935. Or, ce n’est que le 22 janvier que le premier ministre dépose sur le bureau de la Chambre le rapport unanime de la commission (Document de la session no 58).

C’est lorsque le bill 20 créant la Commission d’électricité de Québec est étudié, le 25 avril, que les parlementaires font un retour sur le contenu du fameux rapport. Le ministre des Terres et Forêts, Honoré Mercier fils, rappelle les principes qui ont orienté les politiques du régime libéral en matière d’électricité :

Dès les débuts de notre ère industrielle, l’énergie électrique est apparue comme l’un des premiers et indispensables facteurs de la prospérité et du progrès. L’aménagement de nos forces hydroélectriques remonte à 1912. Au début, l’aménagement présentait des problèmes très compliqués. Lorsqu’une compagnie privée faisait son installation, on entendait parler de la hardiesse de ces pionniers qui risquaient leurs capitaux dans de telles entreprises.

[…] Mais son rôle originaire d’auxiliaire, avec les nombreuses applications domestiques de l’électricité, s’est profondément modifié. De la vie industrielle, dont elle constituait en quelque sorte le rythme, les pulsations, l’utilisation de l’électricité s’est transportée dans notre vie économique et sociale, faisant ainsi surgir de nouveaux problèmes et des nouvelles théories.

[…] La production de l’énergie électrique s’est donc révélée, dès les débuts de notre ère industrielle, l’un des premiers et indispensables facteurs du succès et de la prospérité. Dans la province de Québec, elle a toujours été intimement liée, de par la nature même des ressources exploitées, aux progrès de nos industries. Le gouvernement a toujours été conscient de cette étroite corrélation entre l’exploitation des forces hydrauliques et celle des autres ressources naturelles.

C’est pourquoi, dans ce domaine comme dans les autres, il a cru devoir laisser s’exercer l’entreprise et l’initiative privée.

 

Au sujet de la nationalisation complète de l’hydroélectricité, Mercier souligne que les commissaires ont écarté cette possibilité. Quant à la municipalisation, dit-il, ils ont conseillé d’accorder ce droit à Québec et à Montréal, mais le ministre prend soin d’indiquer que toutes les autres municipalités avaient déjà ce droit, selon les statuts de la province.

Au dire de Mercier, le bill 20, qu’il parraine, s’inspire des conclusions du rapport qui, en conclusion, recommande la création d’une commission de contrôle sur le régime d’entreprise privée. Le projet de loi, en effet, institue la « Commission d’électricité de Québec », composée de trois membres, et dotée des pouvoirs nécessaires pour « rendre accessible au plus grand nombre possible de citoyens l’usage de l’énergie électrique, aux meilleures conditions compatibles avec l’efficacité du service, d’après un tarif raisonnable établi tant dans l’intérêt du consommateur que dans celui du bailleur de fonds ».

En comité plénier, le président de l’Assemblée législative reprend son siège à titre de député et participe ainsi aux débats. T.-D. Bouchard parle deux jours durant48. Il se dit déçu des conclusions du rapport de la commission. Selon lui, l’étatisation partielle, recommandée par l’Union des municipalités, est la vraie solution au problème. Par expérience, il aurait espéré un encouragement plus significatif à la municipalisation de l’électricité.

Politicien, T.-D. Bouchard sait qu’il faut parfois faire des compromis. En même temps qu’il critique les positions adoptées dans le rapport de la commission, il demeure convaincu que la nationalisation n’est pas possible dans l’immédiat. En date du 28 mars 1935, il écrit à Taschereau. Il lui demande une loi « qui forcerait les compagnies à arrêter leur spéculation incontrôlée sur les titres d’électricité » et demande des taux raisonnables pour tous les consommateurs. « Nous pouvons arriver à ces objectifs sans compromettre les droits légitimes des compagnies et immobiliser les fonds de la province », termine-t-il, en réclamant néanmoins des lois qui permettraient au gouvernement, « si les compagnies refusent d’accorder des taux raisonnables, de vendre nous-mêmes de l’énergie aux municipalités désireuses de la revendre au public à un prix équitable »49.

En dépit donc du ton qu’il adopte dans son discours, il appert que T.-D. Bouchard appuie les projets de loi sur l’électricité présentés par le gouvernement durant la session. C’est ce qu’il écrira dans ses mémoires :

Le rapport de la commission fut favorable à notre cause et les grandes compagnies se rendirent compte que la nationalisation avait fait un pas de géant dans notre province au cours des dernières années. […] Le premier résultat de l’enquête se traduisit par l’adoption, par le gouvernement, de trois lois que notre groupe de réformateurs recommandait depuis longtemps. L’une d’elles créait la Commission de l’électricité, chargée de réglementer la production et la vente de l’électricité; la seconde favorisait sa municipalisation et la troisième, l’électrification rurale. Ainsi, le gouvernement s’acheminait, petit à petit, vers la nationalisation partielle des pouvoirs d’eau, mesure que je trouvais indispensable pour mettre fin aux abus des monopoles50.

L’historien Robert Rumilly affirme même que c’est Bouchard qui inspire les « trois bills fondés sur les conclusions du rapport Lapointe51 ».

Oscar Drouin n’est pas de la même fibre que Bouchard. Plus pressé, le député libéral de Québec-Est continue d’élargir le fossé qui le sépare des ministériels. Amèrement déçu par le rapport Lapointe, il affirme que le bill 20 fait fi des recommandations les plus importantes de la commission d’études. En clair, il souhaite la nationalisation de l’électricité et annonce qu’il votera contre le projet de loi. Dans L’Action catholique, on publie qu’il est question d’une rupture définitive, « l’organisation libérale ayant décidé l’excommunication politique du député actuel de Québec-Est ». Ces rumeurs ne seront pas confirmées.

Le premier ministre n’intervient qu’à la séance du 13 mai. En résumé, il se prononce contre la nationalisation : « Une hydro dans toute la province de Québec est impossible, car il faudrait que la province s’endette de $500,000,000. »

En complément d’objet, Mercier présente le bill 241 relatif à l’exploitation des chutes et des rapides situés sur les cours d’eau du domaine public et à leur concession à l’avenir. La mesure vise à accorder à la Commission des eaux courantes les pouvoirs d’aménager et d’exploiter les chutes et les rapides non concédés et d’acquérir de gré à gré ou par voie d’expropriation tous les pouvoirs d’eau et les terrains qui lui sont nécessaires pour l’organisation de nouvelles industries électriques. Fait à noter, il ressort de la discussion qui s’ensuit entre Taschereau et Duplessis que ni l’un ni l’autre ne préconise l’achat des compagnies d’électricité.

Finalement le premier ministre lui-même parraine le bill 41 concernant la municipalisation de l’électricité, bill qui est étudié à toute vapeur à l’avant-dernière séance de la session52.

 

L’enquête Stevens

À Granby – lors de sa tournée du Québec durant l’été 1934 –, Duplessis répète que le premier ministre est l’ami des trusts et, dans la foulée de la commission fédérale Stevens sur l’écart des prix , l’accuse de protéger les chaînes américaines de magasins au détriment des petits détaillants canadiens-français.

Taschereau est piqué au vif. Dès son discours sur l’adresse, il dit avoir « quelques petits comptes à régler » avec le chef de l’opposition : « Il est allé à Granby. Évidemment, il y est allé avec sa loyauté, avec son honnêteté, connaissant bien le respect qu’il devait à ses auditeurs, selon ses méthodes ordinaires. Le premier reproche qu’il nous a fait est celui d’avoir diminué la taxe des magasins-chaîne. Tout ce que je puis dire pour l’expliquer, c’est qu’il ne savait pas de quoi il parlait. S’il l’avait su, il aurait dit autre chose. » (10 janvier) Duplessis lui répond qu’il prouvera ses assertions au cours de la session.

L’enquête Stevens, selon Aimé Guertin, député indépendant de Hull, est l’un des grands événements de l’année qui s’est écoulée. Le courage et l’activité du premier ministre du Canada, dit-il, « contrastent avec l’indifférence du gouvernement de Québec à l’égard de tout ce qui contribuerait à l’amélioration du sort des travailleurs ». (12 février) Athanase David, le secrétaire de la province, parle lui aussi des grandes chaînes étrangères de magasins et met le doigt sur un des aspects de la situation :

Autrefois, à Montréal, il y avait à presque tous les deux coins de rue deux hommes connus de tout le voisinage. C’était l’épicier du coin, c’était le boucher. On achetait viandes chez l’un, comestibles et légumes chez l’autre. Un jour, on a remplacé l’âme et le cœur de l’épicier et du boucher par des compagnies. Petit à petit, des coins de l’est de Montréal, sont partis les bouchers et les épiciers. Ils étaient, pour la plupart, propriétaires, au nombre de disons deux mille. Leur propriété valait, en moyenne, cinq mille dollars. Ces propriétaires payaient des taxes. […]

Les étrangers, connaissant sans doute notre défaut d’envie envers ceux qui font de l’argent chez nous et sachant, par expérience, que nous ne pratiquons pas le nationalisme que nous prêchons, sont venus s’établir à Montréal. Ils ont délogé les épiciers et les bouchers. Ils ont envoyé des millions dans leur pays, en plus des salaires payés à leurs gérants de luxe et aux faîtes des organisations. Leur ambition, leur âpreté au gain les ont conduits jusque dans nos campagnes et nos petites villes, faire la concurrence à nos concitoyens qui, depuis des années, non seulement gagnaient leur vie mais aidaient leurs compatriotes moins fortunés, en leur faisant du crédit. Petit à petit, se sont établis les « chain stores ». C’est un mal pour la province. (13 février)

 

Le 28 mars, dans une demande de documents, Duplessis veut savoir quelles ont été les réductions de taxes accordées par le gouvernement aux compagnies Dominion Stores Ltd et Stop and Shop Ltd. Lors de l’assemblée de Granby, poursuit-il, il avait affirmé que « le gouvernement avait été complice avant, pendant et après le fait, des iniquités de ces magasins, telles que dévoilées à l’enquête Stevens ». Il dit prouver ce qu’il avance par des arrêtés ministériels et d’autres informations provenant du département du Trésor.

Le premier ministre dément les propos du chef de l’opposition. Il va plus loin encore :

Le gouvernement n’entend protéger aucune compagnie, mais, pour ma part, je suis d’opinion que les magasins en série nuisent au commerce dans la province, que leur système de vente signifie la mort de l’épicerie du coin. Ils prennent la crème de la clientèle parce qu’ils ne vendent qu’au comptant, tandis que l’épicier du coin vend à l’ouvrier, à crédit, souvent pour des sommes considérables, mais doit attendre que l’ouvrier travaille pour être payé. Nous croyons que les magasins en série, comme les Dominion Stores, qui peuvent acheter en grandes quantités et ainsi réduire les prix, font une concurrence ruineuse au petit commerce. Leur disparition serait probablement une bonne chose.

Or, ce sont les informations révélées par Duplessis qui font la une des journaux. Le trésorier Ralph Frederik Stockwell confirme que « les journaux ont consacré beaucoup d’espace » aux déclarations du chef de l’opposition et, pour un juste retour des choses, « s’attend à ce qu’on en fasse autant pour sa déclaration ». (2 mai) À regret, il doit avouer qu’une information transmise par son département contenait « une erreur cléricale », ce qui a conduit Duplessis sur une fausse piste.

Duplessis marque des points. En même temps qu’il expose l’acuité de sa vigilance, il laisse entendre que les informations fournies à la Chambre ne sont pas toujours exactes.

 

L’industrie du bois

La crise dans l’industrie du bois affecte particulièrement l’économie québécoise. La concurrence entre les compagnies de papier entraîne les prix à la baisse – des prix trop bas pour stimuler la reprise du marché –, ce qui constitue le nœud du problème. Le premier ministre Taschereau intervient pour tenter de régulariser la situation. Des pourparlers entre le gouvernement et les compagnies s’engagent afin de fixer le prix du papier qui avait dégringolé jusqu’à 35 $ la tonne.

Par un « gentlemen agreement », les compagnies s’entendent pour vendre leur papier à 42,50 $ la tonne pour les six premiers mois de 1935 et à 45 $ pour le reste de l’année. Or, cet accord sur l’honneur ne sera pas respecté par les compagnies St. Lawrence Paper et par la McLaren. Taschereau est furieux : ces deux compagnies « nous ont fait manquer notre coup ». Il en rajoute : « Je l’ai dit et je le répète, je ne connais pas de groupes d’industriels aussi peu loyaux entre eux-mêmes que les manufacturiers de papier. » (10 mai)

Taschereau – qui a pourtant la réputation d’être aux services des grands industriels – punit les compagnies qui n’ont pas tenu parole. Son gouvernement présente le bill 32 pour assurer la protection des ressources forestières de la province. La mesure a pour but de permettre au ministre des Terres et Forêts ou à ses officiers d’autoriser la coupe sur les terres de la couronne, selon les taux et les conditions établis par le gouvernement. Le gouvernement pourra donc imposer un droit de coupe additionnel aux détenteurs de permis qui n’observeront pas la nouvelle réglementation, concernant en outre « le dépôt des contrats de vente de toute compagnie, la quantité de bois que les détenteurs peuvent couper en une année et les conditions de travail des ouvrier forestiers53 ». Autre conséquence, les deux compagnies visées par cette loi ne pourront plus jouir des réductions qui avaient été accordées sur les droits de coupe aux autres compagnies.

Le chef de l’opposition fait dévier le débat. Tablant sur le fait que la crise du papier provient justement de la surproduction, il cherche à démontrer que, de 1923 à 1927, le gouvernement a imposé des conditions aux papetières qui les poussaient à produire des milliers de tonnes de papier par jour.

 

Femmes et société

L’émission Fémina, écrite par Jovette Bernier et animée à ses débuts par la suffragette Thérèse Casgrain, débute en 1935 sur les ondes radiophoniques. Des comédiens interprètent des scénarios traitant de la vie politique et sociale, tandis que des invités discutent, entre autres choses, des progrès accomplis par les femmes54. Les mentalités changent. Sauf qu’à l’Assemblée législative une poignée de députés seulement sont au diapason avec le mouvement féministe. Comme l’écrivait Jovette Bernier dans son roman La chair décevante, publié en 1931 : « La justice, ici-bas, n'a qu'un défaut, elle est tardive55. »

Depuis la première session de la 18e Législature, Joseph-Achille Francoeur, député libéral de Montréal-Dorion, cherche à « combattre l’envahissement progressif du travail féminin ». En 1935, il récidive en présentant le bill 172 concernant le travail des femmes et des filles. Dans les industries et les commerces, il veut « que les patrons ne donnent la préférence qu’aux femmes ou filles qui auront prouvé leur nécessité de travailler. Que ces femmes, poursuit-il, aient des certificats signés par le curé, le maire, ou un échevin attestant qu’elles sont obligées de travailler ». (22 janvier) Il appuie sa requête sur une motion adoptée unanimement à la session précédente, motion déplorant l’envahissement du travail féminin qui « avait pour résultat d’augmenter le chômage » et de nuire aux jeunes hommes qui se cherchaient de l’emploi.

Athanase David, député de Terrebonne, croit que cette mesure aurait pour conséquence d’attenter à la liberté de travail. Peter Bercovitch, député de Montréal-Saint-Louis, dit que si les parlementaires adoptent ce projet de loi, « nous changeons le chômage de sexe ». Les 23 janvier, Charles Arcand, le ministre du Travail, intervient. Il n’appuie pas le bill 172. Il profite de la tribune qui lui est offerte pour parler du « mouvement d’émancipation féminine entrepris dans tous les pays « :

Les progrès de la machinerie, au cours de la dernière moitié de ce siècle, sont une des causes majeures de l’embauche des femmes, puis la guerre a développé largement le travail féminin, non seulement par l’absence des hommes engagés sur les champs de bataille, mais par la conscription du travail féminin dans les usines et les divers domaines de la production.

Une autre cause de l’extension du travail féminin et une cause sur laquelle il faut insister, c’est l’insuffisance du salaire que l’on paie aux hommes, aux hommes mariés particulièrement, dans certaines maisons. Le salaire gagné par le chef de la famille étant insuffisant, les filles étaient obligées d’aller travailler pour constituer un budget familial suffisant à sa subsistance. Puis, nous constatons aussi que l’esprit d’indépendance se développe chez la femme, qu’elle réclame le droit à la vie indépendante, plus large et plus libre. L’influence des mœurs américaines chez nous a été pour beaucoup sur le monde du travail au Canada, et spécialement en ce qui regarde le développement du travail féminin.

 

Taschereau complète ainsi :

Pour ma part, je crois que la femme a droit de penser à demain, qu’elle a le droit d’assurer son avenir, qu’elle a le droit d’apprendre un métier ou une profession qui lui permettra de se tirer d’affaires si son père vient à disparaître, qui lui permettra de faire instruire ses petits frères ou ses petites sœurs, d’aider leurs parents dans leur vieil âge. Je ne vois pas de quel droit nous refuserions à la femme la liberté de travailler, de marcher la tête haute dans la société, de gagner sa vie.

Les propos du premier ministre sont applaudis par la droite. Le bill est rejeté. Pourtant, sur la question du suffrage féminin, la majorité des parlementaires restent attachés à des valeurs plus conservatrices.

Le bill 181 modifiant la loi électorale de Québec relativement au droit de vote des femmes et à leur éligibilité est parrainé par Edgar Rochette, député libéral de Charlevoix-Saguenay. Le débat sur la question se déroule en date du 20 mars. Ce jour-là, un groupe de femmes assistent à la séance depuis les tribunes du public. Provoquant rires et applaudissements, le président T.-D. Bouchard ouvre la séance ainsi : « À l’ordre Mesdames! Que les portes soient ouvertes! », la formule consacrée étant plutôt : « À l’ordre Messieurs! Que les portes soient ouvertes! »

Rochette réclame l’adoption de cette loi pour les raisons suivantes :

  1. Parce que la femme a des intérêts personnels et spéciaux à défendre, et qu’en toute justice nous ne pouvons lui refuser ce qui est accordé aux autres citoyens de cette province;
  2. Parce qu’elle rendra alors plus de services à la société, et que nous n’avons plus le droit de repousser cette collaboration;
  3. Parce que l’exercice des droits politiques sera utile non seulement pour la femme elle-même, mais aussi pour nous tous;
  4. Enfin, et c’est là, il me semble, un argument péremptoire, parce que la justice, la logique et les principes fondamentaux du régime démocratique qui est le nôtre, l’exigent.

 

« Fini le temps où la femme devait accepter le rôle extrêmement effacé de nos arrières-grands-mères. » Il boucle ainsi son plaidoyer. Peine perdue. La deuxième lecture est renvoyée à six mois, ce qui pour effet de tuer le bill.

 

Le conseil économique

La création d’un conseil économique faisait partie des réclamations du Programme de restauration sociale, dès 1933 : « Il appartient à l’État d’imprimer une direction d’ensemble à l’économie nationale et, à cet effet, d’instituer un conseil économique national, expression de l’organisation corporative, qui permettra aux pouvoirs publics d’agir en liaison étroite avec les représentants qualifiés et compétents de toutes les branches de la production56. » Les signataires du Programme de restauration sociale no 2 détaillent ensuite sa mise en application :

Création d’un conseil économique provincial composé d’un comité directeur et d’autant de sous-comités qu’il y a de branches importantes de la vie économique et sociale. À ce conseil siégeront des spécialistes nommés par l’État, mais désignés par les divers groupements professionnels et sociaux. Le conseil aura pour mission d’élaborer une politique économique et sociale et d’apporter aux gouvernants le concours de ses études et de sa compétence. En outre, le conseil collaborerait à la nomination des sous-ministres et des fonctionnaires supérieurs de l’État57.

 

Le corporatisme est un sujet en vogue. À la base, le corporatisme est la réponse véhiculée par l’École sociale populaire pour écarter le fascisme et le socialisme. Esdras Minville, professeur à l’École des hautes études commerciales, est, à l’époque, le maître à penser de l’organisation corporative au Canada58.

Le corporatisme est un instrument voué à la solidarité, à l’ordre et à l’unité. Ce dispositif social cherche à concilier les intérêts capitalistes et la morale chrétienne, les intérêts des employeurs et ceux des employés, les intérêts des patrons et ceux des syndicats, les intérêts privés et ceux d’ordre public. En même temps qu’il prône les vertus de l’égalitarisme, c’est-à-dire la fin de la lutte des classes, le mouvement corporatiste est aussi au service des associations professionnelles, en continuité avec le syndicalisme. La corporation implique enfin une coalition de toutes les forces sociales et nationales contre certaines puissances financières (les trusts)59.

Un conseil économique aurait donc pour fins de donner une direction à la politique économique et sociale provinciale. C’est ce que promeuvent l’ALN de même que le Parti conservateur en 1934-1935. Ils entendent transformer le Conseil législatif en un conseil économique. Durant la session parlementaire de 1935, Oscar Drouin, député libéral de Québec-Est, parle aussi de la réforme de la Chambre haute :

Voici ce que je propose pour la réforme du Conseil législatif: les conseillers législatifs ne devraient pas être choisis par le gouvernement. Ils devraient être nommés pour une période définie et sur une base corporative. Nous n’avons pas assez de compétences au Conseil législatif.

Tout un groupe qui milite sous l’égide de l’Action libérale ne veut plus que les conseillers soient élus par le gouvernement. Ils demandent que ce soient les représentants des corporations qui les choisissent. Il faudrait, en effet, donner un cadre corporatif au Conseil, le réformer sur une base corporative et parmi les compétences.

[…] Cette réforme devrait être faite sur une base corporative : les universités y seraient représentées, comme en Angleterre; le clergé, s’il le désire, les organisations ouvrières, les organisations agricoles, comme l’Union catholique des cultivateurs, les chambres de commerce, les associations professionnelles, etc. Je n’y ai jamais vu siéger un ouvrier. Les unions de cultivateurs devraient aussi avoir leurs représentants. Les cultivateurs sont trop rares au Conseil législatif. De la sorte, nous aurions un conseil représentatif. On aurait ainsi chez nous un véritable conseil économique.

Les représentants seraient choisis par le corps dont ils font partie et seraient de plus nommés par le gouvernement. Un tel conseil pourrait faire des lois, lois qui seraient ensuite adoptées par la Chambre des députés. […] Évidemment, l’institution d’un conseil économique n’est pas de la pure démocratie; disons que c’est de la démocratie améliorée. Il y aurait cet avantage que l’on aurait au Conseil un groupe d’hommes compétents choisis par leurs collègues des différentes professions et que les intérêts de tous seraient sains et saufs, ce qui est, à mon sens, de l’excellente démocratie. (15 janvier)

 

Au moment de voter l’adresse en réponse au discours du trône, les conservateurs proposent, pour leur part, un amendement, lequel demande au gouvernement d’instituer, « sans plus de retard, un conseil consultatif, impartial, représentant toutes les classes de la société et chargé d’orienter la politique provinciale vers la restauration économique de notre province ». (17 janvier)

Le député conservateur d’Yamaska, Antonio Élie, avait déjà proposé, à la session précédente, une motion en faveur de l’établissement d’un conseil économique. Il récidive encore. Au moment de passer à l’étude détaillée des crédits, il présente un amendement : « Cette Chambre est prête à voter à Sa Majesté les subsides nécessaires, mais elle recommande au gouvernement d'établir, sans plus de délais, un conseil consultatif, indépendant et impartial, représentant raisonnablement et équitablement toutes les classes de la société et chargé d'orienter la politique provinciale vers la restauration économique de notre province. » (2 mai) La motion est battue par la majorité ministérielle.

Drouin revient à la charge. À la séance du 16 mai, il demande que la constitution du Québec soit amendée pour permettre la modification du Conseil législatif. Selon les termes de sa motion, « les conseillers législatifs, à l’avenir, ne devraient plus être nommés à vie et par le gouvernement, mais pour une certaine période seulement et sur une base de représentation corporative, de matière à permettre à toutes les classes de la population de se choisir des représentants suivant leurs intérêts moraux, économiques et sociaux, et sans nuire aux droits présumés acquis ».

Taschereau, lui, est pour le statu quo. À son avis, le Conseil législatif est un modérateur et un régulateur. La Chambre haute, croit-il, est nécessaire « pour corriger la législation que la Chambre basse peut être trop empressée à voter ».

 

De choses et d’autres…

Deux legs de la Nouvelle-France préoccupent les parlementaires en 1935 : le régime seigneurial et les lois civiles françaises.

Les seigneuries ont été abolies en 1854, mais 60 000 personnes vivent toujours, en 1935, sur des terres où sont appliquées les rentes seigneuriales. Dans les faits, il reste encore 139 seigneuries au Québec. Laurent Barré, député indépendant de Rouville, demande au gouvernement de faire disparaître ces vestiges du passé. Taschereau lui promet une loi en ce sens. Pour « mettre le dernier clou au cercueil de cette pratique passée de mode », la Chambre adopte le bill 73 concernant le rachat, par certaines corporations municipales, des rentes constituées, en remplacement des droits seigneuriaux. Or, ce ne sera qu’en 1950 que la dernière seigneurie, la seigneurie de Mingan, disparaîtra; et, dans les années 1960, le fonds résiduel du rachat des rentes seigneuriales sera intégré à l’actif de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Le Code civil est un autre héritage du Régime français. De ce qui ressort des discussions entourant la loi des assurances (bill 43) et la motion d’Aimé Guertin, député indépendant de Hull, sur la loi fédérale des concordats, Ottawa ne respecterait pas toujours les droits de la province de légiférer seule en matière civile. « Nous avons besoin d’être [sur] nos gardes. Les lois françaises sont notre héritage le plus précieux, et il ne faut pas que nous perdions cet héritage morceau par morceau. Il nous faut les conserver », d’affirmer le premier ministre. (19 mars) Le député libéral Amédée Caron, des Îles-de-la-Madeleine, renchérit : « Le fédéral semble vouloir déchirer une à une les pages du Code civil de la province. » (27 mars)

Dans un autre registre, Oscar Drouin, qui brille par le nombre de ses interventions au cours de la session, parle des problèmes entourant la représentation dans les 90 circonscriptions de la province. Un problème récurrent. Il remarque que les comtés urbains ont une plus grande proportion d’électeurs que n’en comptent les comtés ruraux. « À première vue, il n’y a pas de raison pour qu’un député représente deux fois plus de votes qu’un autre », dit-il. (19 février)

Des changements s’opèrent au Conseil exécutif. Taschereau crée un nouveau ministère (bills 6, 243). Le département des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce est institué60. Ne manque plus qu’un ministre. C’est un secret de polichinelle, tous sont convaincus que Télesphore-Damien Bouchard, président de l’Assemblée législative et député de Saint-Hyacinthe, héritera bientôt de cette charge.

Pour finir, tel qu’annoncé dans le discours du trône, de nouvelles taxes sont instaurées. Sont ainsi modifiées la loi de la taxe sur les transferts de valeurs mobilières (bill 11) et la loi des droits sur les successions (bill 37). La Ville de Montréal demande aussi à la Législature la permission de créer une taxe de vente de 2 % sur son territoire et un impôt sur le revenu. (bills 100, 119)

 

Les bons mots…

Les parlementaires trouvent moyen de plaisanter un brin tous ensemble. Même la dissidence d’Oscar Drouin est objet de raillerie de la part du premier ministre. Le 4 mai, alors que Taschereau annonce la création du ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce, Duplessis lui demande pourquoi il ne le confierait pas au député de Québec-Est. « Son passé l’en rend digne... son passé! », répond Taschereau pour faire rire les parlementaires assemblés. Ou encore, lorsque Drouin demande la création d’un conseil économique, Taschereau lui répond par une boutade :

Le jour où l’on nommera mon honorable ami, le député de Québec-Est (M. Drouin), au Conseil – peut-être mon ami fera un jour partie du Conseil, je ne sais pas d’ailleurs quel parti le nommera (Rires) – je suis sûr qu’il mettra toute sa belle indépendance à servir la province. Il fera un bon conseiller. Il sera un ornement pour le Conseil. (16 mai)

 

Certaines répliques font sourire. Entre autres, celle où Hortensius Béïque, député conservateur de Chambly, est forcé de retirer ses paroles après avoir dit que « les routes sont croches comme le gouvernement ». Il accepte volontiers de se corriger. « Je vais dire que les routes ne sont pas croches comme le gouvernement. » (2 avril)

Enfin, Taschereau aime parfois se payer la tête de Duplessis, comme l’illustre ce passage tiré de la séance du 9 avril :

M. Duplessis (Trois-Rivières): […] Évidemment, les ministres ne s’entendent pas. Mais il paraît que c’est le ministre des Mines et de la Voirie qui va succéder au premier ministre.

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): Je croyais que ce serait vous!

(Rires en Chambre et dans les galeries)

 

Critique des sources

Par Christian Blais

Portrait de la Tribune de la presse en 1935

Alexis Gagnon, du Devoir, est président de la Tribune de la presse; Gérard Ouellet, de L’Action catholique, agit à titre de secrétaire-trésorier et Damase Potvin, de La Presse, comme secrétaire pour un septième mandat consécutif. Les autres courriéristes parlementaires connus sont Campbell Carroll, de la Canadian Press; Edmond Chassé, de L’Événement; Jack Dunn, du Quebec Chronicle Telegraph; Joseph-Amédée Gagnon, du Quotidien; René Garneau et Lucien Parizeau, du Canada; Marius Girard, de La Presse; Bruno Lafleur, de L’Événement; Jean-Charles Lefrançois, de La Patrie; Georges Léveillé, du Soleil; Albert Plouffe, du Nouvelliste; Henri St-Pierre, du Montreal Daily Star, et Abel Vineberg, de la Montreal Gazette61.

 

Les comptes rendus des débats62

S’il n’y a pas encore de journal officiel des débats, les députés de l’Assemblée législative savent pertinemment que leurs paroles parviennent tôt ou tard aux oreilles des électeurs. Comme le dit Athanase David, le secrétaire de la province, « c’est toujours avec un peu de crainte que j’accepte de parler dans cette Chambre. Je la considère comme un immense micro, qui porte nos paroles aux quatre coins de la province, et, par le fait même, leur donne une portée telle que le mot et la pensée doivent être mesurés. » (12 février)

La province « nous écoute », rétorque le premier ministre à Duplessis qui, plus populiste, ajoute parfois l’injure à l’insulte durant la session. Taschereau poursuit :

Les gens lisent les comptes rendus des débats parlementaires, et ils ne doivent pas être édifiés souvent. Ce n’est pas à l’heure où les choses vont plus ou moins bien que l’on peut ravaler l’autorité et lancer toutes sortes d’épithètes malsonnantes à la tête des ministres et des membres du gouvernement. Si nous voulons conserver notre autorité, et nous savons, dans les temps que nous traversons, combien il est nécessaire que nous la conservions, il nous faut faire notre possible, des deux côtés de la Chambre pour nous attirer le respect de la population. (12 avril)

 

Il ne faut pas comprendre par là que tous les mots que prononcent les parlementaires sont publiés dans les grands quotidiens. La presse étant partisane, elle met souvent les projecteurs sur les hommes politiques qui siègent « du bon côté ». Par exemple, durant la session de 1935, Duplessis fait souvent référence au Soleil ou à L’Événement qui font « tous les jours des comptes rendus éloquents et enthousiastes des discours » des ministériels. (26 avril) Mais, preuve qu’il est néanmoins possible de trouver des comptes rendus détaillés des débats, Duplessis fait à son tour référence à un discours qu’il avait prononcé en 1932 : journal en main, il lit alors ce qu’il avait déclaré trois ans plus tôt. (4 avril)

Les députés ont l’habitude de réagir promptement lorsqu’ils voient une erreur dans les comptes rendus. Durant la session de 1935, Duplessis intervient pour démentir des propos que lui attribue L’Événement :

Depuis que j’ai l’honneur de siéger en cette Chambre, les députés savent que je n’ai jamais fait de remarques au sujet des journaux. J’ai toujours cru que les journalistes sont comme les avocats qui plaident la cause de leur client, et j’ai toujours su faire la différence entre les journaux et les journalistes. Seulement, il arrive un temps où les faits doivent être rétablis et où la patience devient une lâcheté.

Un journal de Québec, L’Événement, depuis que j’ai l’honneur de siéger en cette Chambre, sciemment et volontairement, dénature les déclarations de mes collègues de l’opposition et moi-même. Cela, depuis plusieurs années. Je n’ai pas l’habitude de dire quoi que ce soit de désagréable, surtout pour quelqu’un qui n’est pas sur le parquet de la Chambre. Mes remarques seront donc courtes et aussi amères que possible dans les circonstances. Je ne me plains pas souvent de certains journaux, mais je veux corriger le compte rendu paru ce matin dans L’Événement.

On m’a fait dire hier dans le rapport de L’Événement, journal qui se proclame indépendant - mais qui est indépendant de la vérité et de la justice, et non de la crèche - on m’a fait dire que si l’opposition avait coopéré avec le gouvernement, il y a deux ans, c’eût été de la coopération, mais qu’aujourd’hui cette coopération serait de la complicité.

Nous n’avons jamais dit cela. Conformément à son habitude, ce journal dénature les faits. Nous avons dit au contraire que nous avions donné notre coopération pendant deux ans, mais aujourd’hui cette coopération serait de la complicité.

Des journalistes ont aussi dit de bonne foi, en certains cas, et moins de bonne foi en d’autres, que je faisais de l’obstruction à la mesure du ministre de la Colonisation pour le simple plaisir d’en faire. Rien n’est plus faux ni plus injuste. (8 mars)

 

La peur d’être mal cité existe aussi. Lorsque Lucien Lamoureux, député libéral d’Iberville, affirme qu’il va falloir faire « un peu de socialisme pour enrayer le communisme », il prend soin de demander aussitôt au journaliste de « rapporter fidèlement » ses paroles. (23 janvier)

En général, ce sont surtout les députés de l’opposition conservatrice qui se plaignent de l’attitude de la presse. D’autant que plusieurs journaux se retrouvent entre les mains d’un seul et même propriétaire. En effet, le conseiller législatif libéral Jacob Nicol, propriétaire du Soleil de Québec et de la Tribune de Sherbrooke, s’apprête alors à acheter L’Événement de Québec et Le Nouvelliste de Trois-Rivières. Ajoutons à cela que Le Devoir et L’Action catholique, des journaux d’opposition, sont désormais ouvertement sympathiques à l’ALN63.

Cette concentration de la presse en inquiète plus d’un. Au point que Laurent Barré, député indépendant de Rouville, demande au gouvernement de déposer « un projet de loi imposant aux compagnies éditrices de journaux, l’obligation de publier, annuellement, la liste assermentée de leurs administrateurs, actionnaires, créanciers hypothécaires et rédacteurs réguliers ».

M. l’Orateur, la presse est une puissance et nous avons le droit de savoir qui la contrôle. Le peuple a droit de savoir qui le renseigne. Le gouvernement peut arriver facilement à tenir à jour, dans l’intérêt du public, la liste des actionnaires, commanditaires, créanciers et rédacteurs de journaux de la province. La presse est une arme formidable. Une arme d’autant plus dangereuse que les attitudes des journaux sur telle ou telle question ne sont pas toujours claires, ni logiques. Leur attitude surprend parfois. Très souvent n’a-t-on pas d’ailleurs le droit de conclure, de leur façon de procéder, que ces attitudes sont commandées, si l’on va aux sources?

Il est certains mouvements politiques de la province, certaines assemblées, qui ont souffert de la conspiration du silence de la presse. Je suis sûr aussi que certains débats de cette Chambre n’ont pas reçu toute la publicité qu’on leur devait; que les comptes rendus qu’on en faisait étaient préparés dès avant la séance : des discours qui étaient publiés dans des journaux lorsqu’ils n’avaient pas été prononcés en cette Chambre! Des journaux donnent large audience à certains orateurs et la refusent à d’autres. Cette politique n’est pas juste.

Le peuple a droit de savoir si tel ou tel journal qui se proclame l’organe d’un parti a des raisons autres que des raisons matérielles pour prendre cette attitude et aussi de ne pas ignorer les raisons que ce journal peut avoir de travailler contre les causes du parti qu’il est supposé défendre. Il faut savoir qui les contrôle, si tel ou tel organe de parti n’est pas entre les mains de capitaines qui se sont emparés des journaux pour commander leurs attitudes. […] (30 janvier)

 

Le député de Rouville finit par se laisser convaincre du non fondé de sa requête. Lucien Dugas, député libéral de Joliette, lui ayant fait remarquer que les « bons articles sont maintenant signés, soit du nom du rédacteur en entier, soit de ses initiales », Barré accepte de retirer sa motion le 13 mars.

Autrement, quelques députés prennent l’initiative de publier, eux-mêmes, les discours qu’ils ont prononcés. En 1935, Charles-Joseph Arcand, T.-D. Bouchard et Athanase David font imprimer leur discours pour mieux faire passer leur message ou pour la postérité tout simplement64. Mieux, le secrétaire de la province publie, la même année, En marge de la politique65. Ce livre est un recueil des principaux discours qu’il a livrés depuis 1920. « Il y a, dit-il, dans mon département des employés zélés qui, sans que je le sache, sténographient quelques-uns de mes discours », explique-t-il. (9 avril)

Sinon, les propos des députés ne sont pas toujours publiés dans leur intégralité. En 1935, à quelques reprises, les journaux indiquent qu’il y a bel et bien eu des occasions où la discussion a été « assez longue » ou qui « a duré près d’une heure », sans que l’on sache un mot de ce qui a été dit. D’autres fois, il s’agit de résumés succincts. Il n’en demeure pas moins que l’essentiel de la session été publié dans les quotidiens.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec : l’Action libérale nationale, tome 34, Montréal, Fides, 1963, p. 67.

2. Bill Cameron, « Stevens, Henry Herbert », L'Encyclopédie canadienne, www.thecanadianencyclopedia.com; Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, tome 1, Montréal, Boréal Express, 1989, p. 47.

3. Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, tome 4, Sillery, Septentrion, 1997, p. 218; P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 48.

4. Jean-Charles Harvey, Les Demi-civilisés, Montréal, Les Éditions du Totem, 1934, 223 p.

5. Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs, Québec, Publications du Québec, 2005, p. 192-201.

6. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, p. 272.

7. Paul-E. Parent, Au service de la province : l'honorable L.-A. Taschereau, grand'croix de la légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Léopold, premier ministre de la province de Québec : trente-cinq ans de vie publique, 1900-1935, Montréal, s.n., 1935, 91 p.

8. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 131.

9. Dans le même esprit, Gaspard Fauteux, député libéral de Montréal-Sainte-Marie et futur lieutenant-gouverneur du Québec, se porte à la défense des institutions financières : « Ces institutions sont nécessaires. Ce ne sont pas les ouvriers qui font fumer les cheminées des usines; c’est l’épargne recueillie par les banques et les capitalistes et distribuée par eux, pour assurer la marche de nos grandes entreprises, où les ouvriers trouvent du travail. » (13 mars)

10. B. Vigod, Taschereau…, p. 274.

11. Avant même de devenir député, Oscar Drouin exerça sa profession d’avocat à Québec avec le conseiller législatif Élisée Thériault. Ajoutons que Thériault était, quant à lui, le beau-frère du militant Philippe Hamel. Des liens professionnels et familiaux unissent ces trois hommes qui se retrouveront à l’ALN.

12. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 57.

13. Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, Montréal, Fides, 1973, vol. 1, p. 168.

14. Jean-Guy Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, Québec (Ph. D. histoire, Université Laval), 1977, p. 186. L’auteur précise qu’il en était ainsi depuis la mort de Joseph-Léonide Perron en 1930.

15. Charles G. Power, The memoirs of Chubby Power, Toronto, Macmillan, 1966, p. 335.

16. Louis Dupire, « L’alliance Lapointe-Taschreau », Le Devoir, 22 mars 1935, p. 1.

17. Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec : quatre siècles d’une capitale, Québec, Publications du Québec, 2008, p. 434.

18. P.-E. Parent, Au service de la province…, p. 8.

19. R. Rumilly, Maurice Duplessis…, p. 172.

20. Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Les Éditions de l’Homme, tome 1, 1999, p. 104.

21. L’historien Jacques Lacoursière affirme que pour la session de 1935, Duplessis « passa à l’attaque avec férocité, dans le but d’impressionner l’ALN ». J. Lacoursière, Histoire populaire du Québec…, p. 105.

22. R. Rumilly, Maurice Duplessis…, p. 150 et 155; C. Black, Maurice Duplessis…, p. 104.

23. Le Devoir, 3 mai 1935, p. 3.

24. Ce discours a été publié : Charles-Joseph Arcand, Discours prononcé à l'Assemblée législative de Québec, le 13 mars 1935, Québec, s.n., 1935, 27 p.

25. B. Vigod, Taschereau…, p. 207.

26. Pour en savoir plus sur l’ALN : Patricia Dirks, The Failure of L'Action libérale nationale, Montréal, McGill-Queen's University Press, 1999, 199 p.

27. Yvan Lamonde et Claude Corbo, Le rouge et le bleu : une anthologie de la pensée politique au Québec de la Conquête à la Révolution tranquille, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, c1999, p. 407; R. Rumilly, Maurice Duplessis…, p. 150.

28. En mai 1933, treize moralistes, parmi lesquels figure le père Georges-Henri Lévesque, rendent public leur programme de restauration sociale. Sont publiés 13 articles dans lesquels ils préconisent « non la destruction mais la réforme du système capitaliste ». Inspirée par l’encyclique Quadragesimo Anno du pape Pie XI, l’École sociale populaire cible divers moyens pour « mettre fin à la dictature économique et assurer une meilleure répartition des richesses ». Si cette première mouture du Programme de restauration sociale ébauche de grandes lignes directrices chrétiennes pour guérir les causes « d’ordre moral » de la crise, ce document ne suggère, par contre, que très peu de remèdes concrets au marasme. L’École sociale populaire invite alors des laïcs à élaborer les réformes nécessaires à la réalisation de leur programme; pour passer de la théorie à la pratique, autrement dit, ils font appel aux éléments les plus en vue de l’intelligentsia québécoise. Il y a, parmi les dix signataires du Programme de restauration sociale no 2 : Esdras Minville, professeur à l’École des hautes études commerciales; Philippe Hamel, dentiste et ardent promoteur de la nationalisation de l’électricité; Albert Rioux, président de l’Union catholique des cultivateurs du Canada; Alfred Charpentier, président du Conseil central des syndicats ouvriers catholiques de Montréal; et René Chaloult, avocat et futur député à l’Assemblée législative du Québec. Ce Programme de restauration sociale no 2 paraît dans les journaux à la fin du mois de septembre 1933.

29. Y. Lamonde et C. Corbo, Le rouge et le bleu…, p. 407.

30. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 187; B. Vigod, Taschereau…, p. 270.

31. Ce n’est que le 3 avril 1935 que Philippe Hamel adhère à l’ALN. Cette déclaration paraît dans les journaux le 6 avril suivant. Richard Lapointe, La politique au service d’une conviction, Philippe Hamel : Deux décennies d’action politique, Québec, Université Laval (maîtrise en histoire), 1987, p. 34.

32. B. Vigod, Taschereau…, p. 270.

33. Robert Rumilly écrit : « La veille de l’assemblée, ils offrent officieusement à Paul Gouin une place et une carrière faciles dans leurs rangs, s’il renonce à la manifestation projetée et se rallie au plan de colonisation en cours d’étude. Paul Gouin refuse […] . » R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 64.

34. T.-D. Bouchard avait reçu les membres de l’ALN à sa maison de campagne, le 8 août 1934.

35. Alexis Gagnon note, dans Le Devoir, qu’avant la cérémonie un chien a fait irruption dans la salle du Conseil législatif pour « renifler la jambe » de Son Honneur.

36. Jules Dorion, « La Session et son menu », L’Action catholique, 9 janvier 1935, p. 4.

37. « M. Duplessis attaque et M. Taschereau défend le régime », Le Devoir, 11 janvier 1935, p. 1.

38. « Les discours des deux chefs font prévoir une session mouvementée », L’Action catholique, 11 janvier 1935, p. 1.

39. « Perspectives de nouveaux impôts », La Patrie, 11 janvier 1935, p. 13.

40. 1. Besoins actuels des colons; 2. Situation des colons nécessiteux; 3. Plan provincial de colonisation (a) pour les colons groupés, (b) pour les colons non groupés; 4. Retour à la terre; établissement des fils de cultivateurs; établissement de toute personne pouvant devenir cultivateur; 5. Modification à apporter au plan Gordon; 6. Terres à coloniser (terres de la Couronne, terres d’échange, seigneurie, réserves indiennes); 7. Classification des sols; 8. Service d’agronomie; 9. Service médical; 10. Société de colonisation; 11. Recrutement des colons; 12. Jardins de colons; 13. Tarifs des chemins de fer. Ironique, Rumilly ajoute : « Ces quelques centaines de personnes pleines de bonne volonté, dont la majorité n’a jamais vu un colon sur son lot, passent les deux journées d’étude en discussion à bâtons rompus. » R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 98 et 100.

41. En 1941, 44 % des fermes au Québec sont encore des fermes de subsistance ou de demi-subsistance. James Iain Gow, Histoire de l’administration publique québécoise, 1867-1970, Québec, PUL, 1986, p. 137.

42. Lettre de Talon au ministre, 4 octobre 1665, Fonds des Colonies, C11A. Correspondance générale, centre des archives d'outre-mer (France), COL C11A 2/fol.143-153v

43. La municipalisation de l’électricité avait été adoptée par le conseil municipal de Saint-Hyacinthe le 5 octobre 1933 et l’usine avait entré en fonction le 30 novembre 1934. Télesphore-Damien Bouchard, Mémoires de T. D. Bouchard : « Quarante ans dans la tourmente politico-religieuse », Montréal, Éditions Beauchemin, 1960, p. 103.

44. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 88-89 et 106.

45. T.-D. Bouchard, Mémoires…, p. 103.

46. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 111-112.

47. B. Vigod, Taschereau…, p. 263.

48. T.-D. Bouchard publiera son discours : Télesphore-Damien Bouchard, Les réformes qui s'imposent dans la régie de nos ressources hydro-électriques : discours prononcé par le député de Saint-Hyacinthe, le jeudi, 25 avril, 1935, devant le Comité général de l'Assemblée législative de Québec, Saint-Hyacinthe, Imprimerie Yamaska, 1935, 96 p.

49. Lettre de Bouchard à Taschereau, 28 mars 1935, citée dans B. Vigod, Taschereau…, p. 264-265.

50. T.-D. Bouchard, Mémoires…, p. 103.

51. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 173.

52. Dans son mémoire de maîtrise, Richard Lapointe écrit : «  En mai [1935], Hamel donne une importante causerie sur l’inadéquation des mesures gouvernementales préconisées en matière d’électricité. Après avoir critiqué le premier ministre pour être intervenu au cours de l’enquête de la Commission Lapointe et avoir tenté de l’orienter, après avoir également critiqué la presse ministérielle, il souligne les trois lois « boîteuses » du gouvernement. Ces lois font suite aux recommandations de janvier 1935. D’abord un projet de municipalisation est à tel point tissé en nuances qu’il comprend, précise Hamel, « deux obstacles à la municipalisation ». Ensuite une loi crée une commission de l’électricité, mais une commission entièrement soumise aux caprices du gouvernement, une « organisation fantôme » dont les « commissaires seront traités comme des mineurs, des irresponsables ». Enfin, une autre loi permet l’expropriation des chutes d’eau par l’État et donne à la Commission des eaux courantes le pouvoir d’imposer la concurrence d’État, même si son président, le ministre Honoré Mercier, est contre la nationalisation. » R. Lapointe, La politique au service d’une conviction…, p. 35.

53. J. I. Gow, Histoire de l’administration publique…, p. 97.

54. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca

55. Jovette-Alice Bernier, La chair décevante, Montréal , Albert Lévesque, 1931, 137 p.

56. École sociale populaire, Programme de restauration sociale, Montréal, École sociale populaire, s.d., [p. 3].

57. École sociale populaire, Programme de restauration sociale no 2, Montréal, École sociale populaire, s.d., [p. 4].

58. Voir : Esdras Minville, Comment établir l’organisation corporative au Canada, École sociale populaire, no 272, Montréal, septembre 1936.

59. Voir : André-J. Bélanger, L’apolitisme des idéologies québécoises : Le grand tournant de 1934-1934, Québec, Presses de l’Université Laval, 1974, p. 312-327.

60. Le conservateur réclamait ce ministère depuis longtemps et la création d’un ministère du commerce était aussi l’une des réformes industrielles et commerciales que proposait alors l’ALN.

61. Jocelyn Saint-Pierre, Les membres de la tribune de la presse : liste chronologique, 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l’Assemblée nationale, 1990, 220 p, coll. « Bibliographie et documentation », no 34.

62. Voir : Gilles Gallichan, « Le Parlement "rapaillé". La méthodologie de la reconstitution des débats », Les Cahiers des Dix, no 58 (2004), p. 275-296; Jocelyn Saint-Pierre, Histoire de la tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Montréal, VLB éditeur, 2007, 315 p.

63. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 156.

64. Voir la liste des discours publiés par les parlementaires de 1805 à 1963 : Gilles Gallichan, « Les débats parlementaires du Québec (1792-1964) ou la mémoire des mots », Cahiers de la Société bibliographique du Canada, XXVII, 1988, p. 38-79.

65. Athanase David, En marge de la politique, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 181 p.