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20th Legislature, 4th Session
(January 18, 1939 au April 28, 1939)

Par Christian Blais

Le Québec, le Canada et le monde en 1939

Le monde vit une période d’une importance telle que nous avons le droit de comparer notre période aux périodes les plus troublées de l’histoire de tous les temps. Elle ressemble à ces époques qui ont modifié les cartes de géographie, qui ont renversé des philosophies. […] Nous sommes aujourd’hui arrivés à une lutte entre les démocraties et les États totalitaires. Les États totalitaires progressent. Des modus vivendi nouveaux s’imposent. La démocratie est peut-être menacée. Quelle sera l’issue de cette lutte? (28 février 1939)

 

Ces paroles prononcées à l’Assemblée législative par Charles-Auguste Bertrand, député libéral de Montréal-Laurier, révèlent l’imminence de la guerre en Europe. Depuis la prorogation de la session de 1938, la politique internationale a été marquée par le recul des démocraties occidentales. Les accords de Munich du 30 septembre 1938 en sont l’exemple le plus flagrant. Sous prétexte de libérer les Allemands des Sudètes de "l'oppression tchécoslovaque", Hitler a exigé la réunification des Sudètes à l’Allemagne nazie. Pour sauver la paix, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie ont abandonné la Tchécoslovaquie.

« Dans l’esprit de tout le monde, l’année 1938 restera mémorable, car l’Europe subit une crise presque aussi grave que celle de 1914, et vint à deux doigts de la guerre, au mois de septembre dernier », de préciser le trésorier de la province, Martin Beattie Fisher. (1er mars 1939)

Les événements se précipitent en 1939. L’Allemagne annexe toute la Tchécoslovaquie en mars. Le mois suivant, c’est au tour de l’Italie d’envahir l’Albanie. En avril toujours, la guerre civile espagnole prend fin avec la victoire des troupes nationalistes de Franco. La Seconde Guerre mondiale finira par être déclenchée le 3 septembre 1939, à la suite de l’invasion de la Pologne par l’armée allemande.

Posant le regard sur cette triste conjoncture, Louis Fitch, député unioniste de Montréal-Saint-Louis, de confession judaïque, estime qu’il a de la chance de pouvoir jouir des mêmes libertés démocratiques que tous les autres citoyens :

Il est bon de savoir et je suis heureux de pouvoir déclarer qu’au moment où, en Europe, les gens de ma race, pour un grand nombre, subissent un traitement qui n’a pas de parallèle dans l’histoire du monde, ici, au Canada, et particulièrement dans la province de Québec, non seulement les Juifs obtiennent l’égalité dans les relations avec l’État, mais, le chef de l’État, par des actes concrets, leur exprime son respect de ce principe. Il est réconfortant de mettre en contraste cet état d’esprit et cette bienveillance avec le nouveau type d’idolâtrie créé dans le monde par le nationalisme fasciste ou naziste (sic). (19 janvier 1939)

 

Le monde est troublé. La crise économique mondiale n’est pas encore terminée. Pendant que « des milliers de chômeurs battent la semelle dans la rue par oisiveté forcée », la dette du Québec n’en finit plus d’augmenter1. Celle-ci a doublé entre 1930 et 1936; elle double à nouveau sous le gouvernement de Maurice Duplessis, de 1936 à 1939, pour s’établir à 255 576 099,37 $. Les dépenses gouvernementales liées au chômage comptent d’ailleurs pour 25,7 % du budget, en 1939. Rien à faire, le gouvernement est incapable de sortir la province du marasme; pour soulager la misère des citoyens, il n’a d’autre choix que de s’endetter davantage2.

Entre 1936 et 1938, le Québec consacre plus de 70 millions de dollars pour les travaux de chômage et pour les secours directs3. De l’avis du premier ministre (l'honorable M. Duplessis), les secours directs (1931) sont la pire mesure ayant été instaurée par les libéraux : « On n’aurait jamais dû instituer ce système, qui était un encouragement au découragement, qui provoquait l’anxiété, l’angoisse et la désespérance. Pendant des années, des gens ont eu beau chercher du travail, ils n’ont pas réussi à en trouver. Les ravages moraux et physiques de ce système sont plus graves encore que les pertes matérielles. » (9 mars 1939)

Durant les travaux parlementaires de l’année 1939, plusieurs députés évoquent aussi le Congrès eucharistique canadien. Cet événement s’est tenu à Québec, du 22 au 28 juin 1938, sous la présidence du cardinal Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve. Invité à livrer un discours au Manège militaire, Duplessis y va d’une prestation qui restera gravée dans la mémoire collective. « La province se rappelle – raconte Onésime Gagnon à la séance du 15 février 1939 – comment le premier ministre, dans une improvisation émue, avait formulé ses souhaits au légat papal. La province a aussi admiré le geste symbolique qu’il fit en donnant une bague au cardinal légat. Cette bague est un symbole de l’union qui a toujours uni et unira toujours les représentants des autorités religieuses et civiles dans notre province. »

La question religieuse retient l’attention une fois de plus lorsque le pape Pie XI meurt le 10 février 1939. À l’époque, tous se souviennent de l’encyclique Quadragesimo Anno sur la restauration de l’ordre social (15 mai 1931), c’est-à-dire la réponse de l’Église catholique pour résoudre la crise économique et actualiser sa doctrine sociale. Dans leurs discours à l’Assemblée législative, nombre de parlementaires québécois ont déjà fait référence à cet enseignement du pape Pie XI. Mais pour l’heure, la nomination de Pie XII, le 2 mars 1939, fait naître quelque espérance envers celui qui, au dire de Télesphore-Damien Bouchard, chef parlementaire de l’opposition, « accepte le pouvoir dans une des périodes les plus mouvementées de l’histoire ». (2 mars 1939)

Il n’y a pas que les affaires politiques, économiques et religieuses qui meublent le quotidien des Canadiens français. Depuis 1939, Séraphin Poudrier et Donalda – les personnages du livre Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, publié en 1933 – sont les vedettes d’un radio-roman. Il y a aussi le chanteur crooner québécois Jean Lalonde qui commence sa carrière. Cette même année, une loi fédérale crée l’Office national du film (ONF)4.

C’est dans ce contexte que se déroulent les débats de la 4e session de la 20e Législature. À peine entamée, Alexis Gagnon du Devoir la qualifie comme étant « fertile en incidents et féconde en discours5 ». À cause du « caractère multiforme de l’opposition […] qui [a] en commun le désir de battre le gouvernement », écrit-il, la session de 1939 ne manque assurément pas « de piquant et d’intérêt »6.

 

Les parlementaires

À l’ouverture de la session, le journal d’allégeance libérale Le Soleil brosse un portrait juste (mais partisan) du « Salon de la race » :

En dépit de certains avantages que l’honorable Maurice Duplessis a remportés aux élections complémentaires, depuis la dernière session, sa majorité ministérielle sera numériquement moins forte, cette année, à la Législature. Des défections sensationnelles en sont la cause.

En moins de trois ans, le gouvernement dit de « l’Union nationale » a été ravagé par la désunion. Il a perdu ostensiblement deux anciens ministres et une demi-douzaine de députés. […] Et l’on dit que ce n’est pas l’envie mais le courage qui manque à tout un groupe de mécontents pour déserter la boîte au patronage7.

 

Trois élections partielles se déroulent en 1938 dans les circonscriptions de Chicoutimi, de Stanstead et de Montréal-Saint-Louis, à la suite de la démission d’Arthur Larouche (Union nationale), de Rouville Beaudry (Union nationale) et de Peter Bercovitch (Parti libéral)8. De nouvelles figures font donc leur entrée à l’Assemblée législative en 1939. Tous ont été élus sous la bannière de l’Union nationale. Il s’agit d’Antonio Talbot, d’Henri Gérin et de Louis Fitch.

Sur les banquettes du Salon vert, lors de l'ouverture de la session, la répartition des 90 sièges à l'Assemblée législative est la suivante : on dénombre 70 députés de l’Union nationale, 11 députés du Parti libéral, cinq députés du Parti national et trois députés dissidents de l’Union nationale. De plus, alors que certains journaux classent Lucien Lamoureux comme un « libéral indépendant », d’autres le comptent dans les rangs de l’Union nationale puisque, dans les faits, le député d’Iberville appuie toujours les ministériels9.

La maladie empêche deux députés de venir siéger dès janvier : Antonio Talbot, le nouveau député de Chicoutimi, et Auguste Boyer, le député de Châteauguay, sont en convalescence après avoir subi une intervention chirurgicale. L’un et l’autre ne reviennent en Chambre qu’au début du mois de mars10. Pour le même motif, Joseph-Mignault-Paul Sauvé, l'Orateur de l’Assemblée législative, doit s’absenter du 7 au 21 mars 1939.

Ce sont surtout les changements survenus dans le cabinet ministériel qui font les manchettes. À l’été de 1938, le ministre de la Voirie, François-Joseph Leduc, est sommé par le premier ministre de démissionner. Il refuse. Il est donc écarté du Conseil exécutif par un moyen inhabituel. Le 7 juillet 1938, Duplessis remet sa démission et celle de tout son Cabinet au lieutenant-gouverneur Ésioff-Léon Patenaude.

Le jour même, il se fait assermenter de nouveau comme premier ministre et en fait autant avec son Cabinet, excepté pour Leduc. Selon l’historien Robert Rumilly, c’est « la première fois depuis la Confédération que le Cabinet recourt à ce procédé pour exclure un de ses membres », les règles constitutionnelles n’ayant pas prévu une telle situation11.

Leduc, député de Laval, va donc siéger à gauche avec les autres députés dissidents de l’Union nationale, soit Joseph-Grégoire Bélanger, député de Montréal-Dorion et Candide Rochefort12, député de Montréal-Sainte-Marie. Puis, à la fin de la session, Joseph-David Gagné, député unioniste d’Arthabaska, finit par ajouter son vote à celui de l’opposition13.

Duplessis décide de déléguer quelques pouvoirs en 1938. Depuis la démission du ministre Oscar Drouin, en 1937, et depuis l’exclusion de Leduc, le député de Trois-Rivières cumulait les titres de premier ministre, de procureur général, de ministre des Terres et Forêts et de ministre de la Voirie. Le 27 juillet 1938, le département des Terres et Forêts est attribué à John Samuel Bourque; le 30 novembre 1938, Anatole Carignan hérite de la Voirie.

Au Conseil législatif, dans la division de LaSalle, Jean Mercier succède, le 4 janvier 1939, à Louis-Alfred Létourneau, décédé en fonction le 13 décembre 1938. Seul le siège d’Inkerman demeure vacant durant la session. Au total, cinq conseillers législatifs appuient le gouvernement (Thomas Chapais, Alphonse Raymond, Louis-Arthur Giroux, Jean-Louis Baribeau et Jean Mercier). Quant aux conseillers législatifs appuyant les libéraux, ils sont au nombre de 16 et, enfin, Ernest Ouellet et Élisée Thériault14 soutiennent le Parti national.

 

L’Union nationale : une période de contestation

Rien ne va plus. Un certain nombre de députés de l’Union nationale sont en mauvais termes avec Duplessis15. Dans le journal L’Avenir du Nord du 20 janvier 1939, on explique pourquoi il y a « de la poudre dans l’air » :

Plusieurs députés de l’Union nationale réclament des caucus plus fréquents de leur parti. […] Chez les ministériels, on attribue la plupart des défections au fait que les dissidents n’ont pas eu l’occasion de s’expliquer en toute franchise avec leur chef et ses collègues. Ils n’ont pas pu discuter comme ils l’auraient voulu les questions de patronage. Et ils n’ont pas réussi à obtenir les explications qu’ils désiraient avant de voter certains projets de loi. Depuis que M. Duplessis est au pouvoir, il n’a réuni ses ministres et députés, tous ensemble, que trois ou quatre fois16.

 

Des ministériels font remarquer au chroniqueur du journal Le Soleil qu’il n’y a pas lieu de s’étonner que les caucus n’aient pas été chose courante du côté de l’Union nationale : « La plupart des députés, nous a-t-on fait observer, ont été élus pour la première fois en 1936. Ils n’étaient pas très au courant de la procédure parlementaire, et il n’est donc pas surprenant qu’ils n’aient pas songé à réclamer des caucus quand ils ne recevaient pas de convocations17. »

Or, Duplessis décide de réunir ses députés en caucus le 25 janvier 1939. Durant le reste de la session cependant, le premier ministre reste fidèle à ses habitudes; mieux que quiconque avant lui, il a su mettre en place une discipline de parti des plus rigides.

En Chambre, les critiques fusent de toutes parts. Bouchard, chef parlementaire de l’opposition, tient ces propos : « Jamais nous n’avons eu dans la province le gouvernement d’un seul homme plus que nous l’avons depuis 1936. Chaque fois qu’il y a une mesure importante dans un département, c’est le premier ministre qui se charge de la faire adopter par la Chambre18. » (26 janvier 1939) Philippe Hamel, chef du Parti national, intervient dans le même sens, disant que « tout est centralisé chez le premier ministre ». (1er mars 1939) Joseph-Grégoire Bélanger (qui avait d’abord été élu député de l’Action libérale nationale en 1935) se vide le cœur après avoir été jeté « officiellement dans les rangs de l’opposition dissidente » en 1939 :

Ce que j’ai à dire de ma vie politique et publique n’est pas uniquement personnel, étant donné que mes désillusions, mon désenchantement, mon dégoût d’une certaine politique doivent exister aussi chez un grand nombre de députés ministériels qui, plus prudents que moi, s’ils ne les cachent pas dans l’intimité, se gardent bien cependant de les faire connaître au grand jour. […]

Le chef de l’Union nationale, devant la tâche formidable qu’il avait à accomplir, a peut-être trop compté sur ses propres forces, disais-je à mes électeurs. À mon sens, il ne recherche pas assez l’appui et la collaboration raisonnée des députés. Il ordonne et commande comme s’il oubliait qu’un gouvernement démocratique exige une coopération de tous les instants entre le chef et ceux qui l’ont accepté comme tel. En somme, sa politique, c’est la même politique que celle mise en pratique au temps de l’ancien régime : crois ou meurs. […] Je déclare que je n’ai pas été élu pour subir aveuglément les exigences d’un parti. Les électeurs, car il faut tout même se souvenir d’eux, se sont donné un gouvernement qui doit compter avec leurs représentants élus. Nous avons le droit d’être consultés, nous avons le devoir de l’exiger, en vertu de notre mandat. […] Je suis un représentant du peuple et non un thuriféraire du gouvernement au pouvoir. (8 février 1939)

 

Duplessis réplique aux attaques, d’une part, en rappelant les abus du régime du gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau et, d’autre part, en faisant la litanie des réalisations de son gouvernement. Il insiste sur l’autonomie provinciale, la « loi du cadenas » pour contrer toute propagande communiste, le développement minier, les travaux de voirie, les pensions de vieillesse, les pensions aux aveugles et les pensions aux mères nécessiteuses. Il ne cesse non plus de faire l’éloge de l’Office du prêt agricole :

Nous avons sauvé la classe agricole et c’est notre plus beau titre de gloire. Nous avons véritablement sauvé la province de Québec. Quand ce serait le seul résultat acquis, n’eussions-nous fait que cela, je serais heureux de mourir en paix, convaincu d’avoir fait quelque chose pour les miens, pour ma race, pour ma province. (26 janvier 1939)

 

Le Parti libéral : un nouveau départ

Au Canada, les pratiques politiques tendent à évoluer dans les années 1930. Pour choisir un chef ou pour élaborer un programme électoral, les partis organisent maintenant des congrès19. C’est ainsi qu’en 1938, à Ottawa, les conservateurs se choisissent un nouveau chef en la personne de Robert James Manion, pour succéder à Richard Bedford Bennett. De la même manière, au congrès libéral des 10 et 11 juin 1938, tenu au Palais Montcalm de Québec, Joseph-Adélard Godbout est confirmé dans ses fonctions de chef de parti.

Godbout est élu par acclamation, encore que Télesphore-Damien Bouchard ait dû retirer sa candidature après avoir été mis en nomination. Bouchard – qui n’avait aucune chance d’être élu20 – n’a pour lors que de bons mots à adresser à son chef : « Les libéraux et nos adversaires doivent réaliser que si mon chef me fait l’honneur de me choisir comme son premier lieutenant, je continuerai la lutte à ses côtés21. » Il parle ensuite du travail qu’il a dû mener à l’Assemblée législative depuis 1936 : « Je sais que dans la province de Québec, il s’est trouvé parmi les meilleurs amis du Parti libéral des gens qui ont trouvé la lutte que j’ai faite à l’Assemblée législative parfois très ardente […]. En bon soldat, lorsque j’étais au fond du précipice et que mes adversaires lançaient sur moi du plomb fondu, j’ai décidé de rester dans la lutte22. »

À ce congrès, le Parti libéral se dote aussi d’un nouveau programme. Des réformes en éducation, des réformes en agriculture, des réformes sociales et des réformes politiques sont adoptées. En l’occurrence, il est question d’abolir le Conseil législatif; on préconise l’étatisation de l’électricité; les congressistes – en présence d’une délégation féminine invitée à participer à la convention – recommandent aussi l’adoption du droit de vote aux femmes.

Les libéraux sont « unis plus que jamais23 ». À la session de 1939, les députés de l’opposition officielle entendent poursuivre « la lutte en Chambre alors que la discorde continuait, précise Bouchard, à régner dans les rangs de nos adversaires24 ». Dans ses mémoires, Bouchard explique que les libéraux sont confiants de la victoire prochaine :

M. Godbout menaçait, sans que M. Duplessis n’en eût la moindre prémonition, le fragile château de cartes que représentait sa forteresse défendue par ses alliés récents. Des signes avant-coureurs d’une défaite prochaine se dessinaient à l’horizon.

Les figures dominantes des groupes adverses aux libéraux avaient déserté le chef de l’Union nationale et le combattaient ouvertement; les unions ouvrières présentaient un front commun contre le gouvernement, et les syndicats catholiques se joignaient aux associations internationales pour combattre celui-là même qu’ils avaient aidé à s’emparer du pouvoir25.

 

Bouchard, le doyen de l’Assemblée législative (élu pour la première fois en 1912), adore la joute parlementaire. Il aime confronter le premier ministre. Bon gré mal gré, il sait reconnaître certaines qualités à son adversaire politique : « C’est, dit-il, un bon "fighter", comme disent les Canadiens, et on sait que j’aime ça me battre! Je l’estime. Personnellement, c’est un bon camarade, un bon copain. Mais, comme premier ministre, je le déteste, parce que sa politique est détestable. » (1er mars 1939)

Signe des temps, René Chaloult, député du Parti national, livre pour sa part un témoignage bien senti au chef de l’opposition :

L’honorable député de Saint-Hyacinthe, suivant le prétentieux jargon parlementaire, n’est pas un homme banal. Nous le tenons au contraire comme pittoresque et sympathique. Nous avons nourri des préjugés à son endroit, avant d’entrer au Parlement, mais, nous en sommes généralement revenus : nous l’avouons sans aucune honte. Il est intelligent, renseigné, laborieux et, surtout, il a de l’audace, qualité peu commune chez les Canadiens français. Son rôle en Chambre est fort ingrat et il s’en tire avec avantage. (9 février 1939)

 

En définitive, c’est avec un petit groupe de parlementaires – Cléophas Bastien et Léon Casgrain en tête – que les libéraux surveillent et critiquent les actions du gouvernement. Cette opposition est forte et homogène : « Car, en dehors de la Chambre, les libéraux ont des cadres réguliers et puissants, une organisation bien faite; ils ont de plus la cohésion et la discipline propres aux vieux partis politiques. Ils ont aussi l’appui du ministère King à Ottawa26. »

 

Le Parti national : la dernière session

Philippe Hamel, député de Québec-Centre, Oscar Drouin, député de Québec-Est, Adolphe Marcoux, député de Québec, René Chaloult, député de Kamouraska, et Ernest Grégoire, député de Montmagny, sont les cinq représentants du Parti national à siéger à l’Assemblée législative. Contrairement à la session précédente, ceux-ci participent activement aux débats parlementaires.

En dehors de la Chambre par contre, ce parti se trouve toujours sans organisation; ses membres, en plus, sont courtisés par les libéraux. L’historien Jean-Guy Genest rapporte d’ailleurs que les députés du Parti national « vinrent bien près de participer au congrès libéral. Ils s’en abstinrent, par stratégie, pour ne pas décevoir le public, étant donné qu’ils avaient mené une lutte vigoureuse contre Godbout en 193627 ».

À l’Assemblée législative pourtant, la bonne entente règne entre le Parti libéral et le Parti national. Bouchard témoigne de ce climat à la séance du 18 avril 1939, disant que lorsque viendront les élections, il sera aux côtés de son chef « dans l’armée libérale avec les anciens chefs du Parti national qui ont fait élire l’Union nationale et qui n’ont pas craint de traverser la Chambre parce qu’ils voulaient faire leur devoir ». Bouchard sait manœuvrer habilement avec les dissidents de l’Union nationale. Alexis Gagnon, du Devoir, écrit : « Non seulement il les a encouragés, soutenus, défendus, mais il leur a tendu inlassablement la branche d’olivier28. »

L’attitude de Duplessis à l’égard du Parti national est tout autre. Lorsqu’il parle de ce parti, il le nomme le « parti de la déception », « la queue du Parti libéral », ou encore, il parle de Hamel comme étant « le chef de je ne sais quoi ». Bien plus, le premier ministre ne reconnaît pas le Parti national comme parti, puisqu’en « vertu des règlements parlementaires, dit-il, il n’y a qu’une seule opposition, l’opposition officielle, la seule que je reconnaisse ». (21 mars 1939) Paul Sauvé, l’Orateur de l’Assemblée législative, n’est pas de cet avis.

Tout bien considéré, même pour Adélard Godbout, le multipartisme n’a pas sa place dans le système parlementaire. Au congrès libéral, il tient des propos qui rejoignent l’opinion publique : « Je ne suis pas, moi non plus, pour les troisième et quatrième partis; je ne le suis pas parce que je voudrais rester pratique en tout ce que je fais. Ces partis ne mènent jamais nulle part et ils sont toujours une cause de troubles dans les sociétés où ils naissent. Ce sont ordinairement les partis de la surenchère et des méthodes louches en temps de campagne électorale29. » Indirectement, le chef du Parti libéral fait référence à l’Action libérale nationale qui promet de présenter des candidats aux prochaines élections; mais peut-être fait-il aussi écho à la réputation d’extrémistes et d’anglophobes que traînent les membres du Parti national30.

Durant les débats de l’Assemblée législative, les députés du Parti national tentent de redorer cette image d’extrémistes qui leur colle à la peau malgré eux. Chaloult est sans équivoque : « Si c’est de l’extrémisme de rappeler nos promesses, si c’est de l’extrémisme que de nous prononcer contre des exemptions de taxes aux compagnies puissantes, alors nous en sommes, nous sommes fiers d’être des extrémistes. » (23 février 1939) Il rajoute : « Je ne suis pas un extrémiste comme l’affirment mes adversaires et j'avais simplement hâte que la population francophone obtienne sa part dans l’exploitation des richesses naturelles de la province. » (14 mars 1939) Qu’importe, les membres de l’Union nationale entretiennent les préjugés : pour eux, les députés du Parti national « sont des gens qui n’ont jamais fait autre chose que de chercher à soulever le peuple ». (15 mars 1939)

Les idées et les valeurs soutenues par le Parti national s’inspirent toujours, à la base, du programme électoral de l’Action libérale nationale de 1936. Sans se lasser, Hamel et Chaloult font le procès du libéralisme économique, du capitalisme abusif et vicié, de la dictature de l’argent31. L’objectif ultime demeure de libérer le Québec de l’emprise des monopoles de l’électricité, du charbon, de la gazoline, etc. S’ils reprochent à Duplessis d’avoir renié ses promesses électorales à cet égard, ils le complimentent en revanche pour ne jamais avoir transigé avec l’autonomie provinciale. En 1939 enfin, le Parti national ajoute à son discours l’importance de protéger les familles nombreuses par l’instauration d’allocations familiales. (7 mars 1939)

 

Le discours du trône

Il s’agit du dernier discours du trône prononcé par le lieutenant-gouverneur Ésioff-Léon Patenaude. Son mandat devait se terminer plus tôt, mais le premier ministre canadien, William Lyon Mackenzie King, avait convenu de le prolonger de quelques mois pour lui permettre de recevoir le roi George VI et son épouse, la reine Elizabeth, lors de leur visite au pays en mai 193932.

Comme par les années passées, le lieutenant-gouverneur insiste sur l’importance de l’agriculture et de la colonisation. Il félicite le gouvernement de sa sollicitude et de ses initiatives pour encourager la classe rurale. Après avoir parlé de l’importance de l’industrie forestière et de l’industrie minière, il critique le projet du gouvernement fédéral visant à « substituer, partout où la chose était praticable, le travail rémunéré à l’assistance-chômage si démoralisante ». Sur une note plus positive, Patenaude termine en annonçant les travaux en cours pour l’établissement d’une centrale électrique au Témiscamingue; il vante aussi les travaux effectués sur le réseau routier au Québec.

L’adresse en réponse au discours du trône occupe les parlementaires durant le tiers de la session. Alors que les ministériels font l’éloge du gouvernement, les députés des diverses oppositions font le procès de l’Union nationale. De multiples sujets sont abordés : la centrale au Témiscamingue, l’exclusion de Leduc du Cabinet, la rupture entre Gouin et Duplessis, la dissidence de plusieurs députés de l’Union nationale, la Constitution, les 63 millions de dollars dépensés par le fédéral pour l’armement, le décès du pape, le congrès eucharistique, le crédit agricole, la confirmation de Godbout comme chef du Parti libéral, la commission royale d’enquête en cours sur les relations entre le dominion et les provinces (commission Rowell-Sirois), l’affaire Godon, la dette de la province, les bills 19 et 20, les élections partielles, l’Office des salaires raisonnables, la Régie de l’électricité, etc.33 Le chef de l’opposition admettra lui-même que les discours sur l’adresse ont été particulièrement longs, mais ceux-ci, croit-il, « ont certainement rendu des services considérables aux citoyens de la province en les renseignant ».

Pour clore l’adresse, le Parti libéral et le Parti national présentent conjointement une motion de blâme à l'endroit du gouvernement. Ils ont plusieurs griefs :

Nous désirons exprimer respectueusement le regret que le gouvernement, depuis son accession au pouvoir en 1936, n’ait pas pris les mesures nécessaires pour remplir ses engagements électoraux, notamment : 1.  En favorisant le népotisme et la partisannerie politique dans l’administration du département de l’Agriculture et en ne payant pas de prime sur le beurre et le fromage; 2.  En n’ayant pas mis en œuvre un plan d’ensemble pour développer les centres de colonisation et soulager la misère des agriculteurs nouvellement établis sur des terres; 3.  En n’abolissant pas le Conseil législatif; 4.  En n’établissant pas dans la province une concurrence d’État efficace, de nature à protéger le public contre les taux élevés de l’électricité et en négligeant de promouvoir l’électrification rurale; 5.  En ne réduisant pas le nombre des commissions administratives, mais en les maintenant et en en créant de nouvelles sous une désignation différente; 6.  En diminuant les prérogatives de la Chambre pour accroître les pouvoirs d’administration par simple ordre en conseil.

 

Cette motion est rejetée par la majorité ministérielle et l’adresse est adoptée le 16 février 1939. Et, comme par les années précédentes – avant l’adoption de l’adresse –, Duplessis fait adopter le bill 2 pour « porter à trente-cinq millions de dollars les sommes mises à la disposition de l’Office du crédit agricole en faveur des cultivateurs de la province de Québec ».

 

Les finances publiques

Martin Beattie Fisher, trésorier de la province, livre son discours sur le budget le 1er mars 1939. Il parle de la crise économique. En substance, il note un ralentissement des affaires, surtout aux États-Unis. La situation précaire en Europe, poursuit-il, n’aide en rien pour redonner confiance en l’économie mondiale, « confiance essentielle à la prospérité ». Il cherche cependant à rassurer la population :

[D]ans une atmosphère de malaise comme celle qui existe actuellement, on n’est pas naturellement incliné à faire des transactions considérables ou à s’engager pour l’avenir. Les peuples ont toutefois lieu d’espérer en des jours meilleurs, et il ne doit pas se glisser de pessimisme dans cette espérance. Nous avons confiance que la province de Québec surmontera toutes les difficultés qu’elle pourra rencontrer dans son acheminement progressif vers l’avenir. Nous avons aussi confiance que les efforts, qui sont actuellement faits pour assurer la paix du monde, ne se relâcheront pas.

Le trésorier parle ensuite d’agriculture, des mines, de l’entente Bilodeau-Rogers, de la voirie, du système de comptabilité de la province et du chômage. Puis il en vient au cœur de son exposé. Malgré le recul de la situation économique, Fisher est heureux d’annoncer que les revenus du Québec ont atteint de plus hauts niveaux que prévu. Il indique un surplus de trois millions de dollars sur le revenu ordinaire pour l’année finissant le 30 juin 1938.

Les revenus ordinaires estimés, pour l’année fiscale 1939-1940, sont évalués à près de 60 millions de dollars, et les dépenses, à 53 millions de dollars. L’excédent est de six millions de dollars, mais le calcul ne tient pas compte des dépenses de capital estimées à près de 22 millions de dollars. Le sommaire des dépenses est donc de 81 199 391 $, alors que les revenus sont de 59 918 753 $.

On ne peut qualifier ce budget d’exercice préélectoral, malgré le fait que des élections générales seront déclenchées en cours d’année. Les dépenses, dans les divers départements, sont réparties dans des proportions moindres que dans les précédents exercices financiers. Ce sont toujours le Trésor (15 % du budget), la Voirie (6,8 %), le Travail (6,3 %) et le procureur général (5,4 %) qui se partagent les sommes les plus importantes; mais, cette année, il y a moins d’argent consacré pour l’Instruction publique. Les autres ministères se voient attribuer des montants variant entre un million et trois millions de dollars, en moyenne.

Aux sessions précédentes, c’est Peter Bercovitch qui répondait le premier au discours du budget. Ce dernier ayant démissionné, c’est Bouchard qui fait cet exercice en 1939. Il blâme surtout le gouvernement d’avoir fait augmenter la dette consolidée du Québec. Dans ses mémoires, le chef de l’opposition écrit : « En trois ans, notre cosaque national avait réussi à augmenter la dette de cent trente-trois millions de piastres, sans avoir pour cela accru notre actif. Son habile camouflage et les jongleries de ses comptables lui avaient permis d’annoncer, à l’issue de chaque année fiscale, des surplus de quelques millions. Mais les financiers ne furent pas longtemps dupes34. »

Les membres du Parti national, quant à eux, proposent des solutions pour augmenter les revenus de l’État. Pour Chaloult :

Si l’on n’a pas assez de revenus, que l’on ait recours à l’étatisation! Le gouvernement de Québec a étatisé la Commission des liqueurs autrefois, et il ne peut plus être question maintenant de détruire ce qui a été fait dans ce sens : la Commission des liqueurs est un succès. Qu’on étatise pour avoir des revenus! Si l’on était décidé à étatiser, ce serait défendre le point de vue canadien-français, car l’étatisation est le seul moyen de rendre aux Canadiens français l’exploitation des ressources naturelles; c’est le seul moyen de les rendre maîtres chez eux. (8 mars 1939)

 

Les faits marquants de la session

Au total, 174 projets de loi sont présentés à l’Assemblée législative et un seul au Conseil législatif; sur ce nombre, 163 sont sanctionnés par le lieutenant-gouverneur. Au cours de la session, plusieurs de ces bills font l’objet de critiques non seulement en fonction des résultats escomptés, mais aussi parce qu’ils ne sont distribués aux députés qu’à la dernière minute.

L’ambiance dans laquelle se déroulent les travaux parlementaires est fort variable. Le climat de franche camaraderie est occulté parfois par d’inqualifiables attaques personnelles. Sans compter les multiples « points d’ordre », soulevés par les parlementaires, qui font souvent glisser la discussion sur des terrains bien loin du sujet à l’étude.

 

La Commission Rowell-Sirois, la Constitution et l'assurance-chômage

La position constitutionnelle du Québec est on ne peut plus claire dans le discours du trône :

La Commission fédérale des relations entre le dominion et les provinces a tenu séance à Québec pendant la prorogation, et le gouvernement a profité de l’occasion pour défendre les droits provinciaux et pour affirmer qu’il n’appartient ni à la majorité des provinces ni au gouvernement d’Ottawa d’apporter des changements à la Constitution canadienne. Il a, de plus, émis l’avis que, s’il y a lieu de faire des rajustements ou des réformes, ces rajustements et ces réformes pourraient aisément s’effectuer dans le cadre de la Constitution actuelle, et sans qu’il soit nécessaire de changer celle-ci. Enfin, il a déclaré une fois de plus qu’il reste disposé à collaborer à toute mesure d’intérêt général non incompatible avec les droits provinciaux, car il désire concilier le respect de ces droits avec la réalisation de tout progrès véritable.

 

Le principal enjeu dans le cas présent est l’établissement d’un régime d’assurance-chômage pancanadien. Au fédéral, depuis 1938, le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King propose d’amender la Constitution, afin de centraliser tous les pouvoirs en cette matière. Le premier ministre Duplessis refuse toutefois d’abandonner aucun des pouvoirs reçus par la province en 1867. Il s’affiche toujours comme « le champion de l’autonomie provinciale », selon les termes d’Onésime Gagnon, ministre des Mines et des Pêcheries. (15 février 1939)

En Chambre, les opinions des trois partis politiques divergent au sujet de la Constitution. Pour Duplessis, « l’acte confédératif est un chef-d’œuvre de l’esprit humain ». Au reste, il est d’avis que le contexte présent n’est pas propice aux changements constitutionnels :

[L]es provinces ne sont pas les mandataires du fédéral. C’est d’elles qu’est sorti le pouvoir central. Lorsque la Constitution de 1867 a été signée, les conditions étaient alors plus favorables pour édifier un pacte qui présentait toutes les garanties. Si, en 1867, alors que nous étions dans une grande période de calme, de paix sociale, politique et religieuse, on n’a pas pu édifier un pacte parfait, qu’est-ce qu’on ferait aujourd’hui avec toutes les dissensions et les divergences de vues qui nous séparent? Nous n’avons plus les mêmes garanties qu’autrefois. (25 avril 1939)

 

L’opposition libérale, pour sa part, est en faveur des amendements constitutionnels proposés par Ottawa pour régler la question de l’assurance-chômage. Bouchard critique la position du premier ministre :

Dans l’opinion de celui qui a rédigé le discours du trône, notre Constitution serait une arche sainte à laquelle personne ne doit toucher […]. Que notre Constitution doive être conservée, dans le moment, dans ses dispositions essentielles, tout le monde souscrit à cette opinion, mais qu’elle soit modifiée dans ses aspects secondaires sans mettre en danger toute sa structure, par exemple dans le sens d’une plus grande indépendance de notre pays, il y a une foule de gens qui pensent comme votre humble serviteur que c’est une chose désirable. […]

La Constitution a été faite par des patriotes, mais par des hommes qui vivaient en 1867. Elle a été bien conçue. Elle voulait faire un dominion britannique puissant et uni. Elle a atteint son objectif. Mais nous ne sommes plus en 1867 et nous pouvons maintenir notre pays uni et fort en tenant compte, dans les détails de notre organisation politique, des progrès qui se sont réalisés dans le monde, et surtout de ceux qui se sont produits ici depuis cette époque assez lointaine. (26 janvier 1939)

 

Les libéraux reprochent également au gouvernement de n’avoir soumis aucun mémoire à la commission Rowell-Sirois. Le 12 avril 1938, lorsque les commissaires fédéraux vinrent à Québec, la position du Québec a été simplement exprimée par Émery Beaulieu, le conseiller juridique principal du gouvernement. Celui-ci affirma, entre autres choses, que les subsides fédéraux donnés aux provinces étaient insuffisants. En Chambre, Cléophas Bastien renchérit, en ajoutant que cette commission d’enquête demeure justement un moyen privilégié pour étudier les différends qui subsistent entre les paliers provinciaux et fédéral. (16 février 1939)

Quant au Parti national, ses membres cherchent à s’engager « plus à fond dans cette voie de l’autonomie provinciale ». Chaloult revendique plus de pouvoirs pour le Québec :

Non seulement nous n’entendons pas qu’Ottawa nous enlève un seul des droits provinciaux dont nous jouissons actuellement, mais nous voulons reprendre à Ottawa tous nos droits légitimes dont il nous a peu à peu dépouillés contre l’esprit et la lettre de la Constitution. À cette fin, nous devons tendre à une décentralisation de plus en plus grande, augmenter graduellement l’autonomie de la province, conformément au pacte de 1867, dont nous exigeons l’application intégrale. […]

Nous acceptons la Confédération, soit, mais à la condition qu’elle redevienne une confédération; à la condition que l’on y respecte notre autonomie et que l’on nous rende nos prérogatives; à la condition d’y être partout traités en égaux et que disparaisse la réserve québécoise. Autrement, qu’on le sache, ce régime transitoire ne nous intéresse pas.

C’est affirmer que nous ne sommes pas séparatistes. Mais, si un jour, nous jugeons opportun de le devenir, parce qu’on persiste à nous traiter injustement, ou pour toute autre raison d’intérêt national, – ne serait-ce que pour nous servir de cette menace comme d’une arme défensive – ce jour-là, nous ne nous croirons certes pas obligés d’en solliciter la permission de personne. Cette forme de gouvernement, qui s’appelle confédération, n’existe pas de droit divin, pas plus que celles de 1791 ou de 1841. Il est parfaitement légitime, si on le veut, de chercher à la modifier par des moyens légaux et constitutionnels. (9 février 1939)

 

Proprement dit, toutes les occasions se prêtent pour parler d’assurance-chômage, en 1939. Il en est question lors de l’étude du bill 26 relatif à l’administration des recours de chômage; même chose lorsque, le 12 avril 1939, Bouchard propose une motion de blâme, regrettant « que le gouvernement de cette province n’ait pas jugé à propos de concourir avec les autorités fédérales, relativement à l’établissement d’un système d’assurance-chômage au Canada ».

À la toute dernière semaine de la session, le débat prend une nouvelle tangente. Le 25 avril 1939, le gouvernement dépose un nouveau projet de loi favorisant l’assurance-chômage. (bill 94) Durant l’étude des résolutions, Duplessis annonce « que le problème du chômage au Canada est un problème dont la responsabilité et les dépenses publiques incombent surtout aux autorités fédérales » et qu’il « est possible et recommandable qu’un système d’assurance-chômage soit établi en coopération par les autorités fédérales et provinciales, dans les bornes de la Constitution canadienne et en respectant l’autonomie des provinces ». Sur quoi, Bouchard accuse le premier ministre de vouloir faire marche arrière.

Au fond, malgré les divergences d’opinions, les députés de l’Assemblée législative s’accordent sur le fait que le chômage est un problème majeur. « C’est un fléau national dont il faut se débarrasser », comme le dit si bien Léon Casgrain, député de Rivière-du-Loup.

 

Motion contre la guerre

Le 24 mars 1939, René Chaloult, député de Kamouraska, inscrit au Feuilleton une motion sur la participation du Canada à la guerre appréhendée en Europe. Cependant, chaque fois qu’il se lève pour la présenter en Chambre, Duplessis fait bon usage de la procédure pour passer à un autre article inscrit à l’ordre du jour35. Le silence de Duplessis exaspère, surtout depuis que Mitchell Hepburn, le premier ministre de l’Ontario, s’est prononcé en faveur de la participation du Canada advenant un conflit en Europe.

Avant que la séance du 28 mars 1939 ne puisse commencer, plusieurs centaines d’étudiants de l’Université Laval manifestent devant le parlement. Ils veulent que le premier ministre précise ses vues sur la conscription. Un groupe de délégués rencontre même le premier ministre dans son bureau vers 3 heures. Au même moment, en criant et en chantant, d’autres étudiants refoulent les policiers et réussissent à entrer dans la salle et dans les galeries de l’Assemblée législative. Ils réclament Duplessis. Celui-ci refuse d’abord de se prêter au jeu des manifestants, mais, pour ne pas envenimer la situation, il entre en Chambre à 3 h 30 et prie les étudiants de respecter l’ordre et de manifester de façon pacifique.

Duplessis prend la parole. Il note que le Québec a toujours été opposé à la conscription; il refuse toutefois de se prononcer personnellement sur cette question. Une fois son discours terminé, il enchaîne : « Il est quatre heures moins vingt. Nous avons été élus pour siéger. » De nouvelles protestations se font entendre. Duplessis demande encore une fois aux étudiants de les laisser siéger. Le député de Québec-Centre, Philippe Hamel, le député de Kamouraska, René Chaloult, et le député de Saint-Hyacinthe, T.-D. Bouchard, prononcent alors des discours à tour de rôle36. Ajoutons qu’une fois la séance ouverte, l’Orateur doit rappeler aux étudiants dans les tribunes « qu’il n’est pas permis de fumer et que l’on doit demeurer découvert ».

À la séance du 12 avril 1939, Chaloult tente, en vain, de présenter à nouveau sa motion. Après quoi, il donne le texte suivant aux journalistes :

Pour la troisième fois, nous avons invité le gouvernement à discuter notre motion s’opposant à toute participation à une guerre quelconque, sauf pour défendre le sol canadien. Pour la troisième fois, M. Duplessis s’y est opposé, bien que notre motion soit déjà devant la Chambre depuis plusieurs semaines. Il est allé plus loin. Il a proposé et fait voter par sa majorité parlementaire un amendement, afin que notre motion soit appelée suivant le bon plaisir du gouvernement. Veut-on, par ces mesures dilatoires, empêcher nos députés, malgré la pression de l’opinion, de se prononcer sur une question si urgente? Va-t-il falloir conclure, à la suite de son refus obstiné de prendre position, que M. Duplessis est favorable à la participation aux guerres de l’Empire et, partant, à la conscription? Devant la gravité de la situation en Europe et au Canada, lorsque le sort de toute notre jeunesse est en jeu, je laisse au public le soin de juger ces méthodes.

 

Le communisme, le capitalisme, le fascisme

Les trois sujets sont à l’origine de nombreux discours. Le communisme est d’abord l’objet d’une motion présentée par Antonio Barrette, député de Joliette, le 28 février 1939. Il rappelle que « le communisme est une doctrine qui répugne à la population de la province de Québec, parce qu’il s’attaque à ses traditions les plus chères et qu’il est basé sur l’athéisme, le désordre et l’esprit de destruction ». Le député unioniste demande ensuite au gouvernement du Canada de prendre immédiatement les mesures appropriées pour prohiber l’admission des immigrants communistes et pour interdire l’importation et la distribution de tout imprimé de propagande communiste. Il termine en faisant l’éloge de la « loi du cadenas »37.

Pour Philippe Hamel, chef du Parti national, si le Québec est devenu « aujourd’hui le pire repaire du communisme, [c’est] parce que c’est ici que les capitalistes abusent le plus ». Il enchaîne avec des propos qui feront la une des journaux : « Je suis contre le communisme et le capitalisme vicié. Mais entre les deux, j’aurais plus de sympathie pour le communisme que pour le capitalisme vicié. » (28 février 1939) Le débat s’enflamme aussitôt.

Plus tard au cours de la session, Louis Fitch prend la parole pour dénoncer une certaine presse qui, au Canada, aux États-Unis et en Angleterre, présente les habitants de la province de Québec comme des fascistes. « Appartenant, dit-il, à une race à laquelle les gouvernements fascistes et nazis ont déclaré la guerre, c’est mon devoir de dénoncer les accusations grossièrement exagérées qui ont été portées contre le Québec. » (27 avril 1939) Duplessis profite de l’occasion pour s’opposer au fascisme : « Je suis heureux de constater qu’il y a, au nom de la démocratie, une opposition internationale contre Hitler et Mussolini. Notre province se joint à cette opposition. Notre province n’a rien à voir avec ces mouvements; nous sommes dans un système démocratique et nous avons l’intention d’y rester. »

 

Temps de parole

Lors de l’adresse en réponse au discours du trône, Duplessis est lassé par la longueur des allocutions. Certains députés ont parlé plus de cinq heures. Si le premier ministre est en faveur de la liberté d’expression, il est toutefois contre l’abus de parole, déclare-t-il. Le 9 février 1939, il annonce qu’il fera bientôt modifier le Règlement de la Chambre pour limiter les discours à une heure. Railleur, Chaloult lui fait remarquer que les longs discours prononcés par l’opposition, en 1936, avaient justement permis de faire tomber le régime Taschereau.

Le 22 février 1939, Duplessis propose d’insérer ce nouvel article dans le Règlement :

229a.    Nul discours ne doit durer plus d’une heure.

Toutefois, la restriction ci-dessus ne s’applique pas au discours prononcé:

1°   Par le premier ministre, ou par le député qui occupe dans la Chambre le poste reconnu de chef de l’opposition;

2°   Par le ministre au nom de qui l’affaire en discussion est inscrite au Feuilleton, ou par le député d’opposition qui lui répond immédiatement;

3°   Par le député qui propose un vote de blâme, de censure ou de défiance à l’égard du gouvernement, ou par le ministre qui lui répond.

 

Après avoir paraphrasé le célèbre poète et écrivain français Nicolas Boileau-Despréaux, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément », Duplessis rappelle que les discours sont limités à 40 minutes, à Ottawa, depuis 1927.

Les députés de l’opposition crient au bâillon. Maurice Pelletier, député unioniste de Lotbinière, réplique en disant que, de toute façon, « l’homme de la rue […] ne voit pas d’avantages aux longs discours qu’il ne lit jamais ». Bouchard n’est pas de cet avis : « Les Canadiens français, dit-on, sont friands de discours. C’est une nourriture qui ne fait pas de tort à personne. L’on devrait leur permettre de continuer à les lire dans les journaux. »

Hamel souhaiterait pour sa part qu'en vertu de ce nouvel article, le chef du Parti national soit sur le même pied que le chef de l’opposition officielle, ce que refuse le premier ministre38.

Finalement, le 23 mars 1939, Duplessis soulève une question de procédure au sujet de ce nouvel article du Règlement : l’Orateur, tout comme le premier ministre, croit que l’article 229a doit s’appliquer en comité des subsides et en comité plénier, aussi bien qu'en Chambre. Il demande le vote. La majorité ministérielle confirme cette décision.

Dans La Patrie, on peut lire à ce propos : « La salle de l’Assemblée législative est pourvue d’un chronomètre spécial. De cette façon, on sera certain que les députés ne dépasseront pas la limite d’une heure fixée pour la longueur des discours, sauf dans certains cas39. »

 

Femmes et société : droits politiques et droits civils

Le bill 182 modifiant la loi électorale de Québec relativement au droit de vote des femmes est présenté, en première lecture, par Pierre-Auguste Lafleur, député unioniste de Montréal-Verdun. Mais c’est Duplessis qui prend la parole. Il dit que les suffragettes ont mal présenté leur cause dans le passé. Pour leur permettre d’exposer leur revendication, il les invite au comité permanent des bills publics en général. Peine perdue. Le 30 mars 1939, Duplessis présente le rapport du comité : il annonce que ce projet de loi a été rejeté, après division. Ce sera le dernier échec des suffragettes.

René Chaloult parraine, quant à lui, le bill 181 modifiant le Code civil et le Code de procédure civile relativement aux droits civils de la femme. Le projet de loi vise à modifier les articles 176 et 177 du Code civil. En substance, le député de Kamouraska veut faire en sorte que les femmes puissent « ester en jugement » et « accepter, aliéner ou déposer entre vifs », et ce, sans qu’il y ait obligatoirement le consentement du mari ou, à défaut, celui d’un juge. Pour justifier ces changements, il explique le contexte dans lequel le Code civil a été rédigé :

Nous sommes ici soumis au code Napoléon qui est arrivé au commencement du siècle dernier. Il faut savoir quelles sont les idées de Napoléon sur les femmes pour bien comprendre l’esprit de ce code qu’il a inspiré. Le prestige de Napoléon était considérable en France. Il avait contre les femmes de nombreux préjugés. Il déclarait, en somme, que la femme appartenait corps et âme au mari. On sait comment l’Empereur se conduisit vis-à-vis son épouse créole et ensuite de la belle Polonaise Marie Walewska. Il a considéré la femme comme un être inférieur, comme une domestique. On sait ce qu’il répondit lorsqu’on lui vantait le génie intellectuel de Mme de Staël, demandant : « Sait-elle coudre? » (18 avril 1939)

 

« Sachons évoluer », de renchérir Chaloult! Il termine en rendant hommage à la militante féministe Thérèse Forget-Casgrain.

Tout ce temps, les députés ministériels parlent entre eux et font des blagues. Auguste Boyer, député de Châteauguay, propose enfin que le comité se lève. Le comité se lève donc sans faire rapport, ce qui met un terme aux délibérations.

 

Une nouvelle carte électorale

Le 7 mars 1939, Duplessis propose qu’un comité « soit formé et chargé de s’enquérir de la redistribution des circonscriptions électorales ». Huit députés de l’Union nationale et trois députés du Parti libéral devront faire des recommandations à la Chambre pour établir s’il y a lieu de faire des rajustements. En vain, le 21 mars 1939, Chaloult demande que des membres du Parti national fassent partie du comité.

Le bill 83 relatif aux districts électoraux est lu une première fois le 25 avril 1939, durant la dernière semaine de la session. Malgré la portée de cette mesure, les deuxième et troisième lectures sont adoptées le lendemain en moins d’une heure. Pour la première et seule fois dans l’histoire politique du Québec, le nombre de circonscriptions électorales allait diminuer. Depuis les élections générales de 1931, l’Assemblée législative comptait 90 sièges. Pour la 21e Législature, ce nombre sera diminué à 86.

D’après Chaloult, cette mesure n’est pas inspirée par la justice et le souci de l’équité. Car les comtés supprimés sont surtout représentés par des députés de l’opposition. Parlant pour son comté de Kamouraska qui se verra fusionné à celui de Rivière-du-Loup, Chaloult demeure vindicatif : « Si l’on veut par là me faire disparaître de la vie publique, ce n’est pas le moyen qu’il faut employer, car je resterai dans la vie publique et je resterai donc dans cette Chambre. » Le député de Kamouraska n’est pas le seul à se plaindre : Le Devoir affirme aussi qu’au moins huit députés de l’Union nationale sont mécontents par les redécoupages des districts électoraux40.

En résumé, les comtés de Richelieu et de Verchères formeront une seule circonscription; même chose pour Soulanges et Vaudreuil, de même que pour Kamouraska et Rivière-du-Loup. Les trois comtés de Saint-Jean, de Châteauguay et de Laprairie sont remaniés pour n'en former que deux : Châteauguay-Laprairie et Saint-Jean-Napierville. Puis, Montréal subit un redécoupage pour égaliser la population de ses comtés, mais conserve le même nombre de sièges à l'Assemblée législative41.

 

Leduc vs Duplessis

L’exclusion de François-Joseph Leduc du Cabinet provoque de nombreux discours. Et pour cause, les raisons données par le premier ministre sur cette affaire sont vagues. Duplessis se contente d’affirmer que le nouveau ministre, Anatole Carignan, « offrait au gouvernement plus de garanties d’intégrité, de loyauté et de sincérité, des garanties que je ne trouvais pas chez le député de Laval ». (31 janvier 1939) Leduc y voit « les plus graves insinuations de la part du premier ministre », convaincu lui-même d’avoir dirigé son ministère avec la plus grande honnêteté. Des accusations viendront plus tard, lui rétorque Duplessis. Mais Leduc ne sera jamais accusé de quoi que ce soit.

 

Un homme et son péché

Leduc répond aux attaques du premier ministre en parlant, très indirectement, du problème d’alcool du premier ministre. Parlant du congrès eucharistique, il se dit heureux d’entendre les plus hautes autorités religieuses condamner les ravages causés par l’alcool :

L’expérience prouve que de très belles intelligences ont misérablement sombré dans l’alcoolisme, que des hommes qui promettaient de rendre à leur pays et à leur religion d’inappréciables services sont devenus des dégénérés, des abrutis, des sujets de scandale. Si l’alcoolisme exerce ses ravages dans les classes moyennes de notre société, elle cause des dégâts autrement plus graves dans les classes supérieures où l’aisance contribue au développement de cette passion. (31 janvier 1939)

 

Bouchard en rajoute. À la séance du 15 mars 1939, lorsque les parlementaires étudient le bill 36 relatif au Bureau de censure du cinéma, Duplessis fait allusion à la fortune personnelle du chef de l’opposition et au fait qu’il est propriétaire du bâtiment où loge le cinéma de Saint-Hyacinthe. Bouchard n’entend pas à rire : « Le chef de l’opposition, dit-il, a une bâtisse louée à la compagnie France-Film. J’en retire un revenu, comme de mes autres propriétés que j’ai pu acquérir avec les économies que j’ai faites au lieu de les boire. » Cette réponse soulève l’émoi.

 

L’affaire Godon

Tout commence lorsque le corps d’une fillette de sept ans est découvert dans la cave de l’Académie Roussin, à Pointe-aux-Trembles, en 1930. Après enquête criminelle, le frère Dostithée (Albert Nogaret) est accusé de meurtre. Un premier procès, en mars 1931, le condamne à mort, mais il est acquitté six mois plus tard après un second procès.

En janvier 1939, peu après le décès de Nogaret en France, Antonio Godon est accusé du meurtre de la fillette. L’accusé est cependant déclaré mentalement incapable de subir son procès et il est emprisonné à la prison de Bordeaux. Godon y meurt subitement, laissant ainsi planer le doute sur la mort mystérieuse de la jeune victime.

L’affaire Godon est un thème des plus récurrents de la session. La presse suit cette histoire de près, d’autant plus qu’en 1939 le gouvernement présente le bill 73 autorisant une enquête relativement à l’arrestation d’Albert Nogaret. Souvent, en guise d’insulte, les parlementaires s’invectiveront de « Godon ».

 

De choses et d’autres…

Pour le gouvernement, la construction d’une centrale électrique dans le Témiscamingue (par la Dufresne Engineering Company) constitue la réalisation d’une promesse à laquelle il s'était engagé, lors des élections générales de 1936. Cette centrale pourra, selon le ministre Onésime Gagnon, accélérer le développement minier du nord du Québec. Aux députés du Parti national qui accusent l’Union nationale d’avoir établi une centrale « dans le fond des bois », Gagnon répond que le gouvernement a quand même fait baisser les taux de l’électricité dans les principales villes depuis 1936. Partisan de la municipalisation de l’électricité, Bouchard aurait plutôt souhaité que cette centrale soit construite sur un territoire plus densément peuplé. (15 février 1939)

Pour l’historien Robert Rumilly, le sauvetage de l’Université de Montréal « sera la grande mesure de la session42 ». Le gouvernement, par le biais du bill 28, garantira le remboursement d’un montant de cinq millions de dollars emprunté par la Société d’administration de l’Université de Montréal. (19 avril 1939)

Le gouvernement est heureux d’annoncer également que les mères nécessiteuses recevront leurs allocations en janvier 1939. L’opposition blâme le gouvernement d’avoir manqué de célérité, étant donné que cette mesure d’aide avait été adoptée à la session de 1937.

Le gouvernement rétablit aussi l’indemnité des ministres à ce qu’elle était en 1936. (bill 6) Bouchard provoque l’hilarité du côté de l’opposition lorsqu’il propose de donner comme titre à cette loi : « Loi pour corriger l’erreur que le gouvernement de l’Union nationale a faite en diminuant les salaires des ministres. » Le chef de l’opposition faisait référence aux nombreux titres des bills du gouvernement qui, depuis 1936, avaient pour but de corriger « les erreurs de l’ancienne administration ».

Notons enfin qu’un amendement des conseillers législatifs sur le bill 80, concernant les corporations et les compagnies, est considéré comme un abus de pouvoir par Bouchard. Celui-ci propose « que cette Chambre refuse de concourir dans les amendements faits au Conseil législatif […] parce qu’ils empiètent sur les privilèges de la Chambre ». De mémoire, il cite l’article 478 du Règlement : « Les bills imposant des taxes doivent "originer" à l’Assemblée législative ». Or, justement, les conseillers législatifs suggèrent de réduire la taxe des compagnies d’assurances. Au nom des prérogatives et des libertés des représentants de l’Assemblée législative, Bouchard juge que les membres de la Chambre haute n’ont aucun droit légitime pour modifier ce bill. Les députés ministériels partagent l’avis contraire dans ce cas-ci. Par un vote de 54 contre 13, la Chambre décide de concourir aux amendements du Conseil législatif. (28 avril 1939)

 

Faits divers, faits cocasses…

Les longs discours, le rythme effréné des travaux législatifs

Laurent Barré, député unioniste de Rouville, appuie sans contredit le nouveau règlement qui limite les discours. « Nous sommes des trois ou quatre mois dans cette espèce de prison, à l’éclairage artificiel, et nous, les terriens, nous avons hâte de retourner à l’air libre, lorsque la session est finie. » (22 février 1939)

Les propos tenus par Bouchard, le jour même, sont du même acabit :

Le député de Stanstead (M. Gérin) est nouveau. Il ne connaît pas encore cela, les bills dont le gouvernement a honte et qu’il soumet aux députés lorsque ces derniers pensent plutôt à l’heure du train qui les ramènera chez eux. Il va s’apercevoir, lorsqu’il aura deux ou trois années d’expérience parlementaire, que le gouvernement s’empresse toujours de passer ses pires législations en fin de semaine. Il prendra connaissance des bills dits du vendredi.

 

Les petits pages

De 1867 jusqu’à la fin des années 1970, ce sont de jeunes garçons qui sont au service des députés comme messagers. Témoins privilégiés, les pages apprennent les rouages du parlementarisme dans la salle même de l’Assemblée législative. Ils doivent être discrets; mais, en toute naïveté, l’un d’eux pose une question à un ministre, question qui vient aux oreilles du courriériste de la Gazette. Après que les députés de l’Union nationale eurent remporté deux votes consécutifs, le petit page demande : « Écoutez, est-ce que l’autre côté gagne parfois? » (28 février 1939)

 

Changement de nom

De nos jours, il faut s’adresser au Directeur de l’état civil pour effectuer un changement de nom. Auparavant, il fallait présenter un bill privé pour ce faire. Les députés de l’opposition, quelle que soit leur allégeance, ont toujours critiqué ce principe. À la séance du 15 mars 1939, Léon Casgrain lance une remarque pour faire un pied de nez à l’Union nationale : « Si ce n’est pas un bon principe pour les individus, ce n’est pas bon non plus pour les partis politiques. Les conservateurs de la province auraient dû continuer à se dire conservateurs. »

 

Le sens de l’humour de T.-D. Bouchard

Le chef de l’opposition sait dérider son auditoire, parfois au grand dam des ministériels. Le 22 mars 1939, Bouchard a particulièrement le cœur à rire. D’autant plus que ce jour-là, Henri Lemaître Auger, ministre de la Colonisation, est en proie à la somnolence. Le ministre, note le courriériste du Canada, « est l’objet de la curiosité amusée du public des galeries ».

Pour obtenir une réponse du ministre à sa question, Bouchard élève la voix. Au même moment, il provoque l’hilarité générale en sortant de sa poche un grand rouleau de papier manille de 37 pieds de long. Il commence la lecture de cette lettre qu’il a reçue d’un colon. Hortensius Béïque, député de Chambly, fait également rire ses collègues lorsqu’il recommande au chef de l’opposition de s’acheter « un piano automatique pour accrocher, dit-il, votre rouleau après ».

Duplessis en a assez. Il veut que Bouchard cesse de lire cette lettre. Il l’accuse même d’en être l’auteur. « Si le premier ministre veut avoir le document pour voir si c’est moi qui l’ai écrit, je puis lui en passer un bout et garder l’autre », de répondre Bouchard, amusant une fois de plus ses collègues de l’opposition.

Les points d’ordre se succèdent pour faire cesser la lecture du chef de l’opposition. Grégoire, député unioniste de Montmorency, se porte à la défense de Bouchard. Le président du comité plénier, Marc Trudel, entre en scène :

Il est difficile de trouver un nom pour ce document. Je n’ai pas à me prononcer sur la qualité et sur l’authenticité du document qu’on veut lire. Ayant été tour à tour notaire et journaliste, je ne peux pas dire que cette lettre ressemble à un article de journal ni à un acte notarié. Ça me paraît tout simplement un document du temps de Louis XIV et, par conséquent, c’est assurément un document de l’ancien régime.

 

Les rires fusent de toutes parts. Trudel (qui sait parfois tenir tête à Duplessis) permet au chef de l’opposition de lire son document. Le premier ministre et la plupart des ministériels se retirent aussitôt dans l’antichambre de l’Assemblée législative. Imperturbable, Bouchard continue de lire pendant 35 minutes. De temps à autre, il annonce qu’il en a encore une vingtaine de pieds à lire, ensuite 15 pieds, etc. Il offre même au ministre de la Colonisation d’en lire un bout, « pendant que lui-même en lirait l’autre bout ». À la fin, trois pages s’amuseront à rouler la fameuse lettre.

 

Bilan de la 20e Législature

À Ottawa et à Québec, les mesures adoptées par les gouvernements ne parviennent pas à régler la misère engendrée par la crise économique des années 1930. En conséquence, la période de contestations et de revendications « à la fois idéologiques, sociales et politiques » qui en résulte mènera souvent les partis à la défaite électorale43.

Des rumeurs d’élections circulent à la fin de la session de 1939. Duplessis affirme pourtant qu’il n’est pas encore question de faire appel au peuple, ce que confirme d’ailleurs Le Nouvelliste du 29 avril 1939. Cependant, à la grande surprise de nombreux députés de l’Union nationale, Duplessis annoncera dès septembre la tenue d’élections générales44.

Les partis politiques sont à dresser des bilans. L’Union nationale a une fiche de route qui n’est pas sans faille. Malgré le succès de l’Office du crédit agricole, quelques écarts de conduite suscitent la réprobation : les mœurs électorales n’ont pas changé en ce début de XXe siècle et Bouchard, dans son journal En Avant, est à même de dénoncer « les abus flagrants d’électoralisme » dans l’administration du crédit rural45.

Il existe plusieurs parallèles entre l’administration de Duplessis et celle de Taschereau. À ce point que Grégoire, prenant le Petit catéchisme électoral publié lors des élections de 1936, affirme en Chambre : « On pourrait, dit-il, changer les noms Taschereau et Godbout en celui de Duplessis, sans changer sensiblement le petit catéchisme lui-même. » (16 février 1939 ) Faut-il rappeler, en effet, que ce sont généralement les mêmes monopoles qui ont financé les caisses électorales de l’Union nationale et du Parti libéral? Duplessis ne faisait jamais d’appel d’offres pour distribuer les contrats du gouvernement, et il ne s’en était jamais caché par ailleurs. Bref, en temps de crise, ce genre de favoritisme paraît d’autant plus inéquitable aux yeux des concitoyens.

Duplessis ne laisse personne indifférent. Malgré les critiques, de nombreux députés de l’Union nationale éprouvent une admiration sans bornes pour leur chef. Joseph-Damase Bégin, député de Dorchester, est l’un d’eux. Il affirme déjà que « lorsque les temps que nous vivons seront du domaine de l’histoire, les pages qui s’écriront alors renfermeront le grand nom du premier ministre actuel ». (8 février 1939)

Chez les libéraux, Godbout parcourt le Québec pour parler de l’endettement de la province, du favoritisme et de la « farce du comité des comptes publics »46. Bouchard n’est pas tendre non plus à l’égard du gouvernement unioniste :

Promesses non tenues, patronage éhonté, danse des millions, élections malhonnêtes, achat des consciences, débauches électorales, souscriptions forcées à la caisse de l’Union nationale, pléthore de ministres, lois votées à la hâte, contrats sans soumission, emprunts favorisant des courtiers amis, influence indue auprès des journaux, pléthore de commissions, administration par arrêtés ministériels, mesures arbitraires, dédain des privilèges des députés, destitutions imméritées, dégénérescence, stupidité, corruption, traîtrise et trahison47.

 

Dans un autre registre, les tiers partis politiques fondés durant la crise – tels que l’Action libérale nationale d’abord et le Parti national ensuite – proposeront de multiples réformes pour transformer en profondeur le système capitaliste. Rappelons qu’en 1936, l’ALN se dissout dans l’Union nationale, mais Paul Gouin fait renaître sa formation politique en 193848. Quant au Parti national, formé de dissidents de l’Union nationale, il demeure sans organisation véritable depuis sa fondation en 1937. L’on sait d’autant plus que son chef, Philippe Hamel, est dégoûté de la politique49. Des propos tenus en Chambre, durant sa dernière session, laissent transparaître certains états d’âme :

La démocratie a formé le climat idéal du capitalisme qui s’est servi des Parlements pour consolider ses positions. Pourvu qu’elle ne contrecarre pas les puissants, on lui accorde tous les argents dont elle a besoin. Pour ma part, après mûre réflexion, je ne vois pas grand chance de sortir du bourbier sous le régime de la démocratie, qui est la dictature de l’argent. […] La démocratie, c’est un nom d’emprunt pour désigner le règne de l’avarice et des monopoles. (7 mars 1939)

 

Courtisé par Godbout afin qu’il se présente sous la bannière libérale en 1939, Hamel décide plutôt de se retirer de la vie politique. Son parti ne survivra pas à son départ : Chaloult et Drouin se présenteront sous la bannière libérale; Grégoire et Marcoux décideront plutôt de ne pas se représenter. Signalons que Leduc se joint aussi à l’équipe libérale, lors des élections.

La suite appartient aux électeurs de la province. Après les élections générales du 25 octobre 1939, le paysage politique de l’Assemblée législative se trouvera modifié à nouveau.

 

Critique des sources

Par Christian Blais

Les membres de la Tribune de la presse en 193950

Après de nouvelles élections, Willie Chevalier, du Soleil, devient président de la Tribune de la presse. Damase Potvin, de La Presse – qui entame sa 28e session comme courriériste parlementaire –, est réélu secrétaire-trésorier pour une quatrième année consécutive. Alphonse Raymond, Orateur du Conseil législatif, et Paul Sauvé, Orateur de l’Assemblée législative, demeurent les « patrons honoraires de la galerie de presse51 ».

Les autres membres de la Tribune sont : Joseph Lavergne, de La Patrie; Guy Jasmin, du Canada; Alexis Gagnon, du Devoir; Maurice Dubrûle, de L’Illustration nouvelle; Abel Vineberg, de la Gazette; Henri St-Pierre, du Montreal Daily Star; Lorenzo Paré, de L’Événement-Journal; Calixte Dumas, de L’Action catholique; Jack Dunn, du Quebec Chronicle-Telegraph; C. E. Parrot, de La Tribune; Raymond Dubé, du Nouvelliste; Charles-Eugène Pelletier, du Droit; W. Stuart, de La Presse canadienne; et Harry Macauley, de l’United Press52.

Bien que la reconnaissance officielle de la Tribune de la presse par l’Assemblée législative date de 1871, les courriéristes parlementaires font remonter leur origine à 1869. En 1939, ils célèbrent donc leur 70e anniversaire. Dans L’Événement-Journal, on souligne l’importance de cette institution :

[D]epuis 70 ans, des centaines de journalistes ont tenu, je ne dirai pas seulement la province mais le Canada tout entier au courant des événements législatifs qui se sont passés dans notre Parlement local. Ah! Si, à un certain moment, parvenaient tout à coup aux oreilles de nos populations les échos qui sont montés au « perchoir » des journalistes, de tous les discours, les interpellations, les altercations, les interruptions, on ne pourrait assurément pas affirmer que nos législateurs québécois ne sont ni éloquents, ni violents, ni même spirituels53.

 

Le travail de ces « tâcherons de la plume » n’est pas de tout repos. Les heures sont longues, le travail ardu. Calixte Dumas en témoigne :

Quand nos législateurs sont arrivés à Québec pour l’ouverture de la session, le 18 janvier dernier, l’hiver régnait en maître dans la Vieille Capitale. Les députés eurent maintes fois l’occasion de s’en rendre compte. Les fournaises du parlement ne purent toujours faire monter le mercure à 70 [degrés], à l’Assemblée législative. Pendant certaines tempêtes de nord-est, la Chambre verte était une véritable glacière. Les journalistes étaient obligés d’aller se dégourdir les doigts sur les ampoules électriques pour pouvoir continuer à écrire54.

 

Les hebdomadaires et les autres documents d'archives

Tous les journaux québécois, publiés en 1939, ont été scrutés au peigne fin pour y chercher des discours prononcés à l’Assemblée législative. L’exercice s’est révélé utile. Notamment, de nombreux extraits de discours prononcés par Cléophas Bastien ont pu être complétés grâce à L'Écho de Saint-Justin.

Les autres journaux consultés sont les suivants : Le Saint-Laurent, Le Courrier de Berthierville, Le Guide, Le Courrier de Bellechasse, Le Bien Public, Le Nicolétain, L’Avenir du Nord, Le Dorchester, L’Étoile du Nord, L’Écho de Frontenac, La Voix des Mille-Isles, Le Progrès du Saguenay, La Nation, L’Éclaireur, La Parole, La Voix de l'Est, La Voix du Peuple, La Voix des Bois-Francs, Le Progrès de L’Islet, Le Peuple, The Shawinigan Standard, La Bonne parole, Le Petit Journal, L'Autorité nouvelle, Le Berthelais, La Boussole, Le Journal de Waterloo, L’Écho du Bas-Saint-Laurent, La Chronique de Magog, L’Écho du Saint-Maurice, L’Action populaire, La Frontière, La Clarté, La Gazette de Valleyfield, Le Progrès de Valleyfield, L’Union des Cantons de l’Est, Le Canada Français, La Gazette du Nord, Le Progrès du Golfe, L’Homme Libre, Le Bulletin des agriculteurs, Le Canadien de Thetford, Le Canadien/Le Canadien libéral, Le Clairon de Saint-Hyacinthe, Le Courrier de Saint-Hyacinthe, Le Colon, Le Courrier de Laviolette, Le Courrier de Montmagny, Le Jour, Le Messager de Verdun, Le Monde ouvrier, Le Nationaliste et le Devoir, La Terre de Chez Nous, La Revue de Granby, L'Écho de Lotbinière, L'Étoile de l'Est, Photo-Journal, Sherbrooke Telegram, The Canadian Labor Press, The Drummondville Spokesman, The St. Maurice Valley Chronicle, The Stanstead Journal, L'Écho de Portneuf, L'Écho du Nord, The Rouyn-Noranda Press, The Standard et The Sherbrooke Daily Record. La plupart de ces journaux n’offrent cependant que de brefs condensés des débats de l’Assemblée législative.

Pour finir, lors de l’adresse en réponse au discours du trône, les paroles prononcées par René Chaloult ont été reconstituées à partir des notes originales du député. Celles-ci sont conservées à Bibliothèque et Archives nationales du Québec55. Dans Le Canada du 10 février 1939, on précise effectivement que Chaloult a lu son texte, mais qu’il a également « improvisé avec une remarquable aisance ». Ces passages improvisés ont donc été reconstitués à partir des comptes rendus des quotidiens. En contrepartie, puisque le discours de Chaloult a duré plus de cinq heures, il apparaît clairement que les journalistes se sont contentés de résumer ses propos. Enfin, Chaloult écrit quelques commentaires à la main, sur le texte de son discours. Souvent illisibles, ceux-ci n’ont pas toujours pu être intégrés; mais, le cas échéant, certaines de ces notes manuscrites incomplètes se trouvent en notes de fin de document dans les débats reconstitués.

 

Duplessis et la presse

À l’Assemblée législative, les députés expriment parfois leur opinion sur les allégeances politiques des principaux journaux. Du côté de l’opposition, on est convaincu d’avance que le premier ministre « contrôle presque toute la presse ». (22 février 1939)

Un fait demeure : les contrats d’impression attribués par le gouvernement constituent une source vitale de revenus pour les journaux. Et, depuis l’avènement de Duplessis au pouvoir en 1936, certains quotidiens ont vu leur part d’impression diminuer radicalement. À la séance du 21 février 1939, le premier ministre résume la situation :

Quand nous sommes arrivés au pouvoir, l’ancien régime avait un budget de $1,500,000 par année pour les impressions, la publicité et les annonces dans les journaux. J’ai pris l’administration de cette affaire et nous avons réduit ce budget à $750,00056 par année seulement. Le gouvernement a effectué une économie de trois quarts de million sur la somme attribuée aux impressions, par la centralisation au bureau que dirige M. Alfred Paul. Lorsque l’année se terminera, il nous restera encore de l’argent.

 

La relation entre la presse et le gouvernement en est une de proximité. Si le premier ministre se flatte de non-ingérence à l’égard du traitement journalistique, le chef de l’opposition a une tout autre opinion. Selon lui, par exemple, Duplessis n’a pas lésiné sur les moyens « pour rendre The Quebec Chronicle-Telegraph sympathique à l’Union nationale » :

Une enquête qui nous révélerait comment Le Devoir, un de nos journaux purs d’entre les purs, réussit à se faire acquitter, sans débourser un sou vaillant, une facture de $21,000 par la Dufresne Construction Co., la compagnie ayant le plus reçu de contrats du nouveau gouvernement, nous en ferait connaître long sur les relations de nos prédicants de moral avec le gouvernement qui devait faire cesser l’achat de la presse, dans notre province, par nos administrateurs publics. Le député de Bagot (Philippe Adam), en faisant son affirmation, avait oublié ce qui survint à L’Action catholique aux lendemains du jour où ce journal donnait de la publicité à des faits qui se passèrent dans la ville de Québec et qui étaient de nature à déplaire au nouveau gouvernement. (26 février 1939)

 

Fondées ou non, les craintes des députés de l’opposition sont perceptibles dans leurs interventions. Ce sentiment d’inquiétude s’accroît lorsque le règlement limitant les discours à une heure est adopté. Cléophas Bastien, député de Berthier, est catégorique : « Le premier ministre a la presse de cette province à sa dévotion, il a la radio. On sait d’où vient son argent, c’est lui qui le dit. L’opposition n’avait plus que la tribune de l’Assemblée législative pour exprimer son opinion, mais on veut la lui enlever. Le premier ministre veut le monopole de la parole, après s’être emparé des journaux et de la radio. » (22 février 1939)

Le Canada se distingue. Ce journal libéral montréalais poursuit sa lutte acharnée contre le gouvernement de l’Union nationale. Ses comptes rendus sont fidèles à la réalité, mais son chroniqueur ne perd jamais l’occasion de reproduire, dans leurs moindres détails, les scènes les plus disgracieuses mettant sur la sellette les députés unionistes. Ainsi, à la séance du 14 avril 1939, ne parvenant pas à saisir les propos du député de Bellechasse (Émile Boiteau), le journaliste écrit que celui-ci, « les doigts dans le nez, murmure des mots inintelligibles ». De pareils exemples se retrouvent dans les pages de ce journal. En retour, Duplessis n’est pas tendre à l’égard de ce « journal humoristique, dit-il, […] un journal honnête entre tous, clérical s’il en fut jamais57, et dont le talent des rédacteurs va avec la perspicacité des bailleurs de fonds ». (1er mars 1939)

Enfin, comme par le passé, les députés du Parti national cherchent à se rendre plus sympathiques aux yeux de la presse anglophone. Chaloult demande l’indulgence de certains membres de la Tribune de la presse :

Non, il est faux, nous le répétons en Chambre pour la troisième et la dernière fois, et nous prions les journalistes anglais de le noter, il est faux que nous nourrissons le moindre préjugé à l’égard d’aucun autre peuple. On ne trouvera pas dans un de nos discours ou de nos écrits, un mot qui justifie ce reproche. Il n’est pas question de brimer la minorité anglaise. (9 février 1939)

 

Les comptes rendus des débats

Lorsqu’il y a lieu de le faire, les parlementaires se lèvent en Chambre pour donner des explications sur des faits publiés58. Des nuances, des précisions ou des critiques sont adressées aux éditorialistes et aux chroniqueurs parlementaires. En 1939, on dénombre davantage de cas de figure qu’au cours des années précédentes.

L’Événement-Journal est la cible principale des députés du Parti libéral et du Parti national. En plus des éditoriaux jugés parfois injurieux, ce sont surtout les titres et les sous-titres donnés aux comptes rendus des débats de l’Assemblée législative qui soulèvent l’ire des députés d’opposition. Ces sous-titres « trop tendancieux » ne serviraient qu’à tromper l’opinion publique, dit-on, puisque « malheureusement, beaucoup de gens ne lisent que les en-têtes des journaux ». (8 mars 1939) Il y a plus. Ce sont parfois les comptes rendus de ce quotidien qui contiennent des erreurs. Philippe Hamel, chef du Parti national, se croit victime d’une machination :

Les dirigeants de L’Événement-Journal, comme toujours, n’ont pu cacher le plaisir malin qu’ils mettent à vouloir me diminuer dans l’opinion publique et, pour arriver à leur fin, ils ne craignent pas de recourir à des faux. Depuis la limitation des discours, on redoute même notre opinion, en raccourci, puisque la presse déforme. (1er mars 1939)

 

Faute d’espace, il arrive effectivement que les journalistes de la Tribune de la presse se contentent de résumer la pensée des députés. Même si les parlementaires préfèrent retrouver leurs paroles « telles que dites », ils félicitent certains journalistes (celui du Droit en particulier) de produire des abrégés dans lesquels les idées qu’ils énoncent en Chambre sont parfaitement condensées.

Pour autant, les membres du Parti national n’accusent aucun des membres de la Tribune de faire preuve de mauvaise volonté. « Je comprends que les journalistes font leur possible », d’ajouter Oscar Drouin. Le problème est ailleurs. Étant donné que les journalistes se regroupent pour former des « pools », afin de prendre en note les paroles des députés, lorsqu’une erreur se glisse dans un compte rendu, elle se trouve ensuite publiée dans la plupart des quotidiens. Hamel explique : « Quand vous trouvez une erreur de compte rendu dans un journal, vous le trouvez dans les autres journaux. Ces comptes rendus sont faits en série. De la sorte, on a rapporté mon discours avec toutes les interruptions produites pendant que je parlais, et mon discours est un vrai coq à l’âne, tel que rapporté. » (9 mars 1939)

Pour éviter de tels ennuis, Hamel croit que l’Assemblée législative devrait se doter d’un hansard : « Il n’y a malheureusement pas de sténographes officiels ici. Si l’on veut mettre une motion à l’effet d’en avoir quelques-uns, je l’appuierai volontiers. Il arrive que nos paroles sont déformées dans les journaux. Je sais que les journalistes font de leur mieux et que ce n’est pas toujours si facile lorsqu’on est interrompu. » (9 mars 1939)

Observations faites, la qualité des débats reconstitués est-elle affectée par les différents quiproquos qui surviennent entre les journalistes et les parlementaires? Assurément pas. S’il est vrai que des erreurs ont pu être publiées d’abord par les journalistes dans leurs comptes rendus et reproduites ensuite dans les débats reconstitués, il n’en demeure pas moins que les explications fournies par les parlementaires sur ces faits publiés permettent de faire la part des choses. Encore faut-il préciser que la grande majorité des comptes rendus publiés dans les quotidiens ne sont pas contestés par les parlementaires eux-mêmes. On peut donc conclure que les débats reconstitués de la session 1939 sont un reflet fidèle des discours qui furent prononcés en Chambre.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. « Le gouvernement Duplessis rend la démocratie odieuse », Le Soleil, 24 janvier 1939, p. 9.

2. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal Express, 1989, tome 2, p. 17 et 139.

3. En 1939, il restait au Québec, selon Rumilly, « 25 000 hommes vivant de travaux de chômage, et 28 000, vivant de secours directs ». Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec : Premier gouvernement Duplessis, Montréal, Fides, 1968, p. 138.

4. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca

5. « Ce qui s’est passé depuis 1936 », Le Nationaliste et le Devoir, 9 février 1939, p. 3.

6. Ibid.

7. « La session provinciale », Le Soleil, 18 janvier 1939, p. 4.

8. Arthur Larouche devient fonctionnaire. Selon l’historien Robert Rumilly, Rouville Beaudry démissionne en invoquant ces motifs : dictature du premier ministre; obligation de voter des lois incomprises et, surtout, privation de patronage. Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, Montréal, Fides, 1973, p. 481. Peter Bercovitch, quant à lui, est élu sans opposition député libéral à la Chambre des communes dans Cartier, à l'élection partielle du 7 novembre 1938.

9. Lors de l'élection générale tenue le 17 août 1936, l'Union nationale avait fait élire 76 députés, alors que le Parti libéral avait remporté les 14 autres circonscriptions. Le 26 juin 1937, René Chaloult, avec un groupe de dissidents de l'Union nationale, forme le Parti national. Les listes des membres de l'Assemblée législative, incluses aux pages xli à xliv, indiquent toutefois l'allégeance politique du  août 1936.

10. « Retour de deux députés à Québec », 7 mars 1939,  9.

11. R. Rumilly, Maurice Duplessis…, p. 468.

12. Pour en savoir plus : « M. Candide Rochefort n’appartiendra à aucun groupe de l’opposition à la session », Le Courrier de Montmagny, 21 janvier 1939, p. 7.

13. Le député explique sa motivation dans Le Canada du 27 avril 1939.

14. Élisée Thériault était le beau-frère de Philippe Hamel.

15. Jean-Guy Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, Québec (Ph. D. histoire, Université Laval), 1977, p. 242.

16. « Lettre de Québec », L’Avenir du Nord, 20 janvier 1939, p. 1.

17. « M. Duplessis a décidé de consulter ses partisans », Le Soleil, 20 janvier 1939, p. 3.

18. À la même séance, Bouchard ajoute : Les députés ministériels ne sont jamais mis au fait de la législation que le maître fera adopter par la Chambre. Ils ne sont convoqués en caucus qu’au moment de grande crise et, comme les députés de l’opposition d’ailleurs, on ne leur donne pas le temps de lire les lois avant de les appeler à les voter. Les abus sont tellement flagrants sur cette matière que c’est une des raisons données comme cause de sa résignation par l’ex-député de Stanstead (M. Beaudry). Le premier ministre refuse de donner les informations et de produire les documents dont l’opposition a besoin pour accomplir sa tâche et on a employé le chahut pour empêcher le chef de l’opposition et ses lieutenants de parler. C’est dire que l’autocratie n’a jamais régné plus en maîtresse dans la Chambre que depuis que nous avons au pouvoir le chef de l’ordre nouveau. 

19. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 17.

20. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 239.

21. Parti libéral, Historique du Congrès libéral de 1938, Québec, s.n., 1938, p. 23.

22. Ibid., p. 22.

23. Télesphore-Damien Bouchard, Mémoires de T. D. Bouchard : « Quarante ans dans la tourmente politico-religieuse », Montréal, Éditions Beauchemin, 1960, p. 112.

24. Ibid.

25. Ibid.

26. « Ce qui s’est passé depuis 1936 », Le Nationaliste et le Devoir, 9 février 1939, p. 3.

27. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 234.

28. « Ce qui s’est passé depuis 1936 », Le Nationaliste et le Devoir, 9 février 1939, p. 3.

29. Historique du Congrès libéral…, p. 26.

30. Après le congrès, Godbout entreprend une tournée dans la province. Dans ses discours, s’il ne se gêne pas pour attaquer l’ALN de Paul Gouin, il ménage toutefois le groupe Hamel-Drouin. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 247.

31. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 176.

32. Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs, Québec, Les éditions du Québec, 2005, p. 109.

33. Fait à noter, Philippe Hamel fait même publier son discours : Philippe Hamel, Discours prononcé à l’Assemblée législative de Québec les 31 janvier et 1er février 1939, Québec, Action  p.

34. T.-D. Bouchard, Mémoires de T. D. Bouchard…, p. 113.

35. Duplessis ne voulait pas exprimer son opinion par crainte de froisser l’électorat anglophone. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 192.

36. Un compte rendu complet des échanges entre les manifestants et les parlementaires est publié : « Manifestation anticonscriptionniste », Le Canada, 29 mars 1939, p. 1 et 7.

37.  Sur le sujet Duplessis ajoute : « Quand nous avons passé la loi du cadenas - et je le dis sans aucune forfanterie - pour mieux faire connaître la situation, j’ai reçu des menaces. Mes sœurs ont reçu des menaces. Pendant trois semaines, on a menacé de m’assassiner. Ma famille a été inquiétée. Mais rien ne m’a arrêté; je ne crains pas les menaces. Quand un homme public défend ceux qui lui ont donné un mandat, c’est son devoir de braver les menaces. »

38. Oscar Drouin, député de Québec-Est, ajoute que si les députés cessaient de lire leur discours, tel que l’interdit pourtant le Règlement, ceux-ci ne dureraient jamais plus d’une heure. 

39. « Chronomètrés », La Patrie, 3 mars 1939, p. 17.

40. Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1999, p. 173.

41. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 205-206.

42. Ibid., p. 204.

43. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 17  133.

44. Antonio Barrette écrit : « Je ne pouvais prévoir que nous aurions des élections si tôt […]. » Antonio Barrette, Mémoires, Montréal, Beauchemin, 1966, p. 49.

45. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 173.

46. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 247.

47. C. Black, Maurice Duplessis…, p. 173.

48. Voir : Paul Gouin, Pour la libération nationale par l'A.L.N. : Texte intégral du discours prononcé à la radio par M. Gouin, mercredi, le 4 octobre 1939, Montréal, s.n., 1939, 16 p.

49. René Chaloult, Mémoires politiques, Montréal, Éditions du Jour, 1969, p. 99.

50. Voir : Jocelyn Saint-Pierre, Histoire de la tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Montréal, VLB éditeur, 2007, 315 p. 

51. « Élections à la galerie de presse », La Presse, 20 janvier 1939, p. 14.

52. « Une élection à la galerie de la presse », Le Soleil, 20 janvier 1939, p. 3. Ajoutons que le « pool » était le suivant : 1.  Le Canada, L’Action catholique, Le Soleil, La Presse, Le Nouvelliste;  2.   L’Événement-Journal, La Patrie; 3. The Gazette, The Montreal Daily Herald.

53. « 70e anniversaire de la Galerie de la Presse », L’Événement-Journal, 15 février 1939, p. 4.

54. « En marge de la session », L’Action catholique, 15 avril 1939, p. 3.

55. Fonds Chaloult, P659, 7C 018 05-03-008B-01, 1982-11-008/2.

56. « $700,000 », selon L’Illustration nouvelle, 22 février 1939, p. 2.

57. La remarque du premier ministre est manifestement ironique et fait allusion au fondateur du journal Godfroy Langlois qui était un anticlérical notoire.

58. Voir les séances du 1er mars, du 2 mars, du 7 mars, du 30 mars et du 18 avril 1939.