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25th Legislature, 2nd Session
(November 13, 1957 au February 21, 1958)

Introduction historique

Par Raphaël Thériault

Le Québec, le Canada et le monde en 1957-1958

En 1957 et en 1958, le monde vit toujours dans un climat de guerre froide et de frisson d’une éventuelle hécatombe atomique. L’URSS, les États-Unis et d’autres pays, comme la Grande-Bretagne, poursuivent une course à l’armement nucléaire qui fait peser une lourde menace sur l’avenir de la planète. C’est aussi l’époque des premiers vols spatiaux qui opposent encore les États-Unis et l’URSS qui surprend le monde entier avec son célèbre Spoutnik.

Au Canada, la vie politique connaît des rebondissements, mais, au Québec, Maurice Duplessis poursuit son règne sur un Québec qui évolue néanmoins plus rapidement qu’il n’y paraît. La télévision prend une place de plus en plus importante dans les foyers québécois et change les habitudes, les téléromans déplacent le chapelet et les conférences du carême. On écoute Pays et merveilles avec André Laurendeau et Point de mire avec René Lévesque.

Ce nouveau et fascinant média s’ajoute à la radio et ne ralentit pas l’activité culturelle, bien au contraire. Le théâtre québécois connaît une relance avec Marcel Dubé et Gratien Gélinas qui fonde la Comédie canadienne à Montréal en février 1957. Madame Ludmilla Chiriaeff crée les Grands Ballets canadiens, première troupe professionnelle de danse au pays, et la télévision popularise des expressions culturelles naguère réservées à l’élite. Radio-Canada tient des concours de la chanson canadienne-française qui stimulent la création d’un genre qui portera bientôt un message d’espoir et de changement.

La langue française du Québec reçoit aussi une consécration grâce à Louis-Alexandre Bélisle qui complète son imposant Dictionnaire général de la langue française au Canada, lequel est salué comme une contribution majeure tant au Canada et en France que dans toute la francophonie.

En 1957, comme c’est devenu l’habitude depuis le début de la décennie, c’est en novembre que le premier ministre demande au lieutenant-gouverneur de convoquer la Législature dans la capitale et d’inaugurer la deuxième session de la 25e Législature de la province de Québec.

 

Maurice Duplessis au sommet de sa puissance

Le 13 novembre 1957, le chef de l’Union nationale, Maurice Duplessis, entreprend la 32e session de sa carrière dans une position plus que confortable. Déjà comblé par le résultat des élections générales du 20 juin 1956 qui ont augmenté sa majorité de quatre voix, le premier ministre compte une nouvelle victoire à son actif depuis les élections partielles du 18 septembre 1957.

Lors de ce scrutin qui visait à remplacer quatre députés décédés, les candidats unionistes se sont emparés de tous les comtés en lice. Mieux, dans Vaudreuil-Soulanges, le candidat de l’Union nationale, Loyola Schmidt, a fait subir à l’étoile montante du Parti libéral, l’avocat et président de la Fédération libérale nationale, Paul Gérin-Lajoie, une deuxième défaite en moins de deux ans, tandis que dans Compton, l’unioniste Claude-Gilles Gosselin enlevait la seule des quatre circonscriptions disputées qui appartenaient aux libéraux. En Chambre, Duplessis appuie désormais son pouvoir sur une majorité de 73 députés.

Le 14 novembre, Duplessis fait de Gosselin le « secondeur » de l’adresse en réponse au discours du trône. Avec son proposeur Joseph-Émile Fortin, de Mégantic, ils constituent pour l’Union nationale une preuve éclatante que les ouvriers, nombreux dans leurs comtés des Cantons de l’Est (Compton) et des Bois Francs (Mégantic), appuient la législation ouvrière des « bleus ». La « marche sur Québec » des principaux chefs syndicalistes de la province, le 7 septembre 1957, en pleine campagne électorale, laissait plutôt entendre le contraire, dans un contexte socio-économique marqué par la grève des mineurs de Murdochville. Celle-ci, déclenchée illégalement le 10 mars 1957, avait été sévèrement réprimée par l’intervention musclée des policiers de la Sûreté provinciale. Patronage et favoritisme, répliquent plutôt les libéraux pour expliquer la victoire de leurs adversaires dans ces comtés.

Tout au long de la session, comme à son habitude, Duplessis exerce une poigne de fer sur les membres de son parti. La voix de l’indépendant Frank Hanley, de Montréal-Sainte-Anne, lui est acquise. Il contrôle en outre le Conseil législatif, où siègent 12 unionistes et 11 conseillers libéraux.

 

Des opposants divisés

Le député de Trois-Rivières affronte une opposition libérale dont le nombre de représentants est passé de 20 à 17 entre juin et novembre 1957. Les députés Lionel Ross, de Montréal-Verdun, et Dave Rochon, de Montréal-Saint-Louis, siègent désormais comme libéraux indépendants, mais votent régulièrement avec le gouvernement. Exclus du Parti libéral, après avoir voté à deux reprises avec le gouvernement sur des questions relatives au plan Dozois, ils font l’objet, dans la presse, de discussions sur les motifs qui les ont amenés à quitter le parti. Ont-ils démissionné? Ont-ils été expulsés? Les sources ne sont pas unanimes. Quant au chef libéral Georges-Émile Lapalme, de retour en Chambre après une absence d’un an due à la maladie, il doit composer avec la fronde d’un certain nombre de militants et de députés. Il dira de la session de 1957-1958 que « les péripéties qui suivirent [l’ouverture], pendant peut-être trois mois, ne s’entasseraient pas toutes dans un livre tellement elles furent multiples et quelquefois très longues. Et cruelles1 ».

De plus en plus actifs depuis la défaite électorale de juin 1956, les adversaires de Lapalme, chef du parti depuis le 20 mai 1950, ont fourbi leurs armes tout au long de la session de 1956-1957 et de l’été qui a suivi. Les 26 et 27 octobre 1957, les membres de la Fédération des jeunes libéraux du Québec, réunis en congrès à Sherbrooke, adoptent une résolution demandant à l’exécutif provincial de la Fédération libérale de tenir un congrès pour se choisir un nouveau chef. Derrière cette attaque contre son leadership, confie Lapalme dans ses mémoires, se dissimulent deux de ses députés, qu’il ne nomme pas.

Dans les jours qui suivent, il fait part de son intention de quitter son poste, puis, le 10 novembre, se laisse convaincre de revenir sur sa décision. Quatre jours plus tard, il annonce la tenue du congrès plénier attendu par sa formation. Convoqué pour les 21 et 22 mars 1958, ce congrès est finalement déplacé les 30 et 31 mai : c’est que le 1er février 1958, le gouvernement Diefenbaker convie les électeurs canadiens à se rendre aux urnes le 31 mars suivant.

Le 10 janvier, Lapalme se lance officiellement dans la course à sa propre succession. Parmi les membres de son comité d’organisation militent le député d’Abitibi-Ouest, Alcide Courcy, et l’ancien député de Verchères, Arthur Dupré. Les membres de l’aile parlementaire du parti ne se rallient toutefois pas tous derrière leur chef. Le 24 janvier 1958, alors que le débat sur les crédits du département de l’Instruction publique se termine à Québec, deux ou trois députés (Lapalme n’est plus sûr du nombre) se rendent rencontrer l’ex-ministre libéral Jean Lesage au Club de réforme de Montréal.

Bien que n’appartenant pas au cercle restreint des députés libéraux, Paul Gérin-Lajoie n’en occupe pas moins une place de choix au cours de certains échanges, au grand dam sans doute du chef de l’opposition. Le 9 février 1958, il annonce officiellement son intention de succéder à ce dernier, lors de ce qu’on a appelé « l’assemblée de Rigaud ». Parmi les députés qui assistent à cet événement, le représentant de Chambly, Robert Théberge, interpellé en Chambre, le 11 février, par le premier ministre qui lui demande s’il a fait bon voyage à Rigaud. « Cela prouve que je n’ai pas peur de mes opinions. Et je puis dire que mes relations avec mon chef sont bonnes », répond Théberge. « Chose certaine, ce ne sont pas des relations qui se déroulent "dans la joie" », réplique du tac au tac le député de Trois-Rivières.

Le député de Saint-Maurice, René Hamel, qui a dirigé l’opposition au cours de la session de 1956-1957, songe aussi à prendre le départ de la course à la succession. Quoi qu'il en soit, la session est terminée à Québec lorsque Lapalme se retire finalement au profit d’un Jean Lesage, dont le parti a été défait aux élections fédérales.

Se réjouissant de ce que la course au leadership mette à rude épreuve la solidarité de leurs adversaires, le premier ministre et son ministre du Bien-être social et de la Jeunesse, Paul Sauvé, multiplient les sarcasmes à l’endroit des libéraux et de leur chef. « J’avertis le chef de l’opposition qu’on ne veut peut-être pas lui enlever son nom, mais qu’on veut lui enlever la palme », se moque par exemple le premier ministre, le 30 janvier 1958. En plein débat sur les orienteurs engagés par le ministère du Bien-être social et de la Jeunesse, le 13 février, il récidive en conseillant à ses adversaires de faire appel à de tels spécialistes pour les assister dans le choix d’un chef.

 

Ottawa et Montréal

Tandis qu’un orage plane au-dessus du Parti libéral du Québec, le ciel s’éclaircit pour Maurice Duplessis sur les scènes politiques fédérale comme montréalaise, où ses principaux adversaires mordent tour à tour la poussière.

Le 10 juin 1957, les conservateurs de John Diefenbaker ont défait les libéraux, au pouvoir à Ottawa sans interruption depuis le 14 octobre 1935. Minoritaire à la Chambre des communes, le gouvernement Diefenbaker canalise depuis l’attention des journalistes du pays, à l’affût des motions de défiance des adversaires des conservateurs comme de toute déclaration du premier ministre quant au déclenchement de nouvelles élections.

Au cours de la session provinciale, l’attention des élus se tourne elle aussi à maintes reprises vers Ottawa. Davantage conciliant à l’endroit des conservateurs que des libéraux, Maurice Duplessis réduit ses attaques contre « les centralisateurs » fédéraux. Du 21 novembre au 3 décembre 1957, la Chambre s’ajourne pour permettre au premier ministre québécois et à quelques-uns de ses ministres d’assister, en compagnie de leurs homologues des autres provinces, à une conférence fédérale-provinciale organisée à l’initiative du premier ministre Diefenbaker. Les 25 et 26 novembre, à Ottawa, les discussions portent sur la question du partage des impôts.

Dans la foulée de cette conférence, la Chambre des communes adopte en troisième lecture, le 29 janvier 1958, le bill 247 modifiant la loi sur les arrangements entre le Canada et les provinces relativement au partage d’impôts, qui distribue aux provinces non plus 10 %, mais 13 % du produit de l’impôt fédéral sur le revenu des particuliers. L’Union nationale en profite pour déposer le bill 42, qui permet au gouvernement québécois d’augmenter son propre impôt sans « qu’il n’en coûte un sou de plus aux contribuables ». Le 19 février, au cours d’un des débats les plus médiatisés de la session, les libéraux appuient l’adoption de ce bill, votant pour la première fois avec le gouvernement sur un projet de loi concernant l’impôt provincial sur le revenu. « Au troisième essai, l’unanimité se fait sur l’impôt provincial », titre le journaliste du Devoir, Pierre Laporte, dans sa « Lettre de Québec » du 20 février, insistant, comme la plupart de ses collègues, sur le ralliement des libéraux.

Plus tôt en janvier, toujours à Ottawa, les projecteurs s’étaient allumés sur les membres du Parti libéral fédéral, réunis en congrès pour élire un nouveau chef. Louis Stephen Saint-Laurent avait en effet annoncé son intention de démissionner de son poste de leader en septembre 1957. Le soir du 16 janvier 1958, Leaster B. Pearson triomphe de son rival Paul Martin et devient le nouveau chef de l’opposition officielle aux Communes. Le même soir, à Québec, le député libéral Glendon Brown, député de Brome, poursuit calmement l’examen des crédits du secrétaire de la province devant une assemblée à la fois plus anxieuse et plus clairsemée qu’à l’habitude.

Au lendemain de l’annonce du déclenchement des élections fédérales, le 1er février 1958, la fébrilité augmente d’un cran chez les députés du Québec, pressés de quitter la Chambre pour se lancer dans la bataille électorale. La session se termine après 12 semaines de travail, alors que la campagne bat son plein dans tout le pays.

Le 28 octobre 1957, des élections municipales modifient également le paysage politique de la métropole du Québec. Au terme de ce que l’historien Robert Rumilly qualifie d’une des luttes les plus « ardentes qui se soient jamais déroulées dans nos arènes municipales2 », la Ligue d’action civique du maire sortant Jean Drapeau, adversaire de Duplessis, perd le pouvoir au profit du sénateur libéral Sarto Fournier. Le président du conseil exécutif sous l’administration Camillien Houde, prédécesseur de Duplessis à la tête du Parti conservateur, le notaire Jean-Marie Savignac, accède de nouveau à ce poste. Pour le directeur du Devoir, Gérard Filion, le premier ministre du Québec apparaît comme « le grand vainqueur » de ces élections, lui qui a également réussi à « brouiller » les libéraux, partagés entre les deux candidats. Ses adversaires éliminés, « M. Duplessis a raison de se frotter les mains; il est maintenant le chef incontesté de la province de Québec », constate Filion avec dépit dans l’édition du 29 octobre du quotidien.

La nouvelle administration montréalaise demande à l’Assemblée législative de modifier la charte de la ville. Au comité des bills privés, Duplessis en profite pour se débarrasser d’un autre ennemi politique, l’ex-président du conseil exécutif Pierre Desmarais, qu’il évince, par un amendement-surprise, de la présidence de la Commission métropolitaine. Son geste provoque l’un des débats les plus intenses de la session. Au cours de l’étude du bill en comité plénier de la Chambre, les libéraux, qui soutiennent qu’ils n’ont pris connaissance de l’amendement qu’au moment de sa lecture et n’ont pu, par le fait même, réagir adéquatement, condamnent l’action antidémocratique du premier ministre sans toutefois réussir à le faire reculer. Le journaliste Vincent Prince, de La Presse, n’en souligne pas moins, dans son bilan de fin de session du 22 février, « qu’il y avait longtemps qu’un débat avait eu lieu, en Chambre, au sujet d’un bill adopté au comité des bills privés ».

 

Le déroulement des travaux

C’est donc davantage à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’enceinte de l’Assemblée législative que se déroulent les principaux événements politiques de la 2e session de la 25e Législature. Toujours le 22 février, Vincent Prince juge d’ailleurs « plutôt terne » la session qui se termine. Pierre Laporte renchérit, le 25 février, en déclarant que « rarement […] a-t-on vu session plus dépourvue d’intérêt, plus pauvre en législation ». « La session la plus ennuyante depuis trente ans! », ose d’ailleurs affirmer un « vieil employé de l’Assemblée législative » interrogé par le journaliste du Devoir .

Est-ce la hâte des députés à prêter main-forte à leurs collègues fédéraux ou à se concentrer sur le sort de leur propre parti ou l’absence d’initiative et d’imagination du gouvernement? Quoi qu'il en soit, et bien qu’elle soit marquée par l’adoption d’un nombre record de bills privés (162 comparativement à 139 à la session précédente), la session de 1957-1958 compte un menu législatif plutôt frugal : 47 projets de loi sont adoptés en 1957-1958, alors que 66 avaient franchi avec succès toutes les étapes du processus législatif en 1956-1957, au cours d’une session qui avait nécessité 39 jours de séance, un de moins que l’année suivante.

Au début de la session, le débat sur l’adresse en réponse au discours du trône est expédié rondement, en 16 discours prononcés au cours de quatre séances. Un des débats les « plus calmes depuis plusieurs années », commente Jean-Jacques Saint-Onge, du Nouvelliste, dans l’édition du 22 novembre du quotidien trifluvien. La session s’ajourne le 18 décembre pour le congé des Fêtes, avec la promesse, évoquée par le premier ministre, du dépôt prochain d’un projet de loi accordant des pensions aux députés provinciaux et à leur veuve, adopté finalement à la clôture de la session le 22 février. Déjà le 19 décembre, The Quebec Chronicle Telegraph observe deux indices témoignant de la volonté du premier ministre de clore la session plus tôt qu’à l’habitude : les comités permanents des bills publics et des bills privés ont commencé à tenir des séances le soir dès la seconde semaine de la session et les députés sont rappelés une semaine plus tôt qu’à l’habitude au terme de l’ajournement des Fêtes.

L’examen des crédits débute le 7 janvier pour se terminer le 20 février et absorbe l’essentiel des énergies des députés au cours de cette deuxième moitié de session. Le ministre des Finances prononce son discours du budget le 6 février, budget qui, pour la première fois dans l’histoire du Québec, dépasse le demi-milliard de dollars. Les dépenses de la province atteignent 506 537 400 $, soit 35 millions de dollars de plus qu’en 1956-1957. Le débat sur le budget se termine de façon inattendue alors que le 20 février, le député de Richmond et membre du mouvement de tempérance Lacordaire, Émilien Lafrance, soumet une motion associant le vote des subsides demandés par le gouvernement au blâme de l’inaction gouvernementale dans le domaine de l’application de la loi des liqueurs. Les libéraux n’en sont pas à leurs premières remarques sur le sujet au cours de la session, mais la vigueur de la motion Lafrance surprend le premier ministre qui, au terme d’un débat passionné, convainc l’Orateur de la retirer en invoquant son contenu diffamatoire et antiparlementaire. Les députés quittent le parlement le lendemain au terme de 47 séances de travail.

 

L’entourage des chefs

En Chambre, du côté ministériel, le premier ministre Duplessis combat, comme à son habitude, sur tous les fronts, laissant peu de place à ses ministres, encore moins à ses députés. Dans la deuxième moitié de la session, il compose fort bien avec l’absence du solliciteur général et ministre des Transports et des Communications, Antoine Rivard, qui séjourne à Paris en janvier pour représenter la province à l’ouverture de l’Exposition du Québec, et avec celle du ministre du Travail, Antonio Barrette, absent de la Chambre à la fin de ce même mois et en février, pour cause de maladie. « Ça fait toujours plaisir au premier ministre de prendre la place d’un de ses ministres », se moque le chef de l’opposition après que Duplessis eut confirmé qu’il défendrait les crédits du ministère du Travail.

Au sein du Cabinet, le titulaire du portefeuille du Bien-être social et de la Jeunesse, Paul Sauvé, bénéficie d’un statut particulier, puisque déjà désigné comme dauphin du « Chef ». Durant cette session, il n’en prononce pas moins son premier discours officiel en Chambre le 22 janvier 1958 seulement, lors du débat sur les crédits du département de l’Instruction publique. Même l’un des plus anciens compagnons d’armes de Duplessis, le ministre des Finances Onésime Gagnon, demeure silencieux jusqu’à sa démission comme député et ministre le 24 janvier 1958. Son départ, justifié par des raisons de santé, bouleverse le premier ministre. Gagnon demeure toutefois présent sur la scène politique provinciale, puisqu’il accède officiellement, le 14 février, au poste de lieutenant-gouverneur du Québec, succédant à Gaspard Fauteux. Le ministre des Terres et Forêts et des Ressources hydrauliques, John Bourque, remplace le ministre démissionnaire, mais c’est Duplessis qui défend ses crédits.

À l’opposé du premier ministre, Georges-Émile Lapalme privilégie le travail d’équipe. À ses côtés, les députés de Saint-Maurice, René Hamel, et de Richmond, Émilien Lafrance, tiennent tête au chef de l’Union nationale et interviennent au cours de plusieurs échanges. Hospitalisé du 2 au 21 janvier 1958, le député de Richmond ne participe pas moins activement aux travaux des séances qui précèdent et qui suivent son absence.

Des députés libéraux soutiennent également leur chef dans la défense de dossiers liés à leur champ de compétence : Glendon Brown (Brome), sur l’éducation, la culture et l’agriculture; Alcide Courcy (Abitibi-Ouest), sur l’agriculture et la colonisation; René Saint-Pierre (Saint-Hyacinthe), sur l’éducation et la voirie; Jean-Paul Galipeault (Québec-Ouest), sur la justice; et Jean-Pierre Couturier (Rivière-du-Loup), sur la santé, et aussi s’expriment à plusieurs reprises lors des débats ou de l’étude des crédits; Gérard-D. Levesque (Bonaventure) et Oswald Parent (Hull) défendent aussi régulièrement les intérêts de leur comté.

 

Les débats importants

Des deux projets de loi de la session les plus publicisés par les journaux, un seul, celui apportant des modifications au Code de procédure civile concernant la saisie des gages et salaires, atteint l’étape ultime de la sanction. S’il subit maints reports, il ne soulève aucune véritable controverse. Le gouvernement abandonne par contre, le 7 janvier, son intention de créer une cour de révision afin d’entendre les appels des tribunaux inférieurs relevant de la province. Les libéraux saluent le retrait du bill 14, eux qui y voyaient notamment des dépenses supplémentaires pour les justiciables et une complexification du processus judiciaire.

L’opposition, malgré une lutte acharnée, ne parvient cependant pas à empêcher l’Union nationale de faire adopter la Loi relative aux charges municipales ou scolaires. Le bill 28 transfère l’audience des causes d’usurpation de telles charges de la Cour supérieure à la Cour de magistrat, retirant ainsi tout droit d’appel aux justiciables. « Une province où la liberté démocratique meurt lentement », titre Le Devoir au lendemain de l’adoption du bill.

C’est durant l’étude des crédits du département de l’Instruction publique, du 21 au 24 janvier 1958, que surviennent les échanges les plus vigoureux de la session. Une question du chef Georges-Émile Lapalme sur le renouvellement de la rente de la compagnie Iron Ore, propriétaire des concessions minières du nord du Québec, soulève également, le 17 février, un débat animé sur l’exploitation des ressources naturelles. Le député d’Outremont revient alors sur cette question qu’il avait abordée dans son discours sur l’adresse en réponse au discours du trône et à l’intérieur de son discours en réplique au discours du budget. Ressources naturelles et éducation constituent d’ailleurs, rappelle Lapalme dans ses mémoires, les pivots du programme électoral de son parti en 1956.

La vigueur du débat sur l’éducation surprend plusieurs journalistes. Nostalgique, Le Nouvelliste rapporte, le 22 janvier, qu’ »on se serait cru de retour [la veille] dans la vieille arène parlementaire d’autrefois, alors que les représentants du peuple croisaient le fer sans prendre garde s’ils combattaient en tenue du dimanche ou en uniforme de milice ». Pendant quatre jours, les libéraux dénoncent la situation d’endettement dans laquelle se trouvent les universités, les collèges classiques et, surtout, les commissions scolaires; ils réclament qu’on verse à ces dernières des octrois statutaires pour éliminer toute ingérence politique; ils s’emportent aussi contre les difficultés financières qui limitent les possibilités d’instruction des jeunes et ils dénoncent les salaires trop peu élevés des professeurs. Bref, toujours selon les libéraux, le gouvernement ne dispose pas d’une politique d’ensemble en matière d’éducation. « Qu’on cesse donc de faire de la politique et qu’on fasse donc un peu plus d’éducation dans la province de Québec », tranche Georges-Émile Lapalme, le 21 janvier.

L’Union nationale insiste de son côté sur l’augmentation des dépenses en éducation depuis son arrivée au pouvoir et sur la valeur élevée des actifs dont elle a doté les commissions scolaires. Elle justifie la situation précaire de certaines d’entre elles par l’absence de planification financière, par l’augmentation de la population étudiante et par la plus longue durée de la fréquentation scolaire. Duplessis évoque également la nécessaire participation financière des parents à l’éducation de leurs enfants, fustigeant ainsi le « mythe » de l’instruction gratuite. « Je ne crains pas de dire qu’il n’y a pas une province du Canada, pas un État américain, pas un pays au monde, même, qui a fait la moitié de ce que la province de Québec a accompli dans le domaine de l’éducation », déclare le premier ministre, le 21 janvier.

 

L’éducation, un thème récurrent

Ce débat sur l’éducation constitue le reflet des préoccupations de la société québécoise de l’époque. Le Montréal-Matin rappelle, dans son bilan de fin de session du 22 février, que le gouvernement a consacré 22 % des revenus de la province à cet item dans le récent budget. Tout au long de la session, la majorité des journaux font par ailleurs écho aux revendications des commissions scolaires, dont les représentants défilent devant le comité des bills privés de l’Assemblée législative pour obtenir une augmentation de la taxe de vente en matière d’éducation.

Le 27 janvier, L’Action catholique rapporte cette fois un discours du cardinal Paul-Émile Léger, archevêque de Montréal, qui souhaite à son tour que l’État intervienne dans ce domaine. Puis, en février, le thème de l’éducation occupe une place considérable dans l’actualité alors que deux conférences majeures rassemblent de nombreux représentants du milieu scolaire. Du 6 au 8 février, des délégués de plusieurs associations d’éducation se réunissent dans le cadre de la conférence provinciale sur l’éducation, à l'Université de Montréal. La gratuité scolaire à tous les échelons, la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à 16 ans et la convocation d’une commission royale d’enquête sur les problèmes de l’enseignement dans la province constituent trois des principales résolutions adoptées par les participants. Ottawa accueille quant à elle, du 17 au 20 février, une conférence pancanadienne à laquelle participe une « délégation québécoise réduite à sa plus simple expression », selon le titre de L’Action catholique du mardi 18 février 1958. Enfin, le vendredi 2 mars, les associations étudiantes des six universités du Québec votent en faveur d’une grève générale de trois jours pour protester contre l’insuffisance de l’aide financière du gouvernement à l’enseignement supérieur. Cette grève débute le 6 mars.

 

Ralentissement économique et développement technologique

Ces revendications québécoises et canadiennes en faveur d’un système d’éducation accessible ne sont pas étrangères au ralentissement économique que connaît le monde occidental au début de l’année 1957. Ce ralentissement, Jean Hamelin et Jean Provencher l’expliquent par une surabondance, sur les marchés, de matières premières et de produits finis, alors les économies des pays européens dévastés par la guerre ont retrouvé leur vitesse de croisière et que les pays du tiers-monde intensifient l’exploitation de leurs richesses naturelles3. Au Québec, s’ajoutent à ces facteurs, selon les auteurs, la fin des travaux d’aménagement des ressources naturelles, la politique budgétaire conservatrice du gouvernement, le manque de qualification de la main-d’œuvre, l’absence de recherche scientifique et la désuétude de l’équipement des manufactures. La Gaspésie, la Côte-Nord et le Saguenay-Lac-Saint-Jean souffrent particulièrement de ce ralentissement économique, dont le chômage constitue la principale conséquence.

Des députés libéraux font d’ailleurs allusion à quelques reprises à ce problème, qu’ils associent à celui de l’absence de formation adéquate au sein de la population active : « 76 % des chômeurs se recrutent chez les gens qui n’ont pas été plus loin qu’en septième année », constate Georges-Émile Lapalme, le 21 janvier 1958. Le député de Richmond, Émilien Lafrance, dénonçait de son côté, le 21 novembre 1957, la pénurie d’ingénieurs et de techniciens au Québec.

C’est en partie pour résoudre ce problème de formation, et par extension celui du chômage, que le chef des libéraux et quelques-uns de ses députés militent en faveur d’une politique d’exploitation des ressources naturelles du Québec. « Si le gouvernement s’était réellement donné la peine d’étudier le problème des richesses naturelles en fonction des intérêts nationaux, il aurait retiré des revenus plus considérables dont il aurait pu faire bénéficier nos institutions d’enseignement, nos institutions d’hospitalisation, nos commissions scolaires et nos municipalités pour les consacrer au développement des cerveaux », s’emporte le député d’Outremont, le 12 février 1958.

D’autre part, la mise en orbite, le 4 octobre 1957, par l’Union soviétique, de spoutnik 1, le premier satellite artificiel de la Terre, puis le lancement, le 3 novembre 1957, de spoutnik 2, avec à son bord la chienne Laïka, sèment l’inquiétude dans les milieux politiques et dans l’opinion publique occidentale. « Les questions qu’on se posait déjà sur la valeur de notre système d’éducation, tant au Canada anglais qu’au Canada français, ont pris un renouveau d’actualité sous la pression des événements internationaux », écrit Le Soleil en éditorial le 18 février 1958. « C’est ainsi que la prétendue supériorité scientifique des Russes, du moins celle qui consiste en un avantage en certains domaines de la recherche scientifique et quantitativement au nombre deux fois plus élevé d’ingénieurs et de techniciens, proportionnellement, en Russie qu’aux États-Unis et au Canada, a accentué le mouvement en faveur d’un enseignement scientifique accru. » Plusieurs Québécois et Canadiens considèrent effectivement l’amélioration de cet enseignement comme une façon de rattraper l’avance prise par le chef de file du bloc communiste.

 

Deux idéologies qui s’affrontent

Au-delà de la politique partisane, les débats sur l’éducation et sur l’exploitation des ressources naturelles mettent en lumière les profondes divergences idéologiques qui séparent les deux partis représentés à l’Assemblée législative. Dans sa politique, l’Union nationale privilégie la responsabilité individuelle : dans l’esprit du premier ministre comme dans celui de ses ministres, la réforme de l’individu doit précéder toute réforme de l’administration. « Il est malsain, mauvais, néfaste et dangereux de répandre l’idée que le gouvernement peut et doit tout faire », lance Duplessis. (23 janvier)

S’appuyant sur le rapport de la commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay), déposé le 15 février 1956, le Parti libéral exige plutôt une intervention accrue de l’État dans les sphères économiques et sociales. Il revendique la fin des subventions arbitraires aux municipalités et aux commissions scolaires, souhaite que le gouvernement dote la province d’outils qui lui permettraient de planifier et d’assurer son développement économique et de rayonner à l’étranger. En même temps, les libéraux proposent la mise sur pied d’un plan d’assurance-hospitalisation, déjà amorcée en Ontario. Les réformes de la Révolution tranquille s’esquissent dans plusieurs des discours du chef du parti.

L’Union nationale réplique en accusant les libéraux de « susciter des appétits stériles ». Ne voient-ils pas, dans la gestion des finances publiques, que « l’urgent passe avant le nécessaire et le nécessaire avant l’utile » et que leurs revendications dépassent les moyens de l’État? Les opposants du régime, en parlant de ce qui se fait ailleurs pour appuyer leur point de vue, ferment les yeux sur « les progrès de la province de Québec », dont ils sont les premiers dénigreurs. « Relativement aux usages suivis dans l’Ontario, si on aime tant cette province, on n’a qu’à y aller demeurer », réplique Duplessis au député de Hull, Oswald Parent, qui souligne qu’il existe un système d’octrois statutaires aux commissions scolaires dans la province voisine.

 

Une touche d’humour

Si le ton monte à plusieurs reprises à l’Assemblée législative au cours de la session, il se fait aussi plus léger, voire badin, lorsque des sujets insolites retiennent l’attention des députés. C’est le cas notamment de l’éventuelle existence du monstre du lac Pohénégamook, évoqué par le député de Chambly le 16 janvier 1958.

On cause aussi chant lyrique, le 12 décembre 1957, alors que le chef de l’opposition s’appuie sur un personnage de l’opéra Guillaume Tell de Rossini pour dénoncer « les vantardises du premier ministre » lors de la discussion entourant la Loi sur les caisses populaires. « Je ne suis pas surpris d’entendre le chef de l’opposition parler de Guillaume Tell », rétorque Duplessis. « C’est l’homme qui visait tellement juste, quand il lançait une flèche, qu’il pouvait atteindre une pomme sur la tête de son propre fils. Mais les flèches du chef de l’opposition sont loin d’être aussi précises et dangereuses pour l’adversaire. S’il y avait une pomme sur mon chapeau, elle aurait des chances d’y rester bien longtemps. »

Régulièrement pris à partie par le premier ministre, Georges-Émile Lapalme n’en demeure pas moins capable de rire de lui-même, notamment de sa calvitie, au cours d’un échange portant sur les privilèges des ouvriers, le 17 février 1958. « Les barbiers peuvent eux aussi s’unir pour fixer le prix d’une coupe de cheveux », note-t-il avant d’ajouter : « Ce que je trouve extraordinaire, c’est que je paie le même prix que le premier ministre! »

 

Critique des sources

Par Raphaël Thériault

Roi et maître en son parti, à l’Assemblée comme au Conseil législatif, Maurice Duplessis impose également sa loi auprès d’une presse qu’il est parvenu à ranger dans son camp à force d’amitiés ou de faveurs : contrats d’imprimerie et de publicité ou législation favorable aux propriétaires, scoops, voyages ou cadeaux aux journalistes. De cette presse québécoise – dont les représentants les plus modérés évitent de critiquer les initiatives (ou l’absence d’initiatives) de l’Union nationale et dont les plus convaincus louangent chacune de ses actions –, seul le quotidien montréalais Le Devoir et son correspondant parlementaire Pierre Laporte se distinguent.

D’abord favorable à Duplessis au cours de son premier mandat et dans la deuxième moitié des années 1940, le journal, sous l’impulsion de son directeur Gérard Filion, retire son appui à l’Union nationale à la suite de la grève des travailleurs de l’amiante d’Asbestos en 1949. Seul quotidien indépendant au Québec au cours de la décennie 1950, il attaque le gouvernement sur tous les fronts, notamment celui de l’exploitation des ressources naturelles. En plus de publier sa « Lettre de Québec », Laporte se fait audacieux en révélant certains des dessous de la politique québécoise, dans sa chronique intitulée « Ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas dans l’arène politique ». Pourfendeur de l’Union nationale, Le Devoir n’est pas pour autant acquis à l’opposition libérale. De Pierre Laporte dont il souligne le talent, Georges-Émile Lapalme écrit qu’il « nous passait tour à tour au crible d’une critique assez dure ».

Face au Devoir se dresse, à l’autre extrême de l’échiquier idéologique, l’hebdomadaire Le Temps, propriété de l’Union nationale et dont Joseph-Damase Bégin, ministre de la Colonisation du gouvernement Duplessis, est l’éditeur. Adversaire farouche de l’opposition « lapalmiste », voire socialiste ou communiste, l’hebdomadaire de Québec flatte efficacement la main qui le nourrit et manque d’épithètes pour vanter les mérites du gouvernement. Alors que pour Pierre Laporte la session de 1957-1958 « prend place au nombre des sessions noires de l’Union nationale  », Le Temps ne trouve que de bons mots pour cette « session active […] toute consacrée à la poursuite du bien commun », marquée par « des initiatives nouvelles et importantes » du gouvernement Duplessis.

Comme le notent les auteurs de La presse québécoise des origines à nos jours, le Montréal-Matin est à Montréal ce que Le Temps est à Québec4. Les deux journaux publient d’ailleurs une version quasi similaire des comptes rendus des débats. Passé définitivement dans l’orbite de l’Union nationale en juin 1947 – alors que les Éditions Laviolette l’achètent de son propriétaire Jacques-N. Cartier –, le Montréal-Matin et son correspondant, Maurice Bernier, affichent toutefois davantage de nuances que leur cousin québécois. Bien sûr flatteurs à l’endroit du gouvernement, ils apparaissent moins virulents que Le Temps à l’égard des libéraux dont ils « oublient » néanmoins de rapporter plusieurs des propos et dont ils n’hésitent pas à se moquer en éditorial.

Si les courriéristes parlementaires des deux journaux de l’Union nationale collaborent étroitement, ceux du Soleil, de L’Événement-Journal, de La Tribune, du Nouvelliste, de La Presse, du Devoir et de L’Action catholique forment un second « pool », auquel fait allusion Georges-Émile Lapalme dans un discours prononcé en Chambre, le 7 janvier 1958. Ces journaux présentent une version des débats à peu de chose près similaire. Le Devoir, qui critique le gouvernement de Duplessis dans ses chroniques et ses éditoriaux, se fait plus neutre à l’intérieur de ses comptes rendus des débats. L’Action catholique quitte parfois le pool pour adopter une version se rapprochant de celles des « conservateurs » que sont Le Temps et le Montréal-Matin, le correspondant de ce dernier renonçant lui aussi à quelques reprises à sa propre version pour bénéficier des notes de ses collègues. Ces collaborations n’empêchent cependant pas l’existence de liens serrés entre les journalistes du pool des « libéraux », qui se succèdent à la Tribune de la presse au cours des débats et échangent leurs comptes rendus afin d’accélérer leur travail et ainsi améliorer les conditions souvent difficiles dans lesquelles ils l’exercent.

Comme L’Événement-Journal, La Tribune et Le Nouvelliste, Le Soleil constitue l’une des anciennes possessions du magnat de la presse Jacob Nicol qui, se voyant vieillir, a commencé à se départir de ses journaux à la fin des années 1940. Bien que conseiller législatif et sénateur libéral, Nicol a déjà délaissé à cette époque les convictions au profit des affaires et s’est rangé du côté de l’Union nationale. « Le prototype de la richesse pliant sous la puissance du pouvoir », dira de lui Georges-Émile Lapalme. Redevable au premier ministre, Nicol a par le fait même imposé à ses publications « une entente tacite selon laquelle [ils] ne prendraient pas l’habitude de critiquer l’Union nationale ».

Acquis en 1948 par le lieutenant-colonel Oscar Gilbert, le quotidien de Québec, autrefois le journal officiel du Parti libéral, adopte par conséquent sous Duplessis une position plus pragmatique et se rapproche du gouvernement. Gilbert, « libéral de renom », devient partisan de l’Union nationale, qu’il représentera au Conseil législatif à compter de 1960. Si ses éditoriaux n’appuient pas explicitement le parti de Georges-Émile Lapalme, Le Soleil constitue néanmoins le quotidien qui rapporte le plus grand nombre d’interventions des représentants libéraux, et ce, même si, selon Lapalme, les reportages du courriériste Henri Dutil s’appuient sur une objectivité « si bien tracée en haut lieu ».

Avec son grand frère Le Soleil, L’Événement-Journal passe, en 1946, dans le giron d’Oscar Gilbert qui lui impose la même politique conciliante à l’endroit de l’Union nationale. Plus littéraire qu’Henri Dutil, le courriériste de L’Événement et président de la Tribune de la presse, Jacques Monnier, offre un compte rendu des débats moins chronologique que synthétique qui gagne en poésie et en dynamisme sur celui de son collègue.

Premier morceau de l’empire Nicol, La Tribune, quotidien fondé en 1910 pour pallier l’absence de journaux libéraux à Sherbrooke, ne s’abreuve plus guère lui non plus à l’orthodoxie libérale dont il portait pourtant le flambeau à sa naissance. Des journaux francophones, il est celui qui, en 1957-1958, accorde le moins d’espace aux débats de l’Assemblée législative, couvrant toutefois religieusement les interventions des députés et ministres de la région des Cantons de l’Est.

À Trois-Rivières, Le Nouvelliste montre également patte blanche au premier ministre Duplessis qui, de retour au pouvoir en 1944, digérait mal les positions du journal libéral qui exerçait ses activités dans son comté. Par crainte d’effrayer sa clientèle et, par le fait même, de perdre les revenus provenant de la publicité, le quotidien a changé lui aussi ses orientations pour devenir plus délicat à l’égard du parti du « Chef ». En plus du compte rendu des débats, le journal propose à ses lecteurs la chronique « Du haut de la Colline » de Jean-Jacques Saint-Onge, chronique qui commente l’actualité politique québécoise. Le Nouvelliste se distingue en cela de La Tribune et même de La Presse qui ne possèdent pas de telles chroniques.

De 1932 à 1955, La Presse appartient au sénateur et conseiller législatif libéral Pamphile Du Tremblay qui, grâce à l’intervention de Duplessis en 1946 et en 1955, est parvenu à conserver son poste d’administrateur du journal en tenant à l’écart sa belle-famille. Le plus grand quotidien francophone d’Amérique est depuis passé entre les mains de la femme de Du Tremblay, mais demeure fidèle au premier ministre. Sans contester le gouvernement, le correspondant Vincent Prince ne l’encense toutefois pas inconditionnellement, ce qui convainc l’historien Conrad Black qu’il compte « parmi les plus distingués journalistes du Québec », puisqu’il « n’imitait pas le Star et la Gazette, qui répétaient comme des perroquets tout ce que disait le gouvernement, et ne tombait pas non plus dans l’excès contraire comme Le Devoir, qui dénigrait et harcelait le gouvernement sur tout ».

Comme son nom l’indique, L’Action catholique, quotidien de Québec, défend de son côté les valeurs traditionnelles que sont la religion catholique, le mode de vie rural, la colonisation. Conservateur depuis sa fondation, le journal appuie évidemment l’Union nationale, parti avec lequel il partage une évidente parenté d’opinions.

« Par conviction certainement mais aussi pour une foule d’autres raisons, la presse anglophone au Québec était liée pieds et mains à Duplessis », note Black. Avec John Bassett, président de La Gazette de 1937 jusqu’à 1956, Duplessis entretenait effectivement d’excellentes relations, qu’il « arrosait » de contrats d’imprimerie considérables, notamment pour les manuels scolaires. Le successeur de Bassett, Charles H. Peters, se révèle tout aussi dévoué au premier ministre qu’il fréquente régulièrement. Ex-employé du Parti libéral, le courriériste parlementaire du quotidien montréalais, Wilbur Arkinson, se révèle être, selon les mots de Lapalme, « un thuriféraire déguisé de Duplessis ».

S’il s’intéresse peu à la politique provinciale, parce que tourné davantage vers Londres, Washington ou Ottawa, The Montreal Star and Herald ne déroge pas de l’esprit de conservatisme social que lui a imprimé de 1938 à 1953 son propriétaire J.W. Connell, un autre proche de Duplessis, qui profite lui aussi des largesses du gouvernement. Ces mêmes largesses, associées aux positions politiques du rédacteur, lui valent également « l’appui sûr » de C. Gwyllym Dunn, rédacteur du Quebec Chronicle Telegraph de 1950 à 1967, dont le faible tirage du journal limite l’influence, mais qui constitue selon Black un « ardent Tory  ».

Deux quotidiens auraient pu s’ajouter à ceux utilisés dans le cadre de la reconstitution des débats de la session 1957-1958. The Herald, acquis par The Montreal Daily Star dans les années 1940, met toutefois un terme à sa publication le 18 octobre 1957. C’est à ce moment que The Montreal Daily Star devient The Montreal Star and Herald. Quant à La Patrie, alors propriété de La Presse, il cesse de publier quotidiennement le 15 novembre 1957 après 79 ans d’existence, également en raison de problèmes financiers. Le journal n’en délègue pas moins un correspondant, Jacques Trépanier, à la Tribune de la presse à Québec. Cette institution compte également parmi ses rangs un correspondant de La Presse Canadienne, dont les textes sont rapportés dans la presse anglophone, mais aussi dans les quotidiens Le Droit (Ottawa), La Voix de l’Est (Granby), Le Progrès du Saguenay (Chicoutimi) et The Sherbrooke Daily Record (Sherbrooke), entre autres.

Outre ce journaliste, la Tribune de la presse se compose en 1957-1958 des correspondants :

Wilbur Arkinson (The Gazette)
Maurice Bernier (Montréal-Matin)
Richard Daigneault ( Presse canadienne)
Calixte Dumas ( L’Action catholique)
Henri Dutil ( Le Soleil), secrétaire-trésorier
Pierre Laporte ( Le Devoir)
Jacques Monnier ( L’Événement-Journal), président
Denys Par é (Le Soleil)
Vincent Prince ( La Presse)
Fernand Renault ( The Montreal Star and Herald)
Marc-Edmond Thivierge ( British United Press)

 

Notes l’introduction historique et de la critique des sources

1. Georges-Émile Lapalme, Le vent de l’oubli (T.2 de Mémoires), Ottawa, Léméac, 1970, p. 221.

2. Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps (T. 2), Montréal, Fides, 1973, p. 610.

3. Jean Hamelin et Jean Provencher, Brève histoire du Québec (édition mise à jour), Montréal, Boréal Express, 1990, p.108.

4. André Beaulieu et Jean Hamelin, La presse québécoise : des origines à nos jours, Québec, PUL, 1973, 10 vol.