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42-1 (27 novembre 2018 - )

Commission spéciale sur l'exploitation sexuelle des
Fascicule n°3, 6 novembre 2019, page 32

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plusieurs anciens proxénètes, propriétaires d'établissement, bars de danseuses, salons de massages, agences d'escortes et entreprises pornographiques, et bien sûr en interviewant et filmant ceux qu'on appelle banalement les clients. Ce sont eux qui maintiennent ce système d'exploitation en place.

Mes deux longs métrages s'appuient sur 10 ans de recherche sur le terrain à Montréal, Québec, Gatineau, Ottawa, Val-d'Or, en Montérégie et dans le Centre-du-Québec. Cette longue recherche s'appuie surtout sur l'expertise des 125 femmes et filles âgées de 15 à 52 ans qui ont connu l'industrie du sexe et avec qui j'ai pu discuter longuement et en toute franchise. Je ne remercierai jamais assez ces personnes qui m'ont fait confiance et qui ont osé dire la vérité, bien souvent niée et ignorée. Parmi elles, 23 ont été filmées et ont témoigné au sein de mes deux documentaires.

J'ai aussi bénéficié de l'expertise des autres acteurs qui se trouvent sur la ligne de front, à savoir les intervenantes auprès des femmes, les intervenants jeunesse et enquêteurs de police. D'ailleurs, c'est comme ça que je les ai connus. J'ai vu comment l'équipe de la moralité ouest, avec le lieutenant-détective Dominic Monchamp, faisait des pieds et des mains pour secourir les victimes et arrêter les proxénètes avec trop peu de moyens. J'ai passé pas mal de temps dans les palais de justice pour assister à des procès contre les proxénètes et qui ébranlent les rares victimes qui osent porter plainte et affronter le processus judiciaire.

• (17 h 10) •

Toutes les femmes rencontrées et les autres interlocuteurs m'ont ouvert les yeux sur un phénomène que nous méconnaissons et sous-estimons. J'ai appris que la grande majorité avaient vécu des violences sexuelles dans leur enfance ou leur adolescence, ce qui leur envoyait le message que leur seule valeur est une valeur sexuelle. Elles ont vécu des négligences et de la maltraitance. Elles avaient déjà une faible estime d'elles-mêmes avant de vivre leur première expérience prostitutionnelle qui, dans la plupart des cas, s'est produite alors qu'elles étaient mineures. Elles furent toutes appâtées par les promesses d'argent facile, d'amour et de gratification. Cependant, ce scénario de rêve reposait sur la duperie. Elles sont presque toujours incitées à se prostituer par un client ainsi qu'un proxénète ou une tierce personne promotrice de l'industrie du sexe. Ces jeunes femmes et filles ne souhaitent surtout pas faire carrière dans ce milieu, prévoyant que leur séjour dans la prostitution sera bref, le temps d'obtenir l'argent dont elles ont besoin ou plutôt dont l'enjôleur de proxénète a besoin.

Alors, la réalité, par contre, c'est qu'une bonne part y resteront longtemps, ne verront plus la possibilité de sortir de ce milieu, dont souvent... Et, même si 90 % souhaitent en sortir, elles sont prises dans un engrenage et se voient incapables de survivre autrement. Celles qui ont trouvé cette force incroyable d'en sortir n'ont souvent pas bénéficié des services de soutien pour les aider en ce sens. Et, au final, bien, la plupart se retrouvent isolées dans la pauvreté, avec une sexualité anéantie et des problèmes de toxicomanie, des séquelles au plan de la santé mentale et physique.

J'ai aussi découvert que le fait de subir des rapports sexuels de manière répétitive et non désirée entraîne une désensibilisation par rapport à leur corps et leurs émotions et même une dissociation psychique chez plusieurs de ces femmes. J'ai été étonnée de rencontrer autant de femmes qui avaient des troubles de stress post-traumatique. Cela correspond aux données issues des études, d'ailleurs. 77 % des femmes qui se sont prostituées ont des troubles de stress post-traumatique. La plupart m'ont raconté avoir été victimes d'agressions sexuelles au sein de l'industrie du sexe, qui se rajoute à un passé d'inceste et d'agressions sexuelles. Et, même lorsqu'elles se disent volontaires, elles sont souffrantes, marquées par les nombreux abus et sévices vécus.

Tout ça pour dire qu'on ne pourra pas régler l'exploitation sexuelle des mineurs si on ne fait rien pour contrer la prostitution de toutes les femmes et les prostitueurs de tout acabit. L'exploitation sexuelle fait partie d'un tout, est reliée à une industrie tentaculaire qui exploitera ensuite ces jeunes femmes devenues miraculeusement consentantes à l'âge de 18 ans. Voilà pourquoi nous avons besoin d'une approche globale qui intègre la prévention auprès des jeunes, l'arrêt d'agir des acheteurs de sexe et de toute personne qui tire profit de l'exploitation sexuelle. On a besoin de sensibilisation de la population pour travailler explicitement à instaurer l'égalité des sexes et on a besoin aussi de services pour aider les femmes à quitter l'industrie.

Alors, je suis rendue aux solutions. La première mesure, pour moi, la plus importante, c'est agir en arrêtant les abuseurs, en appliquant la loi C-36. Le 6 novembre 2014, le gouvernement conservateur a pondu la loi C-36, qui s'est inspirée du modèle suédois en pénalisant les acheteurs de sexe et décriminalisant les femmes prostituées. La loi C-36, appelée Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d'exploitation, considère la prostitution en tant que forme d'exploitation sexuelle ayant un effet préjudiciable et disproportionné sur les femmes et les filles. C'est un changement de paradigme, une révolution positive puisque la loi a inversé le poids social. Les grands objectifs de la loi C-36 sont les suivants : protéger ceux qui vendent leurs propres services sexuels, protéger les collectivités, surtout les enfants, des méfaits de la prostitution, réduire la demande de la prostitution en vue de décourager quiconque de s'y livrer et d'y participer et ultimement de l'abolir, dans la plus grande mesure possible.

Donc, la loi interdit l'achat de services sexuels et le proxénétisme. La peine maximale est de cinq ans en cas d'infraction. Donc, ça s'adresse aux acheteurs de tels actes. Quant à l'interdit de publicité de services sexuels, ça ne cible que les tierces parties qui tireraient un avantage matériel de la prostitution d'autres personnes. Mais aucune accusation n'a été portée jusqu'à ce jour, faute de volonté politique. Il est temps que la loi C-36 soit appliquée. En reconnaissant que l'acheteur de sexe est à la base de ce système d'exploitation, on doit alors le tenir responsable de ses actes, le rendre imputable, si on veut réellement faire cesser cette machine à broyer les filles et les femmes.

Vous savez, en 1999, la Suède a voulu mettre fin à la prostitution en la considérant comme une forme de violence envers les femmes et comme un obstacle à l'égalité hommes-femmes. Alors, la Suède a décidé de pénaliser les acheteurs de sexe tout en combattant le proxénétisme, de ne pas criminaliser les femmes qui se prostituent, mais d'aider celles qui souhaitent en sortir. Ce faisant, elle a réussi à faire reculer la traite à des fins sexuelles et à tarir le nombre de clients de la prostitution. En 1996, 13,6 % des hommes achetaient des services sexuels. En 2008, ce nombre avait chuté à 7,9 %. La

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