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16e législature, 1re session
(17 janvier 1923 au 15 mars 1924)

Par Maurice Pellerin

Faits marquants de la session de 1923-1924

À l'ouverture de la session, le 17 décembre 1923, l'aspect de l'Assemblée législative s'est passablement transformé comparativement à l'année précédente. Un nouveau lieutenant-gouverneur, Louis-Philippe Brodeur, préside à la cérémonie d'ouverture, mais mourra dans quelques semaines. L'Assemblée compte quatre membres de plus, soit 85 au lieu de 81, et présente plusieurs nouvelles figures : plus du tiers des députés, soit 34 sur 85, viennent siéger en Chambre pour la première fois. Ces changements sont survenus à la suite des élections générales du 5 février 1923 et des élections partielles du 22 octobre 1923.

Aux élections générales, le Parti libéral garde une forte majorité, mais l'opposition a quand même enlevé aux libéraux la plupart des circonscriptions de l'île de Montréal (13 sur 15) et plusieurs villes importantes de la province telles que Québec, Sherbrooke, Valleyfield. Duplessis a même failli l'emporter dans Trois-Rivières. L'opposition a gagné la confiance des villes en dénonçant leurs trop grandes obligations, leur perte d'autonomie et l’ingérence indue du gouvernement dans leur administration, comme elle continuera de le faire tout au cours de la session en Chambre. Montréal particulièrement est devenue, selon l’opposition, la « vache à lait » de la province, en payant continuellement pour le reste de la province. Par contre, l'opposition n'a pas obtenu le même succès dans les campagnes et elle en signale l'une des causes principales dans le choix par le gouvernement d'une saison impraticable pour la tenue des élections, alors qu'un bon nombre d'électeurs des campagnes n’ont pu se rendre voter à cause du mauvais temps.

Au lendemain des élections générales, le Parti libéral détient 64 sièges et les conservateurs, 19; il y a également un indépendant et un député ouvrier. Mais des changements interviennent au cours même de l'année : deux décès, deux démissions et une annulation dans des circonscriptions d'allégeance libérale. Quatre de ces circonscriptions restent cependant aux mains des libéraux à la suite des élections partielles du mois d'octobre.

Le jour de l'ouverture de la session, la répartition des partis en Chambre est la suivante : 63 libéraux, 19 conservateurs, 1 libéral indépendant, 1 ouvrier, 1  siège vacant. Pour la première fois depuis plus de 10 ans, le Parti conservateur forme une opposition forte, équilibrée et représentative. Aux deux dernières élections générales, en 1916 et en 1919, les libéraux avaient gagné presque toutes les circonscriptions et n'avaient laissé respectivement que six et cinq sièges aux conservateurs, qui étaient parfois réduits en Chambre à emprunter des députés de la droite pour demander un vote.

Cette fois-ci, cependant, l'opposition sort renforcée non seulement en quantité, mais aussi en qualité. Elle se trouve constituée des membres suivants : 5  anciens députés qui ont résisté pendant la difficile période antérieure : MM. Dufresne (Joliette), Gault (Saint-Georges), Renaud (Laval), Sauvé (Deux-Montagnes) et Smart (Westmount); 2 revenants, vieux routiers aguerris aux luttes parlementaires : M. Plante (Beauharnois), le doyen de l'opposition, et M. Patenaude (Jacques-Cartier) que les ministériels se plaisent à désigner comme chef de l'opposition pour créer une rivalité Sauvé-Patenaude; 12 nouveaux venus, dont quelques-uns peuvent susciter par leur talent des discussions et des débats intéressants : MM. Duranleau (Laurier), Faucher (Québec-Centre), Houde (Sainte-Marie), Pellerin (Maisonneuve) et Bray (Saint-Henri). C'est toujours M. Sauvé qui est à la tête de l'opposition, et cela depuis sept ans.

Du côté gouvernemental, M. Taschereau est entouré de 62 collègues, dont 17 nouveaux, et, parmi ces derniers, un revenant défait en 1919, M. Bouchard de Saint-Hyacinthe. Le cabinet reste le même qu'à la législature précédente, à une seule exception près, M. Martin Madden nommé ministre sans portefeuille le 7 novembre 1923. Le ministre de la Voirie, M. Perron, siège au Conseil législatif depuis 1916, et c'est le ministre de l'Agriculture et de la Colonisation, M. Perrault, comme toujours, qui est son porte-parole à l'Assemblée. Avec cette représentation majoritaire et un cabinet d'expérience, le gouvernement n'est pas en danger pour la session qui vient, mais subit tout de même l'assaut d'une opposition vigoureuse, qu'il n'a pas connue depuis le départ des Bourassa, Lavergne et Prévost. À la présidence, M. Francoeur est élu pour un deuxième mandat et, à la vice-présidence, M. Laferté pour un premier mandat.

Dès les premiers jours de la session, pendant le débat sur l'adresse, la vigueur de la nouvelle Assemblée se fait sentir : on prononce à cette occasion, ce qui ne s'est pas produit depuis longtemps, un total de 23 discours, dont 12 du côté ministériel et 11 du côté de l’opposition. On consacre ainsi quatre jours à la politique générale du gouvernement, du 18 au 21 décembre. Comme d'habitude, on y discute non seulement du contenu du discours du trône, mais de questions diverses, plus ou moins pertinentes au sujet.

À la reprise de la session après les fêtes, lors du débat sur le budget, le même phénomène se reproduit. L'opposition étant plus nombreuse, on discute en effet beaucoup et longtemps : 24 discours sont prononcés du 15 au 24 janvier. Le trésorier annonce un surplus qui dépasse le million et vante la situation financière de la province, mais les droits sur les successions à eux seuls ont rapporté pour la dernière année plus de deux millions et demi. La critique de l'opposition porte, à l'égard du budget, surtout sur deux points : l'augmentation de la dette publique qui s'élève à près de 60 millions et le fardeau des taxes qui permet le surplus, mais qui écrase le peuple, selon les termes mêmes de l'opposition. Le débat aboutit à un vote sur une motion d'amendement présentée par le chef de l'opposition, qui demande au gouvernement de diminuer les taxes et de mettre fin à l'émigration aux États-Unis.

Autre signe du changement : pendant la session, il y a 29 votes par appel nominal, et c'est le plus souvent l'opposition qui les réclame : tantôt à propos de projets de loi publics d'une certaine importance comme la fusion de la Banque d'Hochelaga et de la Banque Nationale, l'emmagasinement des eaux de la rivière du Loup, la Commission métropolitaine de Montréal, le département des Affaires municipales, l'adoption, la charte de la ville de Québec, etc.; tantôt à propos de motions demandant par exemple une enquête sur la Commission des liqueurs. Vers la fin de la session, l'opposition prépare, comme elle n'a pu le faire depuis longtemps, une série de motions de non-confiance reprochant au gouvernement de ne pas avoir agi dans plusieurs secteurs, soit donner à la classe ouvrière une représentation au sein du Cabinet, convoquer le comité d'agriculture et de colonisation pour étudier la crise agricole et le problème de l’exode rural, fournir les renseignements demandés en Chambre par l'opposition et améliorer le sort des ouvriers, des colons et des cultivateurs.

Les journaux de l'époque, notamment La Presse, signalent l'abondance des discours prononcés pendant cette session, non seulement à l'occasion des grands débats sur l'adresse et sur le budget, mais aussi dans l'ensemble des petits débats provoqués par les motions de l'opposition, de sorte qu'on obtient une moyenne d'au moins cinq discours par séance, moyenne qui n'a pas été atteinte très souvent dans les sessions antérieures. Si l'on parcourt la série des interpellations et des demandes de renseignements faites par l'opposition, l'on peut voir que l'opposition est fort active et qu'elle pose plus de 300 questions pour tenter d'éclairer quelque peu certains coins plus obscurs de l’administration libérale.

 

Grands débats

Fusion de deux banques

L'un des premiers débats de la session survient avant même que le grand débat sur le budget soit terminé et il dure quatre séances. Il est soulevé par une mesure d'urgence du premier ministre Taschereau sur la fusion de la Banque Nationale et de la Banque d'Hochelaga. À cette occasion, 18 orateurs prennent la parole et la Chambre vote quatre fois. On considère alors cette mesure comme l'une des plus sérieuses que le Parlement ait été appelé à étudier depuis la Confédération, puisqu'elle accorde un crédit de 15 millions aux deux banques qui veulent fusionner, ce qui est considérable pour l'époque. D'autre part, la mesure contient un aspect un peu délicat, en évitant des pertes aux actionnaires et aux déposants de la Banque Nationale en difficulté, dont un certain nombre sont des parlementaires, des parents et des amis du premier ministre. Le gouvernement veut faire adopter ce projet en urgence pour éviter une perturbation économique qui pourrait, croit-il, retarder le progrès de la province de 50 ans. L'opposition réclame une enquête sur l'administration de la banque en difficulté et cherche à obtenir plus de renseignements.

 

Commission des liqueurs

La Commission des liqueurs, établie depuis trois ans seulement, est le principal cheval de bataille de l'opposition au cours de la session, comme ce fut le cas pendant les élections. L'opposition exploite toutes les circonstances qui se présentent et que peut fournir la procédure de la Chambre pour demander des renseignements et critiquer le gouvernement à ce sujet. C’est la question sur laquelle elle revient le plus souvent à la période des interpellations, soit une quarantaine de fois, et sous différents aspects : les noms et salaires des employés, les dépenses de publicité, les noms des fournisseurs, le chiffre d'affaires de chaque magasin, les noms des inspecteurs, la quantité d'alcool vendue, etc.

L'opposition critique aussi, à différentes occasions, l'administration de la loi des liqueurs, l'augmentation de la contrebande, le système de la vente d'une bouteille à la fois, les pièges tendus par certains inspecteurs, les arrestations sans mandat pour ceux qui enfreignent la loi, l'interdiction de la vente générale de la bière et des vins aux repas. Le gouvernement se défend d'encourager la consommation, souligne l'augmentation de la tempérance et prétend consacrer les revenus de la commission à la colonisation, à l'éducation et aux chemins.

L'opposition réclame même une enquête parlementaire spéciale sur l'administration de la Commission des liqueurs. La demande est accordée cette fois __ l'an dernier, on l'avait refusée __ avec une modification que le trésorier fait adopter et qui limite les pouvoirs du comité. L'enquête est confiée au comité des comptes publics. Plusieurs témoins sont entendus, entre autres le président, mais ils refusent de fournir les renseignements demandés par l'opposition, en particulier les noms des fournisseurs de la commission et les prix payés pour les alcools. L'opposition proteste vigoureusement en comité et en Chambre, et demande en vain que l'enquête se poursuive.

 

Politique de la voirie

Après la Commission des liqueurs, la voirie est la question la plus souvent discutée. L'opposition critique les travaux de construction et d'entretien des chemins dans plusieurs comtés et croit y découvrir du patronage et du gaspillage. Elle prétend que la politique générale de la voirie a abouti à un désastre. Le gouvernement et les municipalités ont été entraînés dans des dépenses qu'elle juge exorbitantes. Le gouvernement a consacré près de 40 millions pour la construction des chemins depuis l'adoption de la loi des bons chemins de 1912 et, seulement pour l'année qui se termine, deux millions et demi pour l'entretien des chemins. Les municipalités, pour leur part, ont emprunté 24 millions pour la voirie, pour la construction et l'entretien des chemins. L'opposition reproche au gouvernement d'entraver la liberté des municipalités en les obligeant à payer pour les chemins, d'avoir été négligent dans sa politique en faisant des routes de mauvaise qualité et en engageant des ingénieurs incompétents, d'avoir construit de grandes routes surtout pour l'usage des touristes. Pour le gouvernement, le réseau de routes de la province est l'un des plus beaux qui puisse se voir au Canada et constitue un actif important dont toute la province bénéficie par la venue de touristes américains qui ont dépensé ici plus de 15 millions, par le développement des centres ruraux et par l'accessibilité des marchés pour les cultivateurs qui peuvent y écouler leurs produits.

 

Agriculture

L'agriculture est aussi l'occasion de fréquents débats, surtout entre le chef de l'opposition et le ministre Caron. L'opposition revient tout au long de la session sur la situation agricole et la crise qui sévit dans ce secteur et elle en tient le gouvernement responsable. Elle déplore les nombreuses faillites de cultivateurs, l'absence d'un crédit agricole pour les aider en cette période difficile, le manque de marchés pour leurs produits, les maigres récoltes depuis deux ans, le fardeau des taxes élevées qui pèse sur eux, les maisons abandonnées et placardées de planches à la campagne. Le gouvernement, de son côté, prétend avoir fait tout son possible pour aider la classe agricole : il a encouragé l’éducation agricole, fondé des écoles d’agriculture, nommé des agronomes, établi des fermes de démonstration, organisé le contrôle laitier, fondé des sociétés coopératives, construit des beurreries et des fromageries, participé au drainage des terres, créé des cercles agricoles, amélioré la voirie. Il rejette donc toute responsabilité dans cette crise et en trouve plutôt les causes dans les dépenses de guerre et les taxes élevées du gouvernement fédéral, dans la loi des faillites d'Ottawa qui a ruiné le crédit agricole et dans le manque de marchés par suite du rejet de la réciprocité par les conservateurs.

 

Colonisation

La colonisation et ses problèmes sont un autre leitmotiv des débats. Deux semaines avant le début de la session avait eu lieu, d'ailleurs, le congrès de la colonisation où l'on avait discuté les grands problèmes de la colonisation, la division de la province en zones forestières et en zones agricoles, les causes de la désertion chez les colons, leurs difficultés financières, source de leur découragement. En Chambre, l'opposition revient sur ces questions. Selon elle, au congrès on n'aurait pas permis la libre expression d'opinions chez les colons, la politique de colonisation du gouvernement aurait abouti à la banqueroute, il existerait encore de nombreux conflits entre les colons et les marchands de bois, les subsides de la colonisation seraient donnés à des partisans et à des entrepreneurs de chemins, et non aux colons. Contrairement à ce que prétend l'opposition, le gouvernement soutient que les colons n'ont pas été abandonnés, que la colonisation est loin d'être morte et que les colons ne quittent pas les régions de colonisation. Il se vante d'avoir dépensé plus de six millions pour les colons depuis quatre ans, d'avoir contribué à la fondation d'une cinquantaine de paroisses depuis la même période, d'avoir ouvert au-delà de 6 000 chemins depuis deux ans, d'avoir distribué des primes de défrichement, ce qui ne se fait dans aucune autre province. Enfin, il présente un projet de loi qui, croit-il, permettra d’éviter les conflits entre le colon et le marchand de bois : le colon aura huit acres de bois en pleine propriété sur son lot et le marchand de bois verra son délai réduit de 20 à 16 mois pour l'exploitation forestière des lots. Les demandes de l'opposition allaient dans ce sens et encore plus loin, depuis près de 20 ans, lorsqu'elle réclamait la séparation effective du domaine forestier et des terres propres à la colonisation.

 

Patronage et favoritisme

L'opposition s'en prend, dans ses nombreuses interpellations, au régime de favoritisme que le gouvernement Taschereau met sur pied et que M. Duplessis débusquera, avec succès, quelques années plus tard. Elle pose des questions sur les favoris du régime, les parents et les cumulards, qui sont ainsi mieux connus du public. Elle se demande comment l’assistant procureur général, M. Lanctôt, en plus de sa fonction, a pu recevoir des honoraires comme membre de la Commission de la refonte des statuts et comme avocat de clients demandant la constitution en corporation de compagnies. Elle découvre à la suite de ses questions que les trois fils de M. Lanctôt ont été employés à la Voirie, que son gendre, M. Carbonneau, est commis au département de la Colonisation, que son secrétaire, M. Dussault, a cumulé plusieurs fonctions et reçu plusieurs honoraires; que le fils du premier ministre a travaillé pendant les trois dernières vacances d’été comme aide-ingénieur à la Voirie; que le fils du ministre Caron est fonctionnaire au département de l'Agriculture et aussi secrétaire à la Commission du service civil; que le gouvernement a loué des bureaux appartenant au beau-père du fils du ministre Caron. L'opposition oblige le gouvernement à fournir des explications sur les comptes de dépenses de M. Lanctôt, qui s'élèvent à plus de 200 000 $, et à communiquer la liste des sommes d'argent versées à certains journaux pour des fins d'impression ou de publicité. Elle pose également des questions sur les frais de déplacement des sous-ministres.

 

Santé publique

Sur la santé publique, la droite et la gauche tombent d'accord sur plusieurs points. D’abord, sur la nécessité de combattre ce qu'on appelle alors les « deux fléaux » qui exercent des ravages au sein de la population québécoise : la tuberculose et la mortalité infantile. Le gouvernement a la conviction de faire tout son possible à cet égard : il compte dépenser trois millions en cinq ans et présente aussi une mesure qui prévoit un octroi supplémentaire de 500 000 $ pour l'établissement de dispensaires dans tous les centres de la province et pour la poursuite d'une campagne d'éducation. À l'époque les moyens sont limités, cependant, et l'on considère que le soleil et l'air pur sont les meilleurs remèdes à la tuberculose. Il n'y a pas de discussion sur le principe même de cette dépense, mais les débats sur ce projet de loi se prolongent quand même pendant quatre séances. L'opposition reproche au gouvernement de ne pas aller assez loin et lui fait des suggestions sur les moyens pratiques d'obtenir des résultats plus efficaces. Elle demande aussi que le gouvernement accepte l'aide du propriétaire du Star, Lord Atholstan, qui est prêt à donner un demi-million de dollars pour le traitement des tuberculeux, mais à certaines conditions. Ces conditions soulèvent plusieurs questions.

 

Richesses naturelles

Deux déclarations du premier ministre attirent l'attention alors qu'il est question de richesses naturelles en Chambre : ce sont des appels en faveur de l'autonomie de la province. Dans la première, il demande au gouvernement fédéral de ne pas intervenir dans l'administration des richesses naturelles et de se souvenir que ce secteur est du ressort des gouvernements provinciaux : il faut laisser à Québec le soin exclusif de la protection et de l'exploitation de ses richesses naturelles, et notamment de ses forêts. Dans la seconde déclaration, il réaffirme la juridiction exclusive que possède le Québec sur son fleuve et sur les aménagements hydrauliques futurs. Si les gouvernements américain et canadien décident de procéder à la canalisation du Saint-Laurent, ils devront le faire sans empiéter sur les droits de la province et sans lui enlever une goutte d'eau : « Je nie, dit-il sur un ton catégorique, à toute autorité autre que celle de notre législature le droit d'aliéner une parcelle de notre domaine provincial. On devra respecter notre autonomie. »

Les ressources naturelles soulèvent beaucoup de discussions. Il est question, à plusieurs reprises, de concessions forestières et de construction de barrages. Le gouvernement présente cinq projets de loi pour l'aménagement de pouvoirs hydrauliques, car il le juge nécessaire à la prospérité de la province. L'opposition ne ménage pas ses critiques, surtout au sujet de la vente des concessions forestières du bassin de la rivière Manicouagan. Elle dénonce, à chaque occasion, la vente des richesses forestières, hydrauliques ou minières à des compagnies étrangères ou à des compagnies dont les membres sont des amis du gouvernement, pour des prix qu'elle juge ridiculement bas, et elle s'inquiète de la durée des ressources naturelles. « On regrettera bientôt, s'écrie M. Patenaude, d'avoir vendu nos richesses pour un plat de lentilles. Nous laissons partir le meilleur de notre sang pour le remplacer par un peu d'or et beaucoup d'influence étrangère. » Les expropriations nécessitées par le nouveau barrage du lac Kénogami font aussi l'objet de vifs débats pendant une séance complète.

 

Projets de loi importants

Outre les projets de loi déjà mentionnés sur la fusion de deux banques, la lutte antituberculeuse et la construction de barrages, le gouvernement présente quelques autres mesures d'importance, qui suscitent d'assez longues discussions : la loi pour protéger l'épargne populaire en ce qui concerne les obligations, la loi pour taxer la gazoline, la loi pour modifier le tarif des licences d'automobile, la loi sur l'adoption, la loi pour exercer un contrôle plus efficace sur les finances des municipalités, la loi pour réduire les droits sur les successions, la loi sur l'avance de l'heure.

Un projet de loi présenté par le député conservateur Smart sur l'instruction des juifs donne lieu à des débats prolongés entre anglophones protestants et juifs, en proposant de rappeler une loi de 1903 qui a permis aux enfants juifs d'être considérés comme protestants pour les fins scolaires, mais le premier ministre réussit à gagner du temps en proposant qu'on confie à un comité cette grave question des écoles juives. Autre projet de loi litigieux, celui de la charte de Québec, auquel le premier ministre fait ajouter, à la dernière minute, un article qui assure aux électeurs anglo-protestants de Québec, en vertu d'une double votation, un représentant au conseil municipal. Ce privilège conféré à la minorité anglophone de Québec donne, selon le gouvernement, l'exemple de la générosité et invite les gouvernements des autres provinces à faire des gestes semblables; pour l'opposition, c'est un précédent dangereux, indéfendable à tous égards, qu'on pourrait regretter, car toutes les minorités dans n'importe quelle ville pourront demander le même privilège.

 

Critique des sources

Par Maurice Pellerin

La Tribune de la presse pour la session 1923-1924 se compose des membres suivants :

Edmond Chassé L'Événement  
Alonzo Cinq-Mars La Presse trésorier
Louis-Philippe Desjardins La Patrie  
Ewart E. Donovan The Quebec Chronicle vice-président
Jean-Marie Fortier Le Soleil  
Joseph-Amédée Gagnon Le Quotidien  
Gilbert W.G. Hewey The Montreal Daily Star  
Hervé Lapierre Le Canada vice-président
Irénée Masson L'Action catholique président
William R. O'Farrell Canadian Press secrétaire
Damase Potvin Le Soleil  
Georges Roberts The Montreal Herald  
Louis Robillard Le Devoir  
Abel Vineberg The Gazette  

 

Dans la première étape de la reconstitution, ce qu'on appelle la version de base, 11 journaux ont servi à l'établissement du texte, soit sept quotidiens de langue française et quatre de langue anglaise. Parmi ces quotidiens, L'Événement et Le Soleil ont fourni la trame de fond, environ 60 % de toute l’information recueillie. L'Événement, dans sa chronique quotidienne, présente le plus souvent un résumé de la séance et le compte rendu détaillé des débats que ce journal juge utile à ses électeurs, mais il met l'accent, plus que les autres journaux, sur certains petits faits ou détails, les joutes d’esprit, les échanges de mots mordants, la procédure, les rappels historiques, la description de traits physiques ou comportementaux chez les parlementaires. D'allégeance conservatrice, il retient néanmoins les discours du parti ministériel et présente dans l'ensemble une version assez équilibrée des débats.

Le Soleil, comme L'Événement d'ailleurs, fournit un compte rendu assez objectif des débats eux-mêmes, mais se montre plus partisan dans ses commentaires, dans le choix des discours ou des interventions retenues. Au lieu de rapporter in extenso les paroles des députés de l'opposition, il se contente souvent d'en donner de courts résumés et, dans ses remarques, il insère parfois des éléments négatifs à l'égard de l'opposition. Ainsi, écrit-il, l'opposition a fait perdre du temps à la Chambre par ses questions inopportunes, elle s'est révélée « intellectuellement paresseuse, certainement sans génie », son chef a réédité la « kyrielle de ses plaintes » et adopté « un ton passablement ennuyeux ». Par contre, il ne tarit pas d'éloges pour les « discours bien tournés », « précis et mesurés » des députés libéraux, et il les reproduit souvent intégralement.

La Presse et La Patrie sont les journaux où l'on trouve le plus d'information après les deux premiers déjà mentionnés. La Presse, d'allégeance libérale, critique parfois l'attitude de l'opposition, comme dans l'enquête sur la Commission des liqueurs, mais rend compte de certains discours de l'opposition à l'occasion : ainsi par exemple, pour la séance du 27 février, le discours de M. Dufresne sur la loi des faillites et celui de M. L'Archevêque sur la fusion de compagnies d'électricité ne sont pas reproduits d'une façon aussi complète dans les autres quotidiens. La Patrie se montre plutôt neutre dans ses chroniques et ne critique guère aucun des partis.

L'Action catholique, Le Devoir et Le Canada ne fournissent pas de chroniques aussi complètes que les autres journaux, mais des éléments complémentaires. L'Action catholique fait moins de commentaires partisans que les deux derniers journaux. Le Devoir surtout se montre critique à l'égard du gouvernement et cette tendance se manifeste de diverses façons. Il détaille les abus, les faveurs ou le patronage du régime, ce qu'il appelle « des tranches du fromage ministériel ». Il compose des titres partisans tels que : « Le projecteur de l'opposition éclaire des coins obscurs de l'administration », « L'opposition tend ses filets ». Il insère des commentaires peu flatteurs dans les chroniques, et le directeur, M. Bourassa, rédige parfois des éditoriaux très durs à l'égard de l'administration Taschereau qui se caractérise, selon lui, par l'incohérence, l'étroitesse d'esprit, le favoritisme et l'arbitraire.

Les journaux anglophones ne fournissent pas beaucoup d'informations qu'on ne trouve pas dans les journaux francophones, mais le Quebec Chronicle et le Star sont les plus utiles parmi ces journaux. La Gazette, habituellement du côté de l'opposition, se rallie à la position gouvernementale dans l'affaire de la fusion des banques, au déplaisir du chef de l'opposition. Il est aussi beaucoup question du Star pendant la session, par suite de l'offre que son propriétaire, Lord Atholstan, fait au gouvernement pour combattre la tuberculose. Le Herald n'apporte pratiquement aucun élément utile pour les débats.

Il est intéressant de souligner qu'on retrouve parfois le même texte de certains discours dans différents journaux de tendances même opposées. C'est le cas de quelques discours ministériels parus à la fois dans Le Devoir et Le Soleil, comme ceux du premier ministre, le 19 décembre et le 17 janvier, ceux du ministre Perrault le 20 décembre et le 16 janvier, celui du ministre Caron, le 15 janvier. Un discours du chef de l'opposition, le 23 janvier, se retrouve intégralement dans Le Soleil, L'Action catholique, La Patrie, La Presse et Le Devoir. Ces discours furent jugés sans doute plus importants et remis directement aux journaux par les parlementaires.

Outre ces 11 journaux choisis pour établir la version de base, une douzaine de quotidiens et d'hebdos ont été consultés et seuls quelques éléments nouveaux ont pu être trouvés. La Tribune de Sherbrooke fournit habituellement la même version que Le Soleil, mais à l'occasion ajoute quelques paragraphes qu'on ne trouve qu'en anglais dans la Gazette et le Chronicle. Le Nouvelliste présente le même texte que celui de L'Événement. La Minerve, journal dirigé par M. Sauvé, curieusement ne rapporte pas de discours de l'opposition qu'on ne trouve pas ailleurs, mais s'attaque durement au gouvernement. L'Avenir du Nord, libéral, ne contient pratiquement rien de nouveau, comme L'Union des Cantons de l'Est et Le Progrès du Saguenay. Dans un hebdo conservateur, L'Étoile du Nord, on retrouve cependant trois discours complets d'un député de la région, M. Dufresne, alors qu'ailleurs il n'y a que des fragments de ces discours.