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26e législature, 2e session
(10 novembre 1960 au 10 juin 1961)

Par Jules Racine St-Jacques

Une révolution tranquille

Il est peu de sessions parlementaires dans l’histoire du Québec qui se situent à la charnière de deux époques. Gonflée par le vent de changement qui souffle sur le Québec, le Canada et le monde depuis l’été de 1960, la 2e session de la 26e Législature est l’une de celles-là.

Georges-Émile Lapalme – vice-premier ministre, procureur général et ministre des Affaires culturelles dans le cabinet Lesage – se souvient des premiers mois qui suivirent le renversement du régime de l’Union nationale par le Parti libéral aux élections générales du 22 juin 1960 : « Il y eut, dis-je, une petite secousse continentale mais, localement, cela ressembla un peu à un séisme, à la sortie d’une désolation crispée, au réveil rabelaisien des paroles gelées1. » Pour les contemporains, ces jours résonnent encore avec des accents de révolution. Une tranquille révolution, peut-être, comme le dira un journaliste torontois2, mais une révolution néanmoins.

 

L’époque duplessiste

La mort de Maurice Duplessis, le 7 septembre 1959, avait déjà sonné le glas d’une époque de frustration pour les éléments les plus progressistes de la société québécoise. Depuis 15 ans, syndicats, universitaires, journalistes et députés du Parti libéral s’acharnaient à faire voir l’état d’enlisement socio-économique et culturel dans lequel le Québec se trouvait en regard du reste du monde occidental.

Sur le plan économique, le libéralisme classique, dont le gouvernement de Duplessis faisait l’apologie, offrait aux industriels américains et anglo-canadiens une main-d’œuvre bon marché pour exploiter les ressources humaines et naturelles de la province. En rétrospective, le gouvernement unioniste, appuyé par des politiques antisyndicalistes à peine voilées, s’imposa avec force lors des grèves ouvrières qui, d’Asbestos en 1949 à Murdochville en 1958, ont ponctué les mandats successifs de l’Union nationale.

Aux yeux des « transitionnalistes » et des « modernistes », pour emprunter à la typologie tripartite du politologue Léon Dion3, les restrictions imposées par le gouvernement unioniste à toute intervention étatique dans les domaines sociaux retardaient l’évolution du Québec. Ce retard apparaissait d’autant plus évident que les autres provinces de la Confédération canadienne avaient adhéré, quant à elles, aux politiques keynésiennes mises en place par l’État central sous la gouverne des libéraux depuis la fin des années 1930.

Tandis que, partout ailleurs, la centralisation sécularisait progressivement les champs de la santé, de l’éducation et de la sécurité sociale, au Québec, l’État se confinait dans un rôle subsidiaire qui gardait les institutions à vocation sociale d’une laïcisation pourtant réclamée par certains acteurs, même cléricaux, notamment par le sociologue dominicain Georges-Henri Lévesque. Fondateur et premier doyen de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, le père Lévesque se fit non seulement l’apôtre de la déconfessionnalisation des coopératives, mais il cautionna aussi la centralisation dans le rapport de la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences, dont il fut un rouage important (commission Massey). Sous sa direction, la Faculté lavalloise devint un essaim antiduplessiste notoire. Elle fournira à la fonction publique québécoise une part impressionnante de ses cadres après 1960.

Toujours au nom de l’autonomie provinciale, Duplessis défendait farouchement les droits constitutionnels du Québec, un combat auquel il associait étroitement la survie de la nation canadienne-française telle qu’il la concevait : laborieuse, respectueuse de l’ordre établi et attachée aux valeurs du catholicisme romain. Ce canon identitaire faisait dissonance avec les aspirations de Gérard Pelletier et de Pierre Elliott Trudeau qui, dans la « petite, mais influente4 » revue Cité libre, se réclamaient des valeurs de libertés individuelles, de responsabilité citoyenne et de laïcité publique.

Si, en certains milieux ruraux et conservateurs, on louait encore, en 1959, le paternalisme autoritaire du « cheuf », pour les journalistes du Devoir et pour les députés de l’opposition libérale, entre autres, le népotisme et le calcul électoral qui présidaient à l’administration publique constituaient autant de preuves du déficit démocratique dont souffrait le Québec. Ployant sous la figure imposante de Duplessis, le régime politique de la province était devenu une véritable partitocratie5, ainsi que le dénoncèrent les abbés Gérard Dion et Louis O’Neill dans une célèbre lettre publiée au lendemain de l’élection de 1956 dans le bulletin ecclésiastique Ad usum sacerdotum et reprise par la suite dans Le Devoir6.

Pour ces intellectuels, l’immobilisme du gouvernement de l’Union nationale était apparu comme un boulet retenant le Québec dans un état arriéré alors que, sur l’ensemble du continent nord-américain, la prospérité économique provoquait d’importantes mutations sociales, culturelles et politiques. Marqués du sceau de son célèbre « Désormais », les cent jours que Paul Sauvé, successeur de Duplessis, passa au pouvoir, avant que la mort l’emporte lui aussi, confirmèrent que le fruit du changement avait longtemps mûri, au sein même de l’Union nationale. Le 22 juin 1960, les citoyens de la province du Québec confièrent au Parti libéral de Jean Lesage le soin de le cueillir. C’est le temps que ça change, comme le scandaient les partisans libéraux depuis le début de la campagne électorale.

 

Le Québec, le Canada et le monde en mouvement

Définie avec justesse par l’historienne Lucia Ferretti comme « le bref moment pendant lequel, fort d’un large consensus social, l’État québécois […] a été à la fois intensément réformiste et intensément nationaliste7 », la Révolution tranquille répond à un grondement qui, de faible, sourd et étouffé qu’il était sous Duplessis, s’exprime avec plus de netteté, à peine quelques semaines après l’élection des libéraux. En témoigne le romancier Gérald Bessette qui, dans Le libraire, paru en 1960, critique le régime de censure exercé par les élites cléricales et traditionalistes8. Au même moment, Gilles Leclerc éructe, sur un ton nettement plus acerbe, contre la médiocrité de la société canadienne-française, dans un essai intitulé Le journal d’un inquisiteur9.

Dans la mouvance, le nationalisme canadien-français trouve une expression plus radicale dans l’indépendantisme québécois de Marcel Chaput et d’André d’Allemagne qui animent le tout nouveau Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), fondé le 10 septembre 1960. Dans son opuscule intitulé Pourquoi je suis séparatiste, publié en 1961 aux nouvelles Éditions du Jour, Chaput enjoint ses compatriotes de se soulever pour l’indépendance du Québec :

Canadiens français qui croyez en vous et en vos frères, [...] qui avez conservé la Dignité de votre ascendance, [...] qui souhaitez la libération de l’homme et la Grandeur française en Amérique, [...] qui reconnaissez une parenté spirituelle avec les 25 nations et les 150 millions de parlant français dans le monde, criez vous aussi votre soif de Liberté et d’Indépendance. Vous vous le devez à vous-même; vous le devez à votre peuple; vous le devez à la Civilisation10.

 

Du Québec, cet appel de l’idéologue nationaliste se fait l’écho lointain des mouvements de décolonisation qui transforment le visage politique du continent africain depuis les années 1950. En 1960, c’est au tour du Nigeria (1er octobre) et de la Mauritanie (28 novembre) de secouer le joug des métropoles européennes.

Par la publication, le 14 décembre 1960, de sa Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux, l’Organisation des Nations unies (ONU) reconnaît la légitimité des luttes pour l’émancipation de la tutelle coloniale. En France, cette résolution vient renforcer le sentiment d’illégitimité de la présence française en Algérie. Le 8 janvier 1961, les Français se prononcent en faveur de l’autodétermination algérienne par référendum. La politique du général Charles de Gaulle, après huit ans de guerre contre les indépendantistes du Front de libération nationale algérien (1954-1962), est appelée à changer. Vite réprimée, la sédition, du 21 au 26 avril suivant, de quatre généraux qui vivent ce retrait prospectif comme un abandon, confirme l’indépendance prochaine de l’Algérie.

Aux États-Unis, les temps changent également. Le 8 novembre 1960, les citoyens américains portent à la Maison Blanche le plus jeune président de leur histoire : le démocrate John Fitzgerald Kennedy. Le nouveau président arrive au pouvoir alors que son pays est engagé dans une course effrénée aux armements contre sa rivale soviétique, l’Union des républiques soviétiques socialistes (URSS). Le 12 avril 1961, les Soviétiques témoignent de leur avance technologique lorsqu’ils envoient le cosmonaute Youri Gagarine en orbite dans l’espace. Cinq jours plus tard, à Cuba, l’opération américaine lancée dans la baie des Cochons, afin de déstabiliser le nouveau régime communiste de Fidel Castro, fait monter la tension d’un cran entre les deux superpuissances. Les quelque 1 400 exilés cubains, entraînés et soutenus par la CIA, sont rapidement mis en déroute par l’armée castriste et la population civile. Ce fiasco achève de convaincre El commandante de s’allier à l’URSS dans la lutte contre l’impérialisme américain. Le 1er mai suivant, l’île de Cuba devient la première République démocratique socialiste du côté occidental de l’Atlantique.

À Ottawa, pendant ce temps, les conservateurs de John Diefenbaker ont du plomb dans l’aile. La popularité de ce parti, qui a obtenu en 1958 la plus forte majorité parlementaire de l’histoire canadienne, s’effrite lentement sous l’effet de l’indécision de son chef11. En cette période de ralentissement économique, la hausse du chômage ne joue certes pas en la faveur de Diefenbaker; le chômage, qui se situait à 3,4 % en 1956, atteint un sommet en 1960-1961, plafonnant tout juste au-dessus de 7 %12. Pour comble, la surreprésentation des députés des Prairies canadiennes au sein du Cabinet fédéral renforce cette idée que Diefenbaker demeure insensible aux réalités qui se trament ailleurs au Canada; et cela lui coûtera sa majorité aux élections de 1962.

En arrière-scène de la politique fédérale, le Nouveau Parti démocratique (NPD) est en voie d’émerger de l’entente entre les dirigeants de la Co-operative Commonwealth Federation et du Congrès du travail du Canada. Et, dans la province du Nouveau-Brunswick, un francophone, Louis Joseph Robichaud, diplômé de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, s’installe au pouvoir, devenant ainsi le premier francophone à diriger une province hors Québec.

L’actualité politique québécoise, enfin, est marquée par le retour de Jean Drapeau à la mairie de Montréal. Proche des libéraux, le maire Drapeau a bénéficié de la modification apportée à la charte de Montréal par l’Assemblée législative, qui a tenu une session spéciale à cette seule fin, du 20 au 22 septembre 1960. Telle une parenthèse dans les turbulences politiques d’une période charnière de l’histoire québécoise, cette brève et paisible session ne laissait rien présager de celle qui allait suivre quelque six semaines plus tard.

 

Les parlementaires

Le 10 novembre 1960, à 3 heures de l’après-midi, dans la salle du Conseil législatif, s’ouvre la première session régulière de la 26e Législature. Comme le relève le courriériste de L’Action catholique, un élément nouveau s’est incorporé au cérémonial d’inauguration. Si, comme à chaque année, les protagonistes du spectacle sont toujours affublés des mêmes « somptueux costumes […] chamarrés d’or13 » et des mêmes chapeaux cornus en rappel de l’affiliation canadienne au royaume britannique, ils paradent cette année pour la première fois devant un « fouillis insolite14 » de micros et de caméras, puisque, depuis 1959, radio et télévision sont acceptées au parlement15.

Dans la Chambre basse, le rapport de force s’est quelque peu modifié depuis les dernières élections générales : sur les 95 sièges que compte l’Assemblée législative, 51 sont occupés par les rouges, contre 41 pour les bleus de l’Union nationale, et un pour l’indépendant Frank Hanley. Deux sièges sont vacants en raison des démissions d’Antonio Barrette, dans le comté de Joliette, et de Laurent Barré, dans Rouville. Gaston Lambert et François Boulais, vainqueurs libéraux aux élections partielles du 23 novembre suivant, viendront, le 6 décembre, augmenter d’autant la majorité libérale.

Déjà affligée par la perte de son troisième chef en moins d’un an (Duplessis, Sauvé, Barrette), l’Union nationale doit aussi composer avec l’absence du chef intérimaire qui a succédé à Barrette : Yves Prévost est hospitalisé pour cause de surmenage. En son absence, c’est à Antonio Talbot que revient la responsabilité de diriger la « loyale opposition de Sa Majesté la reine ». Le 11 janvier 1961, l’ancien ministre de la Voirie dans les cabinets de Duplessis, de Sauvé et de Barrette est confirmé dans ses fonctions de chef intérimaire du parti de l’Union nationale, tout de suite après la démission d’Yves Prévost. Le 12 avril, c’est au tour de Victor-Stanislas Chartrand, député unioniste de L’Assomption, de démissionner pour des raisons de santé.

Pour orchestrer les débats, Lucien Cliche, élu à ce poste à la session de septembre, retrouve son siège d’Orateur. Il est assisté dans ses fonctions par John Richard Hyde, à titre d'Orateur suppléant.

Au Salon rouge, le conseiller législatif du district d’Inkerman, Robert R. Ness, est destitué, le 23 septembre, pour cause d’absentéisme. Il décède un mois plus tard, le 21 octobre 1960, à l’âge de 87 ans et 9 mois. Le 8 novembre suivant, George Carlyle Marler – chef de l’opposition libérale (1948-1953) et ministre d’État dans le cabinet Lesage depuis le 8 octobre 1960 – succède à Ness à la Chambre haute. Il y assumera le rôle de leader du gouvernement jusqu’en 1965. Quant à Pierre Gelly, gentilhomme huissier à la verge noire depuis 1948, il entame sa 15e session à ce poste.

 

Le Parti libéral de Jean Lesage

En 1960, les libéraux étaient parvenus à renverser le gouvernement de l’Union nationale qui, après 16 années passées au pouvoir, avait pris tous les atours d’un véritable régime politique. Pour reprendre les termes de Lionel Bertrand, député libéral de Terrebonne, les « exilés du pouvoir », qui ont vécu autant d’années dans l’opposition, s’apparentaient à la biblique traversée du désert16.

Quatre chefs se sont succédé à la tête du parti avant de reconduire les libéraux au pouvoir : Joseph-Adélard Godbout, George Carlyle Marler, Georges-Émile Lapalme et Jean Lesage17. L’histoire retiendra surtout que c’est sous la gouverne de Lesage que les libéraux parvinrent à arracher, souvent par quelques dizaines de voix seulement, la majorité parlementaire à une Union nationale que d’autres, avant lui, avaient vue comme étant « invincible18 ». C’est tout de même à Lapalme que revient le mérite d’avoir tenu le fort libéral en attendant la victoire qui ramènerait les siens au pouvoir.

Homme d’idées que la politique a éteint, Lapalme ne trouve de noblesse à l’art du gouvernement que lorsqu’il élève la condition humaine19. C’est lui qui redéfinit l’image du Parti libéral après le départ de Joseph-Adélard Godbout, en 1949. Lentement, péniblement, il a élaboré, au cours de la décennie 1950, le programme politique qui servira de plateforme électorale à son parti, au moment même où le régime de Duplessis montrait ses premières faiblesses. L’« artisan de la révolution pacifique que vient de connaître notre province » qui est célébré dans un discours à l’Assemblée législative par Jean-Noël Lavoie, député libéral de Laval, c’est lui et non Lesage. (11 novembre 1960) Éclipsé néanmoins par la flamboyance du premier ministre, l’underdog Lapalme20 est demeuré longtemps en marge de la mémoire collective québécoise.

Leader charismatique d’un tempérament bouillant, le caractère de Jean Lesage tranche avec la modération et la discrétion de son prédécesseur à la tête du Parti libéral. Dale C. Thompson, biographe de Jean Lesage, trace le portrait d’un chef à l’humeur changeante : « S’il était capable de beaucoup de tact et de patience lorsqu’il était en forme, il essayait parfois d’imposer son autorité en se montrant catégorique, ou en se livrant à des accès de colère. » L’opposition souffre parfois, au cours de la session, des sautes d’humeur du premier ministre. Le chef libéral est d’ailleurs décrit par son vis-à-vis, Antonio Talbot, comme « le premier ministre le plus soupe au lait qui n’ait jamais passé dans cette Chambre »21. (12 mai 1961)

Homme d’action, Lesage est une bête politique, « né, lui, sous une bonne étoile qui ne l’a jamais quitté, sauf à la toute fin de sa carrière politique22 ». Jadis député libéral à la Chambre des communes (1945-1958) et ministre dans le cabinet du premier ministre canadien Louis Stephen Saint-Laurent, Lesage est un travailleur infatigable doublé d’une intelligence à vif. Il apparaît tout désigné pour mettre en pratique l’imposant programme de son prédécesseur. Mieux, le cabinet qu’a constitué le nouveau premier ministre, entre le 22 juin et le 5 juillet 1960, entrera dans l’histoire sous le nom d’« équipe du tonnerre ».

Ce premier Conseil exécutif de la Révolution tranquille, agglomérat improbable de personnalités détonantes, exige de son chef une patience qui lui fait parfois défaut lorsque s’éternisent les débats sur la pléthore de réformes entamées cette année-là23. Combien de fois doit-il interposer son autorité entre la célébrité d’un René Lévesque, l’ambition d’un Paul Gérin-Lajoie, la fougue d’un René Hamel, la pugnacité d’un Émilien Lafrance ou la bonhomie d’un Bona Arsenault24!

Seul un chef capable pouvait maintenir l’ordre au sein d’un cabinet si disparate. Et seul un habile meneur d’hommes pouvait s’adjoindre les services de celui dont il avait pris la place. Lapalme conserve de ces années au « paradis du pouvoir25 » un souvenir presque aussi terne que ses années dans l’opposition : « Le pouvoir m’a été le désenchantement vivant et peut-être ma plus grave erreur. […] Dans les amoncellements des travaux et des jours, le pouvoir ne m’a jamais rendu heureux. C’est clair, c’est net, c’est cela26. » De son bureau de procureur général, Lapalme pouvait observer son successeur savourer à sa place le triomphe qui aurait pu être le sien. Lesage comprit cependant l’utilité, la nécessité de l’ancien chef. Il sut conserver auprès de lui ce politicien désabusé et parvint à en extirper l’énergie créatrice.

Durant la session parlementaire de 1960-1961, les idées que proposent les ténors du Parti libéral sont toutes placées sous le signe du changement, de l’innovation. Jean-Noël Lavoie, dans son adresse en réponse au discours du trône, dénote bien le côté résolument progressiste du gouvernement :

Mais ce qu’il y a de formidable dans la philosophie politique qui nous anime, nous de ce côté-ci de la Chambre, c’est que nous croyons au renouvellement, à la revision [sic], au rajeunissement. Nous croyons que l’humanité évolue, que les besoins de la population, des jeunes comme des moins jeunes, des ouvriers, des agriculteurs, des nécessiteux, changent également suivant les fluctuations économiques ou autrement. Nous savons que la législation jugée progressiste aujourd’hui sera insuffisante et dépassée d’ici cinq ans, sept ans ou 10 ans, et qu’il y aura certainement lieu de la reviser [sic] et de la rajeunir.

 

Cette vision progressiste est d’autant plus facile à adopter qu’elle s’adosse au repoussoir de l’Union nationale. La lumière libérale, selon lui, n’est que plus brillante lorsqu’elle apparaît en contraste de la noirceur du régime précédent :

Quel contraste avec le conservatisme, la stagnation, si ce n’est la politique de marche arrière des 10 dernières années. Politique d’un gouvernement de parade, vantard et gonflé, d’un gouvernement qui administrait en fonction de ce que ça pouvait rapporter aux gouvernants, aux siens ou aux créatures du régime. Gouvernement où la pagaille régnait, régnait en maître dans tous les départements. Gouvernement dont la finance et la comptabilité étaient comme lui étrangères à la vérité. (11 novembre 1960)

 

Pour former le contrepoids historique à la rhétorique de l’Union nationale, le Parti libéral oriente ses projets politiques sur trois axes de force : étatisation, nationalisme et rationalisation. L’État est appelé, en somme, à devenir le pivot de la Révolution tranquille.

L’étatisation touche les services sociaux d’abord et avant tout. De l’universalisation des soins de santé à la démocratisation de l’éducation, en passant par la généralisation de l’aide aux démunis, l’État prend désormais la population du Québec à sa charge.

Le début de cette ère nouvelle dans la relation entre l’État québécois et ses citoyens est annoncé, dans un discours emblématique de la Révolution tranquille, par le futur ministre des Richesses naturelles. Le 31 janvier 1961, durant l’étude du bill 22 instituant le ministère des Richesses naturelles, René Lévesque promet que le pouvoir économique sera redonné aux francophones du Québec :

Les mythomanes de l’autre côté, qui étaient dans ses rangs, se sont servis de l’État comme d’un épouvantail pour faire trembler les gens devant leur ombre.

Au contraire, l’État doit être pour nous, Canadiens français, une des notions les plus précieuses parce que nous sommes une nation minoritaire. Il faut que les Canadiens français se servent de leur État. Un groupe minoritaire comme le nôtre doit se servir de son État pour se tirer de sa situation d’asservissement. C’est notre plus bel espoir. […] L’État canadien-français, c’est pour nous le seul levier qui permettra de résoudre les problèmes causés par notre position d’infériorité numérique et économique.

 

L’étatisation va de pair avec l’élévation de la condition nationale. Là où l’Union nationale prêchait une fierté des valeurs traditionnelles et catholiques des Canadiens français, le Parti libéral fait désormais du territoire québécois le centre de rayonnement d’une culture qu’il importe de défendre dans toutes ses manifestations, qu’elles soient artistiques ou linguistiques. Là où Maurice Duplessis prônait la conservation de l’identité nationale par un autonomisme défensif, Jean Lesage se réclame d’un nationalisme proactif, aspirant à transiger d’égal à égal avec le Canada anglais. Comme l’affirme le premier ministre en Chambre : « Une minorité nationale, qui se contente de protéger ses positions, entretient une attitude négative et n’attire pas le respect de la majorité. Il faut, au contraire, manifester beaucoup de dynamisme et, même si le mot doit choquer les partisans de l’engourdissement, il faut innover. » (2 mars) Autrement dit, il revient à l’État québécois de prendre en charge non seulement la préservation, mais le développement de la culture canadienne-française, comme l’atteste avec force innovation le bill 18 proposant la création d’un ministère des Affaires culturelles.

Tout comme la conception de l’État et de la nation, la rationalité économique que prônent les libéraux au cours de la session 1960-1961 ne se comprend qu’en opposition aux pratiques administratives du régime précédent. À l’opacité des octrois discrétionnaires, les libéraux veulent adosser la transparence des subventions statutaires. Au patronage, ils opposent les appels d’offres généraux. Finie la gestion électoraliste des deniers publics, place, maintenant, à la planification économique indépendante des considérations partisanes, axée uniquement sur les besoins prospectifs qu’imposent les conditions structurelles et conjoncturelles de l’époque.

La commission d’enquête sur la vente du réseau de gaz de l’Hydro-Québec à la Corporation de gaz naturel du Québec (commission Salvas), instituée pour faire la lumière sur la corruption du gouvernement précédent et, notamment, sur l’affaire du gaz naturel, symbolise la volonté d’un grand ménage de l’administration par le Parti libéral. Toutefois, il en est de la culture politique comme des vieilles habitudes : les réformer est plus facile à dire qu’à faire27.

Si le nouveau gouvernement affirme vouloir faire table rase du patronage passé, force est de constater que les modalités d’attribution des postes et des contrats demeurent sensiblement les mêmes. À la lumière de quelques furtives mais éclairantes déclarations échappées dans l’emportement des débats, René Hamel, député libéral de Saint-Maurice, admet candidement que l’affection partisane figure toujours au nombre des principes qui président à la sélection des fonctionnaires28 :

Si je devais un jour désigner quelqu’un à un poste au sein de l’administration provinciale et que deux candidats également compétents, dont l’un serait ami du Parti libéral, postulaient cet emploi, je choisirais ce dernier.

Lorsque deux candidats possèdent des aptitudes de même valeur, je ne vois pas pourquoi celui qui nous a aidés à débarrasser la province du cancer de l’Union nationale qui la rongeait ne recevrait pas la préférence, et non celui qui voulait garder ce chancre. (22 novembre 1960)

 

Pour ceux qui avaient si longtemps été privés de la manne du favoritisme partisan, cela constituait un juste retour des choses. Le premier ministre peut bien clamer haut et fort qu’il « faut trouver quelque chose de mieux pour remplacer le système de patronage institué et maintenu par les administrations précédentes » (15 novembre), en 1960, mais il semble qu’en cette matière au moins le Québec ne fasse encore que des progrès à petits pas; la Révolution tranquille, en ce sens, étant faite de ruptures et de continuités.

 

L’Union nationale

Les troupes de l’Union nationale se retrouvent, en 1960, sur les banquettes de l’opposition, après 16 années passées au pouvoir. Ce changement requiert, de l’avis du député unioniste de Compton, Claude-Gilles Gosselin, « une véritable réadaptation » (22 novembre 1960). Plus franc encore, l’ancien ministre de la Santé, Arthur Leclerc, admet sans ambages les difficultés que vit son parti en cette année de transition : « On a beau nous traiter de somnambules29, je réalise pour ma part que je suis dans l’opposition, et ça fait drôle quand on n’est pas habitué à cela. L’Union nationale passe par une période difficile. Il y a des choses à nettoyer. » (24 novembre 1960)

À l’amertume de la défaite s’ajoute l’instabilité que connaît le parti en cette deuxième session de la 26e Législature. Depuis la mort de Duplessis, le 7 septembre 1959, quatre chefs se sont succédé à la tête de l’Union nationale. Paul Sauvé, le dauphin de Duplessis, a connu une mort subite le 2 janvier 1960. Ensuite, Antonio Barrette, sous les coups répétés des bonzes du parti, c’est-à-dire de Gérald Martineau, de Jean Barrette et de Joseph-Damase Bégin, s’est vu bouté hors du cercle des dirigeants, le 15 septembre 196030. Yves Prévost, choisi par l’exécutif du parti pour remplacer Barrette, se trouve rapidement pris d’un malaise qui le tiendra à l’écart de la direction jusqu’à sa démission, en janvier 1961. Antonio Talbot, qui jusque-là avait assuré l’intérim comme chef de l’opposition parlementaire, prend dès lors officiellement sa place. Ce dernier hérite d’un « parti ingouvernable et toujours tiraillé », ainsi que se le représente le biographe de Daniel Johnson, Pierre Godin31.

Dans les coulisses du parti s’organise une course à la chefferie. Daniel Johnson, député de Bagot, manifeste ses ambitions politiques. En Chambre, il déploie tous les efforts nécessaires pour s’assurer la plus grande visibilité possible. Son dynamisme fait jeu égal avec la vigueur d’Antonio Talbot32. Ses nombreuses prises de bec avec son successeur libéral au ministère des Ressources naturelles, René Lévesque, sont, pour Johnson, l’occasion de démontrer publiquement ses aptitudes de chef33.

Même reléguée dans l’opposition, l’Union nationale continue de défendre les principes qui ont fait sa popularité lorsqu’elle était aux commandes de l’État québécois. Outre Johnson, Bertrand et Talbot, les unionistes peuvent compter sur un farouche parlementaire en la personne de Maurice Bellemare, que Georges-Émile Lapalme décrit dans ses Mémoires comme « le meilleur debater de l’opposition34 ».

Les doléances des unionistes s’articulent autour de trois grands thèmes : autonomie provinciale, maintien de l’Église dans ses prérogatives sociales, et celui de l’État dans un rôle subsidiaire. Pour eux, toute atteinte à ces principes est tenue coupable de sympathie gauchiste, ce qui soulève l’ire du premier ministre Lesage :

Je voudrais faire, à ce sujet, une déclaration au nom du gouvernement que je dirige. C’est entendu que le gouvernement actuel est plus à gauche que les gouvernements de l’Union nationale qui nous ont précédés. Jamais les principes de notre libéralisme ne nous permettront les abus, les excès et les brimades à la liberté qui ont été l’œuvre du gouvernement ultraconservateur de l’Union nationale. Quand on est un libéral convaincu, on est à gauche des castors. L’Union nationale s’est beaucoup rapprochée du fascisme à tel point que je ne puis croire que la population prendra au sérieux les accusations de gauchisme portées par elle contre le gouvernement libéral. (3 mars 1961)

 

Si, dans son emportement, Lesage exagère la réalité des positions idéologiques de l’Union nationale sous Duplessis, il révèle néanmoins que les arguments des unionistes se résument à rabaisser le parti adverse et à vanter ses mérites de naguère à profusion. L’insistance que mettent les unionistes à dénoncer les tendances laïcisantes ou fédéralistes des politiques gouvernementales est issue d’une stratégie – typiquement duplessiste – consistant à associer le rouge libéral au rouge soviétique, athée et centralisateur.

Antonio Talbot donne le ton à la session, lors du débat sur l’adresse en réponse au discours du trône, lorsqu’il essuie les critiques que n’ont pas manqué d’adresser les ministériels à son parti depuis leur élection. Ce faisant, il évoque le champ lexical qu’emploient ses adversaires pour décrier l’« ancien régime « :

M. l’Orateur, nos adversaires peuvent se gargariser de mots, ils peuvent, en parlant de l’administration de l’Union nationale, la qualifier d’immobile, de stationnaire et que sais-je encore; ils peuvent évoquer le Moyen Âge et promettre une restauration économique. Jamais ces écrans de fumée ne réussiront à cacher au bon peuple de Québec les réalisations immenses et bienfaisantes de l’Union nationale dans tous les domaines. L’histoire s’écrira et elle proclamera que l’administration de l’Union nationale, au cours des 15 dernières années, a été une grande période au pays de Québec. Je n’hésite pas à affirmer que l’Union nationale a plus fait au cours des dernières 15 années que tout ce qui s’était fait avant elle, et ce, dans tous les domaines. (15 novembre 1960)

 

La figure de Maurice Duplessis affleure souvent à la surface des débats. Si, pour certains députés libéraux comme René Lévesque, Duplessis n’incarne rien d’autre qu’un « petit avocat de village formé en 1890 avec qui personne n’osait discuter, aux ordres duquel personne n’osait résister » (31 janvier 1961), aux yeux de plusieurs unionistes, le « cheuf » conserve intacte son aura. En mal de leadership, le parti s’en remet à la gloire de son défunt héros, comme en témoigne le député de Maskinongé, Germain Caron :

Nous, de l’Union nationale, nous sommes fiers d’avoir eu comme chef un homme de la trempe de feu Maurice Duplessis. M. Duplessis restera une source d’inspiration non seulement pour l’Union nationale, mais aussi pour toute notre jeunesse et la population de cette province. Il passera à l’histoire comme le plus grand chef d’État que n’ait jamais produit la province de Québec. (22 novembre 1960)

 

Le discours du trône

Le 10 novembre 1960 en après-midi, devant 500 invités d’honneur, le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, Onésime Gagnon, prononce le discours du trône qui inaugure la session. Fort chargé, le programme législatif que dresse le représentant de la reine annonce, comme le prédit L’Événement-Journal dans son tirage matinal, « une des sessions les plus longues et les plus intéressantes » de la « longue histoire » de l’Assemblée législative35.

Par sa forme, le discours impressionne un auditoire averti. La neutralité partisane du propos marque la rupture avec les us du régime précédent qui, sous Duplessis, ne ratait jamais pareille occasion de chanter ses louanges. Au Devoir, Pierre Laporte, dont les affinités avec le Parti libéral sont bien connues, se réjouit de ce qu’on ne trouve, dans le texte lu par le lieutenant-gouverneur, aucune « allusion d’un caractère politique, aucun éloge effronté du gouvernement, rien qui puisse choquer l’oreille même la plus sensible36 ». De sobre facture, le menu législatif reflète presque à l’identique le programme électoral des libéraux, ainsi que le remarquent, complices, ce même Pierre Laporte et le premier ministre à la suite de la séance : « On a dit en souriant à M. Lesage qu’il avait "plagié" le programme du Parti libéral. Il a répondu en riant qu’il plaidait coupable37. »

Placée sous le signe de la modernisation, la législation prévue par le cabinet Lesage s’attaquera prioritairement aux structures étatiques de manière « à élargir le champ d’action et accroître l’efficacité du gouvernement ». On prévoit notamment la création de trois nouveaux ministères : un ministère des Affaires culturelles, un ministère des Relations fédérales-provinciales et un ministère des Richesses naturelles. Ce dernier ministère, qui absorbera les fonctions des ministères des Ressources hydrauliques et des Mines, bénéficiera de l’accroissement des pouvoirs conférés au Conseil d’orientation économique « afin qu’il devienne l’outil de la planification indispensable à une économie moderne ».

Le discours du trône annonce aussi la transformation du ministère du Bien-être social en ministère de la Famille et du Bien-être social. Le gouvernement demande également à la Chambre de l’autoriser « à réformer les structures du ministère des Finances, afin d’assurer un contrôle plus efficace des dépenses publiques ».

Sur le plan social, le gouvernement Lesage projette d’accélérer la marche entreprise par Paul Sauvé, durant son bref mandat, en instituant « immédiatement un régime d’assurance-hospitalisation, selon les modalités qui permettront aux citoyens de la province de bénéficier des avantages de la loi nationale d’assurance-hospitalisation ». Les libéraux, qui depuis 1953 ont milité pour que la justice sociale soit au cœur des préoccupations du gouvernement, se font fort de passer sans délai de la parole aux actes.

Conséquemment, la gratuité scolaire apparaît au programme législatif, tout comme l’octroi d’allocations supplémentaires aux personnes âgées, aux invalides, aux aveugles et aux mères nécessiteuses. En outre, « les veuves et les célibataires de sexe féminin dans le besoin à partir de l’âge de 60 ans » pourront désormais compter sur un soutien financier de l’État.

Le gouvernement n’ignore pas non plus les difficultés imposées aux travailleurs par la crise économique qui s’abat sur le Québec. Conformément à ses prétentions, l’Exécutif promet de financer 40 % du coût de la main-d’œuvre nécessaire à l’entretien municipal l’hiver prochain, afin d’encourager les villes à embaucher plus de personnel.

Le débat sur l’adresse en réponse au discours du trône, proposée par Jean-Noël Lavoie, député de la circonscription de Laval, et secondée par Harry Blank, député de Montréal-Saint-Louis, s’étire jusqu’au 30 novembre. De concert, le proposeur et le secondeur de l’adresse célèbrent, ainsi que le veut l’usage en ces circonstances, la victoire du Parti libéral sur l’Union nationale:

Fini l’obscurantisme, saluons l’éducation!
Fini l’oppression, saluons la liberté!
Fini le mensonge, saluons la vérité!
Fini l’autocratie, saluons la démocratie!
Être libéral, c’est non seulement être réformateur, c’est aussi être créateur.
(Lavoie, 14 novembre 1960)

 

Du 15 au 23 novembre, les partis adverses consacrent la plupart des séances à une sombre et complexe affaire de faux billets rapportée initialement par l’hebdomadaire à sensation Nouvelles illustrées. Des faux billets auraient circulé durant les récentes élections générales, afin d’acheter des votes. C’est Daniel Johnson, au cours d’un rassemblement électoral à Marieville, dans le comté de Rouville, qui laissa entendre que cette affaire impliquait des candidats libéraux. En Chambre, cette histoire enchevêtre les députés de la gauche comme de la droite dans un récit échevelé de transactions frauduleuses s’élevant à 2 500 000 $.

Après que Jean-Jacques Bédard, Antonio Talbot et René Lévesque eussent successivement évoqué cette affaire (15 et 16 novembre 1960), Lapalme, en sa qualité de procureur général, cite le rapport du commissaire de la Gendarmerie royale du Canada qui fait la lumière sur cette fraude, le 16 novembre. Le seul véritable coupable est le faussaire Gérard Gagnon qui s’est servi de députés unionistes, dont Joseph-Damase Bégin (Dorchester), pour élaborer une savante machination incriminant potentiellement le gouvernement. Les rouages de cette affaire ainsi démontés et exposés, Daniel Johnson et Joseph-D. Bégin interviendront, les 17 et 23 novembre, pour tenter de rétablir leur réputation.

Le débat sur l’adresse est l’occasion, enfin, pour l’opposition de dénoncer le patronage pratiqué par le gouvernement, dit-on, dans le réaménagement du personnel entrepris à l’intérieur des différents ministères et organismes gouvernementaux depuis les élections (22 et 29 novembre 1960). Les questions de patronage occuperont d’ailleurs une bonne part des débats tout au long de la session.

 

Les finances publiques

Le 14 avril 1961, en sa qualité de ministre des Finances, Jean Lesage prononce le premier discours du budget libéral depuis 1944. D’emblée, il indique à l’assistance son intention de « redonner toute la dignité qui découle de son caractère sérieux » à ce « document officiel » qu’est le budget de la province.

Durant les 16 années précédentes, le siège du ministre des Finances (trésorier) a trop souvent ressemblé, déplore Lesage, à une chaire lorsque l’honorable Onésime Gagnon et son successeur, John Samuel Bourque, se levaient pour prononcer le discours du budget. Trop souvent, poursuit Lesage, le ministre des Finances se faisait prédicateur de l’Union nationale et transformait son discours en sermon à la gloire du gouvernement de Maurice Duplessis : « Des observateurs se demandaient même s’il n’était pas devenu, en définitive, une occasion de vanter, dans les termes les plus exaltés, les mérites du parti au pouvoir ou les qualités extraordinaires de son chef. »

Lesage enchaîne en dénonçant les dépenses excessives et inutiles de l’administration précédente. Selon Lesage, l’usage des fonds publics à des fins électoralistes a lourdement grevé les finances de la province, à la surprise même des plus pessimistes des libéraux. En détail, les « travaux d’élections », les dépenses publicitaires et l’octroi de contrats discrétionnaires – toutes méthodes électoralistes devenues procédures normales sous le gouvernement de Duplessis – ont rongé le dernier budget dévoilé par l’Union nationale. À lui seul, le patronage aurait engendré des coûts de 119 866 000 $ durant les seuls six derniers mois d’administration unioniste, en 1960. Cumulée aux engagements antérieurs du gouvernement précédent, la somme des promesses électorales de l’Union nationale s’élève à 325 000 000 $, de telle sorte que de faiblement excédentaire qu’il était le 10 décembre 1959, le bilan financier de la province était passé, en quelques mois seulement, à un état déficitaire que les libéraux n’auraient pu corriger, n’eût été la hausse de l’impôt sur le revenu des particuliers qu’ils ont fait adopter au mois de décembre 1960.

Lesage déplore aussi le retard du Québec en matière d’investissement public. Placé en comparaison avec les autres provinces, l’État québécois est celui qui dépense le moins d’argent per capita dans les domaines de la santé et des transports et communications. En matière d’éducation, il est avant-dernier au Canada, suivi uniquement par le Nouveau-Brunswick. Ses 28,66 $ par habitant le situent loin derrière l’Alberta, que des dépenses de 63,88 $ par habitant placent au premier rang du pays. Bref, les libéraux entendent bien rattraper le retard accumulé par le Québec après de trop longues années de conservatisme en matière sociale :

Nous devons évoluer au même rythme que le monde moderne si nous voulons en faire partie, affirme Lesage. Cet objectif que nous n’avons pas le choix d’accepter ou de refuser, mais qui nous est en quelque sorte imposé par les nécessités actuelles, implique pour l’État et la population du Québec des obligations assez lourdes auxquelles nous devrons trouver les moyens de subvenir.

 

Sans prétendre détenir la panacée à tous ces maux, Lesage promet, à tout le moins, de leur apporter les palliatifs d’une gestion moderne et normée des finances. Aux pratiques administratives arbitraires de l’Union nationale, il entend opposer un planisme économique rigoureux et transparent. C’est à cette fin qu’ont été institués, par exemple, le Conseil d’orientation économique, le ministère du Revenu et la Commission royale d’enquête sur l’enseignement.

Il est également question de revaloriser et regarnir la fonction publique québécoise. Trop souvent traités en « ronds de cuir » par le gouvernement de l’Union nationale, les fonctionnaires ont perdu leur dignité. Ceux « qui aimaient leur travail et qui exerçaient leur occupation avec intérêt et efficacité ne trouvaient pas dans l’atmosphère qui les entourait le soutien nécessaire de leurs efforts. On les poussait, en quelque sorte, à la médiocrité ». À en croire le premier ministre, l’avènement des libéraux au pouvoir sonne le glas de ce cynisme.

Le gouvernement Lesage rompt aussi avec l’obsession de la dette, qui caractérisait le régime duplessiste. Dans l’année à venir, pour se donner les moyens de ses ambitions sociales, Lesage projette d’emprunter environ 175 000 000 $ : « Pour rattraper autant de retard, le gouvernement sera obligé d’emprunter. Il n’est en effet pas juste de faire porter sur la seule génération présente le coût d’améliorations durables qui serviront tout autant aux générations futures. »

Plus encore, la signature d’ententes conjointes avec le gouvernement fédéral dans des domaines « aussi divers que l’assurance-hospitalisation, la rénovation d’une de nos routes principales, la construction de chemins miniers et d’exploitation forestière ainsi que la lutte contre le chômage » permettent au Québec de bénéficier d’un support de 139 040 000 $ pour l’année 1961-1962.

Mais pour l’heure, le budget provincial doit encore manœuvrer à l’intérieur des bornes étroites établies par les effets conjoints de la crise économique et, dit-on, de l’imprévoyance du régime précédent.

Précisément, pour l’exercice financier de 1960-1961, le gouvernement libéral fait état de revenus ordinaires estimés à 632 014 000 $. Soustrayant de cette somme les 597 417 000 $ de dépenses ordinaires et les 22 140 000 $ alloués au service de la dette, Lesage obtient un surplus évalué au compte ordinaire de 12 457 000 $38.

En 1960-1961, les revenus de l’exercice fiscal qui se termine proviennent majoritairement de deux sources : l’impôt sur les corporations (122 743 000 $) et la taxe sur la gazoline (101 300 000 $). À eux seuls, ces prélèvements rapportent 35,4 % du revenu total de l’État québécois. Combinées aux revenus tirés de la taxe de vente au détail (68 000 000 $) et de l’impôt sur le revenu des particuliers (59 500 000 $), ces sommes prélevées totalisent 55,6 % de l’ensemble de l’assiette budgétaire du Québec.

Quant aux dépenses, quatre postes budgétaires accaparent la majeure partie des fonds publics : l’Instruction publique engage les plus grandes charges avec 20,2 % du budget, suivie de près par la Voirie avec 19,6 %. La Santé pèse elle aussi d’un poids sensible dans la balance financière. Ses 98 531 000 $ représentent 13,6 % des dépenses publiques, soit légèrement plus que le Bien-être social, qui gruge 13,3 % du budget.

Les estimations budgétaires pour l’année 1961-1962 sont contenues dans les mêmes proportions. Sensiblement augmentés par la hausse d’impôt sur le revenu des particuliers et des corporations, les revenus projetés de la province s’élèvent à 686 461 000 $. Les dépenses au compte ordinaire et au service de la dette se chiffrent à 647 066 844 $, ce qui permet au ministre des Finances de prévoir un surplus de 39 394 156 $, qui n’inclut toutefois pas les dépenses d’immobilisation, dont le total affiche 146 659 000 $. Des allocations budgétaires, le gouvernement prévoit que seule la Santé entraînera une augmentation substantielle des dépenses, passant de 98 531 000 $, en 1960-1961, à 125 969 000 $, soit 16,5 % du budget.

Se déroulant à l’intérieur de la seule séance du 18 avril 1961, le débat sur le discours du budget est dominé par le chef de l’opposition, Antonio Talbot, qui en monopolise presque l’entièreté. Fidèle à la stratégie rhétorique des unionistes depuis le début de la session, l’ancien ministre de la Voirie défend le bilan financier du gouvernement unioniste et dénonce le « mépris hautain de tout ce qui s’est fait de bon dans le passé » affiché par Jean Lesage durant son discours. Il s’en prend à l’« orgie de dépenses » organisée par les libéraux sans aucune considération pour les chômeurs actuels, ni pour les générations futures, qui, par la faute de l’« incurie » libérale, se trouveront accablées de dettes faramineuses.

Talbot rappelle que l’Union nationale, pendant les 16 ans qu’elle a passés au pouvoir, a fait baisser la dette per capita de 86 $ à 35 $ grâce à sa saine administration. Une dette que les libéraux font enfler à vue d’œil, dit-il, accumulant les budgets supplémentaires sur le budget principal, comme ils l’ont fait à trois reprises depuis le début de la session. Cette « imprévoyance », à son avis, révèle l’inexpérience qui se cache sous les atours de l’expertise dont se drapent les ministériels depuis leur élection : « Le gouvernement est devenu la république des dilettantes. Nous sommes régis par des artistes en haute planification, ceux que Marcel de Corte, professeur à l’Université de Liège, appelait récemment les "couturiers de la politique". »

Au-delà de la précarité de la santé financière présente et future du Québec, poursuit Talbot, c’est l’autonomie de la province que l’attitude des libéraux met en péril. Pour lui, c’est la plus grande œuvre de l’Union nationale que le gouvernement de Jean Lesage s’emploie à déconstruire. Il rappelle que seule cette saine gestion unioniste a permis de sauver l’esprit confédératif lorsque, pour financer l’effort de guerre d’abord, puis la centralisation fédérale, les provinces ont, une après l’autre, abdiqué leurs droits fiscaux.

Il en est des peuples comme des individus. Pour rester libre, il faut vivre suivant ses moyens. Celui qui gaspille, qui s’endette, qui dépense plus que ses revenus, se passe un carcan au cou. Il se condamne à vivre au crochet d’autrui, à la merci de ses bailleurs de fonds. Il s’oblige à quémander des subsides et des faveurs. Et quand on quémande, on a déjà perdu son indépendance. Il faut bien accepter les conditions de ceux qui donnent les subsides et les faveurs.

 

Plus que le marasme économique – dans lequel l’emprunt excessif pourrait embourber la province –, c’est la dépendance à l’égard du fédéral qui effraie le plus le chef de l’opposition dans les mesures économiques proposées par le budget du Parti libéral. Tel le chien de la fable, le gouvernement est déjà « gros et gras, mais il a le cou pelé, dit-il. Pelé par le collier de la servitude. » Les quelque 139 040 000 $ en l’occurrence qu’il recevra en subventions d’Ottawa « constituent autant de licous, autant d’ingérences fédérales dans les domaines provinciaux de l’hospitalisation, de la voirie et des ressources naturelles ».

 

Les faits saillants de la session

Avec ses 107 séances, cette session est, pour l’époque, la plus longue de l’histoire du Parlement québécois depuis 1867. Si ses 188 bills sanctionnés sur les 203 présentés n’en font pas la plus imposante – la Chambre basse avait étudié 226 bills à la dernière session de l’Union nationale au pouvoir –, l’importance des lois adoptées suffit largement à garantir à la session 1960-1961 une place de choix au panthéon des sessions les plus chargées de l’histoire de l’Assemblée législative.

Après sept mois d’intense labeur législatif, constamment ralenti par les 265 avis de question et de motion, les députés peuvent finalement souffler un peu, le 10 juin 1961, lorsque le juge André Taschereau, juge de la Cour d’appel et administrateur de la province – et neveu du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau qui remplace alors le lieutenant-gouverneur durant sa convalescence –, décrète la prorogation d’une session « exceptionnellement féconde en législation importante et nécessaire ».

Exceptionnel. Le mot n’est pas trop fort, étant donné qu’à sa première année au pouvoir, le gouvernement de Jean Lesage est parvenu à redéfinir le rôle de l’État québécois. Le bilan législatif est là pour le prouver, l’équipe du tonnerre ayant déjà donné forme aux principaux rouages de l’État-providence qui servira la population québécoise pour les 50 années suivantes.

Dans l’ensemble, en 1960-1961, l’action du gouvernement se déploie principalement dans deux grands champs : l’implantation de mesures sociales et la réorganisation des structures étatiques.

 

L’assurance-hospitalisation

Sous Duplessis, le gouvernement de l’Union nationale gardait l’État dans les limites d’un simple rôle subsidiaire dans les services hospitaliers. Croyant fermement aux vertus de la charité et résolu à conserver l’Église dans ses champs d’action traditionnels, le mandat du département de la Santé au Québec consistait essentiellement à financer la construction et le réaménagement d’hôpitaux publics.

L’intervention de l’État en matière de financement des soins de santé avait pourtant été envisagée depuis longtemps au Québec. En 1943, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout avait déjà mandaté une commission d’enquête chargée de préparer un plan d’assurance-maladie généralisé39. En 1956, le rapport de la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay) avait recommandé l’établissement d’un régime public d’assurance qui devancerait l’initiative fédérale en tenant compte des caractéristiques et des besoins propres aux Canadiens français, mais cet appel ne fut pas entendu. Enfin, depuis 1957, le gouvernement fédéral avait mis en marche un régime national d’assurance-hospitalisation, régime auquel seul le Québec résistait encore au nom de l’autonomie provinciale.

Bien que Paul Sauvé et Antonio Barrette eussent institué une commission d’enquête sur l’assurance-hospitalisation, aucune mesure concrète n’avait encore été prise en ce sens à la fin du mandat unioniste. À l’époque, seuls les indigents recevaient l’aide de l’État pour payer leurs frais médicaux, de sorte qu’en 1960 « seulement 43 % de la population [québécoise] était couverte40 ». Depuis les années 1950, intellectuels et syndicalistes manifestent leur insatisfaction à cet égard41.

À l’article 27 de sa plate-forme électorale, le parti de Jean Lesage promettait l’institution « immédiate, en collaboration avec la profession médicale, les professions et les services connexes, d’un système gouvernemental d’assurance-hospitalisation42 ». Maintenant au pouvoir, le cabinet Lesage ressent avec acuité l’urgence du rattrapage en cette matière. En témoigne la présentation du bill 2 instituant l’assurance-hospitalisation le lendemain de l’ouverture de la session, avant même que soit proposée l’adresse en réponse au discours du trône43.

Tel que stipulé le 11 novembre par le ministre de la Santé, le Dr Alphonse Couturier, le projet de loi qu’il présente ce jour-là vise à intégrer la province de Québec au système fédéral d’assurance-hospitalisation. Les deux ordres de gouvernement se partageront la facture – évaluée à 80 000 000 $ pour la première année du programme – des soins hospitaliers prodigués chaque année aux patients québécois à travers le pays, à compter du 1er janvier 1961. Outre quelques exceptions notoires, la loi envisagée fournira « aux résidants de la province et à toutes autres personnes assurées des services hospitaliers, des soins gratuits selon des modalités uniformes ». Il s’agit, comme le remarque l’infirmière Lucie Dagenais, d’un « premier pas, mais immense, vers l’accessibilité44 » universelle aux soins de santé au Québec.

Malgré ses prétentions à conserver l’administration des hôpitaux entre les mains des communautés religieuses, le bill ne fait aucun mystère sur le changement structurel qu’il entérine : désormais, l’État québécois se chargera de la gestion du système de santé. Le projet confère au gouvernement le pouvoir de négocier, à ses propres conditions, un contrat avec chaque institution hospitalière, afin de rembourser les frais entraînés par l’hospitalisation des patients québécois au cours de l’année. En échange, les hôpitaux devront soumettre au gouvernement un rapport détaillé de leurs activités :

Les hôpitaux du Québec, dont 85 % sont administrés par des communautés religieuses, seront pleinement autonomes dans le choix de leurs infirmières, des médecins et dans la formation de bureaux médicaux. Il n’y aura pas là d’ingérence gouvernementale. Mais ils devront faire approuver leurs budgets annuels, rendre compte de leurs opérations, faire leurs rapports nombreux sur les malades hospitalisés, etc. […] Si le bureau de direction ou le surintendant d’un hôpital manque de se conformer aux exigences de la loi ou de ses règlements ou d’un contrat avec cet hôpital, le ministre peut refuser d’effectuer les paiements à l’hôpital jusqu’à ce qu’il se soit conformé aux exigences de la loi, des règlements ou du contrat. (Couturier, 11 novembre 1960)

 

Celui qui paie contrôle. C’est ainsi que l’entendent les députés de l’Union nationale, lorsqu’ils s’élèvent contre le bill 2 en deuxième lecture. (6 décembre 1960) Le ministre Couturier a beau affirmer qu’il « n’y a pas d’objections qui tiennent pour réfuter à notre population les bienfaits de l’assurance-hospitalisation », ses vis-à-vis de l’Union nationale n’en sont pas convaincus, à commencer par le Dr Arthur Leclerc, député de Charlevoix et ancien ministre de la Santé. Bien que ce dernier « approuve le principe du bill », il lui réserve deux critiques : il est mal rédigé et il accorde trop de pouvoir au ministre de la Santé. Tel que présenté à la Chambre, le bill donne l’impression « que l’administration a fait des promesses et qu’elle veut les remplir sans trop réfléchir et sans vouloir dire jusqu’où elle veut aller ». L’essentiel de la loi étant contenu dans les règlements qui, eux, ne sont pas sujets à l’approbation de l’Assemblée, le « projet de loi n’est pas un programme, dit-il, mais un mandat en blanc pour le gouvernement45 ».

Bien plus virulente est la réplique d’Antonio Talbot. Selon le chef de l’opposition, la loi, telle qu’elle se présente, inféode le système de santé québécois au programme central d’assurance-hospitalisation. Et, comme toute loi qui se moule sur les mesures centralisatrices du gouvernement fédéral, elle porte en son sein le danger du « socialisme totalitaire ». À son tour, Daniel Johnson insiste sur la mise en tutelle des institutions hospitalières catholiques qu’entraîne le projet de loi. Pire, l’étatisation dont il s’agit ici met en péril l’autonomie de la province, elle risque de placer ses hôpitaux et sa propre administration sous le regard du gouvernement fédéral, étranger aux réalités des francophones catholiques du Québec. Johnson en veut pour preuve les extraits qu’il cite du rapport Tremblay, document qui fait d’ailleurs autorité dans les débats de 1960-1961.

En troisième lecture, presque résignées, les paroles du Dr Leclerc laissent deviner les reflets déjà faiblissants d’une époque bientôt révolue, emportée par le vent nouveau de la Révolution tranquille :

Ce qu’on nous demande d’approuver, c’est l’étatisation de l’hospitalisation, des malades, des médecins, du système hospitalier. L’État fait intrusion dans un milieu qui devrait lui être complètement fermé et dont il devrait se tenir entièrement à l’écart. L’État ne doit pas remplacer l’individu dans ses responsabilités. Avec ce bill, il contrôlera tout, tandis qu’il n’a qu’un rôle supplétif à jouer.

La province se dirige à grands pas vers l’étatisation. Quand l’État entre dans un domaine où il ne doit pas aller, il y a toujours une liberté qui disparaît. Le peuple va finir par croire qu’il n’a aucune responsabilité personnelle.

On aurait dû laisser une plus grande place à l’entreprise et à l’initiative privée. Pourquoi ne pas laisser à l’individu la liberté de choisir un système qui soit à son goût pour se protéger? (9 décembre 1960)

 

Sanctionnée par le lieutenant-gouverneur le 15 décembre, la loi entre en vigueur le 1er janvier suivant. Dans ses mémoires, sur le propos, René Lévesque écrira :

Après l’éducation, la santé. Là aussi c’était le Moyen Âge. Pas de problème pour les gens aisés, mais dès qu’on était pauvre on devait passer chez le « patroneux » afin de se procurer cet infâme passeport pour l’hôpital, la carte rose. Très vite furent donc entrepris avec le fédéral les pourparlers pour faire mettre en vigueur, dès janvier 61, l’assurance-hospitalisation que l’ancien gouvernement s’était obstiné à refuser. Après quoi, une bonne dizaine d’années seraient encore requises pour venir à bout de la résistance corporatiste des médecins à l’assurance-maladie. Mais nous serions dotés en fin de compte de soins de santé, fort coûteux, il est vrai, et qu’il faut donc administrer avec parcimonie, mais dont l’ensemble est sûrement sans rival en Amérique du Nord46.

 

Une « charte de l’éducation » pour le Québec

L’éducation. « Si révolution il y eut, c’est surtout là qu’elle se déroula47 », affirme René Lévesque. Comme le remarquent les historiens Linteau, Durocher, Robert et Ricard, il y avait longtemps, en 1960, que les citoyens éclairés exigeaient une réforme dans le système d’éducation québécois48. C’est peut-être, comme le croit Paul Gérin-Lajoie49, ce qui explique la relative diligence avec laquelle l’Assemblée législative adopte les nombreuses lois en ce sens, au cours de l’hiver et du printemps de 1961.

Le 6 juillet 1960, par un simple décret du Conseil des ministres, Lesage avait créé un « Ministère d’Éducation sans le nom50 ». La nomination de Paul Gérin-Lajoie au poste de ministre de la Jeunesse s’était accompagnée, comme il le raconte lui-même, d’un transfert des prérogatives auparavant dévolues au secrétaire de la province. Depuis 1875, en effet, l’instruction publique, ainsi que les budgets qui lui étaient dévolus, était administrée par le secrétaire de la province, « qui agissait comme porte-parole du département de l’Instruction publique au Conseil des ministres et à l’Assemblée législative, […] pendant que le surintendant administrait, à toutes fins pratiques, les budgets sans cesse grandissants consacrés à l’enseignement51 ».

Gérin-Lajoie entretenait de grands projets pour l’éducation au Québec. Et Jean Lesage ne faisait rien pour en amoindrir la portée, lui qui, dans une brochure préélectorale de 1960, s’était engagé à s’attaquer à cette question lorsqu’il serait élu52. Le principe d’égalité des chances figurait au premier plan des préoccupations du Parti libéral lors de la campagne électorale53. C’est cette volonté de rendre universel l’accès à l’éducation qui confère sa cohérence au train de mesures législatives proposées par Gérin-Lajoie, en cette session.

Douze projets de loi se rapportant à l’éducation sont soumis à l’examen de la Chambre :

- Bill 31 instituant une commission d’enquête sur l’enseignement;

- Bill 50 instituant les allocations scolaires;

- Bill 64 concernant le financement des investissements universitaires;

- Bill 80 pour faciliter la formation universitaire du personnel enseignant;

- Bill 81 pour favoriser le développement de l’enseignement secondaire;

- Bill 82 concernant la gratuité de l’enseignement et la fréquentation scolaire obligatoire;

- Bill 83 modifiant la loi des subventions aux institutions d’enseignement classique et autres écoles;

- Bill 84 concernant les bourses d’études aux étudiants universitaires des collèges classiques ;

- Bill 85 conférant aux parents le droit de vote aux élections scolaires;

- Bill 86 pour aider les commissions scolaires à s’acquitter de leurs obligations;

- Bill 87 modifiant la loi de l’instruction publique;

- Bill 95 relatif au collège Saint-Paul.

Tout y passe, ou à peu près. Des allocations scolaires pour les parents d’élèves âgés entre 16 et 18 ans (bill 50) à l’instauration d’un système statutaire d’octroi des bourses aux étudiants des collèges classiques (bill 84), le gouvernement ne ménage pas les efforts pour réformer le système d’éducation québécois.

Un autre exemple : grâce au bill 64 les universités pourront enfin toucher les subventions qui leur sont réservées par le gouvernement fédéral depuis que Duplessis leur en a interdit l’accès, après 195154. Par ce projet, l’État s’arroge aussi le pouvoir de négocier les emprunts bancaires pour l’ensemble des investissements universitaires québécois. Désormais, les universités soumettront au gouvernement un plan quinquennal d’investissement immobilier et le Cabinet décidera des sommes allouées à chacune en fonction de ses besoins prévisionnels.

Le bill 80, quant à lui, vise à pourvoir le corps enseignant québécois d’une relève compétente et suffisante pour faire face à l’affluence croissante des élèves issus du baby-boom.

Ces projets de loi sont donc aussi variés que déterminants pour l’avenir de l’enseignement au Québec. Et, malgré les dissensions idéologiques fondamentales qui opposent libéraux et unionistes au sujet du rôle de l’État dans les affaires sociales, et nommément dans l’éducation, les débats précédant l’adoption de ces différents bills se font plutôt sereinement, voire sans prise de bec.

 

Une commission royale d’enquête sur l’enseignement

Mesuré à l’aune des débats qu’il provoque, le bill 31 passerait presque inaperçu. Cependant, jugé à l’étalon de ses conséquences à long terme sur la société québécoise, ce projet de loi constitue sans aucun doute l’une des pièces maîtresses de la législation élaborée en 1960-1961.

La question de l’éducation, en 1960, est étroitement liée à l’évolution démographique du Québec. Comme l’explique Gérin-Lajoie dans ses mémoires, les « conséquences d’un "baby-boom" comme celui de l’après-guerre doivent être calculées bien avant que les enfants soient en âge de fréquenter l’école55 ». D’après lui, l’administration du système scolaire, sous la direction de Paul Sauvé, ancien ministre du Bien-être social et de la Jeunesse, et de Maurice Duplessis, avait trop souvent avancé « à l’aveuglette56 ».

Inscrits en faux contre la gestion à la petite semaine, les projets de loi présentés durant la session répondent tous à un impérieux besoin de planification économique et sociale et, précisément, c’est à cette fin que le ministre de la Jeunesse propose l’institution d’une commission d’enquête sur l’éducation. Les membres de cette commission seront invités à sonder l’avis d’experts pour ensuite réfléchir eux-mêmes sur les problèmes et les défis que le monde moderne pose au système d’éducation québécois, ainsi que le propose Gérin-Lajoie en deuxième lecture du bill 31 : « Notre province connaît un développement économique considérable, mais ce développement […] ne pourra pas s’accomplir aussi vite que c’est nécessaire, si on ne prépare pas les jeunes gens du Québec qui ont du talent à occuper les postes de commande dans l’industrie et le commerce. » (16 février 1961)

Répartition géographique des institutions de haut savoir; qualité et quantité des professeurs et enseignants disponibles; préparation des manuels scolaires; enseignement de l’histoire; accessibilité aux études supérieures; investissements immobiliers des institutions d’enseignement et utilisation pédagogique de la télévision sont autant de questions sensibles qu’il incombera à la commission d’étudier.

Ralliée au projet de loi dès sa présentation, l’opposition ne trouve que peu à dire. Jean-Jacques Bertrand, député de l’Union nationale dans Missisquoi, indique néanmoins les lignes directrices qu’il souhaiterait voir guider la réflexion des commissaires : « 1.  Respect du caractère traditionnel de l’enseignement humaniste du Québec; 2.  Reconnaissance du rôle supplétif que l’État doit jouer dans le domaine; 3.  Établissement d’un système indépendant de la politique quelle qu’elle soit et surtout de la "petite politique", et cela, dans le plus grand respect des traditions religieuses. » (16 février 1961)

En recevant la sanction du lieutenant-gouverneur, le 24 mars, le bill 31 ouvre un chapitre marquant de l’histoire québécoise. Le 24 avril, le ministre de la Jeunesse dévoile que Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l’Université Laval, a été choisi pour présider la commission. L’organe consultatif ainsi créé, qui entrera dans la postérité sous le nom de commission Parent, sera à l’origine de grands bouleversements au sein du système d’éducation, dont les plus notables sont d’avoir recommandé la création d’un ministère de l’Éducation et d’un réseau de collèges d’enseignement général et professionnel (Cégeps).

 

Une école obligatoire et des manuels gratuits

L’importance accordée par le gouvernement à l’universalisation de l’accès aux services sociaux s’exprime de façon saillante dans le bill 82 concernant la gratuité de l’enseignement et la fréquentation scolaire. Le projet de loi sanctionne trois principes :

  1. Le droit fondamental de l’enfant à l’instruction, quel que soit l’état de fortune des parents, le talent devant être le seul facteur à considérer;
  2. L’obligation des parents d’instruire leurs enfants selon les besoins du temps. Cette obligation se retrouve dans le droit civil et dans le droit canon;
  3. Le devoir de l’État de fixer un niveau minimum d’instruction. (6 juin 1961)

 

Comme l’explique Gérin-Lajoie, la mesure décrète que la fréquentation scolaire sera désormais obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans, comme cela se fait dans toutes les autres provinces à l’exception du Manitoba. Et, puisque « la gratuité est une conséquence de la fréquentation obligatoire », le gouvernement annonce que les livres et les manuels scolaires seront mis à la disposition des élèves gratuitement par les commissions scolaires qui, de toute manière, s’acquittaient déjà en grande majorité de cette responsabilité financière.

De l’avis de l’opposition, ce principe de la gratuité est un leurre, car, comme l’explique Daniel Johnson, « rien n’est gratuit et il y a toujours quelqu’un qui paie ». Cependant, l’Union nationale ayant jadis manifesté l’intention d’établir la gratuité, le bill ne trouve devant lui qu’une bien faible réticence, une fois encore. Adopté à l’unanimité en troisième lecture, il est fait loi le 10 juin 1961.

En inscrivant cette loi dans ses Statuts, l’État québécois affirme ne plus vouloir jouer le rôle de suppléant et de pourvoyeur de fonds auquel il s’était vu confiné depuis que Charles-Eugène Boucher de Boucherville avait aboli le ministère de l’Instruction publique, en 187557. Il se propose au contraire d’intervenir pour le soutien de la structure financière et institutionnelle du système d’éducation.

 

Une nouvelle taxe scolaire

Au moment de prendre le pouvoir, l’état des finances de la province ne permettait pas au gouvernement d’instaurer la gratuité scolaire. Le Cabinet devait trouver une autre source de revenus58.

Depuis un certain temps, les plus petites commissions scolaires demandaient à ce que le gouvernement harmonise, à l’ensemble de la province, la taxe de vente de 2 % que certaines villes imposaient à leurs citoyens pour financer les écoles, taxe qui s’ajoutait à la taxe de vente provinciale, elle aussi de 2 %. Il ne restait plus qu’à convaincre le premier ministre, qui exigea que l’on sonde l’ensemble des commissions scolaires avant de rédiger le projet de loi.

Lorsque le premier ministre acquit la certitude qu’une majorité d’entre elles souhaitaient que le gouvernement nivelle leurs conditions de financement en obligeant les municipalités à imposer une taxe de vente scolaire, Jean Lesage accepta que son ministre de la Jeunesse soumette le bill 86 pour aider les commissions scolaires à s’acquitter de leurs obligations59.

Le chef de l’opposition, Antonio Talbot, assure la réplique de son parti. De tous les bills inclus dans la « charte de l’éducation », dit-il, celui-ci présente les plus grands dangers. Au premier chef, en généralisant la taxe scolaire sur l’ensemble du territoire et en s’arrogeant le pouvoir de la redistribuer aux commissions scolaires, « le gouvernement constitue le ministre de la Jeunesse, ministre, en fait, de l’Instruction publique sans oser lui en donner le titre ». (7 juin 1961) En d’autres termes, en retirant leurs pouvoirs administratifs au surintendant de l’Instruction publique et aux comités catholique et protestant du Conseil de l’instruction publique, ce projet de loi a pour effet de réduire ces organismes à l’état de simples organes de surveillance pédagogique. Pour le chef de l’opposition, il s’agit d’un principe de centralisation et d’extension fiscale, ni plus ni moins.

La centralisation et l’extension fiscale constitueraient de moindres maux, si ces mesures n’ouvraient pas « la porte à tous les abus qui, l’histoire est là pour le prouver, ont amené l’école neutre et non confessionnelle ». (7 juin 1961) Placée sous l’autorité du ministre de la Jeunesse, l’éducation sera désormais soumise aux diktats « inconstants et amoraux » de la politique. Attaché au rôle plusieurs fois séculaire que l’Église catholique a joué au sein de la société canadienne-française, Talbot refuse de contribuer à son ébrèchement.

Il apparaissait évident à tous que le gouvernement libéral projetait d’instituer un ministère de l’Éducation, tôt ou tard. Jean Lesage peut bien tonner, le 15 novembre lors de l’adresse en réponse au discours du trône, qu’il « est faux de dire que mon gouvernement a l’intention de créer un ministère de l’Éducation publique » et qu’il « n’est pas question et il ne sera jamais question sous mon administration de créer un ministère de l’Instruction publique », l’idée, à défaut de la chose, existait déjà, à toutes fins pratiques. Ce ministère, il l’avait promis à Gérin-Lajoie au cours des tractations qui ont mené à la formation du Cabinet, à l’été 196060. L’opposition ne s’y trompe pas : le bill 86 est un pas de plus vers l’étatisation de l’instruction publique.

À la veille de la prorogation, le bill est étudié en troisième lecture. Imperméable aux doléances conservatrices du chef de l’Union nationale, Gérin-Lajoie tente au moins de rassurer ses vis-à-vis :

Nous voulons vraiment grandir la fonction du surintendant. Le surintendant de l’Instruction publique, nous le voyons comme l’éducateur numéro 1. Il remplit la plus haute fonction qui soit, puisqu’elle concerne l’éducation des enfants de cette province. Nos enfants, garçons et filles, sont l’âme de notre province, et nous voulons qu’ils soient un actif non seulement pour notre pays, mais aussi pour tout le monde libre. (9 juin 1961)

 

Adoptée sur division, la loi pour aider les commissions scolaires à s’acquitter de leurs obligations prend effet le 10 juin, lorsque le lieutenant-gouverneur lui appose la sanction royale.

 

Les moyens de ses ambitions

À l’évidence, l’instauration de tels programmes d’universalisation des services sociaux entraîne de nouvelles dépenses. Afin de se donner les moyens de ses ambitions, le gouvernement du Québec annonce, le 15 décembre, une hausse de l’impôt sur le revenu des particuliers. Concrètement, le bill 17 modifiant la loi de l’impôt provincial sur le revenu abaisse le niveau minimal de revenu nécessaire pour être exempté d’impôt de 3 000 $ à 2 000 $ pour les gens mariés et de 1 500 $ à 1 000 $ pour les célibataires. Cette mesure assurera au gouvernement un revenu supplémentaire estimé à 14 millions de dollars par année, une somme insuffisante, toutefois, pour couvrir – ainsi que l’affirme Lesage en manière d’excuse –, les dépenses inconsidérées de l’administration précédente.

Les députés de l’opposition s’efforcent de retarder l’adoption de ce projet de loi jugé vexatoire, en refusant que la Chambre se forme immédiatement en comité plénier. Cette fois, Daniel Johnson prend sur lui de se porter à la défense, dit-il, des « 250,000 petits salariés, les plus pauvres, ceux que l’Union nationale avait pris soin de protéger dans sa loi d’impôt de 1954 ». (16 décembre 1960)

En parvenant à reconduire le débat à la semaine suivante, sous prétexte qu’ils ont besoin de plus de temps pour étudier le projet, les députés unionistes ont laissé le temps faire son œuvre auprès de l’opinion publique. De telle sorte qu’au retour de la fin de semaine des 17 et 18 décembre, ils peuvent appuyer leurs récriminations sur le mécontentement général soulevé par le bill à travers le Québec. Le député de Maskinongé, Germain Caron, se fait le porte-parole de l’indignation de « toutes les classes de la société » auprès des ministériels :

De tous les centres du Québec, ce fut un concert de manifestations à l’encontre du projet de loi. L’unanimité est parfaite contre le bill.

C’est pourquoi nous, de l’opposition, avons la conviction d’accomplir notre devoir et d’interpréter le sentiment des masses en nous prononçant contre le bill 17. Nous savons qu’en faisant cela, nous répondons au sentiment populaire, parce que nous connaissons le peuple qui nous a donné sa confiance pendant 16 ans. C’est pourquoi nous n’hésitons pas à présenter au premier ministre un message à l’effet de réviser ses positions et de ne pas aller plus loin avec ce projet de loi qui est une hypothèque permanente sur le revenu du gagne-petit. (19 décembre 1960)

 

Par la répétition des mêmes arguments, le débat se prolonge indûment : le bill 17 est « une loi antisociale, antifamiliale et rétrograde », scandent les unionistes; il est rendu nécessaire par les dépenses inconsidérées et dissimulées qu’avait engagées l’Union nationale et par la nécessité évidente d’instaurer un système public d’assurance-hospitalisation, rétorquent les libéraux.

Finalement, le 22 décembre, le bill 17 passe en troisième lecture et reçoit immédiatement la sanction du lieutenant-gouverneur. Juste à temps pour le congé des Fêtes.

 

Le ministère des Affaires culturelles

La création d’un ministère des Affaires culturelles figurait parmi les priorités du gouvernement libéral dans son programme électoral. En cette matière, le Parti libéral devait tout, ou presque, à Georges-Émile Lapalme; pendant ses longues années dans l’opposition, cet amoureux des belles lettres, des arts et du patrimoine s’était fait chantre de la culture à l’Assemblée législative. Néanmoins, c’est à Jean Lesage que revient l’honneur, le 16 décembre, de présenter le bill 18 instituant le ministère des Affaires culturelles.

Le mandat de ce nouveau département est clair et innovateur : il s’agit de « favoriser l’épanouissement des arts et des lettres dans la province de Québec, et leur rayonnement à l’extérieur de la province ». Comme le premier ministre l’explique, il incombe maintenant au gouvernement de participer activement à la stimulation, à la préservation, au développement et au rayonnement de la culture canadienne-française à travers le monde :

Le groupement canadien-français actuel a reçu ce fait en héritage de ses ancêtres. Mais comme un héritage ne donne pas seulement des droits mais crée aussi des devoirs, nous avons la responsabilité non seulement de conserver notre héritage intact, mais aussi de le garder vivant, actif, de le faire fructifier comme les talents de la parabole, de le propager, comme ont fait nos ancêtres. Ce faisant, nous serons fidèles à nos prédécesseurs, fidèles à notre vocation. (2 mars 1961)

 

Parce qu’il ignore presque entièrement la réalité bilingue et biculturelle de certaines régions du Québec pour promouvoir uniquement la culture de la majorité francophone, ce bill constitue l’une des plus probantes manifestations du message nationaliste que véhiculent les libéraux. Ce nationalisme, le gouvernement le veut cependant ouvert sur le reste du Canada, intégré à la définition même de l’identité nationale du pays.

Comme l’exprime Lesage, « le "fait français" constitue un ensemble de valeurs qui enrichissent le Canada tout entier ». L’affirmation nationale des Canadiens de langue française, croit-il, peut assurément contribuer à la lutte symbolique que livre l’État fédéral, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, contre cette « maladie déjà installée en nous, qui menace constamment notre identité canadienne : l’envahissement culturel américain qui risque de nous faire décerner le titre peu enviable de satellite des États-Unis ».

Promettant d’aider le reste du Canada à reconnaître la réalité biculturelle du pays comme une richesse qui lui est propre et qu’il doit faire fructifier, le gouvernement Lesage se propose de jouer un rôle actif, dans les limites de ses prérogatives :

Ce gouvernement est non seulement justifié de protéger et de diffuser cette culture, mais il a l’obligation morale d’y prendre une part considérable de responsabilité en instaurant les structures administratives qui s’imposent et en suscitant, à travers elles, le mouvement dynamique de l’expression culturelle canadienne-française.

Entendons-nous bien. L’État ne crée pas la culture et le gouvernement ne la dirige pas non plus. Il cherche tout simplement à préparer le climat qui facilite l’épanouissement des arts. Ni socialiste, ni conservateur, le gouvernement libéral veut agir envers les arts comme envers l’entreprise privée: sans paternalisme et sans laisser-faire. Le ministère des Affaires culturelles […] n’érigera pas le dirigisme en principe. Il cherchera plutôt à coordonner l’action des organismes qui, dans notre province, travaillent à l’essor de la culture.

 

À cette fin, le bill 18 crée quatre organismes, chacun responsable d’un pan de l’épanouissement culturel québécois :

L’Office de la langue française doit veiller à la correction et à l’enrichissement de la langue parlée et écrite, et il peut, après approbation par le gouvernement, prescrire à tous les organismes de l’administration provinciale les mesures à prendre pour coopérer au travail de l’Office et lui faire porter fruit.

Le Département du Canada français d’outre-frontières est chargé de recommander au ministre des mesures qui favoriseront le rayonnement de la culture française en dehors des frontières de notre province.

De même, le Conseil des arts suggérera des moyens efficaces pour accentuer l’avancement des arts et des lettres dans la province de Québec.

Le nouveau ministère aura aussi sous sa juridiction le Bureau provincial d’urbanisme, les bibliothèques, les musées provinciaux, les archives de la province, les conservatoires de musique et d’art dramatique ainsi que les concours artistiques, littéraires et scientifiques. (16 décembre 1960)

 

Bien que la loi soit sanctionnée depuis le 24 mars, ce n’est que plus tard – durant les discussions libres en comité des subsides – que Lapalme exprime sa vision de l’avenir immédiat de son ministère. En tant que truchement obligé de l’expression culturelle, la langue doit être valorisée prioritairement :

Ce nouveau ministère n’est pas chargé de la publicité qui relève du secrétariat provincial. Il ne lui appartient pas non plus d’obliger les hommes d’affaires québécois à adopter des raisons sociales françaises. Nous ne pouvons que nous élever contre la folie de nos gens qui ne sont pas capables de comprendre que les touristes étrangers viennent chercher ici quelque chose de différent. Un pays comme la France n’est pas même capable d’obliger ses commerçants à faire disparaître les "snack bars", les "supermarkets", etc., pour les remplacer par des formules qui soient purement françaises.

Le ministère des Affaires culturelles est surtout un ministère qui veut créer un climat de culture. Or, le premier véhicule de la culture, c’est la langue. Ce dont nous souffrons le plus, nous, Canadiens français, c’est de notre incapacité verbale. Nous ne sommes même pas capables de désigner les choses par leur nom. Il faut donc promouvoir un sentiment de fierté pour notre langue. Nous devons être fiers du français.

Il faut faire surtout porter les efforts vers la défense de la langue française. Il faut commencer par l’ennoblir, la purifier, notre langue. Nous sommes dans un climat de culture anglo-saxonne. Quand nous adoptons un mot anglais, nous le gardons et ça fait du joual. Si nous voulons tous nous donner la main, nous pouvons opérer le redressement qui s’impose. (27 avril 1961)

 

Un Conseil d’orientation économique

Créé en 1943 pour guider le gouvernement de Joseph-Adélard Godbout au sujet de l’exploitation des ressources naturelles et industrielles, le Conseil économique couvait sous la cendre dont l’avait recouvert le gouvernement de l’Union nationale pendant ses mandats successifs. Il renaît en 1960 à l’initiative du Parti libéral. Dès son élection, Jean Lesage s’était adjoint les services du réputé économiste René Tremblay, de l’Université Laval, afin qu’il l’aide à remettre sur pied le Conseil d’orientation économique61. Leur travail préparatoire conduira à la présentation, le 16 décembre, du bill 26.

Placé sous la responsabilité du premier ministre62, le Conseil d’orientation économique, ainsi que l’annonce le lieutenant-gouverneur dans le discours du trône, le 10 novembre, est appelé à devenir « l’outil de la planification indispensable à une économie moderne ». Au cœur des préoccupations du nouveau gouvernement, la planification est rendue nécessaire par la croissance exponentielle du monde occidental, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour doter le Québec, selon les termes du premier ministre, « de plans d’ensemble qui permettront aux gouvernants et aux citoyens de savoir où ils se dirigent » (7 février 1961), il apparaît indispensable que le gouvernement s’entoure d’un groupe d’experts, capables de le conseiller au besoin. Il lui faut une vigie à même de l’avertir des possibles écueils qui pourraient affleurer l’horizon économique et social de la province. Tel sera le rôle du Conseil d’orientation économique. La nomination des 15 membres du Conseil sera confirmée un mois plus tard, le 7 mars 1961.

Durant le débat en deuxième lecture, les unionistes ne manquent pas de relever la propension du gouvernement à soumettre ses politiques aux exigences de la planification, ce qu’exemplifie fort bien la loi qui leur est soumise. Cette attitude révèle, selon Antonio Talbot, l’inexpérience du cabinet de Jean Lesage. Sans compter que le planisme n’est pas sans évoquer, peut-on entendre, l’économie planifiée des pays soviétiques.

Visionnaire, Daniel Johnson affirme pour sa part qu’il aurait préféré que le gouvernement institue « une banque industrielle avec un capital de centaines et de centaines de millions pour que les Québécois participent vraiment à l’exploitation de leurs richesses naturelles », une suggestion qui prendra forme, l’année suivante, par la création de la Société générale de financement (SGF).

Au final, l’Union nationale choisit de voter contre le bill 26 en troisième lecture « parce que le texte ne donne pas au Conseil des pouvoirs plus étendus que ceux qu’il avait déjà ». (10 février 1961)

Le bill sera sanctionné par le lieutenant-gouverneur le 22 février 1961.

 

Le ministère des Richesses naturelles

Entretenant, à l’évidence, des liens étroits avec la remise sur pied du Conseil d’orientation économique, le bill 22 instituant un ministère des Richesses naturelles est lu une première fois le 16 décembre, par Jean Lesage. Ce projet de loi réalise la fusion du ministère des Ressources hydrauliques avec le ministère des Mines. Le nouveau département aura pour mandat d’élaborer une politique pour que les principales richesses naturelles soient exploitées, mises en valeur et transformées au Québec. Il verra aussi à ce que les sociétés exploitant ces richesses emploient de la main-d’œuvre québécoise et constituent leurs cadres avec des citoyens formés dans la province.

Le gouvernement s’inscrit en faux contre la tendance trop longtemps soutenue par les gouvernements précédents à ouvrir toutes grandes les portes des territoires québécois aux entreprises étrangères, principalement anglo-canadiennes et américaines. La création du ministère se veut une façon, pour les libéraux, de proclamer bien haut que les richesses naturelles constituent un bien commun dont l’usufruit doit revenir aux Québécois. « Cela ne veut pas dire toutefois que le capital étranger placé dans les ressources naturelles de la province sera rejeté », de préciser le premier ministre. (19 janvier 1961)

En ce qui concerne l’hydroélectricité, le ministère des Richesses naturelles s’érige en manière de prélude à la complétion de la nationalisation, en 1963, des sociétés d’hydroélectricité. Lesage n’affirme-t-il pas que son gouvernement considère cette ressource « pratiquement comme un service public, car elle est la condition même de notre croissance industrielle à cause de son abondance dans le Québec et de son exploitation peu coûteuse »? (19 janvier 1961)

En réplique, les députés de l’opposition s’offusquent de l’attitude des libéraux consistant à ternir la réputation du gouvernement précédent pour mieux se mettre en valeur. Le bill, selon eux, révèle une fois de plus l’inexpérience des « apprentis ministres » (7 février 1961) incapables de gouverner la province sans l’aide des experts dont ils s’entourent abondamment depuis le début de la session. Sans grand projet de remplacement ni amendement à proposer, les unionistes entonnent en chœur l’air bien connu de leur gloire passée, puis votent contre ce bill en troisième lecture, le 7 février.

Le projet de loi est sanctionné le 22 février 1961.

 

Le ministère des Affaires fédérales-provinciales

Le 28 février, Jean Lesage explique à la Chambre les motifs qui ont conduit à la création du ministère des Affaires fédérales-provinciales. L’idée maîtresse derrière le bill 20 est simple : il s’agit pour le Québec de reprendre l’initiative des négociations avec Ottawa. Pour ce faire, le ministère servira d’assise institutionnelle, d’organe permanent chargé d’étudier les possibilités d’avancement pour la province à l’intérieur du cadre constitutionnel. Pour mieux dire, un double objectif est mis de l’avant : « institutionnaliser les relations entre le gouvernement de la province de Québec et le gouvernement d’Ottawa, et entre le gouvernement du Québec et ceux des autres provinces ».

Peut-être séduits par l’angle autonomiste conféré au bill ou vendus d’avance à l’idée d’un tel ministère, les députés de l’opposition n’offrent pratiquement aucune résistance au projet. Talbot ne pose comme seule condition à son aval que les pouvoirs du ministre soient précisés de manière à en faire un messager de la Chambre législative provinciale et non un négociateur plénipotentiaire. Telle est la teneur de l’amendement que l’Union nationale parvient à faire adopter en comité plénier, le 2 mars. Malgré cette concession des députés ministériels, le projet de loi est adopté sur division.

Le lieutenant-gouverneur sanctionne le bill le 24 mars 1961.

 

Le ministère du Revenu

Institué sur les fondations du bureau du percepteur du revenu provincial, le ministère du Revenu est né grâce au bill 19, présenté par Jean Lesage. En regard de la croissance de l’aile du ministère des Finances qui servait au contrôle de la perception des taxes, ce projet de loi était devenu nécessaire. Il fallait assurer à la province une meilleure perception des revenus, tout particulièrement de la taxe de vente, dont le premier ministre estime le rendement à 48 % en 1960. À défaut d’une organisation stable et suffisante, le gouvernement ne récupérait pas les pleins revenus que ses mesures fiscales lui permettaient de toucher. Cette situation va changer, promet Lesage :

Le bureau du revenu est devenu l’un des rouages les plus importants de l’administration, et l’expérience a prouvé qu’il serait préférable pour l’administration provinciale qu’un ministre s’occupe de l’administration du bureau du revenu. Le bureau du revenu a sans cesse des problèmes compliqués à résoudre et des décisions importantes à prendre. Seul le ministre peut donner l’orientation de la politique administrative, et l’expérience passée a prouvé hors de tout doute que le ministre des Finances ne peut pas y consacrer tout le temps qu’il faudrait. La création d’un ministère donnera au bureau du revenu un statut conforme à son importance. Il sera possible alors de modifier ses structures et de mettre en œuvre des techniques susceptibles de moderniser son administration. (19 janvier 1961)

 

À la croissance des responsabilités étatiques répond la croissance de son appareil. La création de ce ministère est une autre preuve de la complexité nouvellement reconnue des réalités sociales que le gouvernement est appelé à gérer. L’opposition, cependant, ne voit dans cette mesure qu’un inutile artifice destiné à soutirer l’argent du contribuable.

Adopté sur division, le bill devient loi le 2 février 1961.

 

Le contrôle des finances

Dans la même veine, le bill 30 concernant le contrôle des finances vise à assurer à l’État québécois une meilleure emprise sur ses deniers. Le projet de loi prévoit de modifier la présentation des estimations budgétaires, afin de permettre une comparaison aisée des crédits accordés l’année précédente avec le budget prévisionnel. Ancêtre du bureau du Vérificateur général, le Conseil de la trésorerie, créé par la loi, pourra nommer :

[…] un contrôleur auquel seront adjoints des officiers qui seront postés dans les différents ministères. Le contrôleur doit avoir accès à tous les dossiers, documents et livres, en respectant les engagements financiers de chaque ministère. Tous les contrats devront être approuvés par le contrôleur et par ses employés. Ils devront certifier s’il y a des crédits disponibles pour payer la dépense. Sans leur autorisation, aucun contrat ne pourra être signé. (14 février 1961)

 

Malgré les véhémentes protestations de la gauche, le bill 30 est adopté assez rapidement, le 14 février 1961.

 

Changements de nomenclature, changements de vocation

Avec les libéraux, plusieurs ministères changent de nom et d’affectation. Les bills 25 et 27, tous les deux présentés le 16 décembre, rendent compte de ces modifications. Le bill 25, comme l’affirme son parrain, Émilien Lafrance, place la famille québécoise au cœur des priorités du gouvernement. Pour témoigner de cette attitude nouvelle, le ministère du Bien-être social et de la Jeunesse est renommé ministère de la Famille et du Bien-être social.

Le contenu du bill 27 concernant l’Exécutif est plus varié. Le projet de loi apporte la caution législative à des changements déjà opérés au sein du Cabinet libéral, ce que résume le premier ministre en première lecture :

Cette loi dit que le département de l’Instruction publique relève du ministre de la Jeunesse, mais que la direction administrative en est confiée au surintendant de l’Instruction publique.

De plus, les titres de "ministre de l’Agriculture" et de "ministre de la Colonisation" sont réunis en un seul et seront administrés par un seul ministre. Le nom du ministère des Pêcheries et de la Chasse est changé en celui de "ministère de la Chasse et des Pêcheries". Le nom de "ministère du secrétaire de la province" sera désormais changé en celui de "secrétariat provincial".

Le projet de loi autorise aussi le gouvernement à nommer un vice-président du Conseil exécutif qui présidera les délibérations des ministres en l’absence du premier ministre. Le procureur général (l’honorable M. Lapalme) sera nommé à ce poste. (16 décembre 1960)

 

Un "hansard" à l’essai

« Pour assurer le bon fonctionnement de la démocratie, il est essentiel que la population soit tenue au courant des actes et des attitudes de ses mandataires. La publication d’un journal officiel des débats, communément appelé "hansard", sera soumise à votre approbation. » C’est en ces termes que le lieutenant-gouverneur annonce la création prochaine d’un journal officiel des débats.

Tel que le premier ministre l’explique, le 18 janvier, un comité avait déjà été formé, l’année précédente, par l’Union nationale qui se pliait en cela à la suggestion renouvelée de Lapalme, alors chef de l’opposition. Dans son rapport, déposé le 9 juin, ce comité d’étude note que deux méthodes ont été mises à l’essai afin de reproduire les débats : « Le premier a consisté à reproduire les débats par le moyen de la sténotypie; le second, par le moyen simultané de la sténographie et de l’enregistrement magnétique (masque insonorisé). Votre comité se propose aussi d’expérimenter un microphone spécial d’une haute puissance qui doit incessamment être mis sur le marché. »

Le 7 février 1961, Thérèse Vilaire et Beryl Chadwick, sténotypistes de leur état, prennent place au Salon vert afin de transcrire les débats qui s’y déroulent. Pour la première fois depuis 1893, un gouvernement québécois a accepté de mettre à l’essai un système de retranscription des débats dans le but d’instaurer un hansard, tel qu’il en existait déjà un à Ottawa depuis 1875.

Pour Lapalme, qui en a longtemps réclamé la création, cette expérience constitue une bien savoureuse victoire. Les essais auxquels se livre la Chambre le 7 février et les jours suivants aboutiront à l’institution d’un véritable Journal des débats en 1964. Plus qu’aucune autre mesure législative, ce projet témoigne de la volonté nouvelle de transparence démocratique du gouvernement.

 

Contrôler les « débits de boisson »

Le projet de loi 34 est l’un des plus publicisés de la session. Dorénavant, la vente et la distribution d’alcool seront encadrées par un organisme, la Régie des alcools, institué sur la structure de la Commission des liqueurs. Le principal pouvoir conféré par la loi à la Régie consiste à délivrer différents permis de vente d’alcool aux demandeurs, selon les caractéristiques et les besoins de leur établissement. Georges-Émile Lapalme, en sa qualité de procureur général, explique les principes généraux de la loi qui sont au nombre de deux : transparence et flexibilité.

La loi élargit aussi l’accès aux boissons alcoolisées en permettant aux « débits de boisson » de rester ouverts plus longtemps et d’ouvrir même le dimanche, une mesure que Lapalme estime nécessaire pour suivre l’évolution des habitudes de consommation de la population.

Les protestations de l’opposition à l’effet que la loi provoquera une augmentation du nombre d’établissements illégaux épuisent la patience de Lapalme, qui trace un portrait sans complaisance de la réalité passée que cette loi cherche à réformer :

Parlons-en de l’ancien système! C’est épouvantable de penser que le parti de l’Union nationale soit si vertueux concernant les demandes sur ce projet de loi, lorsque nous savons qu’il y avait plus de tolérances que de permis pour les établissements de la province sous l’Union nationale. […] Il y avait à travers toute la province des milliers d’établissements qui vendaient illégalement. […] Finie la tolérance de l’illégalité! Des permis délivrés non plus par un seul gérant, mais par une régie à la suite de séance publique! (21 mars 1961)

 

Le débat se poursuit jusqu’au 24 mars. Puis, le 13 avril, le lieutenant-gouverneur sanctionne la loi.

 

Réformer la police

Durant les mandats successifs de Lomer Gouin, de Louis-Alexandre Taschereau et de Maurice Duplessis, la fonction de procureur général était occupée par le premier ministre. Cela conférait à l’exécutif politique un levier coercitif considérable pour exercer un pouvoir discrétionnaire. En 1960, Jean Lesage avait rompu la tradition et confié le poste de procureur général à Georges-Émile Lapalme.

Le projet de loi 42 sur la Sûreté provinciale, soumis à l’Assemblée le 17 mars, participe d’une volonté de « sortir la police de la politique », comme l’affirme Lapalme au cours de la seconde lecture du bill, le 11 avril. Le projet vise à soustraire la police provinciale de la Commission du service civil. En point d’orgue, afin de rendre inopérante toute tentative de corruption dans les corps policiers du Québec, le bill propose une substantielle hausse salariale à tous les agents de la Sûreté. En suggérant également la réouverture de l’école provinciale de police, le bill pourvoit les effectifs de forces fraîches, rompues aux techniques d’entraînement les plus récentes.

Un travail d’épuration avait déjà été commencé au cours de l’été par Josaphat Brunet, ancien sous-commissaire de la Gendarmerie royale du Canada, embauché à la tête de la Sûreté. Le directeur s’était vu confier le mandat de purger la structure policière de ses éléments corrompus par le régime précédent. Pour ce faire, il s’est entouré d’éléments issus de la Gendarmerie royale. Ces embauches ont éveillé la suspicion du chef de l’opposition qui se demande, cyniquement, « si l’on ne devrait pas carrément confier la police québécoise à la Gendarmerie royale du Canada, comme cela se fait dans d’autres provinces ». (11 avril 1961)

Plus grave encore, selon Talbot, est la diminution de la fonction du procureur général, ravalé par ce bill au rang de « simple commissaire ». Comme il l’explique lui-même, le 11 avril, ce qu’il y a « de plus épouvantable dans cette loi, c’est que le directeur de la police pourra passer par-dessus la tête du procureur général et faire ses recommandations directement au Conseil des ministres ». Outre cette réserve, le projet de loi 42 ne soulève pas de grands remous. Il traverse aisément toutes les lectures et reçoit la sanction royale le 27 avril 1961.

 

Responsabiliser les chauffards

La prospérité et le développement technologique qui caractérisent les années d’après-guerre favorisent l’accroissement du parc automobile au Québec. Selon les historiens John A. Dickinson et Brian Young, le nombre de véhicules immatriculés au Québec est passé de 225 152, en 1940, à 1 096 053, en 196063.

Lorsqu’il propose la deuxième lecture du bill 48, le ministre des Transports et des Communications, Gérard Cournoyer, dénonce l’incurie de trop nombreux propriétaires d’automobile qui ne se soucient pas de se prémunir d’une assurance-responsabilité. Pour corriger cette situation, le projet de loi prévoit la création d’un fonds d’indemnisation des victimes de chauffards insolvables ou introuvables. Pour encourager les chauffeurs à assurer leur véhicule, le bill « établit un autre principe, important et sévère, à l’effet que la personne responsable légalement d’un accident, dont les dommages n’auront pas été payés à la victime, perdra automatiquement son permis de conduire, et la licence de sa voiture sera suspendue ». (25 avril 1961) Enfin, pour échelonner les pénalités selon la gravité de la faute, le projet de loi établit un système de points de démérite.

Malgré les 34 amendements qu’elle lui fera subir, l’opposition n’entretient pas de grief suffisamment grave contre le bill pour voter contre son adoption. Il est sanctionné le 10 mai 1961.

 

Les bons mots de la session

Malgré l’animosité qui peut ponctuellement opposer les acteurs politiques dans l’arène parlementaire, un climat de franche camaraderie règne la plupart du temps en Chambre. Même en cette année charnière de changement de régime, l’amertume des défaites électorales et autres sujets de rancoeur parviennent rarement à assombrir le ciel sous lequel se déroulent les débats.

 

L’arène politique

Lors du débat sur l’adresse en réponse au discours du trône, Lucien Tremblay, député de Maisonneuve, profite de son intervention pour faire rire toute la députation. Électricien de métier, il prétend faire partie de « la plus vieille corporation du monde, puisque c’est Dieu lui-même qui l’a établie au début de l’univers, quand il a dit: "Que la lumière soit!" ». (24 novembre 1960) N’ayant visiblement d’autre ambition que d’amuser ses collègues, il rappelle aussi lors de cette même séance, selon le journaliste de La Presse, les « quelques taloches64 » qu’il a échangées avec l’indépendant Franck Hanley, l’année précédente, dans le hall du Château Frontenac : « J’aimerais mieux, dit-il, un match entre le ministre des Ressources hydroélectriques (René Lévesque) et Johnny Rougeau, qu’entre Frank Hanley et moi! » Précisons que Johnny Rougeau, de son vrai nom Jean Rougeau, est un lutteur professionnel très populaire pendant les années 1950 et 1960; et, pendant la campagne électorale de 1960, il avait été le garde du corps personnel de René Lévesque.

 

Fait d’hiver

La séance du 16 mars demeure, dans les annales d’un courriériste parlementaire des plus expérimentés, comme « la séance la moins sérieuse et la plus mal édifiante à laquelle il n’eût jamais assisté65 ». La cause? Une joute de hockey entre les Canadiens de Montréal et les Maple Leafs de Toronto.

Dissipée, la députation, d’après ce que rapporte Paul Cliche, circule en un va-et-vient incessant afin de suivre l’évolution du pointage de la partie qui se déroule simultanément : « Il y en avait toujours une dizaine qui circulait entre la Chambre et l’antichambre où ils pouvaient suivre à leur aise les péripéties de la joute homérique où semblait se jouer l’avenir de la nation. Ceux qui entraient révélaient à renfort de gestes le pointage aux plus stoïques qui étaient restés à leur fauteuil66. » De l’avis de plusieurs journalistes, dont Henri Dutil, doyen de la Tribune de la presse, le hockey « a soulevé un intérêt qui a dépassé de cent coudées le débat sur le projet de loi67 » à l’étude.

Peut-être Maurice Bellemare, député unioniste de Champlain, est-il distrait par l’enjeu sportif, ce soir-là. Lorsqu’un député ministériel lui fait remarquer que le gouvernement de l’Union nationale refusait fréquemment de divulguer les salaires de fonctionnaires provinciaux, il commet un impair qui a l’heur de plaire aux libéraux :

M. Bellemare (Champlain): On est ici, dans l’opposition, et vous êtes là, au pouvoir; et si vous faites ce qu’on a fait, vous serez ici avant longtemps!

Des députés ministériels applaudissent68.

 

Les spectateurs auraient pu penser que cette bourde constituerait le clou de la soirée, mais celle-ci donne lieu à des scènes encore plus inhabituelles lorsque le premier ministre Jean Lesage, revenu à son siège, interrompt les débats pour « dire au député de Bagot que les Canadiens et le Toronto sont 1 à 1, que Toronto a rentré un point pendant que Talbot était au pénitencier, et que ce n’est pas Johnson qui a scoré ».

Au milieu de ce désordre, Claude-Gilles Gosselin, député de Compton, se fait ensuite rappeler à l’ordre par le président du comité, John Richard Hyde, qui lui demande de cesser d’écouter la radio pendant les délibérations. Franck Hanley, jamais en reste dans ce genre de situations, sème quant à lui la panique générale dans la Chambre en annonçant la fausse victoire de Toronto. C’est toutefois au président du comité, M. Hyde, que reviendra le bonheur de proclamer le triomphe des Canadiens sur leurs rivaux ontariens… par le compte de 5 à 2.

 

Danny Boy

Au cours de la session 1960-1961, le caricaturiste Normand Hudon, du Devoir, développe un nouveau personnage dans son florilège de politiciens : Danny Boy, surnom donné à Daniel Johnson pour se moquer du représentant du comté de Bagot. Dès ses débuts, le dessin alimente les sarcasmes des députés libéraux, comme en témoigne Jean Lesage, qui remarque que le « député de Bagot a deux grandes qualités : il est le champion du sophisme et il est un excellent sujet pour la caricature... » (27 avril 1961). Ce à quoi Johnson, bon joueur, rétorque : « Tout le monde ne peut pas avoir la même chance que le premier ministre. Les femmes l’aiment même dans les caricatures. Mais si j’avais les moyens de payer Hudon aussi cher que le gouvernement actuel le paie, j’aurais peut-être plus de chances. »

 

L’art de tromper, d’intimider et de corrompre l’électeur

Tous les coups ne sont pas permis dans le jeu parlementaire. Une preuve éclatante de cette lapalissade survient le 12 mai, lorsqu’une banale période de questions et réponses écrites tourne au vinaigre. Le député Plourde, un libéral, demande au gouvernement (libéral, est-il besoin de le rappeler) de révéler l’identité de la dernière personne qui a emprunté un ouvrage au titre pour le moins accusateur. La réponse, inattendue, heurte de plein fouet la fierté partisane des députés de l’Union nationale et soulève l’indignation de son plus féroce défenseur, Daniel Johnson.

M. Plourde (Roberval): 1. Qui a emprunté la dernière fois, de la Bibliothèque de la Législature, l’ouvrage intitulé : L’art de tromper, d’intimider et de corrompre l’électeur, par Charles Marcault?

2. Cet ouvrage a-t-il été retourné à la Bibliothèque depuis et, dans l’affirmative, à quelle date?

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): 1. et 2. L’ouvrage intitulé : L’art de tromper, d’intimider et de corrompre l’électeur, par Marcault, a été emprunté de la Bibliothèque de la Législature par l’honorable Maurice Duplessis, le 22 mai 1947, et n’a pas été retourné à la Bibliothèque depuis.

M. Johnson (Bagot): […] Je proteste contre la méthode indigne employée par le premier ministre qui se distingue...

(Désordre dans la Chambre)

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Je demande au député de Bagot de retirer les paroles "méthode indigne". J’ai ici un rapport rédigé par M. Jean-Charles Bonenfant, conservateur de la Bibliothèque. Je n’ai fait qu’en donner la lecture. Le représentant de Roberval m’avait demandé des renseignements. C’était mon devoir de lui répondre...

[…]

M. Johnson (Bagot): Je retire mes paroles. Mais je proteste, au nom de la simple décence, contre cette question et cette réponse afin qu’à l’avenir, quand le député de Roberval et le premier ministre n’y seront plus, les députés n’aient pas recours à des méthodes aussi basses qui consistent à salir ceux qui ne sont plus ici. Le premier ministre n’a jamais osé faire face à M. Duplessis lorsqu’il était vivant.

 

Le débat se poursuit pendant de longues minutes. Antonio Talbot prend la relève de Johnson en remettant en cause la pertinence d’une telle question, considérant qu’elle ne relève absolument pas de considérations publiques. Plourde rétorque qu’il a jugé nécessaire que la postérité connaisse les sources littéraires auxquelles Duplessis abreuvait sa conception du pouvoir. « En tant qu’auteur de la question, termine Plourde, je veux expliquer mon geste. Je n’ai voulu ternir la réputation de personne. J’ai voulu simplement aider et éclairer les historiens de l’avenir sur les explications à apporter aux succès de l’Union nationale, et ça, c’est d’intérêt public. »

Toute cette controverse montre bien qu’aux yeux de ceux de son parti qui lui avaient survécu Maurice Duplessis était une idole qu’on n’attaquait pas impunément, même avec de telles facéties69.

 

Critique des sources

Par Nicholas Toupin

La Tribune de la presse

De novembre 1960 à juin 1961, la Tribune de la presse est présidée par Gérard Fecteau, correspondant à l’Assemblée législative pour le compte de CFCM-TV, une station de télévision privée de Québec. Ce dernier est assisté de trois vice-présidents : Guy Lemieux, de CHRC, Paul-Émile Plouffe, du Nouvelliste, et Brian Upton, du Montreal Star. Henri Dutil, du Soleil, agit à titre de secrétaire.

Les autres courriéristes parlementaires connus sont : Maurice Bernier et Paul Rochon, du Montréal-Matin; Roger Bruneau et Paul Cliche, de L’Action catholique; Dominique Clift, Richard Daignault et J.-L. Lacroix, de La Presse; Claude Déry, de La Tribune; Jean-V. Dufresne et Gilles Néron, du Nouveau Journal; Lloyd Harriet et Warren Stafford, du Quebec Chronicle-Telegraph; Guy Lafrance, de CKCV; Jules Laquë, Fernand Marcotte, Jacques Monnier, Guy Rondeau et John Yorston, de La Presse canadienne; Omer Langlois, du Droit; Jacques Larivière et Louis Roberge, de Radio-Canada; Paul Leclerc et Max McMahon, du Montreal Star; Thomas S. Sloan, du Globe and Mail; Claude Tessier et Joseph Voisard, de L’Événement-Journal; Marc-Edmond Thivierge, de la United Press International, ainsi que Marcel Thivierge, du Devoir.

À noter, le 28 février, au lendemain de la mort de Wilbur Arkison, courriériste de la Gazette de 1954 à 1960, le premier ministre et le chef de l’opposition prennent la parole à l’Assemblée pour témoigner de leur estime à l’égard du regretté journaliste. Un avion est même nolisé par le gouvernement afin de permettre aux anciens confrères de M. Arkison de pouvoir assister à ses funérailles. Cette attention particulière atteste de la considération, de la sympathie et même de l’amitié qui existent entre les politiciens et les journalistes.

 

Talbot contre Le Devoir

Le 17 novembre, Antonio Talbot proteste contre l’intitulé du Devoir, quotidien qu’il considère comme étant l’« organe officiel ou officieux du Parti libéral ». Il reproche au journal d’avoir utilisé un titre trompeur qui incrimine injustement l’Union nationale dans l’affaire des faux billets. Le lendemain, Talbot poursuit sa diatribe contre ce journal qui, à son avis, colporte des faussetés. Le chef de l’opposition semble regretter l’orientation qu’a prise le quotidien depuis 1947 : « S’il y a quelqu’un qui a perdu sa mystique, c’est Le Devoir, qui était grand sous Henri Bourassa. » (18 novembre 1960)

Un peu plus tard dans la session, Talbot reprend sa charge contre ce même journal. Il dément avoir précédemment déclaré, comme le soutiennent les quotidiens Le Devoir ainsi que L’Événement-Journal, que la loi de l’assurance-hospitalisation était une loi « communiste ». Il affirme plutôt avoir dit qu’il s’agissait d’une législation « socialisante ». Il commente : « Pour le correspondant du Devoir, organe du Parti libéral, tout moyen est bon quand il s’agit de faire une perfidie à l’Union nationale, mais cela me surprend davantage de la part du journaliste de L’Événement-Journal qui nous avait habitués à plus d’honnêteté intellectuelle. » (7 décembre 1960)

Certes, les courriéristes parlementaires étant les seuls témoins ayant relaté les événements tenus à l’Assemblée législative, il arrive que des erreurs se glissent dans leurs comptes rendus. En retour, si un journaliste commet une faute, les autres membres de la Tribune de la presse publient bien souvent une information complémentaire qui, en fin de compte, ajoute à la fiabilité du travail de reconstitution des débats.

 

Interprétation du Temps

Au cours de la séance du 29 novembre, René Bernatchez, député unioniste de Lotbinière, fait part du « patronage honteux » qui sévit dans son comté à la suite des agissements d’un partisan libéral. Le journal Le Temps publie un compte rendu de cette intervention dans lequel on prête à Bernatchez des propos nettement dénonciateurs : « Naturellement, la sangsue opère sous la direction des patroneux libéraux du comté. Sa mission est d’exercer un contrôle sur la couleur politique des camions et de faire rendre à leurs propriétaires le tribut dû aux césars du patronage dans le comté. Il occupe d’ailleurs un poste de commande dans l’organisation du Parti libéral… » Puisque les autres quotidiens ne font aucune mention de ces paroles, il est peu probable que le député de Lotbinière ait tenu un argumentaire aussi hyperbolique. Bref, il a fallu porter une attention soutenue au contenu des débats publiés dans Le Temps.

 

Mises au point de Johnson

Le 7 mars, le chef de l’opposition intervient en Chambre pour protester contre le Time Magazine qui lui prête des propos qu’il n’a pas tenus. Le journal atteste que Johnson aurait mis le premier ministre en colère en lui reprochant de ne pas aller à l’église. Lesage appuie le démenti de son adversaire en affirmant que Johnson n’aurait jamais prononcé de telles paroles à l’Assemblée législative.

Le lendemain, Johnson veut rectifier une erreur commise cette fois par Le Devoir qui n’a pas correctement cité l’une de ses déclarations. Selon ce journal, le député de Bagot aurait dit que les libéraux devaient leur succès électoral dans Joliette et Rouville « aux communistes, aux socialistes et aux "beatniks" ». Johnson affirme avoir plutôt dit que les communistes, les socialistes et les beatniks étaient les artisans de la victoire libérale en général, et non pas uniquement dans ces deux circonscriptions.

 

Omission de la Tribune de la presse

La couverture journalistique peut parfois être incomplète et le premier ministre en donne la preuve. Si l’on en croit le chef libéral, les membres de la Tribune de la presse auraient oublié de faire mention de l’une de ses répliques. Ainsi, après que Johnson eut insinué, le 27 avril 1961, que le gouvernement se soit payé les services du caricaturiste Normand Hudon, Lesage aurait dénié cette allégation, ce que les quotidiens ont omis de signaler. Le premier ministre répète donc, le lendemain, que M. Hudon n’est rémunéré ni par l’État ni par le Parti libéral.

 

Première expérimentation de la sténotypie

À l’occasion de la mise à l’essai de la sténotypie, certains députés exploitent la retranscription des débats à des fins partisanes. Par exemple, le 7 février, après un discours de Lucien Tremblay, le premier ministre se questionne à savoir sous quelle forme ce plaidoyer, qu’il considère décousu, paraîtra dans la sténotypie. Le député de Maisonneuve répond : « Ça paraîtra comme ça voudra. Je m’en fous. J’ai toujours eu le courage de mes opinions et je dis tout haut ce que je pense tout bas. »

Lesage tire à nouveau parti de la retranscription des débats alors que l’opposition lui reproche de faire la lecture de ses discours. Il déclare : « Il s’agit de notes copieuses. D’ailleurs, l’opposition aurait intérêt à avoir elle-même des notes; ça lui éviterait de se répéter jusqu’à 30 fois au cours du même débat. Le Journal officiel des débats forcera le représentant de Bagot (M. Johnson) à être moins volubile s’il ne veut pas avoir honte de ses paroles. » (7 février 1961)

La mise à l’essai de la sténotypie permet également d’identifier les forces et les faiblesses de ce système novateur. L’échange suivant en témoigne :

M. Caron (Maskinongé) cite un bout de phrase du discours d’un ministre extrait du système de transcription des débats. Il dit aimer mieux parler "joual" et se faire comprendre.

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Il n’appartient pas au député de porter ainsi un jugement sur le système actuel. Il est bien entendu qu’il s’agit d’essais.

M. Caron (Maskinongé) dit ne pas critiquer le système. La transcription, dit-il, reproduit mot à mot ce que le ministre a dit.

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Il est inconvenant pour un député de se servir d’une transcription mise à l’essai pour rapporter les paroles d’un député.

[…]

L’honorable M. Lévesque (Montréal-Laurier): Le député de Maskinongé (M. Caron) veut, d’une voix innocente et incolore, déchirer ce qui a été proposé comme un "gentleman’s agreement". Tout le monde sait que nous sommes en présence d’un système qui a été mis à l’essai et qui n’est pas encore au point.

La sténotypiste, elle-même, selon son témoignage, a de la difficulté à saisir les phrases qu’elle entend parfois.

M. l’Orateur: La transcription n’a aucun caractère officiel. On ne peut s’y référer en Chambre. (9 février 1961)

 

Bientôt les députés devront composer avec la parution d’un Journal des débats en 1964. Comme l’indique l’historien Gilles Gallichan, « né, comme la presse elle-même, pour soumettre l’autorité du pouvoir à la connaissance du citoyen70 », cet apport essentiel à la démocratie parlementaire que constitue le Journal des débats « est le fruit d’une longue et difficile évolution de la conscience politique71 ». Il importe toutefois aux contemporains de ne pas déconsidérer le travail colossal accompli par les courriéristes qui ont retranscrit l’essentiel des échanges à l’Assemblée législative depuis 1867. Grâce à eux, notre mémoire parlementaire a pu être préservée de l’oubli.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. Georges-Émile Lapalme, Mémoires, T. III, Le paradis du pouvoir, Montréal, Leméac, 1973, p. 15.

2. Selon le politologue Dale C. Thompson, biographe de Jean Lesage, l’expression « Révolution tranquille » serait traduite de l’anglais Quiet Revolution dont la paternité reviendrait à un journaliste du Globe and Mail. Dale C. Thompson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Trécarré, 1984, p. 17. Or, Tom Sloan, le journaliste du quotidien torontois affecté à la Tribune de presse de l’Assemblée législative du Québec à cette époque-là, a lui-même renié cet honneur lorsque Gilles Lesage, courriériste du Devoir, l’a interrogé à ce sujet. Le mystère plane toujours sur l’origine de cette appellation, comme en témoignent Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec : quatre siècles d’une capitale, Québec, Publications du Québec, 2008, p. 499.

3. Léon Dion, Québec, 1945-2000, T. II : Les intellectuels et le temps de Duplessis, Québec, PUL, 1993, 452 p.

4. Lucia Ferretti, « La révolution tranquille », L’Action nationale, 1999, vol. LXXXIX, no 10 (décembre 1999), [en ligne] http://www.action-nationale.qc.ca

5. C’est le mot qu’ont trouvé Kenneth McRoberts et Dale Postgate pour définir le régime duplessiste dans leur ouvrage intitulé : Développement et modernisation du Québec, Montréal, Boréal, 1983, p. 79-114.

6. Voir : Gérard Dion et Louis O’Neill, Le chrétien et les élections : textes pontificaux et épiscopaux, documents historiques, textes divers sur la moralité politique, Montréal, Éditions de l’Homme, 1960, 123 p.

7. L. Ferretti, « Révolution tranquille », [en ligne] http://www.action-nationale.qc.ca

8. André Vanasse, « Le Libraire », Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec (1960-1969), Tome IV, Montréal, Fides, 1984, p. 512-513.

9. René Beaudin, « Journal d’un inquisiteur », Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec (1960-1969), Tome IV, Montréal, Fides, 1984, p. 483-485.

10. Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste, Montréal, Éditions du Jour, 1961, p. 156.

11. Desmond Morton, « Crises d’abondance », dans Craig Brown (dir.), Histoire générale du Canada, Montréal, Boréal, 1990, p. 600-605. Denis Smith, « John George Diefenbaker », DBC, [en ligne] http://www.biographi.ca/

12. Jacques Paul Couturier, Un passé composé : le Canada de 1850 à nos jours, Moncton, Éditions d’Acadie, 1996, p. 299.

13. Paul Cliche, « S. Exc. l’hon. Onésime Gagnon donne lecture du discours du trône… », L’Action catholique, 10 novembre 1960, p. 1.

14. Ibid.

15. C. Blais, G. Gallichan, F. Lemieux et J. Saint-Pierre, Québec : quatre siècles d’une capitale…, p. 458. Précisons tout de même que le discours du trône avait déjà été radiodiffusé par le passé.

16. Lionel Bertrand, Quarante ans de souvenirs politiques (suite de « Mémoires »), Sainte-Thérèse-de-Blainville, Éditions Lionel Bertrand, 1976, p. 157.

17. Du groupe, Lesage est entré seul dans la mémoire collective québécoise. Un tort que les historiens québécois s’emploient d’ailleurs à redresser depuis la tenue, en 1987, du premier colloque sur les leaders politiques du Québec contemporain, consacré à Lapalme. Jean-François Léonard (dir.), Georges-Émile Lapalme, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1988, 297 p. La publication, en 1988, du programme libéral de 1960, intitulé « Pour une politique », participe elle aussi d’une volonté de faire connaître le rôle historique de cet acteur méconnu du passé québécois. Georges-Émile Lapalme, Pour une politique, Montréal, VLB, 1988, 346 p. Jean-Charles Panneton a récemment brossé à grands traits les idées défendues par Lapalme dans un mémoire publié sous un titre évocateur : Georges-Émile Lapalme, précurseur de la Révolution tranquille, Montréal, VLB, 2000, 190 p.

18. Georges-Émile Lapalme confesse le sentiment d’impuissance qu’il a ressenti devant le gouvernement unioniste de Maurice Duplessis. Mémoires, T. II : Le vent de l’oubli, Montréal, Leméac, 1970, p. 181.

19. Voir les témoignages de ses proches dans J.-F. Léonard (dir.), Georges-Émile Lapalme, p. 13-31. Pour en juger par soi-même, on lira les T. II et III des mémoires du principal intéressé.

20. Le qualificatif est de Paul Gérin-Lajoie, « Témoignage », dans Robert Comeau (dir.) Jean Lesage et l’éveil d’une nation, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1989, p. 17.

21. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 142-143.

22. Paul Gérin-Lajoie, « Témoignage », dans R. Comeau (dir.), Georges-Émile Lapalme, p. 17.

23. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 142.

24. À eux seuls, ces ministres accaparent une bonne partie des débats qui animent l’Assemblée du 10 novembre 1960 au 10 juin 1961.

25. L’expression appartient à Georges-Émile Lapalme, qui en a fait le titre cynique du troisième tome de ses Mémoires.

26. G.-É. Lapalme, Mémoires, T. III…, p. 22-23.

27. Georges-Émile Lapalme atteste d’ailleurs de cette difficulté au sujet de la justice, qu’il a sous sa garde en qualité de procureur général, en 1960-1961. Le paradis du pouvoir, p. 62-64.

28. Ibid., p. 62. Plus tard, le 1er mai, lors d’une houleuse discussion au sujet du patronage, les deux partis s’accusent respectivement de corruption, attestant par le fait même d’une certaine continuité dans la pratique. La nuance qu’introduit dans ce débat le ministre de la Voirie, Bernard Pinard, prononcée « au milieu de protestations qui n’avaient rien de sincère », ainsi que se le rappelle Lapalme, ressemble à une bien candide confession:

L’honorable M. Pinard (Drummond): Il y a longtemps qu’il est question de patronage dans la province de Québec.
(Rires)
Je ne sais pas si les gens de l’autre côté, le chef de l’opposition en tête, admettent qu’il y a un bon et un mauvais patronage. Dans le programme libéral, il est question d’abolir le patronage. Moi, comme des milliers de gens bien pensants, j’ai cru qu’il s’agissait de faire cesser le mauvais patronage, celui qui fait payer des prix exorbitants au gouvernement, de sorte qu’au lieu de payer la peinture $9.29 le gallon, aujourd’hui, je paie $3.14.

29. M. Leclerc fait ici référence à une accusation de M. Lévesque formulée lors de la séance du 16 novembre 1960.

30. Antonio Barrette, Mémoires, Montréal, Beauchemin, 1966, p. 273-332; Pierre Godin, La fin de la grande noirceur, Montréal, Boréal compact, 1991, p. 209-234.

31. Pierre Godin, Daniel Johnson, T. I : 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, L’Homme, 1980, p. 213.

32. Le biographe de Johnson assure autant à lui que l’aplomb du futur chef de l’Union nationale « tranche tellement avec le manque d’entrain du chef parlementaire Antonio Talbot que ce dernier finit par passer au second plan », lors de la session de 1960-1961. P. Godin, La fin de la grande…, p. 247.

33. Ibid., p. 247-248.

34. G.-É. Lapalme, Le paradis du pouvoir, p. 50.

35. Henri Dutil, « Aucune mention des projets de loi préparés, à l’ordre du jour », L’Événement-Journal, 10 novembre 1960, p. 2.

36. Pierre Laporte, « Le discours du trône : début de la réalisation du programme libéral », Le Devoir, 11 novembre 1960, p. 1. Aux élections de 1961, le courriériste parlementaire se fera élire sous la bannière libérale.

37. Ibid..

38. Mais, pour donner l’exacte mesure de la santé financière de la province, il faudrait encore soustraire les 126 085 000 $ dépensés pour des fins d’immobilisation. On aurait obtenu alors des dépenses totales de 723 502 000 $.

39. Voir à ce sujet : Jean-Guy Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, Québec (Ph.D. histoire, Université Laval), 1977, p. 509-510.

40. Paul-André Linteau, René Durocher et Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain, T. I : De la Confédération à la Crise (1867-1929), Montréal, Boréal, 1989, p. 644.

41. Johanne Daigle, « Une "révolution" dans la tradition : les réformes dans le champ de la santé au cours des années 1960 et l’organisation du travail hospitalier » dans R. Comeau, Jean Lesage et l’éveil…, p. 148, voir note 2.

42. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec, T. II : 1931-1966, Montréal, Leméac, 1971, p. 384.

43. Johanne Daigle affirme que le bill 2 ainsi que toutes les lois en matière de santé du premier gouvernement Lesage, « furent adoptées en catastrophe ». Idem.

44. Lucie Dagenais, « La loi de l’assurance-hospitalisation et la loi des hôpitaux », dans R. Comeau, Jean Lesage et l’éveil…, p. 145.

45. On sent toutefois le Dr Leclerc réservé dans son discours. Comme il l’admet lui-même le 9 décembre, le député de Charlevoix retient sa critique à l’endroit du bill par crainte de se voir stigmatisé comme un opposant de l’assurance-hospitalisation. Son commentaire à cet effet témoigne éloquemment de la popularité dont jouissait le projet de loi dans l’opinion de citoyens québécois : « Certaines personnes diront: "Voyez, le docteur Leclerc est contre l’assurance-hospitalisation." Des politiciens le prétendront et des journaux le répéteront. C’est pourquoi je veux qu’on me comprenne bien: je suis pour le principe d’une aide aux hospitalisés, c’est pourquoi j’ai voté pour le projet de loi en deuxième lecture, mais je suis contre le système d’assurance-hospitalisation, tel que conçu par le gouvernement, et je voterai donc contre la loi en troisième lecture. »

46. René Lévesque, Attendez que je me rappelle…, Montréal, Québec/Amérique, 1994, p. 220.

47. Ibid., p. 219.

48. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 659.

49. Paul Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire tranquille, propos et confidences, Anjou, Centre éducatif et culturel, 1989, p. 209.

50. P. Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire…, p. 189-200.

51. Louis-Philippe Audet, Histoire de l’enseignement au Québec, T. II : 1840-1971, Montréal, Holt, Rienhart et Winston, 1971, p. 401.

52. « Le premier problème que nous aborderons dans notre œuvre de restauration, la grande œuvre qui s’impose aujourd’hui avec une intensité nouvelle chez nous comme dans tous les pays du monde, c’est l’éducation. L’éducation, je tiens à le proclamer très haut, ce sera la principale préoccupation de notre gouvernement. », P. Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire…, p. 178.

53. Ibid.

54. Pour plus de nuance à ce sujet, voir l’introduction historique de la session de 1951-1952.

55. P. Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire…, p. 203.

56. Ibid.

57. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 270.

58. Selon le souvenir qu’en a conservé Paul Gérin-Lajoie, c’est Joseph Pagé, secrétaire du département de l’Instruction publique, qui résolut le problème.

59. P. Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire…, p. 205-207.

60. Ibid., p. 193.

61. D. C. Thompson, Jean Lesage et…, p. 249.

62. Et non du ministre de l’Industrie et du Commerce, comme l’affirme D. C. Thompson, Idem.

63. John A. Dickinson et Brian Young, Brève histoire socio-économique du Québec, Sillery, Septentrion, 2003, p. 314. Notons que dans son allocution, le ministre des Transports et des Communications, Gérard Cournoyer, fait état de 1 135 000 véhicules « à la fin de l’année 1960 ». Puisque Dickinson et Young ne citent pas leur source, il est difficile d’expliquer cette différence avec certitude.

64. J.-L. Lacroix, « M. Tremblay déride la députation », La Presse, 25 novembre 1960, p. 25.

65. Paul Cliche, « Un député écoute la radio en Chambre », L’Action catholique, 17 novembre 1961, p. 2.

66. Ibid.

67. Henri Dutil, « M. Bellemare devient "vedette, malgré lui" », Le Soleil, 17 novembre 1961, p. 11.

68. La réaction des députés ministériels à la déclaration de M. Bellemare a suscité de nombreux commentaires journalistiques. Le Nouvelliste du 17 mars 1961, à la page 15, rapporte que les « ministres et députés libéraux ont salué cette déclaration en frappant bruyamment sur leur pupitre ». Pour sa part, Le Soleil du 17 mars 1961, à la page 11, écrit que « les libéraux n’en croyaient pas leurs oreilles et qu’ils acclamèrent avec frénésie le député de Champlain pendant que, du côté de l’Union nationale, la stupeur faisait froncer des sourcils. La gauche paraissait visiblement décontenancée ». Quant à La Presse du 17 mars 1961, à la page 47, un de ses reporters écrit: « Inutile de dire que ses collègues de l’opposition ont accueilli cette étonnante déclaration avec des figures longues d’une aune, pendant que les députés ministériels applaudissaient à tout rompre. »

69. Jean-Charles Bonenfant, le directeur de la Bibliothèque, a donné sa version de cette anecdote dans « La bibliothèque de l’Assemblée nationale et ses bibliothécaires », Livre, bibliothèque et culture québécoise. mélanges offerts à Edmond Desrochers, s.j., Montréal, ASTED, 1987, p. 646-647.

70. Gilles Gallichan, « La reconstitution des débats parlementaires du Québec : mémoire politique et identité nationale », Jean-Pierre Wallot, Pierre Lanthier et Hubert Watelet (textes réunis par), Constructions identitaires et pratiques sociales. Actes du colloque en hommage à Pierre Savard tenu à l’Université d’Ottawa les 4, 5, 6 octobre 2000, Presses de l’Université d’Ottawa et Centre de recherche en civilisation canadienne-française, 2002, p. 242.

71. Gilles Gallichan, « Les débats parlementaires du Québec (1792-1964) ou la mémoire des mots », Cahiers de la Société bibliographique du Canada, 1988, 27, p. 38.