Allocutions de M. Jean Charest, premier ministre ,
et de M. Nicolas Sarkozy, président de la République française

 


Le vendredi 17 octobre 2008

 

(Quinze heures sept minutes)

Le Vice-président (M. Chagnon): Chers collègues, mesdames messieurs, veuillez accueillir le président de la République française, M. Nicolas Sarkozy. Alors, accueillons le président de la République française, M. Nicolas Sarkozy.

(Applaudissements)

La Vice-Présidente (Mme Houda-Pepin): Mmes et MM. les députés, distingués invités, merci de vous asseoir. J'invite maintenant M. le premier ministre du Québec à prendre la parole. M. le premier ministre.

M. Charest: M. le président de la République; M. le lieutenant-gouverneur; Mme la première vice-présidente de l'Assemblée nationale; M. le chef de l'opposition officielle, M. Mario Dumont; Mme la chef de la deuxième opposition, Mme Pauline Marois; MM. les doyens de l'Assemblée nationale du Québec, M. François Gendron, M. Yvon Vallières; membres de l'Assemblée nationale du Québec; distingués invités. L'événement qui nous réunit aujourd'hui est historique: le président de la République française prend la parole devant les élus du peuple québécois. Pour l'occasion, nous accueillons, sur le parquet de cette Assemblée, trois de mes prédécesseurs qui ont assumé la conduite de notre nation. Nous honorent, aujourd'hui, de leur présence le premier ministre Bernard Landry, le premier ministre Lucien Bouchard et le premier ministre Pierre Marc Johnson.
Je salue aussi l'actuel secrétaire général du gouvernement et trois de ses prédécesseurs: M. Gérard Bibeau, M. André Dicaire, M. Louis Bernard et M. Roch Bolduc. Ces premiers grands serviteurs de l'État témoignent de la permanence, de la stabilité et de la pérennité de nos institutions.
La visite du président de la République française s'inscrit dans les célébrations du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec par l'explorateur Samuel de Champlain. Je salue donc le maire de Québec, M. Régis Labeaume et un de ses prédécesseurs, M. Gilles Lamontagne. Et j'ai aussi à ce moment une pensée toute particulière pour un ami absent, absent de notre Assemblée, notre collègue ministre et député de Kamouraska-Témiscouata, M. Claude Béchard.
M. le président de la République, votre visite est forte en symboles. Tout comme ce lieu où nous nous trouvons, ce Parlement porte le double héritage de la nation québécoise. Derrière ces murs inspirés du Second Empire français se tiennent, dans la langue de Molière, des débats vigoureux selon les règles du parlementarisme britannique. L'architecte artiste qui a conçu les plans de ce parlement, Eugène-Étienne Taché, a inscrit dans la pierre de cet édifice la devise Je me souviens, faisant ainsi allusion aux deux héritages, français et britannique, qui constituent le Québec.
Dans quelques minutes, nous serons dans la salle du Conseil législatif, que nous appelons, nous, le salon rouge. Je vous invite et je vous inviterais à remarquer l'immense toile au fond de cette salle. Elle est l'oeuvre du peintre Charles Huot et s'intitule Le Conseil souverain. Elle nous ramène à l'époque du régime français. En 1663, Louis XIV avait institué le Conseil souverain de la Nouvelle-France pour assumer les pouvoirs législatifs, judiciaires et administratifs.
Ici, nous sommes dans la salle de notre Assemblée nationale, le salon bleu. L'immense toile derrière moi est aussi une oeuvre de Charles Huot. Elle s'intitule Le débat sur les langues. Elle fait référence à l'un des premiers débats ayant eu lieu dans ce qu'on appelait alors la Chambre d'assemblée du Bas-Canada.
Le 21 janvier 1793, lors de cette séance, il y a donc 215 ans, il fut proposé que les discussions auraient lieu en français autant qu'en anglais, sans préséance pour l'anglais, qui était à cette époque la langue du pouvoir autoritaire. Ce n'est pas d'hier, M. le Président, que l'on se bat ici pour que le français ait droit de cité. Et justement sur cette question de la langue, je dois vous prévenir, M. le Président: aujourd'hui et en ces lieux, c'est vous qui avez un accent.
Mesdames messieurs, le Québec puise en France une part essentielle de son identité. Les aléas, les retours de l'histoire, même un silence de deux siècles n'ont jamais rompu notre lien. Notre mémoire reste ancrée en Poitou-Charentes, en Normandie, en Île-de-France. Elle reste ancrée à La Rochelle, Saint-Malo, Honfleur, Bordeaux et Brouage. Notre histoire est liée. Elle le fut dans un passé lointain, comme dans un passé récent.
Rappelons-nous que, trois siècles après que des fils de France eurent posé le pied au Cap Diamant, des fils du Québec faisaient à deux reprises le chemin à rebours aux côtés des alliés pour libérer la France. Nous sommes unis par le temps, par le coeur et par le sang.
Nous avons fait notre chemin de part et d'autre de l'Atlantique, et ce sont, comme vous le dites, M. le président, deux peuples frères qui se sont retrouvés pour établir, en 1964, une relation diplomatique directe, privilégiée et unique dans le monde. Ce que le général de Gaulle appelait le rameau de France en Amérique est devenu cet arbre qui a poussé à côté de l'arbre français. Cette relation rassemble, en France comme au Québec, tous les partis politiques confondus. Elle rassemble nos nations, elle rassemble nos familles, elle rassemble nos citoyens.
Aux premiers échanges sur les plans de la jeunesse et de l'éducation ont succédé les visites alternées des premiers ministres. Le Québec et la France s'accompagnent maintenant sur tous les plans.
Il allait de soi que la France soit au coeur des célébrations du 400e anniversaire de la ville de Québec. Et je tiens à ce moment à remercier deux grands amis du Québec et anciens premiers ministres de France: M. Jean-Pierre Raffarin, président du comité français du 400e anniversaire de Québec, et M. Alain Juppé, maire de Bordeaux, pour leur appui au rayonnement des fêtes.
C'est la culture qui nourrit avec le plus de bonheur notre relation. Il existe une signature québécoise, mélange d'intelligence, d'audace et de créativité que la France a su accueillir. Et la France à son tour nous enrichit de sa littérature, de son cinéma, de ses avant-gardes comme elle nous a bercés de sa chanson. Nos cultures aujourd'hui se fondent et se mêlent. De Victor Hugo à Félix Leclerc, nous nourrissons à travers nos accents la langue de chez nous.
Nos échanges mobilisent aujourd'hui nos gouvernements, nos entreprises, nos maisons d'enseignement, nos régions et nos citoyens. Cette amitié entre la France et le Québec est le lieu de tous les possibles. Elle ne cesse d'évoluer, d'accumuler les précédents.
En 2004, aux côtés de mon ami le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, nous avons porté, pour la première fois, la Coopération France-Québec hors de nos territoires nationaux, lors d'une mission conjointe au Mexique. En 2006, c'est grâce au leadership de la Francophonie du Canada, du Québec et surtout de la France, que l'UNESCO a adopté une convention protégeant la diversité des expressions culturelles.
Et aujourd'hui le Québec continue de grandir, c'est avec la France qu'il se donnera un nouvel espace. Les descendants de Champlain, qu'ils soient d'Europe ou des Amériques, ont décidé, à leur tour, 400 ans après, de se donner un nouvel espace. Ce nouvel espace prendra la forme d'une entente transatlantique entre l'Europe et le Canada, qui sera négociée grâce au leadership du Québec. Et cette entente doit aller le plus loin possible, plus loin que jamais auparavant, dans la coopération entre deux continents.
Aujourd'hui, la France et le Québec donneront naissance à ce nouvel espace en signant une entente sur la mobilité de nos citoyens. Cette entente nous procure une nouvelle liberté, la liberté d'être reconnus, de travailler, de créer et de pouvoir construire ensemble dans un pays ami. Nous inventons, nous innovons et nous le faisons en français.
Aujourd'hui, la France et le Québec donnent l'exemple. Ici, l'Ancien et le Nouveau Monde, la France et le Québec, empruntent le même chemin. C'est dans cet esprit de collaboration et d'engagement que nous serons ensemble pour le XIIe Sommet de la Francophonie. Et de nouveaux défis se présentent à nous. La Francophonie internationale est un des rares forums Nord-Sud. Elle offre une voie de coopération inédite pour s'attaquer à un des grands enjeux de notre siècle, celui de la lutte contre les changements climatiques. Ce sommet devra aussi engager nos nations dans la promotion de notre langue commune qui, trop souvent, trop facilement, cède le pas devant la langue anglaise.
Cette langue, c'est le sang qui coule dans nos veines. Cette pensée, c'est celle des lumières. Ces mots, ce sont les premiers mots qui ont donné vie aux droits de l'homme. Cette langue est le fondement de notre civilisation. La relation France-Québec plonge ses racines dans le sol de l'histoire. Cette coopération est aujourd'hui un arbre géant dont les fruits sont pour nous une nouvelle source de liberté.
Mesdames messieurs, la présidentielle française a révélé, l'an dernier, une France engagée dans une oeuvre de modernisation et de réforme. Elle a révélé un gouvernement d'ouverture duquel émergent de nouveaux visages, expression de la diversité française. Elle a révélé un homme d'action, un réformateur persévérant et courageux, un homme d'État dont je salue le leadership.
M. le président, c'est un peuple grand et fier qui vous accueille aujourd'hui, dans sa demeure et dans sa langue. Collègues parlementaires, distingués invités, le président de la République française, M. Nicolas Sarkozy.

(Applaudissements)

M. Sarkozy: Mesdames et messieurs... Mesdames et messieurs, merci. Merci beaucoup. Mesdames et messieurs, j'ai bien conscience que ces applaudissements sont pour la France, et c'est en cela que je les accueille avec beaucoup d'honneur.
M. le premier ministre, MM. les anciens premiers ministres, Mme la première vice-présidente, Mme et M. les chefs de l'opposition, Mmes et MM. les députés, comme l'a demandé votre premier ministre, c'est donc sans accent que je m'exprimerai devant vous.
De cette tribune où s'exprime pour la première fois un chef de l'État de mon pays, je veux d'abord adresser à tous les Québécois le salut fraternel du peuple français. Je dis «fraternel» parce que l'histoire a fait de nous, Français et Québécois, des frères. Parce que vous tenez, vous, Québécois, une place privilégiée dans le coeur des Français, parce que quatre siècles d'une histoire, souvent tumultueuse, n'ont fait que renforcer ce lien unique qui existe entre nous et parce que c'est dans cette profonde affection réciproque qu'au fond chacun est le plus fidèle à lui-même.
Nous savons, Québécois et Français, que l'identité d'une nation, comme celle d'une personne, se fondent sur la mémoire. Je veux dire ici d'ailleurs, au Québec, comme je l'ai dit en France, que le mot «identité» n'est pas un gros mot, car, s'il n'y avait pas d'identité, il n'y aurait pas de diversité. Et à celles et ceux qui, à travers le monde, plaident pour davantage de diversité, je veux dire qu'ils n'ont rien à craindre de l'identité, car la diversité, c'est le respect des identités.
Et la belle devise du Québec, Je me souviens, comme elle serait utile aussi dans mon pays. Et nous devons effectivement nous souvenir que la Nouvelle-France, fondée il y a 400 ans, a été la première implantation permanente française hors d'Europe à un moment où les Français se consacraient, sous le grand règne de Henri IV, à la reconstruction d'un pays ravagé par les guerres de religion. Nous devons nous souvenir de ces pionniers qui sont venus chercher ici une vie meilleure, de ces héros dont la statue orne la façade de votre Assemblée, à commencer bien sûr par Champlain, le génie, le génie fondateur.
Grâce à leur audace, grâce aux relations d'amitié qu'ils ont nouées avec les nations amérindiennes, la Nouvelle-France a recouvert la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Nous devons nous souvenir de ce qu'a dû être l'arrachement du lien avec leur mère-patrie vécu par les Français du Canada, mais aussi de ce combat farouche pour maintenir une langue, pour maintenir une culture, pour obtenir des institutions démocratiques et pour être respectés.
Nous devons nous souvenir du débarquement de Dieppe, de ces jeunes hommes, oui, du Québec, du Canada et d'autres pays qui sont venus chez nous pour donner leur vie pour la liberté, au cours de deux guerres mondiales, et qui reposent toujours en sol français. Je suis venu vous dire que le peuple de France n'oubliera jamais leur sacrifice.
Nous devons nous souvenir du parcours exemplaire accompli par le Québec au cours des 50 dernières années, de la rapidité stupéfiante avec laquelle les Québécois ont su adapter leur société, moderniser votre économie, bâtir une identité nationale fondée sur une langue commune et un projet commun. Vous n'imaginez pas que ce que vous avez fait en 50 ans en France, a fait comme impression de stupéfaction de la rapidité des résultats que vous avez obtenus.
Chers amis québécois, vous rayonnez, aujourd'hui, dans le monde entier par vos succès économiques et pas simplement par vos créations culturelles et au fond vous avez gardé la même audace que démontraient vos ancêtres dans la découverte d'un nouveau continent. Vous incarnez, par vos entreprises, vos technologies, vos universités, vos laboratoires, vos artistes, une modernité humanisée, une modernité respectueuse de vos racines comme de l'environnement, et cette modernité, vous l'incarnez et la conjuguez en français.
Alors, le 400e anniversaire de Québec a été un succès éclatant. Il a suscité une mobilisation exceptionnelle des Français ici comme en France, et je veux remercier à mon tour tous ceux qui ont participé à cette mobilisation, au premier rang desquels Jean-Pierre Raffarin, président du Comité français pour les célébrations du 400e anniversaire. Et chacun comprendra que je tienne également à saluer Alain Juppé dont la fidélité au Québec est ancienne, qui a vécu et enseigné ici et qui, si j'ai bien compris, revient à Québec pour la troisième fois. Cette année, me voilà enfoncé, mais je n'ai pas dit mon dernier mot sur l'année prochaine.

Au fond, je vous demande, amis Québécois, de voir que, derrière l'enthousiasme exprimé par mes compatriotes, il y a l'expression d'un amour profond pour le Québec et d'un sentiment d'admiration. À vous, représentants d'une nation qui est le coeur de l'Amérique française, mais aussi à tous les francophones de ce continent, qui ont dû lutter pour ne pas perdre leur identité, je veux vous exprimer, au nom du peuple de France, notre admiration, admiration d'avoir su préserver l'identité qui est la vôtre, admiration pour cette capacité à poursuivre vos rêves avec l'audace des pionniers dont vous avez gardé l'esprit.
Ce que la France sait au fond d'elle-même, c'est qu'au sein du grand peuple canadien il y a la nation québécoise avec laquelle elle entretient une relation d'affection comme il en existe entre les membres d'une même famille. Et, si j'avais à résumer mon sentiment le plus profond, qui est celui de beaucoup de Français, je dirais que les Canadiens sont nos amis, et les Québécois, notre famille. Et les peuples français et québécois sont comme deux frères, séparés un temps par le destin mais réunis aujourd'hui par un dessein commun, celui de développer leur vision originale du monde, en français, dans un monde où la vraie richesse est la diversité, un monde divers, une vision originale du monde, et de surcroît sans sectarisme, sans repliement sur soi et à l'image du Québec d'aujourd'hui, un Québec qui, sûr de son identité, n'a pas peur de s'ouvrir aux autres. Car le message qui est le vôtre, il est grand, il est utile parce qu'il conjugue respect de l'histoire et amour de l'avenir, identité et modernité, il conjugue défense farouche de son identité, de sa langue et sa culture, mais refus du repliement sur soi. Le peuple québécois n'est pas sectaire.
Je pense que ce qu'il y a de plus original dans votre héritage - permettez cette remarque très personnelle - c'est cette capacité à être sûr de soi suffisamment pour être ouvert aux autres. Quelle leçon dans un monde où trop souvent l'identité est vécue comme un repliement sur soi, où trop souvent l'amour de ce que l'on est est vécu comme détestation des autres! Ce n'est pas le message du peuple québécois.
Mais je voudrais dire également que notre relation n'a rien à voir avec la nostalgie. Bon, peut-être c'est ma conception de la rupture, mais j'aime les anniversaires, j'aime les commémorations. Je les respecte bien sûr, et c'est mon devoir de chef de l'État. Mais être fidèle aux anniversaires et aux commémorations, c'est regarder l'avenir, pas simplement le passé. Et ce que nous avons à faire ensemble, c'est l'avenir.
Nous devons, au-delà des contacts officiels, impliquer les entreprises, les universités, les acteurs de la vie sociale, les collectivités locales. Nous devons entraîner d'autres partenaires loin de toute ingérence dans les choix faits par l'autre. C'est une relation mature, mature, entre partenaires égaux qui ont décidé de faire un chemin ensemble. Nous sommes des partenaires égaux. J'ai bien aimé l'image du rameau, mais je sais que le rameau est devenu un arbre. Et cette fidélité qu'il y a entre nous, elle est sur un pied d'égalité, et nous n'avons pas à exclure qui que ce soit. Notre relation est cohérente avec la place que la France occupe au sein de l'Union européenne. Vous ne nous demandez pas de choisir Québec ou Union européenne, et notre relation est cohérente avec l'amitié qui lie la France et le Canada. Et c'est parce que cette relation est fraternelle, familiale, légitime, sans ambiguïté entre Français et Québécois que son approfondissement s'impose. Il faut renforcer notre coopération économique. C'est un sujet de préoccupation du premier ministre. Il a raison. Les investissements croisés, les partenariats d'affaires sont la clé de voûte. La France est aujourd'hui le deuxième investisseur étranger au Québec, et les entreprises et investisseurs du Québec sont très présents en France. Il faut aller beaucoup plus loin, car c'est sur la base de ces relations économiques que nous inscrirons durablement nos relations fraternelles et c'est sur cette base-là que nous serons à la hauteur de ceux qui nous ont précédés.
Il faut renforcer notre coopération dans le domaine des hautes technologies. Et je suis très heureux de la rencontre des pôles français et québécois de compétitivité en 2010. Que nos chercheurs travaillent ensemble, que nos chercheurs inventent ensemble, que nos chercheurs déposent ensemble des brevets en français, et, à ce moment-là, nous serons nous-mêmes à la hauteur du passé qui a été le nôtre.
Renforçons notre coopération en matière d'environnement. Et, comme le monde a besoin que tout le Canada soit engagé dans la préservation des équilibres de notre planète, eh bien, que le Québec montre l'exemple et défende cette idée que la planète est aujourd'hui en danger.
Renforçons notre coopération en matière de santé. J'attache une importance particulière à la collaboration engagée entre organismes de recherche québécois et français pour la lutte contre ce fléau qui est la maladie d'Alzheimer.
Renforçons notre coopération culturelle. Ces milliers d'enseignants français venus au Québec à partir des années soixante, ces milliers d'étudiants français actuellement au Québec, ils témoignent de quoi? De la qualité exceptionnelle de vos universités. Ce sont ces liens humains qui font la force de la relation entre la France et le Québec. Et l'Office franco-québécois pour la jeunesse, qui fête ses 40 ans cette année, accomplit un travail remarquable en ce sens.
Jamais les Français vivant au Québec n'ont été si nombreux. Eh bien, pour mes compatriotes vivant au Québec comme pour les Québécois installés en France, la question de l'accès aux professions revêt une importance absolument cruciale. Et ce fut votre première préoccupation, la première fois que nous nous sommes vus. Et nous avons décidé de négocier une entente visant à faciliter la reconnaissance des qualifications professionnelles entre la France et le Québec. Cette négociation, mesdames et messieurs, a été menée en un temps record. Elle a abouti à un texte que je signerai dans quelques instants avec le premier ministre Jean Charest. Il sera immédiatement mis en oeuvre par des textes signés en même temps par plusieurs organisations professionnelles. C'est une étape historique. À quoi sert-il de dire qu'on s'aime si le diplôme qu'on a dans un endroit où on s'aime amène suffisamment d'amour mais pas assez de droits?
Mesdames et messieurs, nous devons fortifier ce pont entre les deux rives de l'Atlantique que Champlain et les fondateurs de la Nouvelle-France ont établi. Oui, cher Jean, nous devons construire une communauté transatlantique moderne animée par un axe francophone. Nous travaillons à rapprocher les ensembles dont nous faisons partie. La France travaille, en tant que président de l'union, à faire comprendre à l'ensemble de nos partenaires que nous avons intérêt à cette communauté transatlantique entre l'Europe et le Canada. La France est votre ambassadeur, et le Québec doit être notre ambassadeur pour faire comprendre à tout le Canada que c'est l'intérêt d'avoir un pont, une communauté transatlantique.
Nous voulons rapprocher les francophones d'Amérique. C'est l'objet du Centre de la francophonie des Amériques voulu par le Québec et dont l'aménagement intérieur a été offert par la France. Et puis je veux dire également ce qu'à mes yeux représente la francophonie. La francophonie, ce n'est pas seulement une langue pour communiquer parce qu'une langue, c'est plus qu'un langage, c'est une communauté de valeurs. La francophonie, c'est une façon de penser. La francophonie, ce doit être une vision du monde. La francophonie, ce doit être pour nous, en partage, des valeurs intellectuelles et, j'ose le mot, des valeurs morales. La francophonie, ce doit être pour nous tous une certaine idée de l'humanisme, de l'universalisme, de la rationalité. La francophonie, c'est la solidarité entre le Nord et le Sud. La francophonie, c'est l'aspiration à des valeurs d'éthique et d'équité qui doivent être au coeur de la refondation du système financier international que la France veut promouvoir avec tous ses partenaires européens.

Oui, mesdames et messieurs, le monde va mal, nous devons refonder un capitalisme plus respectueux de l'homme. Et quel meilleur endroit choisir pour appeler à cette refondation que cette Assemblée, au Québec, vous, dont l'histoire témoigne de l'attachement aux valeurs de l'humanisme, de la diversité, de l'ouverture, de la démocratie et de la tolérance, un monde plus respectueux de la planète, plus respectueux des générations futures. Oui, je vous appelle à en finir avec un capitalisme financier obsédé par la recherche effrénée du profit à court terme, un capitalisme assis sur la spéculation et sur la rente. Il faut réintroduire, dans l'économie, une éthique, des principes de justice, une responsabilité morale et sociale. Il faut refonder un capitalisme sous peine de voir le système le plus efficace que l'on ait inventé être contesté et vaciller sur ses bases.
Et, si la francophonie est bien ce qu'elle doit être, c'est-à-dire l'aspiration à une politique de civilisation à l'échelle mondiale, alors, dans les circonstances actuelles, la francophonie a un rôle absolument irremplaçable à jouer. Et je veux dire ma conviction que la plus grande erreur que ferait le monde, face à la crise que nous connaissons, serait de ne voir, dans cette crise financière, qu'une parenthèse et croire qu'une fois les marchés calmés et les banques sauvées tout pourra recommencer comme avant. Eh bien, cela, la France ne l'acceptera pas, parce que ce serait parfaitement irresponsable. Que le Québec donne sa vision du monde nouveau qui va émerger des bouleversements en cours, vous qui êtes au carrefour, vous qui avez pris ce qu'il y a de mieux aux États-Unis... et ce qu'il y a de plus intéressant en Europe...

Des voix: Ha, ha, ha!

M. Sarkozy: ...et pas simplement pour ce qui concerne la finance ou l'économie, mais aussi pour ce qui concerne, dans ce monde nouveau, la politique et la société. Ce monde nouveau ou bien nous arriverons à le réguler, à l'organiser, à le moraliser, et alors, de cette crise, sortira un progrès pour l'humanité, ou bien nous n'y parviendrons pas, et le chacun-pour-soi, les égoïstes, les fanatismes, la logique d'affrontement prévaudra, et alors ce monde sera peut-être pire que celui que nous avons connu.
Mmes et MM. les parlementaires, Mmes et MM. les femmes et les hommes politiques, la question qui se pose: Saurons-nous être à la hauteur des défis que nous propose le monde nouveau qui s'annonce? Ou bien nous parviendrons à nous doter des institutions nécessaires pour gérer le monde global dans lequel nous vivons et partager le pouvoir entre les anciennes puissances industrielles et les grands pays émergents ou bien le désordre du monde ira en augmentant, et personne ne contrôlera plus rien. Nous sommes en 2008, au XXIe siècle. Eh bien, au XXIe siècle, on ne peut pas continuer avec les institutions et les principes du siècle précédent. La francophonie, c'est, à l'âge de la mondialisation, la diversité culturelle opposée à l'uniformisation, opposée à l'aplatissement du monde. C'est pourquoi la francophonie restera une priorité de la diplomatie française comme elle l'est pour le Québec.
Et permettez-moi de vous dire que, dans toute ma vie politique, j'ai suffisamment été un ami des États-Unis d'Amérique, cette grande nation. Il ne s'agit pas de désigner un responsable, il s'agit simplement que, demain, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. Nous devons donc tirer toutes les conséquences avec nos amis américains, mais ils doivent comprendre aussi qu'ils ont des partenaires, qu'ils ne sont pas seuls dans le monde, et qu'ensemble nous devons regarder l'avenir, que chacun y ait sa place parce que nous avons besoin de tout le monde pour garantir la paix et la prospérité au XXIe siècle.
Alors, la France a besoin du Québec, la France a besoin du Québec qui avec courage porte haut les valeurs de la francophonie. La France a besoin du Québec qui témoigne que l'on peut allier le respect de la tradition et l'esprit de la conquête. La France a besoin du Québec qui n'a pas peur de l'avenir, qui n'a pas peur du changement, qui n'a pas peur du changement, qui n'a pas peur de l'ouverture, qui n'a pas peur de la modernité. La France a besoin du Québec qui est pour toute la Francophonie une force d'entraînement, une force de proposition, je dirais même un exemple. La France a besoin du Québec dont les entreprises participent à ce combat linguistique, quand nombre d'entreprises françaises choisissent l'anglais comme langue de travail.
Alors, sans doute, le Québec a aussi besoin de la France, de la France dont dépend l'avenir de la Francophonie, de la France qui est décidée à prendre ses responsabilités en Europe et sur la scène du monde, sans arrogance.
Mais nous disons à l'Europe et au reste du monde: Regardez-nous, Français, nous sommes en train de changer. On nous disait conservateurs, nous démontrons le contraire. On nous disait frileux face à l'avenir, nous démontrons le contraire. Mais la France veut participer à ce débat, veut porter les convictions européennes qu'il y a une autre façon d'organiser le monde. Et cette France-là, elle va aller plus loin dans l'amitié, dans la confiance avec le Canada et dans la fraternité avec le Québec.
Entre la vieille nation qui puise dans sa grandeur passée la force de son renouveau, je veux dire la France, et le jeune peuple Québécois qui a gardé l'esprit entreprenant des pionniers, notre alliance ne peut être que féconde. À une condition, c'est qu'on la tourne vers l'avenir, cette alliance, et pas vers le passé, cette alliance.
Et c'est vrai...

(Applaudissements)

M. Sarkozy: C'est vrai que, quand les Français tournent leur yeux vers le Québec, quand ils visitent cette terre magnifique, quand ils écoutent vos poètes, vos artistes, quand ils entendent la musique de sa langue, les Français éprouvent un sentiment de familiarité, comme si ces formes, ces mots, ces sons, ces paysages, les vôtres, s'adressaient à une part mystérieuse de nous-mêmes, dont nous avions peut-être jusqu'à présent ignoré même l'existence. C'est le miracle, le miracle du Québec, d'être à la fois pour tous les Français si proche et si différent.
Je suis souvent venu ici. j'aime cette terre immense où toutes les aventures humaines paraissent possibles et où tant d'humanité s'exprime au milieu de tant d'énergie. J'aime votre art de vivre, votre simplicité, votre franchise qui se traduit si bien dans votre presse. Bon, ce n'était pas dans le discours, mais j'ai lu... J'ai lu: Dans le fond, il va être aligné avec le Canada, est-ce qu'il sera capable d'aimer le Québec? Ah! quelle question.
J'aime votre hospitalité. J'aime votre gentillesse. J'aime votre amour de la vie, vous qui n'avez survécu en tant que peuple qu'en comptant sur votre courage et votre intelligence. J'aime cette terre au fond où les artistes parlent en français de beauté et de la chose la plus importante au monde, de l'amour. J'aime cette terre qui fait aimer le français à tous les peuples du monde.
Alors, aujourd'hui, Français et Québécois, nous regardons dans la même direction, et je vous propose un défi, de préparer les 400 prochaines années du fait français en Amérique. Ce n'est pas sûr, Jean, qu'on sera là, encore que... mais j'aimerais que vous compreniez que, pour moi, parler ici, devant vous, c'était quelque chose de très particulier, c'était un très grand honneur, c'était une très grande émotion. Vous êtes le visage du peuple québécois qu'aiment tant les Français. Alors, vive l'amitié entre le Canada et la France, et vive la fraternité entre le peuple français et le peuple québécois.

(Applaudissements)

La Vice-Présidente (Mme Houda-Pepin): M. le Président de la République française, j'ai le privilège, au nom de tous mes collègues députés, de vous accueillir à l'Assemblée nationale du Québec, une institution plus que bicentenaire, en cette année de célébration du 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec.
Votre présence dans ce temple de la démocratie est un événement marquant dans nos annales parlementaires. En effet, c'est la première fois qu'un président de la République française fait son entrée dans cette auguste assemblée, que nous appelons le salon bleu, et y prenne la parole devant ses élus.
Votre visite est d'autant plus importante qu'elle vient consolider au plus haut niveau les liens d'amitié et de coopération entre la France et le Québec. Ces liens de coopération s'étendent également à nos relations interparlementaires, qui n'ont cessé d'évoluer depuis un quart de siècle.
M. le Président de la République française, mes collègues députés se joignent à moi pour vous remercier pour cette visite mémorable.
Je vous invite maintenant à signer le livre d'or de l'Assemblée nationale et à recevoir la médaille de la présidence de l'Assemblée nationale. M. le Président.

 

(Applaudissements)

La Vice-Présidente (Mme Houda-Pepin): Alors, M. le président de la République française, j'ai l'honneur de vous présenter la médaille de la présidence de l'Assemblée nationale du Québec.

M. Sarkozy: Merci.

(Applaudissements)

La Vice-Présidente (Mme Houda-Pepin): Alors, Mmes, MM. les députés, distingués invités, ceci met fin à cette cérémonie protocolaire.
Je vous invite maintenant à vous diriger au salon rouge pour la suite des événements. Merci beaucoup.

(Fin à 15 h 59)