(Quinze
heures vingt et une minutes)
Le
Président (M. Bachand) : À l'ordre, s'il
vous plaît! Bon après-midi à tout le monde. Ayant constaté le quorum, je déclare à la séance de la Commission
des institutions ouverte. Je vous souhaite encore une fois la bienvenue.
La commission est
réunie afin de procéder aux consultations particulières et auditions publiques
sur le projet de loi n° 26, Loi modifiant la Loi sur les tribunaux
judiciaires afin notamment de donner suite à l'Entente entre le juge en chef de
la Cour du Québec et le ministre de la Justice.
Avant de débuter, Mme
la secrétaire, y a-t-il des remplacements?
La Secrétaire :
Oui, M. le Président. M. Zanetti
(Jean-Lesage) est remplacé par M. Cliche-Rivard (Saint-Henri—Sainte-Anne).
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
Alors, cet après-midi, nous allons débuter par les remarques préliminaires. On
va d'abord débuter avec le Pr Patrick Taillon et après nous aurons le
représentant de Droits collectifs Québec.
Remarques préliminaires
Cela
dit, nous allons cependant commencer par les remarques préliminaires. Alors, M.
le ministre de la Justice, je vous invite à faire vos remarques préliminaires
pour une période de six minutes. M. le ministre, s'il vous plaît.
M. Simon Jolin-Barrette
M.
Jolin-Barrette : Oui. Merci, M. le Président. Très heureux de vous
retrouver pour les consultations du projet de loi n° 26, Loi modifiant la
Loi sur les tribunaux judiciaires afin notamment de donner suite à l'Entente
entre la juge en chef de la Cour du Québec et le ministre de la Justice.
Un peu d'histoire, M.
le Président. Vous vous souviendrez que la juge en chef m'a informé, au mois de
décembre 2021, qu'elle changeait unilatéralement les assignations des
juges. Donc, en Chambre criminelle et pénale, M. le Président, les juges de la
Cour du Québec, donc, siégeaient 139 jours par année depuis la création de
la Cour du Québec, puis il faut remonter...
antérieurement à ça, c'était le ratio de jours siégés versus le jour... le
nombre de jours en délibéré, qui remonte à la Cour des sessions de la
paix.
Donc, il y a eu
fusion de la Cour du Québec au début des années 90, mais création de la
Cour du Québec, donc la Cour des sessions de
la paix, le tribunal de la jeunesse ainsi que la Chambre civile, à l'époque,
qui s'appelait... M. le Président, vous me le rappellerez tout à
l'heure, mais bref, les trois chambres qui ont fusionné avec la Cour du Québec
pour créer la Cour du Québec. Et donc les juges de la Cour du Québec siégeaient
139 jours, et, d'une façon unilatérale,
on a enlevé 35 jours de banc, donc, pour se retrouver à 104 jours,
donc, dans un ratio d'une journée siégée et une journée de délibéré, du
jour au lendemain, comme ça, et que ça rentrait exécutoire à la rentrée
judiciaire de septembre 2022, faisant fi de toutes les conséquences sur
les justiciables, sur les victimes, sur les accusés, et disant au gouvernement
du Québec, à l'État québécois : Bien, écoutez, j'ai pris une décision sans
prendre en considération les impacts de cette décision-là sur les justiciables
québécois, sur le fonctionnement du système de justice, et donc je vous demande 41 juges supplémentaires
uniquement pour combler le fait que les juges de la Cour du Québec en Chambre
criminelle et pénale vont moins siéger.
À partir de ce
moment-là, le gouvernement du Québec a dit : Bien, écoutez, on vous
demande de surseoir à votre décision le temps qu'on puisse analyser la demande
et le temps également qu'on puisse s'organiser. On comprend qu'il y a des
besoins de ressources dans le système de justice, et j'en suis, et j'en rajoute
depuis que je suis ministre de la Justice, mais on doit faire les choses dans
l'ordre.
Manifestement, il n'y
a pas eu d'écho du côté de la Cour du Québec, de la direction de la Cour du
Québec, puis on a maintenu la ligne dure. On a même fait un renvoi à la Cour
d'appel pour demander à la cour : Quelle est votre opinion? Est-ce qu'on peut changer unilatéralement un ratio sans
avoir de considération de l'impact sur les justiciables québécois et
sans mesures d'efficacité? Finalement, M. le Président, on a eu recours à un
facilitateur, donc le juge Jacques Chamberland de la Cour d'appel, qui a été
sous-ministre de la Justice, et il nous a grandement aidés dans ce... dans cette conversation, si je puis dire. Et
on est arrivés à une entente avec la juge en chef de la Cour du Québec,
et donc dans laquelle le gouvernement du Québec va rajouter 14 juges à la
Chambre criminelle et pénale, qui fait l'objet du projet de loi pour modifier
la Loi sur les tribunaux judiciaires, mais, par contre, les juges vont
augmenter le ratio de nombre de jours siégés à 121 jours. Donc, on arrive
à peu près à la moitié.
Mais
par contre, élément intéressant que nous avons négocié, c'est le fait qu'il y
ait des cibles de performance et d'efficacité du système de justice, et
c'est la première fois, ça, M. le Président, qu'il y a des cibles de
performance. Donc, le nombre de dossiers fermés dans un
ratio de 1,1, ça veut dire que les juges s'engagent à fermer plus de dossiers qu'il y a de dossiers ouverts par année,
ce qui va amener une diminution du... de l'inventaire du nombre de dossiers, ce
qui va faire en sorte également de raccourcir les délais. Parce que, si vous
fermez à chaque année plus de dossiers que vous en ouvrez, bien, ça va
faire en sorte de réduire, donc on va travailler sur les délais. Une cible de
près de 88 % de dossiers entendus entre 18 et 30 mois, ce qui sont
les paramètres de l'arrêt Jordan, et ça, ça vise à faire en sorte... parce
qu'il y a des dossiers qui sont reportés par la défense, donc c'est pour ça que
ce n'est pas 100 % des dossiers, et un
délai médian également qui va être raccourci. Donc, on passe de 303 ou
306 jours à 212 jours pour les délais médians.
Alors, c'est une
bonne entente, ça a fait l'objet d'un compromis. Puis moi, ma responsabilité
comme ministre de la Justice, quand je prends des décisions, je pense à
l'intérêt collectif, je pense à l'intégrité et à la confiance du public dans le
système de justice. Donc, c'est toujours important de... lorsqu'on est
ministre, de réfléchir aux impacts des
décisions sur les victimes, sur les justiciables, sur les accusés. Alors, c'est
la position que l'État québécois a prise, et on arrive avec un projet de loi
auquel, j'espère, mes collègues vont souscrire, parce qu'on vise à faire en
sorte de pouvoir ouvrir la Loi sur les tribunaux judiciaires pour
rajouter 14 juges.
Autre élément dans le
projet de loi qui fait le bonheur de mes collègues également, le fait qu'en
matière d'intégrité de la gestion des fonds du Conseil de la magistrature, on
est dans une situation où les fonds du Conseil de la magistrature sont des
crédits permanents au lieu d'être des crédits votés comme tous les organismes
de l'État québécois. Alors, on propose que les sommes deviennent des crédits
votés.
Vous vous souviendrez
de la journée des crédits budgétaires. La députée de Vaudreuil a soulevé,
à juste titre, un dépassement de coûts inexpliqué et inhabituel de près de
30 % du budget du Conseil de la magistrature. Donc, la députée de
Vaudreuil nous a alertés sur ce point-là, et je pense, à juste titre, que les
parlementaires, qui sont les gens élus par
la population, ont un devoir de contrôle des sommes qui sont conférées au
Conseil de la magistrature. Écoutez, dans l'État québécois, tout est
assujetti à des règles, et je pense que ça doit l'être ainsi pour assurer la
confiance du public par rapport à la gestion des fonds publics.
Alors, je vous
remercie, M. le Président.
Le Président (M. Bachand) : Merci beaucoup, M. le ministre. Alors, M. le député d'Acadie, pour
3 min 36 s, s'il vous plaît. M. le député.
M. André Albert Morin
M. Morin : Merci,
M. le Président. M. le ministre, chers collègues, donc, je serai très bref avec
mes paroles introductives parce qu'on n'a pas beaucoup de temps. Donc, projet
de loi n° 26, écoutez, un projet de loi qui met en vigueur, en partie,
l'Entente entre la juge en chef de la Cour du Québec et le ministre de la
Justice, document sans précédent... moi, dans ma carrière de plaideur et
d'avocat... et puis, en passant, moi, d'abord, j'ai plaidé devant la Cour des
sessions de la paix. Ça ne me rajeunit pas, mais, bon, on va miser sur
l'expérience. Donc, sans précédent, entente entre le ministre et la juge
en chef. Il y avait un litige, il a fallu un médiateur. Finalement, on arrive à
quelque chose puis on se dit, 14 nouveaux
postes... eh oui, il y a des ratios, c'est une excellente chose. Et on se
dit : Bien, écoutez, ça ne sera pas compliqué, un article... un
projet de loi, deux articles, ça va bien aller. Alors, on commence avec l'article 1, qui est vraiment identique à
l'entente, c'est parfait. Mais, après ça, j'imagine que le ministre a mis
«notamment» dans son projet de loi, puis que ça veut dire quelque chose,
parce qu'il y a deux autres articles qui, eux, sont peut-être un peu plus
problématiques.
On n'est pas contre
la reddition de comptes, M. le Président. Évidemment, c'est des fonds publics,
sauf que, dans l'État, il y a aussi un concept fondamental dans toutes nos
sociétés démocratiques, qui s'appelle l'indépendance de la magistrature, et ça,
il faut le préserver. Donc, nouveau mode de financement, le conseil obtient ses
fonds à même le fonds consolidé. Maintenant, on veut que tous les crédits
soient votés annuellement. Puis on se rend compte que, s'il y a eu un dépassement de coûts... parce que le conseil a quand
même répondu à certaines demandes de M. le ministre, bien, c'est parce
que le conseil s'est adressé aux tribunaux. C'est un droit de s'adresser à la
cour pour contester des lois adoptées par le gouvernement, puis ils estimaient
qu'elles devaient être contestées.
Alors, ce n'est pas
comme si on était dans une situation de dépassement de coûts parce que tout le
monde ne savait pas ce qu'ils faisaient, là. Il faut quand même... puis on a eu
une lettre du conseil qui était très, très claire à cet effet-là. Donc, je
pense qu'il faut remettre ça dans le contexte, il faut remettre ça dans cette
perspective et il faut absolument entendre des experts, pour nous assurer
qu'avec ce projet de loi on ne va pas franchir la ligne, et qu'on ne touchera
pas, et qu'on n'ira pas empiéter sur l'indépendance institutionnelle du Conseil
de la magistrature.
• (15 h 30) •
Projet de loi
d'autant plus étonnant, parce que, quand on parle de reddition de comptes... et
on en est, et on est pour ça, c'est clair. On vient d'adopter le projet de loi
n° 8, où on a permis à la Vérificatrice générale de venir regarder,évaluer
les comptes du Conseil de la magistrature. Donc, est-ce que le projet de loi
n° 8, qui est à peine sec, qui vient
d'entrer en vigueur, n'est pas bon? Est-ce que les parlementaires ont fait un
travail qui n'est pas valable? On peut se poser la question. Là, le
ministre veut aller plus loin, et il faut être capables d'identifier, à l'aide
d'experts, clairement, pourquoi on veut aller plus loin. Ça m'apparaît tout à
fait important puisque, dans une société, dans un État de droit, dans un État où on fait, évidemment, la promotion de la
primauté du droit, la magistrature et son conseil doivent être
indépendants, et évidemment, c'est fondamental, donc, d'où l'importance
d'entendre des experts sur cette question. Je vous remercie.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne
pour 1 min 12 s. M. le député, s'il vous plaît.
M. Guillaume
Cliche-Rivard
M. Cliche-Rivard : Merci, M. le
Président. D'abord, bien heureux de l'entente, l'entente qui va appuyer un
rehaussement du nombre de juges et un meilleur accès à la justice. Alors, je
souligne aussi l'importance des cibles de performance. Donc, sur l'entente et
sur le premier article, j'en félicite le ministre.
Par contre, enjeu important, inquiétudes énormes
relatives à l'indépendance de la magistrature. Quand même, plusieurs drapeaux
rouges qui ont été soulignés dans les médias, par différents experts, dans les
dernières semaines. Je vais avoir très
hâte... En fait, j'ai très hâte d'entendre les groupes pour voir ce que les
experts en pensent, mais d'emblée, comme mon collègue, je suis très inquiet
relativement au principe d'indépendance judiciaire. Alors, j'ai d'énormes questions, on va en avoir beaucoup et on
s'attend à ce qu'on puisse être éclairés sur le fond de ces questions.
Merci.
Le
Président (M. Bachand) :
Merci, M. le député. Mme la
députée de Vaudreuil, pour, encore une fois, 1 min 12 s. Mme
la députée.
Mme Marie-Claude
Nichols
Mme Nichols : C'est mieux que
12 secondes, M. le Président. Bonjour. Je partage... Étant donné le court laps de temps, là, je vais être très directe, là,
je partage la préoccupation de mes collègues. Oui, ça a été soulevé à l'étude des crédits, le dépassement de coûts. Évidemment,
ça a été justifié, on l'a reçu par... on a reçu, là, les comptes, la
ventilation, en fait, par lettre.
Moi, je
vous... je le soumets, je soumets ma position d'emblée, je me demande si ce
n'est pas tout simplement prématuré de légiférer de la sorte puisqu'on a
récemment adopté le projet de loi n° 8 qui va justement
venir... qui prévoit des... qui donne
au ministre, en fait, qui donne au ministre le... Et le ministre doit soumettre
ses prévisions budgétaires, en fait, la...
Je
recommence. Le Conseil de la magistrature doit soumettre ses prévisions
budgétaires au ministre de la Justice, puis les livres vont être
vérifiés par la Vérificatrice générale. Alors, je me disais, c'est peut-être
juste prématuré de l'inclure comme ça dans un projet de loi, à moins qu'il y
ait autre chose qui viendra le justifier.
Auditions
Le
Président (M. Bachand) :
Merci beaucoup. Alors donc, nous
allons débuter nos auditions, et on débute avec le Pr Patrick Taillon,
qui est professeur à la Faculté de droit de l'Université Laval, mais qui n'est
pas à l'Université Laval. Je ne dis pas où
est-ce qu'il est, mais il n'est pas à l'Université Laval. Alors, Pr Taillon,
merci beaucoup d'être avec nous, c'est un grand privilège. Merci beaucoup.
Alors, comme vous savez, vous avez 10 minutes de remarques, et
puis, après ça, nous aurons un échange avec les membres de la commission.
Alors, Pr Taillon, la parole est à vous.
M. Patrick Taillon
M. Taillon (Patrick) : Bonjour. D'abord,
merci, M. le Président, pour cette invitation. Je suis désolé auprès des
membres du comité, là, je n'ai pas pu produire un mémoire, l'invitation est
arrivée un peu rapidement. Mais j'ai l'espoir que ce ne soit pas très grave,
parce que, de toute manière, je suis ici davantage dans l'optique de répondre
aux questions des membres de la commission, pas nécessairement pour convaincre
ou recommander l'adoption ou le rejet, là, du projet de loi, surtout de...
surtout sur la question, là, sur laquelle je vais cibler mon intervention, sur
la question, là, du vote des crédits budgétaires.
Je vais quand même, en guise d'introduction,
jouer franc jeu et vous dire ce que je pense de cette question du vote des
crédits, mais, avant de le faire, je veux d'abord insister sur deux remarques
préliminaires qui, pour moi, sont fondamentales et qui me semblent être, bon,
peut-être un peu théoriques, puis, au risque d'être un peu professoral, je
trouve ça important de poser ces deux remarques préliminaires parce que je pense
que ça permet de clarifier les termes du débat.
Donc,
premier... première observation, je pense qu'il faut partir du principe
suivant, c'est que l'administration de la justice relève de la
compétence du législateur québécois. Donc, à cet égard, le législateur
québécois, ça, c'est le principe, dispose d'une capacité de légiférer et il
doit légiférer pour créer des tribunaux. Il pourrait les réformer, les
organiser à sa guise, mais, à l'inverse de ce qu'il peut faire avec les
municipalités, par exemple, lorsqu'il est question de l'administration de la
justice, le principe et sa compétence connaît néanmoins deux types de limites
importantes, deux exceptions au principe de... qui veut que le législateur peut
tout faire en cette matière.
Donc, le premier type d'exception, qui n'est pas
en cause ici pour la discussion d'aujourd'hui, c'est que le législateur
québécois ne pourrait pas, dans l'administration de la justice, empiéter outre
mesure sur ce qui relève un peu du carré de sable des juges de nomination fédérale.
Ce n'est pas notre problème aujourd'hui, mais ça fait partie des limites qui
s'appliquent à l'action législative du législateur québécois. La deuxième
limite, et elle, elle est plus importante pour la discussion d'aujourd'hui,
c'est que le législateur québécois peut tout faire, créer, réformer des tribunaux, mais, lorsqu'il le fait, il ne doit pas porter
atteinte aux aspects... aux garanties minimales, essentielles, impératives,
garanties par la Constitution, donc, au-dessus de la volonté du législateur, de
l'indépendance judiciaire. Certains intervenants craignent qu'il y ait une
telle mise en cause de l'indépendance judiciaire dans le projet de loi qui est
devant nous aujourd'hui. Ce n'est pas mon cas, mais, avant d'expliquer pourquoi
ce n'est pas mon cas, je dois faire cette deuxième observation préliminaire qui
est très importante à mes yeux.
Il faut absolument, lorsqu'il est question
d'indépendance judiciaire... mais c'est le cas aussi pour d'autres fondements
de l'État. J'entends par «fondements de l'État» des droits, des principes, des
idéaux, des valeurs qui sont inscrits dans notre Constitution. ça peut être la
démocratie, le fédéralisme, l'indépendance judiciaire, les droits fondamentaux.
Lorsqu'il est question de ces fondements de l'État, il faut savoir distinguer
ce qui, d'un côté, est obligatoire, s'impose au Parlement, ce que la
Constitution oblige... ce en quoi la Constitution oblige le législateur ou ce
que la Constitution interdit, en quelque sorte, au législateur. Ça, c'est ce
que j'appellerai, aux fins de la discussion d'aujourd'hui, l'indépendance
judiciaire en droit positif.
Donc, c'est à un niveau de lecture qu'il ne faut
pas confondre avec une autre conception des choses où, là, on peut discuter de
ce qui est souhaitable, ce qui est opportun pour concrétiser un idéal qui peut
être l'indépendance judiciaire, la démocratie, le fédéralisme et ce que
j'appellerai ici l'indépendance judiciaire comme un idéal qui inspire le
comportement des acteurs, des institutions. Et donc il ne faut pas mélanger ce
que veut dire l'indépendance judiciaire, en droit positif canadien, ce que ça
contient comme obligations, comme interdictions, qui sont non négociables et
qui s'imposent au législateur québécois, et la discussion qu'on peut avoir sur
les différentes manières de concrétiser l'idéal d'indépendance judiciaire.
C'est deux types de discussion qu'il ne faut pas confondre.
Pour prendre une analogie toute simple,
quelqu'un pourrait dire qu'avoir un lieutenant-gouverneur non élu ou avoir un
sénat non élu, c'est antidémocratique. Bien, sur le terrain de l'idéal
démocratique, l'affirmation est juste, mais
sur le terrain de ce qui était obligatoire démocratiquement au Canada, bien,
c'est faux. La Constitution canadienne, elle a des exigences en ce qui concerne la démocratie, mais ça ne lui
pose pas de problème que le lieutenant-gouverneur ou les sénateurs
soient non élus. C'est un peu la même chose en matière d'indépendance
judiciaire. Il y a une espèce de minimum non négociable qui s'impose au
législateur, puis après il est quand même important que le législateur, le
gouvernement ait une réflexion sur : Au delà de ce minimum, quelle est la
meilleure façon de concrétiser l'idéal puis de le concilier avec d'autres
idéaux, aussi, qui doit animer les institutions?
Donc, ça, c'était mes deux remarques
préliminaires qui m'amènent à prendre position sur le projet de loi qui est
devant nous.
Le projet de loi qui est devant nous ne porte
pas atteinte à l'indépendance judiciaire telle qu'on l'entend en droit positif,
parce qu'en droit positif, cette indépendance-là, elle a été définie par la
jurisprudence comme une protection un peu à géométrie variable qui va
s'impliquer... qui va s'appliquer avec beaucoup d'intensité lorsqu'il est
question, par exemple, de l'inamovibilité des juges. Tu sais, on ne veut pas
que le politique puisse destituer un juge. Donc, tout ce qui est déontologie
chez les juges, la manière dont ils vont devoir se créer un système
déontologique à l'interne, bien là, les garanties s'imposent avec beaucoup de
vigueur. À l'inverse, par exemple, un autre exemple parmi d'autres, sur la nomination des juges, bien, encore récemment, en
janvier, la Cour fédérale a rendu une décision dans l'affaire Democracy
Watch, où elle a dit : Non, vous ne pouvez pas mobiliser l'indépendance
judiciaire pour contester le processus de nomination des juges à Ottawa, et on
a rejeté la plainte qui avait été formulée par ce groupe de la société civile. Donc, selon le domaine où on
est, la nomination versus la destitution d'un juge, bien, l'indépendance
judiciaire, en droit positif, ne produit pas la même intensité sur le plan des
effets.
• (15 h 40) •
Sur le plan
de la sécurité financière, le salaire des juges, leur rémunération, bien, la
jurisprudence a fait l'objet d'une très, très longue saga puis elle a un
peu coupé... elle a placé le curseur à un certain endroit. La rémunération des
juges relève des institutions gouvernementales. Les gouvernements ont le
pouvoir de fixer cette rémunération, mais
ils ne peuvent pas le faire n'importe comment. Ils peuvent le faire seulement
après avoir entendu le point de vue des juges, qui s'expriment à travers
une commission. Et le gouvernement, s'il ne suit pas les recommandations
formulées par ses commissions, bien, il doit justifier son refus de manière
rationnelle et de bonne foi. Donc, on voit ici que le principe d'indépendance
judiciaire produit des effets, mais il s'accommode quand même du fait qu'à la
fin c'est les institutions politiques qui fixent la rémunération.
Même sur la question de la destitution des
juges, s'il y a un domaine où l'indépendance judiciaire produit énormément
d'effets, c'est bien la destitution, mais le système s'accommode du fait que,
pour destituer un juge de nomination fédérale, ça prend un vote des deux
chambres du Parlement fédéral, donc une intervention politique directe. Mais
l'indépendance judiciaire est protégée parce qu'en amont de ce vote des
assemblées il y a un processus déontologique interne, par le Conseil de la
magistrature, qui fait en sorte que l'action du politique qui arrive à la fin
n'est pas une ingérence puis une atteinte.
Donc, c'est
ça un peu, ce que je veux essayer d'illustrer ici, c'est que le principe
produit des effets à géométrie variable. Il n'est jamais absolu, puis
c'est plus dans la manière dont on organise les choses que ça va prendre forme.
Personnellement, non pas sur le terrain du droit
positif, mais sur le terrain de l'idéal de l'indépendance judiciaire, c'est un
principe qui nous tient tous à coeur, mais ce que je constate, c'est qu'on n'a
pas toujours les mêmes conceptions de la manière de l'atteindre. Par exemple,
moi, ça me chatouille personnellement, sur le plan de l'idéal de la séparation
des pouvoirs, de voir qu'à chaque discours du Trône, à Ottawa, les juges de la
Cour suprême sont là et fréquentent les élus dans la même salle. Je ne suis pas
très confortable avec le fait qu'à chaque rentrée judiciaire le ministre de la
Justice du Québec est en présence d'un paquet de juges. Mais ça fait partie de
nos moeurs et, sur le plan de l'idéal de
l'indépendance, ça peut chatouiller Patrick Taillon, mais ça ne change rien au
fait qu'en droit positif
ce contact direct entre les juges et le politique n'est pas sanctionné, en
droit positif. Donc, sur le terrain du droit positif, on a comme des garanties
minimales, puis après on peut avoir une discussion sur les meilleures... la
meilleure façon d'en donner plus, d'indépendance judiciaire.
Le Président (M.
Bachand) : Merci, Pr Taillon, merci
infiniment. Alors, M. le ministre, pour 16 min 30 s en période
d'échange. M. le ministre, s'il vous plaît.
M. Jolin-Barrette : Oui. Bonjour, Pr
Taillon, merci d'être parmi nous aujourd'hui. Écoutez, j'écoutais votre propos
avec intérêt. Donc, je comprends que l'indépendance judiciaire a des limites.
Et, au cours des derniers mois, on a beaucoup entendu cet argument-là, on
dirait que tout est à l'indépendance judiciaire. Donc, vous me confirmez qu'il
y a une limite à l'indépendance judiciaire?
M. Taillon
(Patrick) : Bien, en droit positif, oui. Comme idéal, on peut
toujours bonifier tout cela. Mais il y a même des limites intrinsèques
parce que, par définition, il y a des points de contact entre les institutions
politiques et le judiciaire. D'ailleurs, une des choses qui moi,
personnellement, me plaît dans le projet de loi qui est devant nous, c'est le
fait qu'en ce moment, s'il y a des échanges, des discussions qui doivent avoir
lieu sur les finances du Conseil de la magistrature, bien, ça va se passer
entre le sous-ministre à la Justice ou le ministre de la Justice et les
autorités judiciaires compétentes. Donc, on va avoir un point de contact qui va
être, avec égards, plus opaque, parce qu'à l'exécutif,
c'est efficace, mais l'exécutif... c'est efficace, mais c'est un peu plus
secret, son activité, alors qu'à l'inverse, avec le projet de loi, on
déplace ce débat devant les parlementaires dans une dynamique plus
transparente, plus transpartisane.
Mais après,
ça se discute. D'autres peuvent trouver que non, on préfère que les choses se
règlent dans le secret et la confidentialité des rapports exécutif et
judiciaire, d'autres vont dire : Non, on souhaite que ce soit élargi à
quelque chose qui est plus large, plus transparent, devant le Parlement.
M. Jolin-Barrette : Et dans le fond,
le Parlement, c'est lui qui tire sa source de la population. Puis en fait,
rappelez-moi, là, en matière... je pense que c'est un des fondements de notre
démocratie, que le Parlement est souverain,
notamment, pour voter les sommes qui doivent être allouées à l'exécutif, aux
différentes branches de l'État, notamment au pouvoir judiciaire, au
pouvoir exécutif également. Donc, la source même d'un élément démocratique,
c'est le fait que les impôts et les sommes qui sont prélevées sur les citoyens
doivent l'être par les élus du peuple.
M. Taillon (Patrick) : Oui, ça,
c'est le propre du droit constitutionnel, c'est de mettre plusieurs idéaux, d'essayer de les transposer dans un même truc.
Donc, évidemment, l'indépendance judiciaire, c'est une réalité qui doit être
conciliée avec d'autres, et celle qui veut que les parlementaires, les élus du
peuple, aient le contrôle des crédits budgétaires,
c'est au fondement, là, du système parlementaire britannique, de ses origines
quand même assez lointaines, et c'est une constante. Après, les
parlementaires ont le droit de créer des exceptions à cette règle. Ils en
créent pour certaines entités, à commencer par l'Assemblée nationale elle-même.
Mais c'est ça qui est intéressant, c'est de voir que, sur la question des
crédits pour les organismes, disons, judiciaires, bien là, on a toutes sortes
de points de repère sur le plan des comparaisons.
Et il y a la situation du Conseil de la
magistrature, qui est des crédits qui ne sont pas votés, automatiques, mais il
y a d'autres organismes au Québec et ailleurs au Canada qui sont sur le régime
qui est proposé par le projet de loi n° 26. Comme ça n'a jamais été
contesté devant les tribunaux, on ne peut pas dire avec certitude que, parce
que ça existe, c'est constitutionnel. Mais il faut, à tout le moins, le
présumer. Il faut présumer que, si, dans d'autres provinces, au fédéral, et
pour d'autres organismes au Québec, le régime proposé par le projet de loi
n° 26 rencontre les exigences minimales de l'indépendance judiciaire,
bien, fort probablement que ça le rencontrerait aussi pour le Conseil de la
magistrature puisque son équivalent fédéral ou son équivalent dans d'autres
provinces est à peu près soumis au régime proposé par le projet de loi
n° 26.
M. Jolin-Barrette : Et donc, ce
qu'on propose dans le projet de loi n° 26, ce n'est pas inusité, si j'en
tiens vos propos, si, au fédéral, ce sont
des crédits votés et si, dans d'autres États fédérés du Canada également, dans
certaines circonstances, c'est des crédits votés.
Écoutez, je
suis présentement dans la salle Papineau... dans la salle La Fontaine, pardon, et... Papineau, Papineau, excusez-moi, dans la salle Papineau, puis j'ai un tableau devant moi qui
dit : «Les origines du parlementarisme, 1376. Le principe de contrôle
budgétaire par les Communes est consacré sous le régime d'Édouard III,
épisode connu sous le nom de Bon Parlement.» C'est quand même parlant qu'on
discute aujourd'hui de contrôle, également que ce soit... qu'on veuille confier
aux élus de l'Assemblée nationale, qui sont élus par le peuple québécois, un
mécanisme pour faire en sorte que, justement... que les fonds publics soient
votés par les élus du peuple québécois.
Écoutez, je
voulais vous demander... Le Conseil de la magistrature a distribué un mémoire à
tous les parlementaires, puis il a été rendu public également, et un des
arguments pour dire : Écoutez, il ne faudrait pas que les parlementaires
votent les crédits du Conseil de la magistrature, c'est le fait que ça a
toujours été puisé sur le fonds consolidé puis il faut que ça demeure ainsi.
Qu'est-ce que vous pensez de ça?
M. Taillon (Patrick) : Bien, il faut
prendre le temps de se mettre dans la peau du Conseil de la magistrature. Pour
eux, c'est sûr que c'est plus commode de ne pas avoir à présenter des
prévisions ou ne pas avoir à présenter des demandes de
crédits supplémentaires, s'il y a des imprévus. Alors, je les comprends de
considérer que, pour eux, la situation actuelle présente des avantages, sur le
plan de la commodité administrative, qui sont avantageux.
Mais après, quand ils
prétendent dans leur mémoire que c'est une atteinte à l'état actuel du droit
positif, bien, moi, je demande à savoir quelle décision dit cela, parce qu'en
l'état actuel de l'indépendance judiciaire, non pas comme un idéal absolu que
l'on peut vouloir mobiliser pour faire mieux, mais tout simplement comme
exigence requise par le droit positif, je ne vois pas du tout l'embryon d'une
telle limite. Puis après c'est une question de choix. Le législateur québécois est
libre de décider s'il préfère garder le régime actuel avec ses avantages et ses
inconvénients ou s'il préfère aller vers un autre régime qui a d'autres
avantages et d'autres inconvénients.
• (15 h 50) •
M.
Jolin-Barrette : Parce qu'on comprend que le régime actuel, le fait
d'être branché directement sur le fonds consolidé, c'est qu'il n'y a aucune
mesure de contrôle. Dans le fond, je vous donne un comparatif, Pr Taillon. Les
parlementaires ou les ministres, ils ont un budget qui est déterminé, et ça
doit être soumis aux parlementaires pour être autorisé à dépenser le budget, à
l'exception, je vous donne l'exemple, au ministère de la Justice, on a des
crédits permanents, mais... qui est le programme d'indemnisation des victimes
d'actes criminels, et ça, c'est un droit. Dès que vous vous qualifiez, le
citoyen a droit à l'indemnisation. Donc, ce sont des crédits permanents.
Là, dans la situation
du Conseil de la magistrature, contrairement à d'autres organismes
disciplinaires... Je vous donne un exemple. Le Conseil de la justice
administrative, ce sont des crédits votés, il n'y a pas d'enjeu à ce niveau-là.
La Cour du Québec, la Cour supérieure, la Cour d'appel, les crédits des
tribunaux judiciaires au Québec, dans le portefeuille Justice, ce sont des
crédits votés, mais les tribunaux ne sont pas moins indépendants parce que ce
sont des crédits votés. Qu'est-ce que vous pensez de ça?
M. Taillon
(Patrick) : Bien, c'est ce que je disais tantôt, quand je disais que
le régime qui est dans le projet de loi n° 26, il existe déjà pour
d'autres organismes, organes du pouvoir judiciaire. Et après il faut aussi...
C'est sûr que, si on se met à paranoïer ou à
inventer que le Parlement va se comporter de façon... de mauvaise foi puis va
refuser les crédits, bien là, oui, effectivement, il y a un problème
pour l'indépendance. Mais il faut, au contraire, je pense, présumer que, si le
projet de loi n° 26 est adopté, c'est plus un mécanisme de vote des
crédits qui va se produire et donc de transparence, de discussions,
éventuellement, mais non pas un mécanisme qui va nous plonger dans une dynamique où les parlementaires vont rejeter
systématiquement les demandes de crédits. La preuve, depuis des années,
voire des décennies, ça fonctionne très bien, les parlementaires votent les
crédits pour les autres organismes avec la bonne foi, la déférence que commande
l'idéal d'indépendance judiciaire. Donc, je trouve que l'exemple des autres organismes qui font partie du pouvoir judiciaire
québécois, et ailleurs dans le Canada... vont nous permettre d'illustrer
que ça peut fonctionner, si c'est ce que le législateur québécois veut faire et
élargir comme régime.
M.
Jolin-Barrette : OK. Une des critiques du Conseil de la magistrature,
dans leur mémoire, c'est que le fait de soumettre aux crédits votés le conseil
aurait pour effet que le conseil devra se demander s'il aura assez d'argent ou
non pour enquêter ou non sur les juges et que les membres devront
potentiellement se demander s'ils devraient ou non accorder plus ou moins de
temps sur des examens de plaintes. Qu'est-ce que vous pensez de cet
argument-là?
M. Taillon (Patrick) : Bien, je suis plus
sensible à l'argument de tout à l'heure sur le petit fardeau administratif
que ça leur impose de plus. L'argument qui consiste à prétendre : non,
c'est trop imprévisible, on n'est pas capables, nous, de faire des prévisions, ça ne me semble pas très réaliste comme
argument, dans la mesure où les autres organismes, qu'ils soient
judiciaires ou non, se soumettent à un exercice de prévision. Puis un exercice
de prévision, bien, ça s'ajuste, quand il y a matière à ajustement, surtout sur
des enjeux de contestation, ou de nombre de dossiers à traiter, ou de frais
judiciaires à engager. C'est des dossiers qui ne se règlent pas toujours en
12 mois, et donc on les voit naître, on les voit se poursuivre, à moins
que... En tout cas, je veux dire, dans la mesure où on engage des frais qui
sont réguliers, prévisibles, raisonnables, généralement, entre la prévision et
la réalité, l'écart est gérable, parce que les autres y arrivent. Après, c'est
le choix du législateur québécois de décider si cet effort de prévision là...
Puis le plus que ça apporte en transparence, aussi en démocratie... parce que
c'est plus démocratique que ça se passe au Parlement
qu'au bureau du sous-ministre. Ça, c'est... Est-ce que c'est le choix qu'on
veut faire ou on aime mieux garder ça comme avant?
M.
Jolin-Barrette : ...intéressant. C'est plus démocratique et plus
transparent que ce soit l'ensemble des parlementaires qui soient saisis de
cette demande-là, plutôt que le Conseil de la magistrature, lui, prélève ces
sommes directement, sans soumettre cela au contrôle des parlementaires ou à
l'approbation des parlementaires. Parce
qu'ultimement c'est ça qu'on veut. Il n'est pas question de bloquer les sommes
pour le Conseil de la magistrature, mais je pense que c'est un exercice
de transparence.
Je voulais vous
demander également, Pr Taillon... Un des éléments qui étaient invoqués dans le
mémoire du Conseil de la magistrature est une décision qui a été invoquée, une
décision du 7 mars 2000, de la Cour d'appel du Québec, Conseil de la
magistrature contre Commission d'accès à l'information. Alors, le Conseil de la
magistrature nous dit que selon la décision de la Cour d'appel, le conseil doit
puiser ces sommes à même le fonds consolidé pour lui permettre d'assumer sa
mission.
Bien,
écoutez, moi, j'ai lu la décision de la Cour d'appel, ce n'est pas tout à fait
ce que ça dit, mais je voudrais vous entendre sur la décision de la Cour
d'appel.
M. Taillon
(Patrick) : Bien, je trouve que c'est une décision qui permet vraiment
de bien poser la distinction que je voulais faire en remarques préliminaires,
entre ce que le droit positif impose puis un idéal qu'on peut vouloir enrichir.
Et ce qu'elle dit, la décision... d'abord, on ne se pose pas la question de
savoir s'il faut voter ou non des crédits.
Ce qu'elle dit, c'est : Je dois qualifier cet organisme, jusqu'à quel
point il est rattaché à l'État québécois, quelle distance il a, et donc,
pour le qualifier, je lis sa loi constitutive et je puise, dans la loi
constitutive, des indices. Et la Cour
d'appel voit dans le fait qu'à l'époque et encore aujourd'hui les crédits sont
automatiques, une preuve de l'intention du législateur de vouloir... de faire
de cet organisme un organisme qui bénéficie, évidemment, des plus hautes...
Mais ce n'est
pas le seul indice qui existe, et jamais la Cour d'appel n'a dit : Cet
indice doit exister aujourd'hui et pour toujours. Elle fait juste
constater que c'est une réalité de la loi et elle se fonde sur cette réalité
pour dire : Ça témoigne d'une
intention. Ça veut dire que, si la Cour d'appel avait à rendre la même décision
sur le même problème, au lendemain de l'adoption du projet de loi n° 26,
bien, dans l'arsenal des arguments qu'elle aurait à puiser pour soutenir
son point de vue, qui est : il s'agit d'un organisme indépendant, bien,
elle devrait puiser dans d'autres indices
qui figurent dans la loi pour faire la démonstration qui est, de toute façon,
une évidence, qui est : effectivement, c'est un organisme
indépendant.
M. Jolin-Barrette : Une question
pour vous, Pr Taillon : Est-ce que les Parlements successifs, les
nouvelles législatures, sont liés, pieds et poings liés, en tout temps, pour
1 000 ans, par rapport à l'intention du législateur antérieur? Est-ce
que ça empêche le législateur actuel d'amener des modifications dans les lois
qui sont conformes à son pouvoir d'administration de la justice, à son pouvoir
de légiférer? Est-ce que c'est possible de modifier des lois antérieures pour
changer l'état du droit?
M. Taillon (Patrick) : C'est même
ça, le concept de souveraineté du Parlement. C'est que le Parlement de demain
est libre de défaire ce que le Parlement d'hier a décidé. Cela dit, comme je
l'ai dit en introduction, dans le cas du Québec, sa compétence sur
l'administration de la justice, elle est entière, sous réserve de deux types de
limites importantes, une qui concerne les juges de nomination fédérale, et ce
n'est pas vraiment notre sujet aujourd'hui, et l'autre limite qui s'impose,
c'est l'indépendance judiciaire au sens du droit positif.
Mais par
rapport... après, ce minimum de droit positif, la manière de concrétiser les
rapports interinstitutionnels, ça, on peut les améliorer, les modifier
dans un sens qui n'est pas à sens unique, parce qu'il y a des préoccupations
d'indépendance judiciaire, des préoccupations de transparence financière. Il y
a toutes sortes de pondérations à faire, puis ça, ça relève du choix du
législateur.
M. Jolin-Barrette : Et je comprends
que, dans notre système démocratique, les institutions ont parfois des discussions entre elles. Lorsqu'un tribunal rend
une décision, il peut arriver que le législateur réponde à cette décision-là en
modifiant une loi. C'est de la façon que ça fonctionne ici, dans notre
démocratie.
M. Taillon (Patrick) : C'est de la
façon que ça fonctionne dans notre démocratie et, je dirais, c'est même encore
plus fréquent dans les juridictions de common law, où on va laisser beaucoup de
place... C'est paradoxal, mais la tradition juridique de common law est une
tradition où on fait énormément confiance aux juges pour élaborer des solutions créatives et jurisprudentielles,
tout en préservant énormément la souveraineté des Parlements d'y répliquer.
Bien, après, le Canada est héritier de tout ça et l'a aménagé, ça, il l'a fait
évoluer d'une certaine manière. Mais le principe de notre tradition
juridique, c'est beaucoup ce dialogue et cette discussion entre la
jurisprudence et la loi.
M. Jolin-Barrette : OK. Donc, en
résumé, ce que nous faisons dans le cadre du projet de loi n° 26, selon vous, est acceptable car il permet également de
préserver l'indépendance judiciaire, parce que l'indépendance judiciaire
n'est pas un concept qui est figé, qui est rigide et qui est blanc ou noir.
C'est ce que je comprends bien?
Le Président (M.
Bachand) : Rapidement, Pr Taillon, s'il
vous plaît.
M. Taillon (Patrick) : Oui. En deux
phrases, pour résumer, ma position, c'est que le projet de loi ne porte pas atteinte à l'indépendance judiciaire au sens
minimal qu'exige le droit positif. Quant à l'idéal, là, il y a une discussion
qui est possible. Moi, je pense que ce qu'on gagne en transparence puis en
démocratisation avec le Parlement... Si j'étais le Conseil de la magistrature,
j'aimerais mieux que ces affaires-là, là, les comptes à rendre, des
explications, des prévisions à fournir,
j'aimerais mieux les fournir devant le Parlement, devant un contexte
transpartisan, que devant juste
l'exécutif de façon opaque. D'autres pourraient avoir un autre point de vue,
pourraient avoir peur que le Parlement, c'est le lieu de la
partisanerie, puis ça va virer en cirque. Ce n'est pas mon point de vue.
Le Président (M.
Bachand) : Merci beaucoup...
M. Taillon
(Patrick) : Mais personnellement, je pense qu'il y a un gain,
que ce soit devant les parlementaires, mais ça, c'est un point de vue plus
d'opportunité.
Le Président (M.
Bachand) : Merci beaucoup. M. le député...
M. Jolin-Barrette : Merci, Pr
Taillon.
Le
Président (M. Bachand) : M. le député
d'Acadie, pour 9 min 54 s, s'il vous plaît.
• (16 heures) •
M. Morin : Merci, M. le Président.
Bonjour, Pr Taillon. Merci. Merci d'être là. J'ai une question pour vous. Parce qu'évidemment, dans le projet de loi, on
parle maintenant de crédits qui seraient votés, n'est-ce pas, par l'Assemblée
nationale, évidemment, présentés par le ministre de la Justice. On s'est rendu
compte, parce qu'on a eu la réponse en avril
2023, que le dépassement des coûts du Conseil de la magistrature vient, entre
autres, de contestations judiciaires parce que le conseil s'est adressé
aux tribunaux. Êtes-vous d'accord avec moi pour dire que c'est quand même un
droit de pouvoir s'adresser à la cour, dans notre société démocratique?
M. Taillon
(Patrick) : Absolument. Et c'est intéressant, là-dessus, parce
que, par exemple, la Cour du Québec aussi, elle s'est adressée aux
tribunaux et elle est pourtant soumise à l'autre régime. Puis c'est intéressant
de voir que la conférence des juges, qui est
une association entre eux, dont le budget n'est pas nécessairement, là, associé
aux fonds publics de l'État, eux aussi ont esté en justice. Donc, on
voit qu'il n'y a pas nécessairement un lien d'automatisme, là, entre le régime budgétaire auquel on est
soumis puis la capacité d'ester en justice. Puis c'est fascinant de voir comment,
dans les dernières années, il y a eu une
multiplication des contestations, et c'est très, très légitime de la part des
juges de défendre leurs intérêts et leurs intérêts constitutionnels
devant les tribunaux.
M. Morin : Absolument. On en
convient...
M. Taillon (Patrick) : Jadis, il y
avait une autre école de pensée. Jadis, on se disait : Bien, il faut faire
preuve, peut-être, plus de retenue
puis laisser les justiciables amener ces questions-là avec le temps. Là, il y a
peut-être une approche plus
proactive, un peu plus d'activisme. C'est les temps qui changent, et les
litiges se multiplient, et ça fait partie de la nouvelle réalité des
rapports entre les institutions politiques et les institutions judiciaires.
M. Morin : Et, si vous me
permettez, donc là, on a un dépassement de coûts et on explique le dépassement de coûts. C'est une lettre qui a été envoyée au
sous-ministre de la Justice. Donc, ça, c'est en avril 2023, et, peu de temps
après, on a un projet de loi qui veut désormais que les crédits soient votés
annuellement par l'Assemblée nationale.
Qu'arriverait-il pour l'indépendance de la
magistrature, si l'Assemblée nationale disait : Non, non, écoutez, à
l'avenir, on va réduire votre budget, parce qu'au fond vous prenez cet
argent-là, là, puis dans notre État de droit, vous contestez les lois du
Parlement, puis ça, bien, nous, là, le gouvernement, on n'aime pas ça? Il n'y a
pas là pour vous un danger pour la société en général? Parce qu'écoutez, la
trame temporelle pourrait suggérer ça.
M. Taillon (Patrick) : Bien,
c'est important. C'est un peu comme la rémunération, il y a le «qui décide». Est-ce que l'organe qui décide a le droit de
décider? Sur la rémunération, le salaire des juges, à la Cour suprême, il y a
eu une saga immense. Ça a duré des années, et elle nous a dit clairement qui
décide. C'est le politique, c'est le gouvernement, mais il ne peut pas
décider n'importe comment. Il faut d'abord qu'il ait entendu, écouté, puis il
faut qu'il soit capable de se défendre, il faut qu'il soit de bonne foi.
Moi, ma thèse, c'est qu'effectivement, s'il y
avait un exercice malveillant du vote des crédits, je pense que, là,
l'indépendance judiciaire pourrait, comme elle l'a fait sur les salaires,
connaître évidemment un développement qui serait parfaitement logique. C'est
pour ça que moi, l'hypothèse selon laquelle le Parlement ne voterait pas les
crédits qui sont demandés, c'est une hypothèse qui me semble farfelue au regard
de tous les autres organismes qui sont soumis à ce régime-là. Pour moi,
l'enjeu, c'est : Est-ce qu'on veut que ça soit automatique, puis, quand il
y a un problème, ça se règle au niveau ministériel et sous-ministériel, ou on
veut que les parlementaires aient l'info puis que ça se passe au Parlement?
L'hypothèse que le Parlement est de mauvaise foi puis il ne vote pas les
crédits, c'est une hypothèse qui, à mon avis, est peu réaliste et qui serait
immédiatement sanctionnée. Ça ne durerait pas. Ça ne pourrait pas tenir la
route très longtemps.
M. Morin : Ça générerait à
nouveau, en fait, des audiences devant les tribunaux. Récemment, le Parlement,
justement, pour accroître la reddition de comptes, a adopté le projet de loi n° 8, où maintenant la Vérificatrice
générale peut... bien, en fait, va faire un audit des comptes du conseil, et le
conseil est soumis à la Loi sur l'accès à l'information. On vient d'adopter le
projet de loi. C'est à peine si l'encre est sèche.
N'est-ce pas là des mesures qui ont été mises en
place, qui pourraient satisfaire et s'assurer de conserver l'indépendance de la
magistrature et attendre pour voir l'effet de ces dispositions-là, parce que le
Parlement ne parle pas pour rien dire, là, avant d'adopter immédiatement les
articles 2 et 3 du projet de loi n° 26?
M. Taillon (Patrick) : Bien,
moi, je n'ai pas de problème avec le scénario qui consiste à voter le projet de
loi n° 26, à attendre ou à ne pas le voter. Mon point, c'est que le
Parlement est libre de le voter au regard des exigences du droit positif.
Après, c'est des choix d'opportunités politiques qui peuvent être faits.
Quant à l'accélération des réformes, à Ottawa,
on remarque aussi la même chose. Il y a eu la saga du juge Girouard qui a mené
à un projet de loi sur la modification des juges. Autrement dit, on est à une
époque où ce domaine du droit est un peu en
pleine effervescence. De la saga sur la rémunération qui date d'à peine, là,
15, 20 ans à aujourd'hui, ces nouvelles questions, à Ottawa comme à
Québec, il y a une espèce de... Il y a comme une accélération de l'histoire
puis il y a des raisons contextuelles qui l'expliquent. Puis moi, je ne suis
pas juge du contexte, mais on me demande
si c'est conforme à l'indépendance judiciaire. Je réponds oui. Et, sur le
contexte qui amène le gouvernement à proposer un
projet de loi, c'est sûr que ce n'est pas indifférent au fait qu'il y ait eu
récemment des coûts importants en lien avec une contestation judiciaire. Mais
ce bout-là, il ne me regarde pas, si je peux dire, là.
M. Morin :
Mais vous y voyez peut-être un lien vous aussi. Ceci étant, à titre
d'expert, parce que vous avez parlé beaucoup
d'idéal, est-ce que vous connaissez, dans la fédération canadienne, des modèles
ou ce que j'appellerais un peu, disons, un modèle hybride, c'est-à-dire
que... C'est sûr que l'argent, le ministre y faisait référence, va venir, bon,
de la collecte d'impôts et de taxes. Le Parlement les redistribue. Bien,
justement, pour assurer l'indépendance du
conseil, il y a, par exemple, un modèle avec une autonomie limitée qui
assurerait d'une part l'indépendance du conseil et le rôle du Parlement. Est-ce que vous pouvez nous parler... Est-ce
que ça existe? Est-ce que vous pouvez nous parler de modèles comme ça?
M. Taillon
(Patrick) : Bien, moi, ce que j'ai vu dans les autres lois, là,
rapidement, j'ai survolé ça même récemment en vue de la comparution
d'aujourd'hui. Grosso modo, il y a beaucoup de lois qui font juste être...
Elles font juste être silencieuses sur la
question. Et donc, comme elles ne disent rien, c'est le régime par défaut qui
s'applique, le régime par un vote des crédits. Donc, ça, c'est le cas de
plusieurs provinces pour plusieurs tribunaux. Après ça, ce que vous appelez
peut-être un régime hybride, bien, c'est un régime où il va y avoir une spécification.
On va dire... Par exemple, on ne dit rien sur... en général. Donc, en général,
ce sont des crédits votés, mais on va venir préciser, par exemple, que si un
juge est poursuivi, comme l'a été le juge Michel Girouard, au fédéral, pour des
problèmes de déontologie, bien là, l'entité
fédérée, Ontario ou je ne sais quelle autre, est obligée de payer les frais de
représentation par avocat pour le juge en question. Ça fait que, là, on
crée comme une exception au régime général qui veut que ce soit les crédits.
Moi, c'est ça que
j'ai vu dans les autres lois. Et si le projet de loi à Ottawa était adopté,
bien là, on viendrait dire : Oui, mais
quand un juge a un problème de déontologie, pour son régime de retraite, pour
certaines choses, on va venir apporter des balises parce que... Donc, on
peut s'attendre à ce que, si le projet de loi à Ottawa est adopté, on ait un
genre de troisième cas de figure qui se dessine à l'horizon.
M. Morin :
Et êtes-vous familier... Pouvez-vous nous parler un peu du régime fédéral
avec le Commissaire à la magistrature? Parce que, bon, si ma compréhension est
bonne, au Parlement fédéral, il y a des crédits qui sont votés, mais il y a aussi des sommes qui sont
réservées. Donc, il y a une espèce d'hybride, et le commissaire, finalement, sert
un peu, en fait, d'organisme entre la magistrature comme telle et le ministre
de la Justice.
M. Taillon
(Patrick) : Oui.
M. Morin :
Pouvez-vous nous parler de ce modèle-là qui semble garantir, d'une façon,
en fait, optimale, l'indépendance de la magistrature?
M. Taillon
(Patrick) : Oui. M. le Président, je n'ai aucun doute que le député,
vu sa vaste expérience, maîtrise encore
mieux ce régime fédéral que moi. Moi, ma compréhension, là, elle ne va pas
jusque dans les moindres détails, mais effectivement, à Ottawa, c'est
une partie des crédits qui serait votée puis une partie qui serait comme
imputée directement. Et là vous faites référence au rôle un peu d'interface que
fait le Commissariat à la magistrature. Ça me semble logique et cohérent, mais
là, sur cet aspect-là, je vous crois sur parole puis je... Il faudrait que
j'aille le revérifier, mais ça me semble... Ce que vous ajoutez comme
complément dans votre question, à ma compréhension, me semble s'inscrire dans
la même... et ça confirme un peu votre...
Le
Président (M. Bachand) : Merci
beaucoup. Il vous reste moins d'une minute, M. le député de l'Acadie.
M. Taillon
(Patrick) : ...hypothèse de tout à l'heure sur la possibilité de
régime intermédiaire.
Le Président
(M. Bachand) : Rapidement, M. le
député de l'Acadie.
M. Morin :
Oui. Donc finalement, ça pourrait être un modèle optimal parce qu'il y a le
rôle du Parlement.
M. Taillon
(Patrick) : Ça fait partie des choix possibles.
M. Morin :
Tout à fait, absolument. Merci.
Le
Président (M. Bachand) : 30 secondes,
M. le député.
M. Morin :
Très bien. Voilà, c'est bien, M. le Président.
Le
Président (M. Bachand) : Merci
beaucoup, M. le député de l'Acadie. M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne,
pour 3 min 18 s. Merci beaucoup, M. le député de l'Acadie.
M. Morin :
Merci, M. le professeur.
• (16 h 10) •
M. Cliche-Rivard :
Merci. Pr Taillon, on a parlé d'un scénario que vous ne souhaitez pas,
évidemment, mais qui est possible, un
scénario où l'Assemblée nationale ne voterait pas tous les crédits demandés par
le conseil. À mon humble avis, si le conseil n'a pas les budgets pour
assurer son fonctionnement, il y aurait, là, possible menace à l'indépendance
judiciaire. Alors, si on acceptait plutôt la proposition du ministre mais...
dans le projet de loi, mais qu'on y joignait aussi un engagement du même
ministre d'accepter le budget demandé par le conseil pour assurer ses fonctions
et de les soumettre aux crédits... pardon, de les soumettre au Trésor en son
nom, sans modification, est-ce qu'on n'aurait pas là le meilleur des deux
mondes, où il y aurait finalement transparence, mais il y aurait aussi
assurance que le conseil préserverait les sommes nécessaires à son indépendance?
M. Taillon
(Patrick) : Je vais essayer des réponses concises parce que le temps
est précieux. Mais, grosso modo, la suggestion est intéressante, mais, à la
fin, ce n'est pas le ministre qui approuve les crédits même si, dans la
réalité, il y a majorité ministérielle. Donc, l'engagement vaut un peu... mais
c'est pour ça que, sur le plan du libellé, c'est peut-être... Je me demande, en
tout cas, dans quelle mesure c'est optimal de pointer vers le ministre pour cet
aspect-là, là, dans le sens qu'ultimement, lui, ce n'est pas lui qui les
approuve, les crédits, puis c'est peut-être même une concession que les parlementaires sont... ne veulent pas, ne veulent
pas faire. Mais je comprends l'esprit de la proposition.
Moi, ma lecture, là,
c'est... Un exercice cavalier par le Parlement serait l'équivalent d'un
gouvernement qui voudrait imposer une baisse de salaire sans avoir entendu le
point de vue de la commission de la rémunération des juges. L'état actuel des
choses montre très bien que ça serait sanctionné très rapidement. Donc, c'est
pour ça... et c'est sûr que, si on regarde le projet de loi à travers des... à
travers un exercice malveillant du pouvoir qui est confié au Parlement et qui ne serait pas permis par la
Constitution canadienne, bien, c'est sûr qu'on va être inquiet. Et il n'y a rien
de mal à vouloir, dans le projet de loi, venir préciser que de tels scénarios
ne sont ni possibles, ni envisagés, ni envisageables.
Je n'ai pas de problème avec ça, même si j'ai confiance que, là-dessus, le parallèle
qu'on peut faire avec la rémunération
fait en sorte que le pouvoir qu'on confie au Parlement ici ne peut pas être
exercé d'une manière malveillante.
M. Cliche-Rivard : Mais donc un engagement
du ministre à présenter, en son nom, ces crédits-là au nom du conseil
auprès du Trésor, donc de ne pas les modifier, de ne pas les diminuer, là...
M. Taillon
(Patrick) : Ah! je comprends mieux la proposition.
M. Cliche-Rivard :
...là, il y aurait possibilité, justement, de ne pas venir limiter la
capacité du conseil, a posteriori, de venir
finalement prendre des recours judiciaires, si elle en a besoin, ou etc. Parce
que, là, ce qu'on arrive et ce qu'on
voit, c'est que, finalement, le dépassement de coûts a été justifié ou initié
par la prise de recours qui, finalement, visait à assurer l'indépendance
dudit Conseil de la magistrature. Alors, si le conseil n'avait pas eu ces
sommes-là, ce million-là supplémentaire, il
n'y aurait pas nombre de décisions telles qu'on les connaît. Il n'aurait pas pu
mettre en place ou contester des
dispositions qui, eux et finalement la Cour d'appel, dans quelques scénarios,
ont jugé qui étaient ultra vires et
on aurait, là... on aurait eu, là, un problème où le conseil n'aurait pas pu
défendre sa légitimité et son indépendance.
Le
Président (M. Bachand) : Rapidement,
Pr Taillon. Il reste quelques secondes.
M. Taillon (Patrick) : Oui. Je ne vois pas dans quel dossier ça a été
jugé ultra vires. Là, je pense que le dossier, ça a été suspendu
provisoirement, mais je peux me tromper. Chose certaine, je trouve que la
proposition qui vise à forcer le ministre à
relayer tel quel la demande budgétaire m'apparaît plus intéressante que
l'amendement qui viserait à engager le ministre à soutenir l'adoption des
crédits.
Le
Président (M. Bachand) : Merci
beaucoup...
M. Taillon
(Patrick) : Mais peut-être, c'est ma mauvaise compréhension au départ,
mais l'idée de relayer est intéressante.
Le
Président (M. Bachand) : Merci.
Désolé Pr Taillon, le temps... Le temps va très, très rapidement. Mme la
députée de Vaudreuil, pour 3 min 33 s.
Mme Nichols :
Oui. Merci, M. le Président. Merci, Pr Taillon, d'être parmi nous.
Votre opinion est claire. J'ai cependant, je ne vous le cacherai pas, là, de la
difficulté à l'appliquer dans le monde politique. Tu sais, on fait de la
politique, on est un parlement, on est avec un gouvernement majoritaire. Bien
sûr, les législatures changent, puis le ministre l'a dit, là, il pense toujours
à l'intérêt collectif avant tout. Bon, reste que c'est un gouvernement
majoritaire. Puis moi, mon inquiétude par
rapport aux crédits votés, aux crédits que nous soumettrait le conseil, bien,
c'est peut-être la possibilité d'orienter, tu sais, de donner une
certaine orientation.
Moi, ce que j'ai
compris dans votre opinion, c'est que c'est quelque chose qui ne pourrait
pas... qui ne pourrait pas arriver, parce que vous nous parlez, entre autres,
du droit, le droit idéal ou... En fait, ce n'est pas un scénario que... mais je
ne veux pas... Je l'ai dit, là, je ne présume pas...
M. Taillon
(Patrick) : Oui, mais dans les dernières années, quand le... quand ce
Parlement a voté les crédits de l'équivalent pour la justice administrative du
Québec du Conseil de la magistrature, ça s'est passé d'une certaine manière qui n'a pas posé de problème. Alors, effectivement,
moi, je présume que ça va se passer de la même manière et que, si ça ne se
passait pas de cette manière-là, les juges ont ce qu'il faut pour se défendre.
Après, comme je vous l'ai dit en introduction, moi, je... J'ai une légère
préférence avec une approche qui crée le point de contact entre les parlementaires et le judiciaire, mais
d'autres vont aimer... vont préférer que, s'il y a des questions à se poser,
que ça se passe au niveau du bureau du
sous-ministre puis dans une certaine opacité, mais qui vient avec de
l'efficacité, peut-être un peu plus de pudeur, puis ça a moins de
chances de devenir un spectacle médiatique.
Moi, je ne crains pas
cet aspect-là, là, que les parlementaires soient investis. La preuve? On dit
souvent que les personnes désignées, Vérificateur général, président de la
commission des droits, sont plus indépendants parce que c'est avec l'Assemblée
directement qu'ils font affaire. Donc, moi, je vous dirai, si j'étais le
Conseil de la magistrature, je verrais d'un bon oeil d'avoir plus de relations
directes avec le législatif et moins avec l'exécutif. Je verrais un gain, là.
Mais je comprends que, sur le plan de la commodité administrative, je verrais
aussi que c'était plus agréable de ne pas avoir à faire de prévisions et de
pouvoir embaucher, par exemple, les avocats de notre choix, peu importe leur
tarif horaire, en n'ayant pas à expliquer à l'avance ou à retardement. Mais la
preuve que des questions se posent...
Mme Nichols :
Quitte à froisser un peu le politique sur cet aspect.
M. Taillon
(Patrick) : Pardon?
Mme Nichols :
J'ai dit : quitte à froisser un peu le politique sur cet aspect.
M. Taillon
(Patrick) : Ah! Mais ça, c'est le rôle de chacun. Le législatif... Le
Parlement est là pour brasser le gouvernement puis le judiciaire est là aussi pour
brasser le gouvernement fréquemment en rendant des décisions qui contrôlent
l'action du gouvernement. Ça fait partie du système et c'est pour ça qu'il est
important de réfléchir les rapports entre chacun, parce que chacun a son rôle,
mais...
Le
Président (M. Bachand) : Merci
beaucoup. Il reste 35 secondes, Mme la députée.
Mme Nichols :
35 secondes. Dans les différentes... Vite, vite, vite, là. Dans les
différentes missions du Conseil de la magistrature, on le sait, il y en a
plusieurs, là, mais est-ce qu'il y en a une, en particulier, où vous
dites : Bien, ça, il faudrait l'isoler, il ne faudrait vraiment pas que ça
soit un crédit voté?
M. Taillon
(Patrick) : Ah! O.K. Bien, si vous en... Si vous souhaitez en exclure
une, probablement que l'aspect déontologique, c'est la plus... Autrement dit,
si l'idée serait d'adopter un 26, couper la poire en deux et créer une
exclusion, moi, c'est celle-là que je créerais. Mais bon, c'est vraiment un
choix qui appartient au législateur de rester sur le régime actuel, d'aller
vers 26, ou d'aller à un scénario entre les deux.
Mme Nichols :
Merci.
Le Président (M. Bachand) : Merci. Sur ce, Pr Taillon, merci infiniment d'être avec nous cet
après-midi, pour vous, à une heure différente. Alors, on se dit à
bientôt. Merci beaucoup.
M. Taillon
(Patrick) : Merci.
Le
Président (M. Bachand) : Sur ce, je
suspends les travaux quelques instants. Merci.
(Suspension de la séance à
16 h 17)
(Reprise à 16 h 22)
Le
Président (M. Bachand) : À l'ordre,
s'il vous plaît! La commission reprend ses travaux. Alors, il nous fait plaisir d'accueillir les représentants de
Droits collectifs Québec. Donc, messieurs, merci beaucoup d'être ici. Donc,
comme vous le savez, vous avez 10 minutes de présentation. Après ça, on
aura un échange avec les membres. D'abord, je vous invite à vous
présenter et à débuter votre présentation, s'il vous plaît. Allez-y. Vous avez
la parole.
Droits collectifs Québec
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Bien, je me présente, Etienne-Alexis Boucher,
président de Droits collectifs Québec. Et j'ai le bonheur d'être accompagné par
M. Daniel Turp, administrateur à l'organisme et, évidemment, éminent
juriste et constitutionnaliste québécois qui a notamment connu une grande
carrière académique à titre de professeur émérite de la Faculté de droit de
l'Université de Montréal. Alors, M. le Président et député de la très belle
circonscription de Richmond, M. le ministre de la Justice et...
Des voix : ...
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Bien non, mais je viens de l'Estrie aussi. Alors,
hein, on défend notre patrie. M. le ministre
de la Justice et député de Borduas, Mmes et MM. les parlementaires, je tiens
d'abord à vous remercier, chers membres de la Commission des institutions,
pour l'occasion que vous offrez à l'organisme de participer aux consultations
particulières et aux auditions publiques tenues dans le cadre de l'étude du
projet de loi n° 26, intitulé loi modifiant sur les tribunaux... la loi, pardon, sur les tribunaux
judiciaires afin notamment de donner suite à l'Entente entre la juge en
chef de la Cour du Québec et le ministre de la Justice.
Vous permettez ainsi
à Droits collectifs Québec d'assumer pleinement sa mission, soit de contribuer
à la défense des droits collectifs des
Québécoises et des Québécois, eu égard à leurs droits linguistiques et
constitutionnels, par l'atteinte de nombreux objectifs liés à
l'éducation populaire, la mobilisation sociale et la représentation politique.
En effet, cette mission nous a amenés à nous intéresser de manière particulière
à la dynamique sociopolitique et institutionnelle
intervenant entre des pouvoirs publics qui sont le socle de notre régime
démocratique, soit les pouvoirs judiciaire, exécutif et législatif.
Et mine de rien, ce
court projet de loi, composé de seulement quatre articles, touche au coeur de
notre régime politique puisqu'il permettrait aux membres de l'Assemblée
nationale du Québec, de même qu'aux membres du gouvernement du Québec, d'être
en mesure de mieux assumer les responsabilités qui leur sont dévolues par le
cadre législatif et constitutionnel
régissant nos institutions. Ainsi, en permettant aux parlementaires québécoises
et québécois d'étudier et de voter les crédits octroyés au Conseil de la magistrature,
le projet de loi n° 26 articule de manière concrète l'un des
fondements de notre démocratie à l'effet que les dépenses des organismes
publics tels que le Conseil de la magistrature
doivent faire l'objet d'un examen par les membres de l'Assemblée nationale qui
incarnent, évidemment, la volonté démocratique exprimée par les
Québécoises et les Québécois.
De
même, il permet au ministre de la Justice, qui chapeaute le ministère duquel
relève le Conseil de la magistrature, de bénéficier des outils nécessaires
afin d'assumer pleinement le principe de responsabilité ministérielle à l'égard
de l'utilisation des fonds publics et d'en assumer une gestion rigoureuse qui
respecte les diverses règles administratives encadrant celles-ci. En exigeant
du Conseil de la magistrature une plus grande transparence quant à
l'utilisation qu'il fait des deniers publics, l'Assemblée nationale
contribuerait à consolider la confiance du public tant à son égard qu'à l'égard
du gouvernement et des tribunaux. C'est pourquoi Droits collectifs Québec est
actuellement favorable à l'adoption du projet de loi n° 26
tel que présenté.
Ainsi, contrairement
aux prétentions du Conseil de la magistrature exprimées dans le mémoire qu'il a
produit en vue de l'étude du projet de loi n° 26 par
l'Assemblée nationale, l'article 3 du présent projet de loi ne vient pas
démontrer l'inefficacité ou l'impertinence des modifications législatives
adoptées grâce à la Loi visant à améliorer l'efficacité et l'accessibilité de
la justice, notamment en favorisant la médiation et l'arbitrage et en
simplifiant la procédure civile à la Cour du Québec — désolé,
si c'est le titre de la loi — alors qu'il assujettit désormais le
Conseil de la magistrature à un examen annuel de ses finances par le
Vérificateur ou la Vérificatrice générale du Québec. Au contraire, cet article vient plutôt compléter une logique qui prévaut
pour l'ensemble des organismes publics québécois, dont les crédits sont,
bien entendu, étudiés par les parlementaires, des crédits qui peuvent aussi faire
l'objet d'un examen par le Vérificateur ou la Vérificatrice générale du Québec.
L'un n'est pas contraire à l'autre.
Enfin, l'adoption du
projet de loi... de l'article 3, tel que présenté, permettrait à
l'Assemblée nationale d'harmoniser ses pratiques avec celles en cours au sein
de l'État fédéral, dont les parlementaires étudient et votent toujours les
crédits octroyés au Conseil canadien de la magistrature, tout comme celles de
nombreux autres régimes démocratiques. Je pense aux régimes politiques français
et britannique notamment.
Je cède maintenant la
parole à M. Turp qui complétera la présentation de Droits collectifs
Québec.
M. Turp
(Daniel) : Grand merci, cher collègue. D'abord, je veux saluer le
président de la commission. On a siégé ensemble dans un autre parlement, à la
Chambre des communes, pendant quelques années, saluer les membres de la Commission des institutions qui est une
commission où j'ai beaucoup aimé siéger, vous êtes chanceux, la commission
la plus intéressante de cette Assemblée selon moi. Et je voulais saluer le
ministre aussi et vous remercier de cette invitation.
Et moi, mes remarques
vont porter sur, effectivement, l'enjeu fondamental qui est dans un article
d'un projet de loi qui vise à modifier la Loi sur les tribunaux judiciaires, et
cet enjeu fondamental, c'est la... l'équilibre entre trois grands principes que sont l'indépendance judiciaire,
l'imputabilité démocratique et la souveraineté parlementaire. Vraiment,
on est, en étudiant un article d'un projet de loi, dans un débat tellement
fondamental qu'il mérite d'être fait et il mérite d'être résolu, à mon avis,
rapidement et, à la fin, moi, je suis, comme mon collègue Patrick Taillon, tout
à fait en accord avec la solution qui est proposée ici, qui est très simple, qui
vise à permettre aux parlementaires d'examiner les crédits du Conseil de la
magistrature, de les approuver et donc de permettre à ce conseil d'exercer les
fonctions qui sont les siennes en application de la Loi sur les tribunaux
judiciaires.
• (16 h 30) •
Moi aussi, j'ai été
amené à devoir rapidement examiner le projet de loi, examiner les mémoires. Je
remarque que le Conseil de la magistrature,
dans sa... son mémoire et sa lettre, dit assez clairement qu'il est... qu'il
considère que c'est une... ce serait une atteinte à l'indépendance
judiciaire. Et donc il ne souhaite pas que cet article soit adopté. Je suis
quand même assez surpris que le Barreau n'est pas aussi catégorique. Si vous
lisez comme il faut le mémoire du Barreau,
il dit qu'il y aurait un risque, il y aurait un risque peut-être, il y aurait
un risque. Mais s'il y avait un engagement du ministre, il en a été
question tout à l'heure de l'engagement du ministre, alors peut-être, là, il y
a... il n'y aurait pas d'atteinte au principe de l'indépendance judiciaire.
Alors
donc, il faut donc reconnaître qu'il y a peut-être certaines mesures qui
pourraient être prises qui feraient qu'il n'y a pas d'atteinte à l'indépendance
judiciaire, selon le Barreau lui-même. Mais à mon avis, il n'y en a pas de
risque. Il n'y a pas de risque et il n'y a pas d'atteinte à l'indépendance du
pouvoir judiciaire pour trois raisons principales.
La première raison, c'est que l'approbation
parlementaire des crédits ne supposera pas qu'on va dicter... que les
parlementaires vont dicter l'utilisation des sommes à dépenser par le Conseil
de la magistrature et ne signifie pas non
plus que, s'il y a besoin de crédits supplémentaires, on ne pourra pas, tu
sais, revenir à la charge parce qu'il y a eu des dépenses
supplémentaires imprévues.
Donc, en
quelque sorte, dire que les... le Conseil de la magistrature va être limité
dans sa capacité de dépenser de l'argent parce qu'il y aura eu un examen
parlementaire des crédits et son approbation, à mon avis, ne tient pas la
route. Alors, ça, c'est quand même un argument qui devrait être déterminant.
Le deuxième argument, il a été présenté par mon
collègue Patrick Taillon, c'est qu'il y a d'autres... il y a d'autres organes,
organismes, y compris des organismes qui rendent la justice, administrative
dans ce cas-là, qui sont régis par ce nouveau régime qu'on veut utiliser. Pour
le Conseil de la magistrature, je vous rappelle le Conseil de la justice
administrative, en vertu de la Loi sur la justice administrative, dans son
article 198, lisez-le comme moi, là, prévoit que les sommes requises pour
l'application du présent titre, là, celui qui concerne à peu près les mêmes
attributions que le Conseil de justice administrative a ou similaires à ceux du
Conseil de la magistrature, qu'elles sont prises sur les sommes accordées
annuellement par l'Assemblée nationale. Je remarque qu'il y a quand même une
petite différence terminologique, là, qui est... entre les deux lois. Et il y
en a d'autres, organes de même nature judiciaire, comme l'a rappelé le ministre
tout à l'heure, alors... Donc, ce qu'on... ce que le projet de loi fait, c'est
qu'il aligne, en quelque sorte, des pratiques, pour un conseil comme celui de
la justice... et d'autres, sur le Conseil de la magistrature. Alors, moi, je
trouve que c'est presque souhaitable qu'on ait un corps législatif où il y a
une certaine cohérence puis il y a... qu'on n'assujettit pas le Conseil de la
magistrature à des règles différentes des autres lorsqu'il s'agit de
l'approbation budgétaire.
Et l'autre, je pense, qui pourrait, à mon avis,
jouer une... avoir une influence, c'est que, quand on examine la pratique
d'autres juridictions, on a parlé du Canada, on a parlé de la... de ce qui se
passe à Ottawa, bien, écoutez, l'avantage de ce qui est proposé aujourd'hui,
c'est que c'est beaucoup plus clair, c'est beaucoup plus transparent. Quand
vous allez voir la Loi sur les juges, fédérale, il n'y a pas d'indication de
qui finance le Conseil canadien de la magistrature. Et là on le sait que c'est
des crédits parlementaires, parce que, dans les lois sur les crédits, on
prévoit très, très clairement que les crédits de... pour le Conseil canadien de
la magistrature émanent d'une décision qui a été prise par le Parlement lors de
l'étude des crédits budgétaires.
Le Président (M.
Bachand) : Merci, M. Turp. Juste... On est
rendus déjà à la période d'échange, alors je sais que le ministre a sûrement
des questions à vous poser. Merci beaucoup, M. Boucher et M. Turp.
M. Jolin-Barrette : M. Boucher,
Pr Turp, merci beaucoup de votre présence en commission parlementaire.
C'est fort instructif.
Alors, pour
vous, le projet de loi comme tel n'affecte pas l'indépendance judiciaire. C'est
ce que j'ai compris?
M. Turp (Daniel) : ...mon collègue
Patrick Taillon, je pense que c'est un choix qui appartient au législateur. Puis si... me permet de revenir sur les trois
principes, là, écoutez, c'est vous, le Parlement. Le Parlement est souverain
sur cette question-là, et il est vrai qu'il
y a une limite au Parlement en raison de... du principe de l'indépendance
judiciaire, mais à la fin, c'est vous qui devez choisir, qui pouvez
choisir puis... aligner votre pratique sur d'autres pratiques qui ont été décidées par cette Assemblée. Et il n'y a
aucune raison, à mon avis, si ce n'est de créer un rapport de force, hein,
pour dire les choses un peu, je voudrais
dire, délicatement, là, entre un conseil de la magistrature qui voudrait
peut-être diminuer la portée... ou
augmenter, devrais-je dire, la portée et l'impact de l'indépendance judiciaire
dans son rapport avec la souveraineté parlementaire.
M. Boucher (Etienne-Alexis) : ...me
permettre pour compléter. Souvent, le Conseil de la magistrature va invoquer de
la jurisprudence canadienne et québécoise pour légitimer ses positions. Or,
tant le Conseil canadien de la magistrature
que d'autres conseils, là, qui gèrent la justice dans des législatures
canadiennes ou ailleurs, sont assujettis à la... à voir leurs crédits être
votés par les parlementaires. Et je n'ai jamais entendu le juge en chef Richard
Wagner, par exemple, dénoncer l'intervention du politique dans la
gestion des tribunaux parce que les crédits étaient votés par le Parlement,
même chose au niveau de la Grande-Bretagne ou de la France. Donc, on... et, malgré
cela, on revient à Ottawa, où c'était la... c'est la même jurisprudence qui
gère ce type de relation là. Donc, nous, on y voit plus une posture, je vous
dirais, idéologique, là. C'est ce qu'ils pensent, mais, au fond, la
jurisprudence pourrait tout à fait légitimer une position contraire à celle que
défend actuellement le Conseil de la magistrature.
M. Jolin-Barrette : Y voyez-vous un
objectif de transparence avec le projet de loi? Parce que vous venez de
souligner, bien, écoutez, dans les autres Parlements, bien, c'est la règle, que
ce soient des crédits votés. L'objectif ici, qu'on amène ça au vote des
parlementaires, y voyez-vous un objectif de transparence?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
c'est... Tout à fait, non seulement un objectif de transparence, mais aussi un
objectif d'uniformisation, là. La jurisprudence, elle est très claire, le
Conseil de la magistrature est un organisme public qui relève davantage du
ministère de la Justice que d'un tribunal. Et, à ce titre, il doit, à l'instar
de tous les autres
organismes publics, faire l'objet d'un examen de ces... des crédits qui lui
sont octroyés par l'Assemblée nationale, alors que celle-ci a cette
responsabilité constitutionnelle.
M. Turp
(Daniel) : ...c'est davantage que la transparence, c'est
l'imputabilité démocratique, hein? Dans un système où on met beaucoup l'accent
sur la séparation des pouvoirs, on devrait peut-être aussi et davantage parler
de la collaboration des pouvoirs. Et là on laisse parfois entendre : Ah
non! Les juges, il ne faut pas qu'ils soient dans la collaboration. Mais ils
devraient être dans la collaboration. Ils doivent reconnaître que le Parlement
est souverain, c'est lui qui adopte les
crédits et qui adopte des crédits pour les institutions judiciaires, qui font
partie des trois pouvoirs, et qu'ils devraient collaborer en présentant
leurs crédits, puis en amenant les parlementaires à, tu sais, demander des
questions légitimes.
M.
Jolin-Barrette : Pensez-vous que le projet de loi porte atteinte au
concept de séparation des pouvoirs?
M. Turp
(Daniel) : Non, bien sûr que non, il ne porte pas atteinte au... pas
plus qu'il ne porte atteinte au principe de l'indépendance judiciaire.
M.
Jolin-Barrette : OK. Au cours des dernières années, on a constaté, je
crois, une implication soudaine du Conseil de la magistrature, dans le cadre de
recours judiciaires, au même titre que la Cour du Québec. Avez-vous fait cet
exercice-là? Avez-vous constaté cet exercice-là, une implication plus soutenue
du Conseil de la magistrature dans des recours judiciaires?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : C'était quelque chose qui était déjà arrivé dans le
passé, hein? Si on remonte aux années 2000, effectivement, le Conseil de
la magistrature est déjà intervenu directement, lui-même, en justice. Mais
c'était plutôt l'exception que la règle, alors que normalement, lorsque les...
la magistrature, les juges jugeaient nécessaire
d'intervenir en cour, ils le faisaient à travers des associations de juges,
devaient payer eux-mêmes l'ensemble des
frais liés à de telles procédures, c'est-à-dire leur association, tu sais. Et
effectivement, au cours des dernières années, on a senti que... cette exception, que de voir le Conseil de la
magistrature intervenir directement, tendait à ne plus être l'exception, mais plutôt la règle. On peut se
questionner sur cette nouvelle pratique qui est permise, mais qui... et qui a
toujours été permise, mais qui vient quand même changer les moeurs politiques
ou juridicopolitiques qu'on connaissait avant. Effectivement, on... il y
a des questions qui peuvent se poser à cet égard.
M. Turp
(Daniel) : ...je pense... pourriez donner de réponse en donnant la
liste, la liste des affaires qui ont été
initiées par le Conseil de la magistrature. Et il y en a beaucoup, et beaucoup.
Et pourquoi? Pourquoi il y en a autant? Et pourquoi, aujourd'hui, on
veut échapper à un contrôle parlementaire? Il faut se poser des questions sur
le... les intentions véritables du Conseil de la magistrature sur cette
question.
• (16 h 40) •
M.
Jolin-Barrette : Pensez-vous que c'est sain, dans une démocratie, de
dire au Parlement : Ne regardez pas les dépenses rattachées à des fonds
publics, ne vous occupez pas, le Parlement, des dépenses qui se... qui touchent
certains organismes de l'État, ne les examinez pas, ce n'est pas de vos
affaires, vous, membres élus de l'Assemblée nationale
par le peuple québécois? Nous, en... le Conseil de la magistrature, on invoque
le principe de l'indépendance judiciaire, et on n'est pas redevables, la
confiance du public ne compte pas dans les institutions, et vous ne devriez pas
vous mêler de ça. Comment est-ce que vous percevez ça? Parce que c'est un peu
ça qu'on nous dit par le biais du Conseil de la magistrature, du mémoire du
Conseil de la magistrature.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Bien, manifestement, chacun et chacune n'a pas la
même interprétation de la portée du principe d'indépendance judiciaire. Or,
vous la connaissez, cette réponse : clairement que ce n'est pas sain,
alors que notre démocratie, elle est notamment fondée sur l'importance pour les
parlementaires, c'est-à-dire les élus des citoyennes et des citoyens qui
composent la nation québécoise, de cette capacité à questionner le gouvernement
et les organismes publics quant à
l'utilisation qu'ils font des deniers publics, c'est-à-dire des taxes et des
impôts assumés par les citoyens et les citoyennes du Québec.
Donc,
est-ce que c'est... est-ce que c'est sain que des organismes publics puissent
se soustraire à un fondement... à un des fondements de notre démocratie?
Je pense que la réponse, elle est évidente, là.
M. Turp
(Daniel) : Moi, je vais être un peu plus direct, là. C'est malsain.
C'est malsain de vouloir échapper à un contrôle parlementaire et à l'exercice
de la souveraineté parlementaire, et c'est pour ça qu'à mon avis cet article est très important. C'est un enjeu fondamental,
parce qu'en affirmant la souveraineté parlementaire sur cette question-là, vous
allez lancer un message assez clair aux juges et au Conseil de la magistrature,
qu'il ne faut pas étendre la portée du
principe d'indépendance judiciaire jusqu'à priver le Parlement de sa capacité
d'examiner les dépenses d'un conseil qu'il a créé en plus lui-même par
une loi et à qui il accorde... à qui des crédits sont accordés.
Alors, à mon avis...
et, même s'il devait y avoir des recours judiciaires, la question va peut-être
être posée. Bon, bien, parfait, on va voir, les tribunaux, comment ils
trancheron, et comment on va tenter de régler cette question délicate et
d'équilibre entre la souveraineté parlementaire et l'indépendance judiciaire.
M. Jolin-Barrette : M. Boucher, dans
votre réponse précédente, pas celle-ci, l'autre d'avant, vous nous expliquiez qu'à une certaine époque, lorsqu'il y
avait des recours judiciaires de la part des membres de la magistrature, ce n'était pas fait par
le biais de la... du Conseil de la magistrature avec des fonds publics, mais
plutôt les juges eux-mêmes qui se cotisaient pour payer les frais
juridiques associés aux contestations. C'est ce que j'ai compris tout à
l'heure?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Tout à
fait.
M. Jolin-Barrette : Puis de quelle
façon ça fonctionnait? C'est quoi, la différence entre actuellement puis dans
le temps?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
quand même, hein, le Conseil de la magistrature est responsable de... d'une
partie de l'administration de la justice, il est donc un acteur fondamental de
notre système juridique et politique et il utilise des tribunaux, qu'il gère
lui-même, pour finalement contester la volonté démocratique exprimée par les
législateurs et les... législatrices, pardon, qui composent l'Assemblée
nationale du Québec, tu sais. Donc...
M. Jolin-Barrette : Et je comprends
que la différence de ce que vous m'expliquiez, c'est qu'auparavant les juges,
s'ils voulaient contester une loi, finançaient le recours à même leurs propres
deniers personnels, tandis que, là, les ressources de l'État, les fonds publics
sont utilisés, notamment, pour contester des lois validement adoptées à
l'Assemblée nationale. C'est ça?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
tout à fait. Évidemment, les comparaisons sont toujours boiteuses, mais le...
on pourrait voir le Conseil de la magistrature comme une espèce de patron,
finalement, d'une entreprise, et une association de juges comme un... une forme
de syndicat. Et, lorsque des membres d'un syndicat veulent faire valoir des... comment dire, des positions, veulent
contester d'éventuelles lois, bien, c'est normal que ce soit le syndicat
qui assume les honoraires liés à ça, tu sais. Donc, il y a vraiment une
différence fondamentale entre l'institution qu'est le Conseil de la
magistrature et une association de juges.
M. Turp (Daniel) : ...ils avaient
les moyens, à l'époque, je pense qu'ils les ont encore, hein? Ils ont encore
des bonnes rémunérations, les juges.
M.
Jolin-Barrette : Et donc je comprends ce que vous me dites. C'est
comme si le Conseil de la magistrature, qui est un organisme responsable
de la déontologie judiciaire, qui a des responsabilités importantes en vertu de
la Loi sur les tribunaux judiciaires,
remplace l'équivalent de la Conférence des juges dans le cadre des recours qui
pourraient être entrepris. Il y a comme une mauvaise interprétation du
rôle et de qui devrait assumer les recours et qui devrait payer les recours.
Est-ce que c'est ça que vous me dites?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien
oui. Personnellement, je pense que le Conseil de la magistrature a une
interprétation extrêmement large des mandats qui lui sont déférés par la Loi
sur les tribunaux judiciaires. C'est une évidence. Et, dans une optique de,
comment je vous dirais... d'équilibre entre les pouvoirs judiciaire, exécutif
et législatif, il devrait... il pourrait avoir le souci de ne pas multiplier
lui-même les recours, mais plutôt de le confier à une association de juges,
comme ce fut tant le cas par le passé.
M. Turp (Daniel) : ...moi, ce qui me
dérange et pourrait vous déranger aussi, là, comme députés, comme
parlementaires, c'est le fait que le Conseil de la magistrature paraît vouloir
échapper à nouveau à une loi. Ils l'ont fait avec la loi sur l'accès à
l'information...
M. Boucher (Etienne-Alexis) : ...
M. Turp (Daniel) : Et la loi sur la
laïcité, on pourrait en parler. Il y a... Il n'y a pas eu encore de décision
judiciaire dans ce... sur cette question-là. Mais, écoutez, à un moment donné,
on leur a dit : Oui, oui, vous devez être assujettis à la loi sur l'accès
à l'information. Là, maintenant, vous leur dites : Vous allez devoir être
assujettis à une loi qui dit que vous allez
devoir... puis, tu sais, vos crédits vont devoir être adoptés par le Parlement.
On veut y échapper, et je crois que c'est votre responsabilité de ne pas
permettre qu'on échappe à cela.
M. Jolin-Barrette : OK. Vous l'avez
abordée un petit peu, cette question-là, là : Est-ce que votre organisme a
vécu des expériences avec le Conseil de la magistrature en matière de
transparence, notamment, en matière d'accès aux documents? Parce que, dans le
cadre du projet de loi n° 8, on est venus clarifier la décision des... de
la Cour d'appel du début des années 2000 pour dire clairement : Le
Conseil de la magistrature est assujetti à la loi sur l'accès à l'information.
Est-ce que, vous, vous avez vécu une expérience quelconque avec le conseil à ce
niveau-là?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Ah! bien,
clairement, hein? Droits collectifs
Québec s'est intéressé notamment à
l'application de l'article 5 de la Loi sur la laïcité de l'État qui
stipule que c'est au Conseil de la magistrature de définir les nouvelles
règles en matière déontologique lui permettant à... permettant à ses membres de
respecter les nouveaux principes édictés par la... cette loi fondamentale, et
ça a pris un an. Ça a pris un an. On a commencé en février 2022, et c'est le 20 décembre, la veille de mon
anniversaire, où j'ai finalement reçu les documents qui avaient été demandés.
Et ça a pris énormément de démarches, non seulement auprès du Conseil de la
magistrature, aussi auprès de la Commission d'accès à
l'information qui, à ce moment-là, donnait raison au Conseil de la
magistrature, toujours sur la base du même
jugement sur lequel il se base aujourd'hui, là, le jugement intervenu en 2000
sur le... sur un appel et rendu par le juge Beaudouin.
On a contesté la décision de la Commission
d'accès à l'information pour se rendre en cour, et, dès le moment où on était rendus en cour, là, tout le monde a
rétropédalé. La Commission d'accès à l'information a dit : Bien, écoutez, abandonnez
vos poursuites, on va vous donner une audition. Puis, devant la tenue d'une
audition, le Conseil de la magistrature s'est simplement plié à nos demandes,
c'est-à-dire nous donner les documents qu'on avait demandés et qu'on jugeait normal de pouvoir avoir accès,
puisqu'à nouveau le Conseil de la magistrature est un organisme public qui
doit... auquel on peut, les citoyens et les citoyennes du Québec ou des
organisations, demander une reddition de comptes.
Alors,
autrement dit, il a fallu user de la menace des tribunaux pour voir finalement
le Conseil de la magistrature accéder à nos demandes, et les
parlementaires québécois ont finalement réglé ce flou juridique. Nous, on
prétend que le conseil était assujetti à
cette même loi, même avant l'adoption du projet de loi n° 8. Ce projet de
loi est venu clarifier la situation, mais c'était notre interprétation dès le
départ, alors que le juge Beaudouin disait que ce n'était que lorsque le
Conseil de la magistrature assumait des fonctions de tribunal déontologique
qu'il n'était pas assujetti à ladite loi.
Le Président (M.
Bachand) : Merci. Une minute, M. le
ministre, une minute.
M. Jolin-Barrette : Je voudrais vous
entendre : Comment expliquez-vous cela, cette difficulté pour le Conseil
de la magistrature à vouloir être assujetti à la loi sur l'accès à
l'information, à contester, le fait que le Conseil de la magistrature conteste
souvent des lois adoptées par le législateur québécois sous le couvert de l'indépendance
judiciaire? Comment vous expliquez cette réalité soudaine?
Le Président (M.
Bachand) : ...Turp, quelques secondes.
Merci.
• (16 h 50) •
M. Turp
(Daniel) : Bien, sur la première, c'est la résistance à la
transparence, puis ce n'est pas la première fois. Ce n'est pas la
première institution... des institutions ne veulent pas être transparentes. Là,
c'est réglé, en partie.
Puis, pour l'autre chose, c'est une question de
rapport de force. C'est une question éminemment politique, même si on... C'est
le judiciaire qui est en cause ici, puis on veut étendre la portée du principe
de l'indépendance judiciaire et, à mon avis, aux dépens de la souveraineté
parlementaire.
M. Jolin-Barrette : Merci.
Le Président (M.
Bachand) : Merci beaucoup. M. le député de
l'Acadie, s'il vous plaît.
M. Morin : Merci. Merci, M. le
Président. Alors, bonjour, M. Boucher, Pr Turp. Merci. Merci d'être là. Je
sais que vous n'avez pas eu beaucoup de
temps pour vous préparer puis vous venez en personne nous rencontrer, alors
c'est d'autant plus intéressant et louable de votre part. Je vous remercie
sincèrement.
Je suis heureux, M. le Président, de revoir le
Pr Turp, parce que j'ai eu le privilège d'enseigner dans la même faculté que lui pendant des bonnes années, lui
comme professeur et moi comme chargé d'enseignement. Évidemment,
j'utilise les mots justes, n'est-ce pas, je n'étais pas professeur. Mais, quand
même, ça me fait énormément plaisir.
M. Turp (Daniel) : ...votre
professeur?
M. Morin : Non, non.
M. Turp (Daniel) : Non. Je n'ai pas
eu cette chance-là. J'en ai eu d'autres.
M. Morin : Puis je n'ai pas eu... je
n'ai pas eu le privilège de vous avoir comme prof. Ça aurait pu, mais ce n'est
pas arrivé.
Écoutez, je
vous écoutais très, très attentivement, puis vous avez raison, Pr Turp, la
collaboration des pouvoirs, c'est
fondamental. D'ailleurs, on le voit dans différentes provinces, avec leurs
mécanismes, n'est-ce pas, il y a un dialogue constant entre le judiciaire et le
ministre de la Justice. Le seul ennui ici, c'est que nous, ça nous a pris une
entente écrite pour qu'il y ait un dialogue, alors c'est... ici, c'est un peu
plus compliqué, et puis avec un conciliateur-médiateur de grande renommée. Alors, je vous entends quand vous
parlez de collaboration, mais, des fois, c'est un peu plus difficile. Puis je pense que c'est le rôle aussi du Parlement
de s'assurer qu'il y aura une fluidité, n'est-ce pas, d'échange d'information.
Vous avez très bien, très bien identifié l'enjeu,
Pr Turp, M. Boucher également. Il faut trouver un équilibre entre l'indépendance judiciaire, l'imputabilité
puis la souveraineté parlementaire. Donc, évidemment, les juges, quand
ils sont à rendre leurs décisions, doivent le faire en toute quiétude, le
Parlement, quand il agit, doit le faire aussi en toute quiétude. C'est
fondamental.
Maintenant, le ministre nous propose de passer
d'un régime où les sommes du conseil viennent du fonds consolidé, donc c'est un
transfert automatique de fonds, à des crédits votés annuellement, mais pour
l'ensemble. Donc, il n'y a pas... il n'y a
aucune qualification. La modification qui serait apportée dirait :
Maintenant, tout va être voté par des
crédits votés annuellement par l'Assemblée nationale. Puis j'aimerais que vous
puissiez nous éclairer davantage. Le
Pr Taillon parlait d'un idéal, mais j'aimerais qu'on regarde les exigences
minimales, si on veut, de l'indépendance, de
l'indépendance judiciaire. Est-ce que vous convenez avec moi que la sécurité
financière des juges fait partie de l'indépendance judiciaire?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Je
dirais simplement que je ne vois absolument pas en quoi ce projet de loi là vient...
viendrait remettre en question la sécurité financière du Conseil de la
magistrature ou sa capacité à assumer ses mandats. On parle d'une capacité de
prévision que possède l'ensemble des organismes publics et on parle aussi d'une possibilité de demander des crédits
supplémentaires advenant qu'on n'a pas été en mesure de prévoir des choses
absolument exceptionnelles. Non, vraiment, je ne vois pas en quoi ce projet de
loi là concerne la sécurité financière du Conseil de la magistrature ou des
juges.
M. Turp
(Daniel) : ...regardez 282, M. le député.
M. Morin : En
fait, je parlais... Oui.
M. Turp
(Daniel) : 282, c'est... ça s'applique à la partie V, hein, donc
au fonctionnement du conseil puis au perfectionnement des juges, mais à la
déontologie judiciaire. C'est ça, là, qui est en cause ici, et donc, à mon
avis, ce n'est pas vraiment un enjeu de sécurité financière ici, là. Et la
sécurité financière, c'est rendu... c'est respecté par toutes sortes d'autres façons de financer les juges, y compris sur le
fonds consolidé du revenu, pour plein d'autres choses.
Alors, à mon avis, tu
sais, comme disait Patrick Taillon, je pense, c'était très important de
dire : Écoutez, c'est la bonne foi qui doit régner, le Parlement, les
parlementaires vont être responsables, et l'exécutif, responsable devant le
Parlement, va continuer de l'être. Et ça fonctionne avec le Conseil de justice
administrative puis avec d'autres instances
de nature judiciaire, pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas avec le
Conseil de la magistrature?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Pourquoi ça fonctionne à Ottawa puis, tu sais...
M. Morin : Donc, M. le Président, ma question, en fait,
c'était sur la sécurité financière. Donc, vous reconnaissez que ça fait
partie intégrante de l'indépendance judiciaire?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Bien, c'est une drôle de façon de poser la
question, M. le député. Ce qu'on vous dit, c'est que nous, on ne voit pas en
quoi l'examen, par les parlementaires québécoises et québécois, des crédits octroyés au Conseil de la magistrature
viendrait remettre en question ce que vous... le concept que vous invoquez,
soit la sécurité financière.
M. Morin : Parfait.
Et ça ne touchera pas non plus à l'amovibilité des juges non plus, qui fait
partie, évidemment, d'un autre principe. Qu'en est-il de l'indépendance
administrative?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Que voulez-vous dire? Précisez.
M. Morin : Bien,
c'est-à-dire que parmi les garanties qui sont reconnues par la jurisprudence,
que ce soit la Cour suprême ou la Cour fédérale d'appel, notamment dans
l'affaire Girouard, la cour nous rappelle que parmi les garanties objectives,
alors là, on ne parle pas d'idéal, objectives de l'indépendance judiciaire, il
y a l'indépendance administrative. Donc,
moi, je veux simplement entendre de vous, vous êtes des experts, qu'en est-il
de l'indépendance administrative, compte tenu des modifications que le
législateur veut apporter à la loi?
M. Turp
(Daniel) : Bien, je crois que c'est une bonne question. Il faudrait
peut-être y réfléchir, demander, comme
Patrick, tu sais, un temps de délibération. Mais est-ce que, vraiment,
l'indépendance administrative est affectée par la modification qui est faite au
mode de financement du chapitre... du titre V, là? C'est quoi? C'est le
fonctionnement? Parce qu'ils doivent s'assurer du fonctionnement, là, de
la cour, que... leur indépendance administrative serait en jeu parce qu'on
financerait différemment? Je ne vois pas très bien, là, en quoi... Il y a
d'autres mécanismes pour assurer leur indépendance administrative. Ce n'est pas
seulement un enjeu d'argent puis un... du mode de financement.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : ...
M. Morin :
Oui, oui.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Je me permettrais de compléter. À nouveau, ce
projet de loi là permet d'harmoniser les
pratiques qui ont déjà cours dans de nombreux parlements, tant à Ottawa que
dans d'autres législatures, d'autres législatures canadiennes ou encore
internationales. Et jamais je n'ai entendu quelque juge ou le Conseil canadien de la magistrature, que cela portait
atteinte non seulement à son indépendance juridique, mais à son indépendance
administrative, là, à laquelle vous faites référence.
Donc, tu sais, à un
moment donné, il ne faut pas non plus, comment dire, faire peur au monde, là.
C'est une pratique qui est courante et elle
n'est... elle n'a absolument jamais posé de problèmes d'ordre administratif,
des problèmes que vous invoquez à l'heure actuelle, ailleurs.
M.
Morin : Mais je pense que vous avez fait référence au Conseil canadien
de la magistrature, si je vous ai bien... si je vous ai bien compris.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Tout à fait.
M. Morin :
Donc, n'est-il pas exact qu'au Conseil canadien de la magistrature, il y a
quand même un commissaire à la magistrature
fédérale, donc il y a une partie des crédits qui sont votés? C'est un modèle
hybride. J'y faisais référence tout à l'heure. Il y a évidemment des...
un montant qui n'est pas voté par des crédits, mais il y a quand même cet
intermédiaire. Donc, vous avez le commissaire qui est en charge de son bureau,
qui s'occupe de la déontologie judiciaire fédérale, et vous avez le ministre.
Donc, il y a une question d'imputabilité. Mais vous avez aussi un intermédiaire
qui s'assure que, dans tous les cas, il y aura évidemment une étanchéité entre
la magistrature, le ministre, et que, comme ça, de toute façon, l'indépendance
sera garantie. Alors, est-ce que vous pensez que c'est un mécanisme qui mérite
d'être étudié?
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : L'Assemblée nationale est libre de ce qu'elle
désire apporter comme modification, évidemment. Je tiendrais simplement à dire
qu'il a été démontré que la présence du commissaire ne garantit pas une
indépendance ou une étanchéité entre les pouvoirs. On l'a très bien vu lors du
rapatriement de la Constitution canadienne en 1982, alors que le pouvoir
judiciaire, grâce à des câbles diplomatiques britanniques, finalement,
travaillait de concert avec le pouvoir politique qui, lui-même, entendait une
cause sur le rapatriement de la
Constitution. Alors, malheureusement, malgré la présence d'un commissaire, on a
vu dans le passé que non, il n'y avait pas d'étanchéité absolue au
fédéral, là. Ottawa... Donc, Ottawa ne sait pas toujours mieux, on va le dire
en français.
M. Turp
(Daniel) : On n'est pas obligés de suivre le modèle fédéral en la
question. On vous propose un nouveau modèle.
On vous propose probablement, quand la loi va être adoptée, de le mettre à
l'épreuve, de voir comment les parlementaires vont gérer cette nouvelle
situation. Et, à mon avis, tu sais, l'avantage de cette disposition, c'est que le Québec va être un des seules juridictions
où c'est clair. C'est clair maintenant, avec le fonds consolidé du revenu, alors
que ce n'est pas du tout le cas dans la loi fédérale. Il n'y a aucune mention.
Mais là on le sait parce qu'ils adoptent des lois de crédits, alors là, c'est
clair. Puis c'est clair qu'on choisit un régime où les parlementaires ont un mot à dire. Et, comme parlementaire, moi, si
j'étais à votre place, là, je voudrais avoir un mot à dire, je voudrais avoir
des échanges sur cette question pour exercer ma souveraineté parlementaire.
• (17 heures) •
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne.
M.
Cliche-Rivard : Merci beaucoup à vous deux, Pr Turp,
M. Boucher.
Alors, la reddition
de comptes, aucun problème. En fait, au contraire, hein, c'est ça qu'on veut.
Que ce soit présenté aux crédits, moi, je n'ai aucun problème. Au contraire, je
pense que c'est une très bonne idée. Vous avez dit tout à l'heure de les
examiner, hein, vous les... avez dit deux fois, «examiner ces budgets», «de les
approuver», vous avez dit aussi... mais le
problème se déclinerait peut-être s'ils sont refusés. Et c'est là où je... moi,
vois une problématique potentielle,
où finalement les crédits budgétaires demandés par le Conseil de la
magistrature pour exercer ses fonctions, notamment ses fonctions
d'indépendance, ou pour assurer son indépendance de quelconques recours, là on
viendrait à les refuser. Un gouvernement
majoritaire, c'est son pouvoir à l'Assemblée nationale, viendrait dire :
Non, je ne vote pas les crédits qui sont demandés. Et là, dans ce
scénario-là potentiel, moi, je commence à voir ou je peux voir une potentielle
problématique.
Et je comprends que
vous dites : On va présumer de la bonne foi, mais malheureusement, on ne
peut pas baser des principes de base, là, nos principes de séparation de
pouvoir, sur la seule bonne foi. Il faut qu'on ait quand même des... certaines
garanties judiciaires. Et ce que je vous soumets, c'est : Si on proposait
ou si on assurait un mécanisme transparent
de reddition de comptes, mais dans lequel le ministre s'engagerait à soumettre,
sans modification, les demandes budgétaires du conseil auprès du Conseil du trésor, sans les modifier, on ferait des redditions de comptes, on poserait des questions, mais on ne les
refuserait pas, est-ce qu'on n'aurait pas là un peu le meilleur des deux
mondes? C'est ça, ma question.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : C'est une... En fait, vous faites référence à
l'entente, notamment, là, qui... soulevée par le Barreau, qui serait intervenue
entre le Conseil canadien de la magistrature et le ministre. C'est une entente
qui ne change rien quant à l'étude des crédits par les parlementaires, hein,
c'est très stipulé... c'est stipulé très clairement,
pardon, l'article 5 dit que ça ne change rien au régime de loi actuel.
L'article, je pense que c'est le 18 ou le 17, rappelle que ça ne change
rien quant à la responsabilité ministérielle de... pour l'utilisation des
deniers et, au final, n'engage que le ministre. Ça n'engage pas le
gouvernement. Donc, même une telle entente pourrait, dans un cas extrême,
comment dire, ne pas répondre à la situation à laquelle vous faites référence.
Personnellement, bon,
bien, écoutez, je n'ai que 44 ans, je ne suis la politique activement que
depuis environ 25 ans, mais je n'ai jamais vu de crédits non votés,
jamais. Donc, à un moment donné, on peut, bien sûr, imaginer toutes sortes de
scénarios, je ne vois pas la moindre chance qu'un tel scénario puisse
réellement se concrétiser sans un retour du balancier assez solide.
M. Turp
(Daniel) : ...vous êtes nouveau dans cette Assemblée, à
l'étude des crédits, on parle de tout sauf des crédits, hein? Ça, ça
arrive souvent, mais, écoutez, sans modification, licence pour dépenser,
dépenser, beaucoup dépenser... Et là il faut dire les
vraies choses, là, on n'ose pas trop, là... le Conseil de la magistrature a
beaucoup dépensé dans ses recours
judiciaires, les multiples recours judiciaires, puis il y a des avocats qui ont
été très bien payés, il y en a qui diraient trop bien payés.
Alors,
c'est ça qu'on veut? Ce qu'on veut, c'est que ça continue, ça? Puis, si un
ministre dit «sans modification», oh boy, il va y en avoir, des beaux
budgets par le Conseil de la magistrature.
Le Président (M. Bachand) : Merci. Merci beaucoup. Le temps est écoulé, malheureusement. Mme la
députée de Vaudreuil.
Mme Nichols :
Oui. Merci, M. le Président. Merci d'être parmi nous. Je n'ai pas grand
temps, je vais y aller avec des questions
très directes, précises. Sur votre dernière intervention, là, ça semble venir
vous chercher quand vous parlez des recours du Conseil de la
magistrature. Puis vous en avez parlé aussi dans... quand vous avez fait votre exposé de 10 minutes, là, vous avez parlé que
c'est de plus en plus fréquent, peut-être un peu plus depuis 2018, ce que
je comprends, que ça arrivait... ça arrivait très rarement, sauf à
l'an 2000, que vous avez noté.
Bien, si c'est ça,
l'enjeu, là, si c'est juste cette partie-là, pourquoi on ne vient pas plutôt
limiter les recours du Conseil de la magistrature juste sur cet aspect-là,
plutôt que d'y aller... parce que... Puis je vous donne... je fais une
sous-question en même temps. Le projet de loi n° 8, vous l'avez lu, là.
Vous l'avez lu, là, c'est prévu que le Conseil de la magistrature doit
soumettre ses prévisions budgétaires au ministre de la Justice puis que ses
livres vont être désormais vérifiés par le VG.
M. Turp (Daniel) : Parfait. On ajoute
quelque chose, on ajoute un examen parlementaire. Ça s'ajoute, c'est encore
plus démocratique, c'est plus d'imputabilité de la part du Conseil de la
magistrature. Alors, moi, j'aime ça, et ça ne dérange pas juste le
ministre qu'il y ait des recours et beaucoup de recours, ça dérange les
citoyens aussi, à mon avis.
Mme Nichols :
On n'a pas fait cet exercice-là
encore. Le projet de loi n° 8, il vient d'être adopté, là. Peut-être
qu'on pourrait regarder ce que ça va donner, c'est peut-être suffisant, on n'a
pas besoin d'aller aussi loin. Puis je reviens à ma question. Si la
problématique... Si vous trouvez que le Conseil de la magistrature utilise trop
de pouvoirs pour des recours ou utilise trop des sommes pour des recours,
qu'est-ce que vous suggérez... qu'on vienne peut-être encadrer juste cette
partie-là?
M. Turp
(Daniel) : Que le Procureur général conteste, ce qu'il a fait
peut-être modestement, trop modestement, son intérêt à agir dans des affaires
où le Conseil de la magistrature va vouloir invoquer le principe d'indépendance
judiciaire comme il le veut, en toute matière, ça, ce serait une solution.
Est-ce que le Conseil de la magistrature a toujours intérêt à agir devant les
tribunaux lorsqu'il s'agit de questions d'application des lois votées par cette
Assemblée au Conseil de la magistrature?
Mme Nichols :
Bien, à la limite, là, moi, ce que j'entends, là, c'est que vous êtes
d'accord que le politique démontre son rapport de force face au conseil de la
législature. Moi, c'est ça qui... c'est ça que j'entends.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Honnêtement, on ne voit pas en quoi il y a là une
démonstration de force. À nouveau, on pense que c'est une question
d'harmonisation des pratiques, non seulement avec ce qui se fait ailleurs, dans
les autres législatures, mais qui se fait aussi à l'Assemblée nationale
concernant les organismes publics. Or, on considère que le Conseil de la
magistrature, outre le volet de lorsqu'il agit comme tribunal déontologique,
est un organisme public. Ça a été reconnu
par les diverses jurisprudences, dont le jugement auquel il fait référence, là,
le fameux jugement de l'an 2000. Et il n'y a là que la volonté de
rendre... comment dire, plus normal ce qui entoure l'utilisation des deniers
publics par le Conseil de la magistrature.
M. Turp
(Daniel) : Je vais me permettre, M. le Président, et à la députée...
Je vais donner à la greffière du comité un article que j'ai trouvé assez
fascinant, Judicial Independence and the Budget : A Taxonomy of
Judicial Budgeting Mechanisms, et on se rend compte, là, que, dans le monde,
dans la très grande majorité des juridictions, il y a une approbation parlementaire des budgets des
conseils de la... équivalents. Alors, je vais vous donner ça, Mme la greffière. Je pense que ça pourrait être la peine que tout
le monde lise ça, parce que ce que l'on veut faire par ce projet de loi, ce
n'est pas inusité, ce n'est pas inhabituel, c'est plutôt une pratique assez
répandue dans le monde entier.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
Sur ce... On compte sur vous pour la transférer de façon électronique, bien
sûr, à la commission. M. Boucher, M. Turp, ça a été un grand plaisir.
Sur ce, la commission
suspend ses travaux jusqu'à 19 h 30. Merci beaucoup. À tantôt.
(Suspension de la séance à
17 h 07)
(Reprise à 19 h 31)
Le
Président (M. Bachand) : À l'ordre, s'il vous
plaît! Bonsoir à tout le monde. La Commission des institutions reprend ses
travaux.
On
poursuit donc les consultations particulières et auditions publiques sur le
projet de loi n° 26, Loi modifiant
la Loi sur les tribunaux judiciaires afin notamment de donner suite à l'Entente
entre la juge en chef de la Cour du Québec et le ministre de la Justice.
Ce soir, nous
allons entendre les personnes et organismes suivants : la Pre Martine
Valois, le Barreau du Québec, mais d'abord, il nous fait plaisir de recevoir
les représentants et représentantes de l'Association québécoise des
avocats et avocates de la défense. Alors,
merci beaucoup d'être avec nous, c'est très, très apprécié. Alors, je vous inviterais
à vous présenter puis à... à débuter, pardon, votre présentation. Merci
beaucoup.
Association québécoise
des avocats et avocates de la défense (AQAAD)
Mme Boulet
(Marie-Pier) : Merci, M. le Président. Bonsoir. Marie-Pier Boulet, d'abord, présidente
de l'Association québécoise des avocats et avocates de la défense, et je
suis accompagnée de Me Jean-François Benoit qui, lui, est responsable, au sein
de l'association, du comité projet de loi.
Alors, un petit mot, brièvement, sur
l'association. Alors, l'Association québécoise des avocats et avocates de la
défense, on simplifie par l'acronyme AQAAD, est une association qui a été
fondée en 1995, qui représente plus de 600 avocats
et avocates qui oeuvrent en droit criminel et pénal partout au Québec. Sa
mission s'intéresse en différents points
à l'intérêt des membres, mais aussi à la défense spécifique des libertés
individuelles, ainsi que les droits fondamentaux des justiciables. La mission, donc, de défendre les droits et libertés
des justiciables a amené l'AQAAD à agir à plusieurs reprises comme intervenante dans les dossiers
devant la Cour d'appel du Québec et la Cour
suprême du Canada. D'ailleurs,
pour être spécifique à la... à notre présence ce soir, l'AQAAD est intervenante
dans le cadre du recours devant la Cour
d'appel, lequel devrait faire l'objet, normalement, d'un désistement par le
dépôt du projet de loi n° 26. L'association a néanmoins déjà
produit son mémoire dans le cadre du recours.
Maintenant, donc, le projet de loi n° 26 et
l'intérêt de l'AQAAD quant à faire des représentations sur ledit projet, eh
bien, simplement spécifier que le premier article du projet de loi n'est pas
visé par nos commentaires. Celui-ci, qui
concrétise strictement l'entente intervenue relativement à l'augmentation du
nombre de juges à la Cour du
Québec, donc, cet article ne fait pas l'objet de nos commentaires.
Malheureusement, je le dirais ainsi, l'ajout d'un sous-objectif au projet de
loi, qui est totalement étranger au premier, risque d'avoir pour effet de
ralentir la nomination des juges, alors qu'il s'agit d'un besoin identifié
comme urgent. Ce que nous pourrions qualifier d'une forme de marchandage est
regrettable, puisque la conclusion d'augmenter le nombre de juges peut
difficilement se relier à l'objectif de revoir le mode de financement du Conseil
de la magistrature.
Les membres de l'AQAAD, donc, sont des acteurs
du système de justice, et leur collaboration est toujours essentielle à son bon
fonctionnement. C'est dans ce cadre-là que nous reconnaissons que le
fonctionnement du système de justice passe par un respect irréprochable de
l'indépendance judiciaire qui, elle, est directement mise en cause dans les
changements apportés au mode de fonctionnement du Conseil de la magistrature et
l'encadrement des prévisions budgétaires par ce projet de loi n° 26.
Donc, pour parler directement d'indépendance
judiciaire, alors évidemment, il se passe d'explication le fait que le pouvoir judiciaire est une composante
essentielle de notre démocratie. Dans sa définition, donc, la plus connue,
l'indépendance judiciaire fait en sorte que
les juges ne sont pas influencés par les parties, y compris le gouvernement,
et que les litiges sont donc tranchés conformément à la loi, sans influence
extérieure. Par contre, et c'est là où nous insistons,
il ne faut pas croire que l'indépendance judiciaire se limite strictement à ce
pouvoir décisionnel des juges en ce qu'ils
sont libres de décider. Cette vision constituerait même, selon nous, une vision
beaucoup trop étroite du principe de l'indépendance judiciaire. L'indépendance
judiciaire est aussi institutionnelle. Il faut le rappeler, l'indépendance
judiciaire n'existe pas au profit des juges dans le cadre de leurs fonctions,
mais bien au bénéfice des justiciables.
Ainsi, le Conseil de la magistrature, selon
nous, de par sa mission, fait partie de ce volet institutionnel. Il n'est pas
l'équivalent de la Cour du Québec. En partant, le Conseil de la magistrature
assume une mission de protection du public par au moins deux de ses objectifs
et/ou missions, notamment le traitement des plaintes contre les magistrats et
la défense de toute mesure qui viendrait affecter l'efficacité du système.
L'indépendance judiciaire présuppose évidemment cette absence d'ingérence de la
part du gouvernement, quel que soit le véhicule procédural employé.
Donc, parlant de véhicule procédural, une
procédure de contrôle budgétaire, pour prendre cet exemple, relève...
représente, en fait, un outil puissant qui devrait au contraire être mis au
service des différents pouvoirs, donc, législatifs, exécutifs et même
judiciaires, et non à l'un d'eux pour assurer un contrôle sur l'autre. C'est
pourquoi, selon nous, il y a une grande distinction entre exiger une reddition
de comptes, ce qui vise... ce qui vient, en fait, a posteriori par rapport à
soumettre des dépenses à une approbation préalable... l'approbation s'intéresse
à l'acquiescement, donc l'approbation est
d'ailleurs davantage synonyme d'acquiescement que de transparence, par exemple.
Il s'ensuit logiquement de mes propos que le
processus de contrôle de l'exercice financier du Conseil de la magistrature
peut en lui-même porter atteinte à cette indépendance, sinon, au moins, est
perçu comme tel. En effet, en privant le Conseil de la magistrature des moyens
et, par le fait même, de la latitude qu'il détient pour défendre l'indépendance
judiciaire, les pouvoirs exécutif et, même, législatif peuvent littéralement le
museler. Le contrôle budgétaire vient
affaiblir et potentiellement priver totalement le Conseil de la magistrature
des moyens qu'il peut utiliser pour assurer sa mission.
Ce dont il est question, c'est-à-dire un
dépassement des coûts ponctuel par le Conseil de la magistrature, a été rendu
nécessaire par des démarches judiciaires qui visaient directement à assurer le
maintien de l'indépendance judiciaire. Les
tribunaux supérieurs ont reconnu le bien-fondé des arguments défendus par le
Conseil de la magistrature et ce lien avec la défense de l'indépendance judiciaire. La situation
factuelle, prospective, donc les autres cas d'espèce qui pourraient
subvenir, est facilement imaginable. Le Conseil de la magistrature devrait
demander à l'exécutif de lui donner les
moyens de contester une de ses décisions qui l'affectent dans sa mission ou
encore une décision du pouvoir législatif qui serait
inconstitutionnelle, par exemple.
Nous sommes bien au-delà d'une situation de
conflit d'intérêts. Cette situation, selon nous, traduit une méconnaissance des grands principes de gouvernance
étatique au sein d'une société démocratique. Aucun des pouvoirs n'est
absolu, et les trois coexistent. Je vous remercie.
Le Président (M.
Bachand) : Merci. Merci infiniment. Merci
infiniment. Donc, nous allons débuter la période d'échange. M. le ministre,
s'il vous plaît.
M. Jolin-Barrette : Merci, M. le
Président. Me Boulet, Me Benoit, de l'Association québécoise des avocats et des
avocates de la défense, merci de participer aux travaux de la commission.
Écoutez, d'entrée de jeu, Me Boulet, je note...
en fait, j'aimerais ça avoir autant de certitude que vous venez de l'affirmer dans vos propos. Ça semble tellement
clair, tellement limpide, sans aucune nuance. C'est tellement clair. Écoutez, le droit, ça doit être clair comme ça.
Moi, j'aimerais ça, comme ministre de la Justice, avec l'ensemble des juristes
qui m'entourent, même avec l'ensemble des parlementaires autour de la table,
avoir autant de certitude.
Écoutez, c'est quoi, les fonctions du Conseil de
la magistrature? Article 256 : «Le conseil a pour fonctions :
«a) d'organiser,
conformément au chapitre II de la présente partie, des programmes de
perfectionnement des juges;
«b) d'adopter, conformément au
chapitre III de la présente partie, un code de déontologie de la
magistrature;
«c) de recevoir et d'examiner toute plainte
formulée contre un juge auquel s'applique le chapitre III de la présente
partie;
«d) de favoriser l'efficacité et
l'uniformisation de la procédure devant les tribunaux;
«e) de recevoir les suggestions,
recommandations et demandes qui lui sont faites relativement à l'administration
de la justice, de les étudier et de faire au ministre de la Justice les
recommandations appropriées;
«f) de
coopérer, suivant la loi, avec tout organisme qui, à l'extérieur du Québec,
poursuit des fins similaires; et
«g) de connaître des appels visés à
l'article 112.»
• (19 h 40) •
Essentiellement, vous donnez une approche,
disons, extensive des fonctions du conseil à 256, mais j'ai noté, dans votre
propos, qu'il y avait du marchandage, que l'efficacité du système de justice
allait être compromise, qu'on a une méconnaissance du système démocratique
aussi. Écoutez, c'est quand même des propos qui sont empreints de certitude, je
vous dirais. Nous, ici, les députés de l'Assemblée nationale, qui sont élus par
la nation québécoise dans chacune de leurs circonscriptions, qui ont un mandat
légitime d'adopter des lois, qui font partie d'un parlement, vous pensez qu'ils
ont une méconnaissance du système démocratique ici? J'aimerais ça vous entendre
là-dessus...
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
il y a plusieurs...
M. Jolin-Barrette : ...parce que
vous le déclamez avec tant de certitude. L'association déclame ça, c'est la
position de l'association. Ça me surprend un peu, parce que moi, je connais
beaucoup de criminalistes qui ont une bonne crédibilité, puis qui font preuve
de nuance, puis qui vont plaider, à tous les jours, devant les tribunaux.
J'aimerais vous entendre là-dessus.
Le Président (M.
Bachand) : ...
Mme Boulet (Marie-Pier) : Alors, je
vous remercie pour votre question. M. le Président, si je peux me permettre, maintenant,
d'y répondre, donc, il y a plusieurs choses. Évidemment, il y a plusieurs
questions dans cette série de questions. La première chose : Est-ce que le
droit est clair? Le droit, effectivement, évolue, et le droit n'est pas
toujours clair. Par contre, ici, on parle d'indépendance judiciaire, et ça,
c'est certainement un principe qui est clair et c'est certainement une base qui
est acquise et qui doit être maintenue. Alors, cette certitude-là, vous avez
raison, elle est facile d'être retrouvée quand on parle d'indépendance
judiciaire. Elle est facile également d'être nuancée quand on parle
d'indépendance judiciaire.
Maintenant, l'autre sous-question, c'était non
seulement la question d'être clair...
M. Jolin-Barrette : C'est drôle,
parce qu'écoutez...
Mme Boulet (Marie-Pier) : ...mais
c'était le pouvoir...
Le Président (M.
Bachand) : ...
M.
Jolin-Barrette : ...attendez, je vais juste terminer, j'ai une
sous-question là-dessus, M. le Président. On a eu deux constitutionnalistes qui
sont venus, professeurs émérites de l'Université de Montréal, Daniel Turp, Pr
Taillon, qui enseignent depuis
plusieurs années, qui sont titulaires de doctorat en droit constitutionnel.
Puis c'est drôle, l'indépendance judiciaire, pour eux, ce n'était pas si
clair que ça. Alors, je comprends que vous avez une meilleure expertise en
droit constitutionnel que ces deux professeurs-là?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : En fait, la définition de l'indépendance judiciaire, je
pense qu'elle est connue. Je le disais d'entrée de jeu que le volet où les
juges sont libres de rendre des décisions, c'est un volet qui est certainement
connu puis qui est, en fait, je vous dirais, partagé...
M. Jolin-Barrette : Et quel est...
M. le Président, je veux juste compléter, oui.
Le Président (M.
Bachand) : Monsieur...Juste faire
attention, on est en visioconférence, aussi de donner le temps aux témoins de
répondre aussi. M. le ministre, s'il vous plaît.
M. Jolin-Barrette : Oui, je comprends.
Alors, vous me parlez... On ne conteste pas ça, que les juges ont la liberté de
rendre leurs décisions, que l'assignation des dossiers au rôle, ça fait partie
de l'indépendance judiciaire. Même, écoutez, les stationnements, ça fait partie
de l'indépendance judiciaire.
Cela étant, est-ce que le financement du Conseil
de la magistrature relève de l'indépendance judiciaire? Bien entendu, le
Conseil de la magistrature nous dit ça, mais le législateur a une opinion
autre, mais je ne pense pas que la jurisprudence a déterminé ce que vous
avancez. Voulez-vous nous l'indiquer, dans quelle décision ça a été avancé?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait...
oui, bien, évidemment, dans la décision de... M. le Président, si vous me
permettez de répondre, donc, dans le Conseil de la magistrature contre ministre
de la Justice du Québec, 2022, QCCS 266, décision du juge Immer du 2
février 2022 qui reconnaît explicitement que... Parce que la deuxième question
était celle de l'interprétation extensive des pouvoirs du Conseil de la
magistrature. Eh bien, je peux lire au paragraphe 41°, effectivement, qu'on
reprend l'ensemble de ces pouvoirs et qu'on souligne spécifiquement celui que
vous avez cité en d, c'est-à-dire favoriser l'efficacité de la procédure devant
les tribunaux. Et ce pouvoir-là a donc été
effectivement interprété par les tribunaux supérieurs ici, pour nommer la Cour
supérieure comme étant effectivement une
partie intégrante de l'objectif du Conseil de la magistrature et qui vise
spécifiquement la question de l'indépendance judiciaire.
Donc, oui, cette interprétation...
M. Jolin-Barrette : Sur le
financement... Ma question, Me Boulet, est sur le financement.
Mme Boulet (Marie-Pier) : Bien, en
fait, une fois que...
M. Jolin-Barrette : Est-ce que le...
est-ce que le jugement dit ça? Puis je comprends de vos propos que, lorsque
vous faites référence à «tribunaux supérieurs», pour vous, la Cour supérieure,
c'est un tribunal supérieur versus la Cour du Québec. Est-ce que c'est ce que
je retiens de votre propos, parce que la référence à «tribunaux supérieurs»,
c'est Cour supérieure pour vous?
Mme Boulet (Marie-Pier) : Bien,
c'est ce qu'il faut... effectivement. Vous savez que la Cour supérieure est un
tribunal de révision des décisions de la Cour du Québec, entre autres, si on
parle en matière criminelle, pour les affaires
sommaires, et qu'il y a même le stare decisis qui s'applique entre les deux,
tout à fait. Pour d'autres matières, eh bien, la Cour supérieure,
justement, peut entendre ce qu'on appelle des renvois. Donc, évidemment, je ne
vais pas me lancer dans un cours de droit, nécessairement, mais oui, la Cour
supérieure, ce n'est pas juste son nom qui l'indique, mais elle a effectivement
des pouvoirs qui, dans certains cas, peuvent, disons, s'équivaloir ou juste
faire un partage de compétences avec la Cour du Québec. Quand on parle, par
exemple, du montant des litiges en matière civile, il y a une séparation,
disons, entre les deux. Ils ne sont pas nécessairement supérieurs l'un à l'autre.
Mais, quand on parle de révision de la
décision judiciaire ou de renvoi qui vise à établir, effectivement, des
principes, là, on peut effectivement parler de supériorité.
M. Jolin-Barrette : Alors, revenons
sur le fond. En quoi les crédits du Conseil de la magistrature affectent
l'indépendance judiciaire, en fonction des décisions? Parce que vous m'avez
cité une décision de 2022 relativement à la
question du bilinguisme des juges et par rapport à la Charte de la langue française. On ne parle pas de financement des
crédits budgétaires.
Mme Boulet (Marie-Pier) : Tout à
fait. Alors, moi, je vous répondais à la deuxième sous-question avant de répondre à la troisième, évidemment. Alors, cette
deuxième sous-question, vous parliez de mon interprétation extensive des pouvoirs du Conseil de la magistrature et sur
quoi je me basais. Alors, je me basais sur cette décision judiciaire là.
Si on revient aux crédits budgétaires ou à
l'aspect davantage budgétaire, en quoi est-ce que ça affecte l'indépendance
judiciaire? Eh bien, c'est explicitement ce que j'ai mentionné dans le texte
introductif, c'est-à-dire qu'on vient contrôler... Avant que le Conseil de la
magistrature puisse même entreprendre des recours qui visent à assurer sa
mission, on vient donner un contrôle sur cette... ce pouvoir-là du Conseil de
la magistrature d'assurer sa mission. Donc, on dit : Vous avez une mission
qui est bien définie, mais, avant de pouvoir exercer les pouvoirs qui viennent
évidemment... et même, je dirais, les devoirs qui viennent avec le respect de
la mission, eh bien, si vous avez besoin de budget, on va passer,
effectivement, par l'exécutif. Et, s'il s'avérait, c'est une image qui est très
simple et très forte, s'il s'avérait que vous vouliez contester une décision de
l'exécutif, eh bien, c'est ce même exécutif
qui devrait approuver l'octroi des moyens pour réaliser votre mission. C'est ce
que je qualifiais à la toute fin, et c'est là que
je faisais un lien avec la méconnaissance des principes du système démocratique,
c'est de dire : Là, on dépasse le conflit d'intérêts. On n'est pas dans le
conflit d'intérêts du tout, on est littéralement dans un a le contrôle sur
l'autre et les bases de la séparation des pouvoirs.
M.
Jolin-Barrette : C'est un peu particulier, hein, parce que vous nous
citez la décision du juge Immer, la première décision du juge Immer. Or, le
passage que vous nous avez cité, là, c'est pour déterminer la qualité pour agir
du conseil et non pas l'indépendance judiciaire. Alors, c'est fort différent.
Bien, écoutez, je
voudrais vous demander... parce que vous dites : Bien, écoutez, ça fait
partie des fonctions du conseil. Est-ce que, selon vous, l'Assemblée nationale
est libre de modifier les fonctions du conseil ou ça porterait atteinte à
l'indépendance judiciaire?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : Bien, évidemment, là, on parle de libre... je pense que
tout pouvoir n'est pas absolu. D'ailleurs, je l'ai nommé, il y a évidemment une
procédure. Et, quand il y a une procédure qui entoure... par exemple, comme
vous dites, modifier les fonctions du conseil, ça viendrait avec modifier la
Loi sur les tribunaux judiciaires...
M.
Jolin-Barrette : C'est ma question.
Mme Boulet
(Marie-Pier) : ...et ce n'est certainement pas moi qui vais vous expliquer
comment on modifie, justement, une loi. Ça, c'est davantage dans votre gouverne
que dans la mienne.
M.
Jolin-Barrette : Non, non. Ma question, c'est : Est-ce que c'est
possible... est-ce que c'est possible pour l'Assemblée nationale de le faire?
Est-ce que c'est possible de modifier la Loi sur les tribunaux judiciaires?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : Bien, en fait, c'est exactement ce qui... Le projet de
loi, c'en est un exemple. Donc, on modifie
la Loi sur les tribunaux judiciaires, et, par ce processus, il y a un débat qui
peut être fait. Et, même une fois que le changement législatif, par
exemple, est entériné, eh bien, ce n'est pas terminé, ça peut être contesté
constitutionnellement. Donc, c'est là où les pouvoirs, effectivement, peuvent entre
eux avoir des débats sains puis permettre à la société non seulement de
demeurer démocratique, mais d'évoluer dans ce principe démocratique là. Alors,
est-ce que l'Assemblée nationale peut modifier...
M.
Jolin-Barrette : Je suis très au courant, M. le Président, comment ça
fonctionne, mais moi, ma question pour Me
Boulet, c'est... Je comprends que l'Assemblée nationale a la légitimité de
modifier des lois, que ce soit dans le cadre du projet de loi
n° 26, avec les modifications qu'on fait ou, si on souhaitait modifier
l'article 256, l'Assemblée nationale pourrait le faire.
Mme Boulet
(Marie-Pier) : Alors, c'est exactement le même genre de
représentation, d'ailleurs, qui serait faite
dans ce cadre-là, M. le Président. À ce moment-là, donc, vous passez par le
processus de projet de loi. Vous souhaitez modifier, effectivement, la
Loi sur les tribunaux judiciaires. Alors, nous allons faire des
représentations, que ce soit par le biais de mémoire ou oralement, comme c'est
le cas maintenant, pour expliquer en quoi ce changement législatif là ne
devrait pas être fait, par exemple, ou est totalement justifié.
Parce que, si j'en
avais un à vous proposer, en fait, ce serait de dire : Ajoutez même un
élément à la mission du Conseil de la magistrature, c'est-à-dire, si ce n'est
pas clair qu'ils doivent défendre l'indépendance judiciaire, eh bien, ajoutons
cet alinéa. Mais, ceci étant, puisque ce n'est peut-être pas l'idée première
ici, je vous dirais que, oui, il a la légitimité de le faire, mais il y a... De
l'autre côté, la légitimité pour l'Assemblée nationale d'agir n'enlève pas la
légitimité pour les intervenants de réagir et n'enlève même pas la légitimité
au pouvoir judiciaire, une fois que c'est en vigueur, de contester, par exemple,
la constitutionnalité. Donc, il n'y a pas de pouvoir absolu.
Sinon, c'est de
dire : On a la légitimité, au niveau du pouvoir exécutif, au niveau de
l'Assemblée nationale, et les autres ne peuvent plus rien faire. On va même les
empêcher de faire quoi que ce soit ou de tenir un débat, parce que tenir un
débat, ça ne veut pas dire que c'est un ou l'autre qui va avoir raison.
L'exécutif, au terme, pourrait avoir raison, mais tenir un débat, ça signifie
d'écouter l'autre partie.
• (19 h 50) •
M.
Jolin-Barrette : Et là, Me Boulet, est-ce qu'on... est-ce que,
Me Boulet, on est dans le processus... Est-ce que c'est une décision de
l'exécutif, présentement, là, ce qu'on est en train de faire?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : On est dans le processus vers une décision de
l'exécutif.
M.
Jolin-Barrette : Ah! là, on est dans le processus exécutif,
présentement?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : On est dans le processus législatif, pardon.
M.
Jolin-Barrette : Ah! OK, parce que, vous savez, autour de la table,
c'est des parlementaires que vous avez, des membres de l'Assemblée nationale,
puis leur première fonction, c'est des législateurs.
Écoutez, vous avez dit, tout à l'heure : Ça
va ralentir la nomination des juges. Écoutez, moi, j'ai un projet de loi avec
14 nouveaux juges. Vous devriez accueillir ça favorablement.
Mme Boulet
(Marie-Pier) : C'est pour ça...
M. Jolin-Barrette : Qu'est-ce qui
vous fait dire que ça va ralentir le processus de nomination des juges? Les
parlementaires sont saisis d'un projet de loi avec différents articles. Il
n'aurait pas fallu, dans un projet de loi, faire en sorte de venir mettre des
articles modifiant la Loi sur les tribunaux judiciaires pour les crédits du
Conseil de la magistrature, selon vous?
Mme Boulet (Marie-Pier) : Bien, en
fait, je pense que c'est mélanger, effectivement, deux choses qui ne vont pas ensemble. Ça, c'était exactement le sens
de mes propos en ouverture, c'est-à-dire que l'entente qui est intervenue
était accueillie favorablement. Et j'ai même
pris la peine de le dire d'entrée de jeu, et ça a même été mentionné au-delà
de la présente instance, c'est-à-dire que
c'était accueilli favorablement, cette entente-là. Alors, si le seul article
avait été l'article premier, on ne serait même pas ici présentement pour
parler du projet de loi n° 26.
Alors, là où on parle de ralentissement, c'est
qu'effectivement il faut tenir un débat sur les articles 2 et 3, qui, eux,
s'avèrent à être controversés, alors que le premier, lui, ne l'était pas du
tout, était, j'allais dire de manière assez manifeste,
accueilli unanimement. Les articles 2 et 3, eux, par contre, n'ont
d'ailleurs aucun lien avec le premier, mais amènent effectivement, selon nous,
un débat nécessaire, à savoir si on doit aller de l'avant, parce que si...
effectivement, et tout à l'heure,
vous avez bien fait de me corriger, là, si le législatif amenait le tout à
terme, bien, ça ne veut pas dire que, par la suite, il n'y a pas encore
d'autres débats, par exemple, juridiques, qui pourraient se tenir autour de la
question, là, on s'entend, mais présentement je vous dis... et je pense que ce
serait assez unanime autour de votre table sur le fait que, s'il n'était
question que de l'article 1, on n'en serait même pas ici.
M. Jolin-Barrette : Alors, je
comprends que, selon votre conception, le législateur devrait se restreindre
dans les choix qu'il fait parce que les lois sont susceptibles d'être
contestées.
Mme Boulet (Marie-Pier) : Non, parce
que la loi pourrait être contestée... D'ailleurs, le projet de loi n° 26
pourrait être contesté sans que l'on conteste l'article premier. Ce que je dis,
c'est que présentement, on a mêlé deux choses ensemble. J'ai fait le
commentaire d'entrée de jeu, comme quoi on a mêlé deux choses qui n'allaient
pas ensemble et donc que le projet de loi serait déjà, selon moi, en vigueur,
et même, hein... ou presque, s'il n'était pas question des articles 2 et
3.
M. Jolin-Barrette : Ah oui? Bien, M.
le Président, je voudrais savoir, est-ce que Me Boulet a beaucoup d'expérience
parlementaire pour affirmer ça aussi, de dire que le projet de loi serait déjà
adopté puis que, dans le fond, elle connaît l'agenda législatif, elle connaît
la procédure parlementaire aussi? Parce que ça semble tellement clair, de la
part de l'association des avocats en droit de la défense, les propos qui sont
tenus aujourd'hui. Alors, vous, vous dites : Le législateur ne doit faire
des projets de loi sur qu'un seul sujet tout le temps, c'est ça?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
là, il y a deux questions. Est-ce que vous devez le faire sur un seul sujet
tout le temps? Je ne tomberai pas dans le même piège de vous dire comment faire
les choses, au contraire, je vais vous... j'ai fait le commentaire sur le fait
qu'on avait mélangé deux choses ensemble et je ne vais pas vous dire quoi faire
et comment le faire. C'était un commentaire qui était, selon moi, encore une
fois, tout à fait légitime, si on peut reprendre le terme «légitimité».
Par ailleurs, est-ce que le projet de loi serait
déjà en vigueur? Vous avez raison que ce n'est pas de par mon expérience que je
parle, mais plutôt par mon intuition.
M. Jolin-Barrette : Bon, on est
contents que votre mémoire repose sur votre intuition puis vos propos aussi.
Alors, écoutez, je vous remercie pour votre présence ici, en commission
parlementaire. Manifestement, on connaît l'opinion de l'association des avocats
en droit de la défense, avec toute la nuance que ça prenait pour entendre vos
propos. Merci.
Le Président (M.
Bachand) : Merci. M. le député de
l'Acadie, s'il vous plaît.
M. Morin : Merci. Merci, M. le
Président. Bonsoir, Me Boulet et Me Benoit. Merci d'être avec nous ce
soir. Évidemment, vous l'avez souligné, vous avez pris une position. Moi,
j'aimerais avoir... que vous puissiez partager avec nous votre expertise. Parce
que, vous savez, dans l'opposition, on est face à un gouvernement qui a
90 députés, donc il y a de très, très fortes chances que le projet de loi
soit adopté, n'est-ce pas?
Le projet de
loi change le régime de financement pour le Conseil de la magistrature.
Présentement, les sommes sont versées directement à même les fonds consolidés
du revenu, et, si le projet de loi est adopté, ce seront des crédits qui
vont être votés. Compte tenu de ce que vous avez vu dans le projet de loi, vous
nous avez parlé, selon vous, clairement, que ça allait porter une entaille, ça
allait enfreindre le principe de l'indépendance de la magistrature. Quel serait
le meilleur moyen ou les modifications qu'on pourrait apporter aux
articles 3 et 4 pour les réconcilier, finalement, avec votre position?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
je vous remercie pour votre question. La réponse, M. le Président, ce qui avait
été mis en vigueur, il y a justement deux mois, si je ne m'abuse, là,
c'est-à-dire la question de la reddition de comptes...
Pour reprendre des termes que j'ai déjà tenus dans un article, là, qui avait
été publié dans Le Devoir, c'est qu'on n'a même pas eu le temps de même
tester l'efficacité de ce système-là de reddition de comptes. Et, dans mes
propos que j'ai tenus au tout début, là, de la séance, je parlais spécifiquement
de ça aussi, en disant qu'il y a une grande différence entre la reddition de
comptes, qui amène d'ailleurs même un principe de transparence sur le travail
qu'on a effectué et qui arrive a posteriori, tandis que l'octroi de crédits
votés, elle, vient déjà restreindre d'avance, sinon
soumettre à un contrôle, je veux dire, il n'y a pas d'autre définition que ça,
les extras qui pourraient être générés.
Et ces extras-là... je veux dire, on parle de
l'expérience passée. J'ai voulu surtout être prospective dans mes propos, mais,
si on parle de l'expérience passée, je veux dire, on regarde, là, les
dépassements, et les dépassements sont dus à des contestations judiciaires.
Donc, les dépassements sont directement reliés à des contestations judiciaires
pour lesquelles le Conseil de la magistrature a toujours eu gain de cause, je
veux dire, ou presque. J'ai envie de me garder une réserve, mais alors... Et là
ces contestations judiciaires là venaient vraiment opposer, je vais le dire
ainsi, puis ce n'est pas dans le sens
péjoratif, là, c'est dans le sens où on avait des positions différentes à
débattre devant les tribunaux du côté du ministère de la Justice... du côté du
ministre de la Justice ou du côté du Conseil de la magistrature.
Alors là, évidemment, quand on parle... c'est ce
que je disais, quand on parlait d'une façon prospective, présentement, on
n'avait pas besoin de demander la permission pour engendrer ces fonds-là, mais
surtout engendrer ces procédures-là. Là, l'équivalent d'aller demander des crédits
votés, c'est de dire : Est-ce que vous nous permettez de contester votre décision législative ou encore
exécutive? Parce que, dans un cas, c'était une décision de nature exécutive.
M. Morin : Alors, je comprends de
vos propos, au fond... puis j'aimerais vous entendre là-dessus, parce que,
l'Assemblée nationale, on vient d'adopter le projet de loi n° 8 qui... et
vous y avez fait référence, qui, en fait, donne un pouvoir à la Vérificatrice
générale de faire un audit des comptes du Conseil de la magistrature. Et puis
le conseil est maintenant soumis à la loi
sur l'accès à l'information. Donc, ça, selon vous, c'étaient déjà des éléments
suffisants et... Donc là, est-ce que
vous vous interrogez, finalement, sur la sagesse du législateur de, quelques semaines
après, vouloir aller un peu plus loin?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
non seulement d'aller un peu plus loin, mais d'aller totalement ailleurs, avec
beaucoup de respect, c'est-à-dire que le projet de loi n° 8, quant à moi,
justement, s'intéressait à des principes avec un équilibre nécessaire,
c'est-à-dire, justement, la transparence puis... et cette question de
rapporter, finalement, un travail exécuté sans avoir à l'empêcher de
l'exécuter. Là, on est vraiment dans le posteriori versus le prospectif. C'est
là où il y a vraiment une différence, entre le contrôle et dire qu'est-ce qui a
été fait, qu'est-ce qui... donc de rapporter. Puis, en fait, c'est même... Je
vous dirais que la reddition de comptes a un élément très positif, c'est-à-dire
de rendre compte du bon travail qui est fait. Je suis convaincue, pour le
Conseil de la magistrature, que c'est non seulement pas difficile ni lourd,
mais que c'est même une fierté de pouvoir rapporter le travail qu'ils
exécutent.
• (20 heures) •
M. Morin : Et qu'est-ce que vous
pensez, par exemple, de l'idée d'avoir une personne indépendante entre le
Conseil de la magistrature et l'exécutif, le ministre de la Justice, qui
pourrait éventuellement présenter les crédits du Conseil de la magistrature au
Parlement? Est-ce que vous pouvez élaborer là-dessus? Est-ce que ça vous semble
être une situation qui respecterait le principe de l'indépendance du Conseil de
la magistrature?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : En fait, certainement que la personne
indépendante, elle, oui, ce serait justement en considération de cette indépendance-là, mais, du moment que c'est le
ministre de la Justice, je veux dire... C'est là que je parlais, tout à
l'heure, de non seulement le conflit d'intérêts, mais de principes de
gouvernance qui ne fonctionnent pas. C'est
là où on devient déchirés avec nos propres... notre propre mission par rapport
à celle de l'autre, je vais dire, institution ou par rapport à celle de
l'autre pouvoir. Donc, une personne indépendante, ça rime nécessairement avec l'indépendance
de la magistrature et même la séparation des pouvoirs.
M. Morin : Bien, je comprends qu'à
ce moment-là, s'il y avait quelqu'un de... bon, d'indépendant qui faisait le pont, vous n'avez pas d'objection, à ce
moment-là, à ce que l'Assemblée nationale vote des crédits, mais, si je vous
comprends bien, ce que vous voulez éviter, c'est que le conseil soumette
directement au ministre son budget puis que le ministre vote les crédits.
Est-ce que je vous comprends bien?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
non, c'est ça, le point de s'adresser directement au ministre. Ça, c'est...
pour moi, ça, c'est clairement une évidence, là, je veux dire, on n'est même
pas dans le... dans la nuance, mais la personne indépendante... la décision
finale revient quand même à l'Assemblée, là. On est toujours au sein du même
pouvoir, là. On ne parle pas d'une personne totalement indépendante dans
l'exemple, là. On parle d'une personne qui a cette indépendance-là, disons,
pour transiger l'information, mais, au final, la décision revient à l'Assemblée
quand même, alors on exerce toujours un contrôle.
M. Morin : C'est ça, vous n'avez pas
d'objection à ce qu'à un moment donné l'Assemblée vote des crédits, mais vous
voulez vous assurer... ou si vous avez... vous êtes contre ça complètement.
Mme Boulet (Marie-Pier) : Contre ça
complètement.
M. Morin : Complètement.
Mme
Boulet (Marie-Pier) : Donc, oui, c'est ça, comme je vous dis, quand on
parlait d'une personne indépendante, c'est-à-dire
que... de me dire qu'il y a une personne indépendante entre les deux qui
discute, qui... par exemple, pour la reddition
de comptes, ça, ça va. Mais, quand on parle de voter des crédits, c'est de
limiter et de contrôler la mission du Conseil de la magistrature, c'est
là où on dit : Vous allez devoir agir dans tel cadre.
Puis on parle
beaucoup... je vous ai beaucoup parlé de la limite, hein, par exemple, à
entreprendre des recours judiciaires,
hein, parce que... notamment, pour, par exemple, contester une décision de
l'exécutif ou contester une loi, par exemple,
pour sa constitutionnalité, mais il y a d'autres... on parle de cette
mission-là du Conseil de la magistrature, mais il y en a d'autres,
notamment celle, par exemple, d'évaluer les plaintes. Imaginez, là, je peux
sembler être dans l'hypothétique, mais imaginez une recrudescence de plaintes,
et là le Conseil de la magistrature doit augmenter effectivement son budget, parce que, là, il y a beaucoup de plaintes à
traiter contre la magistrature. Là, il devrait demander l'augmentation des
crédits votés. Puis, si c'est refusé, il va faire quoi? Il va juste traiter les
cas les plus manifestes mais pas les autres?
Bon, vous me direz, c'est hypothétique, sauf
qu'on s'entend que le Conseil de la magistrature, sa mission est déjà bien
cadrée, bien campée, et ça fait en sorte que... En quoi est-ce qu'on craint un
dépassement injustifié? On n'a même pas la base, c'est-à-dire l'étincelle, la
raison première de dire : Écoutez, on pense qu'il y a des dépassements injustifiés,
et donc on s'intéresse à recadrer le tout. Ça prendrait au moins le début de
preuve.
Le Président (M.
Bachand) : Il vous reste une minute, M. le
député de l'Acadie, une minute.
M. Morin : Parfait. Très bien. Donc,
je comprends que, donc, pour vous, cet intermédiaire ou cette personne du type,
genre, commissaire à la magistrature fédérale, parce qu'au fédéral il y a quand
même une partie des crédits qui sont votés, ce serait suffisant ou pas
suffisant?
Mme Boulet (Marie-Pier) : Je vais
peut-être lancer la balle à Me Benoit que... je parle beaucoup depuis le
début, mais je sais qu'il avait certainement une idée de réponse là-dessus.
M. Benoit
(Jean-François) : Bien, écoutez, on n'a pas fait l'analyse comparée par rapport à
ce qui se fait au fédéral, dans un premier temps, mais ce qui est important,
c'est que l'Assemblée législative n'ait pas la capacité de limiter le Conseil
de la magistrature, de faire valoir son indépendance judiciaire, de faire
valoir ses fonctions. C'est ça, l'idée.
Puis la façon de ce que vous nous avez décrit
tout à l'heure, ça me semblait être comme un messager entre le Conseil de la
magistrature, le législatif ou l'exécutif. Je pense que le concept de messager
entre les deux, qui fait seulement transmettre des messages, ne change
absolument rien. C'est seulement un écran de fumée, simplement.
Ultimement, la question qui est importante, là,
c'est : Est-ce que le législatif ou l'exécutif va avoir la capacité de limiter la fonction du Conseil de la
magistrature et de défendre son indépendance, l'indépendance judiciaire? C'est
ça, ultimement.
Le
Président (M. Bachand) :
Merci. Merci, Me Benoit. Le
temps file rapidement. M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne, s'il vous plaît.
M.
Cliche-Rivard : Merci, M. le Président. Merci. Je voudrais vous
remercier, Me Boulet, Me Benoit. On est très reconnaissants de votre
présence ce soir, vous aidez grandement... vous nous aidez grandement dans nos
travaux et vous avez pris beaucoup de temps, de votre temps,
bénévolement et rapidement, pour nous présenter vos positions, et je vous en remercie. Je sais que vous êtes tous
très occupés, vous travaillez fort, vous prenez quand même le temps de venir
nous parler ce soir, alors merci.
M. le Président, je pense qu'il faudra toujours
qu'on soit respectueux et accueillants envers ceux et celles qui se présentent
ici, en commission, surtout dans de si courts délais.
Ma question
est la suivante : Est-ce qu'il serait possible, selon vous, et je voudrais
vous entendre, d'améliorer la
reddition de comptes du conseil tout en assurant son indépendance? Est-ce que
vous voyez une façon de nous permettre de rallier les deux concepts?
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
ce que je mentionnais un petit peu plus tôt, c'est que la reddition de comptes
était quand même relativement nouvelle et a été très peu testée. Alors, je
pense que, un, d'avoir l'ouverture, de
commencer par l'exercer et de voir, un peu comme tout à l'heure on disait,
là... le messager qui serait entre les deux, c'est-à-dire, bon, on veut
une reddition de comptes un peu plus poussée ou un petit peu plus de détails.
Ce serait une chose d'avoir ce dialogue, mais il faut d'abord voir qu'est-ce
qui manque dans la reddition des comptes. Est-ce qu'il manque réellement des
choses? C'est ce que je disais tout à l'heure par début de preuve. Est-ce qu'on
est capable d'identifier, en testant la reddition de comptes, qu'il y a une
problématique, qu'on n'a pas suffisamment de détails, qu'on a l'impression que le Conseil de la magistrature, par exemple,
utilise des deniers à mauvais escient? Je veux dire, ça prend un minimum
de soupçons ou de faits qui permettent, à ce moment-là, de dire : Bien, la
reddition de comptes n'est pas suffisante. Mais la reddition de comptes, à la
base, représente, je pense... maintient cet équilibre-là entre le pouvoir de
l'un et l'autre et fait juste ouvrir un dialogue de transparence entre les
trois pouvoirs, oui.
M. Cliche-Rivard : Merci. Selon
vous, est-ce qu'il aurait été judicieux qu'on entende ici, en commission, le
Conseil de la magistrature?
Mme Boulet
(Marie-Pier) : Bien, pour avoir, en fait, lu leur mémoire, j'avoue que
je suis certaine qu'ils auraient eu beaucoup de choses pertinentes à vous
mentionner, tant à l'oral que l'écrit, parce qu'effectivement ils étaient en
mesure, selon moi, de très bien expliquer et de défendre l'objectif,
finalement, qui était derrière chacune des
actions qui ont été prises par eux et qui ont entraîné des dépenses. Je pense
que ce n'est pas... a posteriori, c'est très différent, encore une fois,
d'expliquer, d'élaborer. Ils peuvent même le faire en citant des jugements,
comme je l'ai fait plus tôt.
Alors, c'était un exercice qui, selon moi,
pouvait se faire très aisément par eux et qui étaient les premiers intervenants
pertinents, là. Je pense que, dans l'esprit d'un dialogue, même au niveau,
là... autant au niveau législatif qu'exécutif, c'est d'entendre les premiers
intéressés, donner la parole aux premiers intéressés, ça me semble évident.
M. Cliche-Rivard : Merci beaucoup.
Le
Président (M. Bachand) :
Merci beaucoup, M. le député de Saint-Henri—Saint-Jacques. Mme la députée de Vaudreuil, s'il vous plaît.
Mme
Nichols : Oui. Merci beaucoup, M. le Président. Merci
beaucoup à vous deux d'être parmi nous dans un... on l'a dit, là, dans
un si court laps de temps. Il y a certains groupes qui ont dû se désister
justement parce qu'ils n'avaient pas le temps de se préparer adéquatement. Moi,
je l'ai dit dans mes remarques préliminaires, là, une de mes préoccupations, c'était l'ingérence politique.
Puis ce qu'on vient de voir, là, dans les dernières minutes, je pense que...
puis inconsciemment, là, je pense que ce n'était pas voulu, mais clairement,
moi... c'est clairement ce qu'on ne veut pas
voir. On ne veut pas voir de l'ingérence, on ne veut pas voir de l'ingérence
politique. Puis on l'a vu, parce que votre position, elle n'est clairement pas celle du ministre, elle est vraiment
totalement différente. Puis j'étais bien contente, là, d'entendre les groupes
aussi qui sont venus avant, qui sont passés avant vous en commission
parlementaire, mais ça... moi, c'est
cette partie-là qui m'embête, c'est cette partie-là d'ingérence, là, qui m'inquiète.
Puis je pense que, bien, comme je vous
dis, là, de façon... c'est apparu, ça nous a sauté aux yeux. Donc, vous avez
fait une partie... vous avez fait une partie du travail, là, sans le
savoir.
Question sur les crédits votés, je l'ai déjà
posée à un autre groupe, mais, si on s'en va avec les crédits votés parce que
ça pourrait... parce que ça se fait un peu ailleurs, puis on a regardé, là...
on est en train de regarder aussi comment ça se fait ailleurs, si on pouvait
exclure... exclure quelque chose, là, des crédits votés, parce qu'on le sait qu'ils ont différentes... que le Conseil de la
magistrature a différentes missions, s'il y avait une mission qu'on pourrait
exclure de ces crédits-là, qu'est-ce que vous suggérez?
• (20 h 10) •
Mme Boulet (Marie-Pier) : Bien, je
vais prendre... Merci pour votre question. M. le Président, je peux... C'est là
où le Conseil de la magistrature aurait certainement été mieux à même de
répondre à cette question-là, parce que moi,
pour ma part, comme juriste, comme praticienne, évidemment, je commente le fait
que l'indépendance judiciaire, pour moi... quand je disais tantôt que le
droit n'est pas toujours gris, c'est un principe qui est effectivement... qui
doit être immuable au sein de notre système. Alors, c'est plus dans ce sens
plus large là que je m'intéressais à la question de contrôler les actions du...
pardon, du Conseil de la magistrature.
Mais si on devait... au final, ce que vous
dites, c'est un peu : Qu'est-ce qui pourrait être couvert dans les crédits
et, pour le reste, un budget discrétionnaire ou, au contraire, qui serait...
parce qu'évidemment la question de prendre les mesures pour assurer
l'efficacité, là, le 258f, ça, pour moi, c'est celui qui est beaucoup plus
large et qui peut viser de multiples
actions, dont les recours judiciaires, c'est-à-dire pas juste entreprendre un
recours judiciaire, mais ça peut être aussi de se défendre dans le cadre
d'un recours judiciaire.
Il faut se rappeler, là, le recours, en ce
moment, qui est visé par l'article 1 et qui fait l'objet d'une entente, ce
n'est pas un recours qui a été entrepris par le Conseil de la magistrature.
Mme
Nichols : Entre autres, il y avait les dépenses liées à la
déontologie judiciaire, qui ne sont pas nécessairement incluses ou, en fait, dans... incluses, là, parce
que, là, je reprends le mémoire du Conseil de la magistrature, parce qu'il
aurait été pertinent de les entendre, là, puis ils parlaient de l'enveloppe du
3,2 millions par rapport à la déontologie. C'est quelque chose qu'on
pourrait exclure?
Mme Boulet (Marie-Pier) : Oui...
Le Président (M.
Bachand) : Rapidement, oui, en quelques
secondes, s'il vous plaît. Merci.
Mme Boulet (Marie-Pier) : En fait,
qui pourrait être exclu des crédits votés, la question de la déontologie... Bien, en fait, c'est évidemment tout ce qui est le
rôle du conseil d'évaluer les plaintes contre la magistrature, là. Donc,
ça, c'est... ça dépend, évidemment, de...
j'allais dire de la demande. Et la prévision budgétaire, là-dessus, là,
j'imagine que c'est tout simplement infaisable. Ça va de soi, hein,
c'est comme pour...
Mme Nichols : Merci.
Le Président (M.
Bachand) : OK. Sur ce, le temps file
rapidement. Me Boulet, Me Benoit, merci beaucoup d'avoir été avec
nous. C'est très apprécié.
Cela dit, la commission
suspend ses travaux quelques instants. Merci beaucoup. Bonne soirée.
(Suspension de la séance à
20 h 12)
(Reprise à 20 h 15)
Le
Président (M. Bachand) : À l'ordre, s'il
vous plaît! Alors, la commission des... continue ses travaux. Il nous fait
plaisir d'accueillir les représentantes du Barreau du Québec. Mesdames, merci
beaucoup d'être avec nous. Alors, d'emblée, j'aimerais vous inviter à vous
présenter et à débuter votre présentation, s'il vous plaît. Merci.
Barreau du Québec
Mme Claveau (Catherine) : M. le Président, M. le
ministre, Mmes et MM. les députés, je suis Catherine Claveau, bâtonnière
du Québec. Je suis accompagnée de Me Sylvie Champagne, qui est la
directrice des Affaires juridiques du Barreau du Québec.
Je vous remercie de
nous avoir invités à participer aux consultations entourant le projet de loi
n° 26. Il nous fait plaisir de partager avec vous nos observations et
commentaires. Avant de commencer, il me paraît judicieux de rappeler que notre
objectif, dans le cadre des consultations sur un projet de loi, est de fournir
un éclairage juridique et d'alimenter vos réflexions sur la législation et les
mesures proposées.
Tout d'abord, nous
saluons la mise en oeuvre de l'entente avec la Cour du Québec concernant
l'ajout des 14 nouveaux postes de juges, favorisant ainsi une plus grande
efficacité de la justice. En misant sur le dialogue et la conciliation pour convenir d'une série de
compromis, le gouvernement et la Cour du Québec font la preuve qu'ils placent
l'accès à la justice et l'intérêt des justiciables au sommet de leurs
priorités. Nous leur en sommes reconnaissants.
L'article 3 du
projet de loi propose de modifier les sources du financement du Conseil de la
magistrature en assujettissant son budget
aux crédits votés annuellement à cette fin par l'Assemblée nationale.
Actuellement, ces dépenses sont prises à même le fonds consolidé du
revenu.
Nous
comprenons que l'intention du projet de loi vise à ce que les sommes octroyées
annuellement au Conseil de la magistrature s'inscrivent dans un
processus budgétaire gouvernemental transparent à l'égard de l'utilisation des fonds publics. Le Barreau du Québec est favorable
à un exercice de reddition de comptes et à une plus grande transparence,
contribuant ainsi à préserver la confiance des citoyens dans les institutions.
Nous
croyons toutefois que la modification proposée, sans autre engagement du
ministre de la Justice, comporte des
risques d'atteinte à l'indépendance du Conseil de la magistrature. Cela
pourrait mener à des contestations judiciaires qui fragiliseraient cette
confiance nécessaire envers notre système démocratique.
À ce sujet, il est
important de rappeler que le Conseil de la magistrature est un organisme qui
contribue à maintenir l'indépendance du
pouvoir judiciaire. Sa mission est fondamentale dans notre système judiciaire.
Le conseil est chargé d'organiser des
programmes de perfectionnement des juges, d'adopter le Code de déontologie de
la magistrature, de recevoir et examiner toute plainte formulée contre
un juge ainsi que favoriser l'efficacité et l'uniformisation de la procédure
devant les tribunaux.
D'ailleurs,
la Cour d'appel du Québec a reconnu que le financement indépendant du
Conseil de la magistrature est un élément important pour déterminer
qu'il n'est pas un organisme gouvernemental au sens de la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la
protection des renseignements personnels. Il n'est donc pas surprenant que le Conseil de la magistrature bénéficie d'un
statut particulier lui permettant de garantir son indépendance, notamment
en raison de ses fonctions en déontologie judiciaire pour lesquelles le
principe de l'indépendance de la magistrature peut être en jeu.
• (20 h 20) •
Nous sommes donc
préoccupés par la modification proposée dans le projet de loi quant au
financement du conseil. Tel que le Conseil
de la magistrature l'a soulevé dans son propre mémoire, on peut se poser la
question suivante : Si les sommes requises pour l'exercice des
activités du conseil devaient être plafonnées, devra-t-il considérer le budget
pour décider d'entreprendre ou non une enquête sur un manquement déontologique
allégué d'un juge? Les membres d'un comité d'enquête devront-ils prendre en
compte ce même budget avant de décider de retenir les services d'un avocat pour les appuyer dans leurs travaux? Et le conseil
devra-t-il demander aux membres non-juges de limiter le temps consacré à
l'examen de la plainte d'un citoyen et à la rédaction d'un projet de décision à
la lumière de contraintes budgétaires?
Ces
possibilités paraissent, de façon évidente, contraires à l'une des missions
fondamentales confiées au Conseil de la magistrature qui consiste à
veiller au respect par les juges de tous leurs devoirs déontologiques au
bénéfice des citoyens et ainsi maintenir la confiance du public à l'égard des
tribunaux québécois.
Par ailleurs, en
2022, une entente est intervenue entre le ministre de la Justice fédéral et le
Conseil canadien de la magistrature concernant le financement de ce dernier.
Cette entente prévoit, et je cite, «que le Conseil canadien de la magistrature
détermine ses propres besoins de financement supplémentaire et travaille en
consultation avec le commissariat pour préparer les présentations requises. Le
ministre convient de soumettre ces présentations au ministre des Finances au
nom du Conseil canadien de la magistrature et sans modification.» Fin de la
citation.
Donc, à l'instar de ce qui se fait au fédéral,
nous recommandons que toute modification à la source du financement du Conseil
de la magistrature fasse l'objet de discussions préalables entre le conseil et
le ministre de la Justice, et ce, afin de préserver cette indépendance.
Aussi, il ne faut pas
oublier que, depuis l'adoption récente du projet de loi n° 8,
le Conseil de la magistrature doit transmettre une copie de ses prévisions
budgétaires ainsi que les dépenses et excès de ces prévisions au ministre de la
Justice. De plus, les livres et les comptes du conseil sont désormais soumis à
la... au Vérificateur général.
Ces nouveaux processus permettent d'assujettir
le processus budgétaire du Conseil de la magistrature à un exercice de reddition
de comptes et, par le fait même, à une plus grande transparence. Elles sont
importantes et permettront d'augmenter la
rigueur du processus. Ne devrions-nous pas attendre les résultats de ces nouvelles
mesures avant de modifier le nouveau... le processus budgétaire du
conseil?
Ainsi, à la lumière de ce qui précède, plutôt
que d'adopter ces dispositions dans un projet de loi, le Barreau du Québec
propose la conclusion d'une entente prévoyant des règles claires quant à
l'octroi des crédits budgétaires, garantissant ainsi l'indépendance du Conseil
de la magistrature et, ultimement, l'indépendance judiciaire.
En terminant, nous croyons que la réflexion sur
ces enjeux fondamentaux mérite d'être analysée de façon plus approfondie,
compte tenu de l'importance de l'indépendance du pouvoir judiciaire au sein de
notre système démocratique québécois.
Nous vous remercions, encore une fois, pour
cette invitation et nous sommes disponibles pour répondre à vos questions.
Le Président (M.
Bachand) : Merci beaucoup, Mme la
bâtonnière. M. le ministre, s'il vous plaît.
M.
Jolin-Barrette : Merci, M. le Président. Me Claveau,
Me Champagne, bonjour. Très heureux de vous accueillir en
commission parlementaire.
Bien,
écoutez, commençons par le début. Donc, je comprends que le Barreau est
satisfait qu'il y ait une entente avec la Cour du Québec relativement au
nombre de jours siégés.
Mme Claveau (Catherine) : Effectivement,
c'est toujours... Vous vous rappellerez, M. le ministre, que c'est ce que nous souhaitions, que vous vous entendiez
avec Mme la juge. Et c'est sûr que l'ajout de 14 nouveaux juges à la
Cour du Québec, pour nous, c'est une mesure
qui va nous permettre de réduire notamment les délais de... pour les causes
et qui va bénéficier, là, au système de justice et aux justiciables.
M.
Jolin-Barrette : Puis comment, Me Claveau, entrevoyez-vous le
fait qu'on s'est dotés d'objectifs, notamment, la magistrature, le fait
d'avoir des objectifs, notamment, de performance et d'objectifs d'efficacité?
Parce qu'un des enjeux, dans le système de justice, c'est notamment les délais
puis l'inventaire des dossiers.
Donc, parmi les trois objectifs que nous avons,
il y a celui du taux de fermeture de dossiers, de 1,1 %, donc de fermer
davantage de dossiers qu'il y en a d'ouverts. Le deuxième indicateur,
notamment, c'est sur la question du nombre
de dossiers qui vont se conclure à l'intérieur des délais Jordan. Donc, on est
autour de 87,7 %, je crois, comme objectif, comme cible. Donc, bien
entendu, on n'est pas à 100 %, parce que la défense peut renoncer aux
délais, donc ce n'est pas tous les dossiers qui vont se retrouver à
l'intérieur de ce dossier-là. Et le délai médian aussi des dossiers, je pense
qu'on est à 306 ou 307 jours, puis là on ramène ça comme cible à
212 jours.
Qu'est-ce que vous pensez de ça, du fait que la
magistrature se dote d'objectifs, notamment, des cibles de performance, des
cibles d'efficacité?
Mme Claveau (Catherine) : Écoutez,
je dois vous dire que la question que vous me posez, je ne l'ai pas étudiée
avant de préparer cette... la présente commission. On s'est plutôt concentrés
sur les quatre nouveaux articles, sur ces
aspects-là de... du calcul pour les ratios, etc. Mais, si ça permet de...
d'améliorer les choses, on ne peut pas être contre, c'est certain.
M. Jolin-Barrette : OK. Parce qu'un
des objectifs de l'entente, puis je vous explique, pour ne pas refaire la genèse au complet du dossier, mais, à partir du
moment où on a une décision unilatérale de la part de la Cour du Québec,
qui dise : Bien, nous, écoutez, on diminue notre temps siégé, on siégeait
139 jours à la chambre criminelle et pénale, et là, désormais, on va siéger 104 jours, puis, peu importe ce qui
va arriver, on va siéger 104 jours, au ministère de la Justice, on
avait un enjeu avec ça. Parce que nécessairement, ce que ça fait, c'est que ça
soustrait du nombre... des nombres de
jours-juge siégés pour entendre les dossiers. Et, si vous enlevez, puis c'est
un principe mathématique, là, si vous siégez moins puis vous ne changez pas les
façons de travailler, bien, à ce moment-là, nécessairement, les délais vont
s'allonger.
Puis la Cour du Québec le reconnaissait aussi,
parce que leur demande était de dire : Bien, puisque je retire
35 jours siégés par juge à la chambre criminelle et pénale,
nécessairement, en faisant le calcul, ce n'est pas le calcul du ministère de la
Justice, c'est le calcul de la Cour du Québec, nous souhaitons avoir
41 juges de plus nommés uniquement pour combler cette perte de jours
d'audience là.
Alors, bon, nous, on a demandé de suspendre la
décision de la part de la direction de la cour, le temps qu'on trouve une
solution. La cour... la direction de la Cour du Québec a refusé de suspendre sa
décision. On a même fait une demande de
renvoi à la Cour d'appel. Et, suite à la demande de renvoi, on a resoumis notre
demande de suspension de la décision à la direction de la cour. Ça a été
un refus. Finalement, vous avez vu, on a mandaté l'honorable juge Chamberland
comme facilitateur et puis, finalement, on est arrivés à cette entente-là.
Alors, moi, je pense qu'il s'agit d'une bonne
entente puisque, bien entendu, et je ne m'en suis jamais caché, le fait de donner des ressources supplémentaires
au système de justice, j'en suis, notamment l'engagement du gouvernement
du Québec, puis c'est pour ça ici qu'on se
retrouve ce soir avec un projet de loi qui vise à ajouter 14 juges
supplémentaires. L'idée, c'est de faire en sorte qu'on
puisse bien utiliser le système de justice, mais, en contrepartie, ce n'est pas
uniquement l'ajout de ressources qui va faire une solution, c'est aussi
la façon dont on travaille puis la façon aussi dont on se fixe des objectifs.
Parce que, si on fait toujours la même recette de juste rajouter des ressources
puis on ne se pose jamais la question, comment pouvons-nous être plus
efficaces, on va arriver au même résultat.
Donc, c'est
pour ça que l'entente prévoit... oui, le gouvernement du Québec consacre
14 juges supplémentaires, la Cour
du Québec... la direction de la Cour du Québec fait en sorte que les juges
siégeront 121 jours, donc, au lieu de 139, passer à 104, on se
ramène à 121. Mais l'élément le plus important de l'entente, ce sont les cibles
de performance et d'efficacité pour faire en
sorte d'arriver avec un taux de fermeture de dossiers puis avec des délais
qu'ils vont respecter aussi.
Parce que la pire chose qu'il peut y avoir, puis
peut-être serez-vous d'accord avec moi, c'est lorsque le public apprend que les
procès sont annulés, il y a des arrêts de procédure, il y a des arrêts dits
Jordan, parce que les délais ne sont pas
respectés institutionnellement. Moi, je pense que tout le monde y perd, quand
ça arrive, à la fois les victimes, à la fois l'ensemble des intervenants
du système de justice, mais à la fois le public qui se dit : Mais comment
ça que le système de justice ne fonctionne pas?
Alors, peut-être serez-vous d'accord avec moi
sur ce point-là. Je vous soumets ça dans le cadre de l'entente qu'on a conclue.
Mme
Claveau (Catherine) : Bien, je réitère que nous nous réjouissons de
cette entente-là et qu'effectivement, lorsqu'on
recherche des solutions pour améliorer les délais par... et effectivement,
l'ajout de 14 juges, c'est une partie de la solution, ce n'est pas la
seule. La gestion de plus en plus importante, par les juges, des dossiers, la
conciliation en cours d'instance, et tout ça, permettent aussi d'alléger
les délais. Donc, nous, au Barreau du Québec, on se réjouit de cette entente-là
puis on est toujours en faveur de toute mesure qui permet de réduire les
délais.
M. Jolin-Barrette : J'étais curieux
de savoir,...vous, au Barreau du Québec, dans le fond, vous avez des bâtonniers
de section dans les différentes régions, et, en fonction des districts
judiciaires, à certains endroits, ça va mieux
que dans d'autres districts. Il y a des districts judiciaires, là, des barreaux
de section qui sont très performants, où est-ce que les délais sont
beaucoup plus courts, puis ça fonctionne très bien. Il y a d'autres endroits,
ça ne fonctionne pas très bien.
Est-ce que
vous avez une idée des raisons pour lesquelles, dans certains districts
judiciaires, ça fonctionne bien, puis,
dans d'autres, en matière criminelle et pénale, là, je parle uniquement, là,
pour les fins de la discussion aujourd'hui, c'est plus difficile, c'est
plus aride pour les délais, on fonctionne moins bien?
• (20 h 30) •
Mme Claveau (Catherine) : Je suis
désolée, mais, compte tenu du délai qu'on avait pour se préparer pour la
présente commission, on n'a pas eu... on n'a pas eu le temps de se pencher sur
cette question-là. Il y a différents facteurs qui font que les délais sont plus
longs dans un endroit qu'un autre. Il y a parfois le nombre de dossiers qui est plus important, le nombre de salles de cours
qui sont vouées à... pour entendre les dossiers. Donc, il y a divers facteurs
qui font en sorte que, malheureusement, les délais sont plus élevés dans un
district qu'un autre, mais je ne suis pas en mesure de vous donner les raisons
exactes ce soir.
M. Jolin-Barrette : OK. Tout à
l'heure, Me Claveau, sur les articles 2 et 3 du projet de loi, puis
le Barreau l'aborde dans la correspondance que vous nous avez fait parvenir,
vous disiez : Écoutez, supposons, au fédéral, il y a une sorte d'entente entre le ministre de la
Justice et le Conseil canadien de la magistrature... Vous, c'est un élément que
vous amenez, que vous soulevez pour dire : Bon, écoutez... Bien,
premièrement, en matière déontologique, c'est... je pense que c'est ce qui vous... sur lequel vous avez le plus grand
intérêt. Alors, vous voudriez qu'on fasse l'équivalent d'une entente
comme c'est le cas au fédéral.
Mme Claveau (Catherine) : Bien,
effectivement, parce que vous voyez la... Je réitère que c'est important, quand même, là, de... La reddition de comptes,
pour nous, c'est un principe important, on le reconnaît. Maintenant, il faut
faire attention quand même de conserver, là, la séparation des pouvoirs,
l'indépendance du pouvoir aussi du conseil. Et
au fédéral, une partie de la solution est venue par la signature d'une entente
entre le ministre de la Justice, Lametti, et le juge en chef du Canada,
Richard Wagner. Donc, ils ont dit : Oui, on va se parler, on va faire des
représentations. Mais je pense, ce qui est important, c'est sans modification,
c'est-à-dire qu'il y a quand même une confiance du gouvernement envers la magistrature, dire : Vous avez certains
besoins pour, entre autres, là, la déontologie, la formation de vos juges, on va en discuter, on vous fait
confiance, puis moi, quand je vais arriver devant mon gouvernement pour demander des sommes, bien, je vais les demander sans
modification. Alors, pour nous, c'est important, et ce qu'on souhaiterait, ce
serait que vous, vous fassiez la même chose avec la juge en chef ou la juge qui
va être présidente... qui va présider le Conseil de la magistrature pour voir,
bien, voici comment... comment pouvez-vous nous rassurer... comment pouvez-vous être transparent dans vos
dépenses, mais, en même temps, tout en conservant votre indépendance?
M.
Jolin-Barrette : OK. Puis, dans le cadre de votre proposition, Mme
la bâtonnière, je comprends qu'au fédéral les crédits sont tout de même
votés par le Parlement.
Mme Claveau (Catherine) : ...Me
Champagne, je ne sais pas si vous pouvez m'aider à répondre à cette question-là
par rapport au fédéral.
Mme Champagne
(Sylvie) : Oui, tout à fait.
Mme Claveau (Catherine) : Allez-y.
Mme Champagne (Sylvie) : Oui. Bien,
il y a le commissariat et le commissaire qui jouent un rôle, là. Il y a quand
même une personne indépendante entre le Parlement et le Conseil canadien de la
magistrature pour faire, je vous dirais, cette présentation-là des besoins du
Conseil canadien de la magistrature. Mais, à la fin de la journée, oui, il y
a... c'est adopté, là, les crédits sont votés par le Parlement.
M. Jolin-Barrette : C'est ça, donc,
ce sont des crédits votés au fédéral. Cependant, il y a une entente entre le
juge en chef, l'honorable Wagner, et le ministre de la Justice canadien.
Cependant, je lisais justement le protocole d'entente entre les deux
institutions et, notamment, on indique que, bon, le protocole, c'est le
paragraphe 5° de l'entente, là : «Ce protocole d'entente reflète les
intentions du ministre et du Conseil canadien de la magistrature, mais n'est
pas destiné à servir de contrat juridiquement exécutoire ni à créer des droits
ou obligations juridiquement exécutoires.»
Donc, je comprends que c'est un engagement de
bonne foi, mais le contrat... bien, la convention entre le juge en chef et le
ministre de la Justice fédéral, c'est un engagement de bonne foi. C'est la
parole, là... bien, en fait, c'est de la parole qui n'est pas exécutoire. Je ne
sais pas comment le formuler, là, mais, dans le fond, c'est un énoncé de bonnes
intentions réciproques.
Mme Champagne (Sylvie) : Mais c'est
quand même un engagement. Il y a un engagement des parties à procéder de cette
façon pour... et puis il faut lire le protocole dans son ensemble, parce
qu'également, M. le ministre, il y a des reconnaissances de part et d'autre. Et
puis, si vous regardez — je
vois que vous savez le protocole — au paragraphe 1°,
on parle, évidemment, de la relation de collaboration fructueuse entre le
pouvoir exécutif puis judiciaire de l'État, mais au paragraphe 2°, qui est
très long, là, mais, à la fin, on reconnaît... «Le principe de l'indépendance
judiciaire est une caractéristique fondamentale
de la Constitution canadienne. Cela comprend l'indépendance du CCM — donc
du Conseil canadien de la magistrature — dans l'exercice de son
mandat.» Et, si vous regardez au paragraphe 6° du protocole, on
reconnaît... on dit que... je suis au milieu du paragraphe, on dit : «Les
deux parties reconnaissent l'indépendance du CCM relativement à l'atteinte de
ses objectifs et à la réalisation de son mandat.»
Donc, il y a vraiment des reconnaissances, dans
ce... dans ce protocole-là qui reconnaît cette indépendance-là et qui fait en
sorte que la négociation, si vous voulez, ou la présentation des besoins du
Conseil canadien de la magistrature, il y a
une espèce d'éloignement au niveau du pouvoir, là, législatif pour éviter cette
ingérence et la séparation des
pouvoirs qui est, dans le fond, consacrée, là, par la Constitution puis pour le
respect de l'indépendance de la magistrature.
M. Jolin-Barrette : OK. Bien, je
vous suis, mais ultimement, Me Champagne, vous me corrigez, là, mais, malgré tout ça, les crédits sont votés, sont votés
par le Parlement fédéral, parlement du... par le Parlement du Canada, puis
ce sont les membres du Parlement, de la Chambre des communes qui votent les
crédits du Conseil canadien de la magistrature. Ils sont...
Mme Champagne (Sylvie) : Oui.
M. Jolin-Barrette : ...ils ne sont
pas dans une situation, comme au Québec présentement, où ils sont branchés
directement sur le fonds consolidé, puis il n'y a aucune reddition de comptes.
Puis là vous avez abordé la question du projet
de loi n° 8. Je suis heureux que vous le souligniez, parce que c'est le
projet de loi que nous avons adopté ensemble avec nos collègues, mais c'est une
initiative gouvernementale quand même. Mais cela fait en sorte qu'on est quand
même dans une situation fédérale, c'est des crédits votés, puis ici, ce n'est
pas des crédits votés, puis le Conseil de la magistrature, ici, est branché,
comme on dit en bon québécois, sur le 220. Donc, il y a quand même une
différence, là, puis ça n'affecte pas l'indépendance du Conseil canadien de la
magistrature parce que les crédits sont votés par le Parlement fédéral.
Mme Champagne (Sylvie) : Bien là,
pour l'instant, il n'y a pas de décision, à moins que vous ayez une décision,
M. le ministre, à nous soumettre, là, il n'y a pas de décision par rapport à
cette question-là et... Mais, par contre, on a pris des précautions pour
justement éviter de judiciariser, probablement, ce débat-là et de faire en
sorte qu'il y ait des garanties. C'est par un protocole, mais qui crée un tiers
indépendant qui va venir discuter des questions budgétaires pour qu'à la fin de
la journée, comme vous dites, ce soit adopté par le Parlement.
Le Président (M.
Bachand) : Une minute, M. le ministre, s'il
vous plaît.
M. Jolin-Barrette : Mais je pousse
la réflexion juste un peu plus loin. Puis j'apprécie la proposition que le Barreau du Québec fait, mais ultimement, les
parlementaires à Ottawa ont toujours le loisir d'adopter ou non les crédits. C'est
le concept même des crédits votés parce que ce sont eux qui sont élus par la
population puis, dans le fond, c'est de l'argent public. Il y a des obligations
de transparence, il y a des obligations de reddition de comptes malgré
l'indépendance judiciaire. Il n'y a personne ici qui conteste la notion
d'indépendance judiciaire puis l'importance dans notre démocratie, mais il y a
également d'autres principes à la base de notre démocratie, auxquels tous
doivent être assujettis, et notamment à Ottawa, malgré le
fait que ça n'a pas été contesté devant les tribunaux. Je comprends qu'il n'y a pas de décision, mais ultimement, le
Parlement est légitimé aussi de faire en sorte que ce soit des crédits votés.
Le Président (M. Bachand) : Est-ce qu'il y a une réaction, rapidement? Est-ce qu'il y a une
réaction, rapidement, de Me Claveau ou Me Champagne? Ça va? Oui,
allez-y, Me Champagne.
• (20 h 40) •
Mme Champagne
(Sylvie) : Bien, je vous dirais, M. le ministre, que, pour l'instant,
nous, on réagissait à votre proposition de modifier que ce soit au fonds
consolidé versus une adoption par l'Assemblée nationale... un vote de
l'Assemblée nationale sans qu'il y ait d'autre mécanisme qui soit prévu pour
garantir, là, l'indépendance. Puis on comprend les autres principes, mais
l'Assemblée nationale n'est pas, tu sais, au-dessus du principe constitutionnel
du respect de l'indépendance judiciaire. Alors, nous, notre crainte, sans que ce
soit juste cette disposition-là qui soit adoptée sans autre modalité, bien, on
croit qu'il y aurait un risque de contestation par rapport à cette question-là.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup,
Me Champagne...
M. Jolin-Barrette :
Merci à vous.
Le
Président (M. Bachand) : ...je cède
maintenant la parole au député d'Acadie.
M. Morin : Merci.
Merci, M. le Président. Alors, bonsoir, Mme la bâtonnière, bonsoir, Me
Champagne. Heureux de pouvoir dialoguer avec
vous à nouveau dans le cadre des travaux d'une commission parlementaire. Merci
pour vous rendre disponibles, parce qu'évidemment ça a procédé rondement,
n'est-ce pas, et d'avoir produit un mémoire. Je dois vous dire que j'ai été...
j'ai été agréablement surpris, parce que votre mémoire, en fait, il est... Les éléments que vous faites ressortir sont
importants, c'est des éléments fondamentaux, mais vous faites preuve également de
prudence et de nuance, ce qui, je pense, est important.
Si je me réfère à la
page 2 de votre mémoire, vous dites que «la modification proposée, sans
autre engagement, risque de porter atteinte
à l'indépendance du conseil». On va en reparler un peu plus tard, parce qu'on
a... on a écouté des experts un peu plus tôt aujourd'hui qui, pour eux,
c'était... ce n'était pas nuancé, ce n'était pas du gris, c'était
carrément : pas de problème; le Pr Taillon, qui nous a dit : Le PL,
le projet de loi ne porte pas atteinte à l'indépendance judiciaire. Donc, ça,
c'est... En tout cas, lui, c'était bien clair, son affaire. Le Pr Turp qui nous
a dit : pas de risque, pas d'atteinte. Bon, alors, écoutez, avant la pause
du repas, un peu plus puis on finissait ça rapidement, n'est-ce pas? Mais
finalement, quand on lit la documentation... quand on lit la documentation du
conseil, ce que vous avez produit, on voit que c'est beaucoup plus nuancé, et
je l'apprécie grandement.
Maintenant, quand
vous dites que ça comporte des risques sans autre engagement du ministre,
est-ce que... puis vous avez élaboré par la
suite. Pour vous, est-ce qu'un engagement que le ministre devrait prendre,
c'est une entente, comme vous l'avez évoqué, ou si ça doit être plus que
ça?
Mme Claveau
(Catherine) : Nous, on s'est référés au modèle fédéral, donc, la
question s'est un peu posée au fédéral. Donc, il y a une entente entre le juge
en chef et le ministre, où est-ce que, quand même, il y a un certain... le
ministre s'engage à présenter sans commenter, sans modifier la demande. Alors,
c'est la première comparaison qu'on a faite.
Maintenant,
je vais laisser Me Champagne peut-être compléter, si elle peut appuyer sur
d'autres comparables.
Mme Champagne
(Sylvie) : Non, effectivement, c'est... ce qu'on a regardé, parce
qu'on a eu un court délai pour le faire...
on n'a pas pu faire de droit comparé, là, avec le reste du Canada ou d'autres
juridictions, mais on a trouvé très intéressant le protocole qui pose
des balises claires et qui reconnaît des principes fort importants dans notre
société démocratique, avec la reconnaissance de la séparation des pouvoirs et
de l'importance, là, des fonds publics, mais également qui reconnaît
l'importance de préserver l'indépendance institutionnelle de la magistrature,
dont font partie, là, les conseils, qui ont
une mission, là, importante, surtout au niveau de la déontologie judiciaire,
pour justement éviter, je vous dirais, que ces façons de faire soient
contestées.
Et je sais qu'on a
donné des exemples, là, parce que j'ai écouté en partie la commission cet
après-midi. On faisait beaucoup référence au processus de rémunération des
juges, où, justement, il y a eu un... On a mis, suite aux décisions des... de la Cour suprême, un comité
indépendant qui fait des recommandations. Donc, il y a une certaine distance
entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif exécutif, que nous ne
trouvons pas dans la proposition du... de l'article 3 du projet de
loi n° 26. Et donc, c'est des questions qui sont importantes et qui
méritent, là, de... réflexion.
Donc, c'est sûr que
nous, rapidement, on a trouvé intéressant le protocole. Ça ne veut pas dire
qu'il n'y aurait pas d'autres façons de faire. Et évidemment, ça prend une
collaboration avec le Conseil de la magistrature, avec le ministère de la
Justice, pour trouver peut-être notre façon à nous, au Québec, de s'assurer de
respecter, dans le fond, l'indépendance judiciaire, mais, comme l'a dit la
bâtonnière tout à l'heure, qu'il y ait aussi une reddition de compte puis une transparence. Et donc ces éléments-là, il
faut qu'il y ait cet équilibre-là, tout en respectant ce droit constitutionnel
de l'indépendance judiciaire.
M. Morin : Oui. Et j'apprécie, quand
vous parlez d'entente... En fait, il y en a une au fédéral, ça semble être
beaucoup plus compliqué au Québec. Il a fallu un facilitateur pour qu'on arrive
à une entente entre le ministre de la Justice et la Cour du Québec après du
temps de négociation, donc, peut-être moins facile de mettre en pratique ici.
Quand vous parlez d'un comité, donc,
ce serait, finalement, un organisme qui ferait le pont entre le Conseil de la
magistrature et le ministre, finalement. Donc, le ministre n'aurait pas à
présenter, au nom du Conseil de la magistrature, des crédits du conseil,
donc ça permettrait une plus grande indépendance. Est-ce que je vous comprends
bien?
Mme Champagne
(Sylvie) : Non. On ne suggère pas de mettre nécessairement un comité.
Je faisais le parallèle avec ce qu'on a mis
en place pour la rémunération des juges, où là il y a des comités indépendants.
Je ne vous dis pas qu'ici, pour la
question budgétaire du Conseil de la magistrature, que ça prendrait un comité.
Au fédéral, il y a un commissariat avec un commissaire, alors... Mais il
y a certainement des mécanismes qui pourraient permettre de préserver l'indépendance du Conseil de la
magistrature, tout en faisant en sorte qu'il y ait une plus grande transparence
et une reddition de comptes, au niveau de l'utilisation des fonds publics, pour
le mandat important du Conseil de la magistrature.
M. Morin : Dans l'arrêt Colombie-Britannique contre le
Procureur général, en 2020, la Cour suprême écrivait : Il est
important que les rapports entre le judiciaire et les deux autres pouvoirs de
l'État soient dépolitisés.
Est-ce que vous
pensez que le simple fait d'avoir une entente et que ce soit le ministre qui
présente, par exemple, des crédits, ça va suffisamment dépolitiser le processus
et donc ça va être conforme à ce qu'écrivait la Cour suprême, ou s'il ne faut
pas plus?
Mme Champagne
(Sylvie) : Bien, pour nous, il faudrait réfléchir davantage. Vous
voyez, vous soulevez une question importante avec cet arrêt récent de la Cour
suprême. Et, au niveau de l'indépendance institutionnelle, il y a beaucoup
moins de... il y a beaucoup moins de jurisprudence de la Cour suprême. Et je
pense qu'il faut aller avec le principe de précaution, et donc il faut
s'assurer de mettre en place... parce qu'il y a une question aussi... La Cour
suprême disait qu'il faut que ce soit... Quand on pose la question à savoir, s'il
y a une ingérence, et ça, c'est dans l'arrêt de la Cour suprême en 2005,
l'arrêt de la Colombie-Britannique contre Imperial Tobacco, ce que la cour nous
disait, c'est : «La question critique est de savoir si la cour est libre,
et raisonnablement perçue comme étant libre, d'exercer sa fonction
juridictionnelle sans ingérence de la part de qui que ce soit, y compris des
pouvoirs exécutif et législatif du gouvernement.» Donc, on peut transposer ça
au niveau de l'indépendance du Conseil de la magistrature.
Et donc il faut
vraiment s'assurer de voir... de faire le tour de la question puis de voir si,
dans le fond, on a des conditions essentielles, mais est-ce que le public
serait... percevrait aussi qu'on respecte cette indépendance. Parce que
l'indépendance institutionnelle, elle est là — ce qu'a dit la Cour suprême
dans Valente — elle
est là pour établir la confiance du citoyen dans notre système de justice.
Donc, c'est important de faire cette réflexion-là, je vous dirais, plus
poussée, pour s'assurer, là, qu'on adopte les bonnes modalités.
M. Morin : Et vous avez fait référence également, dans votre
témoignage : Récemment, le Parlement adoptait... modifiait la Loi sur les tribunaux judiciaires
afin de permettre à la Vérificatrice générale de faire un audit, finalement,
des comptes du conseil. Le conseil est soumis à la Loi sur l'accès à
l'information.
Est-ce que vous ne
trouvez pas que ça, c'était déjà suffisant, dans une première étape, et puis
que, finalement, on n'a pas le temps, véritablement, de voir si ces mesures-là
vont être bénéfiques ou pas, et que, là, le gouvernement arrive immédiatement
avec un autre projet de loi?
Mme Claveau (Catherine) : Bien, effectivement,
c'est ce que j'ai mentionné dans mon allocution d'ouverture, c'est qu'il y a
cette mesure-là qui est proposée dans le projet de loi n° 8, qui assure, quand même, la transparence d'une reddition de comptes
certaine. Peut-être que ça mériterait qu'on la mette en pratique, qu'on
l'expérimente puis qu'on voit si, effectivement, c'est suffisant au niveau de
la confiance, que les sommes sont judicieusement dépensées puis, après ça, on
pourra réfléchir... Si, finalement, ça n'atteint pas les objectifs, bien, on
pourra réfléchir peut-être à d'autres options. Je pense que ça mériterait
d'être expérimenté avant de trouver déjà une autre solution.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne,
s'il vous plaît.
M. Cliche-Rivard : Merci, Mme la bâtonnière.
Merci, Me Champagne. Écoutez, je vous entends, et on est ici dans une
solution ou dans une tentative de trouver des solutions mitoyennes, là. Alors,
si on soumettait un amendement du style où les sommes requises, pour
l'application de la présente partie, sont déterminées par le Conseil de la
magistrature et sont soumises directement à la présidente du Conseil du trésor
qui, elle, les inscrit à son budget de dépenses
sans modification, donc on voterait quand même les crédits, mais ils seraient
soumis directement du Conseil de la magistrature à... au Conseil du
trésor. Donc, on omettrait le passage exécutif au ministère de la Justice et on
aurait, en même temps, une reddition de comptes. Qu'est-ce que vous pensez
d'une solution comme ça?
• (20 h 50) •
Mme Claveau
(Catherine) : Me Champagne, je vais vous laisser répondre. Moi, c'est
sûr que, s'il n'y a pas de discrétion puis quand... je pense que j'ai bien
entendu «sans modification».
M. Cliche-Rivard :
Sans modification.
Mme Claveau (Catherine) : À ce moment-là, ça
pourrait assurer, effectivement, l'indépendance du pouvoir... du
conseil, l'indépendance qu'on souhaite continuer d'avoir. Je ne sais pas, Me
Champagne, si vous voulez ajouter quelque chose par rapport à ça.
Mme
Champagne (Sylvie) : Je n'ai pas d'opinion, pas parce que je ne veux
pas faire avancer le débat utilement, mais il faudrait que je puisse y
réfléchir plus longuement.
M.
Cliche-Rivard : Parfait. Vous avez dit, le ministre en a parlé,
l'entente n'est pas contraignante, hein? Il a dit : C'est un procès
de bonne intention... c'est une entente de bonnes intentions. Alors, le... la
nécessité qu'il y ait une entente, on
devrait finalement le mettre dans le projet de loi ou dans la loi pour qu'on
s'assure que ce n'est pas seulement qu'une
belle entente d'intention, mais qu'elle est finalement contraignante, le fait,
pour le ministère... pour le ministre, de s'entendre avec le Conseil de
la magistrature pour le budget ou pour préserver son indépendance. Parce que,
comme il le disait lui-même, finalement, le protocole d'entente, il peut être
résilié, il peut ne pas être suivi. Donc, le seul protocole d'entente à
lui-même, sans modification, sans inclure le besoin d'avoir, dans la loi, une
entente, ça n'aura pas... ça n'aurait pas sa même force de toute façon, ça
n'aurait pas la même force.
Mme Claveau (Catherine) : Je ne suis
pas certaine de saisir la...
M. Cliche-Rivard : En gros,
d'ajouter, dans la loi, l'obligation qu'il y ait entente, donc qu'il y ait un
protocole d'entente, et donc qu'il ne soit pas ce dit protocole facultatif ou
qu'il ne puisse pas être résilié, finalement, est-ce que ce serait important de
le mettre dans la loi, ça?
Mme Champagne (Sylvie) : Mais c'est
sûr que ça peut être... c'est des modalités qui peuvent être mises dans la Loi
sur les tribunaux judiciaires, qu'une telle entente doit exister ou autre
modalité qui viserait à garantir, justement, l'indépendance du Conseil de la
magistrature. Comme je disais tout à l'heure, dans le délai qui nous a été
imparti, on a suggéré cette entente-là, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a
pas d'autres modalités qui pourraient être mises dans la loi, comme vous l'avez
fait dans le projet de loi n° 8, avec les pouvoirs
octroyés à la Vérificatrice générale et le rapport annuel, qui est beaucoup
plus détaillé, du Conseil de la magistrature. Donc, il y a peut-être d'autres
façons de viser la transparence et la reddition de comptes tout en respectant
le principe de l'indépendance judiciaire.
M. Cliche-Rivard : Merci.
Le Président (M.
Bachand) : Merci beaucoup. M. le député de
Saint-Henri—Sainte-Anne,
merci beaucoup. Mme la députée de Vaudreuil.
Mme Nichols : Oui, merci, M. le
Président. Merci beaucoup, maîtres, au pluriel, d'être avec nous ce
soir. C'est toujours pertinent de lire et
d'entendre aussi les commentaires du Barreau. Dans votre mémoire, vous
rappelez... vous dites, entre autres, qu'il est important de rappeler
que le Conseil de la magistrature, c'est un organisme qui contribue à maintenir
l'indépendance du pouvoir judiciaire. Puis vous faites, évidemment, référence à
la Loi sur les tribunaux puis vous parlez des missions fondamentales dans le
système judiciaire puisque... puis vous rappelez, là, entre autres, là, quatre missions du Conseil de la magistrature :
organiser des programmes de perfectionnement des juges, adopter le code
de déontologie de la magistrature, recevoir, examiner toutes plaintes formulées
par un juge, favoriser l'efficacité et l'uniformisation de la procédure devant
les tribunaux. Puis on est... Le ministre dépose un projet de loi, le gouvernement
est majoritaire, on veut... le ministre a l'intention de s'en aller vers des
crédits votés.
Donc, si on
s'en va dans ce sens-là, en fonction des missions énumérées, si on enlevait la
partie déontologique des crédits votés, est-ce que vous pensez que ça
pourrait être un avantage ou ce serait quelque chose de faisable pour que, tu
sais, pour que le Conseil de la magistrature garde tout de même ses missions,
disons, de base, là?
Mme Claveau (Catherine) : Bien,
c'est difficile pour nous de répondre à la question. Comme je vous dis, on n'a
pas eu... Comme on vous a dit tout à l'heure, là, le délai a quand même été
assez court, là, pour préparer notre présentation
aujourd'hui. On a trouvé un comparable avec la Cour fédérale. Maintenant,
est-ce que... Tu sais, les autres options, donner notre opinion comme ça, là,
sans y avoir réfléchi puis sans l'avoir considéré de façon plus approfondie, c'est
difficile pour nous, là, de me donner votre opinion, en tout cas, pour ma part,
pour moi, c'est très difficile.
Mais, comme on le fait dans les autres
commissions, si jamais vous avez des options que vous souhaiteriez qu'on étudie
de manière plus approfondie, ça va nous faire plaisir de le faire. Mais comme
ça, sur-le-champ, c'est difficile pour nous, là, de vous donner votre... notre
opinion.
Mme Nichols : Parfait. Puis quand
vous parlez... Juste le paragraphe précédent, vous parlez de la confiance nécessaire envers notre système démocratique, là,
que ça pourrait fragiliser la confiance. Est-ce que vous avez peut-être
des exemples... ou élaborez un peu sur ce niveau de...
Mme
Claveau (Catherine) : Je pense qu'on peut se baser sur des précédents de
la jurisprudence où est-ce que ça a été... L'indépendance économique,
c'était... ça suscite une façon aussi d'assurer l'indépendance.
Me Champagne, je vais vous laisser, peut-être, là, faire référence
à un jugement de la Cour d'appel, entre autres.
Mme Champagne (Sylvie) : Mais je
vous dirais que la question de la déontologie, c'est de la déontologie judiciaire.
Si jamais le conseil n'avait pas les sommes pour exercer son mandat au niveau
de la déontologie judiciaire et que des plaintes de
citoyens à l'égard de certains juges n'étaient pas traitées, je crois que ça
pourrait atteindre, là, directement à la confiance qu'auront... qu'auraient les
citoyens envers le système de justice au Québec.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup, Mme la députée de Vaudreuil... Mme
la bâtonnière, Me Champagne,
merci beaucoup d'avoir été avec nous ce soir, c'est
extrêmement apprécié. Puis je vous souhaite une belle soirée, puis on se
dit, bien sûr, à bientôt. Merci beaucoup. Au revoir.
Mme Claveau (Catherine) : Oui.
Merci. À vous aussi...
Mme Champagne (Sylvie) : Merci.
Le Président (M. Bachand) : Alors, je suspends les travaux quelques instants. Merci.
(Suspension de la séance à 20 h 57)
(Reprise à 21 h 03)
Le Président (M.
Bachand) : À l'ordre, s'il vous plaît! La
commission reprend ses travaux. Alors, il nous fait plaisir d'accueillir Me Martine Valois, avocate émérite et
professeure agrégée à la Faculté de droit de l'Université de Montréal.
Alors, Me Valois, merci beaucoup d'être avec
nous ce soir. Comme je le disais d'entrée, hors d'ondes, merci beaucoup, à
cette heure tardive, de partager vos commentaires. Donc, comme vous savez, vous
avez 10 minutes de présentation. Après
ça, nous aurons un échange avec les membres de la commission. Donc, la parole
est à vous, maître.
Mme Martine Valois
Mme
Valois (Martine) : Alors, merci, M. le Président. Donc, M. le
ministre de la Justice, Mmes et MM. les députés membres de cette
commission, je suis ici en mon nom personnel, comme professeure, en fait,
depuis aujourd'hui, titulaire de la Faculté de droit de l'Université de
Montréal. Je suis en mon nom... je parle en mon nom personnel parce que j'ai
fait ma thèse de doctorat sur l'indépendance judiciaire, que j'ai soutenue en
2009.
Alors, je vais limiter mes commentaires aux
principes constitutionnels qui doivent guider le législateur lorsqu'il
s'apprête à changer le mode de financement du Conseil de la magistrature, comme
c'est proposé dans le projet de loi n° 26. Je ne discuterai ni de la
légitimité ni de l'opportunité du projet de loi n° 26. Je laisse ces
questions à la conscience des membres de l'Assemblée nationale.
Donc, comme je vous disais, j'ai fait ma thèse
de doctorat sur l'indépendance judiciaire. Le titre était... du livre qui a été
publié suite à une version abrégée de ma thèse de doctorat s'appelle L'indépendance
judiciaire. La justice entre droit et gouvernement. J'ai choisi ce titre-là
parce qu'à mon avis la justice est souvent coincée, comme on le dit ici, entre
l'arbre et l'écorce. Elle est soumise au droit, mais elle doit appliquer le
droit et parfois limiter les pouvoirs du gouvernement, et ce sont ces
interprétations qui font autorité. Donc, depuis plus de 20 ans, je me
penche sur les questions d'indépendance judiciaire, de séparation des pouvoirs
et de gouvernance juridique.
Qu'est-ce qui relève du droit et donc de la
justice, de la jurisdictio, comme on le disait au Moyen-Âge, et qu'est-ce qui relève de la politique du
gubernaculum, depuis que ces composantes unifiées dans l'imperium monarchique
ont été différenciées progressivement à
partir du XVIe siècle? J'ai écrit plusieurs textes sur ces questions qui
portent... au coeur de ce qu'on appelle l'État de droit.
Et j'entendais le ministre, plus tôt, qui nous
parlait de ce tableau où figure le roi Édouard Ier, du bon Parlement, alors je
veux juste souligner qu'à cette époque-là, au XIVe... début du
XIVe siècle, le Parlement anglais était
une assemblée féodale, je le mentionne à la page 242 de ma thèse de
doctorat, et qu'il n'y avait pas de séparation des pouvoirs. Il y avait
une fusion des pouvoirs, qui relevaient tous du monarque, comme je l'explique à
la page 241 de mon livre.
Donc, je vais traiter, selon mon interprétation,
du droit positif sur l'indépendance judiciaire, du moins ce que je comprends de
la jurisprudence et de la doctrine. Donc, ma position concernant le projet de
loi n° 26, c'est que l'article 4
de ce projet de loi est incompatible avec les principes de séparation des
pouvoirs et d'indépendance judiciaire. Le
vote des crédits budgétaires du conseil par l'Assemblée nationale pourrait
porter atteinte à l'indépendance du conseil.
Donc, alors, avant d'exposer les contours de ces
principes constitutionnels, je vais d'abord examiner le statut juridique du
Conseil de la magistrature du Québec dans la Loi sur les tribunaux judiciaires
et la jurisprudence qui a interprété ces dispositions. Donc, le ministre a fait
référence, et plusieurs autres aussi, intervenants, à l'article 256 de la
Loi sur les tribunaux judiciaires. Je ne vais pas lire l'article, mais on
mentionne la fonction du conseil d'établir un code de déontologie, de recevoir
les plaintes formulées contre un juge, de favoriser l'efficacité et
l'uniformisation de la procédure devant les tribunaux et aussi d'étudier les
questions relatives à l'administration de la justice et de faire des
recommandations au ministre de la Justice.
Donc, ce rôle du Conseil de la magistrature a
été commenté dans un jugement de la Cour d'appel du Québec, on y a fait
référence plus tôt, jugement rendu en février 2000 par les juges Baudoin, LeBel
et Philippon, où on parle du conseil comme une instance qui a été créée en
1978, à la suite de la publication du livre blanc sur l'administration de la justice pour remplir deux grandes fonctions, soit,
d'une part, promouvoir et contrôler la déontologie judiciaire et, d'autre part,
assurer le respect des conditions essentielles à l'indépendance de la
magistrature.
Dans le jugement qui
a été rendu par le juge Immer de la Cour supérieure, on traitait justement de
cet... de l'intérêt pour agir du Conseil de
la magistrature. On a reconnu cet intérêt pour agir, qui était contesté par le
Procureur général du Québec en raison des fonctions qui sont énumérées à
la Loi sur les tribunaux judiciaires, dont l'alinéa d sur la question de favoriser l'efficacité de la procédure et de la
justice, et j'ajouterais aussi, à mon avis, en fonction de l'alinéa e,
qui prévoit que le conseil doit faire des recommandations sur l'administration
de la justice.
• (21 h 10) •
La Cour supérieure a
aussi, et je pense que c'est important de le mentionner, a aussi conclu que le
conseil avait l'intérêt pour agir, l'intérêt public pour agir, et c'est en
fonction des trois critères qui ont été élaborés par la Cour suprême du Canada
dans l'affaire, notamment, Downtown Eastside, c'est-à-dire : Est-ce que
l'affaire soulève une question justiciable sérieuse? Est-ce qu'il y a un autre
organisme qui peut exercer ce pouvoir et donc est-ce qu'il y a aussi un autre
justiciable qui pourrait soulever la question?
Et je voudrais
mentionner aussi que, dans l'arrêt... dans cet arrêt de 2000, on mentionne, et
ça a été évoqué plus tôt, le fait que Me Louis Borgeat, qui était un expert qui
avait comparu devant la cour, avait souligné que la disposition de la loi, l'article 282, qui a été modifiée et qui
serait modifiée encore suite à l'adoption du projet de loi n° 26,
que cette disposition est importante puisque les sommes d'argent nécessaires au
fonctionnement du conseil n'ont pas à être votées chaque année par l'Assemblée
nationale, mais sont autorisées par elle une fois pour toutes, mettant ces
derniers à l'abri de l'obligation annuelle de prouver ses besoins financiers.
Donc, je mets ça en lien avec la fonction du conseil, telle que définie suivant
le livre blanc de la justice en 1978, d'assurer l'indépendance de la
magistrature.
Donc, commençons par
le principe de la séparation des pouvoirs. Je sais que M. le ministre aime
bien... est un fervent admirateur du système
français et de la Constitution française. Alors, vous savez, l'article 16
de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 énonce que
toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la
séparation des pouvoirs déterminée n'a point de Constitution. Donc, si on revient
au Canada, selon la Cour suprême, et ça a été réitéré dans plusieurs jugements,
la séparation des pouvoirs fait partie de la structure constitutionnelle du
Canada. Et notamment dans l'arrêt de la Colombie-Britannique, en 2020, qui a
été mentionné par d'autres intervenants et, entre autres, le Barreau, on
reconnaît que le pouvoir souverain dans le pays se divise non seulement entre le Parlement et les législatures,
mais aussi entre les branches exécutives, législatives et judiciaires de
l'État.
La
Cour suprême a aussi énoncé qu'il doit y avoir une séparation étanche entre,
d'une part, le pouvoir judiciaire, et le pouvoir législatif, d'autre part, et
que les tribunaux doivent être complètement séparés de tous les autres
participants du système judiciaire, et en particulier des pouvoirs exécutifs et
législatifs du gouvernement. Selon, toujours, la Cour suprême du Canada, il faut dépolitiser les rapports entre la branche
judiciaire et les branches législatives et exécutives. C'est un impératif constitutionnel, et cet
impératif vise à protéger la magistrature contre l'ingérence des autres
pouvoirs et de la manipulation financière relative à l'utilisation des
fonds publics et aux intrigues politiques et partisanes.
C'est
pourquoi, à mon avis, il doit y avoir, comme sur la question de la rémunération
des juges, un intermédiaire entre le
judiciaire et les deux autres branches lorsqu'il est question d'indépendance
financière, institutionnelle... en fait, individuelle et institutionnelle. À
mon avis, l'article 4 du projet de loi n° 26 est contraire à cet
impératif constitutionnel car il forcera les membres du Conseil de la
magistrature à négocier le budget du conseil directement avec les branches
législative et exécutive.
Concernant
l'indépendance judiciaire, maintenant, c'est un principe fondamental de notre
système juridique. Cet objectif est de maintenir la confiance du public dans
l'intégrité et l'impartialité de notre système de justice. Ce principe d'indépendance judiciaire signifie que
les juges et les autres acteurs du système judiciaire doivent être à l'abri
des ingérences de l'exécutif et du législatif ainsi que des pressions et
imbroglios politiques qui sont susceptibles de leur nuire dans l'exercice de
leurs fonctions...
Le
Président (M. Bachand) : Merci. Merci, Me
Valois. Le 10 minutes, ça va tellement rapidement qu'on doit débuter la période
d'échange avec le ministre de la Justice. M. le ministre de la Justice, s'il
vous plaît.
M.
Jolin-Barrette : Oui. Bonjour, Me Valois. Merci d'être avec nous à
cette heure tardive. Ce n'est pas notre habitude, sauf qu'on est en session
intensive. Alors, on apprécie votre présence pour venir témoigner à la
Commission des institutions ce soir.
Vous avez abordé... bien,
en fait, vous avez débuté votre allocution en disant notamment : Bien,
écoutez, l'indépendance judiciaire, bon, c'est défini, je vais vous
l'expliquer, et notamment, vous avez fait référence à la jurisprudence et à la
doctrine. D'une façon plus fondamentale, là, en termes d'édiction de la norme,
donc, des lois, qui doit édicter la norme, selon vous? Qui fait... qui doit
être le générateur de droit à la genèse de l'édiction du droit?
Mme Valois
(Martine) : En fait, selon mes recherches, il y a un processus
circulaire qui est en jeu. Donc, évidemment, selon une certaine conception de
la production du droit, qui est, je pense, la vôtre, seul le législateur peut
édicter la norme, mais on a reconnu depuis fort longtemps que les tribunaux
étaient créateurs de normes et que, de toute façon, une fois que la norme est
édictée par le législateur, elle est interprétée par les tribunaux, et c'est
réintroduit parfois dans la législation, et, comme ça, il y a un mouvement
circulaire qui se produit, qu'on appelle l'autoréférentialité de la production
de la norme.
M. Jolin-Barrette : OK. Dans le
cadre de ce mouvement circulaire là, là, parce que... juste pour valider mon
hypothèse... Généralement, dans notre système démocratique, la base, c'est le
législateur qui vient édicter la norme. Bien entendu,
comme vous l'avez dit, les tribunaux, par la suite, viennent interpréter. Il
est vrai également, comme vous l'avez dit,
que parfois le législateur vient incorporer une décision d'un tribunal pour
changer l'état du droit, pour venir rendre conforme la législation,
supposons, à une décision d'un tribunal, mais le Parlement peut quand même, suite à une décision... puis, tout à l'heure, on a
des intervenants qui venaient nous le dire, venir dire : Écoutez, on vient
corriger une décision qui a été rendue par le
tribunal, notamment, on vient modifier. Donc, il existe un dialogue
interinstitutions, vous êtes d'accord avec moi, mais, à la base,
généralement, ça part du Parlement.
Mme Valois (Martine) : Oui, vous avez raison,
mais, par exemple, si, demain matin, le législateur québécois amendait la Loi sur les tribunaux judiciaires pour
enlever la commission de rémunération des juges, oui, il peut le faire,
mais, selon mon interprétation de la jurisprudence de la Cour suprême du
Canada, cette loi serait inconstitutionnelle parce que la Cour suprême du
Canada a dit, en 1997, et elle l'a répété dans plusieurs jugements, il faut
qu'il y ait un organisme indépendant qui
fasse... examine la rémunération des juges et fasse des recommandations que le
gouvernement doit suivre, et, s'il ne veut pas le suivre, il doit se
justifier. Ça, c'est un impératif constitutionnel.
Donc
oui, le législateur peut faire ça, mais, vous savez, même dans la théorie... de
la souveraineté parlementaire... Vous savez, vous connaissez cet exemple-là du
«child blue eyes», hein, est-ce que le Parlement pourrait, demain matin,
ordonner l'exécution de tous les enfants ayant les yeux bleus? Alors, vous
googlez, hein, ces mots-là, puis vous allez trouver
plein de textes qui vont discuter de ça. Et Dicey disait : Bien,
évidemment, le législateur ne pourrait pas faire ça. Donc, oui, le
législateur peut faire certaines choses, mais ça ne veut pas dire que ça va
être conforme au principe d'indépendance judiciaire.
• (21 h 20) •
M.
Jolin-Barrette : OK. Avec égard, je trouve que votre exemple est un
peu plus loin de la discussion, là, mais revenons, supposons... parce que ça
fait quelques fois que j'entends cet exemple-là, qui a été soulevé, le Comité de la rémunération des juges. C'est intéressant,
parce que c'est la décision de l'Île-du-Prince-Édouard en 1997, comme vous l'avez dit, mais dans
tout ce processus-là, ultimement, ce sont les élus de l'Assemblée nationale qui
entérinent le rapport ou non. Donc, au final, malgré le fait qu'il y a un
comité indépendant qui fait des recommandations, hein... puis, dans le fond, le
gouvernement nomme une personne sur le comité, la Conférence des juges... une
personne... C'est un comité de trois personnes, puis, bon, il y a des comités
de rémunération, à la fois pour Cour du Québec, juges de paix magistrats, juges
municipaux, mais ultimement, la décision finale revient à l'Assemblée.
Malgré le fait qu'il
y ait eu un rapport avec des critères dans la loi, qui sont prévus, ultimement,
ça revient aux élus d'entériner ou non le rapport, avec motivations si jamais
il n'est pas entériné, mais ultimement, la décision finale... et c'est de l'argent. On parle de la rémunération des juges,
puis là, sur la rémunération, les crédits sont permanents, mais ultimement, pour l'augmentation salariale, je
vous donne un exemple, dans... moi, mon expérience à titre de ministre,
j'ai suivi les recommandations du comité indépendant. Les juges de la Cour du
Québec, sous ma gouverne, sont passés de
254 000 $ à 310 000 $. On a répondu presque intégralement
au rapport, notamment sur la plus grosse partie, avec quelques petites
modalités auxquelles on a dérogé et qui n'ont pas été contestées. Mais
cependant, c'est le Parlement du Québec qui entérine le tout, ultimement, ou
qui déciderait de le rejeter.
Je voulais peut-être
vous poser une question, Me Valois, sur... parce que les intervenants sont
venus tout à l'heure, et ce qui semblait problématique pour certains, ceux qui
semblaient être contre le projet de loi, c'était notamment le fait qu'il y ait des recours judiciaires de la part du
Conseil de la magistrature, puis ça a été soulevé. Et là on nous
dit : Bien, il ne faut pas que vous enleviez la capacité du Conseil de la
magistrature d'agir en justice. Or, ce n'est pas du tout notre cas. Puis là on
nous dit : Bien, si c'est des crédits votés... la logique qui nous est
présentée, c'est des crédits votés, vous allez les empêcher d'ester en justice.
Or, ce n'est pas notre intention puis ce n'est pas le cas non plus.
Je vous donne le
comparatif : la Cour du Québec poursuit également le gouvernement du
Québec dans certains litiges, mais la Cour
du Québec a des crédits votés, puis on ne s'est pas opposé, puis ça ne les a
pas empêchés de poursuivre l'État québécois. Alors, comment vous voyez
ça? Parce que, là, on me dit : Si vous mettez des crédits votés, ça va
faire en sorte que le Conseil de la magistrature ne pourra plus poursuivre
l'État québécois. Or, la Cour du Québec poursuit l'État québécois, puis ce sont
des crédits votés. J'aimerais ça qu'on réconcilie tout ça.
Mme Valois
(Martine) : Bien, écoutez, M. le ministre, je lis les journaux comme
tout le monde, et vous avez, le premier,
décrié le fait que le Conseil de la magistrature utilisait les fonds publics
pour poursuivre le gouvernement et soulevait l'inconstitutionnalité des
nouveaux articles de la loi sur la langue française. Donc, je pense qu'on peut raisonnablement conclure que l'article 4 du projet
de loi n° 26 vient à circonscrire ce pouvoir-là en,
peut-être, limitant les ressources budgétaires du Conseil de la
magistrature.
M.
Jolin-Barrette : Je comprends que c'est une... Ce n'est pas quelque
chose d'avéré, c'est une supposition.
Mme Valois
(Martine) : Bien, c'est parce que c'est vous qui avez fait ces
déclarations-là dans les médias.
M.
Jolin-Barrette : Mais je n'ai pas fait de lien, par contre.
Mme Valois
(Martine) : Bien, vous avez...
M.
Jolin-Barrette : Écoutez,
Me Valois, je vais vous dire une chose : Il y a une question de gestion
des fonds publics aussi, hein? Puis
ça, peut-être que j'aimerais ça vous entendre aussi là-dessus. Saviez-vous que,
lorsque l'État
québécois... supposons, le Procureur général, lorsqu'il donne un mandat à
l'externe, de services juridiques, il y a un règlement de l'État
québécois qui prévoit que les honoraires extrajudiciaires, les frais d'avocats
que l'État québécois peut payer sont d'un maximum de 300 $ pour un avocat
de 15 ans de Barreau. Est-ce que vous trouvez raisonnable que le Conseil de la magistrature puisse embaucher
n'importe quel avocat à un taux horaire qui excède 300 $ de l'heure?
Parce que... C'est des fonds publics, là.
Mme Valois (Martine) : Oui, bien, comme je vous
ai dit, M. le ministre, je ne vais pas discuter de l'opportunité ou de
la légitimité du projet de loi n° 26.
M. Jolin-Barrette : Ah! non, mais je ne parle
pas de la légitimité. Ce n'est pas sur le projet de loi, là, c'est sur...
Mme Valois
(Martine) : ...de l'indépendance judiciaire. Et quand les provinces,
dans les années 90, ont dit : On doit
baisser le salaire des juges, ils doivent contribuer comme tout le monde, la
Cour suprême leur a dit : Les juges sont dans une catégorie à part,
et vous ne pouvez pas faire ça. Vous ne pouvez pas directement négocier avec
les juges leurs salaires et vous devez... Il doit y avoir un organisme
intermédiaire indépendant entre les deux.
Et, suite à ce
jugement-là, toutes les législations provinciales au Canada, y compris la
législation fédérale, a incorporé des commissions d'examen de la rémunération
des juges pour se conformer au principe d'indépendance judiciaire tel
qu'interprété. Alors, si vous aviez posé la question aux contribuables à cette
époque-là : Est-ce que les juges
doivent aussi subir une baisse de salaire?, probablement que la question aurait
été oui, mais la Cour suprême a dit : Ça ne peut pas être décidé
unilatéralement par le législateur.
M.
Jolin-Barrette : Écoutez, vous me parlez de la rémunération des juges.
Moi, je vous parle du fonds consolidé. On ne remet pas en question la
rémunération des juges, là. Ce sont des crédits permanents, puis on ne touche pas à ça. Ma question, elle est quand même
très claire. Est-ce que... Et tous les membres de la commission, les députés
fonctionnent avec les crédits qui leur sont accordés et sont redevables des
dépenses publiques, les ministères sont
redevables face à l'argent public. Ma question est à l'effet de : il n'y a
aucune limite à dépenser sur le fonds consolidé. C'est ça, la structure
actuelle, là, du Conseil de la magistrature, avec le fonds consolidé.
Et je vous donne un
exemple concret, notamment en matière de litiges. L'État québécois, le
Procureur général, lorsqu'il donne un mandat de services juridiques, il est
limité à 300 $ de l'heure. Il y a des raisons pour ça... avocat de
15 ans de pratique maximum. Le Conseil de la magistrature peut engager des
avocats à 800 $, 1 000 $
de l'heure sans aucune limite d'honoraires extrajudiciaires. Est-ce que vous
trouvez que c'est raisonnable? Est-ce que vous pensez que l'objectif du
législateur, à l'époque, lorsqu'il a voulu faire en sorte que le Conseil de la
magistrature ait accès au fonds consolidé, c'était pour des questions
déontologiques ou c'était pour des questions, notamment d'honoraires
extrajudiciaires?
Mme Valois
(Martine) : En fait, vous faites ma cause, finalement, M. le ministre,
parce qu'on est en plein dans ce que la Cour suprême disait. C'est le juge
Lamer, qui est un juge québécois qui siégeait comme juge en chef de la Cour
suprême du Canada, et qui a dit : «Les rapports entre le judiciaire, d'une
part, et le législatif et l'exécutif, d'autre part, doit être dépolitisé.» Et
il explique qu'est-ce que ça veut dire. «Comme je l'explique ci-après, dans le
contexte de la sécurité financière, institutionnelle ou collective, cet
impératif commande que la magistrature soit protégée
contre l'ingérence politique des autres pouvoirs par le biais de la
manipulation financière, qu'elles soient perçues comme telles et
qu'elles ne deviennent pas empêtrées dans les débats politiques sur la
rémunération des personnes payées sur les fonds publics.
Alors, la question
qui est importante, c'est est-ce qu'on doit... le Conseil de la magistrature
doit négocier directement avec le ministre, avec l'exécutif ou avec le
législatif, ou s'il ne faut pas, comme sur la question de la rémunération des juges, qu'il y ait un
intermédiaire entre les deux pour respecter le principe de l'indépendance
judiciaire? Et, dans la Loi sur les
juges, le commissaire à la magistrature fédéral établit le budget du Conseil
canadien de la magistrature.
Alors,
est-ce qu'il ne faut pas avoir un mécanisme semblable protégé par la loi pour
éviter que le Conseil doive justifier les dépenses qu'il fait pour
soutenir l'indépendance judiciaire et aussi le rôle que la Loi sur les
tribunaux judiciaires donne au juge en chef
d'assigner les causes aux juges? Vous savez, quand on parle d'autonomie
administrative des tribunaux, l'arrêt
Valente a dit : C'est difficile, hein, de dire qu'est-ce que ça couvre
exactement. Et mon collègue et ami, Patrick Taillon, a dit : Il ne
faut pas parler d'un idéal, il faut parler du droit positif. Et effectivement,
dans l'arrêt Valente, la Cour suprême a dit : Peut-être que l'idéal serait
que les juges aient le contrôle sur le budget, aient un contrôle sur le personnel qu'ils embauchent, mais on n'est pas rendu
là. Mais il dit : Minimalement, ça doit couvrir le rôle des... le rôle de la cour, les séances,
l'assignation des juges aux causes. Alors, c'est exactement ce que le Conseil
de la magistrature essaie de défendre devant les tribunaux.
M.
Jolin-Barrette : Bien, avec égard, ce n'est pas la position de l'État
québécois. Et il y a des litiges devant les tribunaux, puis on ne conteste pas
les litiges. Ils sont là et ils vont continuer de se dérouler.
La question que je
vous ai posée, c'est n'y a-t-il pas... En fait, de ce que je comprends de votre
propos, c'est que, sur la question des fonds
publics, il n'y a aucune limite pour le Conseil de la magistrature à dépenser.
C'est ce que vous me dites,
essentiellement, c'est ça, parce que vous ramenez l'exemple de la rémunération.
Même sur la rémunération, même s'il y a un comité indépendant, ce sont
les élus, ultimement, qui entérinent le rapport, OK?
Dans
le modèle que nous proposons, dans le cadre du projet de loi n° 26,
ultimement, ce seront les membres de
l'Assemblée qui vont entériner le budget du Conseil de la magistrature,
également. Il n'y a pas de différence là-dessus puis il n'est pas
question d'intervenir dans le processus.
Cependant, je note,
dans l'exemple que vous me donnez, que ce n'est pas très loin de ce qui est
proposé et, également, de ce qui se fait au
niveau du fédéral, parce que ce sont les parlementaires fédéraux, les membres
du Parlement qui entérinent le budget du Conseil canadien de la magistrature
puis là on ne parle même pas du salaire des juges qui sont sur des
crédits permanents.
Alors, je reviens à
ma question, puis ce n'est pas une question de justification. Il y a un
mécanisme où, dans le projet de loi n° 8, on a mis les prévisions
budgétaires qui devaient être transmises. On a mis également le fait qu'il
devait y avoir un rapport annuel. Je ne sais pas si vous saviez, Me Valois, que
durant plusieurs années, le Conseil de la
magistrature n'a même pas publié de rapport d'activité ou de rapport annuel. En
termes de confiance du public, là, dans nos institutions, incluant nos actions
judiciaires comme le Conseil de la magistrature, moi, comme ministre de la Justice,
je me questionne.
Le
Président (M. Bachand) : En terminant, M.
le ministre.
• (21 h 30) •
M.
Jolin-Barrette : Comment ça se fait qu'il n'y avait pas cette
transparence-là?
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup.
Je cède maintenant la parole au député d'Acadie.
M. Morin : Si
vous me permettez, M. le Président, un point d'ordre. Quand M. le ministre a
commencé son intervention, qui, je pensais, allait se terminer en question, et
qu'il a émis des postulats, la Pre Valois a signifié véritablement que ce n'est
pas ce qu'elle avait dit ou qu'elle voulait dire, mais là elle ne peut pas
répondre. Est-ce qu'on peut au moins lui permettre de répondre, M. le
Président?
Le
Président (M. Bachand) : Sur votre temps,
si vous voulez.
M. Morin : Alors,
si vous pouvez répondre, brièvement, sur mon temps.
Le
Président (M. Bachand) : Me Valois,
allez-y, sur le temps du député d'Acadie, oui.
M. Morin : S'il
vous plaît. Parce que je vous ai vu vraiment hocher de la tête, vous avez dit
non. Alors, s'il vous plaît.
Le
Président (M. Bachand) : Allez-y,
Mme Valois.
Mme Valois
(Martine) : Non, je n'ai jamais prétendu que le Conseil de la
magistrature n'avait aucune reddition de comptes à faire, qu'il pouvait
dépenser ce qu'il voulait. Je n'ai jamais même parlé de ça. La seule chose que
j'ai mentionnée, et je ne suis pas d'accord avec le ministre quand il dit que
c'est ce qu'il propose... dans la Loi sur
les juges, on dit que le Commissaire à la magistrature fédérale établit le
budget du conseil. En ce moment, c'est le conseil qui établit son
budget. Alors, le projet de loi n° 26 veut changer ça et veut que ça soit
l'Assemblée nationale qui établisse le conseil, maintenant... le budget du
conseil. Ce que je dis qui est constitutionnellement requis, c'est qu'il y ait
un intermédiaire entre l'Assemblée nationale et le Conseil de la magistrature,
si on veut enlever ce pouvoir au Conseil de la magistrature d'établir son
budget.
Le
Président (M. Bachand) : Merci. M. le
député de l'Acadie, s'il vous plaît.
M. Morin : Merci.
Oui, merci, M. le Président. Alors, écoutez, un des éléments, une trame
factuelle qui nous amène ici, on l'a vu
pendant l'étude des crédits, Pre Valois, ça a été le dépassement des coûts du
conseil. On a vu... parce que le conseil a répondu que ce dépassement
des coûts de son budget était parce qu'ils ont intenté des actions contre le gouvernement. Je comprends qu'en vertu de la
loi le conseil peut ester en justice et que c'est, évidemment, reconnu
par la jurisprudence si, bien sûr, la question soulève des questions d'intérêt
public sérieuses. Est-ce que c'est exact?
Mme Valois
(Martine) : C'est exact.
M. Morin : Bien.
On dit, évidemment, dans l'arrêt Valente, et c'est là que c'est difficile de
cerner tous les paramètres de... les paramètres de ce qu'est l'indépendance
judiciaire... mais que c'est souvent une question de perception. Si le
Parlement est appelé à voter tous les crédits, compte tenu de la situation dans
laquelle on est, est-ce qu'il n'y aurait pas une perception que le Parlement ou
l'Exécutif essaie de s'ingérer dans l'indépendance du Conseil de la
magistrature?
Mme Valois
(Martine) : À mon avis, c'est le danger, c'est le risque qui est réel,
mais ce qui est surtout réel comme risque, c'est de ternir l'autorité des
tribunaux et le respect dû à cette autorité en faisant passer le Conseil de la
magistrature comme un organisme qui dépense sans limite et qu'il doit venir
justifier, devant le législatif, de toutes les dépenses qu'il fait, alors que,
du moins, en partie, en ce qui concerne la déontologie judiciaire, c'est clair,
depuis l'arrêt Therrien de la Cour suprême du Canada, que
la discipline des juges doit relever d'un organisme indépendant comme le Conseil
de la magistrature du Québec et que c'est la garantie d'indépendance judiciaire
qui le requiert.
Donc, sur cet
élément-là en particulier, et je pense qu'on... le législateur le reconnaît,
lorsqu'il a modifié la Loi sur les tribunaux judiciaires en assujettissant le
Conseil de la magistrature à la commission... ou à la compétence de la Commission de l'accès à l'information, on a
exclu la fonction de déontologie judiciaire. Donc, évidemment, le droit n'est pas toujours clair. J'ai exposé ce qui
était, à mon avis, constitutionnellement requis, du moins en ce qui concerne
l'impératif constitutionnel d'avoir un intermédiaire entre un organisme à
caractère judiciaire comme le Conseil de la magistrature et la branche
législative et exécutive.
M. Morin : Maintenant,
avec un gouvernement majoritaire comme nous en avons un présentement, il est très, très probable que le projet de loi
n° 26 soit adopté, n'est-ce pas? La Cour suprême nous enseigne, dans
l'arrêt de la Colombie-Britannique, qu'il faut dépolitiser les rapports entre le
conseil et l'Exécutif. Vous y avez fait référence. Donc, avez-vous des
suggestions pour que le législateur, et ça, c'est l'ensemble des députés au
Parlement, puisse améliorer le projet de loi pour tenter de le dépolitiser au
maximum?
Mme Valois (Martine) : En fait, en ce moment...
l'article 4, justement, politise ce rapport-là. Mes suggestions...
je laisse ça aux députés, mais il faut qu'il y ait un organisme intermédiaire
indépendant.
M. Morin : OK. Donc, pour vous, la meilleure option, en fait,
ce serait un organisme indépendant. Est-ce que vous songez au... par exemple,
au Conseil canadien de la magistrature? Est-ce que ça pourrait être un modèle à
suivre?
Mme Valois
(Martine) : Bien, en fait, c'est le
Commissaire à la magistrature...
M. Morin :
Ou le commissaire, pardon, vous avez raison.
Mme Valois
(Martine) : ...qui fait le lien entre le conseil de la magistrature
canadien et le Parlement.
M. Morin : Parce
que, bon, évidemment, vous vous entendez, mais vous allez le confirmer, au
niveau fédéral il y a quand même des crédits qui sont votés par le Parlement.
Donc, ça ne vient pas directement tout du fonds consolidé du revenu, et ça, la
jurisprudence semble s'accommoder de ce mécanisme-là.
Mme Valois
(Martine) : Mais moi, je regarde le projet de loi n° 28... 26,
pardon...
M. Morin :
26.
Mme Valois
(Martine) : ...ce que je vois... 26, oui, ce que je vois, c'est qu'on
veut changer le mode de financement du Conseil de la magistrature pour, dans le
fond, exiger que le Conseil de la magistrature justifie ses dépenses. Et j'écoute le ministre avec ses
interventions et les questions qu'il m'a posées, et c'est ce que je comprends.
Donc, moi, je mets en
garde l'Assemblée nationale à l'égard de l'adoption d'un projet de loi et d'un
article 3 qui pourrait porter atteinte au principe de la séparation des
pouvoirs et au principe de l'indépendance institutionnelle des tribunaux, que
le conseil, qui n'est pas un tribunal mais est formé de juges et doit... est un
organisme à caractère judiciaire et, à tout
le moins, en ce qui concerne la déontologie judiciaire, est l'organisme qui
doit défendre l'indépendance de la magistrature.
M. Morin : J'ai
une dernière question, parce qu'évidemment, bon, le projet de loi... pas
beaucoup d'articles. Évidemment, il y a des
budgets au Parlement. Donc, créer un organisme indépendant, ça peut être
parfois compliqué, bien que souvent
nécessaire. Mais, si, par hypothèse, l'article 3 était modifié en disant,
par exemple : Les sommes requises pour l'application de la présente
partie sont prises sur les crédits votés annuellement à cette fin par
l'Assemblée nationale, à l'exception de, et là on liste des items qui protègent
l'indépendance de la magistrature, par exemple la déontologie judiciaire,
l'indépendance administrative, la sécurité financière, l'inamovibilité des
juges, est-ce que ça pourrait, à tout le moins, venir aider, corriger le projet
de loi plutôt que de le laisser tel qu'il est?
Mme Valois
(Martine) : C'est possible. Vous savez, il est actuellement
21 h 39. L'article 3 va entrer en vigueur en... le 1er avril, je pense, 2024. Alors, comme le
suggérait même mon collègue le Pr Taillon, il faut examiner la question
plus en profondeur pour éviter, justement, que le projet de loi n° 26...
que cette disposition-là porte atteinte à la séparation des pouvoirs et
à l'indépendance institutionnelle des tribunaux.
• (21 h 40) •
M. Morin : Pre
Valois, maintenant professeure titulaire, un gros merci. Je pense que... Je
sais que vous avez travaillé très fort. Vous avez eu peu de temps, il est tard,
j'apprécie énormément. Merci beaucoup, M. le Président.
Le
Président (M. Bachand) : Merci. M. le député de Saint-Henri—Sainte-Anne,
s'il vous plaît.
M.
Cliche-Rivard : Merci beaucoup, M. le Président. D'abord,
félicitations, Pre Valois, pour votre titularisation.
Je suis un peu rassuré, quand même, parce que,
si j'ai bien compris, j'ai entendu le ministre de la Justice dire qu'il n'avait
aucune intention de limiter les moyens financiers du Conseil de la magistrature
quant à sa capacité d'ester en justice. Il l'a dit, c'est
public, c'est sur enregistrement. C'est quand même intéressant. Donc, j'en suis
quand même partiellement rassuré. L'exercice aura mené à ça.
Pensez-vous, cela dit, qu'il serait important
que le ministre s'engage formellement dans un protocole d'entente, dans une entente envers la promesse, là, qu'il vient juste de
tenir devant la commission pour assurer au moins au conseil qu'il pourra
toujours avoir les moyens financiers d'ester en justice, si tel est son désir?
Mme Valois (Martine) : Vous savez,
comme je l'ai dit d'entrée de jeu, moi, je ne veux pas me prononcer sur
l'opportunité de la législation. Les protocoles... Le protocole d'entente
auquel a fait référence Me Champagne et la bâtonnière, on en voit de plus en
plus, et c'est ce qui, dans un texte que j'ai publié en 2021, fait en sorte
qu'on remet en question le modèle exécutif d'administration des tribunaux. On
l'a fait entre autres devant... dans les cours fédérales, où on a... Avant,
c'était le Commissaire à la magistrature fédérale qui établissait non seulement
le budget du conseil, mais également le budget des cours fédérales et de la
Cour canadienne de l'impôt. Maintenant, on a établi le service canadien des tribunaux judiciaires, qui est une réforme
positive — je
pense qu'on ne va pas assez loin — où
on charge un administrateur général de faire le lien, l'intermédiaire
entre les cours fédérales, la Cour canadienne de l'impôt et le... la branche exécutive et législative en ce qui concerne
le financement du fonctionnement des tribunaux.
Donc, ces protocoles-là, il y en a un qui a été
signé aussi entre le juge en chef de la Cour suprême du Canada et le ministre
Lametti. Donc, il y a eu des ententes qui ont été signées aussi. D'anciens
ministres de la Justice au Québec ont signé
des ententes avec la Cour d'appel du
Québec aussi. J'en ai traité dans une
conférence en 2017, en Israël, sur ces questions-là. Donc, c'est une
remise en question du modèle exécutif d'administration des tribunaux, où là on
favorise la participation des juges à l'élaboration du budget de fonctionnement
des tribunaux.
M.
Cliche-Rivard : Merci. J'aurais une dernière question. À votre
avis, l'adoption telle quelle du projet de loi, est-ce qu'il ouvre la
porte à des contestations judiciaires? Est-ce que vous pensez qu'on va entrer
dans une nouvelle saga judiciaire?
Mme Valois (Martine) : En fait, la
seule chose que je peux dire, c'est que, selon mon interprétation de la
jurisprudence sur la séparation des pouvoirs et l'indépendance judiciaire, ce
projet de loi, l'article 3 porte flanc à des contestations sur la
constitutionnalité... sur sa constitutionnalité.
M. Cliche-Rivard : Merci.
Le Président (M.
Bachand) : Merci. Mme la députée de
Vaudreuil, s'il vous plaît.
Mme Nichols : Oui. Merci, M. le
Président. Bonsoir. Merci d'être parmi nous en cette session intensive puis
aussi avec un si court laps de temps, là, pour venir faire votre présentation,
mais on sent que c'est un sujet que vous maîtrisez bien et depuis longtemps.
Vous avez parlé... Bien, en fait, moi, puis je
le dis depuis le début, là, ce qui me... là où je me pose beaucoup de questions, c'est en lien avec la façon dont on
vient... on fait de la politique avec tout ça, là. Veux veux pas, il y a des
décisions. On lit les journaux, vous lisez
les journaux. On sent que ça tiraille d'un peu partout. C'est arrivé, comme ça,
dans un projet de loi, on ne s'y attendait pas, alors que... le mot «notamment»
aussi qui est arrivé dans le titre du projet de loi n° 26.
Moi, ce que je retiens... puis corrigez-moi si
je me trompe, là, mais moi, ce que je retiens, c'est que ça doit être
dépolitisé, c'est qu'il y a vraiment un gros danger, là... moi, je sens le
clignotant que vous portez à notre attention ce soir, qu'il y a vraiment un
gros danger de politiser le tout. Puis je me demandais le lien aussi à faire
avec la confiance envers le public, envers nos citoyens.
Mme Valois (Martine) : Bien, en
fait, je vous dirais, Mme la députée, que c'est déjà fait, hein? La
politisation de la relation entre le Conseil de la magistrature et la Cour du
Québec, d'une part, et la branche exécutive et
législative, en tout cas, du moins exécutive, elle est déjà faite, et le mal
est déjà fait, et ce projet de loi va seulement ajouter à cette
politisation.
Mme Nichols : Puis évidemment, la
confiance, parce que, c'est important, le Barreau nous a parlé aussi de la
confiance.
Mme Valois
(Martine) : Oui. Bien, en fait, toute... la garantie de
l'indépendance judiciaire, ça vise à garantir la confiance du public
dans...
Mme Nichols : Lien direct.
Mme Valois (Martine) : ...de la
justice. Il y a un lien direct.
Vous savez, le ministre de la Justice a dit
souvent, dans des entrevues, que la... par exemple sur l'horaire des juges, que la juge en chef avait pris
unilatéralement une décision. Bien, moi, ma réponse à ça... et c'est de son
rôle à elle. L'arrêt Valente a dit que ça relevait exclusivement de
l'indépendance institutionnelle des tribunaux, et l'article 96 de la Loi
sur les tribunaux judiciaires, qui décrit les fonctions de la juge en chef, ne
dit pas «après consultation du ministre», c'est elle qui
doit prendre ces décisions-là. Et, quand on parle du lien, du dialogue entre
les tribunaux et le législateur, c'est que l'article 96, dans le fond,
reflète ce que la... les tribunaux ont dit sur qu'est-ce qui relève de la juge
en chef, qu'est-ce qui relève de l'autonomie institutionnelle des tribunaux.
Donc, alors, si on abolissait l'article 96
ou qu'on assujettissait le pouvoir de la juge en chef à l'autorisation du
ministre, ça serait probablement jugé inconstitutionnel parce qu'on dirait que
c'est une ingérence indue dans l'exercice de
fonctions qui portent... qui sont... qui relèvent directement des fonctions
judiciaires : quel juge doit entendre une cause, quel va être l'horaire des juges. Donc, la politisation, elle
est déjà arrivée et elle va juste, si on peut dire, être plus
importante.
Mme Nichols : Merci. C'est très
clair. Merci.
Le
Président (M. Bachand) : Merci beaucoup. À mon tour, Me Valois, de vous remercier et de
vous féliciter. Puis, encore une fois, merci d'avoir été avec nous ce
soir.
Alors, sur
ce, la commission, ayant accompli son mandat, ajourne ses travaux sine die.
Merci beaucoup. À bientôt.
(Fin de la séance à 21 h 48)