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19th Legislature, 1st Session
(March 24, 1936 au June 11, 1936)

Par Christian Blais

Un Québec en ébullition

En 1936, les hommes politiques québécois ont conscience d’être à un tournant de leur histoire. Athanase David, secrétaire de la province, au nom des libéraux, s’exprime en ces termes : « Nos actes d’aujourd’hui seront jugés demain. Et cette Législature sera jugée par l’histoire selon la sincérité et la modération que nous mettrons dans nos actes et décisions. Le jugement de l’histoire sur la Législature dépendra de la bonne foi, de l’absence de parti pris et de préjugés que nous saurons manifester. » (20 mai)

Dans les rangs de l’opposition, Joseph-Grégoire Bélanger, député de Montréal-Dorion, poursuit sur la même lancée :

Je ne voudrais pas, au point de vue de l’histoire politique de ma province, être dans la situation de certains de mes amis de la droite. Le plus humble député en cette Chambre doit réaliser qu’après sa mort, il sera l’objet de commentaires soit favorables soit défavorables. Sans vouloir commenter des faits historiques survenus en notre province depuis 50 ans, la merveilleuse bibliothèque du Parlement contient dans des volumes les faits et gestes de ceux qui nous ont précédés en cette Chambre. Il en sera ainsi pour nous dans l’avenir. Sachons laisser à nos enfants une réputation de civisme. Je n’ai pas à insister plus longtemps sur ce sujet. (26 mai)

L’histoire est au goût du jour et l’abbé Lionel Groulx, maître à penser du nationalisme canadien-français et professeur d’histoire à l’Université de Montréal, n’est certainement pas étranger à cet éveil1. Ce « grand éveilleur des nôtres », selon l’expression du député de Québec-Centre, Philippe Hamel, nourrit les débats publics – en encourageant les Jeune-Canada notamment. En 1936, sa conférence intitulée L’Économique et le National exerce une ascendance notable sur les députés de l’Action libérale nationale (ALN) qui, durant cette première session de 1936, citent souvent les paroles de l’abbé Groulx en Chambre2.

L’histoire est également servie par les Cahiers des Dix publiés, à partir de 1936, par un groupe d’historiens, d’archivistes, de bibliographes et d’érudits. La Société des Dix, fondée un an plus tôt par Gérard Malchelosse, regroupe, entre autres, le bibliothécaire et ancien journaliste à la Tribune de la presse, Ægidius Fauteux, et l’archiviste de la province, Pierre-Georges Roy.

Le philosophe et essayiste québécois Victor Barbeau incarne lui aussi son époque par l’ardeur de ses critiques contre l’ordre établi. Ardent défenseur de la langue française, il publie Mesure de notre taille, en 1936, ouvrage dans lequel il dresse un triste bilan des réalisations des Canadiens français dans le milieu des affaires. Cet ouvrage inspire d’autres députés de l’ALN. Joseph-Ernest Grégoire, député de Montmagny et maire de la ville de Québec, en lit d’ailleurs un long extrait dans son discours du 22 avril :

Comme les nègres de l’Afrique, comme tous les primitifs des quatre coins du globe qui ont servi de marchepied aux mégalomanes anglo-saxons, nous avons été asservis par les marchands et les industriels. Les voilà, nos vainqueurs. Partout où ils se sont installés pour monnayer la nature, nous avons marché derrière eux. Nous sommes devenus bûcherons, flotteurs, journaliers, manœuvres. Nous avons canalisé les rivières pour leurs bateaux, dévasté les forêts pour leurs scieries. […] L’agriculture et son complément essentiel, l’artisanat, nous eussent épargné cette humiliation. Plutôt que d’y diriger toutes nos forces, nous nous sommes, au contraire, plus étourdis que des phalènes, précipités vers les feux que l’industrie allumait un peu partout sur nos collines. Après avoir servi les hommes, nous avons servi les sociétés anonymes, celles-là même dans les conseils d’administration desquels nous ne siégeons que par le jeu de la politique et de l’avocasserie. Aux Anglais et aux Américains, la direction financière, la direction technique; à nous, la coulisse. La preuve en est péremptoire; nos mandataires auprès de la grande industrie ne sont, à quelques exceptions près, que des ministres, des sénateurs et des avocats3.

Georges-Henri Lévesque est un autre intellectuel de son temps. Ce dominicain et sociologue est alors connu comme l’un des treize auteurs du Programme de restauration sociale, publié en 1933. Ses réflexions, qu’il livre dans la Revue dominicaine, entre autres, alimentent elles aussi les discours de Grégoire, à la séance du 23 avril :

Les hommes de l’industrie, de la finance et du commerce sont les principaux agents de la prospérité matérielle. À ce titre, ils méritent la reconnaissance effective des consommateurs ainsi que l’estime, la protection et les encouragements des gouvernants. Cependant, si grands serviteurs soient-ils, cela ne saurait jamais leur conférer le privilège de se rendre maîtres de la vie économique, de la désaxer, de la bouleverser, de la retourner entièrement vers leur profit personnel, soit en exigeant des consommateurs des prix exagérés pour leurs marchandises, leurs services et leurs capitaux, soit en leur offrant des salaires ridicules en échange de leur travail. Pareil renversement s’appelle désordre.

Et le désordre arrive à son comble, quand ces hommes, par leur contribution à la caisse électorale ou autrement, vont jusqu’à s’assujettir l’autorité publique elle-même, jusqu’à faire gouverner le pays en fonction de leurs intérêts privés. Exploitation presque sacrilège du pouvoir que le Souverain Pontife a flétrie en termes aussi justes que durs.

Non l’autorité publique ne doit jamais se laisser dominer par de tels hommes, les hommes d’industrie, de commerce, de finance. À elle, au contraire, de les dominer. Il lui appartient en propre de les gouverner, de les surveiller, de les stimuler, de les diriger, afin qu’ils remplissent bien le rôle social qui leur incombe : travailler à la prospérité matérielle de la communauté.

Pour réponse, Athanase David puisera également dans l’histoire pour tenter d’expliquer la piètre position économique des siens : « Que l’on se souvienne donc que, lorsqu’un peuple est obligé de lutter pendant 150 ans pour sa langue, son instruction, ses lois et ses traditions, il n’a guère le temps de s’occuper du développement économique du pays qu’il habite. » (23 avril)

L’érudition n’est pas seulement au service de la critique sociale, économique, nationale ou politique. La science avait également été admirablement servie par le frère Marie-Victorin, en 1935, avec la publication de son œuvre la Flore laurentienne. Magistrale, cette avancée scientifique demeure fragile puisqu’en 1936 l’herbier du frère Marie-Victorin est menacé de partir de l’Université de Montréal pour Harvard si le gouvernement n’intervient pas, affirme le député de Labelle, Joseph-Henri-Albiny Paquette.

Les arts domestiques sont aussi à l’honneur au Québec. Le lieutenant-gouverneur Ésioff-Léon Patenaude se fait un devoir de « signaler les progrès considérables réalisés par les arts domestiques, cette belle industrie québécoise », dans son discours du trône en 1936. Fervent des arts paysans, Paul Gouin, le chef de l’ALN, est particulièrement heureux, quant à lui, des accomplissements réalisés par l’École des arts domestiques de Québec. Gouin et plusieurs députés de la gauche se font d’ailleurs remarquer à l’Assemblée législative parce qu’ils revêtent des complets d’étoffe du pays pour venir siéger. Les Patriotes avaient fait de même un siècle plus tôt.

Enfin, le secrétaire de la province vante le peintre Clarence Gagnon, un « peintre canadien-français, qui laissera son nom dans l’histoire canadienne-française de la peinture, dans l’histoire canadienne tout court et, j’ose même dire, dans l’histoire mondiale », et il signale que l’artiste s’est rendu à Paris, quelques années auparavant, pour retrouver les secrets des teintures végétales dont on se servait autrefois pour donner un lustre et de la beauté aux ceintures fléchées. (8 mai) Bref, en 1936, tout finit par avoir une saveur politique.

Le Québec, le Canada et le monde

Depuis 1935, l’état général des affaires au Canada a pris du mieux dans les secteurs des mines, de l’agriculture, de la production forestière, des papetières et de l’électricité, mais la reprise économique est lente malgré tout. Le chômage reste une plaie pour toutes les administrations : les secours directs obèrent à la fois les finances publiques des gouvernements fédéral, provincial et municipal. La ville de Montréal est particulièrement touchée par ce fléau qui engendre des dépenses de 1 150 000 $ par mois, en moyenne.

La misère engendre la misère. Les taudis, les « salaires de famine payés aux travailleurs » et les carences hygiéniques et alimentaires se traduisent par une mortalité infantile toujours plus élevée au Québec que dans le reste du Canada. On se félicite néanmoins des progrès réalisés dans la province dans les 40 comtés organisés en unités sanitaires; il n’en demeure pas moins que la tuberculose et les autres maladies infectieuses continuent encore de faucher de jeunes victimes.

La crise fait également tomber les gouvernements. Sur la scène fédérale canadienne, le gouvernement conservateur de Richard Bedford Bennett est renversé aux élections générales du 14 octobre 1935. Les conservateurs savaient que leurs jours étaient comptés et plusieurs députés avaient cherché à se caser ailleurs plutôt que d’aller en élection. Entre autres, Arthur Sauvé, ministre des Postes et naguère chef de l’opposition conservatrice à l’Assemblée législative du Québec, est nommé au Sénat.

Les libéraux de William Lyon Mackenzie King reviennent donc au pouvoir après un séjour de cinq années dans l’opposition. Ils font élire un total de 173 députés, dont 60 au Québec. Quatre députés de la province de Québec ont même démissionné pour briguer un mandat au fédéral. Alphida Crête, ex-député de Laviolette, est élu député libéral à la Chambre des communes dans Saint-Maurice-Laflèche; Wallace Reginald McDonald, ex-député de Pontiac, est élu député libéral à la Chambre des communes dans Pontiac. Les deux autres n’ont pas autant de succès : Joseph Henry Dillon, ex-ministre sans portefeuille et ex-député libéral de Montréal-Sainte-Anne, est défait dans Sainte-Anne; enfin, Aimé Guertin, ex-député conservateur indépendant de Hull, est défait dans Hull comme candidat du Parti de la reconstruction dirigé par Henry Herbert Stevens4.

À ces mêmes élections, Henri Bourassa termine sa longue carrière de parlementaire lorsqu’il est battu dans sa circonscription de Labelle. Le tribun, devenu en quelque sorte la conscience de la Chambre – et baignant dans son prestige passé –, siégeait comme député indépendant depuis 19255. Il avait été élu une première fois à la Chambre des communes en 1896 et avait également été député à l’Assemblée législative de Québec de 1908 à 1912.

À Ottawa, le gouvernement libéral s’attaque d’abord au « New Deal » de Bennett. Inspirés par les théories keynésiennes, les conservateurs avaient adopté une série de lois à saveur sociale, lois que les libéraux soumettent à la Cour suprême pour juger de leur constitutionnalité. Elles seront abrogées.

Dans le même temps, un nouveau gouverneur général est assermenté au Canada pour succéder à lord Vere Brabazon Ponsonby Bessborough, en poste depuis 1931. Le 2 novembre 1935, le romancier lord John Buchan Tweedsmuir entre officiellement en fonction, ayant prêté son serment à l’hôtel du Parlement de Québec, dans la salle du Conseil législatif.

Le 25 du même mois, le premier ministre King signe un traité de réciprocité avec le président américain Franklin Delano Roosevelt. Ce traité survient alors que les dollars canadiens et américains sont demeurés presque au pair durant toute l’année. Au Québec, dans son discours sur le budget, le trésorier Ralph Frederik Stockwell se réjouit de cette entente qui a pour but d’améliorer les échanges entre les deux pays :

Les produits canadiens affectés par ce traité comprennent le bétail, la crème, les pommes de terre de semence, les graines de trèfle et de mil, le foin, les navets, le sucre d’érable, le flétan et le saumon congelés, quelques variétés de poissons frais des lacs, le hareng fumé, le bois d’œuvre et de construction, les planches murales, le cuir à harnais et à sellerie. Cela signifiera certainement, pour nos producteurs canadiens, l’obtention de prix plus élevés, en échange de ces produits, tandis que les réductions tarifaires sur les exportations des États-Unis, affectant plusieurs autres items qui intéressent le budget familial, nous permettent d’entrevoir un allègement substantiel du fardeau des consommateurs canadiens, en général. (30 avril)

Du 9 au 13 décembre 1935, une conférence interprovinciale se déroule à Ottawa. Il est question de la meilleure méthode à suivre dans la révision de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Le fédéral juge ses pouvoirs trop étroits alors que les provinces lui reprochent, au contraire, d’empiéter constamment sur les juridictions qui leur sont expressément réservées selon la Constitution de 1867. Il est aussi question du chômage, des secours directs et des rapports financiers entre le dominion et les provinces6. Au terme de cette rencontre, le gouvernement libéral porte à 75 % sa contribution aux secours de chômage; il était du tiers depuis 1934, mais le précédent gouvernement conservateur avait réduit davantage sa contribution entre-temps. Selon l’historien Robert Rumilly, le premier ministre du Québec, Louis-Alexandre Taschereau, et le maire de Montréal, Camillien Houde, ne sont pas étrangers à ce nouvel arrangement7.

Comme autre mesure pour contrer le chômage, le plan Vautrin suit son cours au Québec. À la session parlementaire de 1935, un montant de 10 millions de dollars avait été alloué à cette fin, sous la gouverne du ministre de la Colonisation Irénée Vautrin. L’agriculture paysanne, c’est-à-dire l’agriculture de subsistance, est alors valorisée par toutes les autorités. Le retour à la terre s’inscrit comme un mode de survivance qui « ne donnera jamais de bénéfices extraordinaires au cultivateur, mais l’existence plus assurée et régulière de sa famille », au dire du ministre de l’Agriculture, Joseph-Adélard Godbout. (7 avril) Autrement dit, on n’encourage pas le cultivateur québécois à s’orienter vers une culture spécialisée.

De ce vaste mouvement de colonisation sont nées 27 nouvelles paroisses, la plupart en Abitibi. Val-d’Or figure parmi ce nombre. D’autres colonies sont ouvertes au Témiscamingue, dans les Cantons de l’Est, dans le Bas-Saint-Laurent et dans la Gaspésie. Au total, pour les 5 000 colons recensés par le gouvernement (avec leur famille, ce qui constitue près de 18 000 individus), le département de la Colonisation a fait construire 2 738 maisons, neuf maisons pour les gardes-malades, cinq écoles-chapelles, huit presbytères et huit écoles8.

Parallèlement, l’extension des contrats collectifs de travail se généralise dans la province. En 1936, 65 de ces contrats sont en vigueur dans les industries de la chaussure, de la confection et du bâtiment. Environ 135 000 ouvriers ont vu leur pouvoir d’achat augmenté d’une masse salariale totale de 8 millions de dollars. Cette mesure du gouvernement Taschereau, en favorisant la négociation entre les patrons et les ouvriers, est un facteur non négligeable qui aide aux progrès de la syndicalisation au Québec.

Ailleurs dans le monde, c’est le conflit italo-éthiopien qui fait les manchettes. Cette guerre, qui éclate le 2 octobre 1935, n’augure rien de bon. À la même époque, des régimes totalitaires sont instaurés dans différentes parties du monde. C’est Charles Ernest Gault, député conservateur indépendant de Montréal-Saint-Georges, qui fait la lecture la plus fine des événements qui se déroulent en Europe, en Afrique et en Asie :

M. l’Orateur, nous traversons des jours extrêmement graves. Partout dans le monde, on croit un conflit possible et les nations font de grandes dépenses pour s’armer. Les nations européennes dépensent des sommes d’argent folles pour s’armer, et une étincelle peut plonger le monde dans la plus terrible des guerres. Tout ceci me fait croire que nous sommes sur le rebord d’un volcan et qu’il suffirait de peu pour que la guerre la plus amère n’éclate dans le monde, une guerre qui, avec toutes les découvertes scientifiques, pourrait être une guerre d’extermination9. (28 avril)

En Grande-Bretagne et dans les pays du Commonwealth, on retient aussi le décès du roi George V, le 20 janvier 1936. Ce souverain avait présidé aux destinées de l’Empire britannique depuis 1910. Son successeur Édouard VIII s’illustrera plutôt par la brièveté de son règne et par sa liaison amoureuse avec une Américaine divorcée, Wallis Simpson. Le roi abdiquera le 10 décembre 1936.

 

Les élections provinciales

Le 30 octobre 1935, les brefs (décrets) d’élection sont émis. La date du scrutin est fixée au 25 novembre suivant. À l’origine, la lutte pour le pouvoir devait opposer le Parti libéral, le Parti conservateur et les membres de l’Action libérale nationale. Il en sera autrement.

 

L’Action libérale nationale : la force montante

L’ALN a été fondée le 6 juin 1934 par Paul Gouin, fils de l’ancien premier ministre Lomer Gouin et petit-fils de l’ancien premier ministre Honoré Mercier. Adhémar Raynault, l’un des plus proches collaborateurs de Paul Gouin durant la campagne de 1935 (et futur député de L’Assomption de 1936 à 1939 et maire de Montréal de 1936 à 1938 et de 1940 à 1944), le décrit comme étant « un jeune avocat cultivé qui avait fréquenté les plus grandes institutions d’enseignement d’Europe et du Canada. Indépendant de fortune, ajoute Raynault, il savait garder la simplicité des hommes supérieurs10 ». Quant à Oscar Drouin – député libéral de Québec-Est qui avait joint les rangs de l’ALN en juillet 1935 –, il résume sa pensée de Gouin, disant de lui qu’il est « un produit direct de l’École sociale populaire de Montréal ». (31 mars)

Lors de la précédente Législature, aucun député de l’ALN ne siégeait à l’Assemblée législative; en revanche, les conseillers législatifs Élisée Thériault, de la division de Kennebec, et Ernest Ouellet, de la division de La Vallière, avaient déjà adhéré au mouvement de l’ALN dès avant la session de 1935. Au Salon rouge, ils défendaient vigoureusement leur nouveau programme.

Ce tiers parti nationaliste, qui avait bâti son programme autour du Programme de restauration sociale de l’École sociale populaire, avait gagné l’appui du clergé. Bon nombre de ceux appartenant à la Ligue d’action nationale, aux Jeune-Canada et à l’Union des cultivateurs catholiques (UCC) appuient aussi les idées de l’ALN. Surtout, la jeunesse canadienne-française – 100 000 nouveaux électeurs qui n’ont goûté jusqu’ici qu’au chômage et aux secours directs11 – se laisse séduire par ceux qui affirment appartenir à « l’ordre nouveau ». Des journaux tels que Le Devoir, L’Action catholique et Le Droit sont également sympathiques au mouvement. Sans compter que les appuis d’Ernest Lacroix, député libéral de Beauce, et de Philippe Hamel, ardent promoteur de la nationalisation de l’électricité, sont des atouts majeurs pour mousser le crédit de l’ALN.

En face de cet ordre nouveau se maintient toujours le régime Taschereau. Les membres de l’ALN accusent le premier ministre de tous les maux. Par le truchement de la radio, les membres du parti se font entendre; le ton est acrimonieux. Raynault raconte comment, par ailleurs, les membres de l’ALN atteignent leur public :

Cette propagande, nous l’avons faite partout en province, dans les arénas, sur les parvis des églises, dans les salles paroissiales; dans les villes aussi, remplissant les plus vastes enceintes du temps, comme la salle du marché Maisonneuve à Montréal et du Palais Montcalm à Québec. Le mouvement comptait une pléiade d’orateurs sérieux parmi lesquels il convient de nommer les plus assidus. À Montréal, en plus de Paul Gouin : F.-D. Monk, Jean Martineau, Roger Ouimet, Calixte Cormier, Philéas Côté et Édouard Lacroix. À Québec, Philippe Hamel, Ernest Grégoire, René Chaloult, Oscar Drouin, Horace Philippon et Wheeler Dupont12.

Le journal La Province, fondé par Paul Gouin, est un autre moyen de rejoindre les électeurs. Le 21 juin 1935, l’ALN y avait publié un nouveau manifeste :

L’Action libérale nationale poursuit un double but. Elle veut adapter la politique provinciale aux problèmes économiques de l’heure présente. Elle veut aussi doter notre province d’une politique nationale, c’est-à-dire conforme aux besoins et aux aptitudes de la masse de sa population qui est canadienne-française. Or, ce double but nécessite une double action. Nous pourrons, par des lois, remédier au mal économique dont nous souffrons. Il est inutile d’espérer que nous pourrons, par ce seul procédé, purement artificiel en somme, créer le sens national sans lequel ces mêmes lois ne sauraient donner leur plein rendement. Pour animer, pour rendre viable et durable l’organisme social nouveau que nous vaudra une action politique constructive et libre de toute allégeance envers la dictature économique, il nous faudra, comme on l’a dit, un idéal, une mystique. C’est là une question d’ordre éducationnel. Campagne politique et campagne d’éducation nationale, voilà donc les deux moyens d’action auxquels l’Action libérale nationale aura recours pour atteindre son double but13.

Auparavant, en janvier 1935, un des aspects importants du programme original de juillet 1934 avait été rayé : il n’est désormais plus question de tenter la « relibéralisation du Parti libéral ». Le 17 février, lors d’une immense assemblée au marché Saint-Jacques, Gouin explique cette décision du fait que le régime Taschereau « s’était atrophié au point de n’être plus qu’un clan de famille ». (28 avril) L’objectif sera maintenant de doter la province « d’une politique vraiment nationale, conforme aux besoins, aux aspirations et aux aptitudes de la masse de sa population », croyant, en d’autres termes, que l’esprit national devait primer l’esprit de parti.

Or, malgré les succès retentissants du jeune mouvement politique, les coffres du parti sont vides. Et l’organisation politique dans plusieurs comtés est déficiente ou carrément inexistante. Un constat devenait de plus en plus clair : la présence de l’ALN dans la présente campagne aurait probablement pour conséquence de diviser le vote et de redonner le pouvoir aux libéraux. Pour Oscar Drouin, la seule alternative logique était de s’allier aux conservateurs pour renverser le régime Taschereau. Drouin entame ces démarches.

 

Le Parti conservateur et l’Union nationale Duplessis-Gouin

Le Parti conservateur végète sur les banquettes de l’opposition depuis 1897. Mais il y a de l’espoir : aux élections générales de 1931, Camillien Houde – alors chef du parti – était parvenu à recueillir 43,5 % des votes. En 1935, il restait à savoir si Maurice Duplessis, chef du Parti conservateur depuis la convention de Sherbrooke de 1933, allait parvenir à convaincre les électeurs d’appuyer son parti aux élections générales.

Durant la campagne électorale de 1935, les organisateurs conservateurs – Édouard Masson en tête – se convainquent bientôt que la présence de l’ALN pèserait lourd dans la balance du pouvoir. Pour déloger les libéraux, il leur apparaissait aussi qu’ils devaient créer une alliance. Masson tâte le terrain.

Ni Maurice Duplessis ni Paul Gouin ne sont enthousiastes à cette idée; seulement, les deux hommes comprennent qu’il leur faudra faire des sacrifices personnels pour arriver à leurs fins. Des pourparlers s’engagent de part et d'autre et mènent à une réunion dans un chalet appartenant à Lucien Dansereau, du journal La Presse, dans la forêt de Saint-Adolphe. Duplessis brille par son absence. Mais la jonction est réalisée en présence, entre autres, d’Édouard Lacroix et d’Adhémar Raynault. En privé, les deux hommes discutent de cette historique réunion :

Il (Édouard Lacroix) me dit ce qu’il pensait sur l’Union Duplessis-Gouin qui venait de se réaliser; ses espérances bien sûr, mais aussi ses craintes. Il affichait de sérieuses appréhensions sur la possibilité pour un Paul Gouin, aux décisions fermes mais lentes, d’harmoniser sa marche avec Duplessis, aux décisions imprécises et rapides. Pour illustrer sa pensée, il me signala le retard de Paul Gouin à suivre les autres, ce matin-là. Les membres du groupe, à huit heures du matin, étaient tous debout, rasés, habillés, prêts pour le petit déjeuner et la suite des conversations. Conversations qui durèrent jusqu’à dix heures du matin avec Paul Gouin encore en pantoufles, pyjama et robe de chambre.

– Ce n’est pas grave, fis-je remarquer à Lacroix.

– Sûrement non, répondit-il, tout ce que je veux dire, Raynault, c’est que l’énorme différence de rythme entre ces deux hommes donne prise à des craintes. Espérons que cela ira pour le mieux14.

En date du 7 novembre 1935, les conservateurs et les actionnistes se rassemblent à l’hôtel Ritz-Carlton15 : la formation de l’Union nationale Duplessis-Gouin est officiellement annoncée. À la radio et dans les journaux, les termes de l’entente sont rendus publics :

Répondant au désir de l’électorat du Québec, le Parti conservateur provincial et l’Action libérale nationale déclarent par leurs représentants attitrés qu’aux élections du 25 novembre, ils présenteront un front uni contre l’ennemi commun du peuple de la province de Québec : le régime Taschereau. Il n’y aura qu’un seul candidat oppositionniste officiel soit conservateur soit libéral-national dans chaque comté. Après la défaite du régime antinational et trustard de M. Taschereau, le Parti conservateur et l’Action libérale nationale formeront un gouvernement dont le programme sera celui de l’Action libérale nationale, programme qui s’inspire des mêmes principes que celui du Parti conservateur provincial. Ce gouvernement national Duplessis-Gouin aura comme premier ministre M. Maurice Duplessis et la majorité des ministres sera choisie par M. Paul Gouin parmi les membres de l’Action libérale nationale.

Une seconde entente secrète est signée :

Personnel et confidentiel. Il est évident que les meilleurs intérêts de la province exigent l’écrasement du régime Taschereau et que, pour atteindre ses fins politiques, la collaboration de tous les hommes désintéressés ayant à cœur le bien de notre chère province est essentielle. Afin de ménager toutes les susceptibilités et afin d’éviter tout froissement dont pourrait profiter ce régime néfaste, il est entendu que, lors de la prochaine élection provinciale, il y aura 25 à 30 candidats conservateurs provinciaux et pour la balance des candidats de l’Action libérale nationale offrant toutes les garanties de sincérité et de succès tout en combattant sous le même drapeau et supportant l’alliance Duplessis-Gouin16.

Pour rejoindre la population encore davantage, l’alliance Duplessis-Gouin rédige le Catéchisme des électeurs. En 124 questions et réponses, ce manifeste présente les abus du gouvernement libéral, ses acoquinements avec les puissances d’argent (les trusts), fait la nomenclature des 111 taxes provinciales en vigueur et révèle qu’une quarantaine d’individus appartenant à la famille de Taschereau travaillent dans la fonction publique. De même, le Catéchisme des électeurs présente les candidats de l’Union nationale telle une phalange de patriotes :

  • L’Union nationale se compose de citoyens qui, mettant de côté toute partisannerie mesquine, ont reconnu le besoin pressant d’une action politique vivante et constructive pour venir en aide à tous les habitants de la province. […]

  • Tout voteur éclairé, patriote et consciencieux peut et même se doit à lui-même, à sa famille et à son pays d’entrer résolument sous les drapeaux de l’Union nationale […]17.

On présente ensuite le programme de l’Union nationale qui reprend celui de l’ALN. De vastes ébauches de réformes socio-économiques sont proposées : réformes agricoles, ouvrières, industrielles et commerciales, économiques, financières, politiques et administratives, électorales, fiscales et judiciaires. Plus spécifiquement, les réformes sociales suivantes sont réclamées : les pensions de vieillesse, les indemnités de chômage, les allocations aux mères nécessiteuses, le juste salaire familial, les primes de natalité, l’assistance maternelle aux frais de l’État, la suppression des taudis et leur remplacement par des logements salubres.

Duplessis, habile politicien, mène une excellente campagne. Gouin montre plus d’assurance qu’autrefois, mais reste fidèle à lui-même, c’est-à-dire qu’il peine à se tirer de sa « nonchalance distinguée » comme le qualifie le courriériste parlementaire du Canada. Dans ses mémoires, Adhémar Raynault, qui s’occupe de la campagne de Gouin dans L’Assomption, dépeint le style du chef de l’ALN et parle de la manière habituelle de faire la politique en 1935 :

Paul Gouin, d’une droiture inattaquable, était peu enclin à jouer le jeu de la comédie électorale, comme il fallait la jouer à cette époque : par exemple, malgré qu’il était très affable, il ne s’avançait jamais le premier pour serrer la main aux gens. […] Disons que Paul Gouin était un grand citoyen, excellent théoricien, mais il lui manquait les qualités nécessaires à l’homme public qui pouvait être élu en 1935. Pour entraîner le peuple, il fallait un certain degré de véhémence dans la relation des faits et dans les accusations qu’on devait porter. Véhémence qu’on peut apparenter à la démagogie, mais qui est tout de même nécessaire pour convaincre le peuple. Ce que la masse veut en temps électoral, ce n’est pas de grandes théories. Elle préfère qu’on démolisse les hommes en place, jugés responsables de ses ennuis. De plus, le peuple s’intéresse aux projets d’intérêts immédiats. Paul Gouin ignorait tout de ces pratiques électorales destinées à attirer et à enthousiasmer les foules.

D’autre part, Paul Gouin ne se serait pas diminué en remplaçant quelques fois un « non » par un « peut-être », expression d’usage chez les diplomates. Il faut prendre pour acquis qu’en politique, un compromis honnête est souvent plus nécessaire que répréhensible. Mais Paul Gouin ne semblait pas voir les choses sous cet angle-là. Voulant exclure toute vénalité, toute complaisance avec la tricherie, il lui arrivait de ne considérer que cet aspect des grands principes sociaux. Je ne veux pas dire que pour faire de la politique il faille être vénal. Mais j’aurais préféré que Paul Gouin accepte l’attitude de l’homme public qui, tout en respectant les principes, sait s’adapter à certaines méthodes électorales nécessaires, surtout en 193518.

Malgré cela, le courant passe avec nombre d’électeurs « rouges » et « bleus ». Les chômeurs et les jeunes de toutes les allégeances se laissent convaincre. Cette union Duplessis-Gouin brise, pour ainsi dire, « la vieille opposition conservateurs-libéraux qui dominait la vie politique depuis des décennies19 ».

 

Le Parti libéral au pouvoir depuis 39 ans

Le premier ministre Taschereau n’est pas populaire. Il ne l’a jamais été par le passé non plus. Ses adversaires le présente comme le « complice d’un libéralisme économique sans âme », comme un trustard, un « taxeux », comme un aristocrate de son temps qui ignore « les problèmes sociaux fondamentaux20 ». Philippe Hamel, sur un ton humoristique, le compare même au pont de l’Île-d’Orléans, inauguré la même année, c’est-à-dire « long, étroit, croche et coûtant très cher à la province21 ». D’autres complètent la comparaison en disant qu’il était proche de la chute (chute Montmorency).

On comprend que Taschereau, à titre de chef d’un gouvernement au pouvoir depuis si longtemps, est exposé plus que tout autre aux attaques personnelles. Mais cet homme politique d’expérience n’est pas de nature à se laisser abattre. Âgé de 69 ans, en pleine forme et toujours aussi pugnace, il entre dans la course électorale avec la conviction profonde de remporter la victoire une fois encore.

Cette confiance repose sur la victoire libérale aux élections fédérales, un mois plus tôt. Taschereau entre en campagne avec cette formule pour convaincre les électeurs : l’ancien premier ministre Bennett était de mauvaise volonté, tandis que le nouveau cabinet King collaborera sans peine avec le gouvernement du Québec pour régler les questions du chômage, du crédit agricole et des pensions de vieillesse22.

Sur la question sociale, Taschereau et son équipe tablent sur le fait que c’est leur gouvernement qui a favorisé l’établissement des unités sanitaires en comtés, qui a adopté la loi des accidents du travail, la loi du salaire minimum pour les femmes et la loi sur l’extension des contrats collectifs de travail. À cet effet, des contemporains et des historiens jugent que le Québec n’est pas en retard sur les autres provinces en matière législative23.

Mieux, le remaniement ministériel effectué plus tôt, le 6 juin 1935, semblait donner de l’aplomb au Parti libéral. Télesphore-Damien Bouchard quittait alors ses fonctions d’Orateur pour devenir ministre des Affaires municipales, de l'Industrie et du Commerce. T.-D. Bouchard est un homme de conviction, un « rouge » de la vieille école, un personnage qui a du cran et qui, plus localement, peut compter sur le soutien des électeurs de Saint-Hyacinthe depuis 1912. L’historien Rumilly écrit qu’il était homme à « relibéraliser » le Parti libéral24. La campagne qu’il avait menée en faveur de la municipalisation de l’électricité – avec Philippe Hamel – avait fait de lui le « héros » qui parviendrait à donner une nouvelle orientation « de gauche » au Parti libéral. T.-D. Bouchard relate les souvenirs de cette époque dans ses mémoires : « Le premier ministre tenait bon et, croyant ses positions invulnérables, mettait en vigueur ses lois sur l’électricité tout en m’encourageant à poursuivre mon programme de réformes, celle ayant trait à l’abolition des secours directs l’intéressant tout particulièrement25. »

Au début de la campagne électorale, les libéraux croient sincèrement que, d’une part, la présence de Bouchard et, d’autre part, le plan de retour à la terre du ministre Vautrin pourront contrecarrer la montée de la popularité de l’ALN. Les discours que livre Léon-Mercier Gouin – le frère aîné de Paul Gouin – en faveur du Parti libéral est un autre bon coup des libéraux. S’ajoute à cela la personnalité même du ministre de l’Agriculture, Adélard Godbout, une figure restée sympathique à la population et à la presse en général. Jean-Guy Genest, le biographe de Godbout, écrit : « Comme à l’élection de 1931, Godbout allait être un des principaux porte-parole du parti ministériel. Membre du cabinet depuis cinq ans, excellent orateur, d’une réputation au-dessus de tout soupçon, resté pauvre alors que des collègues avaient profité du pouvoir, Godbout était un des meilleurs atouts de son parti26. »

Quant au reste, Taschereau continue de supposer que les électeurs, tout comme aux élections de 1931, finiraient par « accorder leurs faveurs à des dirigeants d’expérience et responsables27 ». C’était sans compter que les conservateurs et les actionnistes formeraient une alliance, moins de 20 jours avant le scrutin.

Taschereau ne cède pas à la panique. Bien au contraire, il lui semble que l’Union nationale est une alliance « profondément risible » et « extrêmement affligeante » du point de vue des principes politiques. « Je n’ai jamais rien entendu d’aussi puéril. Il y a quelque chose de clownesque dans le fait qu’un homme se contente à être premier ministre, à la condition que quelqu’un d’autre choisisse ses collègues. Cela va à l’encontre de tous les principes de droit constitutionnel28. »

Mais Taschereau, plus visible durant les deux dernières semaines de la campagne, se montre plus virulent contre Gouin. C’est au cours de la même période également que les abbés Édouard V. Lavergne et Pierre Gravel prennent la décision d’appuyer ouvertement l’Union nationale par des discours enflammés. La campagne prend une nouvelle tournure.

Bien avant, dès le 1er août 1935, le cardinal Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve avait publié un mandement sur les devoirs électoraux à l’approche des élections fédérales et provinciales, mandement que le clergé devait lire en chaire29. Prêchant la neutralité, Mgr Villeneuve y invitait pourtant les honnêtes gens à se liguer « contre la honteuse corruption des mœurs électorales et la vénalité des votes30 ».

Les propos engagés des abbés Laverge et Gravel font des vagues. Les libéraux se plaignent maintenant de l’intervention cléricale dans les élections. Leurs adversaires en profitent aussitôt pour dépeindre le Parti libéral comme des anticléricaux.

En bref, à la radio, dans les « hustings », dans les journaux, tout est mis en œuvre pour convaincre l’électorat de faire le bon choix.

 

Les parlementaires

Le scrutin du 25 novembre donne une mince victoire au Parti libéral. Sur les 90 sièges de l’Assemblée législative, on dénombre 48 libéraux, 26 actionnistes et 16 conservateurs. La Chambre des députés, renouvelée presque de moitié, est rajeunie dans l’ensemble.

L’opposition compte 42 membres, ce qui laisse une avance de six députés seulement aux ministériels. Jamais auparavant, dans sa longue carrière, le premier ministre n’a connu de véritable opposition. C’est la première fois depuis 1897 que les libéraux recueillent moins de 50 % des voix : ils ont obtenu la faveur de 46,8 % des électeurs, contre 30,1 % pour l’ALN et 18,3 % pour les conservateurs. Selon l’historien Bernard Vigod, la balance des votes (4,8 %) a été recueillie, en outre, par des candidats libéraux indépendants qui se sont trouvés à diviser le vote libéral. Un de ces candidats indépendants parvient même à remporter ses élections : Francis Lawrence Connors, élu comme libéral indépendant dans Montréal-Sainte-Anne, sera, comme le veut la pratique consacrée du parti, réintégré dans le caucus dès après sa victoire31. Tel n’est pas le cas cependant pour Laurent Barré et Charles Ernest Gault qui, quoique élus sous la bannière conservatrice, demeurent en rupture avec leur parti.

Le premier ministre accueille les résultats des élections avec résilience. Sur les ondes de la radio, il s’adresse à la population : « Ici [Alexandre] Taschereau, toujours premier ministre du Québec. Nous examinerons les facteurs qui ont fait diminuer notre majorité […et] donnerons à la population de la province le meilleur de nous-mêmes de façon à surmonter la crise qui dure encore et qui, pour être vaincue, requiert le soutien de tous les gens de bonne volonté et de chacun d’entre vous32. »

Le choc est plus difficile à encaisser pour l’équipe libérale. D’autant que deux ministres ont été défaits : Irénée Vautrin, ministre de la Colonisation, et Charles-Joseph Arcand, ministre du Travail. Ajoutons à cela Gaspard Fauteux, petit-fils d’Honoré Mercier (comme Paul Gouin), qui subit un revers dans la circonscription de Montréal-Sainte-Marie.

Les victoires libérales se concentrent principalement dans les circonscriptions rurales, dans le Bas-Saint-Laurent notamment. On sait qu’il y eut des manœuvres frauduleuses dans certains comtés. En 1935, les victoires libérales dans Montréal-Saint-Laurent, dans Mercier et dans l’Abitibi sont celles qui soulèvent le plus de doutes sur leur légalité. « Y a-t-il eu des illégalités à Montréal? C’est probable », de concéder le premier ministre. (29 avril) Cette corruption se fait surtout par le biais de supposition de personnes (les télégraphes), par le trafic des listes électorales et par des urnes déjà remplies de bulletins de vote à l’ouverture des bureaux de vote. Les conservateurs ne sont pas au-dessus de tout soupçon non plus. Ce sont les mœurs électorales qui sont corrompues à l’époque, les partis et la population acceptant malheureusement de jouer le jeu.

Pour l’opposition, cette défaite électorale a des allures de victoire. À Québec, à Montréal, à Lévis, à Laval et à Sherbrooke et dans les villes industrielles du Saguenay et de la vallée du Saint-Maurice – dans les comtés urbains autrement dit –, ce sont principalement des députés de l’Union nationale Duplessis-Gouin qui ont été élus33. Si l’ALN forme le plus gros de cette opposition, plusieurs candidats élus dans les rangs de l’ALN sont cependant des conservateurs de vieille souche (Tancrède Labbé, Charles Romulus Ducharme et Joseph-Albiny Paquette, entre autres). Quand bien même, c’est à l’ALN que revenait le mérite d’avoir su ébranler le régime Taschereau.

Par contre, l’Union nationale n’avait rien prévu dans un cas comme celui-ci où elle serait appelée à former l’opposition officielle après le scrutin. Le 28 novembre, les députés élus sous la nouvelle bannière se réunissent en caucus34. Il est décidé que les conservateurs et l’ALN siégeront en conservant leur identité propre, mais que Maurice Duplessis dirigera toute cette opposition à titre de chef de l’opposition parlementaire.

Dans les semaines et les mois qui suivent, on conjecture sur le paysage politique que prendra la nouvelle session parlementaire. Louis-Alexandre Taschereau sera-t-il toujours à la barre comme premier ministre? Est-ce Joseph-Édouard Perrault, Adélard Godbout, Honoré Mercier fils, Ernest Lapointe ou Édouard Lacroix qui succédera à Taschereau? Y aura-t-il des transfuges qui donneront une majorité encore plus claire aux libéraux ou, à l’inverse, des députés ministériels pourraient-ils aller siéger avec l’ALN? Presque tous les scénarios sont évoqués dans la presse.

Toutes les rumeurs, tous les bruits, tous les canards, tous les « on-dit » y avaient passé. Il devait se produire ceci, ou encore cela. M. Un Tel ferait ceci, M. Un Autre ferait cela. L’homme dans la rue, la femme au bridge, le monsieur en tramway, la petite midinette qui cassait une croûte sur le pouce assise sur un strapontin chez Woolworth’s ou chez Kresge, ou encore chez le chinois du coin, le dîneur de luxe au Château, enfin tout le monde, disaient qu’il se produirait quelque chose. On le savait qu’il se produirait quelque chose, puisque c’était un tel qui l’avait dit et qu’il le tenait de bonne source, de source autorisée, de la meilleure source du monde35.

Quatre mois durant, les rumeurs ont le temps de circuler, car la convocation des Chambres tarde. Taschereau prend prétexte de la conférence interprovinciale et, qui plus est, de l’attente de la décision de la Cour suprême sur la constitutionnalité des lois sociales du précédent gouvernement Bennett avant de réunir les députés de l’Assemblée législative.

Entre-temps, le premier ministre travaille à former son nouveau cabinet ministériel. Cette opération est plus laborieuse qu’autrefois. Taschereau se confie à Hector Laferté, Orateur du Conseil législatif et ancien ministre de 1930 à 1934 : « Ce n’est plus comme dans votre temps, dit-il; aujourd’hui non seulement on fait chanter le gouvernement mais on insiste pour entrer dans le Cabinet malgré moi et on n’est même pas content du portefeuille qu’on offre à ses collègues actuels ou futurs, ce sont eux qui choisissent36.  » Et Taschereau ne fait pas mention ici des démarches infructueuses entamées avec le conservateur Laurent Barré et avec d’autres députés de L’ALN pour leur offrir un ministère37.

Les deux ministres défaits aux élections du 25 novembre avaient conservé leur portefeuille jusqu’au 20 décembre. Pour un bref intérim, Taschereau avait ensuite nommé Joseph-Édouard Perreault à la Colonisation et Joseph-Napoléon Francoeur au Travail. Puis, le 13 mars 1936, le premier ministre annonce la formation de son exécutif. Hector Authier devient ministre de la Colonisation et Edgar Rochette, ministre du Travail. Taschereau aurait préféré donner ce département à Cléophas Bastien, mais Rochette avait menacé d’aller siéger avec l’ALN s’il n’obtenait pas un portefeuille à sa convenance38. Bastien doit donc se contenter d’un titre de ministre d’État39. Une nouvelle figure fait également son entrée au Cabinet en la personne de Pierre-Émile Côté à la Voirie. Joseph-Édouard Perreault devient procureur général, ce qui, pour le grand public, laisse penser que Taschereau – qui lui cède ce département – l’a désigné officiellement comme son successeur à la chefferie. Les autres ministres de la dernière Législature conservent leur titre, à la différence de Joseph-Napoléon Francoeur qui ajoute les Mines à son précédent titre de ministre des Travaux publics, de la Chasse et des Pêcheries.

Au Conseil législatif, un seul changement. Émile Moreau, ministre sans portefeuille dans le précédent cabinet Taschereau, devient conseiller législatif pour la division de Lauzon, en remplacement d’Eugène Roberge, mort en fonction en 1935. Ajoutons que Thomas Chapais, conseiller législatif de la division des Laurentides depuis 1892, devient Knight Bachelor (sir), titre que lui décerne le roi George V en 1935.

Le 20 février, on annonce finalement la convocation des Chambres pour le 24 mars suivant. Ce jour-là, Lucien Dugas est élu au poste d’Orateur. Les journaux indiquent qu’il rompt avec la tradition parlementaire voulant qu’il offre une résistance pour être mené sur le trône. « Non seulement on n’a pas eu besoin de l’entraîner, mais il s’est levé et est allé au-devant des parrains [Taschereau et Mercier] », rapporte le courriériste du Devoir40. Chose certaine, la tâche du nouvel Orateur ne sera pas mince, commente Duplessis : « La session qui commence aujourd’hui sera témoin de maints combats, une session très active et pleine de vie41. » (24 mars)

La presse est fébrile. « Une session active et combative est annoncée à la Chambre », titre Gérard Ouellet de L’Action catholique. Lorsque les députés font leur entrée en Chambre, la gauche et la droite font un tel bruit qu’on « dirait un concours pour savoir qui fera le chahut le plus énergique », ajoute Le Nouvelliste42. Les députés font claquer le couvercle de leur pupitre avec fracas43. Les vieux routiers de la Tribune de presse signalent tous cette ambiance survoltée. L’arrivée de Duplessis et de Gouin est décrite comme un véritable triomphe. « Toute la gauche entière applaudissait à tout rompre, pendant que dans les galeries, silencieuses pour l’arrivée des ministres, jaillissaient des acclamations et des cris de joie frénétiques en faveur des deux chefs de l’Union nationale. Les femmes et les hommes battaient des mains en face des officiers de la police qui, devant l’unanimité des manifestants, sont restés sur la réserve44. » Taschereau voit là « l’enthousiasme et l’exubérance de la jeunesse », mais souhaite (en vain) que de telles manifestations ne se produisent plus à l’avenir. (25 mars)

 

Les chefs et leur parti durant la session

Le premier ministre siège à l’Assemblée législative depuis 1900; le chef de l’opposition y siège depuis 1927; Gouin, quant à lui, fait son entrée au Salon vert en 1936. Son grand-père, Honoré Mercier, a été peint par Charles Huot sur la toile Je me souviens qui orne le plafond de la salle de l’Assemblée; Honoré Mercier fils, ministre des Terres et Forêts, regarde son neveu en face, puisque tous deux siègent vis-à-vis; et plusieurs parlementaires présents se rappellent encore avoir vu son père, Lomer Gouin, siéger en Chambre à titre de premier ministre.

 

Louis-Alexandre Tachereau et son régime

L’impopularité du chef libéral est à son comble. Lors de la dernière campagne électorale, l’opposition était parvenue à ternir encore davantage l’image de Taschereau dans l’opinion publique. Conscient d’être devenu un poids pour son parti, le principal intéressé aurait bien voulu tirer sa révérence, mais dans des circonstances plus clémentes : « Je voulais me retirer depuis un an, mais mes amis ont insisté pour que je reste et ont prétendu qu’il était préférable que je fasse les élections et ne déserte pas la veille d’un appel au peuple. Je ne croyais pas que le mouvement nationaliste était si fort et j’aurais dû suivre ma première impression », se confie-t-il45.

D’un naturel « sec et cassant46 », c’est néanmoins avec une « humilité extraordinaire » que Taschereau se présente en Chambre devant ses nombreux adversaires en 1936 et, d’emblée, explique le résultat des élections avec philosophie47 : « Depuis la crise, si nous jetons un regard sur le monde et sur notre pays, nous voyons que tous les gouvernements ont été renversés. Les conservateurs qui m’écoutent savent combien le gouvernement de M. Bennett était fort. Et il est tombé comme les autres. On peut se consoler en pensant que le seul gouvernement qui ait survécu est le nôtre, et il vivra et il survivra. » (26 mars).

Il enchaîne en parlant de Lomer Gouin, son prédécesseur :

C’est un souvenir pénible dans ma vie que celui du jour où Sir Lomer Gouin, dont la santé était devenue chancelante, m’appela pour me dire que le fardeau du gouvernement était devenu trop lourd et me demanda de le porter à sa place. J’étais rempli d’hésitation. J’exerçais ma profession d’avocat, que j’aimais, et ce fut un moment pénible lorsque, devant son insistance, je fus obligé de l’abandonner. J’ai accepté et, depuis 16 ans, je dirige le gouvernement du Québec. Le fardeau est-il devenu trop lourd pour moi? Mes amis le diront si c’est le cas. Il y en a qui le pensent48.

D’autres qui ont voulu m’abattre cherchent encore à m’abattre. Eh! bien, m’inspirant des grands libéraux, dont deux sont là-haut dans ce tableau, je continuerai leur œuvre, et tant que j’en aurai la force, tant que Dieu me prêtera vie, tant que la Providence me gardera la santé, tant que j’aurai la confiance de mes amis, je supporterai ce fardeau, je garderai les rênes pour continuer les traditions libérales que Sir Lomer nous a laissées et remplir la mission qu’il m’a confiée. […]

Sir Lomer. Il en est souvent question durant la session. Les libéraux rappellent sans cesse le souvenir de l’ancien premier ministre pour attendrir son fils Paul et le ramener, espère-t-on, dans le giron du Parti libéral. « Je suis sûr qu’au fond de son cœur, il est resté un libéral, et que ceux qui l’entourent sont des libéraux », lance Taschereau à Gouin et aux autres membres de l’ALN. « Sommes-nous si loin que cela du programme de ceux qui veulent relibéraliser le Parti libéral? » Car Taschereau s’était fixé un objectif. Il avait dit : « Je ne sais quelle sera ma majorité le premier jour de la session, mais je sais que cette majorité aura doublé quand la session se terminera49. »

Les desseins du premier ministre se précisent. À la fin de la session, annonce-t-il, tous les libéraux « à quelque groupe ou nuance qu’ils appartiennent » seront invités à un congrès afin de refaire le programme du Parti libéral. Au plus juste, les ministres du Cabinet avaient accepté que Taschereau demeure en fonction la session durant pour ensuite lui choisir un successeur lors de ce congrès50.

En Chambre, les libéraux demeurent fidèles à leur credo. La paix, la justice et le progrès sont les mots d’ordre du gouvernement, au dire de Cyrille Dumaine, député libéral de Bagot. L’essence de ce parti, poursuit le ministre du Travail, Edgar Rochette, est « de se plier aux exigences d’une époque, aux accidents de la vie collective. Sans donner dans les doctrines utopiques et dans les systèmes des rêveurs, poursuit-il, il sait observer, voir et agir, et c’est par là qu’il acquiert sa merveilleuse fécondité d’action ». (1er avril)

Pour faire tourner l’économie, plaident les libéraux, il suffit d’attirer le capital étranger. « Si nous montrons aux industriels et aux commerçants que, dans la province de Québec, on ne répudie pas les contrats51, on n’écrase pas les gens sous le fardeau des impôts, ne croit-on pas que le capital viendra chez nous établir des industries, et qu’à cause de cela le problème du chômage sera réglé en grande partie », s’interroge le premier ministre. (26 mars) La « sainteté des contrats » et le « respect des engagements pris », voilà les arguments qui orientent encore et toujours la pensée politique de Taschereau. Et, comme ses prédécesseurs, le premier ministre croit devoir mettre son gouvernement au service des forces du progrès de la province, c’est-à-dire des grands industriels.

Enfin, l’équipe libérale prend conscience de la génération montante; la jeunesse est un thème à l’honneur dans leurs discours. Les libéraux ont compris la leçon :

Ce sont ces jeunes surtout, il ne faut pas se le cacher, qui dans les consultations populaires ont exprimé leur mécontentement, même leur exaspération, en se prononçant contre les pouvoirs établis et dont ils se croyaient oubliés ou méconnus. […] Cette attitude si naturelle, si humaine de la nouvelle génération, il faut la comprendre, non pas pour la blâmer, mais pour en tirer une leçon et pour se pencher désormais avec plus de sympathie et de sollicitude sur une catégorie d’hommes qui sont appelés, nécessairement, à nous succéder et qu’il est de notre devoir d’initier, dans la mesure du possible, au travail, aux divers rouages de la vie économique et sociale, à toutes les fonctions qui régissent la vie du peuple. (Rochette, 1er avril)

 

L’Union nationale

Durant la première session de 1936, l’Union nationale n’est pas un parti politique à proprement parler. L’opposition parlementaire est conduite par Maurice Duplessis, chef du Parti conservateur et chef de l’opposition officielle, et appuyée loyalement par Paul Gouin et les députés de l’ALN. Dans les faits cependant, Duplessis parvient à resserrer les rangs autour de sa personne. « C’était un vrai meneur d’hommes. Il savait se gagner la loyauté et le dévouement total de ses proches collaborateurs », se rappelle le père Georges-Henri Lévesque52.

Paul Gouin, au contraire, manque de leadership. Cette Union nationale sera même qualifiée par l’abbé Lionel Groulx, dans ses mémoires, de « monstre à deux têtes mais deux têtes presque tournées l’une contre l’autre53 ». Il y a du vrai. Dès après les élections générales, Duplessis parvient à asseoir son autorité. Celui-ci sonde un à un les députés de l’ALN pour se gagner leur confiance54. Sur le parquet du Salon vert, il les défend, en faisant respecter les règlements de procédure parlementaire, et on le voit « aller d’un pupitre à l’autre pour donner des conseils aux députés de l’opposition ». (20 mai)

Quant à Oscar Drouin, député de l’ALN, il avait déjà pris ses distances avec Gouin. Depuis le 10 février 1936, il refusait de lui faire approuver le contenu de ses discours55. D’autres membres de l’ALN de la région de Québec, Philippe Hamel et Joseph-Ernest Grégoire en l’occurrence, étaient aussi de ces « self-made men » qui échappaient au contrôle de Gouin56. Les libéraux voient clair dans le jeu de Duplessis. Thomas Côté, député libéral de Gaspé-Nord, prévient Gouin de ce qui se dessine : « L’honorable député a pour voisin le chef de l’opposition (M. Duplessis), qui est en train de lui enlever des amis libéraux. Je l’avise que le chef de l’opposition est en train de "passer au bleu" les libéraux mécontents qui ont été élus en même temps que lui. » (12 mai)

Des changements s’opèrent dans les rangs de l’opposition. Les députés ne parlent non plus de leur parti respectif, mais plutôt de leur fière appartenance à l’Union nationale. Ils reconnaissent encore, tout de même, Duplessis et Gouin comme les deux chefs de ce parti. Hamel, député de Québec-Centre, qualifie ainsi les actions conjointes de l’alliance Duplessis-Gouin : « L’un de nos chefs ouvre la culasse du canon, l’autre place l’obus. Le premier pointe la mire, le second la vérifie et déclenche le coup qui fait couler le vaisseau. » (8 avril) Drouin, pour sa part, parle de l’entente du 7 novembre 1936 comme étant la grande charte de l’Union nationale : « Elle nous lie, c’est un "gentleman’s agreement", nous ne mépriserons pas ses conditions. » (31 mars)

Il n’y a plus que Gouin qui affirme encore que l’opposition est formée de deux entités distinctes. Dans son maiden speech à l’Assemblée législative, le député de L’Assomption, après avoir rappelé les succès de l’ALN et salué ses partisans de la première heure, parle ensuite de Duplessis et de ses talents de parlementaire. Il enchaîne :

L’honorable député de Trois-Rivières a démontré qu’il est parfaitement conscient des responsabilités qu’il assume en dirigeant l’attaque parlementaire contre le gouvernement. Et l’Action libérale nationale, tout en conservant son identité, se fait et se fera un devoir de lui continuer, comme groupe, et par l’intermédiaire de son chef, toute la collaboration et toute la latitude nécessaires pour qu’il puisse renverser le régime et délivrer la province d’ici quelques semaines ou, au plus tard, d’ici quelques mois. (28 avril)

Au demeurant, les démarches en coulisse pour attirer les membres de l’ALN du côté des ministériels échouent les unes après les autres. Grégoire, député de Montmagny, est on ne peut plus clair là-dessus :

Les intrigues tentées de tous les côtés à la fois pour accaparer l’Union nationale vont échouer, j’en ai la ferme conviction, car les 42 députés de l’opposition sont tous animés d’un idéal politique bien au-dessus des appétits de crèche. Si enveloppantes que soient les sollicitations, si riches que soient les prébendes offertes, si plates et si surprenantes que soient les invitations à la trahison prononcées même en cette Chambre, nos compagnons d’armes, j’en ai la ferme conviction, resteront loyaux comme ils l’ont été jusqu’ici au drapeau de la restauration politique, principe de la restauration économique et sociale dans notre chère province de Québec en général et dans les municipalités en particulier. (22 avril)

Aucun député de l’opposition ne cédera à la tentation, comme de juste. Dans le camp adverse également, le bloc libéral tient bon, malgré les épreuves.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les députés formant l’opposition poursuivront, en Chambre, la lutte amorcée durant la campagne électorale.

 

Le discours du trône

Le discours du trône que prononce le lieutenant-gouverneur Ésioff-Léon Patenaude annonce une session chargée. Le tout est radiodiffusé sur les ondes de Radio-Canada et sur celles de CHRC à Québec57. L’intention du gouvernement est de présenter des mesures populaires afin de redorer le blason de l’équipe libérale.

Le menu législatif proposé traite notamment des pensions de vieillesse, du respect du dimanche, du crédit agricole et de la création d’un bureau voué aux jeunes à la recherche d’emploi. Au nom de l’autonomie provinciale, on y réaffirme aussi que le gouvernement du Québec ne consentira à aucun amendement de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique sans avoir reçu une approbation préalable de la Législature. Le discours du trône contient enfin les principales réalisations du gouvernement au cours de la session précédente, en outre le plan Vautrin, les contrats collectifs et les lois concernant la régie de l’électricité.

L’adresse en réponse au discours du trône commence, le 25 mars, avec les discours de Cyrille Dumaine, député de Bagot, et de Francis Lawrence Connors, député de Montréal-Saint-Laurent. Mais c’est plutôt le premier affrontement entre Taschereau et Duplessis qui retient l’attention. « Le premier duel Duplessis-Taschereau a été un des événements les plus passionnants dont l’Assemblée législative ait été le théâtre depuis plus de quarante ans », écrit le journaliste de L’Événement qui assiste à la scène58.

Duplessis fait une longue diatribe contre le régime Taschereau. Commentant le discours du trône, il comprend y trouver « les signes de repentir de la part du pécheur sur son lit de mort, les symptômes d’une conversion tardive ». Il parle des élections qui ont été truquées, à Montréal plus particulièrement. Pour la suite, il est convaincu d’une chose : « Les jours du régime sont comptés. » (26 mars)

Taschereau réplique. Il courtise Gouin d’entrée de jeu. Il le présente comme le grand vainqueur des élections de 1935 et dépeint Duplessis comme le grand vaincu, celui qui a abandonné le programme du Parti conservateur pour espérer devenir premier ministre. Toujours au sujet des élections, il revient sur la polémique qui a opposé son parti au clergé durant la campagne et rappelle son attachement sincère à l’Église catholique. Cette profession de foi lui vaudra des commentaires acerbes durant le reste de la session. Puis, pour faire taire les rumeurs annonçant son départ prochain, Taschereau affirme qu’il reste à la barre du Parti libéral :

Depuis 36 ans, je siège en cette Chambre. J’ai commencé avant-hier ma trente-sixième session. J’ai vu des hommes distingués y entrer, vivre et disparaître. J’ai été ministre pendant 28 ans. Depuis 16 ans, je suis le chef du gouvernement. Lorsque je m’en irai, je pourrai laisser à mes enfants le souvenir d’avoir dirigé avec succès les élections générales de 1923, 1927, 1931 et 1935, et d’être resté debout. Je l’ai dit tantôt, je suis maintenant sur l’autre versant, j’entre dans la soixante-dixième année de mon âge et j’ai pensé de dire aux amis qui m’entourent que je voulais me retirer et laisser la place à un plus jeune, et cela, pour éviter des attaques virulentes et trop souvent injustes dont mon parti serait la victime. J’aurais voulu éviter surtout que les attaques personnelles et tout ce que l’on a dit contre moi puissent nuire aux miens. Mais si mes adversaires veulent absolument que je rentre sous ma tente, ils font mieux de s’y prendre autrement qu’ils n’ont fait. S’ils veulent ma retraite, je vais leur dire comment la chose pourrait se faire. […] Mon honorable ami peut être sûr de ceci, c’est là ma nature : quand on vient m’attaquer injustement comme on l’a fait, quand on fait des efforts pour m’évincer, cela pousse ma nature à la révolte, et tant que l’on m’attaquera comme on l’a fait jusqu’ici, eh bien! je suis ici, j’y resterai. (26 mars)

Drouin, député libéral à la dernière session, affronte le premier ministre depuis les banquettes de l’opposition. Pour lui, il est trop tard pour tenter de « relibéraliser » le Parti libéral. Il explique pourquoi le gouvernement a perdu la confiance populaire :

De l’autre côté, c’est l’ordre ancien; de ce côté-ci, l’ordre nouveau. De l’autre côté, c’est l’esprit ancien; ici, l’esprit nouveau. Devant nous, c’est le bloc antinational; ici, c’est le bloc national. Là, c’est la vieille économie politique; ici, c’est la nouvelle. Là, c’est la loi désuète de l’offre et de la demande, qui fait mourir un homme de faim pour sauver le principe. Là, c’est la dictature économique; ici, c’est la restauration sociale, économique, morale. De l’autre côté, ce sont les trusts, la surcapitalisation, le soufflage des capitaux, l’ingérence politique; ici, c’est le monde des réformes.

Là, c’est l’injustice politique, économique et sociale; ici, c’est la justice politique, économique et sociale. De l’autre côté, c’est le vieux jeu; ici, c’est la vie et la jeunesse. Là, c’est la vieille civilisation; ici, c’est la nouvelle. Et comme la vieille civilisation a failli à sa tâche, a fait souffrir l’humanité, elle doit disparaître. Nous sommes bâtis de fer et d’acier et nous broierons tous les obstacles placés sur notre passage. (31 mars)

Le nouveau procureur général répond à Drouin. Joseph-Édouard Perrault fait un retour sur les dernières élections pour faire l’éloge de son chef : « Cette victoire, elle est née de la misère et de la dépression économique qui a fait chanceler tous les gouvernements sur leurs bases. À l’heure où tous les gouvernements sont tombés, celui de la province de Québec est encore debout et cela, il le doit à son chef. » L’œuvre de Taschereau lui survivra, dit-il, « c’est-à-dire une œuvre de sagesse, de prudence, de prévoyance ». Les libéraux qui prennent la parole ensuite tiennent de semblables propos.

Du discours de Godbout, on retient que Duplessis cherche obstinément à sonder les convictions intimes du ministre de l’Agriculture à propos de la création d’un crédit agricole provincial. Par le passé, Godbout s’était toujours prononcé contre, par crainte de nuire au développement des caisses populaires Desjardins. En 1936, il n’a pas changé d’avis, malgré ce que peut laisser entendre le discours du trône. (7 avril)

Philippe Hamel intervient les 8, 9 et 14 avril59. Il passe en revue et critique tous les aspects importants de l’administration libérale : les relations tendues entre le gouvernement et le clergé, les fraudes électorales, le chômage, les abus du capital, etc60. Ardent promoteur de la nationalisation de l’électricité, il parle surtout de la commission Lapointe et des trois lois adoptées par la Législature en 1935 au sujet de l’hydroélectricité. Lui qui a mené ce combat avec Télesphore-Damien Bouchard accuse maintenant ce dernier d’avoir renié ses idées contre un portefeuille dans le cabinet Taschereau. Il cherche à mettre le ministre des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce en contradiction en puisant dans les extraits des discours que ce dernier a prononcés avant 1935.

Par un solide discours, T.-D. Bouchard nie avoir trahi son passé. Le ministre brosse un portrait des plus positifs de la législation libérale. En matière d’électricité, il interprète comme une victoire à l’arraché les trois lois adoptées par la Législature en 1935. Bombardé de questions, le député de Saint-Hyacinthe encaisse les attaques avec une force tranquille qui revigore en même temps toute l’équipe libérale. Libéral de la vieille école, il se porte à la défense de son parti auquel il voue un profond attachement. Plus progressiste que ne l’est le premier ministre, il cherche à expliquer l’attitude antérieure de son gouvernement sur cette question de l’électricité :

Je dis que c’est l’erreur de tout un peuple dont on a chargé les épaules du premier ministre. […] Je dis ceci non pas dans le but de récriminer contre qui que ce soit, mais tout simplement pour établir que, pendant le premier quart du siècle présent, tout le monde, à de très rares exceptions près, croyait à l’administration de nos ressources hydroélectriques par des compagnies privées, et personne n’avait foi dans la nationalisation et la municipalisation de l’électricité. (14 avril)

Vient ensuite Joseph-Ernest Grégoire, maire de Québec et député de Montmagny. Sa victoire à la mairie de la capitale avait ébranlé le camp libéral, puisque le maire sortant avait mené sa campagne municipale sur le dos du premier ministre Taschereau. Sur le parquet de l’Assemblée législative, il continue sur cette lancée :

Je veux, M. l’Orateur, que mes premières paroles prononcées en cette enceinte parlementaire soient un acte d’accusation formel contre le gouvernement, qui a berné l’électorat de cette province par l’organisation d’une presse qui sème le mensonge et l’insinuation, qui cache et dénature la vérité, qui insulte tous les adversaires du gouvernement et prend des airs de vierge scandalisée devant les actes de légitime défense de ses victimes. (22 avril)

Le lendemain, Grégoire parle de tous les travers qui circulent à l’encontre du gouvernement et qui, selon lui, expliquent pourquoi le peuple ne peut pas respecter ce régime. Ce à quoi le secrétaire de la province, Athanase David, ne trouve à répondre que « quelles que soient les fautes du passé, […] nous devons songer au présent »! (23 avril)

Le chef de l’ALN, demeuré silencieux depuis l’ouverture de la session, parle le 28 avril. Ce sera son seul véritable discours de la session61. Gouin fait l’éloge du programme de son parti. Au premier ministre qui lui avait tendu la main, il refuse poliment cette « invitation tardive ». Ce qui lui importe désormais, c’est d’« adapter la politique provinciale aux besoins de l’heure, afin de sauver notre patrimoine national ». Il serait même prêt à renoncer à son titre de chef de l’ALN si quelqu’un d’autre pouvait, mieux que lui, parvenir à cette fin. S’il termine en se décrivant comme un « anti-taschereautiste », dans l’ensemble ses propos sont modérés.

Les discours se suivent et se ressemblent. « D’un côté on vante le gouvernement, de l’autre on blâme tout ce qu’il a fait », résume le doyen en âge de l’Assemblée, Lucien Lamoureux, 72 ans. (15 avril) La moitié de la session est consacrée au discours sur l’adresse. Tous les sujets sont traités ou presque : les cultivateurs, les colons, les chômeurs, la jeunesse, les pensions de vieillesse, les élections municipales, la religion, la Confédération, les secours directs, la Commission de l’industrie laitière, le salaire minimum, la diminution des heures de travail, l’industrie forestière, l’inventaire des ressources naturelles, etc. Et, pour ne pas porter l’odieux de retarder la session par des discours, Duplessis propose au premier ministre, à quelques reprises, d’appeler le projet de loi sur les pensions de vieillesse avant même l’adoption de l’adresse, ce que Taschereau refuse chaque fois.

Pour terminer, le 29 avril, la majorité rejette la motion d’amendement du député conservateur de Maisonneuve, William Tremblay, à l’effet d’adopter des mesures punitives plus sévères dans le but d’assainir les mœurs électorales62. L’adresse est adoptée tout de suite après.

 

Les finances publiques

Le 30 avril, le trésorier Ralph Frederick Stockwell fait son discours sur le budget. Il brosse un portrait de la situation économique pancanadienne. En ce qui concerne le Québec, il passe une à une les réalisations récentes des différents ministères. Puis il en vient au cœur de son discours. Pas de surprise. Dans son message inaugural, le lieutenant-gouverneur avait déjà annoncé que le gouvernement ne croyait pas « pouvoir promettre un excédent des recettes sur les dépenses ». On savait aussi qu’aucune nouvelle taxe ne serait créée.

Les revenus estimés ont excédé quelque peu les prévisions du dernier budget. Stockwell déclare tout de même un déficit de 4 939 235 $. Pour l’année fiscale qui se termine, le total des revenus ordinaires a été de 31 984 885 $, tandis que les dépenses ordinaires ont été de 36 924 121 $.

En ce qui a trait aux estimés budgétaires, le trésorier prévoit un déficit de 991 345 $, soit 36 082 142 $ pour les recettes et 37 073 488 $ pour les dépenses. S’ajoute à cela une dette consolidée augmentée de 20 millions de dollars, car le gouvernement a recouru à divers emprunts pour rencontrer ses obligations. La dette consolidée s’établit alors à 134 millions de dollars.

Le gouvernement entend donc consacrer une portion importante de ses revenus pour la gestion de la dette publique. En clair, 18 % des recettes serviront à couvrir les intérêts de la dette et 11 % à créer un fonds d’amortissement. La Voirie est aussi en tête de liste des priorités du gouvernement avec une part de 13,8 % du budget. Ce qui, plus tard, fera dire à John Samuel Bourque, député actionniste de Sherbrooke : « Comme la guerre, selon Mirabeau, est l’industrie nationale des Allemands, il semble que la voirie, sous notre ancien ministre des routes, soit devenue notre industrie nationale à nous. » (14 mai)

L’Agriculture, le Secrétaire de la province, l’Instruction publique, le Service civil et l’Administration de la justice se partagent chacun 7,5 % des revenus, en moyenne. Suivent respectivement les Travaux publics, les Terres et Forêts et la Colonisation avec environ 4 % de l’assiette fiscale totale. Les autres départements se partagent des sommes variant entre 82 000 $ et 650 000 $.

Martin Beattie Fischer, député conservateur de Huntington, est le premier analyste du budget. Selon ses calculs, en ajoutant les autres dettes du gouvernement répertoriées dans les Comptes publics, le déficit serait plutôt de 12 millions de dollars.

On retient surtout que dans les semaines qui suivent, une lutte à finir s’engage entre la droite et la gauche. L’opposition parlementaire enchaîne discours par-dessus discours pour retarder l’adoption du budget et, stratégiquement, défoncer l’année fiscale en cours qui doit se terminer le 30 juin 1936. Une telle éventualité priverait le gouvernement de fonds pour administrer la province.

Tout comme pour le discours sur l’adresse, une multitude de sujets sont abordés pendant l’étude du budget. D’un côté, le régime Taschereau est mis à mal; de l’autre, il est encensé. Pendant un certain temps, les ministériels laissent l’opposition parler seule, pour ne pas éterniser les débats. T.-D. Bouchard se rappelle ces événements :

Au Parlement, nos adversaires continuaient à harceler le Cabinet et la situation politique s’assombrissait davantage; il vint un moment où elle fut critique. Au […] mois de mai, le gouvernement faillit être renversé par un vote sur une motion présentée à l’improviste, concernant ma loi des pensions aux vieillards. Je sauvai la situation en prononçant un discours de plusieurs heures pour permettre à nos whips de faire venir à la Chambre un certain nombre de députés qui s’attardaient à un dîner d’honneur. Le gouvernement évita une défaite, mais le danger auquel il venait d’échapper encouragea ses démolisseurs à poursuivre leurs manœuvres dont le but ultime était de déclencher des élections générales63.

Cet épisode survient à la séance du 6 mai. À droite, la moitié des banquettes sont vides, les députés absents étant partis assister à une assemblée libérale, à Saint-Roch. En face, l’opposition est là, presque en entier, et elle est majoritaire sur le parquet de l’Assemblée législative64. Coup de théâtre. Un amendement-surprise concernant l’adoption de la loi des pensions de vieillesse est proposé par Charles Romulus Ducharme. T.-D. Bouchard intervient. Le ministre adopte alors un débit très lent pour gagner du temps afin de permettre aux whips de son parti (Joseph-Arthur Bergeron, Charles Delagrave, Félix Messier et Joseph-Célestin-Avila Turcotte65) d’aller chercher suffisamment de ministériels. Pour finir, l’amendement est rejeté au moment où les libéraux regagnent leur majorité.

Le débat s’éternise. L’un à la suite de l’autre, les députés de l’opposition se lèvent pour accuser Taschereau et son régime de tous les vices. « Nous ne sommes plus maîtres chez nous », résume Rouville Beaudry, député de Stanstead. (13 mai) Le 15 mai, le gouvernement se trouve encore une fois minoritaire en Chambre. Un autre amendement est proposé, mais la séance se termine et le vote est reporté à la séance suivante. Ce vote sera remporté encore par les ministériels redevenus majoritaires.

Le ton monte :

M. l’Orateur, quoi qu’en dise le premier ministre, et malgré les petits airs de fausse assurance du premier ministre, une lutte ardente et décisive est engagée entre son régime moribond et l’opposition Duplessis-Gouin. Il ne fait pas de doute que la lutte sera sans merci. Les députés de la droite donnent l’impression de noyés qui veulent échapper à la mort, qui sentent le besoin de s’accrocher à toutes les épaves qu’ils rencontrent. (Candide Rochefort, 2 juin)

L’enquête menée, en parallèle, au comité des comptes publics, depuis le 7 mai 1936, parvient à ternir encore davantage l’intégrité du régime libéral. « Le régime a perdu la confiance populaire. Il ne pourra échapper à l’indignation du peuple », poursuit Rochefort.

Au début du mois de juin, le premier ministre Taschereau doute que le budget puisse être adopté avant la fin de l’année fiscale. À partir du 1er juillet, le gouvernement n’aura plus légalement le droit de dépenser les deniers publics. Taschereau demande l’aide d’Ernest Lapointe et du gouvernement fédéral de King. Pour désarmer l’opposition, il demande à Ottawa de lui avancer des fonds de cinq millions de dollars afin de faire fonctionner l’administration provinciale jusqu’en septembre au moins66. Mais les événements se précipitent avant que cette entente soit conclue.

Le désordre règne en Chambre. Le 4 juin, William Tremblay appelle l’opposition à lancer bientôt un appel au lieutenant-gouverneur pour le prier de décréter la dissolution des Chambres. Vindicatif, Tremblay poursuit son discours-fleuve jusqu’au 10 juin, date de la dernière séance de la 1re session de la 19e Législature.

Le lendemain, au plus fort de la crise politique amorcée au comité des comptes publics, le gouvernement démissionne avant que le budget soit voté. Pareille situation ne s’était jamais produite depuis le « coup d’État » du lieutenant-gouverneur Luc Letellier de Saint-Just, en 187867.

 

Les autres faits marquants de la session

Sur un total de 81 projets de loi présentés à l’Assemblée législative, il n’y en a que 26 qui soient sanctionnés par le lieutenant-gouverneur. La stratégie de l’opposition qui cherche à faire perdurer les débats entourant l’adresse et le budget et, vis-à-vis, l’obstination des ministériels à vouloir forcer la Chambre à adopter ces motions avant d’étudier les principaux bills de la session sont à l’origine de ce mince bilan législatif. Au beau milieu de ce bras de fer, les libéraux devront concéder la victoire à leurs adversaires.

Au-dessus de la mêlée, Lucien Dugas, le président de la Chambre basse, saura exercer sa tâche avec impartialité, ce qui ne sera pas toujours une mince affaire.

 

Une présence policière remarquée

Les travaux de la session sont effectués sous surveillance policière. L’opposition s’en offusque. Le chef de l’opposition commente : « On dirait que l’Assemblée législative et le parlement sont devenus des casernes militaires. Depuis l’ouverture, le parlement est rempli de policiers, nous sommes entourés de policiers. Il y a, dans les galeries, en Chambre, autant de policiers que l’on compte de spectateurs. » (25 mars) « Cette levée en masse des cohortes policières indique jusqu’à quel point le régime coupable a peur des honnêtes citoyens », d’ajouter Pierre-Auguste Lafleur, député de Montréal-Verdun, sous un feu nourri d’applaudissements des représentants de la gauche. (31 mars)

Le contrôle des entrées et des sorties à l’hôtel du Parlement dérange les députés de l’opposition. « Je ne sais si mes collègues ont peur des enlèvements », de demander William Tremblay, député de Maisonneuve. Le 7 avril, le premier ministre explique ce qui motive ces nouvelles restrictions :

À la suite de certains appels lancés à la jeunesse, il était nécessaire de prendre des précautions. Nous avons laissé à la police le soin de protéger la bâtisse et aussi la députation.

Par les temps difficiles que nous traversons, étant donné certains appels violents qui ont été faits - pas par le député de Maisonneuve, mais par d’autres - et que la police a reçu des lettres de menaces - non pas contre l’honorable député de Maisonneuve - je crois qu’il est nécessaire de protéger et la bâtisse et les députés. Voilà pourquoi des ordres ont été donnés à la police pour qu’il ne se passe rien d’anormal. Nous avons demandé à la police de protéger le parlement et nous lui en laissons le soin.

« Le peuple leur donne donc la frousse », conclut Philippe Hamel, député de Québec-Centre. (8 avril) Chose certaine, cette foule venue assister aux séances de l’Assemblée et à celles du comité des comptes publics est bruyante. L’Orateur doit intervenir parfois pour rappeler au public qu’il lui est interdit d’applaudir, de parler ou de manifester de quelque façon que ce soit pendant les débats. En vain68.

 

Les pensions de vieillesse

Dans ses mémoires, T.-D. Bouchard affirme que la loi des pensions de vieillesse ne souriait guère au premier ministre. « C’était une mesure fédérale qui existait depuis plusieurs années, mais il [Taschereau] avait refusé, jusque-là, de la mettre en vigueur dans notre province. Cependant, comme j’avais toujours favorisé cette loi progressive, je n’abandonnai pas la partie, et je finis par obtenir l’autorisation de soumettre à la Chambre un projet ayant pour but de mettre cette loi en vigueur, chez nous69. »

C’est en 1927 que le gouvernement fédéral avait institué les pensions de vieillesse pour les personnes âgées de 70 ans et plus qui, après enquête, se révélaient être dans le besoin. Les provinces devaient préalablement adhérer à ce programme et payer leur part, puisque Ottawa assumait 50 %, puis 75 % des coûts. Au nom de l’autonomie provinciale, Taschereau avait toujours refusé cette mesure qui constituait un empiétement du fédéral en matière sociale. C’était avant que la crise ne ruine l’économie. L’opinion publique québécoise réclame maintenant les pensions de vieillesse70.

Dans le discours du trône, on explique comment le gouvernement en est venu à changer d’avis :

Jusqu’à ce jour, la province n’a pas cru devoir se prévaloir de la loi fédérale relative à la pension de vieillesse. L’on estimait que nos admirables institutions d’assistance publique, secondées par notre population, résoudraient la question. Mais la misère des temps a trompé nos espérances, et le gouvernement vous priera d’adopter une loi qui permettra à la province de participer au système fédéral de pension de vieillesse.

Le 16 avril, le ministre Joseph-Édouard Perrault présente la première lecture du bill 5 concernant les pensions de vieillesse. Avant d’aller plus avant, le premier ministre souhaite d’abord que l’adresse en réponse au discours du trône soit adoptée, puis exige par la suite qu’il en soit de même avec le budget. Le chef de l’opposition, maintes et maintes fois, réitère son offre de suspendre les débats en cours pour voter cette loi. Taschereau ne veut pas céder. Durant la session, les membres de l’opposition répètent donc que les vieillards de la province ont perdu 18 millions de dollars par la faute du gouvernement qui n’a pas voulu adhérer à ce programme.

L’obstruction de l’opposition se poursuit sans vaciller en même temps qu’éclatent au grand jour, presque quotidiennement au comité des comptes publics, de nouveaux scandales impliquant des libéraux. Taschereau traverse cette tempête le front haut, jusqu’à ce que la réputation de son frère, Antoine, comptable de l’Assemblée législative, soit réduite en pièces par Duplessis. C’était le talon d’Achille de Taschereau. De voir le nom de sa famille traîné dans la boue le désarçonne. À la séance du 10 juin, Taschereau n’est plus que l’ombre de lui-même. Il accède à la demande de Duplessis, celle d’adopter à toute vapeur le bill des pensions de vieillesse.

En quelques minutes, le projet de loi subit toutes les étapes de son adoption. Pour accélérer le processus, on ne prend même pas la peine de réimprimer le projet de loi avant de l’envoyer au Conseil législatif; on se contente d’envoyer les résolutions « corrigées au clavigraphe ». C’est tout dire. Le bill est sanctionné le jour même par le lieutenant-gouverneur.

 

Observance du dimanche

Toujours à la séance du 10 juin, Taschereau demande aux députés d’adopter le bill 3 abrogeant l’article 7 de la loi de l’observance du dimanche. « Le lieutenant-gouverneur attend pour sanctionner la loi des pensions de vieillesse que le Conseil est à considérer, dit-il. Si nous adoptions la loi du respect du dimanche tout de suite, nous pourrions la faire sanctionner en même temps. » Selon toute apparence, le premier ministre a tout l’heur de vouloir ajouter ces mesures à son testament politique.

Joseph-Édouard Perrault, parrain du bill, explique que l’article 7 de la loi sur l’observance du dimanche donnait le droit aux juifs de travailler le dimanche, et ce, à condition de ne pas travailler le samedi, jour du sabbat. Cette loi avait été modifiée de la sorte par le gouvernement libéral de Lomer Gouin, en 1907.

Duplessis prend la parole. Il considère le respect du dimanche comme « la pierre angulaire de notre société et la base de notre paix sociale ». Il termine avec des propos aigres envers le gouvernement : « Au moment - je ne dirai pas de rendre l’âme parce que le gouvernement n’a pas d’âme - au moment de crouler sous l’impopularité, à la veille d’expirer dans le mépris public, le gouvernement consent enfin à faire adopter sa mesure. »

Le projet de loi est adopté sans plus de discussion et sanctionné peu après par le lieutenant-gouverneur.

 

Les femmes et le droit de vote et d’éligibilité

Bien avant que le projet de loi sur le vote des femmes soit étudié en Chambre, Gouin demande aux parlementaires pourquoi la question des allocations aux mères nécessiteuses ne fait pas partie des priorités annoncées dans le discours du trône : « serait-ce parce que les femmes n’ont pas droit de vote? » (28 avril) Cet avis est partagé par le député de Laviolette, Charles Romulus Ducharme : « J’estime que, si les femmes avaient droit de vote, plusieurs des maux dont nous souffrons aujourd’hui auraient disparu depuis longtemps. Toute personne pouvant présenter un projet de loi visant à améliorer ces conditions sera assurée de recevoir leur appui. » (6 mai)

À la séance du 27 mai, les députés discutent sur la deuxième lecture du bill 158 modifiant la loi électorale de Québec relativement au droit de vote des femmes et à leur éligibilité. Les tribunes du public sont occupées en majorité par des dames et des jeunes filles, relate Le Soleil. Frederick Arthur Monk, député actionniste de Jacques-Cartier, parraine la mesure. Il résume les arguments favorables maintes fois avancés en cette Législature depuis 1922. Il ajoute que les parlementaires, pour récompenser « le courage des femmes pendant la crise », devraient leur permettre de voter.

Chez les libéraux, Taschereau parvient à resserrer les rangs pour empêcher la mesure de passer. Edgar Rochette, député de Charlevoix-Saguenay et ministre du Travail, qui avait parrainé le bill sur le droit de vote des femmes à la session de 1935, trouve cependant le moyen d’affirmer que l’heure présente ne justifie plus de complexifier les lois électorales de la province.

La ligne de parti ne tient pas du côté de l’opposition. Des conservateurs et des actionnistes sont favorables à la mesure, d’autres sont contre. Par exemple, pour François-Joseph Leduc, député conservateur de Laval, « l’autorité du chef de famille y perdra » si les femmes votent. Pour William Tremblay, député conservateur de Maisonneuve, le suffrage féminin s’impose de soi. « Je suis père de famille, dit-il. Je ne veux pas fermer à ma fille les portes de l’avenir qui sont ouvertes à mon fils. »

Quant à Duplessis, il ne veut pas se prononcer contre le principe de cette loi. « Mais la première chose qui importe, dans les circonstances, c’est de réformer nos lois électorales, de purifier, nettoyer la maison électorale, afin que les femmes puissent pénétrer dans un endroit net et convenable. » Il fait référence ici aux manœuvres électorales frauduleuses qui, selon lui, s’étaient produites lors des dernières élections générales. Un autre aspect de la question le préoccupe : « Nous constatons que là où le vote est normal, il n’y a que 70 %71 des gens qui se rendent au poll. Si nous accordions immédiatement cette faveur aux femmes, nous courons le risque d’augmenter considérablement cette proportion d’abstentions, et d’ouvrir la porte aux télégraphes et à tous les autres abus déjà existants. »

Pendant que les députés de la gauche chantent Vive la Canadienne et ceux de la droite, Alouette, gentille alouette, la Chambre passe au vote. Tous les 43 députés libéraux présents votent contre, et ce, bien que certains d’entre eux se soient déjà prononcés en faveur par le passé.

Malgré un règlement de l’Assemblée législative qui stipule que tout député doit voter s’il est à son siège au moment de l’appel de son nom, plusieurs députés de l’opposition s’abstiennent. Duplessis est de ce nombre; d’autres sont absents ce jour-là. Au total, 24 députés votent pour, ce qui est insuffisant. Le bill est donc rejeté à sa deuxième lecture.

 

Le chômage

Les secours directs coûtent cher à la province. Au début de la session, Joseph-Napoléon Francoeur, ministre des Mines et des Travaux publics, de la Chasse et des Pêcheries, dépose un rapport dans lequel il est fait mention qu’au Québec, entre 1930 et 1935, le chômage a entraîné des dépenses de plus de 85 millions de dollars, c’est-à-dire 31 millions pour la province, 27 millions pour les municipalités et 27 millions pour le fédéral.

T.-D. Bouchard propose un plan d’ensemble pour relever la situation. Son attitude sur la question de l’aide aux sans-travail est ferme. Dans son discours sur l’adresse, le député et maire de Saint-Hyacinthe explique les grandes lignes de sa démarche pour « débarrasser Québec de la plaie du chômage ». (14 avril) Son intention est de doubler les fonds pour venir en aide aux chômeurs et de mettre en marche des travaux de construction pour y employer un grand nombre d’ouvriers.

À une question posée, à la séance du 29 mai, par Pierre Bertrand, député conservateur de Saint-Sauveur, le ministre des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce répond que le système des secours directs va bel et bien perdurer; à la différence que « les municipalités devront exiger une somme de travail pour l’argent que les chômeurs vont recevoir chaque semaine ». En d’autres termes, c’est le système qui avait cours dans la municipalité de Saint-Hyacinthe qui serait appliqué pour la province en entier72.

Les chômeurs ne sont pas tous favorables à cette idée73. Le 3 juin, des ouvriers viennent manifester devant l’hôtel du Parlement pour réclamer des explications sur le plan du gouvernement. Dehors, le vacarme est tellement fort, note le journaliste de L’Événement, qu’il a pour effet de retarder l’ouverture de la séance de l’Assemblée74. T.-D. Bouchard va donc à la rencontre des manifestants pour tenter de calmer le jeu.

Finalement, le gouvernement Taschereau tombe avant que le ministre puisse mettre son plan à exécution.

 

De choses et d’autres…

Le succès remporté par l’Union nationale Duplessis-Gouin, aux dernières élections, n’est pas étranger à l’influence de la radio sur les électeurs. Ainsi, la radio est objet de nombreux commentaires : « Tous les soirs, la radio nous apportait une nouvelle kyrielle d’injures et de calomnies à l’adresse de l’honorable premier ministre », rapporte Avila Farand, député libéral de Soulanges. (6 mai) Les partisans de Gouin et de Duplessis continuent d’ailleurs de vilipender le régime Taschereau sur les ondes durant le cours de la session de 1936. À tel point que les libéraux affirment, à l’Assemblée législative, que la radio est devenue un instrument de sédition. (16 avril) En face d’une telle situation cependant, les libéraux donnent maintenant la réplique par la voix, entre autres, de Lucien Parizeau – courriériste à la Tribune de la presse pour Le Canada en 1935 – qui, souvent, fait parler de lui en Chambre75.

Un changement majeur survient dans les règles d’admission au Barreau à la suite de l’adoption du bill 154. Jusqu’alors, pour être admis à la pratique du droit, il y avait deux avenues possibles. Un étudiant devait étudier le droit à l’université pendant trois années et ensuite passer les examens du Barreau; ou autrement, un étudiant pouvait faire ses études légales en passant quatre années de cléricature dans un bureau d’avocat pour ensuite passer ses examens d’entrée. En 1936, le Conseil général du Barreau demande de modifier ces règles. Désormais, un étudiant devra obligatoirement faire trois années d’université et ensuite passer ses examens et, fait nouveau, faire un stage d’une année dans un bureau d’avocat avant de passer un examen oral sur des matières de droit pratique. Ce bill est sanctionné le 10 juin.

Tout comme aux sessions de 1934 et de 1935, la présence de ministres dans les conseils d’administration de compagnies revient sur la table de discussion. Oscar Drouin, député de Québec-Est, revient à la charge en 1936 en présentant le bill 151 relatif aux directorats de compagnies. Si la mesure est adoptée, aucun ministre ne pourra être directeur ou administrateur d’une compagnie faisant affaire directement ou indirectement avec le gouvernement du Québec. Le député entreprend ensuite de nommer tous les ministres qui sont directeurs de compagnie et les dizaines ou centaines de milliers de dollars d’actif qu’ils possèdent. Le premier ministre est la cible principale de Drouin qui cherche à montrer les forts liens qui unissent la politique et la haute finance. Or, le projet de loi meurt au Feuilleton.

Pour la plupart des parlementaires, le travail de député s’ajoute à une autre carrière menée conjointement. On dénombre beaucoup d’avocats, de notaires et de médecins chez les parlementaires, mais aussi plusieurs agriculteurs. Cette session commencée plus tardivement que d’habitude leur cause d’ailleurs préjudice. « Il se trouve que plusieurs députés agriculteurs ont besoin de retourner fréquemment chez eux pour surveiller la mise en semences », d’affirmer Taschereau qui souhaite que le déroulement des travaux parlementaires aille prestement. Mais la session s’étire. À la mi-mai, Laurent Barré, député de Rouville, annonce qu’on ne le verra pas à la Chambre « si c’est le bon temps pour les semences ». Pour la même raison, Lucien Lamoureux, député d’Iberville, entend lui aussi demeurer sur sa terre.

Dans la ville de Québec, un autre problème requiert l’attention des parlementaires. Pierre Bertrand, député de Saint-Sauveur et échevin au siège no 2 du quartier Saint-Sauveur au conseil municipal de Québec, s’inquiète que le shérif de la ville soit forcé de vendre 1 727 propriétés pour non-paiement de taxes, à moins que le gouvernement n’intervienne. Le ministre des Affaires municipales promet de s’enquérir de la situation avec les représentants de la ville. Par contre, le gouvernement décide de ne pas interférer dans cette affaire puisqu’il juge que la majorité des 471 propriétaires concernés ne sont pas des chômeurs en majorité, mais surtout de mauvais payeurs de taxes.

Pour finir, on sait que Maurice Duplessis fera installer un crucifix dans la salle de l’Assemblée législative durant la seconde session de 1936. Cette idée lui vient du nouveau député du Témiscamingue, Nil-Élie Larivière, qui s’interroge à cet effet :

Comment se fait-il - c’est ce qui m’a étonné - que dans un parlement catholique, où le premier ministre proclame que sa mère était une sainte, qu’il n’y ait pas de crucifix au-dessus du fauteuil du président. On sourira peut-être de cette suggestion, mais je suis un homme de foi. Si nous avions devant nous le signe de la croix, nous cesserions peut-être nos luttes fratricides. (12 mai)

Un tel projet serait de la « pure démagogie », selon Alexis Caron, député de Hull.

 

Faits divers et faits cocasses de la session

Des liens de parenté étonnants unissent des députés de la droite et de la gauche. Philippe Hamel, représentant de l’ALN dans Québec-Centre, que l’on reconnaît comme un farouche opposant du régime Taschereau, est pourtant l’oncle, par alliance, de Robert Taschereau, député de Bellechasse et fils du premier ministre76. Les deux hommes se font donc la lutte sur le parquet de l’Assemblée législative en s’appelant « mon neveu » et « mon oncle ». (8 avril et 21 avril) Ces mêmes liens qui unissent Paul Gouin et son oncle Honoré Mercier fils sont plus connus. En Chambre, Mercier, qui avait renié politiquement son neveu durant la campagne, cherche à mettre les choses au clair : « Un même idéal, un même désir de servir son pays et sa race animent les membres de la famille Mercier et de la famille Gouin; […] et s’il y a séparation ce n’est qu’en politique, pas dans la famille. » (28 avril) Il souhaite ensuite une brillante carrière politique à son neveu.

Malgré la tourmente, le premier ministre a parfois l’humeur à la plaisanterie. À la séance du 15 avril, plus particulièrement, le ministre de la Voirie, Pierre-Émile Côté, rend hommage à Taschereau. Il dit qu’il est fier de voir « un vieillard de 70 ans si crâne en face de ses adversaires ». Souriant, Taschereau réplique en disant : « Je ne suis pas si vieux que cela, après tout. » Plus loin, c’est au tour de Roméo Lorrain, député actionniste de Papineau, qui parle des qualités du premier ministre pour pouvoir ensuite mieux parler de ses défauts. Mais le premier ministre ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase :

M. Lorrain (Papineau): Je tiens à dire que, dans Papineau, les élections se sont faites comme ceci: je disais sur toutes les tribunes que le premier ministre est un grand avocat, un de nos avocats les plus éminents et qu’il est un citoyen respectable.
(Applaudissements à droite)

L’honorable M. Taschereau (Montmorency): C’est peut-être pour cela que vous avez gagné!

Les passes d’armes entre les ténors libéraux et « unionistes » sont parsemées d’un humour parfois cinglant. Par exemple, durant le discours sur l’adresse, Duplessis accuse T.-D. Bouchard d’avoir renié ses idées pour obtenir un portefeuille :

L’honorable M. Bouchard (Saint-Hyacinthe): Ah! Parlons-en, du portefeuille. Je connais une circonstance où un ancien chef du Parti conservateur, chef de l’opposition en cette Chambre, a consenti à abandonner son programme, à condition qu’il eût le portefeuille de premier ministre.

Des voix à droite: Ah! Ah! Bravo!
(Applaudissements à droite, tumulte à gauche) (14 avril)

T.-D. Bouchard est de nouveau la cible de ses adversaires sur la question de l’électricité. Les jeux de mots sont à l’honneur :

M. Drouin (Québec-Est): J’ai hâte de voir le ministre du Commerce (l’honorable M. Bouchard) partir sur la question de l’électricité, car depuis un an il n’est pas parti du tout.
(Rires et applaudissements)

M. Tremblay (Maisonneuve): C’est parce qu’il manque de courant.

L’honorable M. Bouchard (Saint-Hyacinthe): Vous aurez peut-être un choc. (31 mars)

On plaisante aussi au sujet des irrégularités commises dans le district électoral de Montréal-Saint-Laurent lors des précédentes élections générales. Joseph Cohen a été élu, mais dans le rapport du greffier de la couronne en chancellerie il était déclaré que le nombre des bulletins déposés dans plusieurs boîtes à scrutin avait excédé le nombre des électeurs inscrits sur les listes. Vital Cliche, député actionniste de Beauce, dira de ses adversaires qu’il ont « la  "Cohen" (couenne) épaisse à 110 % » pour mieux réussir leurs élections. (5 mai) De fait, l’élection de Cohen sera annulée le 30 juin 1936.

Au début du mois de juin, des rumeurs annonçant la démission du gouvernement circulent. Le 5 juin, un député de l’opposition demande si le gouvernement est tombé. Duplessis rétorque : « Vous savez bien qu’il ne peut tomber: il est trop bas, il ne tombera pas. »

Les débats sur l’adresse et sur le budget sont l’occasion pour certains députés de prononcer de très longs discours. Albiny Paquette, député actionniste de Labelle, livre un solide argumentaire, chiffres à l’appui, qui donne lieu à une scène cocasse :

M. Turcotte (Richelieu): (la tête renversée sur le dossier de sa chaise, dort profondément.)

M. Paquette (Labelle): Le député de Richelieu ne semble pas intéressé à la colonisation. Cependant, je ne veux pas troubler le sommeil du juste.

M. Taschereau (Bellechasse) pousse du coude le député de Richelieu.

M. Turcotte (Richelieu): (s’éveille au milieu des rires.) (28 mai)

Pour améliorer la situation économique du Québec, rien n’est négligé. De l’avis de Nil-Élie Larivière, député du Témiscamingue, les célèbres jumelles Dionne pourraient même contribuer à l’essor de la province : « Ces enfants ont été enlevées à leurs parents. Je suggère au gouvernement d’inviter cette famille canadienne-française à venir habiter dans la province de Québec. Ce serait un bon moyen d’assurer une éducation française à ces jumelles, et aussi d’attirer les touristes. » (12 mai) Il faut dire que la vie des jumelles Dionne est suivie de près par à peu près tout le monde à l’époque. D’ailleurs, le docteur Allan R. Dafoe, médecin des jumelles Dionne, assiste aux débats de l’Assemblée législative le 15 avril. On rapporte que le réputé médecin fut le point de mire de la presse québécoise.

Il est souvent fait mention de la mentalité aristocratique de la famille Taschereau. Chose certaine, ce courant de pensée existe ailleurs dans la société québécoise, comme en fait foi le projet de loi privé no 118 concernant le Conseil armorial de la noblesse. Son parrain, Félix Messier, député libéral de Verchères, explique que le but de cette mesure est de « maintenir un registre ou des registres de noms, d’armes et de généalogies de la noblesse du Canada français, faisant partie des droits civils tels que stipulés par les traités de la Capitulation de Montréal 1760; le Traité de cession, 1762 et l’Acte de Québec, 1774 ». (23 avril) Ce bill mourra au Feuilleton.

Il est également question d’ajouter une nouvelle expression non parlementaire durant la session :

M. Barré (Rouville): De plus, le mot "dictateur" devrait être déclaré non parlementaire, parce qu’aujourd’hui, il a pris un sens péjoratif, et il me semble qu’il devrait être interdit en cette Chambre. Je crois que l’on ne peut employer ce terme à l’adresse du premier ministre, du chef de l’opposition, d’un député ou du premier ministre du pays. Dans la province, cet adjectif est considéré comme insultant. Je crois que ce mot devrait être déclaré hors l’ordre. (12 mai)

Ce premier tiers du XXe siècle n’est pas seulement associé à la montée de la dictature à travers le monde. L’évolution de la technologie marque aussi cette époque. L’aviation, en outre, connaît de rapides progrès durant la décennie. C’est dans ce contexte que le Quebec Chronicle Telegraph rapporte les « exploits » de Jean-Gaétan Daniel, député libéral de Montcalm et pilote d’avion :

M. Daniel, qui était à Montréal hier matin, se préparait à retourner à Québec pour la séance de l’après-midi, lorsque ses employeurs lui ont demandé inopinément de se rendre immédiatement à New York.

Le député de Montcalm s’est envolé hier matin pour passer quelques heures à New York, puis il est retourné à Montréal où il a pris un dîner tardif. Ensuite, il s’est à nouveau envolé pour arriver à Québec en fin d’après-midi et il a repris son siège à l’Assemblée, hier soir.

Les temps changent réellement, ont commenté quelques anciens membres en Chambre lorsqu’on les a informés des exploits de M. Daniel, et ils se sont remémoré les jours, pas si anciens que ça, où les députés de certaines circonscriptions éloignées, particulièrement en hiver, devaient parcourir de longues distances en attelage de chiens et prenaient parfois 10 jours pour atteindre Québec77.

 

Le comité des comptes publics

Le 26 mars, en Chambre, on présente les députés qui feront partie des onze comités permanents. Il en est de même à chaque session. Sauf que la plupart de ces comités sont tombés en désuétude. Le comité des comptes publics, en outre, n’a pas siégé depuis une décennie déjà. La dernière réunion en date remonte à la session de 1923-1924. Une enquête avait été menée alors sur la Commission des liqueurs.

Le comité des comptes publics a pour fonction d’examiner l’emploi, par le gouvernement, des crédits votés par la Législature. Pour entrer en fonction, il suffit que cinq de ses membres fassent une demande en ce sens78. Mais voilà, depuis une décennie, l’opposition était trop faible numériquement pour mener de front son travail à la Chambre d’assemblée et au comité des comptes publics. Tel n’est plus le cas en 193679.

Le 5 mai, Duplessis convoque la réunion du comité des comptes publics pour « faire l’étude des argents publics [sic], des comptes publics et de l’emploi des fonds publics80 ». Le chef de l’opposition annonce qu’il y fera différentes enquêtes, à commencer par le ministère de la Colonisation. Le même jour, l’Assemblée législative l’autorise :

  1. À requérir la comparution des témoins et la communication des pièces et dossiers nécessaires;
  2. À employer deux sténographes bilingues pour recueillir les dépositions des témoins qui seront entendus et prendre autres notes que le comité jugera nécessaires.

Le comité siège du 7 mai au 10 juin. En plus de la Colonisation, les dépenses des ministères de l’Agriculture, des Travaux publics, du Procureur général, des Pêcheries et de l’Assemblée législative sont passées au crible. Duplessis mène cette enquête d’une main de maître. « Il avait une capacité de travail extraordinaire », se rappelle Jean-Charles Bonenfant qui était alors journaliste à L’Événement-Journal, avant de devenir le secrétaire du premier ministre Duplessis entre 1937 et 1939. « En dix minutes, il était capable de posséder un dossier complexe de plusieurs pages81. »

Duplessis ne ménage aucun effort. Les lettres anonymes le menaçant de chantage et d’intimidation, qu’il dit recevoir, ne l’empêcheront pas d’aller en avant : « Nous allons rétablir les faits. S’il le faut, nous dépenserons notre santé pour que le régime actuel - la grande fournaise où se consument les deniers publics, où sont anéantis nos ressources naturelles et l’héritage de nos ancêtres - nous dépenserons, dis-je, notre santé pour que le régime actuel meure, pour débarrasser la province des voleurs que le gouvernement protège. » (10 juin)

Duplessis fait appeler 33 personnes pour les interroger. Ses intentions sont les suivantes : « Nous sommes ici pour savoir si les officiers publics payés à même les fonds publics sur lesquels le comité exerce un contrôle, qui nous a coûté assez cher, qui représente la plus belle page de notre histoire politique, pour savoir si l’argent de la province est bien dépensé, bien payé à des officiers compétents, honnêtes ou à des officiers consciencieux. C’est notre devoir82. »

Une série de scandales éclatent au grand jour. Alors que la population en général souffre de la crise, le comité des comptes publics révèle de multiples irrégularités dans l’administration des fonds publics. Des ministres et des hauts fonctionnaires ont mené jusqu’ici un faste train de vie. L’opinion publique est outrée. L’image des libéraux ternie comme jamais.

Parmi les faits dévoilés, il y a les frais de déplacement injustifiés de l’ex-ministre de la Colonisation, Irénée Vautrin, ainsi que l’emploi de son chauffeur pour le conduire au golf, dans les assemblées politiques ou en vacances avec sa famille avec la voiture du département; les contrats du gouvernement accordés aux proches du Parti libéral; la nomination de députés défaits aux dernières élections pour de nouveaux emplois grassement payés; les chèques destinés aux agriculteurs ou aux colons distribués par des députés ministériels pour des fins électorales; les multiples remboursements de dépenses de Charles Lanctôt, assistant du procureur général; les contrats d’impression accordés aux journaux d’allégeance libérale; les remboursements sans pièces justificatives; les intérêts encaissés par Antoine Taschereau – frère du premier ministre et comptable de l’Assemblée législative – sur des dépôts, à titre personnel, de sommes vouées au fonctionnement de l’Assemblée, et ce, dans des banques où son fils était le gérant; etc. En somme, Duplessis démontre que des documents officiels ont été falsifiés et que les dépenses enregistrées dans les Comptes publics ne sont pas toujours conformes aux faits.

Si les députés ministériels siégeant au comité soulèvent quelques objections aux questions posées, en règle générale, Duplessis dispose d’une grande marge de manœuvre pour mener son enquête. En regardant la foule qui assiste aux séances, et qui manifeste parfois son indignation, Duplessis se forge un capital politique sans pareil. À lui seul, il pose presque toutes les questions aux témoins convoqués.

Fait à noter, durant les travaux de l’Assemblée législative, les députés n’ont pas le droit de référer à l’enquête des comptes publics avant que son rapport ne soit déposé devant la Chambre. Mais, à la fin de la session, les députés de l’opposition ne se gênent plus pour faire indirectement ce qu’ils ne peuvent faire directement.

Le 2 juin, Candide Rochefort, député actionniste de Montréal-Sainte-Marie, affirme : « Le régime a perdu la confiance populaire. Il ne pourra échapper à l’indignation du peuple. Surtout depuis les révélations au comité des comptes publics. » À l’Orateur qui lui demande de ne pas faire référence au comité, Rochefort lui répond qu’il réfère plutôt à ce qu’il a lu dans les journaux. Ce même jour, Hamel parle du coup de poing à la mâchoire qu’il a asséné à Fernand Choquette, avocat de la Commission des liqueurs et candidat libéral défait en 1935. Choquette avait parlé de « racaille de l’Union nationale » après une séance du comité des comptes publics. Hamel ne regrette rien. Au contraire, il affirme avoir « agi en l’occurrence devant les provocations intolérables comme tout homme qui a un peu de fierté83 ».

En Chambre, toujours à la séance du 2 juin, Duplessis prend prétexte de l’étude du bill 128 constituant en corporation la Fédération des scouts catholiques de la province de Québec84 pour parler des scandales émanant du comité des comptes publics :

M. le président, nous sommes à étudier le bill des scouts, cette organisation merveilleuse qui apprend aux jeunes à respecter la liberté de parole. L’association des scouts est formée des hommes de l’avenir. Les scouts, quelle belle organisation qui enseigne aux jeunes que les fonds publics ne doivent pas servir à enrichir seulement les familles du gouvernement, que ces deniers doivent être distribués dans l’intérêt de la province. Les scouts considèrent que le devoir de l’homme n’est pas de prendre les deniers publics pour les convertir à son profit.

Les scouts, une organisation qui inculque dans l’âme des jeunes les principes de l’honnêteté et du respect du serment! La Fédération des scouts apprend à ses jeunes gens l’horreur du parjure dans les enquêtes. Cette organisation montre aux jeunes qu’un homme ne doit pas être obligé de se faire assermenter deux fois et dire le contraire de la vérité.

Le scout est celui qui réalise l’acte qu’il pose lorsqu’il prend Dieu à témoin. Il apprend qu’un homme vraiment honnête n’est pas obligé de se renseigner pour ne pas dire quelque chose contraire à la vérité. Les scouts, M. le président, sont ceux-là qui croient en ceux qui défendent le patrimoine national contre les exploiteurs; les scouts sont ceux-là qui ont appris à mépriser ceux-là qui se sont rendus méprisables dans les enquêtes des Comptes publics. Le scout est celui qui apprend à dépenser l’argent public, non pour la corruption électorale!

Puis vient, le 9 juin, l’affaire des « culottes à Vautrin ». Ce n’est pas le ministre qui fait ces révélations, mais plutôt Louis-Arthur Richard, le sous-ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries. Malgré sa position, Richard est un proche de Duplessis, semble-t-il85 :

Q. Monsieur Richard, sous le même serment que vous avez prêté, avez-vous eu connaissance que Monsieur Vautrin, l’ancien ministre du département de la Colonisation, a fait payer à même les fonds du département, des habillements pour lui et des habillements pour certains de ses amis?

R. Tout ce que je me rappelle, c’est une paire de breeches dont il s’est servi pour aller dans la forêt.

Q. Combien cela a-t-il coûté?

R. Ça a coûté quelques dollars.

Q. Avez-vous une bonne connaissance que des habillements, accoutrements achetés à même les fonds publics par l’ancien ministre, M. Vautrin, ont été payés à même l’argent du département de la Colonisation?

R. Pour ce qui est des breeches, j’ai la certitude parce qu’il me les a envoyées. Quant au reste, je ne le sais pas, mais je pourrais m’enquérir86.

Les événements se précipitent. Le 11 juin, un peu avant 11 heures, le président du comité des comptes publics, Léon Casgrain, député libéral de Rivière-du-Loup, annonce la dissolution des Chambres. Le public venu assister à la séance du comité accueille cette nouvelle « par une clameur indescriptible87 ». Duplessis prend ensuite la parole :

M. le président, je n’ai pas besoin de vous dire qu’avec un régime aussi dissolu, la dissolution s’imposait. Je trouve tout de même que le gouvernement a une curieuse façon de procéder. Alors que nous avons commencé une enquête qui n’a encore révélé qu’une petite partie des scandales que nous connaissons, alors que nous commencions à montrer au public comment, sous le régime Taschereau, les fonds publics ont été dilapidés, alors que nous étions à la veille de demander aux Chambres la permission de siéger en comité des comptes publics même durant la période électorale, le gouvernement demande au gouverneur de dissoudre les Chambres, pour nous empêcher de faire la lumière sur ces turpitudes. (Applaudissements)

Je tiens à déclarer que cette enquête qui a été commencée sera continuée par le nouveau gouvernement et que nous allons la faire complète. (Applaudissements) Nous allons la faire sans ménagement et nous allons demander la restitution, nous allons exiger l’emprisonnement des bandits. Nous allons donner au peuple la conviction intime que sous notre gouvernement les gros voleurs seront punis comme les petits88.

Duplessis retourne ensuite à son bureau, acclamé par ses partisans.

La fin du régime Taschereau

La veille, après la séance du 10 juin dans laquelle les lois des pensions de vieillesse et du respect dominical ont été passées avec rapidité, des rumeurs à l’effet de la démission imminente du gouvernement se propagent. Une crise secoue le gouvernement. Guy Jasmin, du journal Le Canada, demande à Taschereau s’il est toujours premier ministre :

– Certainement, répond M. Taschereau. Croyez-vous que si j’avais donné ma démission, je pourrais siéger à la tête du gouvernement en cette Chambre.

– Le serez-vous demain?

– Je pense que oui, voyons.

– Peut-on engager l’avenir jusqu’à dire que la Chambre siégera avec vous comme premier ministre, la semaine prochaine.

– Je suis comme tout le monde. Personne n’est éternel, dit M. Taschereau avec un sourire89.

En cette journée du 11 juin, après l’annonce de la dissolution des Chambres, Alexis Gagnon, du Devoir, raconte ce qui se trame en coulisse :

Des députés ministériels commencent maintenant à exhaler leurs rancoeurs contre les ministres qu’ils accusent d’être les auteurs de la débâcle, de ne pas s’être battus suffisamment pour étouffer les révélations faites à l’enquête. Plusieurs, écoeurés, disent ouvertement qu’il faut un nettoyage complet, et que c’est tant pis pour la canaille et ceux qui ont volé.

C’est le désarroi complet, la panique qui affole, brise les courages et les volontés et entraîne les hommes et les choses dans sa course aveuglée vers le précipice. M. Taschereau ne contrôle plus ni ses députés ni les événements90.

On sait que le premier ministre est profondément heurté par les révélations concernant Antoine Taschereau au comité des comptes publics. À entendre son propre frère se faire traiter de voleur, son courage l’abandonne. « Le scandale que provoqua cette révélation, atterra le premier ministre au point qu’il offrit sa démission au lieutenant-gouverneur », écrit T.-D. Bouchard dans ses mémoires91.

Ce 11 juin, une nouvelle page d’histoire politique s’écrit. À 10 h 20, dans une atmosphère fiévreuse, Taschereau, député de Montmorency depuis 35 ans et 8 mois, se rend chez le lieutenant-gouverneur en compagnie du ministre Honoré Mercier. Quinze minutes plus tard, le premier ministre annonce aux journalistes que la Législature est dissoute et que des élections générales auront lieu le 15 août.

L’historien Rumilly fait état des tractations qui se déroulent pour donner un successeur à Taschereau. Le nom d’Édouard Lacroix circule, celui-ci étant le favori du premier ministre canadien King et de son lieutenant Ernest Lapointe. Lacroix refuse. Reste Adélard Godbout que Taschereau privilégiait avant tout autre92.

Invité à prendre la succession du premier ministre, il semble que Godbout fait alors « tous les efforts possibles pour ne pas accepter la tâche ingrate de succéder au premier ministre Taschereau93 ». Alexandre Larue, le secrétaire du ministre de l’Agriculture, se souvient de le voir arpenter son bureau de long en large en réfléchissant à haute voix : « Non, je ne suis pas fait pour ce poste. Il est trop élevé pour moi. Je n’arriverai pas à m’acquitter de cette tâche…94 » Il accepte quand même de relever le défi. La décision est annoncée au Conseil des ministres. Ceux-ci souhaitent vraisemblablement que la popularité de Godbout dans les campagnes puisse rejaillir, à la fin, sur le parti tout entier.

À midi, Taschereau, Godbout et Alfred Morisset, greffier du Conseil exécutif, se rendent au bureau du lieutenant-gouverneur. « Des applaudissements éclatent dans le corridor à leur passage95. »

Ésioff-Léon Patenaude reçoit d’abord la démission de Taschereau et celle de tout son Cabinet. Dans une cérémonie brève et solennelle, Godbout prête serment sur l’évangile et appose sa signature dans le livre officiel du Conseil exécutif. Il devient ainsi le 15e premier ministre de la province de Québec depuis 1867. Le journaliste de L’Événement décrit la scène à laquelle il assiste : « L’honorable M. Taschereau , qui avait regardé par la fenêtre pendant les signatures, se tourne vers son successeur et dit en lui tenant la main : "M. le premier ministre, je vous félicite." L’honorable M. Godbout remercie son prédécesseur. Tous deux sont visiblement émus96. »

Le lendemain, Hector Laferté, président du Conseil législatif, passe saluer Taschereau qui fait ses boîtes dans son bureau :

[Il] n’y a pas une seule personne dans l’antichambre et il est entouré de deux boîtes en bois dans lesquelles il met ses papiers lui-même. Le vide complet s’est fait; cependant, son moral est bon. Nous causons de bien des choses qu’il aurait été à la gêne de mentionner lorsqu’il était premier ministre. L’entrevue est assez longue et cordiale […]. En cours de conversation, vu évidemment qu’il est de l’ancien régime, il me demande si j’ai des nouvelles de Godbout et je lui dis que non et me dit que lui non plus. Nous discutons de la formation de son cabinet et je suis d’avis qu’il doit prendre beaucoup d’éléments nouveaux. Il est obligé d’admettre que j’ai raison en principe, mais il ajoute : « Il faut qu’il fasse attention et garde avec lui quelques hommes d’expérience. » Je lui demande s’il va aller à la pêche et il me dit que c’est possible que non; je veux, dit-il, donner mon appui au nouveau gouvernement et à un nommé Duplessis, auquel j’ai promis un chien de ma chienne97. »

 

Déclaration de Louis-Alexandre Taschereau

Le 11 juin, à 16 heures, le premier ministre démissionnaire remet la déclaration suivante aux journalistes. La voici dans son intégralité :

J’ai remis ce matin à l’honorable M. E.-L. Patenaude, lieutenant-gouverneur de la province de Québec, ma démission comme premier ministre de la province.

Je crois devoir donner au public quelques-unes des raisons qui m’ont amené à prendre cette décision.

Je suis dans la politique active depuis trente-six ans, ayant représenté le comté de Montmorency pendant cette longue période. Je suis ministre de la Couronne depuis vingt-neuf ans et premier ministre depuis seize ans. C’est dire que j’ai probablement fourni la plus longue carrière politique dans notre pays.

En 1923, en 1927, en 1931 et en 1935, j’ai dirigé les forces libérales lors des élections générales et nous avons toujours remporté le succès.

Avant les dernières élections générales, j’étais décidé à me retirer, mais je n’ai pas cru devoir abandonner mon parti alors qu’il était en butte aux attaques les plus violentes de la part de nos adversaires. J’étais moi-même la cible de ces attaques et je voulais y faire face devant l’électorat.

À la suite des dernières élections, je voulais encore me retirer, mais j’ai cru qu’il était de mon devoir de rester fidèle aux miens et de rencontrer nos adversaires dans l’enceinte législative au cours de la dernière session. On sait ce qui s’est passé.

L’opposition a adopté une tactique dilatoire. Même la législation privée a été bloquée et, après au-delà de deux mois de session, nous nous sommes trouvés en face d’un budget dont pas une piastre n’a été votée et avec la menace de prolonger cette session indéfiniment et de passer l’été à nous traîner sans résultat pratique.

Au premier juillet, nous nous serions trouvés sans budget pour faire face à la vie économique de la province alors qu’il nous fallait voter vingt millions de dollars pour la voirie, l’instruction publique, la colonisation, l’agriculture, la protection de la forêt et beaucoup de traitements de fonctionnaires et des octrois à certains hôpitaux.

Sans doute, l’opposition aurait porté la responsabilité de l’état de choses qu’elle a créé elle-même, mais je n’étais pas prêt à faire souffrir nos colons, nos cultivateurs, nos ouvriers, nos malades, faute d’argent pour faire face à leurs besoins.

Il ne restait donc d’autre alternative que de faire un appel au peuple afin que celui-ci décide qui doit gouverner dans cette province. C’était l’issue logique et constitutionnelle. Aussi le lieutenant-gouverneur m’a-t-il accordé la dissolution de l’Assemblée législative.

Je suis dans ma soixante-dixième année et je crois avoir donné à ma province les meilleures années de ma vie active. Je n’ai épargné ni mon temps, ni mon travail, ni ce que je puis avoir de meilleur pour diriger le gouvernement de la province et je laisse le public juge, après les marques de confiance qu’il nous a données, dans quelle mesure mes collègues et moi avons réussi.

Après trente-six ans de vie politique, alors qu’une nouvelle élection générale se présente, j’ai cru qu’il était mieux de m’effacer en faveur d’un de nos collègues et de goûter, dans le repos que je crois avoir mérité, les années qui me restent à vivre.

Mes collègues, avec qui j’ai été en étroite collaboration depuis nombre d’années, s’imposaient évidemment à mon choix, et celui-ci était difficile à faire.

Je me suis arrêté, cependant, sur l’honorable M. Godbout, ministre de l’Agriculture. Il joint deux qualités que l’électorat de la province apprécie sans doute.

Il est d’abord jeune et en contact avec la jeunesse qui, de nos jours, s’affirme et est appelée à jouer un rôle prépondérant dans l’administration de la province. Et, en deuxième lieu, l’honorable M. Godbout est un cultivateur pratique et qui connaît son état.

C’est la première fois dans la province de Québec qu’un cultivateur est appelé à devenir premier ministre. D’autres provinces ont eu ce privilège et s’en sont bien trouvées. Je crois que les cultivateurs de la province de Québec seront heureux de voir un des leurs, qui connaît si bien leurs besoins et leurs aspirations, présider à leurs destinées et à la reprise de l’industrie agricole, base de la prospérité dans notre province.

Je suis heureux du choix que j’ai fait et je suis certain que l’électorat saura partager ma manière de voir.

Je ne puis maintenant me retirer dans la vie privée sans dire à mes bons électeurs de Montmorency, qui m’ont été fidèles pendant trente-six ans, tout mon chagrin de les laisser et ma vive reconnaissance pour l’amitié si cordiale et si sympathique qu’ils m’ont toujours donnée. Ce sera là un des plus doux souvenirs de ma vie politique.

Je tiens aussi à remercier tous mes collègues du Cabinet pour la loyauté qu’ils m’ont montrée et les relations toujours cordiales que nous avons eues ensemble. Jamais un mot amer n’est sorti des lèvres d’aucun d’eux pendant les années que nous avons passées ensemble.

Enfin, je dois aussi dire ma reconnaissance à la députation libérale qui nous a soutenus en Chambre. Je réalise pleinement tous les sacrifices faits par nos députés au cours de la dernière session provinciale. Hommes d’affaires et cultivateurs ont eu peut-être à négliger leurs affaires et ils l’ont été avec une régularité et une ponctualité et un désintéressement qui m’ont touché profondément.

Je souhaite à mon successeur et à ses collègues et à la députation libérale de continuer dans notre province les traditions de notre parti afin que Québec reste ce qu’il a été depuis trente-neuf ans, le foyer du libéralisme et la province qui donne à ses provinces-sœurs, l’exemple de la pondération, de la modération, de l’esprit d’initiative, de l’économie et des mesures sociales les plus larges et les plus généreuses.

Je laisse la vie politique sans amertume et sans rancœur pour qui que ce soit, ne voulant conserver que le souvenir des satisfactions qu’elle a pu me donner, des amitiés que je me suis créées et du peu de bien que j’ai pu faire98.

 

Message de M. Adélard Godbout à la population québécoise

J’ai accepté jeudi le lourd honneur de diriger le gouvernement de la province de Québec. Je veux dire tout de suite à la population québécoise que les responsabilités qui pèsent maintenant sur mes épaules, je les ai prises, pleinement conscient de leur gravité, parce que j’ai confiance en ma province et qu’il me semble que ce n’est pas l’heure pour un citoyen vraiment logique avec l’amour de sa patrie de se dérober à son devoir, fût-il le plus lourd de tous.

La crise politique, qui durait depuis quelques jours et qui s’est dénouée jeudi, avait sans doute son origine profonde dans la crise économique dont les spécialistes observent actuellement les dernières convulsions. Mais il est arrivé que, selon les lois ordinaires de la psychologie humaine, des hommes ont voulu rendre d’autres hommes responsables de leur malheureuse condition. Ceci explique bien des choses. Ceci explique peut-être en partie qu’aujourd’hui la province de Québec a, à sa tête, un homme qui n’a pas quarante-cinq ans, qui, par ses origines et par la profession qu’il a choisie librement, à l’âge où l’on s’appartient à soi seul, est assez près du peuple, du cultivateur et de l’ouvrier pour croire sincèrement qu’il ressent les mêmes angoisses que ceux qui souffrent et qu’il participe aux mêmes espoirs.

S’il n’est pas prouvé que la crise universelle qui a ébranlé les assises de nos sociétés organisées soit le fait d’erreurs humaines, il est évident d’autre part que des hommes, dont le premier devoir et le plus grand titre de gloire est d’être des hommes de bonne volonté, peuvent aider au retour du progrès et que c’est là leur premier devoir. C’est ce sentiment qui d’abord m’a poussé à ne pas fuir le rendez-vous que le destin m’avait donné jeudi. En même temps, j’ai pensé à mes frères les cultivateurs de toute la province, à ceux-là dont j’ai partagé la vie, dont les habitudes sont les miennes et dont le calme, l’énergie, la mesure et l’esprit de travail m’inspireront aussi longtemps que je serai à la tête de la province et du Parti libéral. Je me suis dit que de voir l’un des leurs chargé des intérêts de toute la nation serait pour eux une occasion de joie et un motif de réconfort.

J’ai pensé à la jeunesse de toute ma province, à la jeunesse inquiète et fervente qui ne demande qu’à cristalliser ses rêves en efforts précis, énergiques et continus, et j’ai cru que j’étais encore assez près d’elle pour la servir efficacement. J’ai pensé à l’ouvrier de nos villes québécoises qui, sur un autre terrain, travaille avec autant d’efficacité que le cultivateur à la grandeur de la nation. J’ai pensé aux plus fortunés, à ceux dont la richesse est le fruit du travail et de l’économie ou de l’exercice de quelque profession ou de quelque grand art et qui sont prêts à collaborer à toute politique tendant vers la justice dans l’équilibre des classes et la paix. Et j’ai pensé surtout à ceux que le fléau du chômage a frappés, à ceux-là qui, depuis des mois, depuis des années peut-être ne connaissent plus le bonheur de la vie sûre et dont chaque jour remet l’existence en question. Je me suis dit qu’un homme de la terre, qui croit au salut de la nation par le retour aux traditions de la vie paysanne, pouvait quelque chose pour eux. C’est pour toutes ces raisons que j’ai pris la direction des affaires publiques et décidé de former un gouvernement dont on a le droit d’attendre un renouveau dans le domaine de la vie provinciale. Est-il besoin d’ajouter que ce renouveau sera le fruit de la collaboration de tous les citoyens ou qu’il ne sera pas. Le Parti libéral, qui est un parti d’ordre, pourra compter, j’en suis certain, sur l’appui et la sympathie des classes qui ont le souci du maintien de l’idéal national dans le cadre de l’ordre et de la dignité humaine. Personnellement, au gouvernement comme dans la lutte électorale qui commencera bientôt, j’ai l’intention très ferme de garder l’attitude de loyauté et de courtoisie dont j’ai le droit de dire que je ne me suis jamais départi depuis mon entrée dans la vie politique.

Et je fais un appel à tous ceux qui veulent collaborer avec nous à la justice sociale et à l’équilibre entre les classes de notre société.

Faisons tous un front uni pour le maintien de l’ordre avec nous et le triomphe des principes qui peuvent le mieux assurer le bonheur de la province.99

 

Critique des sources

Par Christian Blais

Les membres de la Tribune de la presse

Alexis Gagnon, du Devoir, est président de la Tribune de la presse pour une deuxième session consécutive, et Damase Potvin, de La Presse, agit à titre de secrétaire-trésorier. Les autres courriéristes parlementaires connus sont : Bill Archison, de La Presse canadienne; Edmond Chassé, de L’Événement; Willie Chevalier, du Soleil; Raymond Dubé, du Nouvelliste; Jack Dunn, du Quebec Chronicle Telegraph; Louis Francoeur, J.-Alfred Hardy et Joseph Lavergne, de La Patrie; Guy Jasmin, du Canada; Bruno Lafleur, de L’Événement; Gérard Ouellet et Louis-Philippe Pelletier, de L’Action catholique; Henri St-Pierre, du Montreal Daily Star, et Abel Vineberg, de la Montreal Gazette100.

 

Les journaux, selon le catéchisme des électeurs

Durant la campagne électorale, l’Union nationale Duplessis-Gouin accuse certains journaux de vouloir tromper délibérément la population. Cette interprétation se retrouve partout dans le Catéchisme des électeurs :

41.- Pourquoi dites-vous que le Régime Taschereau protège ce trust plus que les autres?

Parce que ses principaux favoris y jouent un rôle actif, parce que les parents du Régime Taschereau reçoivent de l’argent pour services professionnels de ce trust, parce que les journaux à la solde du Régime Taschereau attaquent avec férocité quiconque demande des explications, parce que le premier ministre lui-même est l’adversaire déterminé de la municipalisation des services électriques. […]

58.- Pourquoi dites-vous que la liberté d’opinion n’existe pas en cette province?

Je dis que la liberté d’opinion n’existe pas en cette province, 1 - parce que le Régime Taschereau s’est assuré le contrôle de la quasi-totalité des journaux en leur versant des subsides directs et indirects à même le Trésor public; 2- parce qu’il étreint le peuple de la province dans les mailles extrêmement serrées d’une dictature qui s’étend à tous les domaines: secrétariat de municipalités, commissions scolaires, fabriques paroissiales, agronomes provinciaux, unités sanitaires, innombrables commissions, police provinciale, espions de la Commission des liqueurs, officiers de justice, boursiers du gouvernement et leur famille, cultivateurs primés, colons subventionnés et employés civils de toutes catégories; 3- parce que le Régime se venge par l’injure, la persécution et l’intimidation de tous ceux qui non seulement lui sont hostiles mais qui lui portent ombrage. […]

100.- Les journaux "emplissent"-ils le peuple ?

Les journaux "emplissent" le peuple. Et c’est pénible d’avoir à l’avouer mais c’est avec l’argent du peuple que le peuple se fait "emplir"101.

Si de telles assertions sont justes, faut-il conclure que les comptes rendus des débats publiés dans les grands quotidiens et dans les hebdomadaires sont biaisés pour autant? La question se pose. Mais l’analyse comparée des différentes versions des débats de l’Assemblée législative montre, au contraire, que les journalistes de la Tribune de la presse font leur travail avec rigueur. En 1936, les courriéristes ne tentent jamais de modifier sciemment la nature des propos qu’échangent les parlementaires.

 

Les comptes rendus des débats de la première session de 1936102

Dans les titres, dans les sous-titres et dans les paragraphes qui servent à introduire les débats, on reconnaît cependant aisément les allégeances politiques des différents journaux. Les députés en sont conscients. Alexis Caron, député libéral de Hull, en fait état :

Ces messieurs de la gauche se plaignent des journaux qu’ils appellent les journaux ministériels : Le Soleil, L’Événement, Le Canada, qu’ils prétendent être à la solde du parti. Les journaux donnent des comptes rendus de la Chambre et il n’y a pas à les blâmer s’ils font des titres qui peuvent être en rapport avec ce qui se rapporte à leur parti. […] Tous les journaux feront toujours de plus gros titres avec les choses qui font l’affaire de leur parti. Un journal qui supporte un parti fait ressortir du débat ce qui peut le servir, L’Action catholique, Le Devoir, et d’autres périodiques font cela tous les jours, mais il ne faut pas tronquer le débat. (12 mai)

Les députés préféreraient tout de même que les quotidiens publient les comptes rendus dans leur intégralité. « Nous sommes en faveur de la diffusion de toutes les séances de l’Assemblée législative, afin que le peuple soit mis au courant de tout ce qui se passe à la Législature, qu’il soit mis au courant des lois qui sont présentées et de la discussion qui se fait autour de ces lois », d’affirmer Duplessis durant son discours sur l’adresse le 26 mars.

Force est de constater que la plupart des chroniques parlementaires rapportent l’essentiel des débats en 1936. C’est du moins l’opinion de Louis-Joseph Moreault, député libéral de Rimouski, qui félicite les journaux « qui, Dieu merci! font toujours des rapports fidèles et complets ». (21 avril) Cet avis est partagé par Joseph-Grégoire Bélanger, représentant de l’ALN dans Montréal-Dorion :

Grâce à certains journaux indépendants, qui se sont imposé des sacrifices méritoires, la lumière perce, au point que les journaux ministériels se trouvent maintenant dans l’obligation de publier des comptes rendus assez exacts des délibérations de cette Chambre, afin de maintenir tant soit peu leur tirage défaillant. J’attaque la direction de ces journaux stipendiés et non les journalistes. La tâche de ces derniers est suffisamment ardue et les rémunérations qu’ils reçoivent en retour sont si minimes que je m’incline devant leur dévouement. Ils sont des victimes du régime comme tant d’autres. Nous n’avons qu’à constater ici même l’immense somme de travail accomplie par les courriéristes parlementaires pour leur rendre à tous l’hommage qui leur revient de droit.

Dans les journaux stipendiés, à même les fonds de la province surtout, les journalistes ne reçoivent pas ce que l’on devrait qualifier une juste rétribution pour les nombreuses heures de travail qu’ils consacrent à renseigner la population. C’est pourquoi, de concert avec mon collègue de Sainte-Marie (M. Rochefort), je réclame de cette Législature une loi de salaire minimum et d’heures maximum pour les journalistes dont on connaît la tâche ardue, sans me préoccuper pour un instant que ce geste pourrait nous procurer des avantages personnels. (26 mai)

Plus encore, quand le tumulte empêche des députés de s’exprimer à leur guise sur le parquet de l’Assemblée législative, il arrive fréquemment que les journaux publient la suite de ces discours interrompus, en récupérant soit les notes écrites utilisées par les députés lésés ou soit encore des lettres qu’ils n’ont pas été en mesure de lire à leur convenance. Ces compléments d’information se retrouvent également en notes dans les débats reconstitués.

Sinon, le meilleur indice pour juger de l’impartialité ou non des comptes rendus se trouve dans les rubriques « explications sur des faits publiés » des débats reconstitués. Car les parlementaires ont l’occasion de prendre la parole pour critiquer le travail des courriéristes ou, le plus souvent, celui des éditorialistes. À la session de 1936, quelques députés se plaignent d’avoir été mal cités, mais rien de majeur n’est signalé en ce qui concerne les comptes rendus. La mauvaise acoustique dans le Salon vert y est souvent pour quelque chose. Les députés eux-mêmes ont de la difficulté à entendre leur vis-à-vis. À titre d’exemple, Wilfrid-Eldège Lauriault, député de Montréal-Saint-Henri, qui siège dans un coin au fond de la Chambre, proteste qu’il ne comprend absolument rien des débats. Et précisons que les tribunes des journalistes sont situées non loin de Lauriault. C’est tout dire.

 

Français parlé, français écrit

On sait que les journalistes retranscrivent les paroles des députés en standardisant la qualité du français parlé. Certes, les députés qui ont fait leurs études classiques s’expriment parfois avec un niveau de langage plus qu’approprié, et encore... Par exemple, dans ses mémoires, T.-D. Bouchard avoue s’exprimer avec quelque lacune :

On m’accuse de parler mal mon français. C’est un point sur lequel on a raison, et nul plus que moi ne regrette mon insuffisance de connaissance de deux des plus belles langues vivantes. Mais, entre nous, à qui la faute? Je parle le français à la canadienne, tel qu’on me l’a enseigné et tout aussi bien que mes bons professeurs du Séminaire de Saint-Hyacinthe le parlaient, de 1894 à 1902. La Société du Bon Parler Français n’existait pas dans le temps et mon ami monsieur Jules Massé, cet excellent apôtre du bon langage, n’était pas encore né.

Je n’en veux pas, cependant, à mes maîtres. Ils parlaient, eux aussi, le français qu’ils avaient appris sur les genoux de leur mère et tel qu’on leur avait enseigné à l’école; leur prononciation tenait plus de celle du Grand Siècle qu’elle ne s’apparentait à celle de la Troisième République. Si on avait été aussi zélé pour l’instruction française, chez ceux qui dirigeaient l’opinion publique, il y a soixante-quinze et cent ans, que le prétendent mes contradicteurs, peut-être y aurait-il eu de louables rapprochements entre les éducateurs de notre province et ceux de notre ancienne mère patrie, la France. Il est indéniable que mes professeurs auraient parlé un meilleur français, et il en aurait été de même pour moi [...]103.

D’autres députés parlent une langue populaire que Jean-Paul Desbiens appellera le « joual ». Pierre Bertrand, député de Saint-Sauveur, qui n’a pas la langue dans sa poche, est même victime de railleries de la part des députés libéraux qui se moquent de la prononciation du coloré député. Le Canada va jusqu’à publier une transcription phonétique d’une partie du discours de Bertrand, prononcé le 1er avril 1936104. Mais, dans les débats reconstitués, en règle générale, on a privilégié les versions rédigées en bon français.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. Lucia Ferretti, Lionel Groulx, la voix d’une époque. [Livret d’accompagnement de l’exposition réalisée par l’Agence du Livre], 1983, p. 7.

2. Le Devoir du 9 avril 1936, p. 1, annonce que la brochure L’Économique et le National, tirée d’abord à 6000 exemplaires, est épuisée et qu’un second tirage est alors en cours.

3. Voir : Victor Barbeau, Mesure de notre taille, Montréal, 1936, Le Devoir, p. 16-17.

4. À Ottawa, en 1934, la commission royale d’enquête sur les écarts de prix, présidée par le ministre du Commerce et député de Vancouver, Henry Herbert Stevens, met le gouvernement conservateur dans l’embarras. Stevens réclame l’intervention de l’État pour mieux réglementer les pratiques des grands détaillants. Il part en croisade contre ces monopoles, démissionne du Cabinet et fonde, en 1935, le Parti de la reconstruction. Bill Cameron, « Stevens, Henry Herbert », L’Encyclopédie canadienne, www.thecanadianencyclopedia.com; Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, tome 1, Montréal, Boréal Express, 1989, p. 47.

5. Voir : Figures de la démocratie, Henri Bourassa, www.assnat.qc.ca

6. Secrétariat des conférences intergouvernementales canadiennes, Conférences des premiers ministres, 1906-2004, Ottawa, Secrétariat des conférences intergouvernementales canadiennes, 2004, p. 11-12.

7. Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec : chute de Taschereau, tome 35, Montréal, Fides, 1966, p. 94.

8. Enquête du comité des comptes publics, 9 juin 1936, p. 694 et 697.

9. Cette déclaration survient après la remilitarisation de la Rhénanie (mars 1936) et de la ratification d’un traité d’assistance mutuelle entre la France et l’URSS.

10. Adhémar Raynault, Témoin d’une époque, Montréal, Éditions du Jour, 1970, p. 74.

11. R. Rumilly, Histoire de la province…, p. 11.

12. A. Raynault, Témoin d’une époque…., p. 74.

13. La Province, 21 juin 1935, cité par : Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, tome 4, Sillery, Septentrion, 1997, p. 221.

14. Ibid., p. 76-77.

15. Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Éditions de l’Homme, 1999, p. 108.

16. J. Lacoursière, Histoire populaire…, p. 222.

17. Le catéchisme des électeurs, Éditions Albert Martin, 1974, p. 5-18, dans Daniel Latouche et Diane Poliquin-Bourassa, Le manuel de la parole, manifestes québécois, Tome 2, 1900 à 1959, Montréal, Boréal Express, 1978, p. 167-191. Numérisé par Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca

18. A. Raynault, Témoin d’une époque…., p. 80-81.

19. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 132.

20. A. Raynault, Témoin d’une époque…., p. 77-78.

21. Ibid.

22. R. Rumilly, Histoire de la province…, p. 17.

23. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, p. 335. Rumilly ajoute que le conseiller législatif libéral « Gordon Scott observe que si l’on tient compte des services d’hospitalisation, des unités sanitaires, de la loi des accidents du travail, de la loi du salaire minimum des femmes, de la loi des contrats collectifs et des secours de chômage, la législation sociale de la province de Québec vaut celle de la Grande-Bretagne, éclipse celle de toutes les autres provinces canadiennes. Alexandre Taschereau tire surtout fierté de sa législation du travail. » R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 43.

24. Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec : l’Action libérale nationale, tome 34, Montréal, Fides, 1963, p. 185.

25. Télesphore-Damien Bouchard, Mémoires de T. D. Bouchard : « Quarante ans dans la tourmente politico-religieuse », Montréal, Éditions Beauchemin, 1960, tome 3, p. 105.

26. Jean-Guy Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, Québec (Ph. D. histoire, Université Laval), 1977, p. 189.

27. B. Vigod, Taschereau…, p. 281.

28. Ibid., p. 293.

29. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca

30. R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 14.

31. B. Vigod, Taschereau…,, p. 292.

32. Ibid., p. 304.

33. Ibid., p. 299.

34. J. Lacoursière, Histoire populaire…, p. 222.

35. « La session débute dans la paix et l’harmonie », Le Soleil, 25 mars 1936, p. 3.

36. Hector Laferté, Derrière le trône : Mémoires d’un parlementaire québécois, 1936-1958, Sillery, Septentrion, 1998, p. 25.

37. B. Vigod, Taschereau…, p. 317.

38. H. Laferté, Derrière le trône…, p. 25. 

39. John Hall Kelly, conseiller législatif de la division de Grandville, avait également été nommé ministre sans portefeuille le 30 octobre 1935.

40. Le Devoir, 25 mars 1936, p. 2.

41. Plus tard enfin, le 29 avril, Léon Casgrain, député de Rivière-du-Loup, sera nommé Orateur suppléant et président des comités pléniers.

42. « L’Hon. Lucien Dugas choisi à l’unanimité président de la Chambre », Le Nouvelliste, 25 mars 1936, p.3.

43. Un journaliste lance cette remarque : « Ils vont certainement donner du travail aux charpentiers car les couvercles ne résisteront pas. » Voir : « Atmosphère nouvelle à la Chambre », L’Événement, 25 mars 1936, p. 3.

44. Alexis Gagnon, « Députés et ministres attendent que la lutte s’engage », Le Devoir, 25 mars 1936, p. 4.

45. H. Laferté, Derrière le trône…, p. 22. Les libéraux songeaient alors à diriger Louis-Alexandre Taschereau à la Cour suprême. Voir : R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 89. Bref, le premier ministre cherchait une sortie honorable et un siège au Sénat lui aurait grandement convenu. Voir : B. Vigod, Taschereau…, p. 310.

46. Paul-E. Parent, Au service de la province : l’honorable L.-A. Taschereau, grand’croix de la Légion d’honneur, commandeur de l’ordre de Léopold, premier ministre de la province de Québec : trente-cinq ans de vie publique, 1900-1935, Montréal, s.n., 1935, 91 p.

47. Ibid.

48. Le 5 février 1936, il avait été question que Honoré Mercier fils prenne la place de Taschereau à titre de premier ministre et déclenche de nouvelles élections. B. Vigod, Taschereau…, p. 315. Hector Laferté fait écho de cette tentative. Dans son journal personnel, en date du 7 février, il écrit : « M. Mercier me dit qu’on l’a approché pour voir s’il n’y aurait pas moyen de faire un cabinet d’Union. On a commencé par suggérer que 5 bleus et actionnistes soient nommés et 4 libéraux actuels. Comme il était question de Maurice Duplessis dans cette coalition, il a refusé catégoriquement et refusera toujours, ne voulant pas avoir un bleu dans son cabinet ni être membre d’un Cabinet où Duplessis siégera […] Il dit qu’il n’a pas d’objection d’être avec [Paul] Gouin, mais à condition que ce soient des rouges authentiques et non pas des bleus et des cailles. » En Chambre, Duplessis fait allusion à ce projet de coalition : « Je dirai ceci à l’honorable premier ministre. Des amis du premier ministre, et je le dirai à la province, ont tenté de faire une coalition avec celui qui parle. J’ai répondu: Jamais. » (3 juin)

49. R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 138.

50. B. Vigod, Taschereau…, p. 315.

51. Ici, Taschereau faisait référence à la répudiation, par le gouvernement de la province d’Ontario, d’accords conclus avec l’Hydro-Ontario en vue d’acheter de l’électricité fournie par quatre producteurs du Québec. Voir : B. Vigod, Taschereau…, p. 305.

52. Raymond Paradis, Nous avons connu Duplessis, Montréal-Nord, Éditions Marie-France, 1977, p. 55.

53. Lionel Groulx, Mes mémoires, tome III : 1926-1939, Montréal, Fides, 1972, p. 318, cité dans Richard Lapointe, La politique au service d’une conviction, Philippe Hamel : Deux décennies d’action politique, Québec, Université Laval (maîtrise en histoire), 1987, p. 37.

54. R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 161.

55. B. Vigod, Taschereau…, p. 310.

56. C. Black, Maurice Duplessis…, p. 117.

57. La Patrie, 25 mars 1936, p. 7.

58. « Un duel mémorable à la Chambre », L’Événement, 27 mars 1936, p. 3.

59. Son discours sera publié : Philippe Hamel, Discours du Dr Philippe Hamel prononcé à la législature de Québec le 9 et 14 avril 1936, s.l., 1939, 30 p.

60. R. Lapointe, La politique au service d’une conviction, p. 43.

61. Sinon, à la séance du 20 mai, Gouin répond aux hommages qu’il reçoit à l’occasion de son anniversaire.

62. En marge de ce vote, l’historien Robert Rumilly note que dans les galeries, « la jeune Mme René Chaloult, venue à la séance avec Mme Grégoire, jette à voix haute : « Levez-vous les moutons! ». Rumillly relève aussi un échange qui n’a pas été retracé par les historiens de la reconstitution des débats. En fait, lorsque le conservateur Charles Ernest Gault vote avec les libéraux, Candide Rochefort aurait dit : « Il est mûr pour la pension aux vieillards. » D’autres députés de l’opposition auraient ajouté : « Tous les tories sont avec Taschereau! » R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 163.

63. T.-D. Bouchard, Mémoires…, tome 3, p. 105.

64. Le Devoir, 7 mai 1936, p. 9.

65. Les whips de l’opposition sont John Samuel Bourque, député actionniste de Sherbrooke, et Antonio Élie, député conservateur d’Yamaska.

66. B. Vigod, Taschereau…, p. 319-320.

67. Voir : Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs, Québec, Les Publications du Québec, 2005, p. 83.

68. « Le 22 avril, la police doit refouler une partie du public, car la moitié de Québec voudrait entendre le maire Grégoire fustiger le gouvernement Taschereau. » R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 159.

69. T.-D. Bouchard, Mémoires…, tome 3, p. 105.

70. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 162, 327-328

71. L’Événement du 28 mai 1936, p. 4, établit cette proportion à 60 %.

72. Dans ses mémoires, Bouchard écrivait, en 1933, à propos de Saint-Hyacinthe : « Nous étions en pleine crise de chômage et les gouvernements étaient obligés de venir en aide aux municipalités pour soulager la misère publique. Les législateurs crurent opportun d’adopter les méthodes qu’on avait appliquées dans des pays étrangers pour assister les sans-travail. On créa, d’abord, divers chantiers, dans lesquels, par paternalisme, on attribua des conditions de travail et des salaires plus avantageux que dans l’industrie privée. Pour aider les fainéants et les miséreux ordinaires, on établit ensuite le « secours direct » qui était, en somme, une façon indirecte de faire la charité. Toutes ces mesures étaient de nature à ruiner le Trésor public. Les travailleurs désertaient l’emploi privé et encombraient les chantiers de l’État et des municipalités, puis, finalement, quittaient leur travail pour émarger aux fonds mis à leur disposition par les administrateurs de la chose publique. Notre conseil refusa, heureusement, de partager, à ce sujet, les vues du ministère provincial. T.-D. Bouchard, Mémoires…, tome 3, p. 94.

73. R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 180.

74. L’Événement, 4 juin 1936, p. 1.

75. Voir : B. Vigod, Taschereau…, p. 304; J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 196; R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 156.

76. Philippe Hamel avait épousé Georgianna Normandin, à Montréal, le 11 janvier 1909; la nièce de Georgianna, Ellen Donohue ( fille d’Émilie Normandin ) avait épousé Robert Taschereau, à Québec, le 16 septembre 1926.

77. Quebec Chronicle Telegraph, 13 mai 1936, p. 12.

78. Louis Massicotte, Le Parlement du Québec de 1867 à aujourd’hui, Québec, PUL, 2009, p. 151 et p. 104-105.

79. En 1923, l’opposition conservatrice était constituée de 20 députés, la plus forte opposition donc depuis la défaite de 1897. Cela explique pourquoi les conservateurs avaient pu entreprendre une enquête sur la Commission des liqueurs au comité permanent des comptes publics en 1923-1924.

80. Enquête du comité des comptes publics, 14 mai 1936, p. 261.

81. R. Paradis, Nous avons connu Duplessis…, p. 46.

82. Duplessis s’adressant à Charles Lanctôt, Enquête du comité des comptes publics, 14 mai 1936, p. 262.

83. La journée du 29 mai 1936 au comité des comptes publics sera désignée comme étant celle « des trois claques » par le journaliste Alexis Gagnon du Devoir. En plus de l’altercation entre Hamel et Choquette, il y a aussi Lucien Parizeau qui gifle Joseph-Léonard Duguay, député conservateur de Lac-Saint-Jean. Des coups s’échangent aussi dans le public. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca; R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 175.

84. Rappelons que le 28 mai 1935, quelques milliers de scouts et de guides s’étaient réunis au Colisée de Québec en présence de Robert Baden-Powell, chef mondial du mouvement scoutiste. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca

85. C. Black, Maurice Duplessis…, p. 126.

86. Enquête du comité des comptes publics, 9 juin 1936, p. 668.

87. « Élections provinciales le 15 août », Le Soleil, 11 juin 1936, p.1.

88. Ibid., p. 1 et 12.

89. Guy Jasmin, « M. Taschereau reste à la barre », Le Canada, 11 juin 1936, p. 1.

90. Alexis Gagnon, « La journée mouvementé d’hier », Le Devoir, p. 1.

91. T.-D. Bouchard, Mémoires…, tome 3, p. 106.

92. R. Rumilly, Histoire de la province…, tome 35, p. 184.

93. H. Laferté, Derrière le trône…, p. 27.

94. Entrevue accordée à Jean-Guy Genest par Alexandre Larue, le 24 octobre 1974, dans J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout…, p. 200.

95. « Scène émouvante », L’Événement, 12 juin 1936, p. 1.

96. Ibid.

97. H. Laferté, Derrière le trône…, p. 28.

98. « Déclaration de M. A. Taschereau », L’Événement, 12 juin 1936, p. 1 et 3.

99. « Message de M. Adélard Godbout à la population québécoise », Le Soleil, 13 juin 1936, p. 1.

100. Jocelyn Saint-Pierre, Les membres de la tribune de la presse : liste chronologique, 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l’Assemblée nationale, 1990, 220 p, coll. « Bibliographie et documentation », no 34.

101. Le catéchisme des électeurs…, Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, www.bilan.usherbrooke.ca

102. Voir : Gilles Gallichan, « Le Parlement "rapaillé". La méthodologie de la reconstitution des débats », Les Cahiers des Dix, no 58 (2004), p. 275-296; Jocelyn Saint-Pierre, Histoire de la tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Montréal, VLB éditeur, 2007, 315 p.

103. T.-D. Bouchard, Mémoires…, tome 3, p. 143.

104. Le Canada, 2 avril 1936, p. 1 et 8.