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20th Legislature, 2nd Session
(February 24, 1937 au May 27, 1937)

Par Christian Blais

Le Québec, le Canada et le monde en 1937

La crise économique mondiale se poursuit depuis 1929. Le chômage et son triste cortège affectent une large part de la population québécoise. Nombre de chômeurs « déprimés, déformés, découragés, désabusés, démoralisés, pessimistes », pour reprendre les termes du député de Québec-Est, Oscar Drouin, dépendent des secours directs pour « continuer leurs jours dans le dénuement et la désespérance » (10 mars). Le député de Rouville, Laurent Barré, s’en prend lui aussi aux secours directs qui, dit-il, forcent les gens à vivre sans rien faire : « Mort au chômage, du travail pour tout le monde: que ce soit là notre mot d’ordre! » (24 mars) C’est en ces termes qu’il invite les parlementaires à redoubler d’efforts pour donner de l’ouvrage à la population.

La situation économique s’est quand même améliorée. En 1937, l’avenir s’annonce meilleur. Comme l’affirme cependant le trésorier Martin Beattie Fisher, « le chômage ne diminue pas dans la proportion de l’augmentation de la production » (6 avril). La machine remplace l’homme, dit-on, ce qui contribue à diminuer le travail (voir bill 9).

Le contexte international est tendu. La guerre civile en Espagne sert de banc d’essai aux armées fascistes italienne et allemande, aux côtés des nationalistes du général Franco. C’est l’ère des dictatures. Mussolini a instauré un régime totalitaire en Italie en 1922; Salazar, au Portugal en 1932; Hitler, en Allemagne en 1933; Somoza, au Nicaragua en 1936; Estigarribia, au Paraguay en 1937 et Vargas, au Brésil en 1937. En Asie, le Japon envahit la Chine en 1937. Tranquillement, les pays occidentaux se préparent à la guerre. Au Canada, les budgets de la défense sont accrus modestement pendant qu’on resserre les alliances avec les États-Unis de Roosevelt et la Grande-Bretagne de Chamberlain.

La crise économique amène également le gouvernement fédéral, du premier ministre libéral William Lyon Mackenzie King, à enquêter sur les pouvoirs législatifs des gouvernements fédéral et provinciaux. En 1937, la Commission royale sur les relations entre le dominion et les provinces (commission Rowell-Sirois) est instituée1. Le rapport, déposé en 1940, amènera le gouvernement à convertir l’administration au keynésianisme par l’entremise de législations sociales et centralisatrices.

Au Québec, l’année 1937 débute avec le décès du frère André (Alfred Bessette, décédé le 6 janvier), fondateur de l’Oratoire Saint-Joseph et ami personnel du premier ministre. Maurice Duplessis puisera d’ailleurs dans ses propres économies pour lui offrir le mausolée où repose toujours la dépouille2.

Dans un autre registre, malgré le marasme économique, l’année 1937 est riche au point de vue culturel au Québec3. Cette année-là, l’abbé Charles-Émile Gadbois commence la publication des cahiers de la « Bonne chanson »; l’abbé Félix-Antoine Savard publie son roman Menaud, maître-draveur; le père Émile Legault fonde la troupe de théâtre des Compagnons de saint Laurent; l’année 1937 correspond aussi à la mort de l’artiste Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté; notons enfin que la chanteuse populaire Mary Travers, La Bolduc, est victime d’un grave accident de la route en juin 1937.

Sur la scène politique québécoise, il y a de l’électricité dans l’air. Depuis la publication du Programme de restauration sociale en 1933, des réformistes tels que René Hamel, Ernest Grégoire et René Chaloult prônent de vigoureuses mesures pour faire, entre autres, la lutte aux trusts de l’électricité. Avec Paul Gouin à leur tête et une poignée de députés libéraux dissidents, ils fondent l’Action libérale nationale (ALN) en 1934. Aux élections générales de 1935, l’ALN forme une coalition avec le Parti conservateur de Duplessis. L’alliance Gouin-Duplessis constitue une solide opposition. Elle force le gouvernement à mener une enquête sur la gestion des comptes publics. Des exemples de corruption et de gaspillage sont révélés au grand jour. En 1936, cette enquête entraîne la démission du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau et amène le nouveau premier ministre, Adélard Godbout, à déclencher des élections.

Grâce au succès médiatique que connaît l’enquête des comptes publics, Duplessis est au sommet de sa popularité. Par contraste, Gouin, à cause de « son tempérament d’intellectuel calme pondéré – selon le député Adhémar Raynault –, n’était pas conciliable avec les goûts d’une époque qui exigeait des chefs vigoureux et agressifs4 ». Gouin finit par retirer son appui à Duplessis; il décide de ne pas se présenter aux élections générales de 1936. Sa décision repose sur le fait que Duplessis refuse, contrairement aux dernières élections, de réserver des comtés à des candidats de l’ALN5.

Au sortir du scrutin, les députés des deux formations, réunis sous la bannière de l’Union nationale, renversent le gouvernement libéral. Dès la formation de son cabinet ministériel, Duplessis écarte les esprits réformistes et fait de l’Union nationale un parti véritablement conservateur. Les anciens ténors de l’ALN, c’est-à-dire Philippe Hamel, Ernest Lacroix et Ernest Ouellet, ne pourront pas mettre en branle leur programme de réformes nationales, sociales et économiques. Seul Oscar Drouin, réformiste tempéré, devient ministre des Terres et Forêts en 1936. À la longue, ce dernier croit pouvoir convaincre Duplessis d’appliquer certaines promesses tenues lors de la campagne électorale, notamment sur la question de la nationalisation de l’électricité.

Lors de la session d’urgence de 1936, le premier ministre s’était illustré notamment avec l’établissement du crédit rural; mais les déceptions sont amères pour le « clan Hamel ». C’est dans ce contexte que s’ouvre la 2e session de la 20e Législature, le 24 février 1937.

« La session qui s’ouvre aujourd’hui sera longue et fertile en incidents », titre avec justesse le chroniqueur parlementaire de L’Événement. Si les journalistes et la foule qui se pressent dans les galeries s’attendent à « des sensations », cette première journée se déroule par contre « dans une atmosphère des plus paisibles »6. Ce n’est que partie remise.

 

Les parlementaires : le réalignement des forces

La Chambre de 1937 se présente sous « un aspect quelque peu nouveau7 », comparativement à 1936. À l’ouverture de la session, sur les 90 banquettes de l’Assemblée législative, une seule est vacante. Raoul Poulin, député de Beauce, a remis sa démission le 14 décembre 1936 après avoir constaté le « rôle envahissant du patronage dans la fonction d’un député ». Une élection partielle, tenue dans cette circonscription le 17 mars 1937, permet à Joseph-Émile Perron de venir siéger sous la bannière de l’Union nationale. Duplessis peut compter sur une solide majorité à l’Assemblée législative. Officiellement, la composition de la Chambre est la suivante : 76 unionistes et 14 libéraux. La réalité est plus complexe.

D’une part, Lucien Lamoureux, député libéral d’Iberville, appuie le gouvernement unioniste depuis 1936. Mais c’est dans les rangs de l’Union nationale que l’on rencontre le plus de dissidence. Depuis 1936, le député de Québec-Centre, Philippe Hamel, le député de Québec, Adolphe Marcoux, le député de Kamouraska, René Chaloult, et le député de Montmagny, Ernest Grégoire, avaient rompu avec les ministériels. En 1937, deux autres députés se joignent du côté des dissidents, ou de « l’opposition déguisée » selon l’expression du premier ministre : il y a d’abord Oscar Drouin, député de Québec-Est, qui donne sa démission comme ministre des Terres et Forêts le 22 février, soit deux jours seulement avant l’ouverture de la session, et Candide Rochefort, député de Montréal-Sainte-Marie, qui finit, après une brève hésitation, par ajouter sa voix à celle des dissidents.

Fait à noter, les maires de Québec et de Montréal siègent tous deux à l’Assemblée législative. Le député de Montmagny, Grégoire, est maire de la ville de Québec depuis le 1er mars 1934. Le député de L’Assomption, Raynault, est maire de Montréal depuis le 15 décembre 19368. Bien plus, l’un de ses adversaires à la course à la mairie est également député. Il s’agit de Candide Rochefort. La campagne municipale montréalaise qui a opposé ces deux députés de l’Union nationale n’est pas étrangère au fait que le représentant de Montréal-Sainte-Marie soit en froid avec le gouvernement, d’autant que ce dernier s’était présenté comme un disciple d’Hamel avant la tenue des élections9.

Au Conseil exécutif, une seule modification à relever : le 23 février, le premier ministre prend à sa charge le département des Terres et Forêts, succédant à Drouin. Au Conseil législatif, Louis-Arthur Giroux est nommé conseiller de la division de Wellington, le 23 février 1937, succédant à William Stephen Bullock décédé en fonction. D’autres changements surviennent, à la fin de la session, avec le décès de George Bryson fils, conseiller législatif de la division d’Inkerman, le 5 mai 1937. Ce dernier siégeait à la Chambre haute depuis 1887, une carrière longue de 49 ans, 8 mois et 15 jours. Charles Allan Smart lui succède le 18 mai, mais ce dernier meurt le 4 juin 1937. Il n’aura pas l’occasion de siéger au Salon rouge. De même, le conseiller de la division de Shawinigan, Némèse Garneau, meurt le 16 novembre 1937. Précisons aussi que l’on compte des dissidents parmi les conseillers législatifs, puisque Ernest Ouellet et Élisée Thériault10 soutiennent les idées réformistes du « clan Hamel ». La majorité des conseillers demeure tout de même d’allégeance libérale.

 

Maurice Duplessis, chef de l’Union nationale

Depuis qu’il est premier ministre, Duplessis ne prône ni la nationalisation de l’électricité ni aucun autre article du programme politique de l’ALN11. Pragmatique et conservateur, il cherche plutôt à faire progresser le Québec en misant sur le développement des ressources naturelles par le privé et, forcément, par les compagnies étrangères. Il entend aussi continuer à favoriser la classe rurale par le crédit agricole et par la colonisation.

Ceux qui défendaient avec détermination les causes idéalistes de l’ALN sont déçus par les orientations du nouveau gouvernement. Car les premières réalisations de l’Union nationale ne sont pas à la hauteur des promesses faites lors de la campagne électorale. Si le premier ministre fait « quelques essais timides de politique économique et sociale », il faut oublier les réformes attendues et, comme le dit l’abbé Lionel Groulx, « faire notre deuil de la grande politique nationale que nous avions rêvée12 ».

Duplessis parvient tout de même à s’afficher comme le champion de l’autonomie provinciale. Là-dessus, le premier ministre est catégorique comme l’avait été avant lui son prédécesseur Louis-Alexandre Taschereau. En 1937, « l’heure est arrivée, croit Duplessis, de faire une mise au point […] dans le but d’accomplir un devoir auquel on ne saurait se soustraire quand on a reçu le mandat de sauvegarder et de faire respecter les intérêts de la population de notre province » (14 mai). Lors de l’étude détaillée des crédits, les parlementaires en viennent à discuter la loi aidant à soulager le chômage et les misères de l’agriculture, adoptée par Ottawa. Deux clauses de cette loi obligent les provinces, en échange des contributions du gouvernement fédéral, à soumettre un bilan de leurs opérations financières et, le cas échéant, des fonctionnaires fédéraux pourront faire des investigations. « Il faudrait voir l’homme d’Ottawa qui viendrait se mettre le nez dans nos affaires », de rétorquer Duplessis! « Si nous voulons de l’argent d’Ottawa, nous ne le voulons pas en nous aplatissant, et nous n’allons pas présenter les mains pour qu’on nous mette les menottes. » Il poursuit :

La province de Québec ne se laissera jamais intimider. Non jamais! La province de Québec n’est pas une province qu’on achète avec de gros montants d’argent ou des bribes d’argent. Si on croit une minute qu’on va écraser notre autonomie, notre mentalité, nos traditions, nos coutumes avec un petit ou un gros tas d’argent ou d’or, on se trompe. Nous ne laisserons pas Ottawa violer l’autonomie de la province. Si l’autorité fédérale veut notre collaboration, j’en suis, mais si on veut la guerre, on va l’avoir à tout moment. […]

Le jour où nous laisserons pénétrer Ottawa dans le domaine financier, ce sera ensuite la pénétration dans tous les domaines. Laisser le fédéral pénétrer dans notre domaine financier, cela veut dire laisser le fédéral se mêler de l’administration de notre enseignement, de nos hôpitaux, et de nos communautés que nous subventionnons largement, et pour lesquels nous sommes appelés à voter des subsides. […] La perte d’un droit ne s’accomplit pas toujours en un clin d’œil, mais elle s’accomplit par une pénétration lente et sûre comme celle que présente la loi en question.

 

Duplessis est un parlementaire aguerri. Tous l’admettent. Le député libéral de Montréal-Saint-Louis, Peter Bercovitch, reconnaît en Duplessis un gentilhomme intègre et courtois, mais « il a de désastreux écarts parlementaires et dirige le débat sur des terrains qui n’ont rien à voir avec la question. Il est trop prompt, peut-être » (24 mars). Alexis Gagnon, journaliste au Devoir, opine dans le même sens :

Le premier ministre, de l’avis des vieux courriéristes, est un des hommes les plus dangereux à rencontrer sur le terrain parlementaire. Souplesse, verve, rapidité d’évolution en font un dur capitaine. Ses ennemis le poursuivent sur un terrain qu’ils croient sûr, le pressent, mais après quelques escarmouches, ils se trouvent manœuvrés sur un autre terrain et ce sont eux qui désormais doivent manœuvrer à leur tour pour s’échapper du maquis13.

 

Pour sa part, Chaloult affirme que Duplessis est « vieux jeu, vieux moule. Il est resté de la génération des hommes de 80 ans, dit-il, avec tous les bobards de la bonne entente et de la "coopération entre les deux grandes races". D’instinct, il est hostile à toute idée jeune et généreuse. Son buste serait digne de figurer dans une galerie d’antiquités » (9 mars). Dans ses mémoires, Chaloult reconnaît en revanche que le député de Trois-Rivières est doté de grandes qualités : la vivacité intellectuelle et une mémoire extraordinaire sont de celles-là. « Lui soumettait-on un projet de loi, il le parcourait en diagonale et, avant la fin de la lecture, l’avait déjà saisi14. » Durant la session de 1937, on comprend mieux pourquoi Duplessis s’étonne d’entendre les députés de l’opposition se plaindre que les projets de loi soient souvent distribués le jour même de leur étude15.

Le premier ministre ne perd jamais une occasion pour vanter l’œuvre de l’Union nationale. À de multiples reprises, on l’entend dire que son parti a déjà plus de réalisations à son actif que l’ancien gouvernement a pu en faire en 40 ans. Sans compter qu’il ne se prive pas, au passage, pour faire des comparaisons désobligeantes avec « l’ancien régime » de Taschereau. Mais a contrario lorsqu’il s’agit d’entendre les arguments de l’opposition, il lui semble que « l’heure des discours est terminée et [que] le temps d’agir est arrivé » (10 mai).

Au reste, le 27 octobre 1937, Duplessis procède à l’ouverture officielle du Club Renaissance, situé sur la Grande-Allée à Québec. Les partisans de l’Union nationale pourront désormais s’y réunir et échanger leurs vues. Ce jour-là, le premier ministre félicite les organisateurs pour le nom du nouveau club politique :

La renaissance, c’est ce que nous voulons donner à la province. Nous voulons une renaissance politique, une renaissance nationale, une renaissance sociale. Nous sommes dans la province de Québec à l’aube d’une renaissance dans tous les domaines. Ce qu’il nous faut surtout, c’est la renaissance de la solidarité nationale16.

 

L’opposition officielle

« Les députés de la gauche forment une vaillante armée, mais petite. » Voilà comment Télesphore-Damien Bouchard, chef de l’opposition parlementaire, qualifie les représentants du Parti libéral. Pour le seconder en Chambre, Bouchard peut compter sur son lieutenant, le député de Berthier, Cléophas Bastien. Durant la session de 1937, Léon Casgrain, député libéral de Rivière-du-Loup, se démarque également par ses nombreuses interventions17.

Adélard Godbout, quant à lui, demeure chef du Parti libéral, malgré sa défaite dans son comté de L’Islet par le député unioniste, Joseph Bilodeau. Déchargé du travail législatif, Godbout se consacre à la réorganisation de son parti18. « Il préside les caucus, avise ses lieutenants et dirige l’attaque et la défense » et, parfois même, assiste aux débats parlementaires dans les galeries de l’Assemblée législative (voir la séance du 2 mars)19.

Bouchard demeure loyal à Godbout. Dans une assemblée de militants libéraux tenue à l’hôtel Windsor, à Montréal, le 17 juin 1937, il prononce un discours dans lequel il ne tarit pas d’éloges à son endroit : « Il reste au gouvernail du navire si fortement mis en péril par la tourmente populaire; il n’est pas un capitaine qui abandonne son navire au plus fort de la tempête. Il reste à la barre pour faire profiter son équipage, et ceux qui ont lié leur destinée politique à la sienne, de son expérience et de son travail20. »

Toujours en 1937, Bouchard fonde l’hebdomadaire En Avant, afin de faire la lutte à l’Union nationale et défendre les principaux idéaux du Parti libéral. Claude-Henri Grignon, auteur d’Un homme et son péché et des Belles histoires des pays d’en haut, signera plusieurs articles dans ce journal sous le pseudonyme de Valdombre21.

Durant la session, Bouchard et Duplessis prennent un égal plaisir à mener leurs luttes parlementaires. « La bataille politique est leur élément naturel », note l’historien Robert Rumilly22. Sur le parquet de la Chambre, les propos échangés sont durs et, lorsque l’occasion se présente, les accusations (fondées ou non) sont toujours percutantes.

Duplessis n’hésite jamais à rappeler que le chef de l’opposition appartient à l’ancien régime qui a été « complice d’abus qui ont valu à son parti la réprobation populaire, et que nous avons peine à réparer. Mon honorable ami, poursuit-il, est ici le représentant d’un régime qui a sacrifié la province, d’un régime qui a tout saboté, qui a ouvert l’abîme que nous essayons de combler » ( 3 mars).

En riposte, Bouchard accuse le premier ministre de ne pas avoir tenu ses promesses électorales et reproche au gouvernement de ne présenter que des « bills de camouflage », c’est-à-dire des projets de loi sans véritable portée. Il s’indigne aussi devant les destitutions en masse d’employés – nommés sous le régime libéral – qui ont suivi l’avènement de l’Union nationale au pouvoir. Le patronage ne fait que changer de couleur autrement dit23. À propos de l’engagement du chef de l’Union nationale de faire cesser la domination des compagnies d’électricité, Bouchard blâme Duplessis d’avoir accordé d’abord « sa reconnaissance envers les bailleurs de fonds de sa caisse électorale » plutôt qu’à ses anciens camarades de l’ALN « qui l’avaient effectivement porté au pouvoir »24. Bref, le « gouvernement Duplessis est le gouvernement de la déception intégrale », selon lui25.

À l’égard du groupe formé de dissidents de l’Union nationale, Godbout et Bouchard adoptent la stratégie de la main tendue, en 1936 et en 1937. Les libéraux ne cessent de courtiser Hamel, Grégoire et Chaloult. Au cours de la présente session, une collaboration étroite s’établit également entre Bouchard et Drouin26. Le chef de l’opposition commente souvent la rupture des dissidents de l’Union nationale et, partant de là, il conclut sur la faiblesse du gouvernement : « Nous ne sommes qu’à six mois de sa formation et déjà le bloc solide a commencé à s’effriter; les clés de voûte et les plus belles pierres de l’arche se détachent du monument édifié sur le sable mouvant de la calomnie et des préjugés populaires; l’écroulement final n’est pas loin (3 mars). »

 

«  L’opposition déguisée »

Hamel, Drouin, Grégoire, Chaloult, Marcoux et Rochefort constituent les membres dissidents de l’Union nationale. Durant les débats de 1937, tous et chacun font part de leur amère déception à l’encontre de Duplessis qui, à la suite de sa victoire aux élections générales, a renié le programme initial de l’ALN.

Le docteur Philippe Hamel, depuis qu’il a été écarté du Conseil exécutif, est à la tête des dissidents. À l’Assemblée législative, il parle de « restauration sociale à rebours de nos promesses » et ne cesse de clamer que « Duplessis n’aurait jamais été premier ministre s’il n’avait pas signé l’engagement relatif à l’électricité » (9 mars).

En contrepartie, Hamel n’aime peut-être pas autant la joute parlementaire que Duplessis et Bouchard. « Je n’aime pas la bataille, mais je ne la crains pas; j’aime la paix, mais non pas à n’importe quel prix », tranche-t-il en retour. Comme le souligne Chaloult dans ses mémoires :

Philippe Hamel continue en Chambre à dénoncer la dictature économique. Il y prononce de vibrants discours, très documentés, dont personne n’osait d’ailleurs tenter la réfutation. Son style est toujours correct. Il ne donne pas toute sa mesure cependant, car les interruptions, les injures parfois et les sarcasmes dont il est l’objet de la part de la majorité parlementaire lui enlèvent des moyens. Ceux qui l’applaudissaient hier le chahutent aujourd’hui bien qu’il expose les mêmes thèses27.

 

Honnête et convaincu par la justesse de ses idées politiques, Hamel est déterminé à réaliser un jour la nationalisation de l’électricité. « Et j’espère bien que lorsque je serai enterré six pieds sous terre, le peuple aussi comprendra et verra que c’est pour lui que j’ai livré mes combats, que c’est parce que je l’aurai aimé. » (4 mai) Or, c’est avec un certain mépris que Duplessis considère les ardents défenseurs de la nationalisation, « ceux qui ont des idées fixes et qui veulent faire passer toute la politique par un fil28 ».

Quant à Oscar Drouin, honni par le « clan Hamel » depuis qu’il avait accepté un ministère en 1936, il rentre pour ainsi dire au bercail. Il conserve à l’égard du premier ministre de bons souvenirs de leur profonde amitié. De sorte qu’il est profondément blessé lorsque Duplessis l’accuse d’avoir été déloyal et ingrat. « Le cœur, les sentiments, les personnalités, tout cela compte pour moi. Mais, je l’ai dit et je le répète, je préfère rester fidèle aux idées plutôt que de rester fidèle aux personnalités, et là-dessus, nous ne nous entendons pas. » (10 mars) Sans conteste, Drouin demeure convaincu du bien-fondé de la nationalisation de l’électricité. Il est formel : « Un jour viendra où ces idées pour lesquelles nous avons combattu triompheront, car elles sont faites pour avancer et elles avanceront. Elles ne peuvent disparaître! » (10 mai)

René Chaloult est un autre député dissident qui intervient souvent durant la session. Ardent nationaliste, il est un partisan de la première heure de la nationalisation. Et, en dépit des événements, il se considère toujours comme un député de l’Union nationale. Ce sont plutôt les députés ministériels qui décident de l’exclure du parti au début de la session de 1937. En fait, le 25 février, lors d’une réunion du caucus de l’Union nationale, Chaloult et Marcoux décident de s’y présenter bien que n’ayant pas été invités. Les whips du parti, François Pouliot29 et Émile Boiteau, les avisent aussitôt qu’ils ne sont pas les bienvenus. Chaloult est en colère. Il déclare à la presse que « M. Duplessis est un tyran pire que M. Taschereau »; il convoque ensuite une réunion au Manège militaire de Québec. Le 30 avril, Hamel, Chaloult, Drouin, Grégoire, Marcoux et les conseillers législatifs Ouellet et Thériault adoptent la résolution suivante :

Attendu que Maurice Duplessis ne représente plus le sentiment populaire;
Attendu que Maurice Duplessis refuse de remplir le mandat formel pour lequel il a été élu;
Attendu que l ’assemblée de cet après-midi est une preuve manifeste qu’il gouverne contre l’opinion du peuple et celle de l’Union nationale;
Le peuple de Qu ébec exige sa démission immédiate30.

 

Fidèle à lui-même, Chaloult n’entend toutefois pas faire d’opposition systématique à l’Assemblée législative :

J’ai toujours trouvé stupide ce genre parlementaire qui consiste à louer et blâmer indistinctement, suivant qu’on appartient à l’un ou l’autre parti. La vie est plus complexe que cela, et l’homme aussi. Il n’y a pas d’homme, ni de parti, si vicié soit-il, qui ne puisse offrir quelque chose de bien. Je n’hésiterai donc pas à approuver les lois qui me sembleront bonnes, et je critiquerai sans faiblesse, mais avec mesure, toutes celles qui me paraîtront mauvaises. (9 mars)

 

Finalement, le 26 juin 1937, les députés dissidents de l’Union nationale annonceront la fondation d’une nouvelle formation politique : le Parti national. Il sera composé des députés Hamel, Drouin, Grégoire, Marcoux et Chaloult et des conseillers législatifs Thériault et Ouellet31. Rochefort n’adhérera pas au mouvement.

 

Le discours du trône

Le 24 février 1937, le lieutenant-gouverneur Esioff-Léon Patenaude ouvre la session par le traditionnel discours inaugural32. Il rend hommage au nouveau souverain George VI qui sera couronné le 12 mai suivant. Rappelons que le roi Édouard VIII avait abdiqué le 10 décembre 1936 en faveur de son frère, à la suite de la « crise constitutionnelle » provoquée par son intention d’épouser Mme Wallis Simpson, une Américaine divorcée.

Patenaude invite les parlementaires à continuer le travail de réforme commencé à la dernière session, c’est-à-dire « assurer l’honnêteté des élections, améliorer le sort des travailleurs, rendre plus efficace la loi des retraites pour la vieillesse, procurer aux agriculteurs et à ceux qui désirent le devenir les fonds dont ils peuvent manquer, venir en aide à la petite propriété, faire disparaître la duperie des obligations industrielles mal garanties ».

Quant à la législation à venir, il table sur l’importance de faire fructifier l’agriculture, la colonisation, l’industrie, le commerce, le domaine forestier et l’industrie minière. Puis le lieutenant-gouverneur en vient au cœur de « son » programme législatif : l’électricité. Dans les journaux, on avait rapporté que le public avait « hâte de connaître les grandes lignes de la législation, en particulier ce qui concerne l’électricité, puisque c’est sur ce point que M. Oscar Drouin s’est séparé du gouvernement33 ». Voici ce qui en est :

Le gouvernement n’a accordé aucun permis autorisant l’aménagement de chutes d’eau; il a amené certaines compagnies à vendre l’électricité à des taux plus bas, mais il n’entend pas s’arrêter là dans la voie des réformes qui s’imposent. Les abus dans la distribution de l’électricité doivent cesser partout où ils existent, et le ministère est bien déterminé à les combattre avec énergie, par tous les moyens à sa disposition, mais avec toute la prudence dont les administrateurs de la chose publique ne doivent jamais se départir. Dès cette session, il vous soumettra toute la législation actuellement possible en vue de remédier aux abus des compagnies d’électricité.

Entre autres choses, il vous proposera d’accorder, de façon efficace et juste, à toute municipalité de notre province, le droit de municipaliser le service de l’électricité dans son territoire.

De plus, il vous demandera de créer un organisme possédant le pouvoir d’installer certaines centrales électriques, qui devront rester la propriété de la province et dont l’exploitation, indépendante des compagnies d’électricité et des clientèles politiques, devra s’effectuer dans l’intérêt général.

 

Le discours sur l’adresse en réponse au discours du trône donne lieu à des débats passionnés. D’entrée de jeu, William Ross Bulloch, député unioniste de Westmount, fait une déclaration qui montre la position réelle de son parti sur la question de l’électricité :

Je ne présente aucun argument pour ou contre les compagnies d’électricité. Mais je ne puis m’empêcher de constater que plusieurs de ces compagnies établies dans notre province ont non seulement fourni la lumière et l’énergie électrique pour les besoins de la communauté, mais qu’elles ont attiré dans notre province de nombreuses industries qui auraient pu s’en aller ailleurs. On parle souvent d’abus, dans le discours du trône, et je suis sûr que si les abus existent chez nos compagnies d’électricité de la province, on apportera, lorsqu’il s’agira d’étudier la question, un esprit de coopération, de façon que les droits de tous soient sauvegardés lorsqu’il s’agira de remédier à ces abus. (25 février)

 

Selon Hamel, « le gouvernement semble se vanter de ce qu’il n’a pas accompli et promettre plus qu’il ne tiendra. Il se vante d’avoir assuré l’honnêteté des élections, mais on ne voit pas dans la loi électorale les promesses que nous avions faites: vote obligatoire, publication des souscriptions électorales ». Il va plus loin : « Le discours du trône promet des centrales électriques dans une phraséologie qui empeste le trust. »

Drouin – dans un discours qui dure sept heures – ne joue pas non plus dans la dentelle: « C’est un chef-d’œuvre de trompe-l’œil complet, rempli d’expressions que j’ai rencontrées sur d’autres lèvres, un chef-d’œuvre débordant de termes ambigus, équivoques, de phrases amphigouriques tendant à démontrer qu’on donne beaucoup alors qu’on donne très peu. » (11 mars) À propos de la concurrence d’État aux trusts d’électricité, Drouin est formel :

Nous devons entrer en possession de nos pouvoirs d’eau par l’étatisation. Sans ce moyen, nous continuerons à mener, comme depuis 50 ans, la vie économique que nous avons menée. On continuera à nous faire luire la possibilité d’une réalisation qui ne viendra jamais. Nous avons besoin d’une politique de nationalisme économique; il est temps qu’elle vienne et elle viendra, car le peuple est dégoûté des conditions économiques et sociales. Je connais le pouls de notre peuple. Il nous faut une âme nationale, une culture intensifiée, une éducation intensifiée. Je prononce des paroles graves et j’en prends la responsabilité.

 

L’adresse est adoptée le 11 mars dans la tourmente. À 23 heures, lorsque Cyrille Dumaine, député libéral de Bagot, propose l’ajournement du débat, Duplessis, sans avis préalable, insiste pour que les députés de l’opposition vident la question, persuadé d’avance que « c’est le temps de prendre le vote ». Les ministériels votent donc contre l’ajournement, ce qui provoque l’ire des libéraux et des dissidents de l’Union nationale. C’en est trop! Le chef de l’opposition termine ainsi :

Comme, selon toute vraisemblance, l’opposition n’est plus nécessaire à cette Assemblée, et comme les membres du gouvernement de Sa Majesté ne peuvent apparemment plus compter sur la protection du Règlement de cette Chambre, puisque rien ne nous protège plus et que nous sommes un contre sept, il est parfaitement inutile de venir siéger ici, si le gouvernement procède, fier de sa force, comme dans les temps antiques.

Alors, dans ce cas, je me retire et je demande à mes collègues de me suivre tout simplement. Nous laisserons le gouvernement faire ce qu’il veut, puisque c’est son intention évidente de faire les choses comme dans l’ancien temps.

 

À la séance suivante, les députés de l’opposition entament un boycott d’une journée des travaux parlementaires. Bouchard reste à son bureau et remet une déclaration aux journalistes :

Nous avons décidé de ne pas assister ce matin à la séance de 11 heures de la chambre parce que nous désirons protester contre le despotisme et les dénis de justice du premier ministre qui nous prive des moyens que mettent à notre disposition les règlements de l’Assemblée législative pour remplir convenablement notre devoir de membres de l’opposition. C’est ainsi que le chef du gouvernement est en train d’abolir, et rapidement, les privilèges des représentants du peuple pour faire de notre Parlement provincial un simulacre d’assemblée représentative, pour la remplacer par l’autocratie la plus absolue […]34.

 

Les finances publiques

L’honorable Martin Beattie Fisher, trésorier de la province, lit le discours sur le budget le 6 avril. « Ceci est le premier budget dont le présent gouvernement accepte l’entière responsabilité », tient-il à préciser. Il emploie par ailleurs une nouvelle méthode de comptabilité35. Pour l’année 1937-1938, il estime les revenus de la province à 46,8 millions de dollars et les dépenses projetées à 78 millions de dollars, ce qui annonce un déficit de 31 millions de dollars.

Le trésorier parle ensuite de chômage, de « la grande industrie fondamentale de l’agriculture » et de la colonisation. Réalisant la détresse des sans-travail, il compte sur les travaux de voirie pour fournir de l’ouvrage aux chômeurs. L’amélioration des routes constitue une valeur économique sûre :

Les bonnes routes ont donné naissance à l’une des plus importantes industries, celle des véhicules automobiles. Les garages, postes de gazoline et de service, les divers moyens de transport sont autant d’avantages pour l’agriculture, l’industrie et le commerce. Le tourisme également est devenu une industrie très florissante, et le gouvernement actuel est convaincu qu’en construisant de bonnes routes, il en maintiendra et accroîtra le rendement.

 

Des crédits de 15 millions de dollars sont donc alloués aux travaux de voirie « pour commencer la transformation de nos étroits et poussiéreux chemins en larges voies sans poussière, pour le plus grand bonheur des automobilistes ». En donnant ainsi du travail aux chômeurs, le gouvernement souhaite à tout prix débarrasser la province « de ce vicieux système appelé secours directs ». En substance, 12,77 % du budget total est consacré au département de la Voirie. C’est toutefois le Trésor qui absorbe la majeure part du budget avec 23,54 %. Vient plus loin l’Agriculture avec 9,01 %, l’Instruction publique avec 7,01 %, le Travail avec 6,73 %, la Colonisation avec 6,29 % et le Service civil avec 6,29 %.

L’opposition libérale et les dissidents critiquent le budget. Selon les calculs de Bouchard, les dépenses courantes du gouvernement ne sont pas toutes capitalisées dans les estimés du trésorier : le déficit réel de la province se chiffrerait plutôt à 50 millions de dollars.

De leur côté, les députés ministériels décident de ne pas prendre part au débat pour qu’il soit voté plus rapidement.

 

Les faits marquants de la session

Au cours de la session de 1937, toutes les occasions sont bonnes pour soulever la question de l’électricité, un sujet récurrent qui fera l’objet de nombreux débats. Duplessis ne se lasse pas, non plus, de revenir sur la victoire du candidat de l’Union nationale à l’élection partielle de Beauce. Les libéraux, pour leur part, commentent à plusieurs reprises l’emprunt de 51 millions de dollars, contracté sans soumission, par le gouvernement en 1936.

Au total, 208 projets de loi sont présentés à l’Assemblée législative et trois au Conseil législatif et, de ce nombre, 155 sont sanctionnés. Hélas, les travaux de l’Assemblée législative se déroulent dans une atmosphère plus que désinvolte. Lorsque les libéraux ou les députés dissidents de l’Union nationale ont la parole, ils sont presque systématiquement interrompus par les ministériels par des questions, par des propos non parlementaires, par des accusations, voire par des applaudissements à tout rompre. Les députés de l’opposition se plaignent du relâchement dans l’application du Règlement36. Le chef de l’opposition en vient même à regretter « l’atmosphère des anciens jours où nous pouvions, dit-il, rechercher le bien de cette province dans la gentilhommerie française, qui donnait à nos délibérations un décorum que j’espère retrouver au cours de la présente session » (3 mars)37.

À son tour, Bastien prétend que le « Parlement de Québec n’est plus une Législature, mais un show. Le journal La Province dit que l’on fait du théâtre à la Chambre. C’est ce qui se passe, dit-il. Le ministre va pour parler, mais c’est un peu comme au théâtre: il y a un souffleur qui dit aux acteurs quoi dire. Le souffleur ici, c’est le premier ministre qui souffle au ministre de ne pas répondre » (19 avril). Pour lui, « l’Union nationale c’est un "One man government", le gouvernement d’un seul homme » (7 avril).

Il va sans dire que le premier ministre Duplessis, fort de sa majorité, entend gouverner dans la voie qu’il s’est tracée :

Ici au gouvernement, nous sommes placés sur une colline. Cela nous permet une vue d’ensemble de tous les problèmes et de tenir compte de tous les droits et de tous les intérêts. La charge et les fonctions de premier ministre et de ministres font que nous sommes mieux placés que d’autres pour voir là où est le devoir et nous rendre compte des besoins et des droits. (3 mars)

 

La loi protégeant la province contre la propagande communiste

La crise économique et les combats entre la gauche et la droite en Europe – en Espagne plus particulièrement – nourrissent les inquiétudes de la population et du clergé contre la « menace communiste » au Québec. Au dire du cardinal Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve, les menées subversives des communistes dans la province sont bien réelles : « Le feu est allumé parmi nous, poursuit-il, et il est urgent de le circonscrire puisqu’on ne peut d’ici longtemps l’éteindre38. » Dès 1936, le premier ministre part en croisade39.

À la deuxième séance de la session de 1937, Duplessis attire l’attention des parlementaires et, surtout, celle des autorités du bureau de poste du Parlement sur le fait que « la littérature communiste ne doit pas être distribuée par leur entremise. […] S’ils n’en tiennent pas compte, nous prendrons les moyens de nous débarrasser des communistes et de ceux qui font leur jeu au Parlement », ajoute-t-il (5 février). Bien qu’il soit prêt à collaborer avec le gouvernement pour combattre le communisme, Charles-Auguste Bertrand, député libéral de Montréal-Laurier, apporte un exemplaire du journal communiste Clarté « soigneusement enveloppé » pour montrer qu’il est difficile, voire impossible, pour les employés de la poste de trier ce genre de courrier.

Le 10 mars, le bill 8, mieux connu sous la désignation de la « loi du cadenas », est lu une première fois en Chambre. Deux jours plus tard, dans une autre motion, le premier ministre revient à la charge contre la propagande communiste. Il demande un appui plus musclé des autorités fédérales pour combattre les menées des communistes. Il termine ainsi : « Tant que j’aurai un souffle de vie, je n’épargnerai rien, je ferai tout en mon pouvoir pour faire disparaître le communisme de la province de Québec. Les scènes effroyables qui se déroulent dans l’Europe ensanglantée ne nous permettent pas d’hésiter un moment. » (12 mars)

Durant la séance du 17 mars, la loi protégeant la province contre la propagande communiste est adoptée en 2e et en 3e lecture. Il s’agit d’un projet de loi inusité, déclare le premier ministre : « Nous devons faire face à des circonstances hors de l’ordinaire et, en conséquence, recourir à des moyens hors de l’ordinaire. Aux grands maux les grands remèdes ». Il insiste sur le fait que le communisme doit être considéré comme l’ennemi numéro un. Il explique enfin qu’avec cette loi, le gouvernement aura « le droit de cadenasser tous les endroits où il se fait de la propagande communiste. »

L’opposition est également convaincue qu’il existe des « foyers de communisme dans la province »; elle émet toutefois des réserves quant à l’application de cette loi. Peter Bercovitch, député libéral de Montréal-Saint-Louis, s’inquiète de n’y trouver aucune définition du mot « communisme ». Le premier ministre lui répond qu’il est bien difficile de donner une définition et, de toute façon, tranche-t-il, « on sait ce que c’est le communiste ». « Let us go a step further » rétorque Bercovitch. Le député de Montréal-Saint-Louis demande à ce que les mots « fascisme » et « anarchie » soient inclus dans la loi : « Je n’ai rien, personnellement, contre le sieur Hitler, dit-il, mais il est reconnu comme un adversaire de la démocratie, et la doctrine qu’il préconise est tout aussi dangereuse que celle que l’on veut combattre. » En guise de réponse, Duplessis fait remarquer au député de confession judaïque qu’il n’y a pas de véritable danger pour la démocratie au Québec. Finalement, Bercovitch déplore que l’application de la loi ne donnera pas suffisamment de temps à ceux chargés de mener des raids contre les communistes de juger convenablement avant d’agir. Duplessis y avait pensé, mais croit justement que l’efficacité de sa loi dépend de « la célérité dans l’action ».

La critique de Chaloult – qui rejoint celle des autres députés réformistes – est d’une autre nature  :

Le libéralisme économique est la cause du communisme qui est un danger et un écueil. […] Ceci m’amène à dire que le communisme est beaucoup moins dangereux que le capitalisme abusif. Lorsque la cause du mal disparaîtra, l’effet disparaîtra de même. Tous les Canadiens français sont soucieux de l’ordre. Comme question de fait, je ne connais pas de Canadiens français qui aient des sentiments communistes. Si l’on est communiste dans cette province, c’est parce que l’on est malheureux, c’est qu’on n’a pas de quoi manger, et qu’il y a de la misère. Si on veut supprimer la source même du communisme, supprimons les monopoles, celui du charbon, celui de la gazoline, celui de l’électricité, du lait et les autres et, si nous réussissons à combattre loyalement tous les monopoles, nous pourrons nous en réjouir: il n’y aura plus rien à craindre du communisme dans la province de Québec.

 

La « loi du cadenas » est sanctionnée le 24 mars et elle est appliquée pour la première fois le 9 novembre suivant contre les bureaux du journal communiste Clarté et à l’Artistic Printing à Montréal. Vingt ans plus tard, la Cour suprême du Canada finira par juger cette loi anticonstitutionnelle.

 

L’électricité

Trois lois concernant l’électricité sont présentées par Duplessis : la loi autorisant toutes les corporations municipales à municipaliser l’électricité (bill 17), la loi instituant la Régie provinciale de l’électricité (bill 48) et la loi établissant et assurant la concurrence de l’État relativement aux ressources hydroélectriques (bill 49). L’étude de chacune de ces lois provoque des débats houleux. En résumé, les députés dissidents de l’Union nationale estiment ces lois comme étant sans grande efficacité; les libéraux, eux, considèrent que ces lois sont similaires à celles adoptées par le gouvernement libéral en 193540.

Le débat sur le projet de loi 17 sur la municipalisation de l’électricité permet à Duplessis de remettre les pendules à l’heure concernant la concurrence publique aux entreprises privées :

Les compagnies ont le droit de vivre chez nous. Les capitalistes n’ont rien à craindre sous ce régime. Le capital honnête et sain a le droit à la protection, car s’il n’y a plus de capital, il n’y aurait pas de compagnies, et sans compagnies, il n’y aura plus d’employés et il n’y aura plus de taxes à percevoir. La loi actuelle ne veut pas faire mal au capital, mais au contraire, elle veut montrer d’une manière irréfutable qu’il est bienvenu dans la province.

Sans compter qu’il ne faut jamais oublier, de l’avis du premier ministre, « qu’une politique solide s’installe dans la modération qu’il ne faut pas confondre avec la lâcheté ». Pour justifier cette approche, il accuse les gouvernements libéraux d’avoir permis aux monopoles d’avoir pu s’enraciner dans la province depuis trop longtemps; autrement dit, Duplessis est convaincu à l’avance qu’il ne peut modifier l’ordre des choses dans un court laps de temps.

Bouchard, député et maire de Saint-Hyacinthe, juge que cette loi est inutile puisque les statuts de la province permettent déjà la municipalisation de l’électricité. Il cite le cas de la ville de Saint-Hyacinthe en exemple. Il n’hésite pas à dire que cette loi a été rédigée à la demande des trusts qui n’ont cessé leurs souscriptions à l’Union nationale depuis les dernières élections; cette loi tend plutôt à décourager la municipalisation, croit-il.

Drouin, qui a démissionné du cabinet parce que le gouvernement ne s’est pas engagé « immédiatement dans une politique de concurrence d’État aux compagnies d’électricité », juge que la loi est décevante. Celle-ci « ne comprend ni grands désavantages ni grands progrès dans la répression du monopole. Comme on dit dans L’Aiglon de Rostand: "Front moyen, bouche moyenne, buste moyen, taille moyenne, pas moyen" » (22 avril).

L’Assemblée étudie plus tard le bill 48 donnant à la Régie de l’électricité des pouvoirs accrus pour enquêter sur les grandes compagnies. Ultimement, la fixation des prix de vente de l’électricité pourra être régie par le gouvernement. Hamel est exaspéré. Il y a déjà trop longtemps qu’on fait des études; il poursuit en disant que les expériences passées ont prouvé l’inutilité de la surveillance des puissants trusts de l’électricité. « Avec la loi, on va charger l’agneau de surveiller le loup », de conclure le député de Québec-Centre (4 mai). Au demeurant, il rappelle que le programme de l’ALN promettait de nationaliser la centrale électrique de Beauharnois. Rien n’y fait. Pour l’heure, le gouvernement estime que la nationalisation est impossible.

Durant la considération des résolutions, les ministériels décident de ne plus répondre à aucune question. Après quelques minutes, le président demande le vote. Malgré les protestations, les votes sont enregistrés. Le chef de l’opposition s’indigne. Il se lève sur une question de privilège pour dénoncer le gouvernement qui a adopté les résolutions « sans tenir compte du désir déclaré de certains députés de parler ». La liberté de parole est supprimée, dit-il. Les esprits s’échauffent et la séance est suspendue, le temps de permettre au Président d’étudier la motion de blâme en délibéré. Celle-ci est rejetée, mais les députés de l’opposition prennent leur revanche le jour même. En comité plénier, après avoir constaté que la copie anglaise du projet de loi n’a pas été distribuée, ils parviennent à ce que la Chambre passe à un autre ordre du jour.

Quant au bill 49, il a pour objectif d’établir la concurrence de l’État au Témiscamingue, en Abitibi et au Lac-Saint-Jean. Drouin est amèrement déçu, lui qui rêvait plutôt d’une concurrence d’État à la Montreal Light, Heat & Power ainsi qu’à la Southern Canada Power. Hamel, une fois encore, comprend qu’il a été trompé sur toute la ligne par Duplessis : « Je me suis battu pour une idée, je suis entré dans la vie politique pour une idée: on nous avait tout promis en matière d’électricité et, plus j’étudie les bills que l’on présente, plus je m’aperçois qu’on n’obtient rien de cela. » (11 mai) Selon l’expression préférée du député Hamel, le premier ministre a usé de son « fouet en laine d’angora contre les trusts ».

Les bills 17, 48 et 49 sont sanctionnés le 20 mai 1937.

De plus belle, la question de l’électricité est évoquée durant l’étude détaillée des crédits. Duplessis parle du salaire des institutrices et indique qu’il veut augmenter leur traitement. Pour augmenter les fonds du revenu consolidé et, à la fin, améliorer le sort des institutrices, il entend abolir certaines exemptions fiscales accordées aux compagnies d’électricité. « Nous croyons que les compagnies d’électricité doivent contribuer à distribuer non seulement la lumière matérielle, mais aussi la lumière intellectuelle », dit-il, utilisant une métaphore dont il usera et abusera par la suite. Bouchard et Hamel critiquent l’attitude du gouvernement. Ils s’objectent à ce que l’on fasse croire à la population que « les augmentations de salaires pour les instituteurs et les institutrices viennent des trusts ». (16 avril)

 

Les mesures sociales

Depuis le début de la crise économique, le nombre de déshérités augmente en flèche. Tant et si bien que dans le discours du trône, le gouvernement indique son désir d’appliquer « les meilleures méthodes de venir en aide aux mères et aux orphelins nécessiteux ». Le bill 21 instituant l’assistance aux mères nécessiteuses est présenté par William Tremblay, ministre du Travail. Ceci n’est pas une loi de charité, tient-il à préciser, « mais un droit acquis que la mère nécessiteuse possède envers la société » (25 mars). Maurice Pelletier, député de Lotbinière, espère quant à lui que cette aide contribuera « à rehausser les salaires en enlevant la main-d’œuvre féminine dans bien des milieux » et, par le fait même, entraînera « une ouverture pour les hommes et les jeunes gens ». Or, les conditions d’admission à cette aide gouvernementale sont élevées. Malgré tout, cette nouvelle prise en charge de l’État annonce un tournant dans l’histoire des politiques sociales au Québec41. Il y a rupture avec les façons de faire des précédents gouvernements.

Dans la foulée, le bill 25 de l’assistance aux aveugles est adopté, de même que le bill 11 relatif au bien-être de la jeunesse interdisant le travail des enfants âgés de moins de 16 ans, excepté dans certains emplois liés à l’agriculture. Il y a aussi le bill 7 favorisant le progrès des pêcheries et venant en aide aux pêcheurs qui est digne de mention.

Signalons enfin le bill 47 qui assure des salaires raisonnables aux ouvriers travaillant dans les exploitations forestières, puis le bill 209 intitulé « Loi des salaires raisonnables ». Cette dernière loi – qui améliore la loi pourvoyant à la fixation d’un salaire minimum pour les femmes adoptée sous Taschereau en 1919 – deviendra la loi du salaire minimum en 1940. Comme l’explique le premier ministre, un office des salaires raisonnables sera créé pour servir de tribunal d’arbitrage. Bien que les recommandations de cet organisme ne soient pas exécutoires, il peut fixer le salaire des ouvriers et les heures de travail42. Cette loi limitant les prérogatives des syndicats est contestée, car le gouvernement peut désormais fixer arbitrairement les salaires durant les conflits ouvriers43.

 

Les lois sur la langue française

Premièrement, le bill 38 relatif à l’interprétation des lois de la province a pour but de faire prévaloir la version française sur la version anglaise dans le Code civil, le Code de procédure civile et les Statuts quand il y aura divergence (9 avril). Comme l’explique Joseph Bilodeau, ministre des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce, c’était auparavant la version anglaise qui prévalait; du moins, certains juges étaient de cet avis. Mais, puisque la plupart des lois sont rédigées en français « et comme le français est ici la langue de la majorité », la version française primera à l’avenir au Québec (15 avril). La Gazette de Montréal et des associations orangistes dénonceront cette mesure44. Cette loi sera rappelée dès la session suivante par le gouvernement unioniste.

Deuxièmement, en juin 1937, la capitale tiendra de nouveau un « congrès du parler français ». La seconde loi sur la langue française présentée par le gouvernement coïncide ainsi avec le 25e anniversaire du premier Congrès de la langue française, tenu à Québec en 1912. Bilodeau présente alors le bill 64 qui attribue un montant total de 20 000 $ pour contribuer au succès de l’événement. Si le ministre soutient que « le bon parler français est une qualité essentielle à l’avenir de notre nationalité », il tient quand même à préciser que « la nation canadienne se développera dans la mesure où les deux grandes races qui la composent assureront, dans l’harmonie, l’épanouissement de leurs qualités » (17 mai).

 

Le déséquilibre fiscal

Durant l’étude en comité plénier du bill 28 concernant la révision des divers systèmes de taxation dans la province, Duplessis parle de la Constitution de 1867. Il explique quelles sont les taxes que les gouvernements fédéral et provinciaux peuvent percevoir et, du même souffle, note que la délimitation de juridiction entre les deux paliers prête à interprétation.

À cause de la crise économique qui perdure, il apparaît maintenant au premier ministre du Québec que « les pouvoirs accordés aux parties contractantes de la Confédération ne correspondent plus aux besoins de l’heure » (2 avril). Même s’il comprend qu’Ottawa doit faire face à des demandes multiples, Duplessis croit d’une part que « que les provinces d’Ontario et Québec ne reçoivent pas la part du revenu qui leur appartient à cause des sacrifices, des services, qu’elles ont consentis ». Le projet de loi à l’étude a donc pour objectif « de rétablir l’équilibre dans la fiscalité municipale et provinciale ». Il est question, à terme, de chercher à coopérer avec Ottawa pour rajuster le système de taxation du Québec.

 

L’enquête des comptes publics

Le gouvernement considère qu’il est de l’intérêt général de poursuivre l’enquête commencée au comité des comptes publics. Sous la présidence d’Alexandre Taché, député de Hull, l’enquête confirme à nouveau l’insuffisance de contrôle sur les deniers publics par l’ancienne administration. On y apprend en outre que Bouchard, lorsqu’il était président de l’Assemblée législative, a acheté des valises pour le compte du gouvernement à la compagnie d’Imprimerie Yamaska, transférée au nom de sa fille. Au cours de la session de 1937, les ministériels ne se lasseront jamais de faire référence au mot « valise » pour embêter le chef de l’opposition.

À son exemple, Bouchard souhaite étendre l’enquête aux actes de l’administration de l’Union nationale, mais Duplessis refuse de convoquer les témoins demandés par l’opposition. Deux poids, deux mesures, dénonce Bouchard. Néanmoins, ce dernier parvient à y faire contredire un autre témoin qui, auparavant, avait entaché le gouvernement Taschereau. Il réussit du coup à disculper quelque peu le Parti libéral45.

Après la session, Bouchard commente l’enquête des comptes publics qui, dit-il, a été la cause principale de la défaite des libéraux aux élections générales de 1936 :

L’époque de la réalisation est arrivée. L’arbre qui devait donner une récolte si généreuse n’a produit que des fruits secs. M. Duplessis voulait faire l’ange et, confirmant le vieux proverbe, il n’a fait que la bête. […] Il a réussi à prouver, après un an et quelques mois d’enquête, que quelques rares employés ont manqué de probité et d’honnêteté sur les trente mille qui étaient au service du gouvernement libéral et que, dans le plus grand nombre de cas, ces informations n’étaient basées que sur la calomnie ou les racontars en l’air d’informateurs malhonnêtes qui croient tous les gens affligés de leurs propres défauts46.

 

L’importance de la petite propriété, selon Duplessis

Pour le premier ministre, la propriété unifamiliale est « un des remparts qui endiguent le communisme », rien de moins47 :

S’il y a quelque chose que nous voulons encourager et protéger, c’est bien la diffusion de la petite propriété. La petite propriété, c’est une institution sacrée. Et la meilleure façon de l’encourager, c’est de voir à ce que personne ne puisse la grever. La petite propriété, c’est la base de la stabilité et du contentement, c’est la base de la prospérité, du progrès et de la stabilité du peuple. La petite propriété est à la base même de la décentralisation de la richesse, tout en étant un facteur de bien-être, un encouragement au travail; elle est encore un stimulant pour les petits qui l’entourent de tous leurs efforts. […] La petite propriété menacée de ruine, c’est une forteresse qui s’écroule. (26 avril)

 

Le « patronage »

Pour contrer le chômage, le gouvernement mise avant tout sur les travaux publics. L’occasion est trop belle. Le gouvernement ne se cache pas de vouloir faire du favoritisme pour récompenser les amis du régime.

Lors de l’étude des crédits du département de la Voirie, Cyrille Dumaine, député de Bagot, demande au premier ministre s’il a l’intention de faire réparer les routes, de préférence celles situées dans les comtés qui lui sont favorables (10 mai) :

L’honorable M. Duplessis (Trois-Rivières): Certainement que nous allons favoriser nos amis d’abord.

M. Dumaine (Bagot): C’est épouvantable d’entendre cela. C’est la première fois en cette Chambre qu’un premier ministre déclare que ses amis seulement travailleront sur les routes. Et il dit cela, lui, un premier ministre chrétien. […] Les administrateurs de la province devraient protéger et prendre les intérêts de toute la population, sans distinction de quartiers. Les chômeurs rouges doivent autant travailler que les chômeurs bleus. […]

L’honorable M. Duplessis (Trois-Rivières): Je soulève un point d’ordre. D’abord, il n’est pas question de chômage, il est question de voirie. Le député ne peut donc pas parler de chômeurs bleus ou rouges. J’ai dit et je répète que, dans les travaux qui seront donnés, nos amis qualifiés et compétents qui nous ont aidés vont avoir la préférence et que nous allons employer ceux-là avec plaisir de préférence aux adversaires, mais sans injustice.

 

Au cours de la même séance, le premier ministre atténue un tant soit peu ses propos, disant que les « amis du gouvernement, libéraux comme conservateurs nationaux, auront avec plaisir la préférence ».

 

Le Conseil législatif

Lors de la campagne électorale de 1936, Duplessis avait promis de réformer le Conseil législatif en un conseil économique. Sa création a été ajournée aux calendes grecques, ironise le chef de l’opposition (2 mars).

Afin de le conseiller en matière économique, Duplessis a plutôt décidé de créer un organisme, dirigé par le professeur et économiste Esdras Minville, pour faire l’inventaire des ressources naturelles du Québec; à cela s’ajoutent dans chacun des ministères, dit-il, « des experts indépendants de la politique pour nous conseiller » (10 mars). Enfin, lors de la nomination de nouveaux conseillers législatifs, Duplessis s’est assuré que ceux-ci appuieraient la réforme du Conseil législatif le temps venu.

Drouin juge que nous sommes bien loin d’un conseil économique :

Le Conseil législatif, tel qu’il est actuellement, je n’ai pas d’objection à dire ce que j’en pense et je vais le dire bien franchement: c’est une vétusté de l’ancien temps, c’est une vieille relique de l’époque quaternaire au point de vue politique, c’est une institution désuète qui ne rend aucun service à la province, qui n’est plus qu’une chambre de confirmation, qui n’est plus qu’une institution protectrice des gros intérêts et c’est le château fort législatif de la dictature économique dans cette province.

 

En dépit des critiques, la Chambre haute continue son travail en apportant des amendements à différents projets de loi en 1937. Notamment, les conseillers législatifs interviennent pour changer le titre du bill 30, intitulé à l’origine « loi pour sauvegarder et protéger les meilleurs intérêts de la colonisation et pour réparer les erreurs de l’ancien gouvernement, à ce sujet ». Les libéraux de l’Assemblée législative, quant à eux, s’étaient objectés en vain pour que le gouvernement cesse de faire des pamphlets politiques avec leurs lois.

En particulier, les conseillers législatifs refusent de voter à la vapeur le bill 63 relatif aux tribunaux, qui a pour but de réformer l’organisation judiciaire de la province. L’historien Robert Rumilly raconte :

Duplessis vient lui-même expliquer son projet aux conseillers législatifs, dans une réunion spéciale – non pas une séance proprement dite – tenue à huis clos. La démarche ne suffisant pas, il brandit la menace classique de l’abolition d’une chambre inutile. Pour une fois, les honorables bravent la menace. Jacob Nicol et Hector Laferté demandent le renvoi du bill à la session suivante. Ernest Ouellet et John Hall menacent d’agiter l’opinion. Chapais offre et fait accepter un ajournement d’une semaine48.

 

N’empêche, le Conseil législatif obtiendra de menus amendements à la réforme judiciaire.

 

Le prix de l’essence

La question du prix de l’essence traverse les décennies. Déjà en 1937, Oscar Drouin déclare :

Les prix de la gazoline sont excessifs. Nous payons l’essence plus cher qu’aux États-Unis, parce qu’il y a une combine. Tout ce commerce est entre les mains de la Standard Oil du New Jersey ou d’un syndicat anglo-hollandais. J’attire l’attention de mes compatriotes sur la nécessité de démolir ce trust s’ils ne veulent pas rester pauvres pendant que les autres races s’enrichissent. Sans doute voit-on des Canadiens français qui sont employés de ces stations de gazoline, des "pompeurs" de pneu, des essuyeurs de vitres, des balayeurs, mais enfin tout le gros de l’argent qui découle de ce commerce, zéro, trois fois zéro, ça va aux États-Unis. Voilà ce qu’il nous reste. […] À mon humble avis, le gouvernement devrait faire une enquête générale et complète sur la hausse des prix de la gazoline et sur les moyens de rendre ce commerce aux nôtres. (11 mars)

 

De choses et d’autres…

Le gouvernement unioniste particulièrement est sensible à l’égard des agriculteurs et des défricheurs. « Le colon est un faiseur de terre; il est, si l’on peut dire, un agrandisseur de la patrie », de renchérir le député unioniste de Témiscouata, Louis-Félix Dubé. Voilà pourquoi le gouvernement entend non seulement continuer la politique du crédit rural, mais il augmente à 15 millions de dollars les montants alloués à cet octroi (bill 6). Il est longuement question aussi du salaire des bûcherons et des draveurs, au cours de la session.

Par ailleurs, le secrétaire de la province, Joseph-Henri-Albiny Paquette, fait adopter la loi modifiant la loi des bourses (bill 39). Compte tenu du nombre croissant de Québécois fréquentant les universités américaines, cette loi permettra à plus d’étudiants d’aller compléter leur formation ailleurs qu’en France.

Le gouvernement intervient également en faveur des Sulpiciens, aux prises avec une dette de 6 500 000 $ (bill 58)49; il vient plusieurs fois en aide aux Gaspésiens avec la réouverture de l’usine de Chandler (bill 62) et par l’inauguration du parc de la Gaspésie (bill 20); il autorise la création de l’École du meuble à Montréal (bill 4) et modifie la loi des pensions de vieillesse (bill 46).

Au demeurant, une lettre de W. B. Pitkin, professeur de l’Université de Columbia au États-Unis, publiée dans le Globe and Mail de Toronto, soulève l’indignation des parlementaires. Dans une motion spéciale, Bouchard demande à la Chambre de protester contre les insultes et les accusations malicieuses qui ont été portées contre les Canadiens français (6 et 7 avril).

L’occupation de l’édifice de la Commission du chômage, à Montréal, par la police provinciale fait couler beaucoup d’encre dans les journaux et amène l’opposition à s’interroger sur les raisons qui ont mené à l’ingérence du premier ministre dans cette affaire « qui tient du roman policier » (23, 24 et 30 mars). La grève dans l’industrie du vêtement à Montréal, déclenchée le 15 avril 1937, trouve également écho sur le parquet de la Chambre. Le procureur général (Duplessis) avait exigé un retour au travail dans les 24 heures et ordonné l’arrestation de Raoul Trépanier, président du Conseil des métiers et du travail, et de Bernard Shane, chef du comité d’organisation de la grève. L’affaire donne lieu à plusieurs interrogations de la part de l’opposition (3 et 18 mai)50.

Il y a aussi des rumeurs qui courent en 1937. Depuis que Richard Bedford Bennett, le chef des conservateurs à Ottawa, a annoncé qu’il quittera la politique en 1938, d’aucuns affirment que Duplessis est pressenti pour lui succéder. En Chambre, le premier ministre dément ces ouï-dire. « Ceux qui colportent que je vais à Ottawa se trompent! » ( 3 mai). «  La politique fédérale ne m’intéresse pas », dit-il (14 mai).

À la fin, l’historien Robert Rumilly commente à son tour la session de 1937. Il exprime le sentiment qu’avait la population en général envers le premier ministre. Selon lui, « T.-D. Bouchard et Philippe Hamel ont beau dire et beau faire : la province de Québec n’a d’yeux que pour son Maurice »51.

 

Faits divers, faits cocasses…

Par moments, les députés parviennent à présenter leurs arguments dans la bonne humeur. D’autres fois, certains députés en viennent à un cheveu de régler leurs différends par les poings (26 mai et 29 avril) :

 

Jeux de mots

À la séance du 4 mars, les députés de l’Union nationale ont le cœur à rire. Pendant le discours de Charles-Auguste Bertrand, député libéral de Montréal-Laurier, un page va lui porter un minuscule fanal avec verre, réservoir et mèche. Tous se rappellent alors que Bertrand, lorsqu’il était procureur général dans le cabinet Godbout, avait affirmé que le Parti libéral rechercherait la vérité au cours de l’enquête des comptes publics, armé « d’un fanal d’une main et d’un fouet de l’autre main ».

Plus tard au cours de la même séance, le député est lassé d’être victime de plaisanteries :

M. Bertrand (Montréal-Laurier): M. le Président, je veux […] bien discuter en souriant, mais ne rien faire pour autre chose. Si c’est simplement de l’esprit ou du calembour qu’on veut faire au lieu de discuter, ce ne sera plus le "Salon de la race".

(Applaudissements du côté de l’opposition.)

M. Bouchard (Saint-Hyacinthe): Ce sera le salon de la farce.

(Rires.)

 

Refonte des lois

En bon orateur, Duplessis sait dérider son auditoire. Le 30 avril, lors de l’étude des résolutions du bill 26, Léon Casgrain demande au gouvernement combien il entend payer les personnes chargées de la refonte des lois. Le premier ministre refuse de donner un montant précis. Casgrain insiste, le sourire aux lèvres. Finalement, Duplessis répond : « Sur la question des traitements, tout ce que je peux affirmer à mon honorable ami, c’est que les salaires de ceux qui feront la refonte des lois seront une juste moyenne entre le maximum auquel il pense et le minimum auquel nous pensons. »

 

Vente du cidre

Le 13 mai, Émile Boiteau, député de Bellechasse, propose que le gouvernement prenne les moyens d’encourager la production et la vente du cidre au Québec. Il faut savoir que les lois ne permettent pas encore le commerce de cidre; seule la fabrication pour la consommation domestique est permise par le gouvernement fédéral.

Après avoir fait l’historique de cette boisson, Boiteau affirme que le cidre, au point de vue thérapeutique, constitue une liqueur hygiénique. Les médecins européens, dit-il, recommandent fortement les cidres pour la cure des maladies du rein et du tube digestif. Le secondeur de la motion, Hormidas Langlais, député des Îles-de-la-Madeleine, en rajoute : « […] le cidre est une boisson saine et agréable; elle rend gai, active la vivacité de l’esprit, de la pensée et, surtout, ne provoque pas chez l’être humain cette sorte d’abrutissement que produit la bière. Plusieurs médecins le recommandent et le prescrivent contre les rhumatismes, la goutte, la névrite et les maladies du foie. »

Laurent Barré, député de Rouville52, résume les qualités de la boisson en une phrase : « Il y a autant de chansons dans un verre de cidre que dans n’importe quel autre breuvage. » Il ne croit pas si bien dire. Le jour même, durant l’étude des crédits, les parlementaires se mettent à chanter « les bons vieux airs d’autrefois » : Frère Jacques, En avant la cantinière, Un Canadien errant, Dans le bon vieux temps, etc.

Un projet de loi sur la légalisation du cidre sera présenté à la session de 1938 (bill 85)53.

Christian Blais

 

Critique des sources

Les membres de la Tribune de la presse à Québec en 193754

Gérard Ouellet, de L’Action catholique, est le président de la Tribune de la presse et Damase Potvin, de La Presse, en est le secrétaire. En 1937 ce dernier fête d’ailleurs le 25anniversaire de son entrée à la « Galerie de presse ». À la fin de la séance du 13 avril, tous les parlementaires l’applaudissent longuement. Duplessis explique que les députés ne siégeront pas dans la soirée afin que le jubilaire puisse être dignement fêté. Avec un brin d’humour, il ajoute : « À son âge, après une fête comme celle-là, il ne pourra venir à la séance du soir. […] [L]e jubilaire ne serait pas en état de travailler plus longtemps. »

Les autres membres connus de la Tribune sont Edmond Chassé, de L’Événement, Abel Vineberg, de la Montreal Gazette, et Alexis Gagnon et Henri St-Pierre, du Devoir55. Des comptes-rendus quotidiens des débats sont également publiés dans Le Journal, Le Chronicle-Telegraph, le Montreal Daily Star, le Montreal Herald, Le Canada, Le Droit et La Tribune.

S’ajoutent à cela les chroniques publiées périodiquement dans les hebdomadaires, notamment dans L’Écho de Saint-Justin et dans Le Saint-Laurent qui, parfois, offrent des comptes rendus détaillés des députés de leur comté respectif, Cléophas Bastien, député de Berthier, et Alfred Dubé, député de Rimouski. On trouve également la même chronique intitulée « La semaine parlementaire » dans Le courrier de Berthierville, Le Guide, Le Bien Public, L’Écho de Saint-Justin, Le Nicolétain, Le Dorchester, L’Écho de Frontenac, Le Progrès du Saguenay, L’Éclaireur, La Parole, La Voix des Bois Francs, Le Peuple, Le Progrès du Golfe, le Journal de Waterloo, l’Écho du Bas-St-Laurent et le Canadien. De simples résumés des débats sont publiés enfin dans La Terre de chez nous, L’idée ouvrière, Le Clairon, le Petit Journal, la Gazette de Valleyfield, le Monde Ouvrier, Le Peuple, l’Union des Cantons de l’Est, la Gazette du Nord, Le Nationaliste et le Devoir, Le Dorchester, L’Éclaireur, Le Nicolétain, Le Guide, Le courrier de Saint-Hyacinthe, The Spokeman, le Sherbrooke Daily Record et L’Illustration Nouvelle.

 

La critique des sources56

Par Christian Blais

Durant les débats, la ligne éditoriale des principaux quotidiens est souvent évoquée par les parlementaires. L’opposition rappelle que L’Action catholique est un « journal très sympathique au premier ministre » (30 mars). Même chose pour Le Journal que le chef de l’opposition considère comme l’organe officiel du gouvernement. Duplessis s’en défend bien :

Quand il [Bouchard] dit que Le Journal est l’organe du gouvernement, il se trompe, c’est faux. Il est sympathique au gouvernement, mais le gouvernement n’a aucun organe dans la province de Québec. […] Le Journal exprime généralement des opinions favorables au gouvernement, mais il n’est pas le journal du gouvernement. Il n’y a aucun journal qui puisse se réclamer d’être l’organe du gouvernement. (1er avril)

 

De bon aloi, tous les quotidiens présentent des comptes rendus honnêtes des débats de l’Assemblée. C’est l’avis que partage René Chaloult, député de Kamouraska :

La Législature de Québec constitue une excellente tribune pour la propagation des idées, d’autant plus que, depuis six mois, la presse paraît disposée à relater fidèlement ce qui s’y passe. Je ne connais pas personnellement de journaliste qui ne soit soucieux d’objectivité, mais parfois il y a le patron. […] Quoi qu’il en soit, sans les flagorner, ce qui ne serait pas conforme à mon tempérament, je crois qu’il est juste de reconnaître la bonne volonté des courriéristes parlementaires et leur désir sincère de vérité. (9 mars)

 

Chaloult émet cependant quelques réserves à l’encontre de la ligne éditoriale des principaux journaux anglophones. Au sujet de la volte-face du premier ministre sur la nationalisation de l’électricité, il lui demande d’expliquer pourquoi « tous les partisans des monopoles, comme le Herald et la Gazette qui ne trouvaient pas de mots assez violents pour le dénoncer, soient devenus ses plus zélés thuriféraires » (9 mars)? En réaction, il prie « spécialement la presse de langue anglaise, dans laquelle notre pensée nous a paru singulièrement altérée, de nous accorder "fair-play" et de rapporter fidèlement nos paroles à ce sujet. C’est un devoir de justice auquel, croyons-nous, on ne cherchera pas à se dérober » (8 avril).

Les libéraux, non plus, ne ménagent pas leurs mots au sujet de la Gazette. Le 13 avril, pendant l’étude d’un crédit de 100 000 $ « pour impression et reliure pour les deux Chambres de la Législature », un échange entre le premier ministre et le chef de l’opposition est révélateur :

M. Bouchard (Saint-Hyacinthe): Maintenant, la Gazette, par exemple, que le premier ministre a tant dénoncée autrefois, la Gazette, cette vieille... - je ne dirai pas le mot, je ne donnerai pas le nom, ce n’est pas parlementaire -  cette vieille qui avait prostitué ses opinions parce que nous lui donnions des contrats, parce que le gouvernement était libéral, elle a changé elle aussi. Ce n’est pas sa faute ni celle des journalistes. C’est parce que le gouvernement a changé. On n’entend plus le premier ministre la vouer à toutes les gémonies, la dénoncer comme l’organe des trusts et de la rue Saint-Jacques.

La Gazette a décidé de changer d’opinion parce que le premier ministre n’est plus le même. C’est le cas de le dire: plus ça change, plus c’est la même chose. […]

L’honorable M. Duplessis (Trois-Rivières): […] Il a parlé de la Gazette. Si quelqu’un a eu à s’en plaindre dans le passé, c’est bien celui qui vous parle. Dieu sait si nous avons eu à nous en plaindre! Nous n’avons jamais pleuré. Je note l’aveu du chef de l’opposition que son régime lui donnait des contrats pour qu’elle lui soit favorable; sous son régime, on se servait des fonds publics pour prostituer le journalisme. Il a semblé tellement sincère que je lui donnerais l’absolution si j’en avais le pouvoir.

 

Comme question de fait, les contrats d’impression par le gouvernement demeurent une source vitale de revenus pour les journaux. Et, au cours de la même séance, Duplessis laisse entendre que tous les journaux auront « leur part de patronage ». Il nuance toutefois sa pensée :

Tous les journaux, peu importe leur point de vue politique, auront des contrats si nous croyons qu’ils sont honnêtes. Mais je puis dire ceci: nous avons toujours fait de ce côté une grande différence entre le journal lui-même, l’œuvre, et le journaliste. […] Jamais je ne reprocherai à un journal de lutter contre le gouvernement, pourvu que ce soit une lutte loyale et que l’on se serve d’arguments sérieux et honnêtes. Une presse libre doit aussi être une presse loyale.

 

Depuis 1936, les organes libéraux vivent donc des années de vaches maigres. Le Soleil reçoit beaucoup moins de contrats d’impression de la part du gouvernement et Le Canada, plus un seul. En contrepartie, Le Journal et L’Action catholique se partagent les contrats57. Cependant, au cours de la session de 1937, Duplessis réduit la part d’impression attribuée à L’Action catholique, puisque ce journal a donné un compte rendu sympathique de l’assemblée des dissidents de l’Union nationale au Manège militaire de Québec. Bouchard félicite l’attitude du journal, disant que L’Action catholique « a gardé son indépendance, ses opinions, mais par contre, précise-t-il, elle a perdu ses contrats. Ça lui apprendra à rester indépendante. C’est ce qui lui apprendra à être un journal respectant ses opinions ».

Cela dit, les journaux d’allégeance libérale publient toujours des comptes rendus détaillés des débats de l’Assemblée législative. Aucun détail ne leur échappe, surtout les passages qui montrent les députés de l’Union nationale sous leurs plus mauvais jours; aucune scène disgracieuse n’est oubliée, montrant ainsi le manque de décorum qui règne au Salon vert. Par exemple, on insiste sur le fait qu’un député « bâille tout haut » ou qu’un autre « laisse échapper un son guttural qui indique visiblement son intention de cracher ». Le Soleil et Le Canada rapportent même, en plein cœur de leur chronique parlementaire, les critiques que lance à haute voix un certain spectateur dans les galeries à l’encontre des députés ministériels (5 mai).

 

Explications sur des faits publiés

En 1937, il y a peu de mises au point concernant les comptes rendus des principaux quotidiens. A fortiori, les chroniqueurs parlementaires ne sont jamais accusés d’avoir volontairement déformé les propos des parlementaires. « On ne m’a pas compris. Je suis si loin de la galerie de la presse que l’on a de la difficulté à m’entendre. » C’est ainsi que le député libéral de Rivière-du-Loup explique la raison pour laquelle Le Journal a mal rapporté ses paroles.

Il y a parfois des erreurs typographique qui peuvent dénaturer la pensée des députés. Notamment, Cléophas Bastien, député de Berthier, est mal cité lorsque Le Soleil lui fait dire: « L’écurie du gouvernement a exploité les colons », alors qu’il n’a jamais dit cela. « J’ai bien voulu dire et préciser "l’incurie" du gouvernement dans cette affaire », dit-il, devenant en même temps la risée de ses collègues.

Un autre cas particulier à signaler. À la séance du 27 avril, le député unioniste de Missisquoi, François Pouliot, cherche à contredire certaines assertions faites par le chef de l’opposition. Bouchard et Bastien protestent. Le chahut qui s’ensuit empêche Pouliot de citer, comme il le voulait, une série de statistiques. Étant donné qu’il n’arrive pas à se faire entendre, il termine en disant : « Puisque je ne puis produire des chiffres ici, je vais les donner aux journaux et on va en prendre connaissance quand même. » (27 avril) Comme de juste, après la séance, le député de Missisquoi remet aux journalistes les renseignements qu’il n’a pas réussi à dire en Chambre. Il tenait, dit-il, à les faire connaître au public pour étayer son argumentation au cours du débat.

Observation faite, on conclut que les comptes rendus des journalistes de la Tribune de la presse constituent une source très fiable et complète, et ce, en dépit de leur allégeance politique respective.

 

Notes de l’introduction historique est de la critique des sources

1. Cette commission est d’abord présidée par Newton W. Rowell (1937-1938), puis par Joseph Sirois (1938-1940).

2. Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1999, p. 155.

3. Voir : Yvan Lamonde et Denis Saint-Jacques (dir.), 1937 : un tournant culturel, Québec, PUL, 2009, 368 p.

4. Adémar Raynault, Témoin d’une époque, Montréal, Éditions du Jour, 1970, p. 87.

5. Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Sillery, Septentrion, 1997, p. 224.

6. « La session qui s’ouvre aujourd’hui promet d’offrir des sensations », Le Nouvelliste, 24 février 1937, p. 1; « La session s’ouvre dans une atmosphère calme selon le rite coutumier », L’Événement, 25 février 1937, p. 3.

7. « La session qui s’ouvre aujourd’hui sera longue et fertile en incidents », L’Événement, 24 février 1937, p. 3.

8. Les résultats officiels du « recomptage » seront connu le 7 janvier 1937.

9. Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec : L’Autonomie provinciale, Montréal, Fides, 1966, p. 109.

10. Élisée Thériault était le beau-frère de Philippe Hamel.

11. « Un programme c’est bon avant les élections et les élections sont terminées », aurait dit Duplessis à Chaloult en 1936, René Chaloult, Mémoires politiques, Montréal, Éditions du Jour, 1969, p. 67.

12. Lionel Groulx, 1er septembre 1936, cité par R. Chaloult, Mémoires politiques…, 91.

13. Le Devoir, 24 mars 1937.

14. R. Chaloult, Mémoires politiques, p. 21.

15. « Fréquemment des lois dont l’encre d’imprimeries n’était pas encore séchée ont été adoptés dans leurs trois lectures au cours de la même séance qu’elles nous étaient communiquées pour la première fois. » Télesphore- Damien Bouchard, Le régime de la déception, Saint-Hyacinthe, Imprimerie Yamaska, 1937, p. 26.

16. « Ce qu’il faut, c’est la renaissance de la solidarité nationale », L’Action catholique, 28 octobre 1937, p. 1.

17. À la séance du 30 mars 1937, Duplessis passe ce commentaire : « Le chef de l’opposition! On ne sait plus qui l’est. Le député de Saint-Hyacinthe prétend l’être, M. Godbout dit que c’est lui, le député de Berthier (M. Bastien) voudrait l’être et le député de Rivière-du-Loup (M. Casgrain) fait ce qu’il peut. »

18. Jean-Guy Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, Québec (Ph. D. histoire, Université Laval), 1977, p. 216.

19. T.-D. Bouchard, Le régime de la déception…, p. 6.

20. Ibid.

21. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 135.

22. Ibid.

23. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal Express, 1989, p. 135.

24. Ibid., p. 9-10.

25. T.-D. Bouchard, Le régime de la déception, p. 15.

26. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, p. 218.

27. Chaloult, Mémoires politiques, p. 93.

28. « Ce qu’il faut, c’est la renaissance de la solidarité nationale », L’Action catholique, 28 octobre 1937, p. 1.

29. Il s’agit de John Samuel Bourque, selon R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 109.

30. « Le peuple de Québec exige la démission immédiate de Maurice Duplessis », Le Nationaliste et le Devoir, 4 mars 1937, p. 8.

31. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca. « Il faut attendre six mois avant que ces élus ne demandent à être désignés à l’Assemblée législative comme députés du Parti national. »

32. Pour en savoir plus sur Patenaude, voir : Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs. Québec, Les Publications du Québec, 2005, 432 p.

33. « La session qui s’ouvre aujourd’hui sera longue et fertile en incidents », L’Événement, 24 février 1937, p. 3.

34. « Il règne, en Chambre, un régime de tyrannie et d’arbitraire », Le Soleil, 13 mars 1937, p. 1 et 22.

35. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 124-125.

36. Bien candidement, Joseph-Grégoire Bélanger, député unioniste de Montréal-Dorion, répond à cela, disant : « Je comprends que parfois vous vous plaignez qu’il n’y a pas de décorum ici, qu’il y a un relâchement évident dans les règlements mais, si cela se produit, si nous ne sommes pas parlementaires, c’est plutôt parce que nous voulons nous dérider un peu, et prendre quelquefois les choses sur un ton badin, que pour vous créer des embêtements. » (12 mars)

37. Duplessis et « ses sicaires [ont] ravalé le niveau de la Chambre des députés à celui des tavernes les plus mal tenues dans les camps miniers », T.-D. Bouchard, Le régime de la déception…, p. 26.

38. Cité par Richard Jones, Duplessis et le gouvernement de l’Union nationale, Ottawa, La société historique du Canada, brochure historique no 35, 1983, p. 10.

39. En octobre 1936, 15 000 fidèles, dont le cardinal, le maire de Québec et le nouveau premier ministre de la province, se réunissent au Colisée de Québec pour lancer une croisade contre le communisme. Ibid.

40. À la séance du 10 mai, Duplessis considère quant à lui que les lois sur l’électricité passées en 1935 étaient seulement une tactique préélectorale pour ne rien faire.

41. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca.

42. Ibid. À ce sujet, voir aussi : C. Black, Maurice Duplessis, p. 159-160 et R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 143-144.

43. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F.Ricard, Histoire du Québec contemporain…, p. 77.

44. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 143.

45. J.-G. Genest, Vie et œuvre d’Adélard Godbout, p. 219-220.

46. T.-D. Bouchard, Le régime de la déception, p. 24.

47. Sur le même sujet, voir : Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec : quatre siècles d’une capitale, Québec, Publication du Québec, 2008, p. 446-447.

48. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 142-143.

49. Ce règlement fera passer dans le patrimoine québécois la Bibliothèque Saint-Sulpice qui deviendra, 30 ans plus tard, la Bibliothèque nationale du Québec. Voir aussi : R. Rumilly, Histoire de la province de Québec…, p. 141.

50. L’Office des salaires raisonnables servira notamment à dénouer la grève du textile de 1937, avant qu’une convention collective ne soit signée entre la Dominion Textile et les travailleurs affiliés à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), à l’automne 1937. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherbrooke.ca.

51. Ibid. p. 151.

52. Le député de Rouville avait fait une motion similaire à la séance du 11 avril 1934.

53. Une discussion sur le cidre à lieu à la séance du 10 avril 1933.

54. Pour de plus amples renseignements, voir : Jocelyn Saint-Pierre, Histoire de la Tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Montréal, VLB éditeur, 2007, 315 p.

55. Jocelyn Saint-Pierre, Les membres de la tribune de la presse : liste chronologique, 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l’Assemblée nationale, 1990, Bibliographie et documentation, no 34.

56. Sur la méthodologie relative à la reconstitution des débats, voir : Gilles Gallichan, « Le Parlement "rapaillé". La méthodologie de la reconstitution des débats », Les Cahiers des Dix, no 58 (2004), p. 275-296.

57. Robert Rumilly, Maurice Duplessis et son temps, Montréal, Fides, 1973, p. 307.