(Neuf
heures quarante-sept minutes)
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! Alors, ayant
constaté le quorum, je déclare la Commission des relations avec les citoyens
ouverte et je vous souhaite la bienvenue à tous et à toutes.
La commission est
réunie afin de procéder aux consultations particulières et aux auditions
publiques sur le projet de loi n° 52, Loi permettant au Parlement du
Québec de préserver le principe de la souveraineté parlementaire à l'égard de
la Loi sur la laïcité de l'État.
Mme la secrétaire, y
a-t-il des remplacements?
La Secrétaire :
Oui, Mme la Présidente. Mme Prass (D'Arcy-McGee) est remplacée par M. Morin (Acadie) et
M. Cliche-Rivard (Saint-Henri—Sainte-Anne), par Mme Zaga Mendez (Verdun).
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Alors, chers parlementaires, bienvenue à la
commission. Nous débuterons ce matin par les
remarques préliminaires, puis nous entendrons successivement les professeurs
Patrick Taillon, Guillaume Rousseau et Louis-Philippe Lampron.
Remarques préliminaires
Alors,
j'invite maintenant le ministre responsable de la Laïcité à faire ses remarques
préliminaires. M. le ministre, vous allez disposer d'une période de six
minutes pour cette... vos remarques. Alors, la parole est à vous.
M. Jean-François Roberge
M. Roberge : Merci,
Mme la Présidente. Alors, évidemment, je salue les collègues des oppositions,
les collègues de la partie ministérielle, gouvernementale, les fonctionnaires
qui nous aident à bien comprendre tout ce qu'on fait puis à utiliser les bons
termes juridiques pour le faire. Je remercie aussi les personnes qui vont venir
nous présenter des mémoires, des propositions qui vont nourrir la réflexion,
comme on le fait pratiquement chaque fois qu'on étudie des projets de loi.
Le projet de loi
qu'on va étudier ensemble est bref, court, il contient peu d'articles, mais ce
serait vraiment une erreur de penser que c'est le nombre d'articles ou le
nombre de mots qui fait la valeur d'un projet de loi, même que c'est parfois
inversement proportionnel.
Je vais vous dire un
mot, dans les prochaines minutes, sur le calendrier, donc les contraintes de
temps, sur les objectifs du projet de loi, la légitimité du projet de loi, les
considérations légales puis les principes qui nous amènent à arriver ce matin
avec quelque chose qui, je pense, est fondamental.
D'abord, pourquoi
maintenant? Pourquoi à ce moment-ci précisément? Bien, parce que la Loi sur la
laïcité de l'État, qu'on appelle beaucoup la loi n° 21,
qui est maintenant une loi fondamentale pour le Québec, a été dotée, dans sa
version initiale, en son sein même, de la disposition de dérogation, qu'on
appelle, des fois, la clause «nonobstant». Et
cette disposition-là est valide pour cinq ans, mais peut — et,
dans ce cas-ci, doit — être
renouvelée, et ça doit être fait absolument
avant ou le 16 juin 2019... Pardon. Ça a été voté le 16 juin 2019. Ça
doit donc être fait avant le 16 juin 2024. Donc, voici pourquoi on doit travailler les choses non pas dans
l'urgence, parce qu'on est en avril, mais de manière diligente. Et on a quand même une obligation de résultat
d'arriver avec quelque chose qui est complet, évidemment, d'ici la mi-juin.
• (9 h 50) •
Maintenant, les
objectifs du projet de loi, bien, c'est de préserver la validité puis
l'intégrité du modèle québécois de laïcité. Puis notre modèle québécois de
laïcité, il vient opérationnaliser, il vient concrétiser un choix de société de
la nation québécoise, un choix qui est pleinement légitime. Et je vous disais,
tout à l'heure, qu'on fait quelque chose d'important, même si le projet de loi
qu'on va étudier comporte peu d'articles. Bien, justement, on n'est pas dans un projet de loi qui vient apporter
des modifications mineures, des correctifs, des ajustements. On est dans un
projet de loi qui vient carrément protéger une loi qui est maintenant
considérée par plusieurs comme une loi fondamentale ou on peut même dire une
loi quasi constitutionnelle.
Maintenant, un mot
sur la légitimité. Je pense, c'est important de préciser que la Loi sur la
laïcité de l'État n'est pas arrivée comme par surprise ou comme un accident de
l'histoire. Les observateurs intéressés l'attendaient. Il y a eu des années, pour ne pas dire plus d'une
décennie, de débats avant l'adoption de la loi sur la laïcité. Souvenons-nous
du débat, certains diront la crise, mais sur
les accommodements raisonnables, la commission Bouchard-Taylor. Mais ça, ce serait même être trop bref. Il faut remonter
jusqu'aux Patriotes de 1937-1938 pour voir qu'il y avait des visionnaires,
bien avant nous, qui parlaient d'une république du Québec laïque. Après ça, il
faut penser aux années 1960 avec le rapport Parent, qui amenait une
déconfessionnalisation, le début de l'idée de la déconfessionnalisation, autant
dire laïcisation du réseau scolaire québécois. Après ça, il y a eu Mme Marois
et le gouvernement qui est arrivé, justement, avec la déconfessionnalisation de
l'administration scolaire. On enseignait encore la religion, mais dans un
réseau qui était administré selon des principes laïques... enfin, qui tendaient
vers la laïcité. Et donc après ça seulement est arrivé le débat sur les accommodements raisonnables,
Bouchard-Taylor, et tout, et tout. Donc, ça s'inscrit sur des décennies. C'est
un débat qui est mature, pour une société qui est mature, et qui amène une
légitimité pleine et entière à ce qu'on fait.
Point
de vue de considérations légales, pour ceux qui se diraient : Oui, mais on
a... est-ce qu'on a le droit de faire ça?,
bien oui, on a le droit de faire ça. C'est carrément un article de la
Constitution qui le prévoit. Ce n'est pas anticonstitutionnel. Au contraire, c'est prévu dans la
Constitution. Ça faisait partie de l'entente de base. Et Trudeau père n'aurait
probablement pas pu rapatrier, même s'il l'a fait bien maladroitement, la Constitution
canadienne s'il n'avait pas inséré la clause dérogatoire. Il n'aurait pas pu
rassembler les autres provinces s'il n'y avait pas eu ça. Ça a été souligné par
Pierre Elliott Trudeau. Ça a même été souligné par Jean Chrétien. Il est très
rare que je fasse appel à la mémoire de ces deux hommes, mais aujourd'hui je le
fais.
La laïcité de l'État,
c'est la séparation de l'État et des religieux, c'est la neutralité religieuse
de l'État, c'est l'égalité pour tous les citoyennes et citoyens, c'est la
liberté de conscience, la liberté de religion, c'est la protection de la
liberté de religion, c'est l'égalité entre les hommes et les femmes. Puis je
nous invite donc à voter en faveur de ce projet de loi là, qui est très
important. Merci.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup, M. le ministre. Alors, je me
tourne du côté de l'opposition officielle
avec le député d'Acadie pour vos remarques préliminaires.
3 min 36 s sont accordées. Le micro est à vous.
M. André Albert Morin
M. Morin : Merci,
Mme la Présidente. Alors, M. le ministre, collègues parlementaires, alors, je
vous salue. Très heureux de pouvoir
participer aux travaux, aux travaux de cette question, de cette... de ce projet
de loi qui touche un aspect important de la société québécoise.
M. le ministre y
faisait référence, c'est un bien court projet de loi, mais c'est quand même un
projet de loi qui suscite des débats, qui
suscite un questionnement. Et je pense que c'est la... c'est la raison pour
laquelle il est important, justement, d'avoir des consultations
particulières pour être capables de nous aider, nous, les parlementaires, dans
le travail que nous avons à faire. Bon, ce n'est quand même pas un projet de
loi qui est banal, puisque c'est l'invocation d'une
clause de dérogation, donc, qui suspend les droits et libertés. Donc, je pense
qu'il faut prendre le temps, il faut regarder ça avec, évidemment, attention. Et les experts... les experts vont nous
aider dans nos travaux aujourd'hui. Nous allons les écouter avec
attention.
Parlant
d'experts, je souligne également qu'il y aura malheureusement un grand absent,
parce que le Pr Benoît Pelletier nous
a quittés. Il faisait partie des gens qu'on aurait bien aimé entendre. Il a été
ministre. Il a participé aux débats.
C'est un grand constitutionnaliste. Pour ma part, je connaissais Benoît depuis
1989, alors que nous avons travaillé ensemble à l'époque, et j'aurais
bien aimé, évidemment, qu'il puisse nous parler de ça. Je pense que c'est un
sentiment qui est partagé par tout le monde et je tenais à souligner brièvement
sa mémoire puis le fait, bon, qu'il va nous manquer, avec ses réflexions qui
étaient toujours bien appropriées, à propos. Puis évidemment il parlait à tout
le monde. Donc, il était toujours prêt à aider tout le monde. Ça, je pense
qu'il faut le souligner.
Alors, moi, donc, je
suis prêt, Mme la Présidente, prêt à commencer les travaux. Et c'est avec
plaisir, donc, qu'on va entendre les groupes
d'experts qui vont venir nous expliquer leurs points de vue aujourd'hui. Je
vous remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci
beaucoup, M. le député. Alors, on va terminer les remarques
préliminaires avec la députée de Verdun. Vous avez une période de
1 min 12 s. Le micro est à vous.
Mme Alejandra Zaga Mendez
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme la Présidente.
Donc, bonjour à nos collègues de la banquette ministérielle, également à
l'opposition officielle.
Nous sommes aussi
prêts à entendre les différents intervenants aujourd'hui, mais je pense que
cette fois-ci nous approchons quand même
cette commission déjà avec une idée très, très claire de notre position,
c'est-à-dire que, si le gouvernement veut avoir notre appui pour adopter
cette loi... ce projet de loi, même s'il est très court, il doit retirer la clause de dérogation de notre charte québécoise
afin que les citoyens du Québec puissent contester la loi n° 21
en vertu de cette charte québécoise.
Puis, pour nous, c'est simple, il faut offrir aux citoyens le bon outil. Et, si
on ne le fait pas, on n'a pas à verrouiller à double tour la loi sur la
laïcité. On ne va pas voter pour cela, même si l'outil de la charte canadienne
n'est pas optimal, même si on considère même la légitimité qui est moindre que
celle de notre charte québécoise, parce que
ça nous a été imposé dans le cadre du rapatriement de la Constitution
canadienne, que le Québec n'a jamais entériné. Donc, oui, il faut des
gestes de rupture, mais seulement si on le fait aussi... en donnant les outils
aux citoyens, c'est-à-dire en enlevant la dérogation dans notre charte
québécoise. Merci beaucoup.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Merci, Mme la députée.
Auditions
Alors,
on va commencer la période des auditions. Alors, je souhaite la bienvenue à...
au professeur Patrick Taillon, professeur titulaire de la Faculté de
droit de l'Université Laval. Bonjour. Bienvenue à la commission. Je vais vous
rappeler d'entrée de jeu que vous avez une période de 10 minutes pour
votre exposé, puis ensuite on va procéder à une période d'échange avec les
parlementaires. Alors, la parole est à vous.
M. Patrick Taillon
M. Taillon (Patrick) : Merci, Mme la Présidente.
Merci aux membres de la commission pour cette invitation. Ça va me faire
plaisir de répondre à vos questions. Mais, avant tout, trois ou quatre
observations qui me tiennent à coeur avant de lancer cette période de
questions.
D'abord, un constat,
la dérogation existe. Plusieurs y voient une anomalie dans la charte
canadienne. Moi, je suis, au contraire,
plutôt de ceux qui y voient un révélateur de la véritable et profonde nature
des systèmes de protection des droits dans la tradition de Westminster.
On parle des pays fortement influencés par le modèle britannique.
La disposition de
dérogation dans la charte canadienne, tout comme celle dans la charte
québécoise, elle est porteuse d'un
équilibre, d'un compromis, et, comme tous les compromis, comme tous les
équilibres, ce n'est jamais la cohérence parfaite et absolue. Et c'est ça qui
fait sa force, c'est qu'elle opère une quadrature du cercle entre permettre
aux juges de s'élever au-dessus de la volonté des élus, de contrôler les lois,
et en même temps permettre un contre-pouvoir à ce pouvoir des juges en
préservant occasionnellement une espèce de reliquat, de résiduel de
souveraineté du Parlement.
Donc, à travers
l'article 33, le Canada s'inscrit en continuité avec les autres États
attachés à la primauté des droits
fondamentaux par le juge, notamment les pays d'Europe continentale, les
États-Unis, mais tout en préservant cette confiance et cet attachement à
un résidu de souveraineté du Parlement. Cette absence d'absolu, cette
multiplication des contre-pouvoirs, c'est la force de ce modèle trop souvent
mal compris de protection des droits fondamentaux.
• (10 heures) •
Utiliser la dérogation,
ce n'est ni bien ni mal. Ça dépend ce qu'on en fait. Il faut, et j'insiste
là-dessus, éviter de tomber dans le piège qui consiste à survaloriser la
dérogation, à survaloriser la souveraineté du Parlement ou à démoniser la
dérogation et démoniser le pouvoir politique. Le projet de loi n° 52,
c'est plus qu'une simple formalité, mais ce
n'est pas non plus la suspension des libertés civiles équivalente à la... celle
qu'on a connue sous la crise d'octobre en 1970. C'est un exercice
important qui implique une évaluation, par les parlementaires, de
l'opportunité, par rapport au bien public, au bien commun, de poursuivre dans
la voie empruntée en 2019.
Alors,
en ce qui me concerne, l'utilisation de la dérogation, son renouvellement, ça
apparaît encore nécessaire à ce jour. J'ai espoir que ce ne sera pas
toujours le cas. Certes, la jurisprudence canadienne sur la liberté
individuelle d'exprimer des convictions religieuses, elle a évolué, surtout
depuis les années 2010. De plus en plus de limitations sont jugées
valables par la jurisprudence, et, dans mon mémoire, bon, court mémoire,
j'expose quelques exemples de décisions qui
s'inscrivent dans ce virage-là. N'empêche que ces évolutions-là de la
jurisprudence, c'est un signal, mais c'est une évolution qui n'est pas
si rapide. Et il y a d'autres indices qui laissent croire que le Québec a
encore besoin d'envoyer ce message fort aux
tribunaux et de protéger l'équilibre des droits et son modèle de laïcité
préconisé par la loi 21. Je
pense, entre autres, au sort du... de la loi 62, du projet de loi
n° 62 adopté sur le gouvernement de Philippe Couillard, une
suspension provisoire sans que les tribunaux aient même évalué la preuve au
dossier. On a vu la rapidité avec laquelle
ils ont suspendu cette loi, une loi dont, en partie, là, certains des contenus
qui étaient dans la loi 62 se retrouvent aussi dans la loi 21.
On a pu lire aussi
attentivement les motifs du juge Marc-André Blanchard en première instance, de
la juge Duval Hesler en appel sur des questions provisoires, même de la juge
Dominique Bélanger, qui sont, à mon avis, des signaux
jurisprudentiels assez clairs que, si... selon ces juges-là, s'il n'y avait pas
la dérogation, le sort qu'ils réserveraient au modèle québécois de
laïcité, ce serait, en grande partie, de l'invalider.
Mais
surtout, outre ces signaux jurisprudentiels, pour moi, la raison pour laquelle
le recours... le renouvellement de la
dérogation s'impose, c'est en raison de cette tendance malheureuse qui, à mon
avis, est contraire à ce que devrait être
le fédéraliste... fédéralisme et qui consiste à préconiser une interprétation
uniformisante des systèmes de protection des droits fondamentaux, comme
si la charte québécoise, finalement, n'existait pas, comme s'il n'y avait au
Canada qu'un seul... une seule conception de l'équilibre des droits et que
c'était un modèle unifié à l'ensemble du Canada.
Dans mon mémoire, je
vous cite un extrait du... à la page 7, du récent arrêt Ward c. Commission
des droits de la personne, où la cour réaffirme deux choses : les
différences de mots d'une charte à l'autre, ça ne compte pas, elle ne
veut pas accorder d'importance à ces différences terminologiques; et
deuxièmement, il y a une hiérarchisation, il y a une subordination d'une charte
à l'autre. Et elle le dit clairement en disant : La charte québécoise doit
être interprétée à la lumière de la charte canadienne.
Donc, je sais que le
propos peut sembler polémique, ce n'est pas ce que je souhaite, mais, à mes
yeux, il faut être lucide et réaliste, le Québec ne dispose pas d'un véritable
système de protection des droits de la personne. Puis, dans la mesure où cette interprétation est uniformisante, cette façon
d'uniformiser le contenu des deux chartes empêche le Québec de développer sa propre... son propre...
comme société distincte, sa propre... son propre équilibre des droits.
La dérogation est
aussi nécessaire parce que les tribunaux ont de la difficulté à voir
l'importance que le législateur québécois,
que cette Assemblée a voulu donner à son modèle de laïcité. Le Québec a tout
fait pour marquer le fait que la laïcité, c'est un principe constitutif
de l'État québécois, c'est une caractéristique fondamentale de l'État
québécois. Les gestes sont nombreux. Je les énumère dans le mémoire, mais j'en
rappelle juste deux ou trois.
D'abord,
1997, modification de la Constitution du Canada, bilatérale, avec le fédéral.
Évidemment, on ne parle que de la laïcité à l'école. Évidemment, les mots pour
l'inscrire sont par la négative. Le Québec se retire d'une obligation, d'une uniformité en matière de système
confessionnel. Mais ce n'est pas tous les jours, au Canada, que l'on modifie le
texte de la Constitution. On l'a fait en 1997 pour enchâsser quoi? Quel
principe est derrière la modification en 1997?
Malheureusement, les
tribunaux ont besoin de temps, puis ils ont besoin de cheminer, puis on a
peut-être besoin d'aller en Cour suprême pour essayer de plaider ces choses-là,
pour marquer que, bien oui, la laïcité, elle est inscrite indirectement, implicitement dans la Constitution du Canada à
travers la révision, l'importante révision de 1997. On a besoin de temps
pour convaincre les tribunaux qu'en adoptant la loi sur la laïcité on a aussi
modifié la charte québécoise et que, si cette charte existe, ce que je
souhaite, si elle n'est pas que le miroir de la charte canadienne, bien, il
faut que les tribunaux tiennent compte du fait qu'on a inscrit la laïcité parmi
l'équilibre des principes dont il faut tenir compte. Il faut aussi se laisser
du temps pour convaincre les tribunaux, et, Dieu merci, la Cour d'appel l'a
remarqué dans sa plus récente décision, que le législateur québécois a accordé
à la Loi sur la laïcité de l'État un rang supralégislatif, au-dessus des autres
lois du Québec, à l'égal de la charte québécoise, en lui donnant un caractère
prépondérant.
Tout
ça, c'est beaucoup d'efforts pour montrer que ce n'est pas une loi comme les
autres, que c'est un principe constitutif de l'État québécois, mais,
sans la dérogation, le Québec court un risque que tous ces efforts-là soient
mal compris. La dérogation nous permet
d'ajouter à tous ces signaux-là un signaux... un signal supplémentaire, et il
faut avouer que, jusqu'à présent,
c'est surtout celui-là qui est remarqué par nos tribunaux, par l'espace public
canadien et aussi, de façon générale, par l'ensemble des observateurs. Et donc,
tant qu'on n'aura pas fini la pédagogie sur les autres efforts pour donner à la laïcité une place spéciale dans
la hiérarchie des normes, bien, il va falloir utiliser la dérogation pour que
le... pour que ce message puisse porter.
Sur le fond des
choses — il
ne doit pas me rester beaucoup de temps — je voulais saluer le fait que
la... le projet de loi n° 52 est court, clair et ciblé. Il évite, sur le
plan politique, à mon avis, de... le piège de la réouverture de la loi. Ça pourrait être tentant de donner un
petit tour de vis à gauche, de donner un petit tour de vis à droite pour rendre
la loi un peu plus large, un peu plus restreinte dans son application. Je pense
qu'il faut éviter ce piège. Si, un jour, on veut, au Québec, une paix sociale équivalente à la paix linguistique
qu'on a réussi à bâtir dans les années 80 et 90 dans le dossier de la langue, ça nous prend des règles
stables, ça nous prend des règles claires, ça nous prend un consensus fort.
Si on veut en faire
plus pour la laïcité — je
le mentionne rapidement dans mon mémoire — il faut surtout, je pense,
faire deux choses : ne pas baisser la garde sur la promesse d'égalité...
Oui, la laïcité a des effets sur les uns et les autres. Les restrictions que la
loi comporte, comme toutes les restrictions élaborées par les tribunaux en
matière de liberté de religion, ont des conséquences. Mais la loi 21, elle
vient aussi avec une part de noblesse qui garantit un certain nombre de libertés, et notamment une promesse d'égalité et de
non-discrimination fondée sur la religion. Il est important que l'action du
gouvernement du Québec soit au rendez-vous pour livrer, autant que possible,
cette promesse d'égalité qui, au quotidien, n'est pas toujours simple à
concrétiser.
Il
faut aussi situer le principe de laïcité... Il faut mieux situer le principe de
laïcité par rapport aux autres fondements...
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : En terminant.
M. Taillon
(Patrick) : ...de l'État québécois. La commission Bouchard-Taylor recommandait
une loi sur l'interculturalisme. D'autres,
notamment notre regretté collègue Benoît Pelletier, proposaient une
constitution québécoise. J'aurais aimé vous parler d'une petite réforme
législative que... dont je souhaite, mais elle est dans le mémoire. J'attire
votre attention là-dessus. Et je m'excuse d'avoir débordé un peu de mon temps.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Sans problème. Écoutez, de toute façon, la
période d'échange avec les parlementaires débute, alors, du côté du
gouvernement. Je me tourne du côté du ministre et de sa banquette. Vous avez
une période de 16 min 30 s au total. Vous pouvez commencer.
M. Roberge : Merci
beaucoup, Mme la Présidente. Merci d'avoir soulevé, à la toute fin, dans un
dernier souffle, une ouverture sur, peut-être, des bonifications à la loi
éventuellement, peut-être pas dans ce cadre-ci, une ouverture sur une voie
constitutionnelle pour le Québec, sur un modèle d'intégration citoyenne. Je
pense que c'est intéressant de voir qu'on est capables de traiter de choses
très, très importantes, fondamentales, avec toute la concentration nécessaire,
mais de lever les yeux aussi puis de se projeter un petit peu plus loin en avant
pour aller voir quelles sont les autres pièces législatives qui, peut-être,
manquent au grand casse-tête, là, québécois.
Petite question pour
vous, puis mes collègues, après, pourraient intervenir, bien sûr. On fera ça
ensemble. Vous nous avez amenés à la page 7 pour démontrer, avec un
extrait, là, d'un jugement, que... puis ça dit : La charte québécoise
devrait s'interpréter à la lumière de la charte canadienne. Ma collègue, tout à
l'heure, de l'opposition disait : Mais
il faudrait que la clause dérogatoire ne s'applique qu'au Canada. La clause
dérogatoire ne s'applique pas à la charte canadienne... à la charte
québécoise, d'ailleurs, c'est un article différent, mais elle voudrait... elle
voudrait qu'on suspende cette protection, eu égard à la charte québécoise.
Mais, considérant le jugement que vous nous citez à la page 7, si on
n'avait que la clause dérogatoire pour la charte canadienne, mais qu'on n'avait
pas d'autre article ailleurs qui parlait de
la charte québécoise, considérant ce que vous nous montrez, est-ce qu'il n'y
aurait pas un danger pour faire invalider, ou amoindrir, ou amender, ou
éroder notre loi sur la laïcité?
• (10 h 10) •
M. Taillon
(Patrick) : Il y a... Il y a un grand malentendu concernant les
rapports entre les deux chartes. Les chartes, ce n'est qu'un texte. Ce qui le
concrétise, c'est le juge qui l'interprète. Or, au Québec et au Canada, oui, on
a deux textes, mais ce qui compte, c'est
qu'on a un seul juge, un juge chargé de définir et d'interpréter les deux
chartes. C'est ce qui me fait dire qu'il n'y a, en vérité, qu'un seul
système de protection.
Alors, oui,
je suis de ceux qui souhaitent, comme plusieurs membres de cette Assemblée,
qu'il y ait une spécificité du modèle
québécois de protection des droits, puis j'ai des idées sur la manière de
concrétiser une forme d'autonomisation de notre charte par rapport à la
charte canadienne, mais, en l'état actuel des choses, par exemple de l'arrêt
Ford, qui avait invalidé la loi 101 sur la langue d'affichage, jusqu'à
l'exemple que je cite à la page 7, on a une jurisprudence qui, elle, va dans le sens contraire de cette
volonté du Québec, en disant : Au fond, les droits doivent être les mêmes
au Canada, comme si le principe du fédéralisme n'avait pas à se
conjuguer à celui de la primauté du droit. Et ça, c'est un... c'est un grave
problème, à mon avis, dans l'évolution du fédéralisme canadien, puisqu'à chaque
fois que les juges dégagent un standard uniforme, bien, d'une certaine façon,
ils uniformisent les règles de droit. Il va falloir que les tribunaux, je le
souhaite en tout cas, apprennent à développer, intègrent, dans leur... dans
leur jurisprudence, une vision du fédéralisme lorsqu'ils interprètent les
droits.
Et donc, oui, ne pas déroger à la charte
québécoise mais déroger à la charte canadienne, c'est possible, mais ça
produirait le même effet qu'en... dans la fin des années 80, lorsque la Cour
suprême s'est tournée vers la charte québécoise pour invalider la loi 101,
alors que le Québec avait dérogé à la charte canadienne. Et, dans cet arrêt, on
dit, noir sur blanc : Les mots ne sont
pas les mêmes, mais je vais l'interpréter de manière uniformisante, je vais...
je vais appliquer les mêmes standards, puisqu'au fond la charte
québécoise a vocation à être interprétée à la lumière de la charte canadienne. Donc, il y a une subordination,
il y a... il y a une hiérarchisation des deux textes, mais il y a surtout
un interprète unique qui, vous me permettrez
cette critique, n'est pas suffisamment sensible, à mon avis, à la dimension
fédérative de notre système constitutionnel.
Alors, oui, pour répondre clairement à votre
question, il y aurait... il y aurait un risque pour la loi 21 d'être
invalidée sous le régime de la charte québécoise par les mêmes raisonnements
que ceux en vigueur pour la charte canadienne. Évidemment, certains diront
qu'alors rien n'empêcherait le législateur québécois de modifier la charte québécoise ou de réadopter la loi 21 ou la
loi sur la laïcité avec une dérogation. Tout cela serait théoriquement possible,
mais, quand même, ça exige, sur le plan de... du calendrier parlementaire, un
certain nombre de choses, ça complique les choses. Et surtout, quand l'issue du
débat est évidente, je pense que ce n'est pas nécessaire de se prêter à tout
ce... ces complications. Alors, bref, le risque est présent si on déroge à une
seule charte, à mes yeux.
M. Roberge : Merci pour cette
question claire. La question, au fond, c'est : Est-ce qu'on veut protéger
notre modèle de laïcité, oui ou non? Si la réponse, c'est oui, il ne s'agit pas
de dire : On va déroger à une charte, pas à l'autre, parce que là il faudrait se protéger au nom de ci, au nom de
ça. En réalité, on la protège ou on ne la protège pas. Puis, après ça,
c'est une question de moyens.
Vous avez dit, à un moment donné :
J'espère... Vous avez envoyé un espoir dans l'univers en disant : J'espère
qu'un jour la clause dérogatoire ne sera pas nécessaire ou qu'elle ne sera pas
toujours nécessaire. Vous avez dit ça dans
votre présentation. Quelles seraient les conditions qui devraient arriver pour
que, dans cinq ans, dans 10 ans, dans 15 ans, peu importe, ça prendra...
pour que ce ne soit plus, un jour, nécessaire de ramener la clause dérogatoire?
Qu'est-ce qui devrait arriver pour que vous arriviez ici, en commission, en
disant : Savez-vous, bonne nouvelle...
M. Taillon (Patrick) : On pourrait
prendre un risque.
M. Roberge : ...cette fois-ci, il
n'est pas nécessaire de renouveler la clause?
M. Taillon (Patrick) : Bien, il faut
suivre attentivement l'évolution de la jurisprudence. Et, au tournant des
années 2010, la cour a admis de plus en plus souvent que la liberté d'exprimer
des convictions religieuses n'était pas absolue. Et ça, c'est un signal qui est
positif, puis il est présent, là. Et ça, c'est... c'est présent à l'actif.
Mais je pense
qu'il faut surtout porter attention à comment les tribunaux vont recevoir les
efforts que le Québec déploie pour bien marquer le fait que la laïcité a
une place particulière dans la hiérarchie des normes, à l'égal du reste de la
Constitution. Par exemple, si les tribunaux concédaient que la révision
constitutionnelle de 1997, c'est une manière implicite d'inscrire dans la
Constitution canadienne plus qu'une simple... un simple retrait de l'obligation
de maintenir des écoles confessionnelles... Mais c'est quoi, la raison d'être
de mettre fin aux écoles confessionnelles? C'est
la volonté du Québec et du Canada, parce que cette révision constitutionnelle a
été adoptée aussi par le fédéral, de marquer une certaine laïcisation du
système scolaire québécois. Donc, le jour où les tribunaux reconnaîtraient un
sens généreux à cette révision
constitutionnelle de 1997, moi, personnellement, je serais porté à y voir les
conditions préalables à la levée de la dérogation.
M. Roberge : Merci.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci, M. le ministre. Je
vais reconnaître la députée de Vimont. Il reste encore
9 min 9 s.
Mme Schmaltz :
Merci, Mme la Présidente.
Bonjour, Pr Taillon. Tantôt, je vous ai écouté, puis vous avez affiché
une assurance... grosse assurance à l'effet que la reconduction de la
dérogation, elle était vraiment nécessaire. Puis, dans vos propos, la façon que vous l'avez amené,
j'ai eu cette impression... bien, c'est une impression... j'ai eu cette...
Je cherche un petit peu, comment je pourrais
vous expliquer ça, des exemples derrière ça, parce que, quand on affiche
une telle assurance en disant : On doit, c'est nécessaire, il faut la
protéger, on n'est pas... Puis ça vient un petit peu rejoindre, tantôt, ce que
le ministre, il disait : Quel serait, dans le meilleur des mondes, dans
quelques années... Qu'est-ce qu'on... Où on devrait arriver? Mais vous vous
basez sur quoi, exactement, pour... Je ne veux pas avoir nécessairement des
exemples, là, mais peut-être une synthèse, là, de...
M. Taillon
(Patrick) : Oui. Oui. Bien, c'est certain que la comparaison avec le
dossier linguistique est importante. Quand on regarde les années 70 au Québec,
les premières lois en matière linguistique, notamment sous Robert Bourassa,
sous le gouvernement de l'Union nationale, celle sur... adoptée par... proposée
par Camille Laurin, puis on regarde comment les tribunaux ont reçu ces lois-là
au début, les adjectifs qui ont été utilisés par moments pour qualifier ces
lois linguistiques, on voit... puis aujourd'hui on regarde comment les
tribunaux qualifient l'objectif poursuivi par la Charte de la langue française,
on voit que les tribunaux ont cheminé avec le temps.
Donc, comment
s'installe, dans les rapports interinstitutionnels entre le politique, les élus
et la jurisprudence, une forme de paix, de meilleure compréhension dans les
objectifs poursuivis par chacun? C'est... c'est un peu sur ce registre que
j'essaie de lire la situation actuelle.
Quand on regarde une
lecture attentive de la récente décision de la Cour d'appel du Québec, pour
moi, c'est un signal fort en faveur de l'établissement d'une paix semblable à
celle qu'on a connue en matière linguistique. On voit, la manière dont on
décrit la loi, on la décrit de manière appropriée, on lui donne la part de
noblesse qui lui revient, on la décrit correctement.
À l'inverse, dans
d'autres décisions, dans les motifs... Ils écrivent plusieurs centaines de
pages, nos juges, et, souvent, par exemple, dans la décision du juge Marc-André
Blanchard, qui a quand même validé la loi à bien des égards, on voit, dans le
choix des mots, la manière de décrire c'est quoi, la laïcité, bien, à certains
égards, soit une forme de mépris ou d'incompréhension, ou une forme de
dissidence que le juge cherche à marquer. Je vous donne un simple exemple. Le
juge Marc-André Blanchard définit la laïcité comme tout ce qui est contre la
religion, tout ce qui est antireligieux. Bien, ça dénote une compréhension de
la laïcité qui, à mon avis, n'est pas la plus généreuse et qui marque une
certaine incompréhension ou, en tout cas, une volonté de marquer une dissidence
par rapport au modèle. On ne retrouve pas ça dans la décision de la Cour
d'appel.
Ça fait que ça prend
du temps. Ce n'est pas différent du large débat public au Canada, où, dans le
reste du Canada, le choix qui est fait par le Québec est, à ce jour, encore
assez mal compris. C'était pareil avec la loi... la loi 101 à l'origine.
Encore aujourd'hui, il reste beaucoup d'incompréhension à l'endroit de nos lois
linguistiques. Mais, avec le temps, ça s'atténue. Il y a des voix qui s'élèvent
pour, quand même, interpréter plus généreusement ce que l'on cherche à faire. Et donc c'est un peu cette lecture-là, là, qui
m'amène à dire : Bien, on n'est pas encore rendus à ce moment-là.
Mme
Schmaltz : Est-ce que j'ai encore un petit moment?
• (10 h 20) •
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Oui, 5 min 45 s...
Mme
Schmaltz : OK. Peut-être une petite... Je veux laisser aussi la place,
peut-être, à mes collègues aussi. J'ai... Peut-être juste revenir sur... Vers
la fin, là, de votre exposé tantôt, vous avez mentionné que Québec ne dispose
pas véritablement de disposition de protection. J'ai peut-être mal saisi.
Qu'est-ce que vous vouliez dire par ça?
M. Taillon
(Patrick) : Bien, peut-être que je faisais référence au fait qu'on
a... dans la loi sur la laïcité, on a vraiment
utilisé plusieurs marqueurs, procédés juridiques pour dire : Cette loi-là,
ce n'est pas une loi comme les autres, elle
a un rang privilégié dans la hiérarchie des normes. Et, quand on la conjugue à
la révision constitutionnelle de 1997, elle prend... ça prend un sens.
En tout cas, si on veut le voir, il est là.
Mais,
moi, ce que je disais, c'est que le climat... ce que je perçois de la
jurisprudence, c'est que le cheminement pour voir ce qui est présent, il
est long, il est lent. Il faut laisser du temps.
Je remarque que, dans
la décision de la Cour d'appel, on cite ces procédés-là, donc... sauf,
peut-être... La révision 1997, on la mentionne, mais je pense qu'on pourrait
lui donner un sens encore plus significatif. Donc, tranquillement... Ces
procédés-là existent, mais, pour qu'ils produisent pleinement leurs effets en
droit, il faut que l'interprète ait le goût de leur donner du poids, du sens.
Et, en ce moment, bien, d'utiliser la dérogation, ça protège tout ça...
Mme
Schmaltz : Tantôt...
M. Taillon
(Patrick) : ...et ça évite que leur interprétation trop timide des
autres procédés ait des effets négatifs, et ça laisse le temps, je pense, au Procureur
général du Québec, dans les dossiers qui cheminent vers la Cour suprême, de bien essayer d'expliquer et faire
la pédagogie des autres procédés, le temps qu'ils soient mieux compris.
Mme
Schmaltz : Vous avez mentionné, en terminant : On envoie un
message fort. À qui s'adresse cette... ce message-là?
M.
Taillon (Patrick) : Ah! bien, à mon avis, les systèmes de protection
des droits, c'est d'abord et avant tout des systèmes de contrôle, de pouvoirs
et de contre-pouvoirs entre l'institution politique et l'institution
judiciaire. Et, à travers ça, bien, quand le législateur légifère, il a des
contraintes imposées par la jurisprudence. Et donc le signal que l'on veut
envoyer, c'est à l'interprète qui va concrétiser la volonté du législateur.
Donc, je faisais référence, au fond, au fait que celui qui donne sens à la loi
sur la laïcité, c'est celui qui l'interprète. Et donc, pour juger s'il est
approprié de renouveler la dérogation, il faut être sensible à comment ce
contre-pouvoir qu'est le juge a reçu jusqu'à présent le message qu'on a cherché
à envoyer.
Mme
Schmaltz : Je vais laisser la place à mes collègues.
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci
beaucoup, Mme la députée. Je vais reconnaître la députée de Châteauguay.
Il reste encore 2 min 55 s.
Mme Gendron :
Je vais faire ça rapidement. Bonjour,
M. Taillon. Merci d'être avec nous aujourd'hui. J'aimerais souligner le fait que vous avez reconnu
l'efficacité, la clarté du projet de loi, là, vous l'avez mentionné, qui est
concis mais centré sur l'égalité, là, des gens. Donc, un grand merci d'avoir
apporté ce détail-là, ce détail important là.
Je voudrais savoir,
moi, point de vue personnellement, au niveau international, si on compare le
pouvoir du Québec par rapport à... d'édicter
la disposition, est-ce qu'il y a d'autres choses qui ressemblent à la situation
du Québec en ce moment au niveau international?
M. Taillon
(Patrick) : Oui. Bien, sur le plan de la jurisprudence équivalente à
la loi 21, bien, je pense qu'il faut se tourner vers les pays européens.
Et, là-dessus, on voit que l'équilibre entre devoir de neutralité et liberté
personnelle d'exprimer des convictions religieuses, bien, il est bien différent
à la Cour européenne des droits de l'homme.
Ça ne veut pas dire que la Cour suprême a tort ou que la cour européenne a
tort. C'est... c'est juste pour montrer que, dans ces matières, il y a place pour différentes interprétations.
Et, là-dessus, j'avais eu la chance de recenser, il y a quelques années,
là, c'est... Il y avait, quoi, autour de 27 décisions, si je me souviens bien.
Il y en avait 24 qui étaient favorables à la marge... une marge de manoeuvre
pour le pouvoir politique, pour adopter des lois, souvent, plus... qui restreignaient la liberté individuelle d'exprimer
des convictions religieuses bien au-delà de ce que le Québec peut faire,
notamment en Belgique, en France, en Suisse, au Royaume-Uni, dans le secteur
privé. Il y avait des décisions, en tout
cas... en Turquie, évidemment, qui est membre de la Cour européenne des droits
de l'homme aussi. Donc, il y avait toute une série de décisions où on
voyait, à l'inverse de la Cour suprême du Canada, un autre équilibre se
dessiner.
Quant à la dérogation
en tant que telle, ça, c'est une particularité des... de l'approche des pays
attachés à la souveraineté parlementaire, modèle de Westminster. Donc, les
équivalents sont dans des pays, dans des... dans des systèmes comparables,
notamment le Royaume-Uni. Il existe des dérogations dans des catalogues
internationaux de protection des droits, mais ils reposent sur une tout autre
logique. C'est... c'est comme si on dit : Il y a certains droits qui sont plus importants que d'autres, ceux-là
sont indérogeables, alors qu'au Canada ce n'est pas de ça dont il s'agit.
Les droits... les droits auxquels on peut déroger ne sont pas des droits moins importants.
Il y a... il y a une raison d'être de la dérogation qui tient... qui repose sur
une tout autre logique, qui s'inscrit davantage dans la tradition politique et
constitutionnelle des pays de... rattachés à la tradition de Westminster.
Mme Gendron :
OK. Merci beaucoup. Il reste combien de temps?
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : 15 secondes.
Mme Gendron :
Bien, je vous souhaite...
M. Taillon
(Patrick) : Ah! j'essayais de...
Mme Gendron :
...une excellente fin de journée, je pense.
M. Taillon
(Patrick) : Merci. J'essayais de tout boucler en deux minutes. Je
m'excuse.
Mme Gendron :
Très apprécié. Merci.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup. Alors, je me tourne du côté de
l'opposition officielle. Vous avez une période de 12 min 23 s.
Le micro est à vous.
M. Morin : Merci,
Mme la Présidente. Alors, bonjour, Pr Taillon. Merci, merci pour votre mémoire
et pour vos explications.
J'ai
quelques questions pour vous. Je reprends peut-être un peu ce que... ce que la
collègue parlementaire de Vimont, je crois, disait. Bon, vous assumez que la
clause dérogatoire, elle est... elle est... en fait, elle est essentielle pour,
si vous me permettez l'expression, donc, valider la loi adoptée par le
gouvernement de la CAQ. Donc, s'il n'y avait pas de clause dérogatoire mise en vigueur, est-ce que
vous croyez que la loi sur la laïcité pourrait être, en tout cas, contestée et
que certaines de ses dispositions pourraient
être déclarées invalides parce qu'en contradiction avec des droits
fondamentaux? Est-ce que mon analyse, elle est... elle est bonne ou est-ce que
vous croyez ça?
M. Taillon
(Patrick) : ...des choses, là, on a des signaux qui laissent croire
que la jurisprudence canadienne, je la comparais tout à l'heure avec celle de
la Cour européenne des droits de l'homme, bien, elle a sa recette, son équilibre. Et, moi, l'interprétation que j'en
fais... peut-être que d'autres témoins aujourd'hui en feront une autre, mais
moi, je suis de ceux qui pensent que... au même titre que, dans les
années 2000, cette jurisprudence, soit parce qu'elle allait trop loin ou soit parce qu'elle était mal
comprise au Québec, puis peut-être un peu des deux, bien, elle avait provoqué
cette crise des accommodements raisonnables,
la commission Bouchard-Taylor, et tout, parce que, justement, elle allait
très, très loin dans une conception de la liberté individuelle et subjective
d'exprimer des convictions religieuses. Bien, il reste encore quelque chose de
cette approche canadienne qui, à mon avis, se démarque par rapport à ce qu'on
retrouve en Europe. Et, tant et aussi longtemps que le choix du Québec ne sera
pas mieux compris ou qu'il n'y aura pas une
approche moins uniformisante, le choix de protéger la volonté de ce Parlement
me semble un choix judicieux.
M. Morin : Est-ce qu'on peut aller
jusqu'à dire que, justement, l'utilisation de la clause dérogatoire est
nécessaire par le gouvernement actuel parce que la loi 21 est
discriminatoire, et donc que des gens invoqueraient leurs droits fondamentaux devant les tribunaux, et vous pensez que, avec
votre analyse que vous faites de la jurisprudence, ils risqueraient de
gagner?
M. Taillon (Patrick) : De deux
choses l'une. Moi, je n'ai pas de problème à dire que la loi 21, comme
elle pose des limites, comme toutes les lois
qui posent des limites, elle produit des effets différenciés sur les gens qui
doivent vivre avec ces limites-là. Alors, moi, je n'ai pas de problème à
dire, et, je pense, c'est important d'être capable de reconnaître cela, que
cette loi-là, elle crée un fardeau plus lourd pour des croyants versus des
non-croyants. Bon, ça fait partie de toute
mesure législative puis c'est la responsabilité des élus d'évaluer puis de
tracer des lignes et de vivre avec le fait qu'il y a des effets aux
limites que l'on impose.
Ensuite, il faut... il faut être bon joueur. La
jurisprudence aussi, lorsqu'elle dit, après avoir dit le contraire une décennie
auparavant : Les camionneurs du port de Montréal doivent porter le casque
de sécurité malgré le fait qu'ils tiennent absolument à porter un symbole religieux,
bon... Dans la décennie précédente, ils disent : Non, non, ils ont le droit au nom de la liberté de religion, ce
serait discriminatoire de leur forcer à porter le casque. La décennie suivante,
ils disent : Non, non, ça ne fonctionne
pas en pratique, comme l'accommodement n'est pas raisonnable, il faut maintenant
être plus restrictif.
C'est... Que ce soit le juge ou que ce soit le
législateur, c'est le rôle du droit de poser des limites. Puis, dans une
société libérale, on veut qu'il y en ait le moins possible, de ces limites-là,
mais des limites sont nécessaires. Ces limites produisent des effets plus
grands chez certains que chez d'autres, oui. Si c'est ce que vous appelez un
effet discriminatoire, je n'ai pas peur de... on peut adopter ce mot-là, mais, à
la fin, en droit, ce qui compte, c'est : Est-ce qu'on a affaire à une loi qui est conforme ou non à la Constitution
canadienne? Parce que, des effets discriminatoires, il y en a certains
qui se justifient, d'autres pas. Et, un jour, on saura si la loi 21 est
capable de se justifier devant les tribunaux, le jour où il n'y aura plus la
dérogation.
Moi, je pense que, dans la jurisprudence
européenne des droits de l'homme, c'est facile de justifier la loi 21 comme une limite raisonnable aux droits et libertés.
Et je pense que, dans l'état actuel de la jurisprudence canadienne, ce
serait difficile de la justifier. Mais ce n'est pas parce que... ce n'est pas
parce que la loi est bonne ou pas bonne, c'est
parce que la... ces jurisprudences-là s'élaborent avec une certaine conception,
un ensemble de valeurs, une vision du
monde. Et c'est tout l'enjeu du Québec d'être capable, dans l'ensemble
canadien, d'insérer sa vision, son équilibre, sa... son système de
valeurs ou d'être condamné à ce qu'il n'y ait qu'un seul modèle de rapport
entre l'État et les religions au Canada, sans que le Québec dispose d'une
certaine marge de manoeuvre ici pour consacrer un devoir de neutralité renforcé
chez un nombre d'officiers de l'État extrêmement limité, tout en reconnaissant
à l'ensemble des autres employés de l'État le droit d'exprimer leurs
convictions religieuses par des signes...
• (10 h 30) •
M. Morin : Si vous permettez, donc,
la clause est invoquée, il y a un effet discriminatoire. Et, on le disait
d'emblée, le projet de loi a... a deux articles. Dans votre mémoire, à la
page 3, vous dites qu'on peut recourir à la dérogation pour légiférer dans
l'intérêt supérieur de la société. Là, je veux bien, mais, avec le projet de
loi que j'ai, je vois la volonté du gouvernement, là. Ils disent : On va
la renouveler, puis c'est ça. Mais j'ai beaucoup de difficulté à saisir... En
tout cas, ce n'est pas articulé dans le projet de loi, vous conviendrez avec
moi, l'intérêt supérieur de la société.
Donc, avez-vous des pistes de solution pour éclairer le législateur? Est-ce que
le gouvernement devrait justifier? Est-ce qu'il devrait déposer des preuves? Est-ce qu'il devrait...
Comment... comment on fait ce débat-là? Parce que là, jusqu'à
maintenant, moi, j'ai deux articles, là, puis ça me dit : On va
reconduire la clause.
M. Taillon (Patrick) : Bien,
c'est une question importante, celle qui est soulevée, Mme la Présidente, parce
que la manière de déroger, surtout dans un
système où les dérogations, on va... risquent d'être de plus en plus
fréquentes, et il y a celle sur la loi n° 96 qui sera renouvelée
dans quelques mois, ça appelle à une réflexion sur comment cette Assemblée veut procéder. Et c'est pour ça... Je
n'ai pas eu le temps dans mon message d'ouverture, mais j'attire l'attention
des membres de cette commission sur le titre 4 du mémoire, qui propose
certaines adaptations au règlement de l'Assemblée nationale pour organiser
ces débats.
Moi, je pense qu'il faut les concentrer. On
devrait faire un bilan des dérogations. On devrait le faire le plus proche
possible du lendemain de l'élection, parce que le vrai contrôle du pouvoir de
déroger, c'est par les électeurs. La
jurisprudence le dit et la doctrine le dit. Et donc, assez rapidement, après
l'ouverture d'une législature, ça peut être dans les 30 jours qui
suivent le discours d'ouverture, qu'on ait un débat où on fait un... Parce que,
là, en ce moment, les
dérogations à la charte québécoise tombent dans l'oubli. Elles n'ont pas... elles
n'ont pas besoin d'être renouvelées. Donc, on peut oublier qu'elles
existent. Celles à la charte canadienne occupent beaucoup de place parce qu'il
faut les renouveler, un projet de loi à la
fois. Moi, je dis : Bien, faisons un tableau de bord — l'expression
est à la mode — où
on va... on va évaluer à un moment précis de la législature l'ensemble des
dérogations, et établissons le processus vers lequel les députés vont
décider s'il est opportun ou pas de renouveler.
Ça me semble important parce que c'est... On ne
peut pas déroger non plus à la légère, ce n'est pas ce qu'on fait avec le projet de loi n° 52, mais c'est
important que ce processus-là ne soit ni escamoté ni qu'il ait lieu, par
exemple, dans des circonstances très partisanes à la fin d'une
législature. Ça ne me semble pas l'idéal. Je peux faire... Pardon.
M. Morin : J'ai
bien lu. J'ai bien lu votre mémoire, Pr Taillon, et effectivement, à la
fin, vous, vous suggérez ce que
j'appellerais, finalement, un cadre, un processus, une procédure, un moment
approprié pour débattre de la question. Mais, moi, ma question, ce n'est
pas une question de procédure, parce que, même si on adopte votre méthode puis
on fait ça au début de la législature, il
n'en demeure pas moins qu'un gouvernement pourrait arriver avec un projet de
loi, deux articles, puis dire : Bien, on le fait au début.
Mais, sur le fond... Parce que moi, comme
parlementaire, là, je vais... je vais être bien honnête avec vous, là, le projet de loi, je ne l'aime pas, là, c'est
clair, là, avec ma formation politique non plus, mais... mais, tu sais, je
voudrais comprendre. On parle de l'intérêt supérieur, on parle de
l'importance. Oui, mais encore, ça vient d'où? Parce que, quand on lit d'autres
mémoires et qu'on voit... ou, en fait, que des gens nous disent quel est
l'impact de ce projet de loi sur eux, sur leur vie, sur elle surtout, bien, je
me dis : OK, si on parle de l'intérêt supérieur de la société, c'est...
c'est quoi, les preuves que le gouvernement devrait apporter pour qu'on ait un
véritable débat? Parce que, si on se ramasse
avec une procédure en début de législature, mais qu'on se ramasse avec
deux articles, moi, comme parlementaire, ça ne m'aide pas. Le gouvernement
ne m'a pas convaincu. Donc, quand vous parlez de l'intérêt supérieur de la
société, qu'est-ce qu'il faudrait que
le gouvernement fasse pour prouver au monde, puis ça permettrait peut-être une
acceptabilité sociale, que c'est vraiment important?
M. Taillon
(Patrick) : Ah! bien, deux choses. Sur la... sur la
forme, je pense que la procédure, ça compte, et que, justement, des
consultations, des témoignages participent, des débats entre parlementaires
participent à cela.
Deuxièmement, il ne faut pas dissocier la
dérogation... il ne faut pas faire de la dérogation comme juste une question de principe. On déroge à quoi, ça compte.
Donc, il faut... Inévitablement, on... Il faut s'intéresser à quel est le
contenu de la loi, dans le cas qui nous occupe, de la loi sur
la laïcité. Si nous avions, un jour, une décision équivalente à celle
des États-Unis, qui... qui fait un virage à 180 degrés sur la question de
l'avortement, bien, la question d'est-il important
de déroger ou pas recevrait peut-être une réponse différente selon les
sensibilités politiques de chacun au sein de cette Assemblée. Peut-être qu'on
aurait très rapidement une unanimité des membres de cette Assemblée sur
l'opportunité de déroger face à une jurisprudence comme celle qu'on connaît aux
États-Unis en matière d'avortement. Donc, il ne faut pas dissocier... Il
ne faut pas faire de la question de la dérogation juste une question de
principe. Il faut la lier à... le contenu de la loi. Le contenu de la loi, on
le connaît.
Sinon, sur le plan politique, en ce qui me
concerne comme... du moins comme citoyen et aussi comme observateur quand même
de la vie politique québécoise, moi, mon constat, c'est que le débat sur la...
le débat sur le suivi de la commission Bouchard-Taylor a créé plus de stigmates,
de divisions et d'effets néfastes sur les rapports entre majorité et minorités, à supposer que la majorité existe, mais
vous comprenez, en tout cas, dans... Elle a... Ce débat a précarisé et a
eu des conséquences négatives sur la vie de certaines minorités au Québec bien
plus importantes que l'application de la loi n° 21.
Donc, ça, c'est un constat politique, évidemment, mais... Et c'est pour ça que
moi, je pense qu'il est opportun de ne pas
rouvrir ce débat, ni pour donner un tour de vis à gauche ni pour donner un tour
de vis à droite.
Et donc je pense que... Dans ce débat sur la
preuve qu'il est opportun de continuer ou de ne pas continuer à déroger, je
pense qu'il faut aussi tenir compte que la... une société comme le Québec,
surtout une société de droit civil qui est attachée au fait que c'est bien de
régler des choses au cas par cas, mais on est plus attachés au besoin d'avoir
des normes générales et impersonnelles qui viennent tracer un certain nombre de
limites, moi, je pense que, pour le Québec,
revenir à l'État pas de loi en ces matières avec un débat qui nous divise entre
ceux qui en veulent une et ceux qui
ne veulent aucune limite... moi, je pense que ce serait un recul pour le débat
public, la place des minorités au Québec, et que le statu quo nous sert
bien.
M. Morin : Écoutez, j'aurais une
dernière question, parce que mon temps... rapidement...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...secondes.
M. Morin : Oui, c'est ça. Alors, le
ministre nous disait : Quand va-t-on cesser de l'invoquer? Et puis votre réponse, si j'ai bien compris, c'était :
Suivre la jurisprudence pour éventuellement ne plus l'invoquer. Mais le
problème, c'est : Quand on l'invoque, la clause, la jurisprudence
n'interprète pas le fond. La Cour d'appel n'a pas interprété le fond. Alors,
comment... comment on va... comment on va y arriver si on suit cette
méthode-là? Moi, je pense qu'on n'y arrivera jamais.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Désolée, M. le député.
Votre question était un petit peu longue pour la réponse. On doit
poursuivre avec la députée de Verdun, 4 min 8 s. La parole est à
vous.
Mme
Zaga Mendez : Merci, Mme la Présidente. Merci beaucoup,
M. Taillon, pour votre présentation.
Moi, j'aimerais ça
vous entendre un peu plus sur la charte québécoise. Nous avons tout à
l'heure... tout à l'heure parlé. Vous avez quand même
reconnu l'importance de cette charte-là. Alors, ma question, c'est :
Est-ce que vous croyez que cette charte est un outil nécessaire, indispensable
pour les citoyens du Québec, pour faire en sorte qu'on peut protéger
puis défendre leurs droits?
M. Taillon
(Patrick) : Oui, mais il y a un immense écart entre la promesse qu'on
s'est faite lors de son adoption, puis on va
faire son bilan, là, 50 ans bientôt, puis je pense qu'il faut réfléchir à
comment renforcer sa spécificité, son
peu d'autonomie par rapport à la charte canadienne... Mais, oui, elle a une
utilité, notamment dans le domaine privé, là où la charte canadienne ne
s'applique pas, dans les rapports entre personnes privées.
Elle a une utilité
aussi parce qu'elle... elle contient explicitement, dans son texte, des droits
qui n'ont pas leur équivalent dans la charte canadienne.
Mais,
malheureusement, avec l'approche uniformisante, bien, on peut bien écrire dans
le texte que la laïcité est inscrite dans la charte québécoise puis qu'il faut
en tenir compte, si celui qui donne un sens à tout ça, le pouvoir judiciaire,
n'en tient pas compte, bien, on creuse cette espèce d'écart entre la promesse
qu'on s'est faite lorsqu'on a adopté la charte québécoise puis la réalité
juridique qui s'est imposée à nous à partir de l'arrêt Ford, là, donc, fin des années 80, puis qui est encore confirmé, c'est-à-dire
une charte subordonnée, hiérarchisée, puis qui est... qui fait l'objet
d'une interprétation uniformisante.
Mme Zaga Mendez : Dans ce sens, peut-être
vous entendre un peu plus. Vous avez dit, là : La charte, elle a peu d'autonomie,
on a une approche plus uniformisante. Comment on fait, justement, pour y donner
plus d'autonomie, selon vous, et rompre un peu avec cette uniformité qui
nous... en fait, qui nous empêche, dans le fond, de donner plus de mordant à
notre charte et nous permettre d'à la fois défendre les droits de nos citoyens
et se différencier du Canada?
• (10 h 40) •
M. Taillon
(Patrick) : C'est une très vaste question. Puis j'ai... je ne veux pas
prendre trop de votre temps, mais, grosso modo, c'est qu'il faut... Au Québec,
on est souvent très attachés au texte. C'est notre tradition civiliste. Par exemple, dans les années 80, on voulait
une disposition pour reconnaître la spécificité du Québec parce qu'on se
disait : C'est inscrit dans la Constitution canadienne, ça y est,
on va être reconnus.
Mais il faut
apprendre à voir l'ordre constitutionnel canadien non pas seulement à partir de
ses textes, mais surtout à partir de la
manière, la dynamique du juge qui la concrétise. Et donc, par exemple, des
réformes quant à la manière de nommer
nos juges, qui étaient au coeur aussi du... des revendications à l'époque de l'accord du lac Meech, bien, ça, ça peut... Si on met plus de fédéralisme dans la...
dans la manière de choisir les juges au Canada, donc, c'est-à-dire qu'on donne un véritable rôle aux provinces avec
le fédéral, bien là, on pourrait davantage avoir un pouvoir judiciaire sensible,
comme à la Cour européenne des droits de l'homme, à la nécessaire marge
d'appréciation que suppose une fédération.
Ça fait que ce n'est pas le seul moyen, mais je vous illustre celui-là en
particulier... pardon, j'attire l'attention, Mme la Présidente, sur celui-là en particulier parce que c'est... c'est
le genre de mécanisme déterminant, mais auquel, au Québec, on a
peut-être tendance à accorder moins d'importance parce qu'on a le nez souvent
collé sur les textes et peut-être pas assez sur les organes qui donnent un sens
à ce texte, c'est-à-dire le pouvoir judiciaire.
Mme Zaga
Mendez : Est-ce que vous avez d'autres choses que vous voulez ajouter?
Je pense qu'il me reste quelques secondes.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : 45 secondes.
Mme Zaga
Mendez : 45 secondes. Je vais vous laisser aller,
45 secondes.
M. Taillon
(Patrick) : Bien, je sais que, Mme la Présidente, Québec solidaire est
attaché à vouloir défendre haut et fort la volonté d'avoir un système québécois
de protection des droits puis de miser dans l'originalité de la charte
québécoise, puis, à mon avis, c'est un noble combat, j'en suis, et c'est bien,
mais je pense qu'il faut... dans ce travail pour essayer de renforcer
l'autonomie de notre charte québécoise, il faut le voir au-delà du simple
projet de loi n° 52. Ce n'est pas... ce n'est pas dans le projet de loi
n° 52 qu'on va régler ce vaste dossier, et il faut rester quand même
lucide sur qu'est-ce qui se passe en pratique si on ne déroge pas aux
deux chartes. Et, là-dessus, bien, je suis dans l'approche plus pessimiste à l'endroit de notre réelle marge de
manoeuvre, même si, Mme la Présidente, les membres de cette Assemblée
savent combien... ô combien je suis attaché à la plus vaste... à l'autonomie du
Québec. Il faut quand même rester lucide. Quand cette autonomie-là n'est pas
respectée ou, en tout cas, elle n'est pas reconnue à sa pleine valeur, bien, il
vaut mieux se protéger.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup, Pr Taillon. Merci pour
votre contribution à nos travaux.
Je suspends la
commission quelques instants, le temps de recevoir notre prochain invité.
(Suspension de la séance à
10 h 43)
(Reprise
à 10 h 45)
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des
relations avec les citoyens poursuit ses travaux.
Nous en sommes donc à
notre deuxième intervenant, le Pr Guillaume Rousseau, de la Faculté de
droit de l'Université de Sherbrooke. Bienvenue, Pr Rousseau. Donc, vous
disposez d'une période de 10 minutes pour votre exposé, et par la suite
nous allons procéder à la période d'échange avec les parlementaires. Le temps
est à vous.
M. Guillaume Rousseau
M. Rousseau
(Guillaume) : Bonjour. Merci pour cette invitation à venir vous parler
du projet de loi n° 52.
Le premier article
que j'ai publié concernant les dispositions de souveraineté parlementaire, que
je vais appeler simplement les dispositions pour abréger mon exposé, c'était
en 2015, puis j'avais découvert à ce moment-là qu'il existe un vaste
courant dans la doctrine québécoise, donc chez les constitutionnalistes
québécois, au sujet de ces dispositions. Et, en gros, ce que nous disent
plusieurs de ces auteurs, Brun, Tremblay, et compagnie, c'est que ça peut tout
à fait être approprié d'utiliser cette disposition, même de manière préventive,
au nom de la démocratie et de la souveraineté parlementaire, et ce l'est
particulièrement lorsqu'il s'agit de promouvoir l'identité québécoise ou encore
un progrès social.
Ensuite, dans une
étude de 2016 de l'Institut de recherche sur le Québec, j'ai regardé les cas
d'utilisation de la disposition d'une des deux chartes entre 1976 et 2016. J'ai
trouvé plus d'une centaine de cas d'utilisation d'une des deux dispositions. Et là je ne parle pas de l'usage
systématique entre 1982 et 1985, là, que j'ai mis de côté pour les fins
de mon étude. Donc, plus d'une centaine de cas d'usage d'une ou l'autre des
dispositions des chartes des droits, et,
dans la très, très grande majorité des cas, soit à des fins liées à des
spécificités du Québec, à l'identité québécoise ou encore à des fins
liées au progrès social.
Ensuite,
en 2017, avec Me François Côté, on a publié un article dans la Revue
générale de droit de l'Université d'Ottawa,
où on a développé un petit peu cette étude à la fois théorique et empirique,
mais, lors de l'évaluation par les pairs, on a été un petit peu
challengés, parce qu'on nous a dit : Vous parlez beaucoup de souveraineté
parlementaire, un principe britannique, et, en même temps, vous nous dites que
votre théorie, elle est spécifiquement québécoise. N'y a-t-il... n'y a-t-il pas là un paradoxe? Et, pour nous, il n'y en a
pas. Pour nous, le parlementarisme britannique, ça fait partie du
patrimoine démocratique du Québec.
Évidemment, ça
n'empêche pas qu'on puisse le québéciser, notamment en le démonarchisant. On
sait que, récemment, il y a eu l'abolition du serment au roi. On sait qu'il y a
quelques décennies déjà on a arrêté, au début des lois québécoises, de
dire «Sa Majesté décrète ce qui suit». Il reste plein de lois québécoises
qui débutent encore par ces mots-là. Je vous invite un jour à adopter une loi
qui abolira ces mentions dans les... plusieurs lois québécoises, dont la
loi 101, par exemple, qui débute par «Sa Majesté décrète ce qui
suit». Mais je ferme la parenthèse.
Donc, dans notre
article de 2017, ce qu'on expliquait, c'est que la... oui, certes, la
souveraineté du Parlement québécois, c'est un principe d'origine britannique,
mais il y a une spécificité québécoise dans la conception de la souveraineté du
Parlement, ne serait-ce que par le fait que l'Assemblée nationale s'appelle
Assemblée nationale. Et, si vous regardez le
préambule de la Loi sur l'Assemblée nationale, vous retrouvez là-dedans des
spécificités. On va dire, par
exemple, que l'Assemblée nationale est dépositaire des droits, des pouvoirs historiques
d'un peuple. Donc, ce n'est pas
quelque chose qu'on retrouve dans les lois sur les assemblées législatives des
autres provinces ou du fédéral. Donc, il y a une... il y a une
conception québécoise de la souveraineté du Parlement qui en fait un principe
vraiment lié à l'existence d'un peuple.
Ensuite,
bon, notre article a fait un peu de bruit. On a été invités à publier dans le Supreme
Court Law Review vers
2020, et précisément, donc, au moment où il y avait eu la Loi sur la laïcité de l'État, et là, effectivement, on a été appelés à se
prononcer sur cette loi-là, l'usage que cette loi fait de la disposition. Et,
nous, ce qu'on a... deux choses qu'on a affirmées, qu'on a
démontrées dans cet article-là : de un, l'usage des dispositions dans la
loi 21 est parfaitement conforme à la jurisprudence, parfaitement conforme
à l'arrêt Ford, qui permet l'usage préventif, et cet usage des dispositions
dans cette loi 21 est également conforme à la théorie et la pratique
québécoise, largement favorables à l'usage
préventif. Donc, il faut savoir qu'au Québec les 100 quelques cas d'usage
de la disposition dont je vous parlais, dans près de 99 % des cas, dans
pratiquement tous les cas, sauf un, un exemple pour la charte canadienne, un
exemple pour la charte québécoise, c'est toujours à titre préventif que
l'Assemblée nationale adopte les... des références aux dispositions de
dérogation. Donc, il n'y a rien de nouveau dans la loi 21 ou dans le
projet de loi n° 52.
Ensuite, nos travaux
ont été beaucoup repris par différentes personnes, notamment le Pr Benoît
Pelletier. Donc, je me joins au porte-parole
de l'opposition officielle, là, pour saluer la mémoire de notre collègue, parce
que c'était... C'était votre collègue parlementaire, c'était mon
collègue professeur de droit, puis je pense qu'on va s'en ennuyer. Et donc, dans un de ses écrits, il reprenait
certaines de nos conclusions sur le fait que la disposition peut servir à des
fins identitaires, à des fins sociales. Et donc, en quelque part, il se
ralliait à ce qu'on... ce qu'on désigne comme étant la théorie québécoise de la disposition, mais, en même temps, il la
bonifiait, parce qu'il associait beaucoup cette théorie, l'usage que le
Québec fait des dispositions, au fédéralisme, particulièrement
l'article 33 de la charte canadienne. Pour
lui, c'est l'incarnation du fédéralisme dans la charte canadienne. Donc, ce sur
quoi j'avais beaucoup moins insisté dans mes travaux, vraiment, le
Pr Pelletier a souligné cela puis a fait avancer nos réflexions.
• (10 h 50) •
Ensuite, très
récemment, dans l'arrêt de la cour... dans le jugement de la Cour d'appel, dans l'affaire Organisation mondiale sikhe, donc le jugement de
la Cour d'appel du Québec sur la loi 21, clairement, c'est marqué mot pour
mot qu'à la fois l'article 52 de la charte
québécoise et l'article 33 de la charte canadienne, donc les dispositions
qu'on appelait autrefois et que certains
appellent toujours de dérogation, bien, elles reposent sur le principe de la
souveraineté du Parlement. Donc, la Cour suprême l'a dit, se base sur nos travaux, les travaux d'autres, et c'est
vraiment mentionné tel quel.
Autre extrait important de ce jugement-là, c'est
lorsque la cour, encore là, citant longuement plusieurs de nos travaux dont je viens de vous parler, sur la... les
dispositions, la Cour d'appel dit que, depuis leur origine, donc depuis
milieu des années 70 pour la charte québécoise, début des années 80
pour la charte canadienne, les dispositions ont été utilisées de manière ininterrompue et préventive depuis les origines
de ces dispositions-là. Donc, c'est... c'est... ça a toujours existé. Et la cour nous cite, cite nos
travaux, cite ces résultats de recherche qu'on a pour écarter... C'est un des
motifs qui permet à la Cour d'appel
d'écarter les arguments de ceux qui auraient voulu que la cour renverse l'arrêt
Ford et interdise l'usage préventif, et donc limite la souveraineté du
Parlement québécois.
Enfin, plus récemment, je vous invite... ça
vient tout juste de partir... de paraître, je viens de le recevoir, donc, The Notwithstanding Clauseand
the Canadian Charter, un ouvrage pancanadien dans lequel on a un article,
moi et Me François Côté, et là ce qu'on démontre, c'est que l'usage des
dispositions dans les lois 96 et 21 est, encore là, parfaitement conforme
à la théorie québécoise des dispositions de dérogation en ce que, dans ces
lois-là, l'usage des dispositions, c'est lié
à la fois à l'identité québécoise et au progrès social, évidemment, tel que
conçu par le législateur à l'origine de ces lois-là.
Et, dans cet article-là tout récent, 2024, on a
un nouvel élément théorique dans nos réflexions auquel faisait, je pense, écho
le Pr Taillon tantôt... tantôt, c'est que la théorie québécoise de la
disposition de dérogation, elle est... on la réfléchit maintenant en lien avec
la tradition du droit civil. Et, à notre avis, l'usage préventif des
dispositions est parfaitement conforme à notre tradition du droit civil parce
que, dans la tradition civiliste, le droit est élaboré principalement par le
législateur et il est en amont des faits, alors que, dans la tradition de la
common law, le droit était élaboré
principalement par les tribunaux en aval des faits. Donc, l'usage préventif
avant les faits, avant la contestation, c'est parfaitement conforme à
notre tradition civiliste. Donc, c'est pourquoi le Québec utilise très, très,
très souvent à titre préventif... bien, relativement souvent, et, lorsqu'il
l'utilise, presque toujours à titre préventif, la disposition, alors que c'est
quelque chose qui est plus rare dans les autres provinces. Je pense que ça
s'explique notamment par les traditions juridiques différentes.
Donc, j'en arrive encore plus directement sur le
projet de loi n° 52. Vous l'aurez compris, puisque l'usage de la
disposition dans la loi sur la laïcité, qu'il s'agit ici de renouveler, est lié
à la fois à l'identité québécoise, à la fois au progrès social, bien, c'est
parfaitement conforme à la théorie québécoise, là, de renouveler cette
disposition. Donc, j'approuve le projet de loi n° 52, particulièrement son
titre. Donc, le fait que le titre du projet de loi réfère à la souveraineté
parlementaire, dans la foulée du jugement de la Cour d'appel, ça, c'est très
bon. Par contre... Mais, avant de dire... En fait, c'est très, très bon, parce
qu'effectivement les dispositions reposent sur la souveraineté parlementaire,
mais c'est qu'aussi, quand on réfère à dérogation, à mon avis, c'est... c'est
fautif, c'est une mauvaise habitude, ça
donne une mauvaise perception, parce qu'on pense qu'on déroge à des droits. Or,
c'est souvent le contraire.
Donc, prenez l'exemple ici de la loi sur la
laïcité. Qu'est-ce qu'elle fait? Elle consacre un droit des services publics
laïques à son article 4, alinéa deux, puis tout... tout ce qui suit
les interdictions, et tout, c'est pour assurer le droit à des services publics
laïques et des institutions laïques dans la mesure prévue par la loi. Donc,
chaque fois qu'on invalide la loi 21,
on fait reculer le droit à des services publics laïques. Suite au jugement de
la Cour d'appel, bien, maintenant, les députés pourraient avoir un
visage couvert dans l'exercice de leurs fonctions, ce qui, évidemment, limite le droit à des institutions publiques
parlementaires laïques. Donc, la disposition, elle vient protéger la loi. Elle
vient donc protéger le droit à des institutions et des services publics
laïques, et non pas déroger à des droits.
Sinon, autre
chose que je voulais souligner rapidement au niveau du fait d'associer
souveraineté parlementaire et disposition, donc, qu'on appelait autrefois
de dérogation, c'est très important pour cette raison-là, mais le projet de loi n° 52, c'est simplement une loi annuelle.
Elle va être adoptée, puis voilà. Elle ne sera pas souvent consultée. Il
faudrait que le mot «souveraineté
parlementaire» soit dans une loi refondue, idéalement la charte québécoise.
Donc, c'est pourquoi je vous propose un amendement à la charte
québécoise.
Et enfin je voulais saluer l'exercice
d'aujourd'hui. Je pense que c'est sain que l'usage des dispositions soit
encadré pas par le judiciaire, parce que c'est des dispositions pour le
limiter, mais par les parlementaires eux-mêmes. Donc, de faire cette audition-là chaque fois qu'il y a un
renouvellement, chaque fois qu'il y a un non-renouvellement, je pense que ce serait un bon exercice. Et, comme
ça, l'Assemblée nationale pourrait continuer de défendre la démocratie,
l'identité, la souveraineté du Parlement, progrès social, tradition civiliste
et droits fondamentaux. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Pr Rousseau, merci pour cet exposé. Alors, on commence
la période d'échange avec les
parlementaires, avec le gouvernement dans un premier temps. M. le ministre,
16 min 30 s.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. J'ai l'impression qu'au fil des présentations les 16 min
30 s vont paraître de plus en plus courtes, parce que les présentations
nourrissent les réflexions puis les questions.
Donc, vous avez apporté quelque chose de
particulier, peut-être en réponse à la question précédente du député de l'Acadie, qui tenait absolument à
affirmer puis à utiliser le mot «discrimination», «discriminatoire», essayait
de le faire dire au précédent... au précédent interlocuteur. Vous avez été un
peu en amont de ça, fidèle à ce que vous dites. La tradition civiliste, c'est
d'agir à titre préventif. Donc, vous avez peut-être prévenu la question à venir
tantôt : Dites «discriminatoire»,
dites-le. Alors, on voit bien que vous avez dit : Non, non, écoutez, on
vient... ce n'est pas... ce n'est pas une loi qui vient retirer des
droits, c'est une loi qui vient consacrer des droits, reconnaître des droits,
et que, si on
n'appliquait pas cette mesure de souveraineté parlementaire, bien, ce serait un
recul des droits, hein, pour le Québec. C'est ce que je comprends de votre intervention. Vous me corrigerez,
évidemment, si... Je ne veux pas vous mettre des mots dans la bouche,
mais c'est ce que j'en comprends.
Il y a un autre élément que je trouve
intéressant dans vos réflexions, c'est que, en tout respect, les tribunaux sont
saisis habituellement d'un cas, d'une cause, une cause particulière, hein, une
personne contre X, puis là, bien, il y a une personne ou un groupe qui partent
d'un exemple et qui vont avec ce cas-là, qui en font un cas d'exemple, qui
veulent infléchir, après, tout... tout le système légal puis créer une jurisprudence
qui s'applique non plus au cas, mais à la société, aux milliers de personnes,
même, les personnes ne sont pas encore nées, elles pourraient subir ça, versus le législatif, les parlementaires, qui sont
imparfaits, bien sûr, mais qui sont obligés d'être animés d'une vision qui
est... qui est plus globale, qui est plus transversale, où on
regarde : Bon, bien, cette loi-là a quel impact sur tous ces groupes-là, sur les citoyens? On a... Dans notre
circonscription, on parle à des groupes de gauche, de droite, de centre,
des nouveaux arrivants, des gens qui sont ici depuis longtemps.
Pourtant, on a besoin des tribunaux. Il ne
s'agit pas de dire qu'on n'a plus besoin des tribunaux, évidemment, mais, une fois qu'on considère que des questions
fondamentales comme celles-là peuvent être portées au plus haut tribunal
sur la base d'un cas versus votées en assemblée par plus de 125 personnes,
lesquelles ont toutes des circonscriptions de 50 quelques mille électeurs, qui
ont une vision globale, est-ce qu'il n'y a pas là aussi un argument
supplémentaire pour dire que ce genre de
question là renvoie à des droits collectifs et non pas à des droits
individuels, et qu'il appartient, donc, au collectif, c'est-à-dire aux
élus qui représentent le peuple, de tracer la ligne? Qu'en dites-vous?
M. Rousseau
(Guillaume) : Oui. Donc, très bon point. Sur droits collectifs,
droits individuels, j'aurais probablement une réponse en deux temps,
c'est-à-dire qu'on pourrait faire abstraction de la question des droits
collectifs et réfléchir strictement en droits individuels puis quand même en
déduire que la loi n° 21 fait avancer les droits individuels, que la
disposition de souveraineté parlementaire est nécessaire pour le droit
individuel à des institutions et des services publics laïques, qui, par
ailleurs, peut aussi être conçu comme un droit qui a un aspect collectif. Mais
donc on pourrait réfléchir strictement en termes de droits individuels et
défendre la loi n° 21 et le projet de loi n° 52.
Si on y ajoute, effectivement, la dimension des
droits collectifs, je pense qu'il y a plusieurs droits collectifs dont on
pourrait parler, mais celui du Québec d'avoir ses propres lois, de décider
collectivement d'avoir des rapports entre
l'État et les religions, je pense qu'on peut voir ça comme un droit collectif
qui appartient à l'ensemble des Québécois, et... bien, à ce moment-là, de s'assurer que ce droit collectif là est
protégé contre des tribunaux qui pourraient être amenés à le limiter, je
pense que c'est parfaitement légitime.
Puis, par
rapport à la première partie de votre intervention, de votre question,
effectivement, c'est un vrai enjeu que,
si le Parlement n'intervient pas, la question du droit relatif aux religions en
général évolue beaucoup par des jugements des tribunaux, et tout, par
des précédents, et tout. Ça a ses avantages, ses inconvénients. Un des
inconvénients, c'est qu'il y a des groupes puissants dans la société qui
peuvent exercer une influence disproportionnée sur les tribunaux de par les
moyens qu'ils ont pour se payer des avocats, pour être très concret. Donc, par
exemple, les syndicats ont beaucoup d'influence. Tous les accommodements
raisonnables, il y a beaucoup de syndicats qui se paient des avocats qui ont beaucoup d'influence. Les groupes
religieux sont nombreux. Ils donnent... Beaucoup de gens donnent de
l'argent. Extrêmement grande influence sur la... sur la jurisprudence des
groupes religieux. Les bénéficiaires des services publics, beaucoup moins. Pas
très bien organisés, en termes de gros lobbys puis d'argent pour les avocats.
Des lobbys de bénéficiaires de services publics,
là, ce n'est pas particulièrement puissant. Donc, si le législateur
n'intervient pas pour assurer le respect des droits des bénéficiaires des
services publics... Puis il ne s'agit pas de mettre de côté les droits de gens
appartenant à des religions ou de travailleurs du secteur public, il s'agit de
trouver l'équilibre. Mais l'équilibre, il n'est pas évident à trouver pour les
tribunaux, où l'accès est très difficile, aux tribunaux, pour les bénéficiaires
des services publics, qui ne sont pas organisés dans des lobbys, avec des
avocats.
• (11 heures) •
Alors, je pense que c'est important pour le
législateur d'arriver, de, oui, tenir compte des points de vue et des... des représentants des employés du secteur
public, des groupes religieux, et tout, qui sont en mesure de faire leurs
représentations et devant les tribunaux et devant le Parlement, mais le
Parlement peut rétablir un peu cet équilibre-là, dans ce cas-ci, en
faveur de bénéficiaires des services publics.
M. Roberge : J'avais une question un
petit peu plus... un petit peu plus philosophique, mais, en même temps, qui a des bases juridiques importantes. Au
Canada, ils ont... ils se sont dotés d'une politique de multiculturalisme. Ils
ont carrément une loi sur le multiculturalisme qui est porteuse de valeurs, qui
n'est pas dénudée d'intérêt, mais qui est comme un objet un peu étranger à
notre manière d'organiser notre vie au Québec. Est-ce que cette vision
multiculturaliste canadienne est réconciliable, est facilement conjugable avec
les principes puis la mise en oeuvre de la loi sur la laïcité au Québec?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc, dans
les faits, ce qu'on a... qu'on peut remarquer, c'est que toute la jurisprudence favorable aux accommodements
religieux, à une interprétation très, très large du libre exercice religieux,
parfois aux dépens du devoir de neutralité religieuse, tout ça, c'est notamment
au nom du multiculturalisme. Dans tous les
motifs qu'on voit dans les jugements, il y a soit l'article 27 de la
charte canadienne ou soit, plus largement, on évoque là l'existence
d'une société multiculturelle, et tout. Donc, à la base, dans cette
jurisprudence-là qui, à certains moments,
est allée trop loin et pour laquelle il y a une réponse qui s'appelle la
loi 21, donc, il y a forcément un peu une tension. Bon. Donc, forcément, puisque cette
jurisprudence-là, avec laquelle la loi 21 répond puis est d'accord en
partie, mais corrige certains aspects, bien, donc, forcément, puisque, sur
cette jurisprudence antérieure là, il y avait l'influence du
multiculturalisme, on peut penser qu'il y a, à certains égards, peut-être des
tensions.
Mais, en même
temps, ensuite, multiculturalisme, patrimoine multiculturel à l'article 27,
ensuite, ça veut dire ce que les juges décident ce que ça veut dire.
Donc, si les juges décident : Bien, le multiculturalisme, c'est
l'existence de plusieurs cultures, il existe
une culture nationale au Québec, est associée à celle-ci une certaine
conception de la laïcité, et au nom du multiculturalisme on veut respecter le
Québec et sa conception de la laïcité, bien, des juges pourraient décider ça. Ce n'est pas l'état actuel de la
jurisprudence, ce n'est pas l'état actuel de la littérature sur le
multiculturalisme en général, mais, à la limite, donc, de manière
complètement théorique, ce serait possible.
Mais, à l'heure actuelle, c'est vrai qu'il y a
une tension entre le multiculturalisme et l'approche québécoise, qui, à mon sens, est potentielle de
l'interculturalisme, que je considère très, très proche du multiculturalisme.
Moi, je prône, dans mes travaux, une
approche plus de convergence culturelle, je pense que c'est ce qu'il y a
derrière la loi 21, la loi 96, mais là ça nous amènerait peut-être
dans un autre débat.
M.
Roberge : OK. Bien, merci pour cet éclairage qui peut avoir
l'air d'une digression, mais on est quand même au coeur de l'enjeu quand
même. Est-ce que vous avez analysé la loi en tant que telle, pas seulement la
mesure de souveraineté parlementaire pour la
préserver, et... bref, sur la loi sur la laïcité elle-même, pour une réflexion
ultérieure? Parce qu'on a le plaisir et la chance de vous avoir avec
nous ce matin. Est-ce que vous avez des propositions de bonification,
d'amendement, d'ajustement pour plus tard?
M. Rousseau (Guillaume) : Très bonne
question. Bien, il y a différentes hypothèses qu'on peut mettre sur la table.
On sait qu'il y a eu l'adoption, il y a quelques mois ou tout près d'un an
déjà, d'une directive en matière de salles de prière dans les écoles, donc, qui
a été adoptée sous forme de directive, non pas dans la loi. Elle est contestée. Si jamais ça devait être invalidé... Je
ne pense pas que ce soit le cas. Je pense que le premier jugement ne l'a pas
suspendu, là, de mémoire, donc... Voilà. Donc, on peut penser que cette
directive, qui est parfaitement conforme à
la loi sur la laïcité, la loi sur la neutralité religieuse, et tout, et tout,
pourrait passer le test des tribunaux, mais peut-être pas. Donc, auquel cas, si jamais cette directive
devait être invalidée à un stade quelconque ou ultimement dans un jugement
de fond, là, qui, à un moment, deviendrait
sans appel, bien, à ce moment-là, ce serait... l'hypothèse se poserait
d'intégrer cette directive-là, ou, disons, certains de ses principes, ou sa
règle de base dans la loi sur la laïcité et, du coup, la mettant... la
protégeant par les dispositions de souveraineté parlementaire. Donc, ça, je
pense que c'est une question qui va se poser.
Mais, pour l'instant, le choix, le choix du gouvernement, c'est de laisser...
de l'avoir adopté sous forme de directive, et donc pas couverte
directement par une protection au niveau des dispositions de souveraineté
parlementaire. Mais disons que c'est une affaire à suivre.
Puis sinon, sinon, moi, j'ai toujours trouvé
que, dans les principes, les quatre principes de la loi sur la laïcité, donc,
neutralité religieuse de l'État, séparation de l'État et des religions, liberté
de conscience et de religion, égalité citoyens, citoyennes, peut-être que la
question de l'émancipation citoyenne en est une autre, valeur, qui n'était pas dans le rapport Bouchard-Taylor, alors que, là,
pour cet article-là, le législateur s'est inspiré du rapport Bouchard-Taylor
tout en mettant les principes dans un ordre inverse de celui du rapport
Bouchard-Taylor. Mais disons que, si on poussait la réflexion, on pourrait
arriver avec... à penser que, la loi 21, il y a une volonté d'émancipation
citoyenne, donc, pas que la personne, nécessairement, parce qu'elle est allée à
l'école au Québec, elle renie la religion de ses parents, ce n'est pas ça, mais
que cette personne-là soit amenée à... qu'elle ait les outils pour se
questionner de manière critique sur sa religion, sa communauté d'origine, et tout,
pour mieux y adhérer consciemment ou pour la quitter. C'est quelque chose qui
relève de la liberté de conscience. Donc, il y aurait peut-être une réflexion à
faire pour ajouter un quatrième principe, là, à l'article 2, de mémoire.
M. Roberge : Il reste combien de
temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste cinq minutes, un petit peu moins.
M. Roberge : Cinq minutes. OK. C'est
bon. OK. Il y a des gens qui nous disent : Bien, peut-être que ça
passerait le test, peut-être que, même contestée, sans disposition de
dérogation ou de souveraineté parlementaire, la loi serait validée, approuvée,
etc. Puis ils disent : Bien, écoutez, laissez ça aller, tout à coup que ça
passe. Moi, j'ai comme l'impression que c'est un peu jouer aux apprentis
sorciers, comme avec quelque chose de pas important, comme avec un brouillon
qu'on enverrait à notre prof pour qu'il le précorrige, mais ce n'est pas un
vrai travail, tu sais, il peut le corriger, il peut le déchiqueter, puis, si ce
n'est pas bon, ce n'est pas grave. Moi, j'y vois un danger, mais des gens disent : Oui, mais, s'il
fallait que ça passe, elle serait d'autant plus reconnue et valorisée parce
qu'en plus elle aurait le supposé magnifique sceau de la Cour suprême.
Quelle est
votre analyse par rapport à cette proposition de dire : Ce serait
formidable de la faire valider par les tribunaux? Quelle est votre
impression par rapport à cet argument-là?
M. Rousseau (Guillaume) : C'est une
très bonne question. J'aurais peut-être quelques notes discordantes par rapport
à mon précédent collègue, que je respecte beaucoup, évidemment. Donc, moi, mon
premier élément de réponse, c'est qu'on n'a
pas besoin de la validation par la Cour suprême ou autre pour que ce soit
légitime. Je pense que l'instance légitime d'élaboration du droit,
ultimement, c'est l'Assemblée nationale du Québec et le peuple, donc... et le peuple québécois que l'Assemblée
incarne. Donc, pour moi, il n'y a aucun problème. Autrement dit, au-delà du
détail de l'évolution de la jurisprudence, c'est parfaitement légitime,
pour le Parlement québécois, de décider en matière de laïcité, en matière de rapports entre l'État et les religions. Je pense
que l'Assemblée nationale est parfaitement outillée et légitime pour
décider. Mais je ne crois pas au monopole des tribunaux sur la protection des
droits fondamentaux. Je pense que le Parlement québécois a un rôle à jouer.
Et un autre problème avec cette hypothèse-là,
c'est que ça nous plonge dans l'insécurité juridique. Certains juristes vont vous dire : C'est sûr que la
loi serait inconstitutionnelle. D'autres vont vous dire : C'est sûr
qu'elle serait constitutionnelle. La réalité, c'est qu'il y aurait une
insécurité juridique, et notre tradition civiliste est très opposée à
l'insécurité juridique, beaucoup plus que la tradition de la common law.
Ensuite, pour ce qui est de renouveler 10...
cinq, 10, 15, 20 ans, aucun problème avec ça, là. Je veux dire, en matière de régimes de retraite, il y a cinq lois
en matière de régimes de retraite qui ont des dispositions de souveraineté
parlementaire depuis 40 ans. Tous les partis politiques qui ont été au
pouvoir la renouvellent sans arrêt depuis 40 ans. Ça ne pose aucun
problème. Donc, il n'y a pas de problème à renouveler une clause à tous les
cinq ans, pendant des décennies et des décennies.
Et, ultimement, l'autre point, moi, à mon avis,
le point de la loi 21 qui est invalide, qui est inconstitutionnel, qui est
discriminatoire, ce sont les droits acquis au port de signes religieux. Donc, à
mon avis, à la lumière de l'arrêt Mouvement laïque du Québec c. Saguenay,
lorsqu'un représentant de l'État, dans l'exercice de ses fonctions, pratique sa
religion, ça porte atteinte à la liberté de conscience des bénéficiaires des
services publics, des citoyens. Ça porte atteinte à leur droit à l'égalité,
même dans certains cas, comme le maire de Saguenay qui fait sa prière, ça porte
atteinte aux droits à l'égalité des gens dans la salle, même chose pour un
représentant de l'État qui porte un signe
religieux. Donc, le droit acquis de la loi 21, potentiellement, pourrait
sauter. Si on n'a pas de disposition de souveraineté parlementaire, on
pourrait conclure que les droits acquis au port de signes religieux, ça porte
atteinte à la liberté de conscience. Et c'est donc le législateur québécois qui
a choisi cet équilibre-là, interdiction du port de signes religieux, mais, en
même temps, droits acquis. L'équilibre, il est là.
• (11 h 10) •
Puis là de penser que la Cour suprême va arriver
exactement au même équilibre, exactement à la même énumération d'interdictions
puis exactement... exactement aux mêmes droits acquis, c'est faire beaucoup
confiance aux tribunaux puis penser que les tribunaux font preuve de déférence
puis accordent une marge d'appréciation au Québec, ce qui, malheureusement,
n'est pas suffisamment le cas.
M. Roberge : Merci. Je vais laisser
ma collègue rapidement... Vas-y.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui. Mme la députée de Vimont, une minute.
Mme
Schmaltz : En fait, ma question... Je vais y aller
rapidement. Vous avez mentionné souvent que la disposition de la
dérogation se faisait de façon... à titre préventif. Vous avez montré...
démontré plusieurs exemples aussi tantôt en
disant que vous aviez recensé plus d'une centaine de cas. En fait, comment on
explique, à ce moment-là, l'interprétation tellement différente des
tribunaux des chartes canadienne, québécoise? Je ne sais pas si on peut...
M. Rousseau (Guillaume) : Je ne suis
pas sûr d'avoir compris la question.
Mme
Schmaltz : OK. Je vais répéter. J'aimerais comprendre,
sachant qu'on utilise la dérogation de la disposition à usage préventif, comment ça se fait que les tribunaux
l'interprètent différemment, dépendamment de...
M. Rousseau (Guillaume) : Disons,
deux choses. Donc, à cet égard-là, autant pour la charte canadienne que québécoise, les tribunaux disent : La
disposition de souveraineté peut être utilisée à titre préventif. Donc, c'est
la même chose d'un côté et de l'autre parce que les textes... rien dans
le texte de 33 de la charte canadienne ou 52 de la charte québécoise ne tend à penser qu'on ne peut pas
l'utiliser à titre préventif. Donc, c'est pour ça que c'est la même
interprétation.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup. Je dois
malheureusement arrêter. Le temps imparti au gouvernement est terminé.
Je me tourne du côté du député de l'Acadie, 12 min 23 s.
M. Morin : Merci, Mme la Présidente.
Alors, bonjour, Pr Rousseau. Merci, merci pour votre mémoire et vos
explications ce matin.
Dans votre travail, dans vos recherches, vous
avez fait un travail assez exhaustif de l'utilisation des clauses de dérogation. Vous avez fait référence tantôt aux
régimes de retraite, où les clauses sont remises, évidemment, en vigueur.
Ma compréhension, c'est que, dans le cas des régimes de retraite, une fois
qu'on a utilisé les clauses de dérogation, c'était quand même pour des domaines
assez ciblés, pour des articles ciblés d'une loi et non pas pour l'ensemble de
la loi, ce qui n'est pas le cas ici.
Est-ce que vous avez recensé beaucoup de cas,
sauf peut-être pour la période où M. Lévesque était premier ministre, après
1982, et où il a... le gouvernement du Parti québécois a utilisé
systématiquement des clauses pour toutes les lois québécoises, là? Est-ce qu'il
y a beaucoup d'autres cas que vous avez dénotés où le gouvernement utilise, d'une façon globale, générale, avec les
deux chartes, les clauses... les clauses de dérogation ou si c'est quelque
chose qui est assez exceptionnel? Et puis l'impact que ça a sur les droits des
personnes, étant entendu qu'ici on ne parle que de la
charte fédérale, parce que, pour la charte québécoise, bien évidemment, c'est
réglé, il n'y a pas... il n'y a pas de
période de cinq ans. Alors, une fois que c'est invoqué, puis c'est invoqué pour
l'ensemble des dispositions, si vous regardez les droits de la charte
québécoise qui sont... dont on fait la dérogation, là, ils sont multiples.
Alors, dans vos recherches, qu'est-ce que...
qu'est-ce que vous avez constaté là-dessus? Est-ce que c'est assez
exceptionnel, ou c'est utilisé fréquemment, ou... Puis quel est l'impact
sur les droits des individus?
M.
Rousseau (Guillaume) : Merci, merci pour votre question. Effectivement...
Puis j'étais sur mon téléphone. Vous avez compris que je suis allé
chercher mon article avec... en annexe et tous les cas pour bien répondre à
votre question. Donc, je vous encourage à
aller voir, là. Je vais y répondre le plus possible, là, de mémoire puis en
regardant mon tableau. Mais sinon,
effectivement, en annexe de mon article de 2017, là, dont le titre, là, vous le
retrouverez dans mon mémoire, là, vous pourrez avoir tous ces cas-là.
Donc, en gros, ce qu'on retrouve, c'est que,
pendant la période entre 1982 et 1985, donc au moment où, comme vous le
mentionnez, le gouvernement Lévesque mettait à la disposition des dérogations,
comme on l'appelait à l'époque, de
souveraineté parlementaire, donc, dans toutes les lois, bon, bien, en même
temps, il y a eu beaucoup de cas
d'usage, entre 1982 et 1985, des dispositions de souveraineté... de la
disposition de souveraineté parlementaire de la... de la charte
québécoise, donc, ce qui fait qu'on avait les deux en même temps, forcément,
parce qu'il y avait déjà celle de la
canadienne. Donc, à chaque fois qu'on utilisait celle... la disposition de la
québécoise entre 1982 puis 1985, forcément,
c'étaient les deux en même temps. Donc, premier... premier élément de réponse,
donc, c'est quelque chose qui est déjà arrivé.
Ensuite... Et là j'avoue que, dans mon tableau,
je pense que ce que je mentionne, c'est le nombre d'articles des chartes des
droits qui étaient visés et non pas nécessairement le nombre d'articles de la
loi. Donc, je pense que, pour répondre très, très, très spécifiquement à votre
question... Je pense que, dans mon tableau, qui a plein d'autres statistiques,
il n'y a peut-être pas celle-là, mais je pense qu'à la limite votre question a
les deux volets, c'est-à-dire le fait de déroger de 1 à 38 de la charte
québécoise, 2, 7 à 15 de la charte canadienne, qui est un volet de... volet
quantitatif, si on veut, de la dérogation ou de l'application de la disposition
de souveraineté, puis l'autre volet, c'est combien d'articles de la loi sont
protégés. Donc, les volets quantitatifs... il y a deux volets quantitatifs.
Et, pour le premier volet, donc le 1 à 38, ou le
2, 7 à 15, ou juste 2, ou juste... ou juste 15, ou juste 7, il y a beaucoup de cas d'utilisation globale. Donc, du 2,
7 à 15, il y en a eu beaucoup. Puis, pour la charte québécoise, il y a
eu quelques cas de 1 à 38 puis il y a même eu des cas où c'est toute la charte
québécoise, non pas seulement 1 à 38, mais toute la charte québécoise, ce qui
est particulier, parce qu'au-delà de 38 il n'y a pas de supralégislativité,
mais il y a quand même des droits économiques et sociaux, donc, à 38, 39 et
suivants. Là, ça pose la question : Qu'est-ce qu'une disposition de dérogation de souveraineté parlementaire peut
avoir comme effet sur 39 et suivants, considérant que 39 et suivants
n'ont pas de supralégislativité? Donc là, ça nous amènerait dans un débat
technique.
Mais, autrement dit, il y a eu des cas d'usage
de la disposition de souveraineté parlementaire de la charte québécoise
beaucoup plus large que celui de la loi 21. Donc, la loi 21, c'est 1
à 38. Je pourrais vous donner des cas, des cas encore en vigueur. Donc, je ne
vous parle pas de trucs dans les archives, là. La Loi sur les jurés, donc, qui
est applicable en ce moment, là, qu'on peut aller voir sur Google, qu'on
applique dans les tribunaux tous les jours, c'est toute la charte québécoise auquel... pour laquelle il y a la disposition
de souveraineté, et non pas seulement 1 à 38. Donc, il y a des usages
plus larges eu égard à ce volet quantitatif.
Et, eu égard à l'autre volet quantitatif de
toute la loi, là, j'avoue que je n'ai pas la réponse. Je réalise que ça ne figure pas sur mon... sur mon tableau, dans mon
article. Mais, de mémoire, il existait... je pense qu'il existait des cas,
mais pas une tonne. Pour être très honnête avec vous, je pense... je pense
qu'il n'y a pas une tonne de cas où on dit : Toute la loi est protégée par
les dispositions de souveraineté parlementaire. Souvent, c'était tel article,
tel ou tel article. C'est le cas, par
exemple, pour les lois sur les régimes de retraite, où on spécifie que c'est
tel article, tel article.
Pour reprendre l'exemple de la Loi sur les
jurés, de mémoire, ce n'est pas toute la loi, mais c'est des grands pans de la
loi. Donc, ce n'est pas juste tel alinéa, tel article, c'est quand même assez
large, combiné au fait que ce n'est pas
seulement 1 à 38, mais 1 à 100 quelques, là, toute la charte québécoise. Donc,
voilà un peu la réponse que je pourrais vous faire, là, vite comme ça.
M. Morin : Je vous... je vous
remercie. J'aimerais vous poser la question que j'ai posée à votre collègue, le
professeur Taillon. Dans son mémoire, le
professeur Taillon disait que «le recours à la dérogation permet au Parlement du
Québec de légiférer dans l'intérêt supérieur de la société». Or, ici, le
gouvernement veut à nouveau invoquer la clause de dérogation, mais, dans le
projet de loi, on a deux articles. Et, vous l'avez souligné vous-même, la
société change, hein, on est en constante
évolution. Donc, qu'est-ce... Comment on pourrait définir l'intérêt supérieur?
Qu'est-ce que le gouvernement devrait démontrer pour invoquer à nouveau
la clause dérogatoire? Parce qu'on s'entend que l'effet pratique de cette
clause-là, ça va être d'empêcher des citoyens ou des citoyennes d'avoir recours
à leurs droits fondamentaux, ce qui n'est pas banal. Je comprends que la clause
est dans la loi, donc le Parlement peut l'utiliser, mais ça a quand même un impact sur les gens. Donc, qu'est-ce qu'il
faudrait faire pour convaincre et éclairer l'ensemble des parlementaires
à ce niveau-là?
M. Rousseau (Guillaume) : Oui.
Merci. Très bonne question. Donc, moi, je suis un petit peu plus précis que mon collègue, le professeur Taillon. Lui, il parle
d'intérêt supérieur. Moi, à la lumière de... bien, les revues de littérature,
là, de plusieurs auteurs et également des
archives parlementaires de la pratique de l'Assemblée nationale, j'en conclus
que les deux motifs qui, dans la
théorie, chez les constitutionnalistes québécois, plusieurs d'entre eux, chez
les parlementaires qui, avant... avant vous, ont utilisé les dispositions... les deux
grands motifs qui ressortent, c'est l'identité québécoise, donc souvent
des questions de langue ou de culture, et le progrès social. Donc, c'est, par
exemple, la disposition de souveraineté parlementaire pour la cour sur les...
des petites créances, pour les régimes de retraite qui avantagent des femmes,
qui ont été autrefois désavantagées. Donc, essentiellement, c'est ces deux
raisons-là. Donc, à mon sens, ce qu'il faudrait, c'est que le gouvernement nous
dise à chaque fois que, lorsqu'il utilise une de ces dispositions-là, c'est lié
soit à l'identité nationale et/ou au progrès social. Donc, ça, c'est... donc,
très, très précisément.
• (11 h 20) •
Ensuite, concrètement, comment il le fait? Bien,
je pense que... je pense qu'on ne peut pas réinventer la roue. Je pense qu'une
audition publique comme celle d'aujourd'hui, ça devrait exister idéalement
chaque fois qu'il y a un renouvellement, ou un non-renouvellement, ou une
abrogation, ou une adoption d'une référence à une disposition de souveraineté
parlementaire. Et, concrètement, je pense que, dans le cas de la loi 21,
bien, c'est qu'il y a des gens qui vont venir vous expliquer que... qu'ils
veulent porter un signe religieux puis que, si vous les empêchez, ça va les empêcher de progresser dans leur carrière, puis
d'autres vont vous expliquer qu'au contraire ils veulent que leurs enfants
soient protégés des pressions religieuses dans les écoles, etc. Donc, vous
aurez les deux points de vue, comme parlementaires, puis vous serez amenés à
décider.
Mais je vous dirais que, dans le cas de la
loi 21 et de sa disposition de souveraineté parlementaire, et donc dans le
cas du projet de loi n° 52, vous ne manquez pas de matériel. Vous avez
tous les rapports d'experts déposés au procès de la loi 21, avec tout
plein d'experts qui se prononcent pour ou contre la loi, qui établissent des
liens avec pour ou contre le fait que la loi
soit pour le progrès social. Il y a différentes... Il y en a qui vont vous dire
que c'est de la discrimination, d'autres vont vous dire que ça protège,
d'autres rapports d'experts vont démontrer les liens avec l'identité
québécoise, avec son histoire, le rapport d'Yvan Lamonde, par exemple. Donc, je
pense que vous avez largement le matériel pour vous prononcer.
M.
Morin : Et, quand on a à travailler en commission
parlementaire, justement, pour ce type de projet de loi, et puis évidemment on
apprécie beaucoup votre témoignage, celui du professeur Taillon, vous êtes d'éminents
constitutionnalistes, mais est-ce que
ce serait aussi intéressant d'avoir, par exemple, des sociologues,
anthropologues, ethnologues, d'autres... bien, en fait, même des membres de groupes religieux pour que le
gouvernement puisse avoir... puisse faire, en fait, une consultation qui
est plus large pour éclairer davantage les parlementaires?
M.
Rousseau (Guillaume) : C'est sûr que, dans un monde idéal, les
consultations seraient encore plus longues, il y aurait encore plus de gens
entendus. Maintenant, ensuite, bon, c'est une question un peu, là, de gestion de
l'agenda du gouvernement, des oppositions, et tout. Dans un monde idéal, oui,
il pourrait y avoir plus de consultations.
Je sais que, dans les dernières années, avec
l'usage plus fréquent, bien, un tout petit peu au Québec, mais surtout dans
d'autres provinces, des dispositions, il y a plus de gens qui se prononcent
dans la communauté juridique et même à
l'extérieur. Mais... mais même, traditionnellement, il y a eu, par exemple, des
éthiciens qui ont pu se prononcer sur la disposition.
Donc, effectivement, on pourrait élargir un
petit peu le débat puis aller voir ce que d'autres... d'autres spécialistes... Je pense que des politologues
auraient sans doute beaucoup de choses à dire également. Puis, sur le fond de
la question de la loi 21, au-delà du projet de loi n° 52, là,
évidemment, il y a beaucoup d'expertise dans toutes sortes de disciplines, là,
qui sont super... superpertinentes pour mieux comprendre la loi 21.
M. Morin : Parfait. Je vous... je
vous remercie.
M. Rousseau (Guillaume) : Merci à
vous.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup. Alors, on
va terminer cet échange avec la députée de Verdun. Vous avez
4 min 8 s.
Mme Zaga
Mendez : Merci beaucoup, Mme la Présidente. Merci beaucoup,
Pr Rousseau, pour la présentation et déjà la discussion que nous avons
commencé à entamer.
Moi, j'aimerais faire référence à une...
d'abord, à une partie de votre mémoire, que je vais lire et qui va amener une
question par la suite. Donc, vous dites que «cela ne veut toutefois pas dire
que le pouvoir législatif peut utiliser ces dispositions comme bon lui semble,
sans avoir de bonnes raisons et sans suivre une procédure appropriée. Cela veut dire qu'il doit s'imposer à lui-même
l'obligation de les utiliser que pour des bonnes raisons.» On parle ici, là, bien
sûr, de l'application de la dérogation aux chartes.
De ce que je comprends, puis, peut-être, vous
pouvez m'éclairer là-dessus, est-ce que ça voudrait dire qu'on applique la dérogation lorsque nous sommes
d'accord sur le fond de la loi ou on ne l'applique pas, donc, quand nous ne... sommes
en désaccord?
M.
Rousseau (Guillaume) : Très bonne question. Non, effectivement, moi, mon
point de vue, c'est que, comme parlementaires, avec le projet de loi n° 52
puis dans tous les cas où il y a une disposition de souveraineté parlementaire,
dans le fond, la... Moi, je pense que la
question... Il y a deux questions qui se posent, mais je pense que la plus
importante, c'est : Qui doit
décider? Qui décide? Est-ce que c'est... En matière de laïcité, est-ce que
c'est l'Assemblée nationale qui doit décider ou les tribunaux? Donc, un
parti politique, des parlementaires pourraient très bien dire : Nous, on
pense que c'est
l'Assemblée nationale qui doit décider, donc on est favorables aux dispositions
des deux chartes. Et là je rejoins mon
collègue pour dire que, si on utilise les dispositions de juste une des deux
chartes, politiquement, ça a du sens, mais, juridiquement, ça n'en a
pas.
Mais un parlementaire pourrait très bien
dire : Je pense que l'Assemblée nationale doit décider, donc je suis pour
les dispositions de souveraineté des deux chartes, mais je suis contre, sur le
fond, avec le choix de cette majorité parlementaire du gouvernement, puis, le
jour où... — parce
que, souvent, les parlementaires de l'opposition se projettent comme
alternative pour prendre le pouvoir — le jour où nous serons au
pouvoir, nous aurons une autre conception de la laïcité, mais ce sera toujours
nous, la majorité parlementaire et le Parlement du Québec, en général, qui
allons décider et non pas les tribunaux.
Donc, ce serait parfaitement possible, à mon
sens, pour des parlementaires, d'être pour la disposition de souveraineté
parlementaire, contre des détails ou des éléments importants de ce qui est
protégé par la disposition. Effectivement, je pense qu'il faut faire la nuance.
Mme Zaga Mendez : OK. Merci. J'ai
une autre question, peut-être un peu technique, là. Lorsqu'on fait recours à la clause dérogatoire, selon
l'article 33 de la charte canadienne, ceci permet d'écarter un ensemble
d'articles. On parle de l'article 2, après, l'article 7 à 15.
Or, à part l'article 2 et l'article 15, est-ce que... nous, on voit
mal le lien de déroger les autres articles avec l'application de la
loi 21. Quel est votre avis là-dessus? Pourquoi on dérogerait sur
l'ensemble d'articles et pas seulement demander une dérogation sur 2 et 15?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc, le
point, c'est que c'est un choix politique de dire : C'est le Parlement qui
décide. Donc, l'argument... Le raisonnement du législateur derrière la
loi 21, ce n'est pas de dire : Il y a un petit problème technique entre tel article de la loi
puis tel article d'une charte, donc on met une disposition de souveraineté
parlementaire de manière chirurgicale pour régler ce problème technique. Non,
c'est un choix macroconstitutionnel politique
de dire : C'est le Parlement qui décide. Donc, on fait un usage le plus
large possible de la... de la disposition de souveraineté parlementaire.
Donc, ça, c'est le premier point.
Puis ensuite, sur le plan technique, bien, c'est
que, dès que vous avez un droit qui n'est pas visé par la souveraineté
parlementaire, par la disposition de souveraineté parlementaire, les avocats
des groupes qui contestent la loi vont en
faire une interprétation complètement... extrêmement large, qui sort absolument
de nulle part, pour invalider la loi,
puis ça se peut qu'un juge leur donne raison. Je veux dire, personne, au moment
des débats sur la loi 21, personne ne pensait que le fait
d'interdire le visage couvert par des professeurs, ça portait atteinte aux
droits des anglophones à l'éducation en anglais. Personne ne pensait ça. Ils
ont plaidé ça, ça a fonctionné en première instance.
Donc, on ne peut pas se protéger contre toutes
les interprétations extrêmement créatives des avocats qui peuvent être reprises par des juges. Alors, à ce
moment-là, il faut mettre la disposition de manière très, très large, sinon on
n'est pas à l'abri des interprétations créatives, des plaidoiries créatives.
Mme Zaga Mendez : Combien qu'il nous
reste...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...encore du temps.
Mme Zaga Mendez : Encore du temps.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Deux minutes.
Mme Zaga Mendez : Oui. Rapidement,
vous entendre... Vous connaissez un peu notre position d'enlever la dérogation sur la charte québécoise. Moi, je pose
la même question : Est-ce que vous voyez que la charte québécoise est
un outil suffisant et important pour défendre les droits des citoyens au
Québec?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc,
c'est un peu... La charte québécoise, c'est une courroie de transmission de la
jurisprudence de la charte canadienne. Donc, si on ne met pas la disposition de
la charte québécoise, c'est... directement, on invite la charte canadienne à
s'appliquer. C'était comme ça dans Ford contre la loi 101, ce sera comme
ça contre la loi 21. C'est plate, mais c'est ainsi. Puis c'est ainsi, entre
autres, parce qu'il y a la hiérarchie, et tout,
mais c'est aussi une question de tradition juridique, c'est-à-dire que les
droits fondamentaux au Canada, c'est de la common law. Donc, au Québec,
idéalement, ce serait du droit civil, puis notre charte québécoise, elle
s'applique en droit privé. Normalement, ça devrait être une logique de droit
civil dans l'interprétation du droit à l'égalité, mais ce n'est pas ça qui
arrive, c'est...
Ça fait 40 ans de jurisprudence où on met
de côté la tradition du droit civil en grande partie. On applique la common
law. Donc, renverser ça, bonne chance. Puis, de toute façon, les chartes des
droits, c'est hypervague. Tu sais, le droit à l'égalité, le droit à la liberté
de religion, c'est des principes hypervagues qui veulent dire ce que les juges
disent que ça veut dire. Très concrètement, c'est des chèques en blanc aux
juges.
Donc, si vous voulez une autonomie de la charte
québécoise, créez un conseil constitutionnel qui aura le monopole sur son
interprétation, complètement à l'extérieur du système juridique, judiciaire
canadien. Est-ce que c'est possible avec 96 et suivants de la Constitution de
1967? Il y aurait des limites à ça, mais c'est la seule façon. Si vous ne
sortez pas le pouvoir d'interpréter la charte québécoise du système canadien,
la charte québécoise, c'est seulement la courroie de transmission de la charte
canadienne.
Mme Zaga Mendez : Je
vous remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 45 secondes, si vous voulez conclure.
Mme Zaga Mendez : Ah! il reste
encore 45 secondes. Bien, je vous offre les 45 secondes, si vous
voulez ajouter quelque chose sur votre amendement à la charte québécoise ou
d'autres...
M.
Rousseau (Guillaume) : Oui, effectivement. Donc, merci, merci de m'offrir
cette chance. Donc, à la fin, là, vous trouverez, en annexe de mon mémoire,
donc, une proposition de modification. Parce qu'effectivement je pense que c'est important de souligner que ce n'est pas
une disposition de dérogation, mais de souveraineté parlementaire. Et, si
on le met juste dans un projet de loi qui, après ça, devient une loi annuelle
puis disparate, à toutes fins pratiques, ça n'a pas d'effet.
Il faut vraiment modifier la charte québécoise à
52. Mais 52, c'est particulier. C'est difficile de le modifier pour mettre le
mot «souveraineté parlementaire». Donc, je propose de le mettre au titre du
chapitre V, dans lequel il y a l'article 52. Et là, vraiment, ça enverrait
le message dans une loi reconnue. Même si, judiciairement, elle est une
courroie de transmission de la charte canadienne, elle est connue quand même
des citoyens. Donc là, on viendrait vraiment
affirmer que l'article 52, la disposition qu'on disait, autrefois, de
dérogation, c'est une disposition de souveraineté parlementaire et que
c'est le rôle du Parlement de s'en servir pour mieux protéger les droits.
Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Pr Rousseau. Merci pour votre
contribution à nos travaux.
Je suspends quelques instants, le temps de
recevoir notre prochain invité.
(Suspension de la séance à 11 h 29)
(Reprise à 11 h 35)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La commission reprend ses
travaux.
Alors, nous
recevons le professeur Louis-Philippe Lampron, de la Faculté de droit de l'Université Laval. Pr Lampron, bienvenue à la commission.
Alors, comme... comme vous le savez fort probablement déjà, vous avez
10 minutes pour votre exposé, et par la suite nous allons procéder à la
période d'échange avec les parlementaires. Alors, la parole est à vous.
M. Louis-Philippe
Lampron
M.
Lampron (Louis-Philippe) :
Très bien. Merci beaucoup, Mme la
Présidente. Alors, merci pour l'invitation. C'est un plaisir d'être ici pour discuter avec vous du projet de loi n° 52. D'emblée, je m'excuse. Et je vous vois fouiller dans mon
mémoire. Je l'ai terminé tard hier soir, et il est quand même assez mastoc.
Alors, voilà, désolé. Vous aurez l'occasion de le lire peut-être plus en détail
après.
Je voudrais prendre un court moment pour
souligner la perte du collègue Benoît Pelletier, hein, qui nous a récemment
quittés. Je voulais, donc, saluer devant la commission son intégrité, sa
compétence et son engagement dans les affaires de l'État, autant comme
professeur de droit constitutionnel que comme, bien sûr, député et ministre.
Là-dessus, je suis tout à fait d'accord avec mon collègue Taillon, ça prendrait
plus de Benoît Pelletier au Québec.
Alors, voilà, donc, discuter du projet de loi n° 52, un très court projet de loi, hein, comme on en a
parlé dans les deux auditions de ce matin, qui a pour vocation de renouveler la
dérogation uniquement à la charte canadienne en raison du fait que la
Constitution l'exige. L'article 33 prévoit effectivement que la dérogation
à la charte canadienne expire après cinq ans, donc ça force l'Assemblée
nationale, si elle souhaite le renouvellement de la dérogation à la
canadienne... à renouveler la clause, à en réadopter une nouvelle, de là la
nature du projet de loi n° 52.
Mais je pense qu'il faut quand même souligner le
fait qu'on ne peut pas faire abstraction, même si on ne voit nulle part dans le
projet de loi n° 52 de mention à la charte
québécoise, du fait qu'on propose de renouveler la dérogation à la charte
canadienne pour, ouvrir les guillemets, protéger la Loi sur la laïcité de
l'État, dans un contexte où va se poursuivre la validité de la dérogation à la
charte québécoise, qui, effectivement, là, n'est pas soumise à la même limite
de temps que celle qui est exigée par l'article 33 de la charte
canadienne.
Alors, à mon
sens, le projet de loi n° 52, donc, le moment de se demander si, oui ou non,
on souhaite renouveler la dérogation à la charte canadienne dans le
contexte où il y a aussi un renouvellement... pas le renouvellement, mais une dérogation mur à mur et préventive à la charte
québécoise, là, bien, ce serait une opportunité, pour moi, de corriger
une brèche qui a été ouverte en 2019 avec l'intégration de deux dispositions
préventives et mur à mur de dérogation aux deux chartes. Donc, ce serait
l'opportunité de le... de le corriger.
Alors, la présentation d'aujourd'hui,
évidemment, je vais essayer de vous exposer en quoi est-ce qu'à mon sens le
recours à ces deux dispositifs de dérogation là constitue une brèche dans le
régime québécois de protection des droits fondamentaux. On aura peut-être
l'occasion de parler des interactions entre la charte québécoise, la charte
canadienne et ce qu'on entend, justement, par le régime, le contre-pouvoir que
représentent, en fait, les deux chartes, là, la charte québécoise et la charte
canadienne.
À
mon sens, et je vais insister là-dessus, là, les motifs mis de l'avant pour
justifier l'utilisation maximale du pouvoir de dérogation, à l'époque et
aujourd'hui, ne tiennent pas et affaiblissent de manière inquiétante et, pour
moi, injustifiée, bien sûr, là, le fameux régime québécois de protection des
droits.
Alors, avant d'aller
dans l'analyse de ces trois motifs-là, je voudrais faire trois précisions, que
je fais par ailleurs dans mon mémoire, là.
Première précision, il faut rappeler que la loi n° 21
n'a pas créé de régime de séparation du
religieux et de l'État au Québec. C'était un régime qui était préexistant.
Autrement formulé, si on abrogeait demain matin la loi n° 21,
on ne tomberait pas dans un régime, au Québec, où le religieux n'est pas séparé
des affaires de l'État. Et donc j'aimerais préciser aussi que,
concrètement parlant, là, le seul changement notable ou tangible qui découle de l'adoption de la loi n° 21
en 2019, bien, prend la forme de deux interdictions de port de signes religieux
qui s'appliquent à certains agents de l'État. Alors, ça, c'est la
première précision.
Deuxième précision,
donc, en lien avec ces interdictions-là, hein, seul changement tangible qui
découle de l'adoption de cette loi-là, bien, ces interdictions-là, on y a fait
référence dans les deux interventions, là, imposent un désavantage aux membres
de groupes religieux minoritaires si on les compare avec l'écrasante majorité
de la population du Québec, qui n'a aucun
effort à faire pour respecter des interdictions de port religieux... de port de
signes religieux, en fait, sur le lieu de travail ou autre part. Donc,
il y a une tension claire avec le droit à l'égalité réelle des membres de ces
groupes religieux minoritaires.
Et,
finalement, dernier élément, j'insiste, là, même si le projet de loi n° 52 ne porte que sur la charte canadienne, il faut garder en tête que la
dérogation mur à mur et préventive à la charte québécoise, elle doit également
être prise en considération dans son analyse et dans le choix qui se
pose aux députés de l'Assemblée nationale.
Alors, les trois
arguments en faveur du maintien de la disposition de dérogation à la charte
canadienne, et donc de la validité de la
dérogation à la charte québécoise, quels sont-ils? Et on pourra me détromper,
bien sûr, peut-être qu'il y en a que j'oublie, en fait, mais moi, j'ai fait
vraiment le résumé des trois que j'ai vu passer dans l'espace public,
là, dans le débat entourant l'adoption de la Loi sur la laïcité de l'État.
Alors, je les nomme, et ensuite on les analyse.
• (11 h 40) •
D'une part, il y
avait, évidemment, éviter de longues contestations judiciaires. On ne va pas
passer beaucoup de temps là-dessus. Deuxièmement, et c'est dans le texte de la
loi, hein, protéger le principe de la souveraineté parlementaire ou encore les
droits de la majorité québécoise. On voit souvent une adéquation entre c'est
l'Assemblée nationale qui doit décider, la majorité de la population du Québec
est en faveur de la loi sur la laïcité, et ceci justifierait le recours à la disposition
de dérogation de manière préventive. Et le dernier motif, c'est d'empêcher
qu'elle soit suspendue temporairement. Il faut déroger de manière préventive
parce qu'on court le risque, sinon, qu'un
tribunal suspende l'application de la loi pendant le temps nécessaire à la
contestation, au fond, devant les tribunaux.
Alors, premier motif,
donc, je disais que ça ne tient pas, je vous explique maintenant pourquoi. On
pourra ensuite en discuter, bien sûr. Éviter de longues contestations
judiciaires. Alors, c'était déjà le cas au départ, là, dans les débats qui entouraient l'adoption, en 2019, de
la Loi sur la laïcité de l'État, là. On laissait entendre qu'il allait y avoir
des contestations, utilisation de la
disposition de dérogation ou pas. Alors, maintenant, on est cinq ans... on est
jusqu'au nez dans les contestations judiciaires. On a deux décisions,
une de la Cour supérieure et de la Cour d'appel. Alors, si l'objectif était
vraiment de les éviter, ça n'a pas fonctionné.
Mais je dirais que,
de manière encore plus paradoxale, l'effet net du recours aux dispositions de
dérogation, ça a eu pour effet de déplacer le débat, et on n'a jamais aussi peu
parlé de la laïcité de l'État et jamais autant des dérogations, en fait. Alors,
devant les tribunaux, les opposants, donc, les arguments qui sont mis de
l'avant par les opposants, ce ne sont pas
des arguments, au fond, sur l'incompatibilité alléguée ou potentielle de
certaines dispositions de la loi n° 21 avec,
par exemple, la liberté de religion et le droit à l'égalité, mais on tente, on
le voit dans les différents arguments, de contourner le recours aux
dispositions de dérogation, voire on demande aux tribunaux de faire évoluer les fameux critères de l'arrêt Ford.
Alors, le choix de déroger aux droits fondamentaux dans un contexte où
la laïcité de l'État est une valeur très importante, évidemment, même
constitutive de l'État québécois, là, ça fait en sorte qu'on ne débat pas de la
raisonnabilité du modèle québécois de laïcité qui est proposé par la loi sur la
laïcité, mais on débat presque
exclusivement, en fait, du droit de suspendre de manière préventive les droits
et libertés protégés par la charte canadienne et par la charte
québécoise.
Deuxième
élément, donc, l'argument de la protection du principe de souveraineté
parlementaire et les incidents droits
de la majorité, là. D'une part, il faut rappeler qu'il s'agit ici d'une
dérogation préventive. Alors, si on veut parler du droit du dernier mot, là,
quand on regarde le libellé de l'article 33 de la charte canadienne et 52
de la charte québécoise, le droit du dernier mot, là, il est clair, il
revient à l'Assemblée nationale, il revient aux législatures partout au Canada.
Maintenant, la
fameuse théorie du dialogue entre le législatif et le judiciaire, qui est au
coeur de l'effectivité d'un régime de
protection des droits fondamentaux, hein, ça ne peut pas être à l'institution
publique qui est chargée de respecter
les droits fondamentaux de déterminer quand est-ce qu'elle les respecte puis
quand est-ce qu'elle ne les respecte pas, hein, c'est l'équivalent d'être juge
et partie, et donc on a besoin d'un tiers indépendant, mais donc, ici, il n'y a
pas de dialogue, puisqu'on a dérogé de manière préventive aux droits et
libertés de la personne. On n'a pas laissé les tribunaux se prononcer sur la
proposition qui avait été faite par la loi 21. On n'a pas de décision de
justice qui se serait prononcée, au fond, là, sur les deux interdictions ou
encore le modèle québécois de laïcité qui se trouve à l'intérieur de la loi 21.
Au niveau du temps, comment ça va?
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Deux minutes.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Deux minutes. On
accélère. Droits de la majorité. Donc, l'adéquation entre le fait que la
loi 21, étant appuyée par la majorité de la population québécoise, ça
fonderait la légitimité du recours à la dérogation, ça,
c'est l'argument le plus faible et le plus dangereux, à mon sens, parce qu'il
est antinomique avec ce qui est au coeur d'un régime de protection des droits
fondamentaux, où, grosso modo, l'un des piliers depuis 1948, depuis la Déclaration universelle des droits,
c'est justement de s'assurer que les groupes majoritaires n'abusent pas de
leurs prérogatives en démocratie à l'encontre de groupes minoritaires. Alors,
l'appui de la majorité pour suspendre des droits fondamentaux, c'est
antinomique avec l'idée même de protection des droits fondamentaux.
Dernier
élément, empêcher qu'elles soient suspendues temporairement. Alors, à mon sens,
et j'ai... Évidemment, là, je deviens un Speedy Gonzales de la parole,
mais c'est plus détaillé dans mon mémoire que vous... auquel je vous renvoie. À mon sens, cet argument-là découle du
fait qu'on a monté en épingle une décision de la Cour supérieure concernant la loi 62 adoptée par le
gouvernement libéral de Philippe
Couillard, qui avait, effectivement,
été suspendue temporairement, le
temps qu'on entende les arguments, au fond. Mais, ce faisant, on se trouve à
généraliser un processus qui est exceptionnel,
hein, je veux dire, qui... qui a toujours été considéré comme tel. Il y a
peut-être eu, entre 2018 et 2019, un flottement laissant entendre que
certains tribunaux ou encore les tribunaux québécois allaient se permettre de
plus souvent suspendre temporairement une
loi, le temps qu'on entende, au fond, les arguments de contestation de sa
validité constitutionnelle, mais, au
Canada et au Québec, on fonctionne selon le régime de la présomption de
constitutionnalité des lois.
Et l'effet net de
cela, c'est que, sauf de très, très rares exceptions, bien, quand on conteste
la validité constitutionnelle d'une loi,
pendant toute la durée de la contestation, cette loi produit des effets. Et là
on est cinq ans... On a un arrêt de la Cour d'appel, on verra si la Cour
suprême se prononcera, mais donc l'effet net... Et c'est la Cour d'appel, dans
l'arrêt Hak, hein, qui l'a confirmé, le caractère exceptionnel de la suspension
temporaire d'une loi. Bien, la loi 21,
elle produit des effets, malgré le fait qu'on en conteste la validité
constitutionnelle. Alors, je m'arrête ici et je... j'attends vos
questions.
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci
beaucoup, Pr Lampron. Alors, on débute la période d'échange avec
les parlementaires. À nouveau, 16 min 30 s pour le gouvernement.
M. Roberge : Merci
beaucoup. Merci pour votre présentation, votre éclairage. C'est très
complémentaire parmi les... par rapport aux personnes qui sont passées avant
vous. Puis c'est ça qui est intéressant en commission parlementaire, justement, d'avoir des points de vue qui sont divergents,
parce qu'on... Je pense que c'est nécessaire pour coconstruire, là, quelque chose qui soit solide,
être capable d'échanger avec... avec des points de vue qui sont différents.
Page 10 de votre
mémoire, vous... vous dites, à la fin : «Le fait que l'impact principal de
l'adoption de la loi sur la laïcité, formulé
en termes de deux interdictions de port de signes religieux, heurte les droits
de groupes minoritaires protégés par le droit à l'égalité», bon, etc.
Vous dites que l'impact principal de l'adoption de la loi, c'est de heurter des
droits. Mais est-ce que vous ne reconnaissez pas la validité aussi d'une
affirmation d'un de vos prédécesseurs qui dit que la loi sur la laïcité crée de
nouveaux droits aussi? À moins que vous ne le mentionniez, je l'ai... je ne
l'ai pas vu, que vous voyez qu'il y a aussi des nouveaux droits, le droit de
recevoir des services qui sont davantage laïques ou le droit de recevoir des services par quelqu'un qui incarne l'autorité
de l'État en affichant cette neutralité-là. Est-ce que ce n'est pas
aussi un nouveau droit? Puis est-ce que vous en parlez quelque part?
M.
Lampron (Louis-Philippe) : Alors, je n'en parle pas quelque
part pour la simple et bonne raison que, pour
moi, il ne s'agit pas d'un nouveau droit. Ma... Mon analyse de la loi n° 21, là, est le fait que c'est un peu... pas une boutade, mais un
résumé, en fait. Si on abrogeait demain matin la loi n° 21,
là, qu'est-ce qui se passe, en fait? C'est quoi,
l'état du droit qui précédait l'adoption de la loi n° 21?
Et, pour moi, donc, il y avait, selon les règles de la neutralité
religieuse de l'État, déjà un devoir de réserve en matière religieuse qui avait
été mis de l'avant, établi clairement par la jurisprudence. Évidemment, on
était dans un régime qui est davantage au cas par cas, et il peut y avoir un
intérêt à codifier les principes, ce que fait en large partie la loi n° 21, parce que ça permet de préciser certaines choses,
notamment de préciser dans un texte de loi. On faisait référence plutôt à la
tradition civiliste en droit québécois, là. Donc, la codification de principes
jurisprudentiels, c'est quelque chose qui peut avoir une valeur ajoutée, en
fait.
Maintenant, sur les
changements concrets, le fait que le principe de neutralité religieuse de
l'État imposait déjà aux agents de l'État, au sens très, très large, un devoir
de réserve quant à la manifestation de leurs convictions religieuses, notamment
en ce qui concerne le prosélytisme dit actif, là, ça fait en sorte qu'il n'y a
pas de changement avec les principes qui
sont enchâssés dans la loi n° 21, sauf les deux interdictions. Le seul
changement concret, puis là j'ai... je vous ai... Comme je manquais de temps
pour écrire mon mémoire, j'ai référé à d'autres papiers que j'avais écrits.
Alors, vous avez l'embarras du choix si vous
souhaitez me lire. Mais, grosso modo, pour les agents de l'État québécois,
le seul changement concret qui touche à
leurs conditions de travail depuis l'adoption de la loi n° 21,
c'est qu'avant ils avaient le droit
de porter certains signes religieux, pas tous, sur l'espace de... sur le lieu
de travail, et maintenant, bien, il y a certains agents de l'État qui
viennent de perdre ce droit-là.
À l'inverse, donc, ce
que ça implique et ce que ça offre à la population, c'est qu'ils ne seront plus
exposés, lorsqu'ils font affaire avec certains agents de l'État, à des signes
religieux, alors qu'avant, effectivement, il y avait cette situation-là. Mais on vient préciser, je dirais, et c'est ça, les
changements en termes d'interdictions, là, la portée d'un devoir
préexistant de réserve en matière d'expression des convictions religieuses, qui
existait et qui était reconnu dans la
jurisprudence. On fait référence, notamment, à une décision de la... là, je ne
l'ai pas en tête, la référence, là, mais de la Cour d'appel de
Saskatchewan concernant une requête qui avait été formulée par un commissaire
au mariage qui, au nom de ses convictions
religieuses, souhaitait refuser de marier des conjoints de même sexe, puis ça a
été rejeté justement en raison du principe du devoir de réserve en
matière d'expression des convictions religieuses. C'était incompatible avec sa
fonction.
Alors, il n'y avait pas un
vide qui a été comblé par la loi n° 21. Il y avait
des principes généraux, et on en a débattu longuement entre 2006, 2007 jusqu'à
2019. C'est pour ça que, pour moi, puis j'en parle dans mon mémoire, il y avait une occasion à saisir pour régler,
effectivement, le débat des accommodements religieux, de la laïcité, qui durait
depuis très, très longtemps.
Mais, ce
faisant, est-ce que d'affecter ou d'ouvrir une brèche dans le régime de
protection des droits fondamentaux, c'était souhaitable? À mon sens, on
s'est trouvé, là, de manière assez difficile à justifier pour moi, à essayer de
régler le problème des... de la laïcité de
l'État en largement codifiant les principes préexistants, mais aussi en allant
plus loin, en faisant une proposition, qui peut être tout à fait raisonnable,
hein, ce n'est pas parce qu'il y a une atteinte aux droits fondamentaux des
groupes minoritaires qu'elle ne peut pas se justifier, hein, c'est le
raisonnement en deux étapes, là, des... qui structure tout litige fondé sur les
chartes des droits et libertés, mais, en dérogeant de manière préventive aux droits fondamentaux, bien, l'État
n'a pas à faire cette preuve-là de démonstration, voire peut même, et je l'ai
entendu dans quelques contextes, avancer la thèse assez audacieuse qu'il n'y a
aucune atteinte aux droits fondamentaux. Il
n'y a aucun retrait, là, de droits qui étaient préexistants qui découle de
l'adoption de la loi n° 21. Alors, c'est pour ça que le dialogue
est aussi fondamental.
• (11 h 50) •
Maintenant, quand on discute, là, de tout ce qui
se passe devant les tribunaux et devant la Cour d'appel du Québec et des thèses
qui ont été avancées pour remettre en cause le droit du dernier mot qui est
offert à l'article 33 de la charte
canadienne et à l'article 52 aux législatures, au pluriel, bien, je
comprends que ça puisse être insécurisant, mais on n'aurait pas eu ce
débat-là si on n'avait pas dérogé mur à mur et qu'on consacrait nos efforts,
actuellement, le gouvernement comme les opposants, à débattre du fond. Est-ce
que le modèle proposé par la loi n° 21 constitue un
exercice raisonnable de la discrétion, et en vertu de l'objectif de
vivre-ensemble, là, est inclusif puis il n'abuse pas des prérogatives des majorités par rapport aux groupes minoritaires? Et
ce n'est pas ça qu'on fait. En ce moment, on se fait l'économie de ce
débat-là.
M. Roberge : Vous dites qu'avant
l'adoption de la loi n° 21, il y avait quand même une
obligation d'afficher une neutralité religieuse pour plusieurs personnes. Moi,
j'enseignais dans le réseau public scolaire, très concret, là, sur le terrain,
là. On nous parlait, dans le cadre de l'enseignement, puis mon employeur me
disait : Je dois afficher une certaine posture de neutralité. Il
fallait... On nous... on nous recommandait de faire attention dans des choses
que l'on dit. On nous disait très clairement qu'on ne pouvait pas porter,
afficher un symbole d'appartenance à un parti politique ou à une idéologie
quelconque.
Cependant, je peux vous témoigner, là, que, dans
les écoles publiques de la Montérégie, cette posture de neutralité n'impliquait
nullement de retirer ou de ne pas porter de symbole religieux. Dans le réseau
public, au début des années 2010, je vous confirme, les symboles religieux
étaient ostensiblement visibles.
Donc, quand
vous nous dites : Oui, mais, préexistant à la loi 21, il y avait déjà
la neutralité, il y a quand même un avant, un après.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : 100 %, oui.
M. Roberge : C'est ça. Donc, on ne
peut pas dire, là, que ça... que ça n'a rien changé, à part qu'il y a des gens
qui ont perdu le droit de porter quelque chose. Une fois que des gens ont perdu
ce droit de porter quelque chose, bien, il y a des gens qui ont gagné le droit
d'avoir devant eux quelqu'un qui ne porte pas ce symbole-là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, je suis d'accord,
mais, dans les faits, ce que je vous dis, en fait, c'est que... Puis ça fait un
peu mon point. Évidemment, il y a toujours un effet qui peut être considéré
comme positif quand on décide d'imposer une interdiction. Mais ce que je vous
dis, en fait... Puis, l'exemple que vous me donnez, je suis complètement
d'accord avec ça. Est-ce qu'avant la loi n° 21 on
interdisait aux agents de l'État de porter des signes religieux sur le lieu de
travail? Bien non, effectivement, sauf certains signes, puis ce sera au cas par
cas. On pourrait parler, là, du cas du niqab ou de la burqa, dans certaines
circonstances, en raison d'atteinte à la sécurité ou quoi que ce soit. Mais,
sur un signe religieux, là, qui n'est pas contraignant puis qui permet
l'identification de la personne, quoi que ce
soit, bien sûr que la loi n° 21 a changé la donne, mais elle ne l'a changée que
là-dessus. Et c'est pourquoi le seul
changement constitue une... impose un désavantage, quand on compare, là...
C'est ça, le droit à l'égalité, hein,
c'est un concept qui est comparatif. Si on compare les membres de groupes
minoritaires qui croient sincèrement devoir
porter des signes religieux visibles pour respecter leur foi par rapport à la
majorité de la population du Québec, athée, agnostique, chrétienne, qui
n'a aucun effort à faire pour respecter cette interdiction-là, il y a un
désavantage.
Maintenant,
ce désavantage-là peut se justifier, en autant qu'on soit capables de
convaincre de la raisonnabilité, de la proportionnalité. C'est ça qui a
cours dans un litige fondé sur les chartes, quand on ne déroge pas aux chartes des droits fondamentaux, et qu'on n'a pas le
bénéfice de faire actuellement. L'arrêt de la Cour d'appel le montre par mille.
C'est un arrêt qui est très, très ferme, où on a... on fait l'impasse, en fait,
sur tout commentaire sur les droits auxquels l'Assemblée nationale a dérogé. On
ne parle que des conditions de légalité de la dérogation aux droits. Mais, ce
faisant, là, ce qui est au coeur de la Loi sur la laïcité de l'État, parce que
l'objectif est quand même d'être le plus rassembleur possible, bien, c'est
qu'on... on n'a pas l'opportunité, on l'a perdue au cours des cinq dernières
années, de faire cet exercice-là d'arrimage.
Puis, au
moment de la justification de l'atteinte aux droits, quand on parle des droits
collectifs, là, bien, moi, j'ai entendu beaucoup d'arguments, dans les
deux présentations de mes confrères, qui pourraient tout à fait valablement être plaidés comme étant des éléments qui devraient tendre
vers la justification du modèle québécois de laïcité qui pourrait se distinguer
du modèle qui est applicable ailleurs au Canada.
M.
Roberge : Mais aller le plaider, parfois... Mon père disait,
en une boutade fréquente : Si tu demandes la permission à
quelqu'un, tu lui donnes le droit de te dire non, donc penses-y deux fois. Puis
il me disait : Penses-y deux fois, Jean-François, avant de me demander la
permission, ça se pourrait, en même temps, que tu me donnes le droit de te dire non. Alors, j'y pensais avant d'aller le
voir. Souvent, j'y allais quand même, mais, des fois, je n'y allais pas. Puis
après ça il disait : Décide — avec
un beau silence de papa — puis
assume. Je pense que le Québec a fait ça. On a décidé puis, aujourd'hui,
on assume.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : OK. Mais je ne suis pas
certain de l'analogie du père de famille concernant le rapport avec le tribunal, c'est-à-dire que... À la limite, elle
pourrait tenir... Chaque analogie a des limites, mais donc je vais me
servir de... Voilà.
M. Roberge : Je ne prétends pas
qu'il faut baser toute la politique québécoise sur cette anecdote, là. C'était
une petite... c'était une petite anecdote, là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Non, non, c'était bien,
mais vous l'avez lancée. Je vais me permettre...
M. Roberge : Ça a ses limites. Ça a
ses limites.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Oui, mais je vais me permettre de répondre
quand même. Donc, l'analogie pourrait tenir davantage si, par exemple, on
prétendait que l'Assemblée nationale devait demander la permission au
gouvernement fédéral, parce qu'il y a beaucoup, quand même, d'amalgames entre
les tribunaux et les juges de nomination
fédérale avec le fait qu'il y aurait deux régimes, je dirais, de discrétion par
rapport aux projets qui peuvent être mis de l'avant au sein de l'État
québécois.
Le tribunal, c'est la séparation des pouvoirs.
Ce sont des pouvoirs qui sont côte à côte, en fait, hein? C'est le mot de Montesquieu, là : Pour que le pouvoir
puisse... Je ne me rappelle plus du mot de Montesquieu, mais, grosso modo,
il faut que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir. Alors, ce n'est pas une
permission à donner, c'est qu'on doit charger si on croit. C'est ça, le régime
de protection des droits fondamentaux. Si on croit à l'effectivité des droits
et libertés de la personne, bien, nécessairement, il faut qu'on se tourne,
quand on veut prendre une mesure, quand on prend une décision, vers un tiers
indépendant puis qu'on lui donne les... pour dire : Est-ce que, là, on va
trop loin ou pas?
Après ça, la dérogation, là, là-dessus, je suis
complètement d'accord avec mes deux collègues, ce n'est pas en toutes circonstances, bien sûr, que c'est
illégitime. Et l'exemple de la clause omnibus de dérogation de Lévesque, par
exemple, après le rapatriement de 1982, est
un très, très bon exemple. Alors, je suis d'accord qu'il ne faut pas démoniser
la disposition de dérogation, mais là, en
l'espèce, là, on parle quand même d'une dérogation préventive où il y a
beaucoup de risques et de ci et de... Et c'est à peu près certain que notre
modèle va être considéré comme étant invalide en vertu de la jurisprudence
canadienne. À mon sens, c'est mettre un petit peu, beaucoup la charrue avant
les boeufs. Et le grand problème de la pente
glissante découle de là, surtout qu'on met de l'avant l'idée selon laquelle la
légitimité du recours à la dérogation de manière préventive découle du
fait que la majorité de la population du Québec est en accord avec cette loi-là, ce qui est, je le rappelle, une assertion
qui est antinomique avec un régime de protection des droits fondamentaux.
Alors, moi, c'est ces éléments-là, là, moi, qui
me posent passablement problème, plus, je le dirais, hein, puis je l'ai défendu dans d'autres interventions
préalablement, que le modèle de laïcité qui est mis de l'avant dans la loi
n° 21. Moi, c'est vraiment... On est en train... Puis on parle du
projet de loi n° 52. Alors, on ne parle... on parle moins du contenu de la
loi n° 21 que de la dérogation aux droits fondamentaux, parce que c'est de
ça dont il est question actuellement, mais c'est là où il y a une brèche qui
est ouverte dans le régime de protection des droits fondamentaux, parce que,
dans le contexte d'un gouvernement majoritaire... Je comprends, là, que
l'opposition a toujours un rôle fondamental pour éclairer les débats puis,
parfois, faire pression, mais, dans les faits, au bout du compte, là, s'il n'y
a pas de frein à l'utilisation de ce pouvoir exorbitant là, bien, c'est un
pouvoir qui est... c'est un contre-pouvoir qui se trouve à être affaibli par rapport à la situation qui prévalait dans un
régime où on n'utilisait pas de manière préventive ce pouvoir.
M.
Roberge : Quand vous parlez, justement, de pouvoirs, de
contre-pouvoirs, on parle beaucoup des législateurs puis du judiciaire.
Dans ce cas-ci, les législateurs, on est là avec le Code civil, puis le
judiciaire, quand on arrive à la Cour
suprême, il est là avec la common law. Quand même, il y a comme une espèce de
dualité, mais on parle de judiciaire puis du législateur, puis on parle
de la pondération des pouvoirs, des contre-pouvoirs.
Mais on dirait qu'on oublie qu'une fois aux
quatre ans il y a un autre contre-pouvoir qui s'appelle la démocratie, puis il y a les élections. Puis c'est
correct qu'il n'y ait pas unanimité au Parlement, puis dans l'opposition,
puis tout ça, parce qu'un gouvernement peut
arriver ensuite, après quatre ans, après huit ans, peu importe, et puis venir changer
les choses. Et est-ce que vous balayez ça du revers de la main, en
disant : Oui, mais ça ne compte pas, parce que ça plaît à la majorité? Tu
sais, est-ce que... C'est votre argument. Parce que vous ne parlez que du
judiciaire, du législatif. Vous oubliez le
démocratique, comme si le démocratique, parce que, peut-être, il s'appuyait sur
la majorité, il ne viendrait pas
protéger la minorité. Mais ça se peut, des majorités qui veulent protéger des
minorités. La preuve, les chartes ont été votées par les majorités.
M.
Lampron (Louis-Philippe) : Tout à fait. On
est entièrement d'accord.
• (12 heures) •
M. Roberge : Qu'est-ce que vous
faites de cet argument-là?
M. Lampron (Louis-Philippe) : L'argument est très bon, puis j'ai essayé de réfléchir, en
fait, à la... l'étude qui a été faite par... il y a plusieurs années, là, et à
laquelle faisait référence le collègue Rousseau tout à l'heure, c'est-à-dire
qu'il y a eu beaucoup d'utilisation des dispositions de dérogation dans le
passé. Et qu'est-ce qui distingue, en fait, celle de la loi n° 21 des
dérogations, par exemple, qui ont été utilisées pour créer le tribunal des
petites créances, où on va déroger, notamment, au droit à l'assistance d'un
avocat? Bien, je dirais que c'est vraiment un
des piliers de la refonte du pacte démocratique après 1948 qui distingue la
dérogation mur à mur qui a été faite en 2019 pour la Loi sur la laïcité
de l'État, et c'est l'impact de la Loi sur la laïcité de l'État sur les droits,
essentiellement, là, de membres de groupes minoritaires, qui découle de la loi
de 2019, et l'argument concurrent, en disant : La majorité est en faveur avec ce régime-là, qui posent
problème dans l'utilisation préventive de la disposition de dérogation, je dirais.
Parce que, si le seul contre-pouvoir à l'utilisation d'une dérogation par un
gouvernement majoritaire, c'est que, dans quatre
ans, il pourra se faire battre, et que la mesure qui est adoptée et pour
laquelle on déroge aux droits fondamentaux affecte les membres de
groupes minoritaires, bien, donc, la majorité, en principe, elle est d'accord
avec cette loi-là. Ça fait que le contre-pouvoir, il est un peu affaibli.
Et, grosso modo, la démocratie... Je ne sais pas
comment dire. Il y a eu beaucoup d'analyses tout à fait justes et intéressantes
qui ont été faites sur... des analyses comparatives, en disant : La
loi 21 serait légitime parce que plus raisonnable
à ce qui se fait, notamment, en Europe. Mais le contexte québécois, pour moi,
il est déterminant, c'est-à-dire qu'il
y avait une situation qui prévalait avant 2019. On décide, et c'est tout à fait
légitime, c'est le rôle de l'Assemblée
nationale, de proposer un modèle. On décide de proposer le modèle, mais la
conséquence de ce modèle-là, c'est qu'il y a
des impacts sur les membres de groupes minoritaires, et là le choix qu'on fait
pour ne pas se faire casser notre modèle, c'est de suspendre l'application des droits fondamentaux en alléguant le
fait que c'est à l'Assemblée nationale de décider.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup...
M. Lampron
(Louis-Philippe) : C'est là où j'ai un peu
de problèmes avec l'approche.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci, Pr Lampron. Je
dois vous arrêter pour cette portion-là. On poursuit avec l'opposition
officielle, 12 min 23 s. Vous pouvez y aller.
M. Morin : Merci, Mme la Présidente.
Alors, bonjour, Pr Lampron. Merci pour vos explications.
J'aimerais...
j'aimerais continuer un peu sur les explications que vous étiez en train de
donner suite à la... à la question de
M. le ministre, qui mettait dans la balance, évidemment, le fait qu'il y a des
élections démocratiques après un
certain nombre d'années puis que, donc, la majorité, finalement... une fois
élu, le gouvernement majoritaire va décider. Mais quel serait, par exemple...
Si on prend cet argument-là et qu'on le pousse, quel va être l'impact sur les
droits des minorités pendant ces quatre ans-là?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, moi, il y a
quelque chose auquel je suis très sensible aussi, là, c'est... puis j'essaie
toujours, là, de — mon
Dieu! je sors des vieux auteurs des Lumières, là, Diderot, là — mettre
le point de vue opposé dans... sous son
meilleur jour, mais, grosso modo, là, l'argument de la tyrannie des minorités,
en fait. Les majorités ne... seraient paralysées, en fait, par une lecture trop
individualiste des droits et libertés de la personne, et donc il
revient, à un certain moment, aux majorités d'être capables de réutiliser les
droits démocratiques qui leur reviennent.
À mon sens, là, il faut revenir vraiment, là, à
la nature des textes sur les droits fondamentaux, qui sont inextricablement
liés à la... à la... aux sociétés démocratiques, au pluriel. Et les sociétés
démocratiques, leur essence, en fait, puis on le voit tous les jours, on le
voit dans l'adoption des projets de loi qui se fait par des gouvernements
majoritaires, dans les rapports de force, etc., ça permet aux groupes, et là au
pluriel, majoritaires d'imposer ses normes,
ses coutumes, ses valeurs, ce que... là où on parle de contre-pouvoir. Et c'est
pour ça que, des fois, contre-pouvoir, si on l'étire trop largement, ça
pourrait mener à une interprétation un peu caricaturale puis laisser entendre
que ça va paralyser, en fait, le gouvernement, puis on ne sera plus capables de
rien faire.
Mais l'idée de contre-pouvoir, et la raison, et
l'importance d'être capable d'avoir un tiers indépendant auquel on fait
confiance... Ça, si on veut débattre de la légitimité du tiers indépendant qui
est chargé de l'application des chartes au Canada, on pourra le faire, mais ce
n'est pas de ça qu'on parle actuellement. Alors, le tiers indépendant, là,
l'objectif, c'est de s'assurer que les groupes majoritaires n'abusent pas de
leurs prérogatives à l'encontre de groupes minoritaires, au pluriel. C'est pour
ça que le dialogue est aussi important et c'est pour ça qu'on est chanceux, au
Québec et dans d'autres États comme les États-Unis, d'avoir des gouvernements,
des législatures qui ont accepté de se lier les mains et de dire... d'adhérer
au... à la refonte du pacte démocratique post-1948 puis de dire : Écoutez,
il y a un socle de légitimité, là, et on s'engage, même quand on a l'appui de
la majorité de la population, à ne jamais abuser de nos prérogatives à
l'encontre des membres de groupes minoritaires. Puis, pour être capables
d'arriver à ce pacte-là, bien, nécessairement, ça prend un tiers indépendant.
Sinon, quand on propose un modèle, bien, on est toujours sûrs que c'est un bon
modèle. Puis ce n'est pas être de mauvaise foi, c'est d'être certains qu'il est
raisonnable. Mais c'est pour ça qu'on a besoin d'un dialogue avec quelqu'un qui
n'a pas les mêmes intérêts politiques, idéologiques que nous, pour dire :
Ici, il y a un frein. C'est la nature même du contre-pouvoir.
Et
là je... j'aimerais ramener, là, parce qu'on parle beaucoup de dérogation. On
n'en a jamais autant parlé que depuis 2019, là. Mais, grosso modo, les critères
de l'arrêt Ford, en 1988, là, qui ont été établis, qui donnent une discrétion,
soyons clairs, totale aux législatures, en fait, pour être capables de
suspendre l'application des droits fondamentaux, hein, il n'y a même pas besoin
de s'en justifier, pas besoin d'être dans une situation de crise comme d'autres
juridictions, là, on écrit ça dans une loi, et c'est réglé, ça met les
tribunaux hors jeu, bien, le texte de 33, à moins qu'on change la Constitution
du Canada, il va demeurer le texte de 33. Alors, s'il y a une marge de
manoeuvre pour faire évoluer les critères, elle ne pourra pas remettre en cause
le fait que le droit du dernier mot va revenir aux législatures. C'est le texte
de 33.
Maintenant, là où il
y a peut-être de la marge à faire évoluer... Puis ce serait quand même, excusez-moi
l'expression, je ne sais pas si j'ai le
droit de le dire à l'Assemblée nationale, mais je vais le dire quand même, bien
maudit que le gouvernement du Québec soit responsable d'un recadrage des
critères de Ford en raison de son utilisation préventive
des deux dispositions de dérogation, parce que, dans les faits, c'est la seule
marge de manoeuvre. Est-ce que... Quand il y a une atteinte qui découle
d'une décision gouvernementale — puis c'est au coeur du régime de
protection des droits fondamentaux — avec
les droits de groupes minoritaires, est-ce qu'on ne devrait pas restreindre le
droit d'avoir un recours préventif à la dérogation pour laisser, au
moins, le dialogue s'amorcer avant que le droit du dernier mot puisse s'exercer? Parce que, là, il n'y a pas de
droit du dernier mot, là. On empêche le dialogue. On empêche les tribunaux
de se prononcer sur le fond de la loi n° 21.
M. Morin : Je
vous remercie. Dans votre mémoire, à la page 8, en haut, vous parlez des
raisons principales qui ont été avancées à
l'époque pour faire adopter le projet de loi n° 21 et vous parlez de
l'importance de faire primer la volonté de la majorité. C'est quelque...
Vous y avez... Vous avez fait référence à ça. C'est quelque chose dont on entend beaucoup... C'est quelque chose que le
gouvernement de la CAQ utilise beaucoup, donc : On est la majorité, nous,
on sait ce qui est bon, c'est la majorité,
puis on va aller comme ça. Mais, dans un contexte d'une société démocratique avec des chartes, ce n'est pas un peu bizarre de
faire une telle affirmation, parce que les chartes ne sont pas là, justement, pour
faire un contre-pouvoir à cette volonté de la majorité?
M.
Lampron (Louis-Philippe) : Bien, ça, ça me
permet de parler des droits collectifs, là, qui peuvent tout à fait être pris
en considération dans le régime canadien et québécois actuel de protection des
droits fondamentaux. Grosso modo, là, si on revient, là, au... à la structure
d'un raisonnement propre à un litige fondé sur les chartes, là, c'est-à-dire
qu'on... je suis le gouvernement, je propose une loi, elle entre en vigueur, et
là elle est contestée par les membres de groupes minoritaires, là, c'est
toujours en deux étapes.
La
première étape, c'est qu'il faut qu'il y ait la preuve qu'il y a une vraie
atteinte à un droit fondamental. Il y a une interprétation large et libérale de plusieurs droits, surtout les
libertés fondamentales. Le fardeau n'est pas si élevé. Et ensuite ce que
ça implique, c'est un renversement du fardeau de preuve. Ensuite, le juge va se
tourner vers l'État en disant : Très
bien. Là, vous avez entravé un droit ou plusieurs droits fondamentaux, quels
sont les motifs que vous pouvez faire valoir pour justifier, dans une
société libre et démocratique, l'atteinte dont vous êtes responsables, en fait?
Et là on peut faire valoir les arguments qui ont été mis de l'avant par mes
collègues plus tôt ce matin pour justifier le fait que... la spécificité de la nation québécoise, la modification
constitutionnelle de 1997, etc., pour convaincre, en fait, que, même s'il y a
une atteinte aux droits de groupes minoritaires, bien, elle se justifie, elle
est modérée, elle est proportionnée, elle est raisonnable, et, compte tenu des
valeurs de l'État puis du gouvernement qui l'a mise de l'avant, c'est une
atteinte qui se justifie dans une société libre et démocratique.
Mais ce débat-là, là,
qui serait, à mon sens, beaucoup plus rassembleur, puis là je vais reprendre
l'analogie du devoir brouillon remis — je m'excuse, je reprends toutes
vos analogies, M. le ministre, mais... — grosso modo, ce n'est pas ça. En fait, c'est que le
gouvernement... Moi, je m'attends à ce que le gouvernement, s'il fait adopter
une loi, il n'ait pas l'impression qu'il remet un brouillon, là, il ait
l'impression qu'il remet quelque chose auquel il a réfléchi, puis là tous les
arguments qu'on entend dans l'espace public, on a eu le débat avec
Bouchard-Taylor, on est rendus là puis on
trouve que c'est proportionné ou raisonnable. Ensuite, il va aller le défendre
devant le tribunal. Ça fait qu'après ça, je veux dire, si tu le défends,
puis que tu es sincère, puis que tu y crois, je veux dire, bien, il y a des
chances que ça passe. Puis, dans... Moi, le
cadre constitutionnel canadien, je pense qu'il y avait une voie de passage, en
fait, pour que les deux
interdictions, là... Je ne sais pas si l'entièreté aurait pu passer le test des
tribunaux, mais, une portion importante, à mon sens, il y avait des
bonnes chances.
• (12 h 10) •
M. Morin : Sauf qu'ici, ce... en fait, les critères auxquels
vous faites référence, c'est les critères de l'arrêt Oakes, mais... avec
l'article premier, mais ça, ici, ce débat-là, on ne l'aura pas...
M.
Lampron (Louis-Philippe) : Non.
M. Morin : ...parce
que la clause dérogatoire nous empêche de le faire, et elle est applicable mur
à mur dans ce cas-ci.
L'autre élément sur
lequel j'aimerais vous entendre... Parce qu'on lit beaucoup de ce qui se passe
dans l'espace public, et, quand on parle des droits de la majorité, des droits
des minorités, on dit tout le temps : Bien, on vit dans une société... un parlement, un... en fait, un parlement des
juges, une société des juges. Personnellement, je trouve ça toujours un
peu surprenant. Je ne pense pas que les juges ont demandé à avoir la clause
dérogatoire ni la charte, d'ailleurs. Ils sont là pour dire le droit basé sur
la preuve. Puis qu'est-ce que vous pensez de ça, de cet argument-là qui
dit : Au fond, ça empêche le Parlement d'avancer?
M.
Lampron (Louis-Philippe) : Bien, écoutez,
encore une fois, là... Et je veux revenir, puis je le fais dans mon mémoire, il
faut reconnaître, et le regretté collègue Benoît Pelletier le faisait très,
très bien, là, le rôle central de l'inclusion de l'article 33 dans la
Constitution du Canada pour qu'on ait une charte constitutionnelle. Alors, le
régime de protection des droits fondamentaux... La charte québécoise, elle a
été adoptée en 1975, mais il y a quand même eu la révolution de 1982 qui a eu
un impact sur la charte québécoise. Ça, il faut le reconnaître, en fait.
Maintenant, le rôle... le fait qu'on donne le droit du dernier mot aux
législatures, c'est certain que ça aussi, ça a eu un rôle central dans la
construction de la jurisprudence des tribunaux, qui a donné une... On a un
régime généreux de protection des droits et libertés de la personne.
Maintenant, là où je vous rejoins, c'est le fait
qu'interpréter de manière généreuse les droits fondamentaux de la personne,
bien, ça ne se fait pas juste... ce n'est pas un truc fait par des créatures du
gouvernement fédéral, et il faut l'arrimer avec le principe de l'universalisme
des droits et libertés de la personne. La charte canadienne et les droits et
libertés de la personne, on peut être en désaccord avec la légitimité de son
application sur le territoire québécois, considérant le fait que le Québec n'a
toujours pas ratifié la Constitution de 1982, mais les droits et libertés qui
sont enchâssés, je dirais, à l'exception des droits linguistiques, là, qui sont
plus particuliers à la canadienne, dans la charte canadienne, bien, c'est les
mêmes droits, ou à peu près, qui sont enchâssés dans la Déclaration universelle
des droits, dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Ils préexistent largement le véhicule normatif de protection que représente la Charte
canadienne des droits et libertés.
Et, encore une fois, un régime de protection des
droits fondamentaux passe nécessairement par l'existence d'un tiers
indépendant. Alors, ça peut être, comme le disait le collègue Rousseau, un
conseil constitutionnel. Il existe des voies
de passage permettant d'autonomiser la charte québécoise puis de s'attaquer
symboliquement à l'illégitimité, c'est ce qu'on... c'est ce que défend de la
charte canadienne et son application sur le territoire québécois, mais
il n'y a pas... Sinon, on va revenir à un régime déclaratoire. Si on veut que
les droits et libertés vaillent plus que le papier sur lequel on les a imprimés, en fait, il faut nécessairement — et
j'y reviens, on est chanceux au Québec d'avoir ça — que les
gouvernements aient accepté de se lier les mains quant à l'effet de la
reconnaissance de ces garanties-là. Mais pour ça, pour que ça ait un effet concret, que ça ait des
dents, ça implique un tiers indépendant qu'on n'est pas capables d'écarter
uniquement quand ça fait notre affaire, à quelque part.
M. Morin : Et il me reste une
minute?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 1 min 30 s.
M. Morin : Une minute. Alors, très,
très rapidement. Dans son mémoire, le Pr Taillon parlait de l'intérêt supérieur de la société quand vient le temps de
recourir à la dérogation. Là, on a un projet de loi avec deux articles. D'après
vous, est-ce que ce serait utile que le gouvernement nous démontre pourquoi il
veut utiliser à nouveau la clause dérogatoire? Et quels sont les éléments qu'il
devrait soumettre aux parlementaires pour qu'on puisse prendre, évidemment, une
décision en toute connaissance de cause?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, moi, je dirais
que sur la question des intérêts supérieurs, je trouverais ça pas mal plus
intéressant que le gouvernement... qu'on parle des intérêts supérieurs non pas
pour suspendre les droits fondamentaux, mais bien pour adopter et défendre le
modèle québécois de laïcité de l'État. Alors là, là-dessus, je rejoins le
collègue Taillon puis le collègue Rousseau, en fait, de dire... La loi n° 52, elle est très, très courte. Je comprends que les
parlementaires n'ont pas grand-chose à faire, mais qu'on doit lier, en fait, le
projet de loi n° 52 avec la loi pour laquelle on
adopte le projet de loi n° 52. Et donc tous les
débats parlementaires, tous les rapports, les motifs mis de l'avant par le
gouvernement pour adopter la loi n° 21, bien,
motus... — j'allais
parler latin, mais j'ai raté mon expression — donc, grosso modo, ça
s'applique, ça se transpose, en fait, au projet de loi n° 52.
Là-dessus, je ne vois pas tellement de difficultés.
M. Morin : Merci beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, on va terminer cette ronde d'échange
avec la députée de Verdun, 4 min 8 s.
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme la
Présidente. Merci beaucoup, Pr Lampron, pour l'exposé.
Tout à l'heure, vous avez dit : De garder
des dérogations mur à mur, ça nous empêche d'avoir un débat de société, on fait l'économie, justement, de ce
débat-là, d'être capable de dire s'il existe une discrimination, bon, tout le
principe de discrimination justifiable à des objectifs supérieurs. Est-ce que,
selon vous, enlever la dérogation à notre charte québécoise, à nous, ici, nous
permettrait, justement, d'avoir ce dialogue et voir, comme vous le dites,
est-ce que la charte québécoise, en
elle-même, est suffisante pour... comme contre-pouvoir aux citoyens qui veulent
défendre leurs droits fondamentaux?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : À mon sens, absolument.
Puis je dirais aussi, malheureusement, que... Parce
que je vais peut-être vous étonner, mais j'ai déjà fait une proposition
d'adoption. Je le rappelle dans mon mémoire, par ailleurs. La meilleure solution pour autonomiser la charte
québécoise, bien, c'est de déroger... de ramener la clause omnibus du gouvernement Lévesque dans l'entièreté
de la législation du Québec pour la charte canadienne. Puis ensuite, bien, les juges... J'entends bien, là, que, dans l'état
actuel des relations entre la charte québécoise et la charte canadienne, pour
les droits qui sont coprotégés par la canadienne et la québécoise,
effectivement, la jurisprudence canadienne, sauf exception, a tendance à faire une interprétation qui est bonnet blanc,
blanc bonnet. Mais, si on est sérieux, en fait, dans le désir d'autonomiser la charte québécoise et
qu'on est sérieux dans le désir de définir concrètement ce qui distinguerait
le modèle québécois de gestion de la
diversité culturelle et religieuse, on a parlé de l'interculturalisme, ça
pourrait être la convergence culturelle ou que sais-je encore, bien, il
y a possibilité de couper, en fait, le lien de subordination qui existe par
l'utilisation de la disposition de dérogation uniquement à la charte
canadienne.
Et c'est ça aussi qui distingue complètement la
clause omnibus du gouvernement Lévesque de celle qui a été adoptée dans la loi
de 2019, parce que, dans les faits, Lévesque n'a dérogé qu'à la charte
canadienne, alors qu'en 2019 on a dérogé autant à la nôtre,
qui a été adoptée en 1975, qu'à celle de 1982. Et c'est pour ça que ça devient
une brèche au régime québécois de protection des droits fondamentaux,
justement, en raison de tout ce dont on est privés, comme citoyens, quant aux
preuves, quant aux arguments qui devraient être mis de l'avant de manière
sérieuse par le gouvernement pour défendre la raisonnabilité, en fait, du
modèle québécois de laïcité.
Alors, je dirais que là, évidemment, on est
après l'adoption de la loi sur la laïcité puis des dérogations, alors il
faudrait qu'on rétropédale, puis ça prendrait quand même certaines, à mon sens,
années, là, si on veut y aller dans un modèle pluraliste, que... Je persiste à
croire que la société québécoise demeure une société qui est attachée au
pluralisme, là, d'autonomisation de la charte québécoise. Il y a un avant et
après Loi sur la laïcité de l'État. À mon sens, c'est très, très clair.
Mme Zaga Mendez : Merci. C'est
superintéressant d'avoir, justement, une opportunité de travailler cette...
aller vers l'autonomie, plus d'autonomie à notre charte.
J'ai une autre question. Tout à l'heure, je la
posais à votre collègue. Le recours à la clause dérogatoire, on le fait en
écartant l'application de tous les articles dont est possible, donc, 2, 7 à 15.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Oui.
Mme Zaga Mendez : Qu'est-ce que vous
pensez de ça, de la... de déroger pour cet ensemble des articles là, puis,
peut-être, ne pas le faire pour les articles 7 à 14 de la charte
canadienne?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : C'est une belle
question. Je dirais que, clairement, c'est une intention symbolique, en fait,
qu'il y a derrière la dérogation mur à mur. Là-dessus, j'adhère à la
description qui a été faite par le collègue Rousseau, là, plus tôt, en disant
que l'objectif, c'est vraiment d'affirmer le fait que c'est l'Assemblée
nationale qui décide, et, comme c'est l'Assemblée nationale qui décide, bien,
on veut se prémunir de l'examen des tribunaux, et donc on coupe, on met les
tribunaux hors jeu autant qu'on peut le faire. C'est pour ça que moi, je parle
vraiment d'une utilisation maximale du mécanisme de dérogation. À mon sens, ce
serait beaucoup plus souhaitable, considérant l'importance de la suspension,
qui est l'effet net, hein, d'une dérogation, des droits fondamentaux, là, que, si on a à s'en servir, bien, de le faire de
manière absolument ciblée autant que possible. Mais je pense que l'objectif
est clairement davantage symbolique, là, que... qu'opérationnel.
Mme Zaga
Mendez : Je vous remercie. Il reste 10 secondes, si
vous voulez ajouter quelques mots. Sinon, merci beaucoup.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Non, je pense, j'ai
déjà trop parlé, en fait. Alors, voilà, je vais... je vais me reposer. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Pr Lampron, merci beaucoup pour votre exposé. Merci pour
l'apport à nos travaux.
Alors, je suspends la commission jusqu'après les
avis touchant les affaires courantes, cet après-midi. Bon dîner à tous, toutes.
(Suspension de la séance à 12 h 19)
(Reprise à 15 h 22)
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : À l'ordre, s'il vous
plaît! La Commission des relations
avec les citoyens reprend ses travaux.
Je vous rappelle le mandat. Donc, nous allons
poursuivre les consultations particulières et les auditions publiques sur le projet de loi n° 52,
Loi permettant au Parlement du Québec
de préserver le principe de la souveraineté parlementaire à l'égard de
la Loi sur la laïcité de l'État.
Cet
après-midi, nous entendrons donc les représentants des organismes... suivants,
pardon : Droits collectifs Québec, Me Christiane Pelchat et la Ligue
des droits et libertés.
Nous commençons donc avec les représentants de
Droits collectifs du Québec, qui sont le Pr Daniel Trump, président...
Des voix : ...
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Turp. Oh mon Dieu! Je
m'excuse. Je reprends. On coupe. Non, non, ne coupez pas.
M. Turp (Daniel) : ... d'Amérique
que des initiales.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Qui apparaît un peu trop dans l'actualité actuellement.
Donc, je reprends
complètement. Donc, le Pr Daniel Turp, qui est le... qui en est le
président, M. Etienne-Alexis Boucher, directeur général, ainsi que
Me François Côté. Donc, bienvenue à la commission, messieurs. Mes excuses
à nouveau. Et vous allez bénéficier d'une
période de 10 minutes pour votre exposé, et par la suite nous allons
commencer l'échange avec les parlementaires. Alors, le temps est à vous.
Droits collectifs
Québec (DCQ)
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
je vous remercie beaucoup, Mme la Présidente. D'ailleurs, je tiens à vous... à
remercier l'ensemble des parlementaires membres de cette commission pour
l'invitation que vous avez adressée à Droits collectifs Québec afin de
permettre à l'organisme de venir échanger ses vues avec vous sur... quant à
l'adoption... quant à l'étude du projet de loi 52 qui vise à renouveler
les clauses de souveraineté parlementaire à l'égard de la loi sur la laïcité du
Québec.
Pour Daniel et moi, c'est toujours un plaisir de
revenir dans cette enceinte dans laquelle nous avons travaillé. Nous avons eu
le privilège d'être élus par les citoyens et citoyennes de nos circonscriptions
respectives. On est bien heureux de se retrouver parmi vous à nouveau.
Vous avez, Mme la Présidente, débaptisé, mais
malgré tout présenté M. Turp, qui est président du conseil
d'administration. Je vous en remercie. Je suis accompagné par Me François
Côté, qui est avocat et docteur en droit. Il
travaille désormais à temps plein pour Droits
collectifs Québec. Et enfin moi-même,
Etienne-Alexis, le fondateur de l'organisme et directeur général de
l'organisme.
En fait, notre mission est de permettre... Je
vais vous décrire brièvement l'organisme, et Daniel et François vont plus
parler du contenu du mémoire qu'on vous a soumis ce matin, avec un peu de
retard, je tiens à m'en excuser. En espérant que vous ayez pu peut-être, là, le
lire rapidement au cours de l'heure du dîner.
Donc, la mission de l'organisme est de permettre
à la nation québécoise un meilleur vivre-ensemble fondé sur ses valeurs communes
et ses choix de société, cela en contribuant à défendre et à promouvoir les
droits collectifs du peuple québécois et de son droit fondamental à
l'autodétermination. Notre approche s'inscrit dans... notre action s'inscrit
dans une approche non partisane et implique de nombreux champs d'intervention,
dont la représentation politique que nous faisons aujourd'hui. Elle s'appuie
aussi sur le pacte relatif aux droits civils et politiques, dont
l'article 1 porte sur le pouvoir des peuples à s'autodéterminer.
Le droit à l'autodétermination des peuples est
donc le droit collectif fondamental duquel découle l'ensemble des autres droits
que l'on dit collectifs. Au Québec, cette notion se retrouve, par exemple, dans
le préambule de la Charte des droits et
libertés de la personne, qui stipule
que les droits et libertés de la personne humaine sont inséparables des
droits et libertés d'autrui et du bien-être général. Je reprends d'ailleurs une
définition qu'avait la Ligue des droits et
libertés en 1974 pour l'enchâssement
des droits collectifs dans la charte québécoise, à savoir qu'une charte des
droits de l'homme au Québec qui
serait fondée sur un respect inconditionnel des droits individuels au détriment
des droits collectifs constituerait,
en ce domaine comme en d'autres, une base injuste, voire immorale, car il en va
du droit de la vie même de la collectivité québécoise de langue
française.
Je conclurais
simplement cette courte portion... présentation qui résume l'organisme en
citant Malraux, André, un fier compagnon
de Charles de Gaulle, qui dit : «L'individu s'oppose à la collectivité,
mais il s'en nourrit, et l'important est bien moins de savoir ce à quoi
il s'oppose, mais bien ce dont il se nourrit.»
M. Côté (François) : Merci beaucoup, M. le directeur. Chers membres de la
commission, c'est un honneur que de comparaître de nouveau devant vous, cette
fois-ci pour vous parler du projet de loi 52, qui traduit l'intention du législateur de renouveler le recours aux
dispositions de souveraineté parlementaire destinées à protéger la Loi sur la laïcité de l'État d'un éventuel
contrôle et d'une éventuelle remise en question devant l'appareil judiciaire
canadien.
Comme vous le savez, le recours aux dispositions
de souveraineté parlementaire, qu'on connaît aussi sous le nom de dispositions dérogatoires ou dispositions
«nonobstant», mais «souveraineté parlementaire» est le terme approprié, doit être renouvelé aux cinq ans. Le projet de
loi 52 a pour objectif de faire ce renouvellement, et, selon nous, il
s'agit d'une action parfaitement légale et légitime. Pourquoi? Renvoyons
au préambule de la Loi sur la laïcité de l'État, qui, dans ses... deux de ses premiers considérants, rappelle «que la
nation québécoise a des caractéristiques propres, dont sa tradition
civiliste, des valeurs sociales distinctes et un parcours historique spécifique
l'ayant amenée à développer un attachement particulier à la laïcité de l'État»,
ainsi que «considérant qu'en vertu du principe de la souveraineté parlementaire, il revient au Parlement du Québec
de déterminer selon quels principes et de quelle manière les rapports
entre l'État et les religions doivent être organisés au Québec».
L'intention
du législateur en 2019 était claire et elle l'est toujours aussi et maintenant :
C'est au Québec, c'est à l'Assemblée nationale de déterminer par
elle-même et pour le peuple québécois comment elle entend aménager
l'encadrement des libertés fondamentales ici, la libre pratique de... la libre
manifestation des pratiques religieuses, en faisant
davantage confiance à ses élus pour le respect d'une tradition juridique
distincte plutôt qu'à neuf juges — en réalité,
il n'en faut que cinq pour une décision majoritaire — nommés
par Ottawa, où le Québec est, par définition, minoritaire.
La tradition civiliste, notre droit civiliste,
qui fonde le fondement de notre pensée juridique et de notre droit commun, qui
nous est reconnu constitutionnellement depuis l'Acte de Québec de 1774, est une
façon de penser le droit distinct. Nous
n'avons pas la même mentalité juridique, nous n'avons pas les mêmes prémisses,
nous n'avons pas les mêmes sources, structures et méthodes que la common
law anglo-canadienne, ce qui amène à penser le droit d'une manière différente. Et, lorsqu'on regarde les jugements rendus par
la Cour suprême du Canada dans tant de matières de haute importance
pour le Québec, il n'est pas déraisonnable de craindre que les juges de la Cour
suprême risquent de méconnaître les
particularités de la tradition civiliste, les particularités et le génie
spécifique du droit québécois, comme c'est le cas empiriquement mesuré
depuis l'adoption de la charte des droits et libertés.
Le Québec
tient à affirmer sa souveraineté parlementaire et à protéger la capacité
démocratique du législateur d'aménager par et pour lui-même l'équilibre entre
les droits collectifs de la nation et les libertés fondamentales de la personne. C'est absolument lié à notre
distinction, au principe démocratique et au droit du Québec d'être différent,
si les mots «société distincte»
veulent encore dire quelque chose à l'intérieur du fédéralisme canadien. Je
vais céder la parole à monsieur.
M. Turp (Daniel) : Merci,
M. Côté. Je suis très heureux d'être de retour dans cette salle
Louis-Papineau. Moi, j'ai passé des moments
formidables. On le sait, travailler en commission parlementaire, c'est
probablement le travail le plus
intéressant pour les parlementaires. Alors, je suis très heureux d'être des
vôtres et de représenter ici notre... notre organisme, qu'a bien décrit
Etienne-Alexis Boucher.
• (15 h 30) •
Alors, quand
j'ai lu le projet de loi n° 52, j'étais très heureux. J'étais très heureux
qu'on lui donne le titre que mérite un projet de loi qui vise à
reconduire une clause de souveraineté parlementaire. Elle est bien nommée
maintenant. Et c'est d'ailleurs la raison
pour laquelle nous sommes d'accord avec notre collègue Guillaume Brisseau, qui
a... Rousseau, qui a porté, à notre
connaissance, son mémoire sur l'idée, peut-être, que vous ajouteriez un
deuxième article pour modifier l'intitulé de la... du chapitre de la...
de la charte des droits et libertés pour très clairement mentionner que
l'article 52 est une clause de souveraineté parlementaire, de souveraineté
parlementaire.
Vous verrez peut-être dans le mémoire que je
proposerais, mais là ce serait peut-être d'aller trop loin, ce n'est peut-être
pas dans le mandat de la commission, que cet article 52 soit d'ailleurs
rendu beaucoup plus clair, parce que, c'est
intéressant, il contient une clause de souveraineté parlementaire, mais il
contient une clause de primauté législative, là, qui fait que les dispositions
de la charte des droits et libertés l'emportent sur d'autres dispositions
d'autres lois. Alors, je ne sais pas, notre
législateur n'a pas très bien rédigé cette clause en 1975, malgré qu'il y avait
des très bons législateurs à l'époque, y compris mon collègue
Jacques-Yvan Morin, le regretté Jacques-Yvan Morin.
Mais je crois que c'était important de rappeler
que l'exercice que vous faites aujourd'hui est un exercice... un autre exercice de souveraineté parlementaire où
vous choisissez de dire que c'est l'Assemblée nationale qui est responsable
de déterminer le régime québécois de la laïcité et qu'il le fait tout de suite,
d'abord de façon préventive, de façon à ce qu'il ait le dernier mot. Et il a le
droit au dernier mot. C'est même la Constitution du Canada qui lui donne ce
dernier mot, et ils en avaient profité. Et,
comme l'a dit mon collègue, je ne veux pas le rappeler, à la fin, le dernier
mot, ce serait neuf juges de la Cour suprême, et peut-être seulement
cinq. Et ça, ce n'est pas normal que ce soient des individus, qui ne sont pas
aussi indépendants, tiers indépendants, comme on le suggérait ce matin, qui
devraient déterminer et dicter le contenu de notre régime québécois de la
laïcité.
Un dernier mot, parce que je veux aussi
souligner ou, en tout cas, dire à quel point j'ai été peiné par le décès de
notre collègue Benoît Pelletier. Vous avez peut-être lu le témoignage que j'ai
fait dans Le Devoir d'hier à l'égard de
M. Pelletier. Je le mentionne, parce que M. Pelletier voulait aussi
que nous ayons une constitution québécoise, et c'est dans une
constitution québécoise que devrait être enchâssé le principe de la laïcité. Il
s'agit d'une valeur de notre société
québécoise. Je crois qu'un jour notre Assemblée devrait être à l'origine d'un
projet de constitution québécoise. Je
le dis au ministre. Peut-être qu'il pourra partager nos vues avec ses collègues
du Conseil des ministres et le premier ministre. Merci.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci, M. Turp,
merci, messieurs. Alors, on entame la deuxième partie, c'est-à-dire la discussion avec les parlementaires. On va se...
Voyons... Je vais me tourner du côté du gouvernement.
16 min 30 s pour M. le ministre.
M. Roberge : Merci beaucoup, Mme la
Présidente. Alors, bienvenue et rebienvenue à l'Assemblée nationale et en salle de commission parlementaire.
Effectivement, quand des... les commettants me parlent du travail de député,
parfois ils entendent parler de la période de questions, moi, je leur
dis : Ce que je préfère le plus, c'est les périodes de caucus où on échange, puis on débat, puis on
discute, et les séances de travaux en commission parlementaire, autant les
consultations particulières que les périodes d'étude article par article, les
commissions où on va au fond des choses.
Allons-y, donc, au fond des choses. D'abord,
merci pour votre présentation puis votre mémoire. J'aimerais ça revenir sur une
déclaration faite ce matin par un collègue, le Pr Louis-Philippe Lampron,
avec qui j'ai apprécié beaucoup, beaucoup les échanges, mais qui disait que...
puis je veux vous entendre là-dessus, il disait qu'il fallait absolument
protéger les groupes minoritaires de la majorité, en quelque sorte. Je veux
faire attention de ne pas lui prêter des intentions, mais je pense que c'était
le sens de son propos, protéger absolument les groupes minoritaires, même des parlementaires,
lesquels représentent la majorité, puis que le rempart, là, contre les
dispositions incorrectes à l'égard de
ces groupes-là, c'étaient les tribunaux. Puis il fallait, d'après lui,
absolument, absolument que toutes les lois passent à travers le filtre
des tribunaux, peut-être avant d'être protégées par une clause de souveraineté
parlementaire ou pas, mais il fallait d'abord tester devant les tribunaux pour
protéger les groupes minoritaires.
Qu'est-ce que
vous répondez à cet argument-là, vous qui s'appelez les Droits collectifs
Québec? Donc, vous êtes, évidemment, des défenseurs des droits.
Qu'est-ce que vous répondez aux gens qui diraient qu'il y a... certains droits
de certains groupes minoritaires pourraient, d'une manière ou d'une autre, là,
ne pas être respectés?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
une première répondre... première réponse puis très... Je pense qu'une des
grandes victoires de ceux qui sont contre l'affirmation de l'identité
québécoise, d'une identité distincte, une de leurs plus grandes victoires,
c'est d'avoir réussi à convaincre les Québécoises et les Québécois qu'ils
étaient une majorité. C'est incroyable, quand on y pense, hein, alors que,
finalement, des francophones en Amérique du Nord, il y en a à peine 8 à
9 millions.
Évidemment, on associe la nation québécoise à
son fait francophone, et donc les lois qui visent à protéger cette culture
minoritaire qu'est celle de la nation québécoise en Amérique, eh bien, c'est
des lois qui visent à protéger une minorité. Donc, c'est... Le fait de se
dire : Non, non, non, c'est la tyrannie de la majorité sur la minorité
parce qu'on adopterait des lois comme la Charte de la langue française, c'est
une victoire éminemment politique pour les adversaires de l'identité
québécoise, puisque, ce faisant, ils font porter le fardeau aux Québécoises et
aux Québécois de la protection de leur culture minoritaire en les accusant,
finalement, d'agir comme une majorité, ce qui n'est pas le cas. Je finirais
là-dessus puis je prêterais la parole à Daniel pour compléter la réponse.
M. Turp (Daniel) : Écoutez, je crois
que les droits collectifs et l'équilibre entre les droits collectifs et les
droits de la personne, d'ailleurs, il est fait référence à cet équilibre dans
le préambule du projet de la loi sur la laïcité, c'était important. D'ailleurs, c'était une des premières références aux
droits collectifs dans les lois québécoises. Il y a eu ensuite le préambule de
la loi 96 où il y a une nouvelle référence aux droits collectifs, ce
qui... ce qui était, à mon avis, tout à fait judicieux et heureux. On a,
dans notre corps législatif québécois maintenant, une référence aux droits
collectifs.
Bien, je
crois que c'est un Parlement qui peut décider des droits collectifs. Et,
regardez, ne soyons pas naïfs, là, la notion de droits collectifs, elle
n'existe pas dans la charte canadienne, elle n'existe pas. Alors donc, les
juges ne sont même pas capables de prendre en compte les droits collectifs, les
juges de la Cour suprême, au final, parce que la notion n'est pas là. Ils n'ont
pas à faire l'équilibre droits collectifs et droits individuels. Et, par
conséquent, on ne peut pas se fier aux juges de la Cour suprême pour faire cet
équilibre-là. Il ne faut pas leur donner le dernier mot sur cet équilibre. Et c'est des parlementaires, tu
sais, qui ont une légitimité nettement plus grande que les juges, surtout quand
on tient compte du processus de
nomination des juges de la Cour suprême et d'autres juges, qui devraient avoir
le dernier mot.
Puis, si vous me permettez, vous savez, quand on
dit : Non, non, il faut les laisser juger d'abord, puis vous aurez quand
même le dernier mot à la fin, là, s'ils jugent, parce que vous pouvez utiliser
la clause de souveraineté parlementaire de façon réactive... Bien oui, mais
pourquoi nous priver de le faire au début si on peut le faire aussi à la fin? Et c'est là où on dit, finalement :
La souveraineté du peuple, c'est ici qu'elle se définit, et pas par neuf ou
cinq juges d'un tribunal dont on n'a pas nommé les juges.
M. Côté (François) : Si je peux rajouter quelque chose de très rapide pour
conclure, d'abord, rappelons que la Loi sur la laïcité de l'État ne vise pas un
groupe en particulier. Elle est universaliste. Elle s'applique à l'ensemble des Québécois et elle vise à garantir à l'ensemble
de la population le droit fondamental à des services publics laïques dans
certaines des institutions du gouvernement. Elle s'applique à tous.
Ensuite, pour
ce qui est de protéger les droits des minorités de n'importe quel segment de la
société, il faut se poser la
question : Faites-vous plus confiance à la population, à la société ou à
neuf juges nommés qui ne sont pas démocratiquement redevables devant la
démocratie québécoise? Rappelons-le, les tribunaux ne sont pas des dieux, ils
n'ont pas la science infuse. Et il faut garder en tête que sur certaines
questions d'importance, intellectuelles, épistémologiques,
traditionnelles, au sens des traditions juridiques, les conflits de visions
peuvent amener légitimement le Québec à craindre que son génie ne soit
méconnu dans l'interprétation des libertés fondamentales qui serait faite par
les tribunaux canadiens au nom de certains groupes qui s'en plaindraient.
Et il faut voir ici, il faut garder en tête que
notre tradition civiliste, notre droit québécois fonctionne avec une logique de
rationalisme universel. Nos lois sont des règles de logique. Elles ne sont pas
des évaluations au cas par cas faites par un juge en aval d'une situation. Nous
formons nos règles par des propositions logiques. Et, au travers de ces propositions
logiques, on peut tout à fait dire que nous invoquons la souveraineté
parlementaire en amont pour éviter,
justement, que le débat ne soit capturé par une assemblée de neuf juges qui
jugeraient en fonction de principes, d'une structure... de sources,
structures et méthodes qui ne sont pas nécessairement celles du Québec.
Et
j'aimerais, j'aimerais qu'il ne soit ici qu'une crainte surfaite, mais j'ai
réalisé ma thèse de doctorat depuis la dernière fois que j'étais ici,
donc, maintenant, c'est terminé, et je peux vous le dire...
• (15 h 40) •
Une voix : ...
M. Côté (François) : ... — merci
beaucoup — empiriquement,
que, dans... juste dans les questions de droit privé, depuis les 40 dernières années de jurisprudence de la Cour suprême du Canada — alors,
normalement, les tribunaux devraient respecter à 100 % l'intégrité
de la tradition civiliste — 55 %
seulement, 45 % des décisions rendues par la Cour
suprême ignorent la spécificité du droit civil et préfèrent juger en matière de
common law, et ça, c'est... avec des
principes, sources et méthodes de common law. Et ça, c'est uniquement en droit
privé, alors que ça devrait être un respect intégral. Qu'on nous...
Qu'on ne nous reproche pas de ne pas faire confiance aveugle aux tribunaux et
de vouloir invoquer la souveraineté parlementaire pour, comme mes estimés
collègues l'ont dit, avoir véritablement le dernier mot sur une question
hautement démocratique pour la société québécoise.
M. Roberge : Merci
pour cette triple réponse. Mais c'est très bien. C'est très, très bien. Je n'ai
pas...
Il
y a une notion que je vous soumets. Évidemment qu'il faut... il faut protéger
tous les groupes, il faut prendre garde à l'équilibre des droits des uns
et des autres, mais il me semble qu'il faut penser aussi à une personne qui est
en position de vulnérabilité, par exemple,
un détenu devant un agent de la paix. L'agent de la paix incarne l'autorité de l'État.
Le détenu, peut-être appartient-il à un groupe minoritaire ou pas, mais peu
importe que lui appartienne ou pas à un groupe minoritaire, il est en situation
de vulnérabilité devant un agent de la paix qui pourrait porter un signe religieux
puis peut-être projeter une image différente face à ce détenu-là. Même chose
pour un élève, par exemple, de 12 ans,
ou de 10 ans, ou de 13 ans qui appartient ou pas à un groupe
minoritaire, peu importe, et qui se trouve dans une situation où le
pouvoir, c'est l'adulte qui l'a. Puis il y a même, dans la Loi sur
l'instruction publique, la délégation de l'autorité parentale, à la fois à la
direction d'école et à l'enseignant. Et ce jeune-là se retrouve en situation de
vulnérabilité devant quelqu'un qui a le pouvoir et incarne l'autorité de
l'État.
Et ici on n'est pas
dans une question de droit collectif, de droit individuel, mais plutôt de droit
à un service laïque, mais même, je vous dirais, droit à une confiance, pour la
personne vulnérable, que la personne en autorité sera neutre et ne posera pas
un geste ou une action qui pourraient être teintés par sa croyance religieuse.
Qu'est-ce que vous pensez de ce raisonnement?
M.
Côté (François) : Donc, tout d'abord, pour
ce qui est des personnes vulnérables, vous citez avec juste titre les enfants
face aux enseignants ou aux personnes en autorité, mais effectivement toute
personne, face aux représentants de l'État énumérés dans l'annexe II de la
Loi sur la laïcité de l'État, se retrouve dans un certain... dans un rapport de... je n'irais pas jusqu'à dire de
dépendance, mais de vulnérabilité face à un représentant civique de l'État
qui incarne l'autorité. Et, à ce titre, on pourrait dire qu'il s'agit
véritablement d'un droit collectif, parce qu'il s'agit d'un droit qui est
accordé à l'ensemble des citoyens du Québec de se revendiquer d'un service
public laïque là où c'est prévu par la loi. Et il y a quelque chose
d'absolument légitime à chercher une telle... une telle approche.
Et après ça, quand
vous parlez des enfants qui sont exposés à leur enseignante et qui cherchent à
avoir une neutralité de l'État au travers du comportement de l'enseignante pour
s'assurer qu'elle ne va... elle va toujours agir de manière neutre et
impartiale, c'est quelque chose qui dépasse les simples actes. On parle d'une
neutralité de fait et d'apparence, car, ne l'oublions pas, le port d'un symbole
religieux, indépendamment des actes, des gestes, des paroles... Vous pourriez
avoir une personne qui, de bonne foi, agit le plus neutrement du monde, mais,
en raison du symbolisme qu'elle arbore, et
il y a des études qui ont été réalisées là-dessus en Europe, le symbolisme
religieux envoie un message
indépendant de la volonté de son porteur que l'on ne peut pas ignorer. Et c'est
sa raison d'être, d'ailleurs.
Alors,
comment pouvez-vous justifier avoir un État qui serait religieusement neutre
s'il y a un de ses représentants, notamment en contexte scolaire, mais
également en contexte policier, en contexte...
Une voix : ...
M.
Côté (François) : ...contexte juridique,
voilà, avec les juristes du gouvernement... Comment pouvez-vous parler d'un État neutre si un de ses représentants
en position d'autorité se retrouve à passivement diffuser un message
d'approbation religieuse qui vient, ne l'oublions pas, les religions viennent
toujours avec une conception de la vie bonne
et un code normatif... qui puisse, donc, faire concurrence à l'État dans
l'exercice de ses fonctions? Ce n'est pas cela, la neutralité de l'État. La
neutralité de l'État, c'est une neutralité de fait et d'apparence dans toutes
les sphères qui sont visées par la loi.
M. Turp
(Daniel) : Moi, j'ajouterais... On ne le cite pas souvent, là, mais un
des articles les plus importants de cette Loi sur la laïcité de l'État que vous
voulez protéger en reconduisant la clause de souveraineté parlementaire, c'est
l'article 4, deuxième paragraphe : «La laïcité de l'État exige
également que toute personne ait droit à des institutions parlementaires,
gouvernementales et judiciaires laïques ainsi qu'à des services publics
laïques...» Quand on laisse entendre qu'il n'y a pas de droit de cette nature,
de nouveau droit, on n'a pas lu l'article 4. Toute personne a droit à des
institutions laïques.
Alors, dans votre cas
et dans tous les cas de rapports entre des individus, vulnérables ou non,
aujourd'hui, on peut invoquer le droit à des institutions laïques. Et ça, c'est
tellement fondamental que l'on devrait vouloir protéger ça, parce que ça, c'est
notre régime, la laïcité, des droits et, c'est vrai, des interdictions. Mais
c'est parce que notre régime québécois de la laïcité veut, par des
interdictions... mais limitées, tellement limitées qu'on veut protéger le droit des institutions laïques. Il me semble qu'un
régime comme celui-là devrait être vu comme étant légitime et justifié.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Et j'ajouterais progressiste.
M. Turp
(Daniel) : Et progressiste, même. Pas raciste et pas sexiste.
M. Boucher
(Etienne-Alexis) : Ça, c'est clair.
M. Roberge : Il
me reste encore un peu de temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui, 2 min 38 s.
M. Roberge : Vous avez parlé... vous
avez dit «légitime». Bon, on a le pouvoir constitutionnel, en vertu de l'article 33 de la Constitution, de faire ce
qu'on fait, la clause de souveraineté parlementaire, mais certains disent que,
par contre, justement, ce ne serait pas
légitime. J'ai même vu certains élus au gouvernement fédéral dire qu'il faudrait
baliser, encadrer, parce qu'on en ferait une
utilisation un petit peu trop... trop avantageuse ou trop fréquente. Qu'est-ce
que vous pensez de cet argument-là, comme
quoi c'est possible, mais ne le faites pas? Vous avez le droit, mais, si vous
le faites, on va vous culpabiliser. Qu'est-ce que vous pensez de cette
approche-là?
M. Côté (François) : Si vous me permettez, je pense qu'en tout respect cette
approche ne me convainc pas. Tout simplement qu'il s'agit d'un exercice
légitime pour deux raisons. D'abord et avant tout, c'est écrit dans la
Constitution. Nous avons... L'Assemblée nationale a le pouvoir politique, tout
à fait légitime, de le poser.
Et, deuxièmement, si vous cherchez de la
légitimité, que faisons-nous dans cette salle aujourd'hui? Il y a des consultations, il y a des recours à des
expertises. Regardez tout ce qu'il y a eu dans le récent jugement, dans... le
jugement d'appel sur la Loi sur la laïcité de l'État. Il y a eu des
expertises qui ont été déposées sur l'utilisation des dispositions dérogatoires. Vous tenez aujourd'hui des
consultations publiques sur la question de l'utilisation des dispositions
dérogatoires. Je... Qu'on me permette de ne pas du tout y voir un acte
autoritaire politique. Vous êtes en train de consulter la population, vous
faites appel à des experts, vous faites appel à la société civile pour vous
donner cette légitimité que vous possédiez
déjà. Je trouve que ce recours à la souveraineté parlementaire est un exercice
qui, en soi, est entièrement légitime.
Et, au travers de notre histoire, depuis les
40 dernières années, je n'ai pas trouvé un seul cas d'utilisation de la
disposition dérogatoire... de la souveraineté parlementaire, pardon, au Québec
qui ait été teinté d'une quelconque forme
d'autorité politique illégitime. Et on s'en est servi plus de 100 fois.
Alors, l'histoire, les institutions et les démarches, nous sommes...
nous sommes témoins, la légitimité, elle est là.
• (15 h 50) •
M. Turp (Daniel) : Et j'ajouterais,
M. le ministre, que... pas après réflexion puis après, même, avoir lu puis même
été associé à des amendements à la charte des droits et libertés, à l'époque où
il y avait d'autres ministres de la Justice
et... Même le mot «dérogation», vous savez, le mot «dérogation», là, déroger au
droit, ça ne reflète pas la réalité de ce que l'on fait, là, comme, ce
que vous faites là maintenant. Pourquoi? Parce qu'en fait c'est un emprunt
très, très...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je dois vous arrêter. Le temps imparti au gouvernement est
épuisé depuis quelques secondes déjà. Alors, on...
M. Turp (Daniel) : Je poursuivrai la
réponse en répondant...
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Bien, exactement, c'est
ce que j'allais dire. On va poursuivre les discussions avec les
parlementaires, avec le député de l'Acadie, pour une période de
12 min 23 s.
M. Morin : Merci. Merci, Mme la
Présidente. D'abord, permettez-moi de m'excuser pour mon retard. Ce n'est pas
par manque d'intérêt ou manque de respect. Suite à la période de questions,
j'ai eu une rencontre avec le ministre de la Justice et une victime d'acte
criminel, et c'était important que cette rencontre-là se tienne là. Donc, c'est
ce qui explique mon retard. Je m'en excuse.
Maintenant, Pr Turp, vous aviez commencé à
parler de l'utilisation du mot «déroger» et, en fait, vous vous êtes arrêté par manque de temps, mais je comprends
que, pour vous, la clause de souveraineté parlementaire, ce ne serait pas
une dérogation au droit. Est-ce que je vous ai bien compris? Est-ce que c'est
vers là que vous vous en alliez?
M. Turp
(Daniel) : Écoutez, d'où vient le mot «dérogation», d'où
vient le mot «déroger»? Il vient de l'article 4 du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques, le traité que le
Canada... auquel le Canada a adhéré. Le Québec
a même... s'est déclaré lié en 1976. Et il y a un article 4, dans cet...
dans ce traité, qui est relatif au pouvoir de dérogation, de dérogation
aux droits. C'est le mot qui est utilisé, dérogation. Mais c'est des
dérogations aux droits dans des périodes de
dangers publics exceptionnels qui menacent l'existence de la nation. Et là les
parties à ce traité ont le droit de déroger, de suspendre les droits. Et
c'est ça, une clause de dérogation.
Nous, quand on a adopté la charte des droits et
libertés en 1975, on a mis le mot «dérogation», là, dans l'article 52, et, en définitive, quand on y
pense, ce n'est pas des dérogations aux droits. Ce que l'on fait quand on
utilise le pouvoir dit de déroger... de déroger ou de dérogation, ce
vocabulaire qu'on... c'est que, finalement, on cherche à faire l'équilibre entre ce que nous prétendons
être important, des droits collectifs, puis il y a des droits individuels, et
que c'est l'Assemblée nationale qui décide de cet équilibre.
En fait, même si, avec mon collègue Rousseau, on
peut peut-être ne pas nécessairement s'entendre sur la relation entre le devoir de neutralité et la liberté de religion, on
doit parfois, selon la Cour suprême, très privilégier le devoir de
neutralité sur la liberté de religion, on pourrait même aussi raisonner en
termes de... Quand on utilise la clause de souveraineté parlementaire,
finalement, ce que l'Assemblée fait, c'est de déterminer elle-même les limites
aux droits et libertés qui sont enchâssés. C'est elle qui décide que
l'interdiction de porter des signes religieux est une limite raisonnable
dans une société libre et démocratique de manifester sa religion. Et c'est
l'Assemblée qui détermine ces limites, et
non pas les tribunaux, et décide que sur cette question des limites à la
liberté de religion et de la manifester, quand on est un fonctionnaire d'État dans nos rapports d'autorité, c'est
ici que ça va se décider et pas devant un tribunal.
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Je
me permettrais... je me permettrais d'ajouter, M. le député de l'Acadie, que,
dans le fond, les adversaires de la loi 101 disent : Bien, on attaque
des droits individuels ou des droits et libertés. Or, on l'a vu dans l'avant-midi précédent de l'audience puis on le
savait quand même depuis quelques mois, même depuis quelques années, la
loi sur la laïcité crée des droits aussi, notamment le droit pour les citoyens
et les citoyennes de pouvoir bénéficier d'institutions politiques, juridiques
entièrement laïques. Donc, on abroge la Loi sur la laïcité de l'État ou on la
rend... elle n'est plus protégée par la clause de souveraineté parlementaire,
et ça pourrait avoir un effet d'avoir un impact sur des droits, tu sais. Donc,
ça pourrait être non progressiste, on pourrait dire.
Et non seulement ça, mais, qui plus est, c'est
comme de dire qu'il y a des droits plus importants que d'autres. Pourquoi le
droit... Pourquoi qu'au Canada on a décidé que la liberté de religion était
plus importante que la liberté de conscience? Je n'en ai aucune idée. Et
pour... pour dire ce que... Et, lorsqu'on regarde les religions qui ne sont pas
des... comment dire, pour certaines d'entre elles, un terreau de progressisme
en matière d'égalité des sexes, par exemple, ou encore de tolérance des différentes
orientations sexuelles que l'on peut voir, bien, pourquoi ce seraient des
religions qui dicteraient l'équilibre entre des droits individuels et des
droits collectifs?
Alors, il y a... il y a toute cette
nomenclature-là qui est particulière, on pourrait le dire, qui a teinté ce
débat et qui a... qui fait dire à certains
que la Loi sur la laïcité de l'État est discriminatoire, ce qui est... ce qui
est inconcevable, tout simplement. Elle... Au contraire, elle protège
plusieurs droits chez les citoyens et citoyennes du Québec.
M. Morin : Si...
M. Côté (François) : Et, pour compléter avec un petit complément de réponse, si
vous me le permettez...
M. Morin : Oui, bien sûr.
M. Côté
(François) : Merci beaucoup. Ce n'est pas déroger, c'est
affirmer différemment. Je parlais des traditions juridiques et des
manières de concevoir le droit. Je vais vous sortir simplement un exemple, un
seul petit exemple. Quand on parle de
liberté de religion, il y a deux éléments qui en font partie, la liberté de
croyance et la liberté de pratique. La liberté de croyance, c'est la
liberté de croire en une foi dans son for intérieur. La liberté de pratique,
c'est la manifester par des comportements sociaux. Et, au travers de la
tradition civiliste, on considère, à titre de théorie de droit ancrée dans le
rationalisme et la volonté, que la liberté de croyance, elle est absolument
souveraine. Mais, la liberté de pratique, elle, il s'agit d'un choix. Un
individu n'est pas prisonnier de sa religion. Un individu a son libre arbitre et il peut choisir quand et comment il
exprime sa foi religieuse. Et l'aménagement de tels choix revient à la régulation
d'un comportement social, comme l'expression de ses convictions politiques en
société.
Et cette manière de voir le droit, elle n'est
pas partagée de la même manière par la common law, où la manifestation de ses pratiques religieuses est
fusionnée, dans une certaine partie, avec celle des croyances religieuses.
Alors, pour le civiliste, il est tout à fait légitime de dire : Vous
n'exprimez pas vos convictions religieuses au travers de telle pratique,
dans tel contexte, du 9 à 5 au travail, et c'est parfaitement valable. Mais, en
common law, en vertu des prémisses de départ
et des différences de pensée juridique, demander à une personne d'enlever ses
symboles religieux de 9 à 5 est à peu près aussi odieux que de demander à une
personne handicapée de... pourriez-vous arrêter d'être handicapé pendant
les heures de travail et laisser votre chaise roulante au vestiaire?, ce qui
fait absolument scandale.
Mais pourquoi? Parce que les deux modes de
pensée sont différents. Est-ce qu'affirmer notre différence, c'est déroger aux
droits fondamentaux? Pas du tout. C'est simplement les affirmer différemment,
comme nous avons tout à fait le droit de le
faire au sein d'une société pluraliste comme la fédération canadienne, qui
reconnaît l'autonomie des provinces de le faire chacune et de préserver
leurs distinctions sociales.
M. Morin : Si vous me permettez,
parce que vous avez fait... Pr Turp, vous avez souligné qu'en bout de piste c'est l'Assemblée nationale qui décide, en
fin de compte, de l'utilisation ou pas de la clause de dérogation. Est-ce que
vous pensez qu'il est préférable de l'utiliser d'une façon prospective ou curative,
étant entendu que, de toute façon, l'Assemblée nationale, en dernier, en
bout de piste, aura toujours le dernier mot?
M. Turp (Daniel) : Bien, comme je
l'ai dit à votre collègue tout à l'heure, pourquoi attendre? Pourquoi attendre un jugement pour avoir le dernier mot,
alors qu'on peut l'avoir avant, au début? Et je crois que c'est effectivement
important qu'une assemblée décide que... sur une question, d'avoir le dernier
mot quand elle le peut... quand elle le veut. Elle ne le veut pas toujours. Ce
n'est pas toutes les lois québécoises qui contiennent des clauses de
souveraineté parlementaire. Puis l'Assemblée
a adopté des lois qu'elle était disposée à faire examiner par les tribunaux en
n'y incluant pas des clauses de souveraineté parlementaire.
Mais il y a des lois fondamentales, hein, c'est
une loi fondamentale, quasi constitutionnelle, où on décide que c'est
l'Assemblée, que c'est les parlementaires, c'est vous, c'est 125 personnes
qui représentent le peuple du Québec qui
devraient, sur une question comme celle-là, avoir le dernier mot. Et, comme je
l'ai dit tout à l'heure, je regrette, là, mais faire une confiance aveugle à neuf juges de la Cour suprême qui
peuvent se diviser, comme ils le font fréquemment, à cinq contre quatre
sur des questions fondamentales, c'est donner à cinq juges, cinq juges, et il
se pourrait que ce soient cinq juges du Canada anglais,
le dernier mot sur notre régime québécois de la laïcité. Non, moi, je trouve
que le Parlement qui choisit d'avoir le dernier mot est un Parlement qui
exprime du courage.
• (16 heures) •
M. Morin : Est-ce
que... Bien, en fait, comme le soulignait le Pr Lampron, je crois, ce
matin, de toute façon, l'économie des
recours aux tribunaux, même en utilisant la clause de dérogation d'une façon,
appelons-la prospective, ne fait pas en sorte qu'il n'y aura pas de
débat judiciaire. On s'est quand même ramassés avec une décision de la Cour
d'appel de 300 pages, là. Donc, est-ce que ce ne serait pas préférable,
dans certains cas, de demander un renvoi, par exemple, à la Cour d'appel pour
éclairer le gouvernement?
Puis, une fois que la
clause est utilisée cinq ans plus tard, parce qu'on disait, ce matin :
Écoutez, quant aux éléments qu'il faut... qu'il faut démontrer pour justifier,
par exemple, la clause, bien, il y a tous les débats qui ont été déposés dans
le cadre de la... du projet de loi n° 21, par exemple, sauf que, cinq ans
après ou si la clause est reconduite 10 ans après, la société peut
changer. Donc, est-ce que ce serait pertinent, selon vous, que, quand le
gouvernement veut utiliser à nouveau la clause de dérogation, il n'y ait pas
une explication, il n'y ait pas des preuves qui soient déposées pour aider les
parlementaires à comprendre si c'est toujours pertinent ou pas?
M.
Côté (François) : J'aimerais répondre à
cette question, si vous me le permettez. D'abord, bon, pour ce qui est de la question du renvoi, c'est une
démarche parallèle que rien n'interdit au gouvernement de faire. Je ne vois...
Il ne s'agit pas de solutions mutuellement exclusives.
Maintenant, ensuite,
vous avez parlé du fait qu'on doit renouveler le recours à la disposition
dérogatoire à tous les cinq ans. Est-il possible que la société ait changé au
travers des cinq ans? Eh bien, c'est une possibilité, oui, et c'est justement
pour ça qu'elle est renouvelable aux cinq ans dans la charte canadienne. Et ça
se retrouve à réitérer la confiance envers la société civile. À tous les cinq
ans, le législateur va devoir renouveler son recours à la disposition de
souveraineté parlementaire, et le fait que, durant les cinq ans, la société va
changer, ça se retrouve à valider cet exercice.
Et également, très
rapidement, je vois qu'on me fait signe pour le temps, un autre intérêt de
l'utilisation des dispositions dérogatoires de manière prospective plutôt que
curative est au niveau de l'effectivité des lois. Vous regardez actuellement la
Loi sur la laïcité de l'État, elle a été contestée depuis, essentiellement, le
jour 1 de son adoption. Mais, avec un
recours à la souveraineté parlementaire, espérons que les recours ne seront pas
aussi vivement contestés. J'estime
que l'affaire en cours va finir par établir un précédent solide. Il était
supposé y en avoir un depuis Ford, mais
cette loi aura été suspendue et sans effet, et cinq ans se seraient écoulés
sans qu'on puisse répondre au problème social.
Le
recours à la souveraineté parlementaire permet de dire : Écoutez, il
s'agit d'une question à ce point importante pour la société qu'on ne peut pas mettre le progrès social en pause
pendant cinq, 10, plusieurs années encore, le temps que les tribunaux se
prononcent là-dessus.
Et, quant à l'idée de
devoir renouveler la disposition de souveraineté parlementaire, ma foi, une
déclaration serait suffisante. Mais, s'il faut la renouveler à cinq ans,
10 ans, 15 ans, 20 ans, 25 ans, et ainsi de suite, je n'ai
aucun problème avec ça.
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Merci
beaucoup. Merci. Alors, on termine l'échange avec la députée de Verdun,
pour une période de 4 min 8 s.
Mme Zaga
Mendez : Merci. Merci beaucoup, Mme la Présidente. Merci,
MM. Turp, Côté et Boucher, pour votre présentation puis pour l'échange.
Alors, moi, j'ai
deux... bien, plutôt une question puis, peut-être, je pensais avoir un peu plus
de précisions. Vous dites depuis tout à l'heure : Il faut bien avoir un
équilibre, bien sûr, entre nos droits collectifs et l'exercice... et le respect
des droits individuels. Je fais référence, depuis le début des échanges que
vous avez assistés, à notre charte québécoise. Est-ce que la charte québécoise
serait cet outil qu'on pourrait donner pour avoir un équilibre, et tout en
ayant un caractère autonomiste du Québec entre les droits collectifs et le
respect des droits individuels?
M. Turp
(Daniel) : ...écoutez, la charte québécoise, là, son interprétation a
été alignée sur celle de la charte canadienne. Les juges de la Cour suprême, à
la fin, là, que ce soit la liberté d'expression dans la charte canadienne ou la
charte québécoise, ça finit par être la même chose, ils acceptent ou non des
limites raisonnables ou non. Alors, tu sais, moi, j'aimerais bien que ce soit
juste la charte québécoise qui régisse ces questions-là puis qui sont... on
soit exemptés de l'application de la charte
canadienne, mais c'est impossible. Même si on le faisait, les juges qui
détermineraient enfin, à la fin,
quelles sont les limites raisonnables ou non, si c'est invalide, inopérant,
c'est des juges qui interprètent la charte
québécoise comme la charte canadienne. Et là on l'avait dit dès que la charte
canadienne avait été adoptée en 1982, que c'est ça qui se produirait, et
c'est ce qui s'est produit.
Et, dans la charte
canadienne, il y a une disposition d'interprétation qui dit qu'au Canada
l'importance qui doit être accordée au
patrimoine culturel, multiculturel, donc au multiculturalisme, est... est
déterminante. Et l'interprétation de
notre charte québécoise, elle serait déterminée aussi par cette importance du
patrimoine culturel, qui me semble assez incompatible quand on... elle a été interprétée par la Cour suprême avec notre notion et notre régime québécois de la laïcité.
Mme Zaga
Mendez : Merci. Tout à l'heure, vous avez insisté aussi, dans
l'échange, sur cette importance pour les
élus de l'Assemblée nationale d'avoir le dernier mot en ce qui concerne
l'application puis... des droits collectifs, mais, dans tout ça, moi, je me
demande, avec l'utilisation des clauses dérogatoires puis surtout la clause
dérogatoire envers notre charte québécoise, n'est-ce pas plutôt
d'avoir... de donner aux élus québécois le seul mot?
M. Turp
(Daniel) : ...les élus québécois sont réélus tous les cinq ans et...
Une voix : ...
M. Turp
(Daniel) : ...ou quatre. Et donc, quelque part, on peut les remplacer
par d'autres si on n'est pas très heureux des décisions qu'ils ont prises.
D'ailleurs, c'est pour ça qu'on justifie le... la clause des cinq années, là.
Vous savez, quand on
y pense, est-ce que c'est même vraiment nécessaire, une clause de
renouvellement aux cinq ans? Est-ce que
c'est... Mon collègue semble être d'accord, là. Il n'y en a pas dans la charte
québécoise. Il n'y en a pas, d'article 52, dans notre charte
québécoise.
Puis vous êtes élus à
tous les cinq ans. Puis, si on voulait sanctionner un gouvernement qui aurait
abusé de sa possibilité de limiter des droits, on peut ne pas l'élire. Alors,
même à ça, ça paraît comme une exigence qui n'est pas raisonnable, même, d'obliger
le renouvellement tous les cinq ans quand un Parlement a décidé que c'est lui
qui déterminait quel... quel est le régime et quelles sont les limites aux... à
certaines grandes libertés fondamentales, comme notamment, dans notre cas, la
liberté de manifester sa religion en portant des signes religieux.
Mme Zaga
Mendez : Et rapidement, juste, ça va dans le même sens, tout à
l'heure...
La Présidente
(Mme Lecours, Les Plaines) : Il reste 15 secondes.
Mme Zaga
Mendez : Ah! bon, finalement, je ne pourrai pas poser ma question.
Mais je vous remercie pour votre présentation et vos réponses.
La Présidente
(Mme Lecours, Les Plaines) : Merci beaucoup, messieurs, pour
votre apport à nos travaux. Je vous souhaite bon retour.
Et je vais suspendre
quelques instants, le temps de recevoir la prochaine personne. Merci.
(Suspension de la séance à
16 h 08)
(Reprise à 16 h 10)
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Alors,
à l'ordre s'il vous plaît! La Commission
des relations avec les citoyens reprend ses travaux.
Nous recevons donc
Me Christiane Pelchat. Bienvenue, Mme... Me Pelchat, à la Commission
des relations avec les citoyens. Vous allez avoir une période de 10 minutes
pour votre exposé, et par la suite nous allons échanger avec les
parlementaires. Alors, votre... votre chronomètre commence maintenant. Allez-y.
Mme Christiane Pelchat
Mme Pelchat (Christiane) : Merci
beaucoup, Mmes les députées, MM. les députés, M. le ministre et néanmoins
député. Ça me fait plaisir d'être avec vous
aujourd'hui. Je vous parle du Sénégal puisque je suis en ce moment en mission pour
les élections au Sénégal. Alors, me voilà.
J'ai accepté de venir
témoigner de l'importance de la clause dérogatoire, et maintenant qu'on peut
appeler... de la clause souveraineté... de
la souveraineté parlementaire. Vraiment, Benoît Pelletier le faisait de manière
éloquente. Maintenant, la Cour d'appel est venue parler, elle aussi, de
la souveraineté parlementaire. Alors, c'est en... ça me fait encore plus plaisir
de parler de la... de la souveraineté parlementaire.
Moi aussi, je
voudrais rendre hommage à Benoît Pelletier, qui était un ami et qui m'a
beaucoup, beaucoup inspirée dans ma carrière
et même aussi comme juriste et comme collègue dans la défense de la
loi 21. Benoît Pelletier a été un des experts mandatés par le
gouvernement pour expliquer particulièrement comment la loi était... était...
ne contrevenait pas au fédéralisme canadien. Il l'a fait d'une... avec une
éloquence qu'on n'a pas vue beaucoup dans les tribunaux. Alors, je souligne,
moi aussi, la mémoire de mon ami Benoît Pelletier.
Alors, vous me
permettrez de vous rappeler rapidement que j'ai été députée à l'Assemblée
nationale de 1985 à 1994. Pourquoi je le
rappelle? C'est parce que j'étais députée en 1988, députée libérale, donc, avec
M. Robert Bourassa. J'étais députée libérale à la suite de
l'arrêt Ford. Alors, j'ai voté, moi aussi, sur la clause dérogatoire de
souveraineté parlementaire à ce moment-là, et ça a été un moment très important
pour moi. Je pourrai vous en reparler, mais c'est important de le dire.
L'autre
élément, j'ai été présidente du Conseil
du statut de la femme pendant cinq
ans. C'est un privilège extraordinaire que j'ai eu, qui concordait avec la
période des accommodements raisonnables. Et on a vu, au conseil, à ce moment-là,
combien il était facile de brader le droit des femmes à l'égalité au profit de
la liberté de religion. Alors, j'ai moi-même, avec... Sous les conseils de...
spéciaux de Henri Brun, qui était notre juriste-conseil, et la belle plume de Caroline Beauchamp, nous avons élaboré trois
avis sur l'égalité des sexes et la liberté de religion, et nous en sommes
venus à des recommandations, dont celle de
l'adoption d'une loi et dont celle de la modification de la charte québécoise.
Et nous avions recommandé au gouvernement, à
ce moment-là, d'interdire tous les signes religieux ostentatoires pour tous
les fonctionnaires, non seulement pour une partie des fonctionnaires. On avait
recommandé aussi, bien sûr, la gestion des accommodements raisonnables.
Et
j'entendais... J'ai eu le plaisir d'écouter tout à l'heure Louis-Philippe
Lampron, que j'aime beaucoup. Louis-Philippe, on a eu beaucoup de...
d'échanges. Je l'entendais vous dire que, dans le fond, le régime... on a déjà
la neutralité religieuse, vous avez tort, on
n'avait pas besoin d'une loi. Ce n'est pas tout à fait exact, hein? Ce que la Cour suprême nous a dit dans l'affaire du
Saguenay, c'est que c'est... la laïcité, au Québec, et la neutralité
religieuse, c'est une laïcité de fait, ce n'était pas une laïcité de droit. Et
la Cour suprême nous l'a dit et elle l'a répété, il n'y a pas de balise pour
guider l'application de la laïcité et encore plus les balises de
l'accommodement raisonnable. Parce que ce qu'on
oublie de la loi 21, c'est qu'elle incorpore les balises de la loi 62
comme... pour gérer les accommodements raisonnables. Donc... Et nous, au
Conseil du statut de la femme, à ce moment-là, nous étions outrés de la
facilité, comme je vous dis, avec laquelle on bradait l'égalité des femmes pour
le droit à la... à la liberté de religion. Alors, on a dit : Il ne peut y
avoir... un accommodement ne peut être raisonnable s'il porte atteinte aux
droits, à la liberté, à l'égalité des sexes. Ce n'est pas un droit qui... Ce
n'est pas raisonnable de donner cet accommodement.
Nous croyons... Je
crois, encore aujourd'hui, que l'affirmation de la laïcité est plus importante
que ce que notre droit de fait disait, c'est-à-dire qu'il a constaté, dans les
faits, qu'il y avait une neutralité religieuse d'État. Et qu'est-ce que la cour
nous a dit dans cette constatation de fait qu'il y a une neutralité religieuse?
Elle nous a dit que la neutralité religieuse de l'État faisait partie de la
liberté de religion et que la liberté de religion sans neutralité religieuse de
l'État ne pouvait exister, mais aussi elle a rappelé, dans Saguenay contre...
MLQ c. Saguenay, que la liberté de conscience fait partie de la liberté de
religion.
Alors, ici, les gens
qui s'offusquent de la souveraineté parlementaire, on a l'impression qu'ils
n'en ont que pour les droits à la liberté de
religion et que, pour les droits à l'égalité des femmes... Bien, ça, écoutez,
il faut le... il faut le marteler
souvent, parce que, le droit à l'égalité des femmes, encore aujourd'hui et même
en 2023, on a facilement bradé le droit à l'égalité des femmes.
Mais le droit à la
liberté de conscience, le droit à la liberté de croire et ne pas croire, ça
fait aussi partie de la liberté de religion.
Alors, quand on affirme, donc, dans la loi : La laïcité de l'État, c'est
plus que la neutralité religieuse de l'État, la laïcité des
institutions, ça, ce n'est pas dans le droit actuel, on vient dire que la
laïcité de l'État est... elle est inspirée
par l'égalité entre les femmes et les hommes, ce qui vient donner une balise
encore plus importante, depuis la
modification à la charte québécoise en 2010, d'y inclure l'égalité comme
principe pour interpréter la charte québécoise, l'égalité entre les
femmes et les hommes.
Donc, non seulement,
contrairement à ce que dit mon ami Pr Lampron, la loi comble un vide législatif
sur le devoir de neutralité religieuse de
l'État, elle vient donner des droits additionnels. Elle vient donner des droits
additionnels, comme l'a dit... Je dois... je dois dévoiler que Guillaume
Rousseau, c'est mon... c'est mon professeur. Je suis en train de faire ma maîtrise sur le droit à l'égalité.
Alors, je l'ai écouté. Quand il dit que la loi donne des droits additionnels,
donc, en consacrant le droit aux
services publics dans... par des fonctionnaires neutres, je pense que ça, c'est
un droit additionnel qu'elle donne, la loi protège, donne le droit, je
dirais, une... je n'ai pas le droit de dire ça, parce que les chartistes vont... vont me taper sur les droits, mais,
quand... sur les doigts, mais protège le droit à l'égalité entre les femmes et
les hommes, c'est aussi très important, le fait de ne pas être
discriminé du seul fait d'être une femme.
Elle protège aussi,
la loi, la liberté de conscience des enfants en ce qui a trait aux enseignants.
Ça aussi, c'est important. C'est une
clientèle qu'on oublie, mais c'est aussi... Les enfants, je pense que c'est...
c'est fondamental de prendre en compte leurs intérêts. Alors, je pense
que ça, c'est un élément que je voulais mentionner.
Il n'y a... il n'y a
rien, et ça, c'est Robert Bourassa qui me l'a enseigné, il n'y a rien d'odieux
à protéger le droit collectif du Québec de définir... et le droit, je dirais,
le droit des parlementaires de légiférer. Il n'y a absolument rien d'odieux. Et
c'est ce que fait la clause dérogatoire.
Et, quand on dit
qu'on protège le droit des femmes par la loi 21, entre autres, on dit
aussi que... Il ne faut pas oublier que la loi, elle s'étend à toutes les
institutions. La laïcité s'étend. Les signes religieux, c'est une petite partie
des fonctionnaires qui n'auront pas le droit à porter cet... les signes
religieux ostentatoires. La majorité des autres fonctionnaires pourront porter
des signes ostentatoires. On a... on a... on oublie ça. Et ça, personnellement,
je suis obligée de vous dire que je suis
contre cette discrimination pour les fonctionnaires, puisque j'ai recommandé, particulièrement
dans le dernier avis que j'ai signé en 2011, que tous les fonctionnaires de
l'État ne soient pas autorisés à porter les signes religieux ostentatoires...
• (16 h 20) •
La Présidente
(Mme Lecours, Les Plaines) : En terminant.
Mme Pelchat
(Christiane) : ...pour maintenir et pour préserver la neutralité
religieuse de l'État.
Alors, voilà. Bien,
je ne veux pas aller plus loin, sauf que... vous dire que la souveraineté
parlementaire que Benoît Pelletier a
défendue, elle est protégée par la loi 21, et c'est aux députés de décider
et non pas aux juges. Merci.
La Présidente (Mme Lecours,
Les Plaines) : Merci beaucoup, Me Pelchat. C'était un petit clin
d'oeil à la petite phrase consacrée «en terminant». Vous la connaissez,
celle-là.
Mme Pelchat
(Christiane) : ...
La Présidente
(Mme Lecours, Les Plaines) : Alors, on est rendus à l'échange
avec les parlementaires. On commence par le gouvernement, avec le ministre,
16 min 30 s.
M. Roberge : Merci,
Mme la Présidente. Merci beaucoup, Mme Pelchat, d'avoir trouvé du temps,
de la disponibilité comme ça, à partir
de l'autre bout du monde, alors que vous faites quelque chose d'extrêmement
important pour la démocratie là-bas aussi. On est
très fiers d'avoir... de vous avoir comme Québécoise à travailler comme ça pour
permettre que la démocratie prenne sa place et garde sa place partout ailleurs.
Donc, je vous remercie.
C'est...
c'est amusant de voir que, pour une deuxième présentation de suite, vous êtes
la troisième ex-parlementaire. Donc, il y a une vie après la vie parlementaire.
Donc, ça donne espoir, c'est très bien. Et vous avez toute une carrière depuis,
d'ailleurs. Effectivement, vous avez tout un... tout un parcours depuis
votre vie de parlementaire.
Vous avez parlé,
mentionné, évoqué à quelques reprises dans votre présentation les droits des
femmes. Or, je me souviens très bien, lors
de la question, justement, des accommodements raisonnables puis peut-être même,
a fortiori, pendant les débats
importants, normaux et sains, pendant les débats où on préparait la loi
n° 21... C'était mon collègue. On ne l'a même pas nommé depuis le début de
la journée. C'est Simon Jolin-Barrette. Je pense qu'il faut quand même le
nommer puis le remercier pour sa contribution historique dans le débat, quand
même.
Mme Pelchat
(Christiane) : Absolument, absolument. Je suis d'accord.
M. Roberge :
Pendant tout ce temps-là, il y a des gens qui disaient : Oui, mais
attention, là, si vous faites la laïcité de l'État, attention aux droits des
femmes. Or, vous avez présidé pendant plus de cinq ans le Conseil du statut de
la femme et vous venez nous dire que la laïcité ne vient pas heurter les droits
des femmes. Pouvez-vous expliquer, préciser, argumenter pour... pour préciser
pourquoi, d'après vous, on peut tout à fait réconcilier laïcité de l'État et
respect du droit des femmes, et peut-être même émancipation du droit des
femmes?
Mme Pelchat
(Christiane) : En fait, je dirais que la laïcité, telle qu'elle est
introduite dans la loi n° 21 et protégée à l'article 9.1 de la charte
québécoise, est un préalable à l'égalité entre les femmes et les hommes.
Pourquoi? Parce que, trop souvent, on oppose, et c'est ça qui est arrivé dans
la période des accommodements raisonnables, et la... Tout le monde a dit :
Oui, mais le problème avec les accommodements raisonnables, c'est qu'il n'y a
aucun guide, il n'y a pas de guide, il n'y a pas de balise, on peut faire ça
n'importe quand, n'importe comment. Et c'est pour ça qu'on avait proposé le
projet de loi 94, qui a inspiré une partie du projet de loi 1.
Alors, si on voit
qu'il y a une bataille entre la liberté de religion et l'égalité entre les
femmes, rapidement, les fonctionnaires ont rapidement donné une préséance au
droit à la liberté de religion. Je vous donne l'exemple de la Société
d'assurance automobile. Qu'est-ce qui est arrivé quand un monsieur de
confession... de confession juive a dit : Moi, je ne peux pas passer mon
examen de conduite avec cette femme-là parce que... avec la... l'examinatrice, qui est une femme, parce que ma religion
m'interdit d'être avec une femme dans un cubicule fermé? Pas de problème,
monsieur, pas de problème. Madame, si vous voulez bien vous tasser, vous,
agente de service de l'État, on va faire servir le monsieur par un homme, hein?
Ça, ça nous a jetés à terre, là, au Conseil du statut de la femme.
La même chose lorsque
la demande a été faite, au YMCA de Montréal, de givrer les vitres parce qu'on
ne pouvait supporter de voir... certaines personnes de la communauté... d'une
confession ont eu du mal à supporter la vue
de femmes en petite tenue, en shorts, hein, ce n'étaient pas... ce n'étaient
pas des maillots de bain, c'étaient des shorts, parce que ça portait
atteinte à leur liberté de religion. Tout de suite, pas de problème, on givre
ça, ces vitres-là, les madames ont... Pourquoi? Bien, alors, parce qu'on a
fait... On a donné préséance à la liberté de religion, même... même si moi, je
pourrais défendre que c'est... ça ne relève pas de la liberté de religion.
Mais, un, il n'y
avait pas de guide pour les accommodements raisonnables avant la loi 62, maintenant
intégrée à la loi 21, et, deux, on donne la préséance parce que l'égalité
entre les femmes et les hommes, l'égalité des femmes,
ce n'est pas important. Alors... Et, je m'excuse de dire ça, mais, dans mes
recherches comme chercheuse en droit, je peux vous dire que j'ai
découvert que c'est seulement en 2018 que la Cour suprême a reconnu une
atteinte au droit à l'égalité des sexes et a donné réparation, 2018, et
l'article 15 est adopté depuis... est en vigueur depuis 1985.
Alors donc, pour
nous, il ne peut pas y avoir de conflit entre la liberté de religion et
l'égalité entre les sexes. S'il y en a, il va falloir que la laïcité, dans une
loi, dise : On ne peut pas déroger au droit à l'égalité entre les femmes et les hommes. Et c'est... c'est la base de la
démocratie, la laïcité, et c'est la base de l'égalité entre les sexes. Sinon,
on va toujours faire primer la liberté de religion.
M. Roberge :
Je vous remercie. Donc, je comprends que vous êtes en... d'accord avec les
principes de la loi actuelle sur la laïcité.
Vous êtes d'accord pour l'utilisation de la clause dérogatoire ou, disons,
mieux encore, la clause de souveraineté parlementaire.
L'autre question,
c'est : Qu'en est-il de votre opinion par rapport à l'utilisation
préventive? Donc, devrait-on laisser les gens contester la loi, la traîner
devant les tribunaux, l'amener jusqu'à la Cour suprême, attendre qu'elle soit
peut-être invalidée avant d'avoir... de dire : Attends... et puis
finalement les parlementaires ont le dernier mot, ou devrons... devrions-nous
plutôt agir en amont, comme nous le faisons en ce moment, et pourquoi?
Mme Pelchat (Christiane) : Écoutez,
là, ça, là, c'est une espèce de lubie, là. Je ne sais pas qui a inventé le mot
«préventif», là. La clause de souveraineté parlementaire, c'est une clause de
souveraineté parlementaire, point à la ligne.
La
Cour suprême, dans l'arrêt Ford, qu'est-ce qu'elle nous a dit
en 1988? Elle a dit, et là j'ai relu le beau discours de mon collègue
Gil Rémillard à ce moment-là, elle a dit, la Cour suprême : Bien, vous
avez été gentils avec la loi 101, vous avez utilisé la clause dérogatoire
pour la charte canadienne, alors donc la loi 101 est à l'abri de la charte canadienne, mais vous avez omis d'utiliser
la clause dérogatoire pour la charte québécoise. Alors, la Cour suprême nous a tapé sur les droits...
sur les doigts parce qu'on ne l'a pas utilisée préventivement.
Une clause de souveraineté
parlementaire, ce que ça fait, comme l'a dit Benoît Pelletier dans un article
extraordinaire dans Le Devoir, c'est une clause qui permet aux
parlementaires, aux législateurs élus d'exprimer le souhait de... bien, oui, de
la majorité. Imaginez-vous donc que c'est... Le gouvernement est élu par la
majorité, et c'est le gouvernement, c'est
les députés majoritaires qui dirigent le Québec. C'est ça, la démocratie.
Alors, moi, je ne peux pas...
Alors, l'histoire de préventif, c'est un nouveau
débat. Ça vient de naître, ça. On utilise la clause... Puis, Guillaume vous l'a
bien expliqué, la clause de souveraineté parlementaire, c'est pour protéger,
souvent, des valeurs collectives, mais, ici,
c'est aussi des droits individuels que la souveraineté parlementaire protège.
Et on ne pourrait pas... Si on dit que l'État est représenté par ses
fonctionnaires et que certains fonctionnaires doivent montrer non seulement une
apparence de neutralité... c'est-à-dire, une neutralité dans les faits, mais
aussi une apparence de neutralité, alors ils
ne peuvent porter de signes religieux, et qu'en même temps on accorde le droit...
la clause grand-père à... aux personnes qui portent des signes
religieux, on fait une discrimination, encore une fois, entre des catégories de
personnes puis, en plus, on dit que la majorité des fonctionnaires peuvent
porter des signes religieux.
Alors, on a différentes catégories de personnes.
Alors, ça prend la clause de souveraineté parlementaire, de dérogation pour
permettre aux droits... aux personnes qui portaient des signes religieux avant
la mise en vigueur de la loi 21 de
poursuivre le port des signes religieux, et des personnes qui ne sont pas
visées par les articles sur l'interdiction des signes religieux de porter des signes religieux. Alors, c'est...
c'est pour ça qu'il faut l'utiliser. Et c'est les parlementaires qui
affirment le... ce droit-là.
• (16 h 30) •
Et Benoît Pelletier disait : «On ne doit
pas laisser aux juges, si bien intentionnés, sages et philosophes qu'ils
puissent être, le soin de décider d'un projet de société pour l'ensemble du
Québec, enraciné dans le principe de la démocratie. Dans la mesure où la
laïcité est exprimée par l'État québécois, dans la sphère qui relève de
celui-ci, les tribunaux devraient déférer
aux choix faits par les Québécois et les Québécoises pour la neutralité de
l'appareil étatique.» Ce sont...
Et l'arrêt
Andrews, M. le ministre, l'arrêt Andrews, que je... Je ne peux pas vous le
citer, mais l'arrêt Andrews... L'arrêt Edwards Books, on dit que,
d'autre part... on dit qu'«ayant reconnu l'importance de l'objectif du
législateur en l'espèce, on se doit, dans le présent contexte, de reconnaître
que, si l'objectif du législateur doit être atteint, il ne pourra l'être qu'au
détriment de certains», hein? «En outre, toute tentative de protéger les droits
d'un groupe grèvera inévitablement les droits d'autres groupes. Il n'y a pas de
scénario parfait qui puisse permettre de protéger également les droits de
tous.» Ça, c'est la Cour suprême dans Edwards Books qui nous dit ça.
Alors, des
distinctions... Et pour protéger les droits des différents groupes, on a besoin
de la clause dérogatoire autant dans la charte québécoise que dans la
charte canadienne.
M. Roberge : Il reste combien
de temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste encore cinq... (panne de son) ...48 secondes.
M. Roberge : Excellent. Vous
nous avez parlé des droits collectifs. Certaines personnes ont dit aussi qu'on
créait de nouveaux droits plutôt que de penser qu'on brimait des droits. En
réalité, la laïcité, la loi sur la laïcité créé un droit, le droit de recevoir
un service laïque. Mais vous avez aussi mentionné : C'est bon... les
droits individuels. Alors, le débat parfois sur la laïcité a été posé comme
étant un débat où on opposait des droits collectifs à des droits individuels. Pouvez-vous nous expliquer en quoi la
loi sur la laïcité vient, d'une certaine manière, protéger ou conférer
des droits individuels?
Mme Pelchat (Christiane) : En fait,
le droit à l'égalité entre les femmes et les hommes est à la fois un droit individuel, à la fois un droit collectif. Donc, il
est protégé par la déclaration, l'affirmation de la laïcité et de la neutralité.
Donc, c'est autant comme femme individuellement que je suis protégée contre des
accommodements raisonnables, par exemple, dans mon institution scolaire ou
dans... Par exemple, si un enseignant... c'est-à-dire, un parent voulait ne pas recevoir... que ses enfants reçoivent
l'enseignement par une femme parce que, dans leur religion, une femme ne
représente pas l'autorité, bien, on dirait que cet accommodement raisonnable
est discriminatoire, parce qu'il porte atteinte au droit à l'égalité des femmes
en général, mais aussi à mon droit comme enseignante, par exemple, au droit à
l'égalité des sexes de ne pas être discriminée juste du fait que je sois une
femme.
L'autre élément, c'est encore une fois... c'est
la liberté de religion. Le droit à la liberté de religion, je rappelais qu'il y
a trois composantes qui a été... qui ont été décrites par la Cour suprême du
Canada, est aussi protégé à titre collectif,
mais aussi à titre individuel. Saguenay, par exemple. La Cour suprême, dans Saguenay c. MLQ, elle a dit : Le droit de monsieur... — j'ai
oublié son nom, je pense, c'est Pinsonneau... Boissonneau... en tout cas,
j'imagine qu'un de mes collègues, là, est... dans la... dans la salle,
qu'il pourra le rappeler — d'être
obligé de dénoncer ou de déclarer sa foi ou pas est atteint. Alors, la loi sur
la laïcité vient protéger le droit à la liberté de conscience de ce monsieur-là
comme individu, mais aussi le droit à la liberté de conscience de tous les
individus. Alors, c'est un... c'est...
Puis, en plus, c'est la même chose pour
l'article qui protège le droit des services laïques et neutres. Parce que, pour moi, il y a une distinction. Donc, c'est
comme individu récipiendaire des services de l'État, mais aussi c'est
pour tous les éventuels serviteurs de l'État ou les... plutôt les gens qui
viennent consommer des services de l'État.
M. Roberge : Exactement, autant les
personnes qui reçoivent aussi les services.
Mme Pelchat
(Christiane) : C'est ça.
M. Roberge : Je pense, c'est M.
Rousseau qui l'a mentionné avant, mais je peux me tromper, qui nous disait que les mesures de souveraineté parlementaire
étaient souvent utilisées dans le cas de défense de l'identité québécoise
ou alors de progrès social. Avec...
Mme Pelchat (Christiane) : C'est ce
que Benoît Pelletier disait aussi.
M.
Roberge : Oui, effectivement. Avec la loi sur la laïcité,
est-ce que vous pensez qu'on touche davantage un, l'identité, davantage
l'autre, le progrès social, ou vous pensez qu'on fait avancer les deux à la
fois?
Mme Pelchat (Christiane) : Bien,
moi, je pense que l'identité québécoise est la protection de l'identité
québécoise puis je vais vous dire comment. Dans un... Le premier arrêt qu'on a
fait sur le conflit de droits entre la liberté de religion et l'égalité des
sexes... J'ai rappelé, depuis 1960, tous les premiers ministres du Québec ont
dit qu'il y avait trois valeurs
fondamentales au Québec, et c'était, évidemment, la neutralité religieuse de
l'État, la protection du fait français et l'égalité entre les femmes et
les hommes. Et ça, quand... Et ça, c'est les parties intégrantes de l'identité québécoise. Et l'interculturalisme, qui
synthétise l'identité québécoise, fait avancer le progrès, la justice sociale.
Je pense que, pour moi, c'est clair.
M. Roberge : Vous mentionnez le
terme «interculturalisme», que quelqu'un précédemment a mentionné, le mot
«convergence culturelle», mais est-ce que... est-ce qu'on peut dire que tout ça
est difficilement conciliable avec un multiculturalisme? Est-ce que la laïcité
s'accommode bien du multiculturalisme ou est-ce que ce n'est pas un peu
antinomique?
Mme Pelchat (Christiane) : Non.
C'est... Oui, c'est certainement antinomique, mais... Absolument. Le problème avec le multiculturalisme, c'est aussi
souvent la façon dont il est... il est appliqué. Mais le multiculturalisme
est une grande menace au droit à l'égalité entre les sexes. Et c'est pour ça
que... Et ça, c'est le sujet de ma recherche depuis deux ans, entre autres, en
plus de l'égalité réelle et l'égalité formelle. Mais les féministes de 1982 ont
demandé au gouvernement de M. Trudeau d'adopter l'article 28 dans la charte
canadienne pour s'assurer que les droits qui
sont dans cette charte soient accordés également aux femmes et aux hommes,
particulièrement quand ils ont vu l'introduction de l'article 27 du
multiculturalisme... de l'article 27 qui protège le multiculturalisme. Pourquoi?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Me Pelchat, je dois malheureusement vous arrêter dans
votre envolée. Le temps pour le gouvernement est terminé. On va poursuivre
cette discussion avec le député d'Acadie, représentant de l'opposition
officielle, qui bénéficie de 12 min 23 s.
M. Morin : Merci, Mme la Présidente.
Bonjour, Me Pelchat. Merci, merci de vous rendre disponible. C'est quand même pratique, la technologie. La distance
nous sépare, mais vous êtes... vous êtes avec nous. Et merci également
pour le travail que vous faites présentement.
Vous avez mentionné un peu plus tôt que, pour
vous, la laïcité de l'État, c'était plus que la neutralité de l'État. Et est-ce
que vous pouvez développer davantage sur la façon dont vous voyez ces deux
concepts?
Mme Pelchat (Christiane) : Écoutez,
je vais vous dire... Et là je ne veux pas faire de l'autopromotion, M. le
député, mon cher confrère, mais, dans le dernier avis que le conseil, sous ma
gouverne, a déposé, qui s'appelle Affirmer la laïcité, un autre pas vers
l'égalité entre les sexes, qui est encore, ma foi, tout à fait d'actualité,
on fait bien la distinction entre les deux.
La laïcité, c'est un mode de gestion du vivre-ensemble, disons. C'est
vraiment... Alors, si je parle des accommodements raisonnables, c'est un
mode de gestion des accommodements raisonnables. C'est un mode de gestion de
l'affirmation de la neutralité religieuse de l'État dans les institutions
publiques, par exemple. C'est un... C'est une... Et on le définissait,
justement, comme un mode de gestion. Donc, c'est deux éléments. La neutralité religieuse de l'État, c'est un élément
du mode de gestion du vivre-ensemble et de l'affirmation de la séparation,
entre autres, de la religion et de l'État. Alors, en gros, c'est ça. Mais je
vous référerais... Je n'ai pas la définition, mais, si on fait une recherche au Conseil du statut de la femme, définition de la laïcité, vous allez voir, c'est
très clair, et il y a une distinction qui est... encore une fois.
Et la neutralité religieuse de l'État est l'une
des raisons pourquoi il fallait avoir une loi. Souvenez-vous, M. le député, que
notre Constitution commence par la reconnaissance de la suprématie de Dieu. Je
peux vous dire que les féministes de... anglophones, parce que le Québec, on
n'a pas participé à aucun des débats sur la charte, ont été très insécurisées
par cette suprématie de Dieu.
• (16 h 40) •
Donc, affirmer la laïcité et affirmer qu'elle
doit s'exercer et s'appliquer en fonction de principes spécifiques, c'est
d'affirmer que la neutralité religieuse et l'État fait partie de cette
organisation-là. C'est... Donc, la neutralité religieuse de l'État, en droit,
fait partie de la laïcité.
M.
Morin : Parfait. Je vous... je vous remercie. Vous avez
souligné également que vous, vous iriez plus loin, si je vous ai bien
comprise, pour le... en fait, la possibilité pour les fonctionnaires de porter
des signes religieux. Donc, vous voyez, avec la loi actuelle, même une discrimination à ce... ou, en
fait, des catégories de fonctionnaires dans cette... dans la loi
actuelle.
Mme Pelchat (Christiane) : Absolument.
Bien, écoutez, toute loi... Et là je vais vous citer le juge McIntyre dans l'arrêt Andrews. J'imagine que ça va vous
rappeler des années de pratique. Qu'est-ce que dit le juge McIntyre dans l'arrêt Andrews? Il prend même la peine, il
dit : «Il faut cependant reconnaître que le Parlement et les législatures
ont le pouvoir et le devoir d'adopter des
lois pour l'ensemble de la collectivité. Ce faisant, ils doivent établir
d'innombrables distinctions — d'innombrables distinctions — et
catégorisations législatives en remplissant le rôle du gouvernement. En établissant les distinctions entre des groupes
et des individus en vue d'atteindre des objectifs sociaux souhaitables,
il sera rarement possible de dire d'une distinction législative qu'elle
constitue clairement le bon choix ou le mauvais.»
Le juge, dans l'arrêt Andrews, nous dit que les
distinctions sont nécessaires au droit à l'égalité. Et là il ne parle pas du droit à l'égalité des sexes, bien
sûr, il parle du droit à l'égalité général de l'article 15. Donc, si un
Parlement ne fait pas de distinction, il ne reconnaît pas la spécificité
des personnes ou des groupes, et là on va prendre l'article 15 de la charte
canadienne, des groupes qui sont visés pour la discrimination.
Ce que dit le juge McIntyre dans Andrews... dans
Andrews, c'est qu'il dit : Quand la Cour suprême a dit que les femmes
enceintes n'avaient pas le droit à des prestations d'assurance chômage, la Cour
suprême, à ce moment-là, basé sur la Déclaration canadienne des droits, a
dit : Il n'y a pas de distinction, il n'y a pas de discrimination, parce que
toutes les femmes enceintes sont traitées pareil. Le juge McIntyre dit, et
l'arrêt a été... dans Brooks, l'arrêt a été défait après, mais, avant que
l'arrêt soit défait, le juge Andrews a dit : Ça, justement, l'idée de ne
jamais faire de distinction ou de discrimination, hein, c'est une idée qui est
contre l'atteinte du droit à l'égalité. Dans le cas de Bliss, on aurait dû faire une distinction et donner à
toutes les femmes enceintes un droit aux prestations d'assurance chômage,
même si les hommes n'avaient pas le droit aux congés ou aux mêmes congés.
Alors, voilà une distinction qui est essentielle pour assurer le droit à
l'égalité.
Même que Gil Rémillard, dans son discours au
débat d'urgence sur la loi 178, qui introduisait, bien sûr, la clause
dérogatoire, qu'est-ce que dit le ministre Gil Rémillard? Il dit : La Charte
canadienne des droits et libertés ne s'applique pas à la Charte québécoise de
la langue française, à son article 58 sur l'affichage, parce qu'elle est
protégée par la clause «nonobstant». Cependant, il y a la charte québécoise des
droits et libertés, et la charte québécoise des libertés comprend la liberté
d'expression. Il nous dit : Elle peut être utilisée, la clause
dérogatoire, le gouvernement l'a utilisée à cinq reprises, je dirais... à ce moment-là...
confirmer une discrimination que l'on appelle positive
dans un cas, évidemment, où on doit favoriser un groupe ou une personne, parce
que ça comprend fort bien... ça se comprend fort bien, dans une société
démocratique, de favoriser ce groupe, ici la majorité française. C'est même
la Cour suprême qui a dit : Vous avez tout à fait le droit de protéger la
prééminence du fait français au Québec et, pour ça, vous devez utiliser la clause dérogatoire. Vous ne l'avez pas fait,
c'est votre erreur. Alors, maintenant, moi, ce que je vous dis, comme Cour suprême : S'il vous
plaît, utilisez la clause dérogatoire pour la charte québécoise, pour protéger
le fait français.
Dans toutes
les lois, il y a des distinctions et il y a... Le fait de voter à 18 ans,
c'est une discrimination. Pourquoi on empêche les jeunes de moins de
18 ans de voter? C'est un choix de société que le gouvernement a fait.
C'est un choix de société que le gouvernement fait à tous les jours, que le
Parlement fait à tous les jours. Alors... Et moi, je suis vraiment... Et, s'il
n'y avait pas ces discriminations et ces distinctions, qui sont même
constitutionnalisées par l'article 15.2 de la charte canadienne, bien, le
droit des femmes à l'égalité, ça n'existerait pas. Ça n'existerait pas. Et le
droit des femmes à l'égalité, comme je l'ai dit tout à l'heure, est né de la
charte canadienne, est né avec la charte québécoise, mais l'interprétation
n'avait pas été... En tout cas, jusqu'alors, je n'en ai pas vu beaucoup, mais
moi, je me concentre sur 15. Mais le droit à
l'égalité des femmes n'existerait pas, le même droit à l'égalité des mariages
homosexuels n'existerait pas, etc.
Les distinctions et les discriminations sont
l'essence même du droit à l'égalité. C'est ce qu'on appelle le droit à l'égalité
réelle plutôt que l'égalité formelle, ce que... Bon, avant, l'égalité formelle,
on disait : Les pareils traités pareil.
Et ça avait même permis au ministre Fulton, lors de l'adoption de la
déclaration canadienne, de dire : Les femmes ne seront jamais
traitées pareil... pareil comme les hommes parce qu'elles sont différentes.
Donc, les pareils traités pareil, les femmes
vont être traitées pareil, les hommes vont être traités pareil. Ce que ça
voulait dire, c'est que les hommes vont avoir plus de droits que les
femmes parce qu'on ne fera pas de distinction, on va les traiter pareil. Alors,
les distinctions et les discriminations, c'est à la base du droit à l'égalité.
M. Morin : Parfait. Je vous... je
vous remercie. En terminant, parce qu'il doit me rester deux minutes... C'est ça. Après vous, je pense qu'on va entendre la Ligue des droits et libertés, qui, dans leur mémoire, souligne que, justement,
en faisant certaines distinctions et en utilisant la clause de dérogation, il y
a des groupes de femmes qui vont être discriminés. J'aimerais vous entendre
là-dessus.
Mme Pelchat (Christiane) : OK.
Merci, M. le député. Ça me donne l'occasion de dire que je ne suis pas
d'accord. C'est la religion qui fait la discrimination des femmes, ce n'est
pas... Et je vous invite à lire l'expertise de feue Yolande Geadah, qui est décédée malheureusement il y a un an, sur
justement comment les religions sont discriminatoires à l'endroit des
femmes. Et c'est pour ça qu'on avait si peur de l'article 27 de la Constitution
canadienne, parce que, favorisant les
religions et les traditions patriarcales, on porte atteinte au droit des femmes
à l'égalité.
Alors, les femmes qui décident de porter un
signe religieux, au même titre que les hommes qui décident de porter un signe
religieux... Le juge Mainville l'a bien dit dans son jugement, il dit que, les
policiers, probablement que ça va être des hommes qui
vont être plus discriminés, en tout cas, qu'on pourrait dire, mais c'est
toujours la religion qui discrimine.
Là, dans ce cas-ci,
parce qu'il y a plus de femmes enseignantes... Ces femmes décident de porter un
signe qui est attentatoire à l'égalité entre les sexes. La Cour européenne l'a
dit dans l'affaire Leyla, ça a été répété, c'est un signe de soumission, c'est
un signe... Et on l'a... Je l'ai démontré en Cour supérieure et en Cour d'appel,
puisque je représente un groupe aussi, que ces signes-là, c'est des signes de
soumission des femmes. Et malheureusement, qu'elles le veuillent... que les
femmes acceptent ou pas de le porter volontairement, qu'elles ne soient pas
forcées... Moi, j'ai plein d'amies ici, au
Sénégal, elles portent le voile, puis je n'ai pas de problème avec. Sauf que,
dans les institutions publiques, pour
moi, c'est un choix du Québec pour les enseignantes. Je l'étendrais à tous les
fonctionnaires, mais, bon, c'est un choix que le gouvernement a fait.
C'est le signe religieux comme tel qui est discriminatoire, qui catégorise les femmes, qui dit aux femmes : Vous devez,
pour vous conformer à la loi de Dieu, couvrir vos cheveux, parce que c'est
des signes qui sont... Puis j'ai... On a
des... huit témoins qui sont venus témoigner à la cour pour expliquer, des femmes
musulmanes, entre autres, que, pour elles, c'était un signe discriminatoire et
ça infériorisait les femmes...
• (16 h 50) •
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Mme Pelchat, je dois vous...
Mme Pelchat (Christiane) : Bien,
je peux-tu juste dire que ça fait en sorte que les femmes sont sexualisées?
Voilà.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Merci. Vous savez, je suis maître du temps,
alors... Et il nous reste un dernier bloc, toutefois, de
4 min 8 s pour la députée de Verdun et représentante de la
deuxième opposition. Allez-y.
Mme Zaga
Mendez : Merci, Mme la Présidente. Merci beaucoup, Me Pelchat,
pour vos... l'échange, les explications.
Moi, j'ai une
question principale. Tout à l'heure, mon collègue faisait référence... mais, si
vous avez entendu les présentations, Me Lampron nous parlait du rôle des
tribunaux comme un rôle dans la recherche d'un certain équilibre, un certain dialogue qui pourrait s'établir, et peut-être
nécessaire lorsque, vous le disiez tout à l'heure, la clause dérogatoire
ou le principe de souveraineté parlementaire donne le mot aux élus. Ceci étant
dit, est-ce qu'on n'est pas en train de
donner un peu le dernier mot aux élus plutôt que permettre aux citoyens d'avoir
recours à un outil, un outil qui pourrait, justement, entamer un
dialogue en ce qui concerne le respect de leurs droits individuels, par
exemple, à l'égard... à l'application de notre charte québécoise? Donc,
j'aimerais ça vous entendre un peu là-dessus.
Mme Pelchat (Christiane) : Comment
répondre? Bien, comme j'ai déjà dit, l'utilisation de la clause dérogatoire,
la Cour suprême du Canada nous a... — comme députée, j'ai voté en
faveur de cette clause — elle
nous a sermonnés pour ne pas avoir utilisé la clause dérogatoire pour la charte
québécoise.
Le dernier mot, vous
savez, les citoyens votent à chaque quatre ans. Ils ont le dernier mot. Ça,
c'est ça, la démocratie. Et ici, au Canada, au Québec, on ne vote pas pour nos
juges. Ça, c'est un autre problème. Je peux vous dire que devant les tribunaux, j'ai vécu des choses qui n'étaient
absolument pas démocratiques et j'aurais aimé pouvoir voter
éventuellement pour exclure le juge qui était devant moi. Alors, je me sens
beaucoup plus rassurée sur les choix du
législateur que le choix des tribunaux. Et la Cour suprême du Canada nous le
dit constamment, qu'il faut respecter le choix du législateur, à moins que ce soit vraiment une grosse
inconstitutionnalité. Et je pense que la clause dérogatoire vient
protéger aussi les autres droits.
Vous savez, je vous
ai dit que le droit... la clause grand-père pour les femmes et les hommes qui
sont visés par les articles d'interdiction de signes religieux... On dit qu'il
y aura une clause grand-père pour celles et ceux qui auront commencé à porter
des signes religieux. Si on n'a pas la clause dérogatoire, ces personnes-là ne
peuvent pas porter leurs signes religieux, même chose pour les autres
fonctionnaires. Pourquoi? Parce qu'on dit que l'État... la laïcité de l'État s'exprime par la neutralité
religieuse de ses fonctionnaires. La Cour suprême nous a dit, avec Saguenay
contre... contre MLQ... je devrais dire «MLQ c. Saguenay» : Alors, si
c'est ça, la logique, malheureusement, on permet aux autres
fonctionnaires de porter des signes religieux. Alors, pour préserver leur droit
de... (panne de son) ...des signes religieux, ça prend la clause dérogatoire.
Alors, voyez-vous,
c'est complexe. Les citoyens pourront, dans quatre ans, voter pour quelqu'un
d'autre, et changer le gouvernement, et demander qu'on change les lois. Les
tribunaux, les juges sont nommés jusqu'à l'âge... (panne de son) ...et qui n'ont
pas de compte à rendre à personne, sauf, des fois, au juge en chef, mais même,
encore là... Je ne suis pas d'accord
avec cette perspective-là. C'est les élus qui... C'est ça, la démocratie,
hein... (panne de son) ...c'est la majorité qui vote les lois, et
les gens peuvent voter et changer de gouvernement, comme ça s'est fait
plusieurs fois.
Mme Zaga
Mendez : Je pense qu'il restait peut-être...
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : C'est terminé.
Mme Zaga
Mendez : Terminé. Bon. Merci beaucoup pour vos réponses.
Mme Pelchat
(Christiane) : Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, Mme Pelchat, merci beaucoup pour votre présence.
Mme Pelchat
(Christiane) : Merci, merci beaucoup. Ça m'a fait plaisir.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : On vous souhaite un bon
retour éventuel ici. Merci. Au revoir.
Alors, je vais suspendre les travaux quelques
instants, le temps que le prochain groupe s'installe. Merci.
(Suspension de la séance à 16 h 55
)
(Reprise à 16 h 59)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des relations
avec les citoyens reprend ses travaux.
Alors, comme dernier intervenant, nous avons la Ligue
des droits et libertés, qui... La ligue est représentée par M. Sam...
Boskey, je m'excuse — est-ce
que j'ai bien nommé votre nom? — vice-président — je
suis partie à débaptiser les gens, je m'en
excuse — ainsi
que Mme Laurence Guénette, coordonnatrice et porte-parole. Alors, madame
monsieur, vous allez bénéficier d'une période de 10 minutes pour votre
exposé, et par la suite on procède à l'échange avec les parlementaires. Alors,
la parole est à vous pour 10 minutes.
Ligue des droits et
libertés (LDL)
Mme Guénette (Laurence) : Parfait.
Merci beaucoup. Merci pour l'invitation.
Donc, la Ligue des droits et libertés, c'est une
organisation indépendante, non partisane et à but non lucratif qui défend et promeut les droits humains depuis
plus de 60 ans maintenant. Donc, on a été créé en 1963 puis on a influencé
de nombreuses politiques publiques et projets de loi, et notamment vers
l'adoption de la charte québécoise dans les années 70.
La Ligue des droits et libertés, on va le dire
sans détour, on s'oppose fermement au projet de loi n° 52, qui a pour
objet de renouveler le recours à la clause dérogatoire à la charte canadienne.
Et on était très opposés également, en 2019,
au projet de loi n° 21. Pour nous, c'est inacceptable que le gouvernement
du Québec s'entête à faire fi des droits et libertés de la population
québécoise qui sont garantis par les deux chartes, la québécoise et la
canadienne, alors que son rôle devrait être d'en assurer l'entière protection
et le plein respect. Pour nous, les chartes québécoise et canadienne
constituent vraiment le socle de notre société démocratique, et, vraiment, la
population a tout à craindre d'un gouvernement qui se permet de déroger ainsi
aux droits humains.
• (17 heures) •
La notion de souveraineté parlementaire, qu'on
entend beaucoup ces dernières semaines puis beaucoup aujourd'hui également, donc souveraineté vis-à-vis du fédéralisme,
souveraineté vis-à-vis des tribunaux, pour nous, c'est vraiment un écran
de fumée qui sert à détourner l'attention du problème réel, à savoir qu'une loi
qui est en vigueur depuis maintenant presque
cinq ans viole les droits et libertés. On rétorque à cette notion de
souveraineté parlementaire que la
séparation des pouvoirs et l'équilibre entre ces mêmes pouvoirs, c'est au
fondement d'un État de droit démocratique. Donc, je sais qu'on a déjà
entendu parler de cette dimension-là plus tôt dans la journée.
Contrairement à ce que... à ce qu'ont laissé
entendre les représentants de Droits collectifs Québec précédemment avec une citation vieille de 50 ans, donc, la Ligue
des droits et libertés, simplement pour préciser qu'on ne place jamais les droits en opposition entre
eux. On travaille vraiment depuis une perspective d'interdépendance des droits, laquelle a été consacrée notamment en 1993
à la conférence de Vienne, puis qui reconnaît comment l'exercice de tous
les droits humains sont interconnectés ensemble. Donc, on travaille vraiment
depuis cette perspective-là.
J'aimerais qu'on revienne brièvement sur le
contexte de l'adoption du projet de loi n° 21, donc, loi sur la laïcité,
en 2019. Donc, ce projet de loi a été adopté, il faut le rappeler, sous
bâillon, sans l'unanimité de l'Assemblée nationale.
Et c'était la première fois, en fait, que le gouvernement québécois dérogeait
aux chartes dans des circonstances aussi peu démocratiques. Il faut
rappeler aussi que le projet de loi n° 21 dérogeait de façon mur à mur, ce
qui signifie que le législateur a choisi de
déroger à tous les droits auxquels il est possible de déroger aux deux chartes,
alors qu'on devrait... peut-être qu'on pourrait se demander pourquoi ne pas
choisir, plutôt, de déroger avec le plus de parcimonie possible, étant
donné l'importance de ces instruments de protection des droits et libertés.
Également, le gouvernement a choisi de déroger
de façon préemptive ou préventive, de sorte à éviter que les tribunaux puissent
se prononcer ultérieurement sur le caractère raisonnable ou non des atteintes
aux droits et libertés. Donc, de cette
façon-là, le gouvernement escamote à la fois les débats dans l'arène judiciaire
et les débats dans l'arène politique, en 2019, et ce qui est alarmant au
plus haut point. Et là on va renouveler aujourd'hui... ou on va réfléchir au
renouvellement de la clause dérogatoire de la charte canadienne, et, pour nous,
c'est extrêmement inquiétant qu'un
gouvernement tente de placer les pouvoirs législatifs et exécutifs au-dessus
des chartes, donc à l'abri d'un dialogue démocratique et qui tient
compte de l'équilibre des divers pouvoirs qui composent un État de droit.
Pour faire un petit détour vers le plan
international, avoir une charte qui protège les droits tout en permettant de les écarter, c'est assez particulier et pas
tellement répandu. En droit international, le fait de déroger aux droits, c'est
pris plutôt comme une mesure absolument exceptionnelle qu'il faut
prendre en respectant des critères extrêmement stricts. Donc, le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, auquel le Canada et le Québec sont liés, énonce, parmi les
conditions à respecter pour déroger aux droits : Il faut qu'il y ait un
danger public qui menace la vie de la nation, les dérogations qu'on choisit de
mettre en place doivent être proportionnelles à ce que la situation exige, et doivent être temporaires, et, toujours, toujours, doivent
respecter le principe de non-discrimination. Donc, pour nous, il y a aussi une incohérence profonde entre la
façon de déroger aux droits dans le cadre de la Loi sur la laïcité de l'État et nos engagements par rapport au
pacte international des droits civils et politiques.
Donc, si on revient à
la charte canadienne, donc, le renouvellement de la dérogation, d'une part, ce
qu'on voudrait souligner, c'est qu'en
prévoyant un renouvellement aux cinq ans, la charte canadienne reconnaît que la
suspension des droits humains doit être temporaire et a besoin de
renouveler une décision politique, à savoir si on doit prolonger ou non. Et
donc, pour nous, aujourd'hui, c'est nécessaire de se repencher sur la nécessité
de déroger de cette façon-là aux droits. C'est une nécessité qui n'a pas été
démontrée en 2019, lors de l'adoption de la loi sur la laïcité, et qui ne l'a
pas été, démontrée, depuis. Et c'est pour cette raison qu'on invite le
gouvernement du Québec à ne pas renouveler le recours à la clause dérogatoire
de la charte canadienne. Pour la ligue, c'est vraiment ce qu'un gouvernement responsable doit faire... Pardon.
Donc,
on va se permettre de revenir sur deux éléments qui ne sont pas directement
l'objet du projet de loi n° 52, qui est très succinct, évidemment,
mais qui sont très, très pertinents dans le contexte. Donc, d'abord, de
rappeler que la loi sur la laïcité déroge également la charte québécoise. La
charte est une loi... découle d'une loi, en fait, qui a été adoptée par
l'Assemblée nationale en 1975. Donc, la charte approche de son anniversaire,
symboliquement très fort, de 50 ans. Donc,
c'était une décision des parlementaires, à l'unanimité, de placer les droits et
libertés au coeur du système politique et juridique du Québec. Donc, ça
dotait le Québec d'une charte et, par la suite, d'une commission des droits de
la personne, également d'un tribunal spécialisé sur les droits de la personne.
Et donc, depuis son
adoption, presque 50 ans, la charte québécoise a été... a connu quelques modifications,
mais ça allait toujours dans le sens de reconnaître davantage de droits, mieux
protéger les droits. C'est la première fois, avec la loi sur la laïcité, que la
charte a subi une modification qui permet plutôt de les... d'affaiblir la
protection des droits. Et, puisque la dérogation à la charte québécoise ne
prévoit pas de mécanisme de renouvellement, ce qui est quand même un peu
problématique, donc, nous, on inviterait carrément le gouvernement du Québec,
par le biais d'une nouvelle législation, à abroger ou à révoquer le recours à
la clause dérogatoire de la charte québécoise.
L'autre élément sur
lequel on va se permettre de revenir, c'est, bien entendu, les conséquences de
la loi sur la laïcité. Excusez, je veux surveiller le temps.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : ...26 s.
Mme Guénette
(Laurence) : Parfait. Donc, en termes de droits humains, c'est des
conséquences qu'on craignait déjà en 2019. Donc, on a nommé plusieurs droits.
Je vous inviterais à lire le mémoire pour plus de détails. Mais donc ce qu'on veut dire aujourd'hui, c'est
que, maintenant que presque cinq ans se sont écoulés, ces conséquences, en termes de droits humains, que l'on craignait
sont maintenant avérées et ont commencé à être documentées à travers différentes
études et sondages. Donc, on parle des conséquences directes et indirectes sur
l'emploi, les études, les aspirations
professionnelles, la sécurité économique des personnes, le sentiment
d'appartenance à la société québécoise, des personnes qui ont dû quitter
le Québec pour pouvoir pratiquer leur emploi tout en exerçant leur liberté de religion, et on parle aussi d'une exacerbation de
l'islamophobie et de la stigmatisation de certaines personnes dans la société.
J'aimerais rappeler à
cet égard, donc, que le Québec est également lié, sur le plan international, à
la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à
l'égard des femmes et à celle pour toutes les formes...
pardon, pour l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale,
donc, qui... À cet égard, la loi sur la laïcité va dans la direction inverse de ce que prescrivent ces
conventions-là depuis la fin des années 1970 et finalement, encore
une fois, le pacte international sur les droits civils et politiques, qui, lui,
garantit le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion,
précisant que ce n'est pas un droit auquel on peut déroger et que ça implique
la liberté de manifester sa religion, sa conviction, notamment de porter les
vêtements ou couvre-chefs distinctifs.
Donc,
pour terminer, comme elles n'ont pas voix au chapitre aujourd'hui, comme on ne
les entend pas, on a fait l'exercice de récolter quelques témoignages de
personnes directement affectées par la loi sur la laïcité depuis 2019. Donc,
principalement, on a réussi à avoir les témoignages, en quelques jours, de
plusieurs femmes musulmanes enseignantes et on vous invite vraiment, à la fin
de notre mémoire, à lire ces témoignages qui sont peut-être un format un peu
différent de ce qu'on retrouve habituellement dans nos mémoires, mais je pense
que c'est important d'avoir le courage d'entendre concrètement les impacts, ce
que ça signifie pour ces personnes. Donc, je vous invite fortement à aller lire les quelques témoignages
qui se trouvent à la fin du mémoire et d'oser entendre concrètement ce
que ça signifie.
Donc,
pour nous, déroger ainsi aux droits comme le fait la loi depuis 2019 de façon
préemptive, mur-à-mur, sans aucune limite de temps en ce qui a trait...
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Je
dois vous arrêter. Le temps... Le 10 minutes est écoulé. Alors, merci
pour votre exposé. On va débuter la période d'échange.
Mme Guénette
(Laurence) : Merci.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Alors, je me tourne du côté du gouvernement,
une période de 16 minutes, mais... C'est ça, allez-y. Je ne me souviens
jamais.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Depuis le début de la journée, on a entendu plusieurs intervenants qui se sont présentés ici en personne, en virtuel.
On a regardé plusieurs mémoires qu'on a reçus. On n'avait pas entendu, de la part de d'autres intervenants, de motifs indignes.
Personne ne nous avait prêté des motifs indignes, personne n'avait fait des
raccourcis intellectuels, personne n'avait proféré des insultes. Et pourtant,
ce matin, j'ai lu un article, dans Le Journal de Québec, dont le titre
était Renouveler la protection de la loi 21, c'est prolonger une loi
raciste, sexiste, une journaliste crédible, établie qui a écrit ça. Donc,
je me suis dit : Mais, voyons, de quoi on parle? Je suis allé voir, et il
y a les guillemets : «Si le gouvernement du Québec réitère sa décision de
déroger aux droits humains, il prolonge l'existence d'une loi raciste, sexiste,
discriminatoire.» Je me suis demandé ça sortait d'où, cette affaire-là. Ça sort
de votre mémoire, page 5, «une loi raciste, sexiste, discriminatoire».
• (17 h 10) •
C'est très... C'est heurtant. Ce sont des
accusations qui sont graves. Ce sont des... C'est inacceptable. C'est insultant
pour les personnes qui travaillent sur cette loi, qui ont travaillé sur cette
loi, pour les experts qui sont passés avant vous qui... qui la défendent et qui
lui reconnaissent une valeur, qui sont capables de débattre, de critiquer, de
s'opposer, de débattre, même, avec vigueur, mais sans prêter des intentions
comme ça à personne. C'est une insulte aussi aux juristes qui ont travaillé sur
la loi 21 et à ceux qui étaient là dans la précédente législature, qui ne
sont même plus ici pour s'en défendre, qui... qui ne se sont pas représentés en
2022, qui ne sont pas là, mais qui ont voté en faveur de cette loi-là. C'est
comme si vous disiez : Vous avez voté une loi raciste et sexiste. Et qui
vote des lois racistes? Qui vote des lois
sexistes? J'imagine que ce sont des gens qui pensent qu'il y a certaines races
qui sont supérieures à d'autres, qui pensent que les femmes sont
inférieures aux hommes. C'est quand même quelque chose.
Et, à ce que je sache, une croyance
religieuse... On peut se convertir à une religion. On peut changer d'idée. On peut difficilement changer de couleur de peau.
Je ne vois pas comment on pourrait associer une race, excusez-moi le terme, une
origine ethnique en particulier à une religion. Enfin, moi, je connais des gens
de différentes religions qui ont toutes sortes de pays d'origine. Donc,
c'est quand même particulier.
En plus, on sait très bien que des symboles
religieux peuvent être portés à la fois par des hommes et par des femmes dans
certaines religions. Je pense à des gens qui... où ce sont des femmes qui
peuvent porter le voile, mais je sais que,
dans la religion sikhe, on sait que ce sont surtout les hommes qui portent la
coiffe traditionnelle. Je ne veux pas utiliser
le mauvais mot. Puis on pourrait parler, pour chaque religion, de personnes.
Donc, je ne pense pas qu'il s'agisse de savoir si on est Blanc, Noir, si
on a des traits asiatiques ou si on a des traits latinos. Je ne pense pas que
c'est à savoir si on est des hommes ou des
femmes, si on adhère à une religion ou pas. Je ne la comprends pas, comme on
dit en bon français.
Puis, vendredi dernier, j'étais avec Djemila
Benhabib, Ensaf Haidar. Ce sont des femmes. Je ne pense pas qu'elles soient
sexistes. En tout cas, si elles sont racistes, je ne sais pas à l'égard de qui.
Puis c'est comme si vous, vous défendiez mieux les femmes que ces femmes-là,
que celles aussi qui ont voté pour la loi ou qui l'ont amendée, qui l'ont
critiquée, mais avec peut-être une certaine hauteur. C'est comme si vous
défendiez mieux les femmes que Mme Christiane Pelchat, qui a présidé le Conseil
du statut de la femme pendant cinq ans. C'est vraiment particulier.
Bien sûr, on a le droit de débattre. Bien sûr,
on a le droit d'être en désaccord. C'est très bien comme ça. Même tout à l'heure, il y a eu un intervenant avec
qui on avait des différends idéologiques, puis j'ai vraiment apprécié
cet échange-là parce que ça m'a confronté un peu. J'ai pris beaucoup de notes,
comment on pourrait revoir notre position. Peut-être que cette personne-là
aussi, je l'espère, a peut-être revu certaines de ses positions. Puis, quand la
rencontre est finie, la rencontre n'est pas finie, parce qu'on continue d'y
penser, parce qu'on grandit dans le débat. Mais, si on se fait dire en
partant... Vous n'utilisez pas le terme «xénophobe». On pourrait dire raciste,
sexiste. En tout cas, pour moi, c'est pas mal au sommet des insultes, là, qu'on
peut faire. Je trouve ça particulier. Je comprends que vous ayez d'importantes
réserves par rapport à la loi n° 21, d'importantes
réserves par rapport à la mesure de souveraineté parlementaire, c'est très bien
comme ça, mais je pense qu'il y a une manière de faire les choses. Puis de voir, dans un grand média québécois, des termes
aussi forts et aussi insultants, je vous le dis, ce n'est pas quelque chose que je pouvais laisser passer. Et vous vous êtes
exprimés préalablement dans vos remarques préliminaires, vous aurez la
chance de le faire avec les oppositions. Moi, je n'ai pas de question. Merci.
La
Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) : Est-ce que je comprends
qu'il n'y a pas de question du côté du gouvernement?
Merci. Je me tourne du côté de l'opposition officielle pour une période de
12 min 23 s. Le temps est à vous.
M. Morin : Merci. Merci, Mme la
Présidente. J'ai lu... j'ai lu votre mémoire avec attention. Je vous remercie d'abord de l'avoir produit puis du temps que vous
consacrez à la commission qui étudie ce projet de loi là aujourd'hui.
Selon vous,
parce que vous vous êtes exprimés clairement et vous vous opposez fermement au
projet de loi n° 52, quel est l'impact de la clause de
dérogation sur les droits des gens? Vous donnez... vous donnez quelques
exemples. Est-ce que vous... vous pouvez nous en parler davantage?
M. Boskey (Sam) : Certainement.
Mme la Présidente, je veux remercier le député de l'Acadie pour sa question,
parce que je pense qu'effectivement ça, c'est le coeur des débats qui doivent
se passer aujourd'hui. Jusqu'à maintenant, on a entendu les gens qui parlent de
la question comme... le seul enjeu ici, c'était : Est-ce qu'on a un outil pour frapper le fédéral, pour frapper les
juges, pour frapper les Anglais? Et je pense que qu'est-ce qu'on doit regarder sur le terrain des vaches, c'est : C'est
quoi, les impacts, c'est quoi, les effets de cette loi sur les gens qui doivent
la subir quotidiennement?
Mme Guénette a mentionné que, dans l'annexe de
notre mémoire, on a des témoignages d'un certain nombre de personnes, mais
c'est très clair, je pense, depuis cinq ans, que dans les communautés
racialisées, c'est-à-dire dans des
communautés des immigrants et des gens qui... soit des hindous, soit des sikhs,
soit des musulmans et, d'une certaine façon, certains catholiques et certains Juifs, qui
ont une tendance de porter des signes... qu'on se sent exclu, on se sent
rejeté par le Québec et on sent qu'il y a
des politiques du gouvernement qui disent... pas avec ces mots, mais les
actions disent : Vous êtes un ennemi de notre nation. Et, pour
nous, on ne trouve ça pas acceptable. Je pense que les gens qui portent des signes
religieux ne sont pas là pour essayer de faire le prosélytisme. Les enseignants
qui sont là ne sont pas là pour essayer de convaincre les catholiques ou les
Juifs et les athées qui sont là de devenir des musulmans.
Il y a
40 ans, au moment où... avant la charte a reconnu comme liberté publique
le droit à l'orientation sexuelle, si quelqu'un
annonçait, un enseignant annonçait qu'il était homosexuel, gai, il y avait une
présomption qu'il était un pédophile. Heureusement, il n'y a plus cette...
cette présomption, et il y a beaucoup des homosexuels, des gens gais qui
occupent les positions d'autorité dans les
écoles, et il n'y a jamais eu des plaintes concernant le fait qu'ils sont en
train de manipuler leur pouvoir.
Pour présumer qu'un enseignant, dans une école
primaire, qui pousse ses propres sentiments de sa relation avec son Dieu, veut
porter un hijab... que ça, ça va attaquer la nation québécoise et la neutralité
de l'État, je pense que c'est dépourvu de
bon sens. On croit dans neutralité dans l'État, mais neutralité de l'État,
c'est une question, je pense, de qu'est-ce que font les institutions. Ce
n'est pas le comportement d'une ou deux personnes.
Il y a tout... Le gouvernement n'a pas déposé,
il y a cinq ans, un plan d'action sur la neutralité d'État pour qu'on peut examiner les comportements et les
politiques dans tous les ministères. On aurait trouvé beaucoup de choses.
Ce n'est pas difficile d'en trouver. Évidemment, on parle beaucoup de la
question du financement des écoles privées religieuses. Dans toutes les
municipalités du Québec, dans les règlements de zonage, il y a des règles
particulières pour les lieux de culte. La Commission municipale donne des
dispensations de payer des taxes foncières à toutes sortes de groupes
religieux. Le ministère du Revenu permet des dégrèvements fiscaux pour les gens
qui donnent à des charités qui n'ont pour
que seul but de promouvoir des activités religieuses. Donc, l'État n'est pas
neutre du tout face à des questions. Je ne suggère pas qu'on doit abolir toutes
ces choses, mais un État responsable, un gouvernement responsable, au
lieu de taper sur la tête de plusieurs femmes immigrantes, a la responsabilité
de voir c'est quoi, vraiment, les composants de notre État, est-ce que c'est
neutre ou pas.
Et je veux... je ne peux que répéter que les
croyances de certains individus n'ont rien à faire avec la neutralité de
l'institution. On ne peut pas dire que parce qu'il y a quelques Juifs religieux
ou quelques femmes musulmanes qui... que l'État prend forme pour une autre
religion. La neutralité, c'est que l'État ne prend pas de position. Donc,
j'espère que ça commence à répondre à votre question.
• (17 h 20) •
M. Morin : Je vous...
Mme Guénette (Laurence) : Si je peux
me permettre...
M. Morin : Oui, oui, bien sûr.
Mme Guénette (Laurence) : Si je peux
me permettre de compléter, très brièvement, simplement pour dire que cette réaction me... nous étonne un peu, parce
que ce n'est pas nouveau que non seulement la ligue, mais d'autres
organisations aussi étaient alarmées par les impacts et les effets racistes et
discriminatoires envers les femmes de cette loi-là depuis 2019. C'est quelque
chose qui a été dit, déposé. Vous... Repensez à la commission des droits de la
personne, en 2019, qui était fortement opposée à la loi sur la laïcité à cause
de ses effets discriminatoires sur les personnes
racisées, sur les femmes, également la Fédération
des femmes du Québec et la ligue
aussi qui étaient présentes à l'époque.
Ce qu'on dit aujourd'hui, M. Roberge, ce
n'est pas... ce n'est pas par rapport aux intentions, on n'est pas en train d'insulter des parlementaires, simplement de
constater les effets de la loi, qui, selon nous, ont des impacts de nature
raciste, discriminatoire envers les femmes, donc sexistes. Donc, voilà. Merci.
M. Morin : Merci. On a entendu, il y
a... il y a plusieurs groupes, plusieurs experts qui, aujourd'hui, nous ont...
nous ont parlé, évidemment, des pouvoirs du Parlement, de la souveraineté
parlementaire, de l'importance de la démocratie, de l'importance des débats
parlementaires, sauf que, si mon souvenir est bon, la loi 21, elle a été
adoptée sous le bâillon, qui est quand même une restriction assez grande à la
liberté des parlementaires qui est prise par le gouvernement en place.
J'aimerais vous entendre là-dessus.
M. Boskey (Sam) : Bon, par
définition, le bâillon, c'est quand on coupe les débats. Je pense que c'est
important, dans quelque chose de cet ordre, où on... effectivement, on veut
suspendre les éléments de la Constitution, la charte canadienne fait partie de la
Constitution du Canada, que ce n'est pas quelque chose qui est fait d'une façon
de favoriser et d'abuser les pouvoirs
qu'un gouvernement peut détenir, un gouvernement qui peut être éphémère, majoritaire
d'une façon éphémère.
Je note que la... une grande... une grande
proportion des gens qui sont touchés, qui se sentent discriminés par cette loi,
on parle des femmes qui sont des immigrantes récentes, n'ont pas même le droit
de vote pour ou contre le gouvernement, mais le gouvernement décide d'utiliser
ses pouvoirs pour installer des lois qui ont des impacts un peu
discriminatoires.
On regrette beaucoup aujourd'hui que le
gouvernement et la commission n'aient pas jugé ça correct d'inviter ici des groupes de femmes musulmanes, des
individus ou leurs associations pour témoigner de qu'est-ce qu'ils ont vécu
et comment ils regardent la loi. C'est très
bon d'avoir des débats philosophiques entre professeurs de droit
constitutionnel. Nous autres, on a pignon sur rue
sur la rue Jean-Talon et Parc, où on a des gens de toutes les cultures, avec
voile et sans voile, qui passent devant nos
bureaux tous les jours. Et c'est important que les personnes qui sont affectées
aient leur droit de participer, de parler au gouvernement, et on
regrette beaucoup que ces personnes ne sont pas ici aujourd'hui.
M. Morin : Le projet de loi qui est... qui est devant nous,
en fait, a deux articles, là. J'ai posé cette question-là à d'autres
groupes, d'autres experts plus tôt aujourd'hui. On refait l'exercice après...
après cinq ans, mais tout ce que le gouvernement
nous donne, c'est de dire : Bien, il y a deux articles, on va renouveler
la clause de dérogation. D'après vous, est-ce que le gouvernement devrait faire
plus? Est-ce que le gouvernement devrait présenter des éléments aux
parlementaires pour qu'on puisse
débattre de ces... de ces questions-là ou simplement se dire : Écoutez, il
y a eu un débat avec la loi 21 à l'époque, ces éléments-là sont encore
là, donc on peut renouveler la clause? J'aimerais... j'aimerais vous entendre
là-dessus.
M. Boskey
(Sam) : Je dirais brièvement, certainement, oui. Certainement, parce
que l'idée que la... une dérogation, une clause «nonobstant» peut être en
vigueur pendant seulement cinq ans à la fois, c'est l'indication que,
normalement, ça prend une nouvelle décision politique, pas juste une question
de «rubber stamp». Qu'est-ce qui est impliqué
ici, c'est quelque chose de sérieux. On enlève des droits. Depuis des siècles,
soit en France, soit en Angleterre, soit aux États-Unis et ici, les gens qui se
sentent lésés par le gouvernement ont le droit d'aller devant les tribunaux, et
on enlève ce droit. Les femmes musulmanes, leur capacité d'ester en justice est
enlevée par la clause dérogatoire.
Et on continue sans
débat, sans justification, sans regarder si c'est toujours valable de
renouveler ça. Normalement, dans une société de droit, si on va priver les gens
de leurs droits, on doit décider si c'est toujours pertinent. Quand il y a un
prisonnier qui arrive devant la commission des libérations conditionnelles, on
va regarder son dossier, on va regarder qu'est-ce qui s'est passé depuis sa
condamnation, on va voir des effets sociologiques sur lui, sur sa famille pour
décider s'il représente toujours aujourd'hui un danger pour la société.
Il n'y a aucun examen
que le gouvernement a déposé. Le gouvernement n'a même pas établi des critères,
des indicateurs pour mesurer c'est quoi, une
société, un gouvernement qui est neutre ou laïque. Il y a juste une déclaration
qui était surtout politique. Et évidemment il avait besoin de quelque chose
politique suite à la... «you know», la tournée Bouchard-Taylor et tous
les propos racistes qui étaient expliqués là avec la charte des valeurs.
C'était important pour le gouvernement... sur quelque chose, et ils ont décidé
sur ça.
Mais la situation
aujourd'hui, ce n'est pas nécessairement la même situation politique qu'il y a
cinq ans. On peut regarder la situation, je pense, avec beaucoup plus de
sérénité. Il y a toutes sortes d'attaques sur les droits des gens, sur le droit de logement, sur les droits de
santé, sur les libertés des prisonniers, et tout ça. Est-ce que la priorité,
pour le gouvernement, sur les droits, c'est de chercher une dérogation de la
Constitution pour empêcher quelques enseignantes de porter un voile dans
une école primaire? Ça n'a pas de bon sens. Ce n'est pas proportionnel. Ce
n'est pas... D'après nous autres, ce n'est pas justifié.
Et le plus grand
enjeu, au-delà de ces personnes individuelles qui se sentent lésées, c'est pour
toutes les autres personnes dans la société, pour savoir qu'on ne vit plus dans
une société de droit. Si la pierre angulaire de notre Constitution, la charte
des droits, est précaire, qu'un gouvernement peut, sans justification,
n'importe quelle journée, enlever les droits, on ne peut pas mentir à nous
autres pour dire qu'on vit dans une société qui est vraiment une société
démocratique. Une société sans des limites, un gouvernement qui pense qu'il est
au-delà des tribunaux, et pas une question des deux parties du même État, de la
même Constitution, devient autoritaire. Et on a déjà eu des gouvernements autoritaires dans le passé, et,
heureusement, si on rappelle Duplessis et les Témoins de Jéhovah ou la loi sur
le cadenas, il y avait des tribunaux qui ont cassé ça. Et ça, ça a permis à la Révolution tranquille de commencer. On ne voudrait pas retourner
à des gouvernements autoritaires. Et c'est pourquoi, quand on voudrait
démanteler...
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Je dois...
M. Boskey
(Sam) : ...une des chartes qui existe depuis 50 ans, basé...
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Je dois vous arrêter.
M. Boskey
(Sam) : OK.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Le temps imparti à l'opposition officielle
est... s'est écoulé.
M. Boskey
(Sam) : Merci, Mme la Présidente.
La Présidente (Mme
Lecours, Les Plaines) : Il reste une dernière période d'échange avec
la députée de Verdun pour une période de 4 min 8 s.
Mme Zaga
Mendez : Merci. Merci beaucoup. Merci de votre présence. Rapidement,
tout à l'heure, vous n'avez pas eu la chance de compléter votre exposé. Si vous
voulez prendre une minute pour le compléter, s'il y a des choses à ajouter,
sinon je vais poser ma question.
Mme Guénette (Laurence) : Bien,
c'était... Oui. Je ne sais pas si mon collègue veut ajouter quelque chose, mais
c'est un peu pour ça, le choix... Pour aller dans le même sens que la dernière
intervention de M. Boskey, c'est un peu ça, le choix
du titre de notre mémoire. C'est qu'on croit qu'en tant que démocratie on doit
faire... faire mieux. On doit faire mieux par rapport au respect de nos
chartes. On doit éviter le plus possible, voire ne jamais déroger aux droits,
surtout dans une situation comme ça, qui ne le justifie pas du tout. À notre
avis, on doit éviter de légaliser une discrimination, une législation qui a
pour effet de discriminer certaines personnes plus que d'autres dans la société
et qui, globalement, fragilise nos
instruments de protection des droits humains. Là, on a cette conversation-là
quelques mois après le 75e anniversaire de la Déclaration
universelle des droits. On a cette conversation-là quelques mois avant... bien, non, un an avant le 50e anniversaire de
la charte québécoise. Pour nous, c'est alarmant au plus haut point, et on invite
vraiment à faire mieux en tant que
démocratie puis à replacer les chartes des droits au coeur de nos systèmes
politiques et juridiques.
Mme Zaga Mendez : Merci. Parlons de
la charte québécoise. Notre position, en tant qu'indépendantistes, ce serait de
soumettre la loi 21 à la charte québécoise tout en affirmant la
souveraineté parlementaire face à la charte canadienne.
Moi, j'aimerais vous entendre un peu là-dessus. Selon vous, si on soumet
l'examen des tribunaux, par exemple, en vue de la charte québécoise,
est-ce que le projet de loi n° 21 pourrait-il être invalide... ou quel
serait le sort de la...
• (17 h 30) •
M. Boskey (Sam) : Pour nous, ce
n'est pas une question pertinente, avec tout le respect, et je l'explique
pourquoi. Pour nous, ce n'est pas une question constitutionnelle, ce n'est pas
un choix que... Est-ce que ça doit être le gouvernement fédéral ou le
gouvernement provincial qui aura le droit de supprimer des droits des
Québécois, OK, pour nous, ce n'est pas une question... on ne veut pas entrer
dans les débats sur la question.
On est contre les clauses dérogatoires au
Québec. On est contre la clause dérogatoire qui existe dans la charte
canadienne. Je pense qu'ils ont fait leurs effets dans les derniers
50 ans. On est loin d'être un système parfait, mais ça commençait
tranquillement à bâtir une sensibilité des droits, et on ne doit pas, soit au
niveau provincial soit au niveau fédéral, les diluer, les attaquer et créer le
message qu'ils ne sont pas importants. J'espère que ça répond un petit peu à
votre question.
Mme Zaga Mendez : Ça répond à ma
question. Aussi, ce qu'on fait... On a recours à la clause dérogatoire de...
avec l'article 33 de la charte canadienne en écartant l'ensemble des
articles. J'aimerais ça vous entendre un peu plus là-dessus. Est-ce que...
Pensez-vous qu'à certains articles... qu'on pourrait ne pas... ne pas déroger,
par exemple, les articles qui sont entre le 7 et 14?
M. Boskey (Sam) : Bon, on a
mentionné... Vous pouvez lire les quelques paragraphes dans notre mémoire qui
touchent à cette question que... En dérogeant à la fois au Québec et à la fois
au Canada de toutes sortes de droits distincts,
mur à mur, avec des choses qui n'ont absolument rien à faire, cette... on voit
ça comme un exercice de pouvoir de la part du gouvernement, qui veut
montrer qu'il est très puissant et qu'ils n'ont vraiment... ils ont de moins en
moins de respect pour... pour le... Ma
collègue a mentionné l'utilisation parcimonieuse de ces pouvoirs exceptionnels.
Je suggère, finalement, que ce qu'un
gouvernement devrait faire avant d'utiliser la charte, de s'assurer qu'il n'y a
pas d'autre chose qu'il peut faire. On a eu... Le gouvernement du Québec a eu
des... un couvre-feu pendant la pandémie, des choses exceptionnelles qui
limitaient les droits, mais ce n'était pas nécessaire de suspendre la Constitution pour le faire. Le gouvernement a des
outils et une décision pour invoquer la charte, c'est une décision politique,
et il y a des alternatives, toujours des alternatives à ça.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : La période de la deuxième opposition vient de se terminer.
Mesdames, messieurs, merci. Madame, monsieur, merci pour votre présence
aujourd'hui.
Alors, la commission ajourne ses travaux sine
die.
(Fin de la séance à 17 h 33)