Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens
Version préliminaire
43e législature, 1re session
(29 novembre 2022 au 10 septembre 2025)
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Le
mardi 9 avril 2024
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Vol. 47 N° 43
Consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n° 52, Loi permettant au Parlement du Québec de préserver le principe de la souveraineté parlementaire à l’égard de la Loi sur la laïcité de l’État
Aller directement au contenu du Journal des débats
Intervenants par tranches d'heure
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Lecours, Lucie
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Roberge, Jean-François
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Morin, André Albert
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Zaga Mendez, Alejandra
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Lecours, Lucie
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Roberge, Jean-François
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Schmaltz, Valérie
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Gendron, Marie-Belle
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Morin, André Albert
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Morin, André Albert
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Lecours, Lucie
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Zaga Mendez, Alejandra
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Roberge, Jean-François
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Roberge, Jean-François
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Lecours, Lucie
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Schmaltz, Valérie
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Morin, André Albert
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Zaga Mendez, Alejandra
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Lecours, Lucie
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Roberge, Jean-François
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Lecours, Lucie
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Morin, André Albert
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Zaga Mendez, Alejandra
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Lecours, Lucie
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Roberge, Jean-François
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Morin, André Albert
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Lecours, Lucie
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Zaga Mendez, Alejandra
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Roberge, Jean-François
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Roberge, Jean-François
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Lecours, Lucie
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Morin, André Albert
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Zaga Mendez, Alejandra
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Lecours, Lucie
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Roberge, Jean-François
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Morin, André Albert
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Zaga Mendez, Alejandra
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9 h 30 (version révisée)
(Neuf heures quarante-sept minutes)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît. Alors, ayant constaté le
quorum, je déclare la Commission des relations avec les citoyens ouverte, et je
vous souhaite la bienvenue à tous et à toutes.
La commission est réunie afin de procéder
aux consultations particulières et aux auditions publiques sur le projet de loi
n° 52, Loi permettant au Parlement du Québec de préserver le principe de
la souveraineté parlementaire à l'égard de la Loi sur la laïcité de l'État.
Mme la secrétaire, y a-t-il des
remplacements?
La Secrétaire : Oui, Mme la
Présidente. Mme Prass (D'Arcy-McGee) est remplacée par M. Morin
(Acadie) et M. Cliche-Rivard (Saint-Henri—Sainte-Anne) par Mme Zaga
Mendez (Verdun).
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, chers parlementaires, bienvenue à la commission.
Nous débuterons ce matin par les remarques préliminaires, puis nous entendrons
successivement les professeurs Patrick Taillon, Guillaume Rousseau et
Louis-Philippe Lampron.
Alors, j'invite maintenant le ministre
responsable de la Laïcité à faire ses remarques préliminaires. M. le ministre,
vous allez disposer d'une période de six minutes pour cette... vos remarques.
Alors, la parole est à vous.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Alors, évidemment, je salue les collègues des oppositions, les
collègues de la partie ministérielle gouvernementale, les fonctionnaires qui
nous aident à bien comprendre tout ce qu'on fait puis à utiliser les bons
termes juridiques pour le faire. Je remercie aussi les... les personnes qui
vont venir nous présenter des mémoires, des propositions qui vont nourrir la
réflexion, comme on le fait pratiquement chaque fois qu'on étudie des projets
de loi.
Le projet de loi qu'on va étudier ensemble
est bref, court, il contient peu d'articles, mais ce serait vraiment une erreur
de penser que c'est le nombre d'articles ou le nombre de mots qui fait la
valeur d'un projet de loi, même que c'est parfois inversement proportionnel. Je
vais vous dire un mot, dans les prochaines minutes, sur le calendrier, donc les
contraintes de temps, sur les objectifs du projet de loi, la légitimité du
projet de loi, les considérations légales puis les principes qui nous amènent à
arriver, ce matin, avec quelque chose qui, je pense, est fondamental.
D'abord, pourquoi maintenant? Pourquoi à
ce moment-ci précisément? Bien, parce que la Loi sur la laïcité de l'État, qu'on
appelle beaucoup la loi n° 21, qui est maintenant une
loi fondamentale pour le Québec, a été dotée, dans sa version initiale, en son
sein même, de la disposition de dérogation, qu'on appelle, des fois, la clause
nonobstant. Et cette disposition-là est valide pour cinq ans, mais peut et,
dans ce cas-ci, doit être renouvelée, et ça doit être fait absolument avant ou
le 16 juin 2019... Pardon, ça a été voté le 16 juin 2019, ça doit
donc être fait avant le 16 juin 2024. Donc, voici pourquoi on doit
travailler les choses, non pas dans l'urgence, parce qu'on est en avril, mais de
manière diligente, et on a quand même une obligation de résultat d'arriver avec
quelque chose qui est complet, évidemment, d'ici la mi-juin.
• (9 h 50) •
Maintenant, les objectifs du projet de loi,
bien, c'est de préserver la validité puis l'intégrité du modèle québécois de
laïcité. Puis notre modèle québécois de laïcité, il vient opérationnaliser, il
vient concrétiser un choix de société de la nation québécoise, un choix qui est
pleinement légitime. Et je vous disais, tout à l'heure, qu'on fait quelque
chose d'important, même si... le projet de loi qu'on va étudier comporte peu d'articles.
Bien, justement, on n'est pas dans un projet de loi qui vient apporter des
modifications mineures, des correctifs, des ajustements. On est dans un projet
de loi qui vient carrément protéger une loi qui est maintenant considérée par
plusieurs comme une loi fondamentale ou on peut même dire une loi quasi
constitutionnelle.
Maintenant, un mot sur... sur la
légitimité. Je pense, c'est important de préciser que la Loi sur la laïcité de
l'État n'est pas arrivée comme par surprise ou comme un accident de l'histoire.
Les observateurs intéressés l'attendaient. Il y a eu des années, pour ne pas
dire plus d'une décennie, de débats avant l'adoption de la Loi sur la laïcité<i>.
Souvenons-nous du débat, certains diront la crise, mais sur les accommodements
raisonnables, la <commission...
M. Roberge :
...du
débat, certains diront la crise, mais sur les accommodements raisonnables, la >commission
Bouchard-Taylor. Mais ça, ce serait même être trop bref. Il faut remonter
jusqu'aux Patriotes de 1937-1938 pour voir qu'il y avait des visionnaires, bien
avant nous, qui parlaient d'une république du Québec laïque. Après ça, il faut
penser aux années 1960, avec le rapport Parent qui amenait une
déconfessionnalisation, le début de l'idée de la confessionnalisation, autant
dire laïcisation du réseau scolaire québécois. Après ça, il y a eu
Mme Marois et le gouvernement qui est arrivé, justement, avec la
déconfessionnalisation de l'administration scolaire. On enseignait encore la
religion, mais dans un réseau qui était administré selon des principes laïques,
enfin, qui tendaient vers la laïcité. Et donc, après ça, seulement, est arrivé
le débat sur les accommodements raisonnables, Bouchard-Taylor et tout, et tout.
Donc, ça s'inscrit sur des décennies. C'est un débat qui est mature pour une
société qui est mature et qui amène une légitimité pleine et entière à ce qu'on
fait.
Point de vue de considérations légales,
pour ceux qui se diraient : Oui, mais on a... Est-ce qu'on a le droit de
faire ça? Bien oui, on a le droit de faire ça. C'est carrément un article de la
Constitution qui le prévoit. Ce n'est pas anticonstitutionnel, au contraire,
c'est prévu dans la Constitution. Ça faisait partie de l'entente de base. Et
Trudeau père n'aurait probablement pas pu rapatrier, même s'il l'a fait bien
maladroitement, la Constitution canadienne s'il n'avait pas inséré la clause
dérogatoire. Il n'aurait pas pu rassembler les autres provinces s'il n'y avait
pas eu ça. Ça a été souligné par Pierre Elliott Trudeau, ça a même été souligné
par Jean Chrétien. Il est très rare que je fasse appel à la mémoire de ces deux
hommes, mais aujourd'hui, je le fais.
La laïcité de l'État, c'est la séparation de
l'État et des religieux, c'est la neutralité religieuse de l'État, c'est
l'égalité pour tous les citoyennes et citoyens, la liberté de conscience, la
liberté de religion, c'est la protection de la liberté de religion, c'est
l'égalité entre les hommes et les femmes. Puis je nous invite donc à voter en
faveur de ce projet de loi là, qui est très important. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, M. le ministre. Alors, je me tourne du côté
de l'opposition officielle avec le député d'Acadie, pour vos remarques
préliminaires. 3 min 36 s sont accordées, le micro est à vous.
M. Morin : Merci, Mme la
Présidente. Alors, M. le ministre, collègues parlementaires, alors, je vous
salue, très heureux de pouvoir participer aux travaux, aux travaux de cette
question, de ce projet de loi qui touche un aspect important de la société
québécoise.
M. le ministre y faisait référence, c'est
un bien court projet de loi, mais c'est quand même un projet de loi qui suscite
des débats, qui suscite un questionnement. Et je pense que c'est la... c'est la
raison pour laquelle il est important, justement, d'avoir des consultations
particulières pour être capables de nous aider, nous, les parlementaires, dans
le travail que nous avons à faire. Bon, ce n'est quand même pas un projet de
loi qui est banal, puisque c'est l'invocation d'une clause de dérogation, donc,
qui suspend les droits et libertés. Donc, je pense qu'il faut prendre le temps,
il faut regarder ça avec, évidemment, attention. Et les experts... les experts
vont nous aider dans nos travaux aujourd'hui. Nous allons les écouter avec
attention.
Parlant d'experts, je souligne également
qu'il y aura malheureusement un grand absent, parce que le Pr Benoît Pelletier
nous a quittés. Il faisait partie des gens qu'on aurait bien aimé entendre. Il
a été ministre, il a participé aux débats. C'est un grand constitutionnaliste.
Pour ma part, je connaissais Benoît depuis 1989, alors que nous avons travaillé
ensemble à l'époque, et j'aurais bien aimé, évidemment, qu'il puisse nous
parler de ça. Je pense que c'est un sentiment qui est partagé par tout le monde
et je tenais à souligner brièvement sa mémoire, puis le fait, bon, qu'il va
nous manquer, avec ses réflexions qui étaient toujours bien appropriées, à
propos, puis, évidemment, il parlait à tout le monde, donc il était toujours
prêt à aider tout le monde. Ça, je pense qu'il faut le souligner.
Alors, moi, donc, je suis prêt, Mme la
Présidente, prêt à commencer les travaux. Et c'est avec plaisir, donc, qu'on va
entendre les groupes d'experts qui vont venir nous expliquer leurs points de
vue aujourd'hui. Je vous remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, M. le député. Alors, on va terminer les
remarques préliminaires avec la députée de Verdun. Vous avez une période de
1 min 12 s, le micro est à vous.
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme
la Présidente. Donc, bonjour à nos collègues de la banquette ministérielle,
également à l'opposition officielle. Nous sommes aussi prêts à entendre les
différents intervenants aujourd'hui, mais je pense que cette fois-ci, nous
approchons quand même cette <commission...
Mme Zaga Mendez :
...aujourd'hui,
mais je pense que cette fois-ci, nous approchons quand même cette >commission
déjà avec une idée très, très claire de notre position, c'est-à-dire que si le
gouvernement veut avoir notre appui pour adopter cette loi... ce projet de loi,
même s'il est très court, il doit retirer la clause de dérogation de notre
charte québécoise afin que les citoyens du Québec puissent contester la loi n° 21 en vertu de cette charte québécoise. Puis, pour nous,
c'est simple, il faut offrir aux citoyens le bon outil. Et si on ne le fait
pas, on n'a pas à verrouiller à double tour la loi sur la laïcité, on ne va pas
voter pour cela, même si l'outil de la charte canadienne n'est pas optimal,
même si on considère même la légitimité qui est moindre que celle de notre
charte québécoise, parce que ça nous a été imposé dans le cadre du rapatriement
de la Constitution canadienne, que le Québec n'a jamais entériné. Donc, oui, il
faut des gestes de rupture, mais seulement si on le fait aussi... en donnant
les outils aux citoyens, c'est-à-dire en enlevant la dérogation dans notre
charte québécoise. Merci beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, Mme la... la députée.
Alors, on va commencer la période des
auditions. Alors, je souhaite la bienvenue à... au professeur Patrick Taillon,
professeur titulaire de la faculté de droit de l'Université Laval. Bonjour, bienvenue
à la commission. Je vais vous rappeler d'entrée de jeu que vous avez une
période de 10 minutes pour votre exposé, puis, ensuite, on va procéder à
une période d'échange avec les parlementaires. Alors, la parole est à vous.
M. Taillon (Patrick) : Merci,
Mme la Présidente. Merci aux membres de la commission pour cette invitation. Ça
va me faire plaisir de répondre à vos questions. Mais, avant tout, trois ou
quatre observations qui me tiennent à cœur avant de lancer cette période de
questions.
D'abord, un constat : la dérogation
existe. Plusieurs y voient une anomalie dans la charte canadienne. Moi, je
suis, au contraire, plutôt de ceux qui y voient un révélateur de la véritable
et profonde nature des systèmes de protection des droits dans la tradition de
Westminster. On parle des pays fortement influencés par le modèle britannique.
La disposition de dérogation dans la charte canadienne, tout comme celle dans
la charte québécoise, elle est porteuse d'un équilibre, d'un compromis, et,
comme tous les compromis, comme tous les équilibres, ce n'est jamais la
cohérence parfaite et absolue. Et c'est ça qui fait sa force, c'est qu'elle
opère une quadrature du cercle, entre permettre aux juges de s'élever au-dessus
de la volonté des élus, de contrôler les lois et, en même temps, permettre un
contre-pouvoir à ce pouvoir des juges en préservant occasionnellement une
espèce de reliquat, de résiduel de souveraineté du Parlement. Donc, à travers
l'article 33, le Canada s'inscrit en continuité avec les autres États
attachés à la primauté des droits fondamentaux par le juge, notamment les pays
d'Europe continentale, les États-Unis, mais tout en préservant cette confiance
et cet attachement à un résidu de souveraineté du Parlement. Cette absence
d'absolu, cette multiplication des contre-pouvoirs, c'est la force de ce
modèle, trop souvent mal compris, de protection des droits fondamentaux.
• (10 heures) •
Utiliser la dérogation, ce n'est ni bien
ni mal, ça dépend ce qu'on en fait. Il faut, et j'insiste là-dessus, éviter de
tomber dans le piège qui consiste à survaloriser la dérogation, à survaloriser
la souveraineté du Parlement ou à démoniser la dérogation et démoniser le
pouvoir politique. Le projet de loi n° 52, c'est plus qu'une simple
formalité, mais ce n'est pas non plus la suspension des libertés civiles
équivalente à la... celle qu'on a connue sous la crise d'octobre en 1970. C'est
un exercice important qui implique une évaluation, par les parlementaires, de
l'opportunité, par rapport au bien public, au bien commun, de poursuivre dans
la voie empruntée en 2019.
Alors, en ce qui me concerne,
l'utilisation de la dérogation, son renouvellement, ça apparaît encore
nécessaire à ce jour. J'ai espoir que ça ne sera pas toujours le cas. Certes,
la jurisprudence canadienne sur la liberté individuelle d'exprimer des
convictions religieuses, elle a évolué, surtout depuis les années 2010. De
plus en plus de limitations sont jugées valables par la jurisprudence, et, dans
mon mémoire, bon, court mémoire, j'expose quelques exemples de décisions qui
s'inscrivent dans ce virage-là. N'empêche que ces évolutions-là, de la
jurisprudence, c'est un signal, mais c'est une évolution qui n'est pas si
rapide. Et il y a d'autres indices qui laissent croire que le Québec a encore
besoin d'envoyer ce message fort aux tribunaux et de protéger l'équilibre des
droits et son modèle de laïcité préconisé...
10 h (version révisée)
M. Taillon (Patrick) : ...des
droits et son modèle de laïcité préconisé par la loi 21. Je pense entre
autres au sort du... de la loi 62, du projet de loi n° 62 adopté sur
le gouvernement de Philippe Couillard, une suspension provisoire sans que les tribunaux
aient même évalué la preuve au dossier. On a vu la rapidité avec laquelle ils
ont suspendu cette loi, une loi dont... en partie, là, certains des contenus
qui étaient dans la loi 62 se retrouvent aussi dans la loi 21.
On a pu lire aussi attentivement les
motifs du juge Marc-André Blanchard en première instance, de la juge Duval Hesler
en appel sur des questions provisoires, même de la juge Dominique Bélanger, qui
sont, à mon avis, des signaux jurisprudentiels assez clairs que, si... selon
ces juges-là, s'il n'y avait pas la dérogation, le sort qu'ils réserveraient au
modèle québécois de laïcité, ce serait, en grande partie, de l'invalider.
Mais surtout, outre ces signaux
jurisprudentiels, pour moi, la raison pour laquelle le recours... le
renouvellement de la dérogation s'impose, c'est en raison de cette tendance
malheureuse qui, à mon avis, est contraire à ce que devrait être le fédéraliste...
fédéralisme et qui consiste à préconiser une interprétation uniformisante des
systèmes de protection des droits fondamentaux, comme si la <i>charte
québécoise, finalement, n'existait pas, comme s'il n'y avait au Canada qu'un
seul... une seule conception de l'équilibre des droits et que c'était un modèle
unifié à l'ensemble du Canada.
Dans mon mémoire, je vous cite un extrait
du... à la page 7, du récent arrêt Ward contre commission des droits de la
personne<i>, où la cour réaffirme deux choses : les différences de
mots d'une charte à l'autre, ça ne compte pas, elle ne veut pas accorder d'importance
à ces différences terminologiques; et deuxièmement, il y a une hiérarchisation,
il y a une subordination d'une charte à l'autre. Et elle le dit clairement en
disant : La charte québécoise doit être interprétée à la lumière de la <i>charte
canadienne.
Donc, je sais que le propos peut sembler
polémique, ce n'est pas ce que je souhaite, mais, à mes yeux, il faut être
lucide et réaliste, le Québec ne dispose pas d'un véritable système de
protection des droits de la personne. Puis, dans la mesure où cette interprétation
est uniformisante, cette façon d'uniformiser le contenu des deux chartes
empêche le Québec de développer sa propre... son propre... comme société
distincte, sa propre... son propre équilibre des droits.
La dérogation est aussi nécessaire parce
que les tribunaux ont de la difficulté à voir l'importance que le législateur
québécois, que cette Assemblée a voulu donner à son modèle de laïcité. Le
Québec a tout fait pour marquer le fait que la laïcité, c'est un principe
constitutif de l'État québécois, c'est une caractéristique fondamentale de l'État
québécois. Les gestes sont nombreux, je les énumère dans le mémoire, mais j'en
rappelle juste deux ou trois.
D'abord, 1997, modification de la
Constitution du Canada, bilatérale, avec le fédéral. Évidemment, on ne parle
que de la laïcité à l'école. Évidemment, les mots pour l'inscrire sont par la
négative. Le Québec se retire d'une obligation, d'une uniformité en matière de
système confessionnel. Mais ce n'est pas tous les jours, au Canada, que l'on
modifie le texte de la Constitution. On l'a fait en 1997 pour enchâsser quoi?
Quel principe est derrière la modification en 1997?
Malheureusement, les tribunaux ont besoin
de temps, puis ils ont besoin de cheminer, puis on a peut-être besoin d'aller en
Cour suprême<i> pour essayer de plaider ces choses-là, pour marquer que,
bien oui, la laïcité, elle est inscrite indirectement, implicitement dans la
Constitution du Canada à travers la révision, l'importante révision de 1997. On
a besoin de temps pour convaincre les tribunaux qu'en adoptant la <i>loi
sur la laïcité on a aussi modifié la charte québécoise et que, si cette charte
existe, ce que je souhaite, si elle n'est pas que le miroir de la charte
canadienne, bien, il faut que les tribunaux tiennent compte du fait qu'on a
inscrit la laïcité parmi l'équilibre des principes dont il faut tenir compte. Il
faut aussi se laisser du temps pour convaincre les tribunaux, et, Dieu merci,
la Cour d'appel<i> l'a remarqué dans sa plus récente décision, que le
législateur québécois a accordé à la Loi sur la laïcité de l'État un rang
supralégislatif, au-dessus des autres lois du Québec, à l'égal de la charte
québécoise, en lui donnant un caractère prépondérant.
Tout ça, c'est beaucoup d'efforts pour
montrer que ce n'est pas une loi comme les autres, que c'est un principe
constitutif de l'État québécois, mais, sans la dérogation, le Québec court un
risque que tous ces efforts-là soient mal compris. La dérogation nous permet d'ajouter
à tous ces signaux-là un signaux... un signal supplémentaire, et il faut avouer
que, jusqu'à présent, c'est surtout celui-là qui est <remarqué...
M. Taillon (Patrick) :
...il
faut avouer que, jusqu'à présent, c'est surtout celui-là qui est >remarqué
par nos tribunaux, par l'espace public canadien et aussi, de façon générale,
par l'ensemble des observateurs. Et donc, tant qu'on n'aura pas fini la
pédagogie sur les autres efforts pour donner à la laïcité une place spéciale
dans la hiérarchie des normes, bien, il va falloir utiliser la dérogation pour
que le... pour que ce message puisse porter.
Sur le fond des choses — il ne
doit pas me rester beaucoup de temps — je voulais saluer le fait que la...
le projet de loi n° 52 est court, clair et ciblé. Il évite, sur le plan
politique, à mon avis, de... le piège de la réouverture de la loi. Ça pourrait
être tentant de donner un petit tour de vis à gauche, de donner un petit tour
de vis à droite pour rendre la loi un peu plus large, un peu plus restreinte
dans son application. Je pense qu'il faut éviter ce piège. Si, un jour, on
veut, au Québec, une paix sociale équivalente à la paix linguistique qu'on a
réussi à bâtir dans les années 80 et 90 dans le dossier de la langue, ça nous
prend des règles stables, ça nous prend des règles claires, ça nous prend un
consensus fort.
Si on veut en faire plus pour la laïcité — je
le mentionne rapidement dans mon mémoire — il faut surtout, je pense,
faire deux choses : ne pas baisser la garde sur la promesse d'égalité...
Oui, la laïcité a des effets sur les uns et les autres. Les restrictions que la
loi comporte, comme toutes les restrictions élaborées par les tribunaux en
matière de liberté de religion, ont des conséquences, mais la loi 21, elle
vient aussi avec une part de noblesse, qui garantit un certain nombre de
libertés, et notamment une promesse d'égalité et de non-discrimination fondée
sur la religion. Il est important que l'action du gouvernement du Québec soit
au rendez-vous pour livrer, autant que possible, cette promesse d'égalité, qui,
au quotidien, n'est pas toujours simple à concrétiser. Il faut aussi situer le
principe de laïcité... Il faut mieux situer le principe de laïcité par rapport
aux autres fondements...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : En terminant.
M. Taillon (Patrick) : ...de
l'État québécois. La commission Bouchard-Taylor recommandait une loi sur
l'interculturalisme. D'autres, notamment notre regretté collègue Benoît
Pelletier, proposaient une constitution québécoise. J'aurais aimé vous parler
d'une petite réforme législative que... dont je souhaite, mais elle est dans le
mémoire, j'attire votre attention là-dessus. Et je m'excuse d'avoir débordé un
peu de mon temps.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Sans problème. Écoutez, de toute façon, la période
d'échange avec les parlementaires débute, alors, du côté du gouvernement. Je me
tourne du côté du ministre et de sa banquette. Vous avez une période de
16 min 30 s au total. Vous pouvez commencer.
M. Roberge : Merci beaucoup,
Mme la Présidente. Merci d'avoir soulevé, à la toute fin, dans un dernier
souffle, une ouverture sur, peut-être, des bonifications à la loi,
éventuellement, peut-être pas dans ce cadre-ci, une ouverture sur une voie
constitutionnelle pour le Québec, sur un modèle d'intégration citoyenne. Je
pense que c'est intéressant de voir qu'on est capables de traiter de choses
très, très importantes, fondamentales, avec toute la concentration nécessaire,
mais de lever les yeux aussi puis de se projeter un petit peu plus loin en
avant, pour aller voir quelles sont les autres pièces législatives qui,
peut-être, manquent au grand casse-tête, là, québécois.
Petite question pour vous, puis mes
collègues, après, pourraient intervenir, bien sûr, on fera ça ensemble. Vous
nous avez amenés à la page 7 pour démontrer, avec un extrait, là, d'un
jugement, que... puis ça dit : La charte québécoise devrait s'interpréter
à la lumière de la charte canadienne. Ma collègue, tout à l'heure, de
l'opposition disait : Mais il faudrait que la clause dérogatoire ne
s'applique qu'au Canada. La clause dérogatoire ne s'applique pas à la charte
canadienne... à la charte québécoise, d'ailleurs, c'est un article différent,
mais elle voudrait... elle voudrait qu'on suspende cette protection, eu égard à
la charte québécoise. Mais, considérant le jugement que vous nous citez à la
page 7, si on n'avait que la clause dérogatoire pour la charte canadienne mais
qu'on n'avait pas d'autres articles ailleurs qui parlaient de la charte
québécoise, considérant ce que vous nous montrez, est-ce qu'il n'y aurait pas
un danger pour faire invalider, ou amoindrir, ou amender, ou éroder notre loi
sur la laïcité?
• (10 h 10) •
M. Taillon (Patrick) : Il y a...
Il y a un grand malentendu concernant les rapports entre les deux chartes. Les
chartes, ce n'est qu'un texte. Ce qui le concrétise, c'est le juge qui
l'interprète. Or, au Québec et au Canada, oui, on a deux textes, mais ce qui
compte, c'est qu'on a un seul juge, un juge chargé de définir et d'interpréter
les deux chartes. C'est ce qui me fait dire qu'il n'y a, en vérité, qu'un seul
système de protection.
Alors, oui, je suis de ceux qui
souhaitent, comme plusieurs membres de cette Assemblée, qu'il y ait une
spécificité du modèle québécois de protection des droits, puis j'ai des idées
sur la manière de concrétiser une forme d'autonomisation de notre charte par
rapport à la charte canadienne, mais, en l'état actuel des choses, par exemple
de <i>l'arrêt Ford, qui avait invalidé la loi 101 sur la langue
d'affichage, jusqu'à l'exemple que je cite à la page 7, on a une
jurisprudence qui, elle, va dans le sens <contraire...
M. Taillon (Patrick) :
...à
la page 7, on a une jurisprudence qui, elle, va dans le sens >contraire
de cette volonté du Québec, en disant : Au fond, les droits doivent être
les mêmes au Canada, comme si le principe du fédéralisme n'avait pas à se
conjuguer à celui de la primauté du droit. Et ça, c'est un... c'est un grave
problème, à mon avis, dans l'évolution du fédéralisme canadien, puisqu'à chaque
fois que les juges dégagent un standard uniforme, bien, d'une certaine façon,
ils uniformisent les règles de droit. Il va falloir que les tribunaux, je le
souhaite en tout cas, apprennent à développer, intègrent, dans leur... dans
leur jurisprudence, une vision du fédéralisme lorsqu'ils interprètent les
droits.
Et donc, oui, ne pas déroger à la charte
québécoise mais déroger à la charte canadienne, c'est possible, mais ça
produirait le même effet qu'en... dans la fin des années 80, lorsque la Cour
suprême<i> s'est tournée vers la charte québécoise pour invalider la loi 101,
alors que le Québec avait dérogé à la charte canadienne. Et, dans cet arrêt, on
dit, noir sur blanc : Les mots ne sont pas les mêmes, mais je vais
l'interpréter de manière uniformisante, je vais... je vais appliquer les mêmes
standards, puisqu'au fond la charte québécoise a vocation à être interprétée à
la lumière de la charte canadienne. Donc, il y a une subordination, il y a...
il y a une hiérarchisation des deux textes, mais il y a surtout un interprète
unique, qui, vous me permettrez cette critique, n'est pas suffisamment
sensible, à mon avis, à la dimension fédérative de notre système constitutionnel.
Alors, oui, pour répondre clairement à
votre question, il y aurait... il y aurait un risque pour la loi 21 d'être
invalidée sous le régime de la charte québécoise par les mêmes raisonnements
que ceux en vigueur pour la charte canadienne. Évidemment, certains diront qu'alors
rien n'empêcherait le législateur québécois de modifier la charte québécoise ou
de réadopter la loi 21 ou la loi sur la laïcité avec une dérogation, tout
cela serait théoriquement possible, mais, quand même, ça exige, sur le plan de...
du calendrier parlementaire, un certain nombre de choses, ça complique les
choses. Et surtout, quand l'issue du débat est évidente, je pense que ce n'est
pas nécessaire de se prêter à tout ce... ces complications. Alors, bref, le
risque est présent si on déroge à une seule charte, à mes yeux.
M. Roberge : Merci pour cette
question claire. La question, au fond, c'est : Est-ce qu'on veut protéger
notre modèle de laïcité, oui ou non? Si la réponse, c'est oui, il ne s'agit pas
de dire : On va déroger à une charte, pas à l'autre, parce que là il
faudrait se protéger au nom de ci, au nom de ça. En réalité, on la protège ou
on ne la protège pas. Puis, après ça, c'est une question de moyens.
Vous avez dit, à un moment donné :
J'espère... Vous avez envoyé un espoir dans l'univers, en disant :
J'espère qu'un jour la clause dérogatoire ne sera pas nécessaire ou qu'elle ne
sera pas toujours nécessaire. Vous avez dit ça dans votre présentation. Quelles
seraient les conditions qui devraient arriver pour que, dans cinq ans, dans 10
ans, dans 15 ans, peu importe, ça prendra... pour que ça ne soit plus, un jour,
nécessaire de ramener la clause dérogatoire? Qu'est-ce qui devrait arriver pour
que vous arriviez ici, en commission, en disant : Savez-vous, bonne nouvelle...
M. Taillon (Patrick) : On
pourrait prendre un risque.
M. Roberge : ...cette
fois-ci, il n'est pas nécessaire de renouveler la clause?
M. Taillon (Patrick) : Bien,
il faut suivre attentivement l'évolution de la jurisprudence. Et, au tournant
des années 2010, la cour a admis de plus en plus souvent que la liberté
d'exprimer des convictions religieuses n'était pas absolue. Et ça, c'est un
signal qui est positif, puis il est présent, là, et ça, c'est... c'est présent
à l'actif. Mais je pense qu'il faut surtout porter attention à comment les
tribunaux vont recevoir les efforts que le Québec déploie pour bien marquer le
fait que la laïcité a une place particulière dans la hiérarchie des normes, à
l'égal du reste de la Constitution. Par exemple, si les tribunaux concédaient
que la révision constitutionnelle de 1997, c'est une manière implicite
d'inscrire dans la Constitution canadienne plus qu'une simple... un simple
retrait de l'obligation de maintenir des écoles confessionnelles... Mais c'est
quoi, la raison d'être de mettre fin aux écoles confessionnelles? C'est la
volonté du Québec et du Canada, parce que cette révision constitutionnelle a
été adoptée aussi par le fédéral, de marquer une certaine laïcisation du
système scolaire québécois. Donc, le jour où les tribunaux reconnaîtraient un
sens généreux à cette révision constitutionnelle de 1997, moi, personnellement,
je serais porté à y voir les conditions préalables à la levée de la dérogation.
M. Roberge : Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. le ministre. Je vais reconnaître la députée de
Vimont. Il reste encore 9 min 9 s.
Mme Schmaltz : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour, Pr Taillon. Tantôt, je vous ai écouté, puis vous avez
affiché une assurance... grosse assurance à l'effet que la <reconduction...
Mme Schmaltz :
...vous
avez affiché une assurance... grosse assurance à l'effet que la >reconduction
de la dérogation, elle était vraiment nécessaire. Puis, dans vos propos, la
façon que vous l'avez amené, j'ai eu cette impression... bien, c'est une
impression... j'ai eu cette... Je cherche un petit peu, comment je pourrais
vous expliquer ça, des exemples derrière ça, parce que, quand on affiche une
telle assurance en disant : On doit, c'est nécessaire, il faut la
protéger, on n'est pas... Puis ça vient un petit peu rejoindre, tantôt, ce que
le ministre, il disait : Quel serait, dans le meilleur des mondes, dans
quelques années... Qu'est-ce qu'on... Où on devrait arriver? Mais vous vous
basez sur quoi, exactement, pour... pour... Je ne veux pas avoir nécessairement
des exemples, là, mais peut-être une synthèse, là, de...
M. Taillon (Patrick) : Oui.
Oui. Bien, c'est certain que la comparaison avec le dossier linguistique est
importante. Quand on regarde les années 70, au Québec, les premières lois en
matière linguistique, notamment sous Robert Bourassa, sous le gouvernement de
l'Union nationale, celle sur... adoptée par... proposée par Camille Laurin, puis
on regarde comment les tribunaux ont reçu ces lois-là, au début, les adjectifs
qui ont été utilisés par moments pour qualifier ces lois linguistiques, on voit...
puis, aujourd'hui, on regarde comment les tribunaux qualifient l'objectif
poursuivi par la Charte de la langue française, on voit que les tribunaux ont
cheminé avec le temps.
Donc, comment s'installe, dans les
rapports interinstitutionnels entre le politique, les élus et la jurisprudence,
une forme de paix, de meilleure compréhension dans les objectifs poursuivis par
chacun? C'est... C'est un peu sur ce registre que j'essaie de lire la situation
actuelle.
Quand on regarde une lecture attentive de
la récente décision de la Cour d'appel du Québec, pour moi, c'est un signal
fort en faveur de l'établissement d'une paix semblable à celle qu'on a connue
en matière linguistique. On voit, la manière dont on décrit la loi, on la
décrit de manière appropriée, on lui donne la part de noblesse qui lui revient,
on la décrit correctement.
À l'inverse, dans d'autres décisions, dans
les motifs... ils écrivent plusieurs centaines de pages, nos juges, et,
souvent, par exemple, dans la décision du juge Marc-André Blanchard, qui a
quand même validé la loi à bien des égards, on voit, dans le choix des mots, la
manière de décrire c'est quoi, la laïcité, bien, à certains égards, soit une
forme de mépris ou d'incompréhension ou une forme de dissidence que le juge
cherche à marquer.
Je vous donne un simple exemple. Le juge
Marc-André Blanchard définit la laïcité comme tout ce qui est contre la
religion, tout ce qui est antireligieux. Bien, ça dénote une compréhension de
la laïcité qui, à mon avis, n'est pas la plus généreuse et qui marque une
certaine incompréhension ou, en tout cas, une volonté de marquer une dissidence
par rapport au modèle. On ne retrouve pas ça dans la décision de la Cour
d'appel.
Ça fait que ça prend du temps. Ce n'est
pas différent du large débat public au Canada, où, dans le reste du Canada, le
choix qui est fait par le Québec est, à ce jour, encore assez mal compris.
C'était pareil avec la loi... la loi 101, à l'origine. Encore aujourd'hui,
il reste beaucoup d'incompréhension à l'endroit de nos lois linguistiques,
mais, avec le temps, ça s'atténue, il y a des voix qui s'élèvent pour, quand
même, interpréter plus généreusement ce que l'on cherche à faire. Et donc c'est
un peu cette lecture-là, là, qui m'amène à dire : Bien, on n'est pas
encore rendus à ce moment-là.
Mme Schmaltz : Est-ce que
j'ai encore un petit moment?
• (10 h 20) •
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui, 5 min 45 s...
Mme Schmaltz : OK. Peut-être
une petite... Je veux laisser aussi la place, peut-être, à mes collègues aussi.
J'ai... Peut-être juste revenir sur... vers la fin, là, de votre exposé,
tantôt, vous avez mentionné que Québec ne dispose pas véritablement de disposition
de protection. J'ai peut-être mal saisi. Qu'est-ce que vous vouliez dire par
ça?
M. Taillon (Patrick) : Bien,
peut-être que je faisais référence au fait qu'on a... dans la loi sur la
laïcité, on a vraiment utilisé plusieurs marqueurs, procédés juridiques pour
dire : Cette loi-là, ce n'est pas une loi comme les autres, elle a un rang
privilégié dans la hiérarchie des normes. Et, quand on la conjugue à la
révision constitutionnelle de 1997, elle prend... ça prend un sens. En tout
cas, si on veut le voir, il est là. Mais, moi, ce que je disais, c'est que le
climat... ce que je perçois de la jurisprudence, c'est que le cheminement pour
voir ce qui est présent, il est long, il est lent, il faut laisser du temps.
Je remarque que, dans la décision de la
Cour d'appel, on cite ces procédés-là, donc... sauf, peut-être, la révision
1997, on la mentionne, mais je pense qu'on pourrait lui donner un sens encore
plus significatif. Donc, tranquillement... Ces procédés-là existent, mais, pour
qu'ils produisent pleinement leurs effets en droit, il faut que l'interprète
ait le goût de leur donner du poids, du sens. Et, en ce moment, bien,
d'utiliser la dérogation, ça protège tout ça...
Mme Schmaltz : Tantôt...
M. Taillon (Patrick) : ...et
ça évite que leur interprétation trop timide des autres procédés ait des effets
négatifs, et ça laisse le temps, je pense, au Procureur général du Québec, dans
les dossiers qui cheminent vers la Cour suprême, de bien essayer d'expliquer et
faire la pédagogie des autres procédés, le temps qu'ils soient mieux <compris...
M. Taillon (Patrick) :
...et
faire la pédagogie des autres procédés, le temps qu'ils soient mieux >compris.
Mme Schmaltz : Vous avez
mentionné, en terminant : On envoie un message fort. À qui s'adresse cette...
ce message-là?
M. Taillon (Patrick) : Ah!
bien, à mon avis, les systèmes de protection des droits, c'est d'abord et avant
tout des systèmes de contrôle, de pouvoir et de contre-pouvoirs entre
l'institution politique et l'institution judiciaire. Et, à travers ça, bien,
quand le législateur légifère, il a des contraintes imposées par la
jurisprudence. Et donc le signal que l'on veut envoyer, c'est à l'interprète
qui va concrétiser la volonté du législateur. Donc, je faisais référence, au
fond, au fait que celui qui donne sens à la loi sur la laïcité, c'est celui qui
l'interprète. Et donc, pour juger s'il est approprié de renouveler la
dérogation, il faut être sensible à comment ce contre-pouvoir qu'est le juge a
reçu jusqu'à présent le message qu'on a cherché à envoyer.
Mme Schmaltz : Je vais
laisser la place à mes collègues.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Mme la députée. Je vais reconnaître la
députée de Châteauguay. Il reste encore 2 min 55 s.
Mme Gendron : Je vais faire
ça rapidement. Bonjour, M. Taillon. Merci d'être avec nous aujourd'hui.
J'aimerais souligner le fait que vous avez reconnu l'efficacité, la clarté du
projet de loi, là, vous l'avez mentionné, qui est concis mais centré sur
l'égalité, là, des gens. Donc, un grand merci d'avoir apporté ce détail-là, ce
détail important là.
Je voudrais savoir, moi, point de vue
personnellement, au niveau international, si on compare le pouvoir du Québec
par rapport à... d'édicter la disposition, est-ce qu'il y a d'autres choses qui
ressemblent à la situation du Québec en ce moment au niveau international.
M. Taillon (Patrick) : Oui. Bien,
sur le plan de la jurisprudence équivalente à la loi 21, bien, je pense
qu'il faut se tourner vers les pays européens. Et, là-dessus, on voit que
l'équilibre entre devoir de neutralité et liberté personnelle d'exprimer des
convictions religieuses, bien, il est bien différent à la Cour européenne des
droits de l'homme. Ça ne veut pas dire que la Cour suprême a tort ou que la cour
européenne a tort. C'est... C'est juste pour montrer que, dans ces matières, il
y a place pour différentes interprétations. Et, là-dessus, j'avais eu la chance
de recenser, il y a quelques années, là, c'est... il y avait, quoi, autour de
27 décisions, si je me souviens bien, il y en avait 24 qui étaient favorables à
la marge... une marge de manœuvre pour le pouvoir politique, pour adopter des
lois, souvent, plus... qui restreignaient la liberté individuelle d'exprimer
des convictions religieuses bien au-delà de ce que le Québec peut faire,
notamment en Belgique, en France, en Suisse, au Royaume-Uni, dans le secteur
privé. Il y avait des décisions, en tout cas... En Turquie, évidemment, qui est
membre de la Cour européenne des droits de l'homme aussi. Donc, il y avait
toute une série de décisions où on voyait, à l'inverse de la Cour suprême du
Canada, un autre équilibre se dessiner.
Quant à la dérogation en tant que telle,
ça, c'est une particularité des... de l'approche des pays attachés à la
souveraineté parlementaire, modèle de Westminster. Donc, les équivalents sont
dans des pays, dans des... dans des systèmes comparables, notamment le
Royaume-Uni. Il existe des dérogations dans des catalogues internationaux de
protection des droits, mais ils reposent sur une tout autre logique. C'est... C'est
comme si on dit : Il y a certains droits qui sont plus importants que
d'autres, ceux-là sont indérogeables, alors qu'au Canada ce n'est pas de ça
dont il s'agit. Les droits... Les droits auxquels on peut déroger ne sont pas
des droits moins importants. Il y a... Il y a une raison d'être de la
dérogation qui tient... qui repose sur une tout autre logique, qui s'inscrit
davantage dans la tradition politique et constitutionnelle des pays de...
rattachés à la tradition de Westminster.
Mme Gendron : OK. Merci
beaucoup. Il reste combien de temps?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Quinze secondes.
Mme Gendron : Bien, je vous
souhaite...
M. Taillon (Patrick) : Ah! j'essayais
de...
Mme Gendron : ...une
excellente fin de journée, je pense.
M. Taillon (Patrick) : Merci.
J'essayais de tout boucler en deux minutes. Je m'excuse.
Mme Gendron : Très apprécié.
Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, je me tourne du côté de l'opposition
officielle. Vous avez une période de 12 min 23 s. Le micro est à
vous.
M. Morin : Merci, Mme la
Présidente. Alors, bonjour, Pr Taillon. Merci, merci pour votre mémoire et pour
vos explications. J'ai quelques questions pour vous. Je reprends peut-être un
peu ce que... ce que la collègue parlementaire de Vimont, je crois, disait, bon,
vous assumez que la clause dérogatoire, elle est… elle est... en fait, elle est
essentielle pour, si vous me permettez l'expression, donc, valider la loi
adoptée par le gouvernement de la CAQ. Donc, s'il n'y avait pas de clause
dérogatoire mise en vigueur, est-ce que vous croyez que la loi sur la laïcité
pourrait être, en tout cas, contestée et que certaines de ses dispositions
pourraient être déclarées invalides, parce qu'en contradiction avec des droits
fondamentaux? Est-ce que mon analyse, elle est... elle est <bonne...
M. Morin :
...en
contradiction avec des droits fondamentaux? Est-ce que mon analyse, elle est...
elle est >bonne ou est-ce que vous croyez ça?
M. Taillon (Patrick) : ...des
choses, là, on a des signaux qui laissent croire que la jurisprudence
canadienne, je la comparais tout à l'heure avec celle de la Cour européenne des
droits de l'homme, bien, elle a sa recette, son équilibre. Et, moi,
l'interprétation que j'en fais... peut-être que d'autres témoins aujourd'hui en
feront une autre, mais moi, je suis de ceux qui pensent que... au même titre
que, dans les années 2000, cette jurisprudence, soit parce qu'elle allait
trop loin ou soit parce qu'elle était mal comprise au Québec, puis peut-être un
peu des deux, bien, elle avait provoqué cette crise des accommodements
raisonnables, la commission Bouchard-Taylor, et tout, parce que, justement,
elle allait très, très loin dans une conception de la liberté individuelle et
subjective d'exprimer des convictions religieuses. Bien, il reste encore
quelque chose de cette approche canadienne, qui, à mon avis, se démarque par
rapport à ce qu'on retrouve en Europe. Et, tant et aussi longtemps que le choix
du Québec ne sera pas mieux compris ou qu'il n'y aura pas une approche moins
uniformisante, le choix de protéger la volonté de ce Parlement me semble un
choix judicieux.
M. Morin : Est-ce qu'on peut
aller jusqu'à dire que, justement, l'utilisation de la clause dérogatoire est
nécessaire par le gouvernement actuel parce que la loi 21 est
discriminatoire et donc que des gens invoqueraient leurs droits fondamentaux
devant les tribunaux et vous pensez que, avec votre analyse que vous faites de
la jurisprudence, ils risqueraient de gagner?
M. Taillon (Patrick) : De
deux choses l'une. Moi, je n'ai pas de problème à dire que la loi 21,
comme elle pose des limites, comme toutes les lois qui posent des limites, elle
produit des effets différenciés sur les gens qui doivent vivre avec ces
limites-là. Alors, moi, je n'ai pas de problème à dire, et, je pense, c'est
important d'être capable de reconnaître cela, que cette loi-là, elle crée un
fardeau plus lourd pour des croyants versus des non-croyants. Bon, ça fait
partie de toute mesure législative puis c'est la responsabilité des élus
d'évaluer puis de tracer des lignes et de vivre avec le fait qu'il y a des
effets aux limites que l'on impose.
Ensuite, il faut... il faut être bon
joueur. La jurisprudence aussi, lorsqu'elle dit, après avoir dit le contraire
une décennie auparavant : Les camionneurs du port de Montréal doivent porter
le casque de sécurité malgré le fait qu'ils tiennent absolument à porter un
symbole religieux, bon... Dans la décennie précédente, ils disent : Non,
non, ils ont le droit au nom de la liberté de religion, ça serait
discriminatoire de leur forcer à porter le casque. La décennie suivante, ils
disent : Non, non, ça ne fonctionne pas en pratique, comme l'accommodement
n'est pas raisonnable, il faut maintenant être plus restrictif.
C'est... Que ce soit le juge ou que ce
soit le législateur, c'est le rôle du droit de poser des limites. Puis, dans
une société libérale, on veut qu'il y en ait le moins possible, de ces
limites-là, mais des limites sont nécessaires. Ces limites produisent des
effets plus grands chez certains que chez d'autres, oui. Si c'est ce que vous
appelez un effet discriminatoire, je n'ai pas peur de... on peut adopter ce
mot-là, mais, à la fin, en droit, ce qui compte, c'est : Est-ce qu'on a
affaire à une loi qui est conforme ou non à la Constitution canadienne? Parce
que, des effets discriminatoires, il y en a certains qui se justifient,
d'autres pas. Et, un jour, on saura si la loi 21 est capable de se
justifier devant les tribunaux, le jour où il n'y aura plus la dérogation.
Moi, je pense que, dans la jurisprudence
européenne des droits de l'homme, c'est facile de justifier la loi 21
comme une limite raisonnable aux droits et libertés. Et je pense que, dans
l'état actuel de la jurisprudence canadienne, ce serait difficile de la
justifier. Mais ce n'est pas parce que... ce n'est pas parce que la loi est
bonne ou pas bonne, c'est parce que la... ces jurisprudences-là s'élaborent
avec une certaine conception, un ensemble de valeurs, une vision du monde, et
c'est tout l'enjeu du Québec, d'être capable, dans l'ensemble canadien,
d'insérer sa vision, son équilibre, sa... son système de valeurs ou d'être
condamné à ce qu'il n'y ait qu'un seul modèle de rapport entre l'État et les
religions au Canada, sans que le Québec dispose d'une certaine marge de
manœuvre ici pour consacrer un devoir de neutralité renforcé chez un nombre
d'officiers de l'État extrêmement limité, tout en reconnaissant à l'ensemble
des autres employés de l'État le droit d'exprimer leurs convictions religieuses
par des signes...
• (10 h 30) •
M. Morin : Si vous permettez.
Donc, la clause est invoquée, il y a un effet discriminatoire, et, on le disait
d'emblée, le projet de loi a... a deux articles. Dans votre mémoire, à la page 3,
vous dites qu'on peut recourir à la dérogation pour légiférer dans l'intérêt
supérieur de la société. Là, je veux bien, mais, avec le projet de loi que
j'ai, je vois la volonté du gouvernement, là, ils disent : On va la
renouveler, puis c'est ça, mais j'ai beaucoup de difficulté à saisir... En tout
cas, ce n'est pas articulé dans le projet de loi, vous conviendrez avec moi,
l'intérêt supérieur de la société. Donc, avez-vous des pistes de solution pour
éclairer le législateur? Est-ce que le gouvernement devrait justifier? Est-ce
qu'il devrait déposer...
10 h 30 (version révisée)
M. Morin : ...le
législateur? Est-ce que le gouvernement devrait justifier? Est-ce qu'il devrait
déposer des preuves? Est-ce qu'il devrait... Comment... Comment on fait ce
débat-là? Parce que là, jusqu'à maintenant, moi, j'ai deux articles, là, puis
ça me dit : On va reconduire la clause.
M. Taillon (Patrick) : Bien,
c'est une question importante, celle qui est soulevée, Mme la Présidente, parce
que la manière de déroger, surtout dans un système où les dérogations, on va...
risquent d'être de plus en plus fréquentes, et il y a celle sur la loi n° 96
qui sera renouvelée dans quelques mois, ça appelle à une réflexion sur comment
cette Assemblée veut procéder. Et c'est pour ça, je n'ai pas eu le temps dans
mon message d'ouverture, mais j'attire l'attention des membres de cette
commission sur le titre IV du mémoire, qui propose certaines adaptations
au règlement de l'Assemblée nationale pour organiser ces débats.
Moi, je pense qu'il faut les concentrer.
On devrait faire un bilan des dérogations, on devrait le faire le plus proche
possible du lendemain de l'élection, parce que le vrai contrôle du pouvoir de
déroger, c'est par les électeurs. La jurisprudence le dit et la doctrine le dit.
Et donc, assez rapidement, après l'ouverture d'une législature, ça peut être
dans les 30 jours qui suivent le discours d'ouverture, qu'on ait un débat
où on fait un... Parce que, là, en ce moment, les dérogations à la charte
québécoise tombent dans l'oubli. Elles n'ont pas... elles n'ont besoin d'être
renouvelées. Donc, on peut oublier qu'elles existent. Celles à la charte
canadienne occupent beaucoup de place parce qu'il faut les renouveler, un
projet de loi à la fois. Moi, je dis : Bien, faisons un tableau de bord, l'expression
est à la mode, où on va... on va évaluer à un moment précis de la législature l'ensemble
des dérogations, et établissons le processus vers lequel les députés vont
décider s'il est opportun ou pas de renouveler.
Ça me semble important parce que c'est...
On ne peut pas déroger non plus à la légère, ce n'est pas ce qu'on fait avec le
projet de loi n° 52, mais c'est important que ce processus-là soit ni
escamoté ni qu'il ait lieu, par exemple, dans des circonstances très partisanes
à la fin d'une législature, ça ne me semble pas l'idéal. Je peux faire... pardon.
M. Morin : J'ai bien lu.
J'ai bien lu votre mémoire, Pr Taillon, et effectivement, à la fin, vous,
vous suggérez ce que j'appellerais finalement un cadre, un processus, une
procédure, un moment approprié pour débattre de la question. Mais moi, ma
question, ce n'est pas une question de procédure, parce que, même si on adopte
votre méthode, puis on fait ça au début de la législature, il n'en demeure pas
moins qu'un gouvernement pourrait arriver avec un projet de loi, deux articles,
puis dire : Bien, on le fait au début.
Mais sur le fond... Parce que moi, comme
parlementaire, là, je vais... je vais être bien honnête avec vous, là, le
projet de loi, je ne l'aime pas, là. C'est clair, là, avec ma formation
politique non plus, mais... mais, tu sais, je voudrais comprendre. On parle de
l'intérêt supérieur, on parle de l'importance. Oui, mais encore, ça vient d'où?
Parce que, quand on lit d'autres mémoires et qu'on voit... ou, en fait, que des
gens nous disent quel est l'impact de ce projet de loi sur eux, sur leur vie,
sur elle surtout, bien, je me dis : OK. Si on parle de l'intérêt supérieur
de la société, c'est... C'est quoi les preuves que le gouvernement devrait
apporter pour qu'on ait un véritable débat? Parce que si on se ramasse avec une
procédure en début de législature, mais qu'on se ramasse avec deux articles,
moi, comme parlementaire, ça ne m'aide pas. Le gouvernement ne m'a pas
convaincu. Donc, quand vous parlez de l'intérêt supérieur de la société, qu'est-ce
qu'il faudrait que le gouvernement fasse pour prouver au monde, puis ça
permettrait peut-être une acceptabilité sociale, que c'est vraiment important?
M. Taillon (Patrick) : Ah!
bien, deux choses. Sur la... sur la forme, je pense que la procédure, ça compte
et que, justement, des consultations, des témoignages participent, des débats
entre parlementaires participent à cela. Deuxièmement, il ne faut pas dissocier
la dérogation. Il ne faut pas faire de la dérogation comme juste une question
de principe. On déroge à quoi? Ça compte. Donc, il faut... Inévitablement,
on... il faut s'intéresser à quel est le contenu de la loi, dans le cas qui
nous occupe, de la <i>loi sur la laïcité. Si nous avions, un jour, une
décision équivalente à celle des États-Unis qui... qui fait un virage à 180 degrés
sur la question de l'avortement, bien, la question d'est-il important de
déroger ou pas recevrait peut-être une réponse différente selon les
sensibilités politiques de chacun au sein de cette Assemblée. Peut-être qu'on aurait
très rapidement une unanimité des membres de cette Assemblée sur l'opportunité
de déroger face à une jurisprudence comme celle qu'on connaît aux États-Unis en
matière d'avortement. Donc, il ne faut pas dissocier... il ne faut pas faire de
la question de la dérogation juste une question de principe, il faut la lier à...
le contenu de la loi. Le contenu de la loi, on la connaît.
Sinon, sur le plan politique, en ce qui me
concerne comme... du moins comme citoyen et aussi comme observateur quand même
de la vie politique québécoise, moi, mon constat, c'est que le débat sur... la...
le débat sur le suivi de la commission Bouchard-Taylor a créé plus de
stigmates, de divisions et d'effets néfastes sur les rapports entre majorité et
minorité, à supposer que la majorité existe, mais vous comprenez, en tout cas,
dans... dans... elle a... ce <débat...
M. Taillon (Patrick) :
...ce
>débat a précarisé et a eu des conséquences négatives sur la vie de
certaines minorités au Québec bien plus importantes que l'application de la loi
n° 21. Donc, ça, c'est un constat politique,
évidemment, mais... et c'est pour ça que moi, je pense qu'il est opportun de ne
pas rouvrir ce débat, ni pour donner un tour de vis à gauche ni pour donner un
tour de vis à droite.
Et donc je pense que, dans ce débat sur la
preuve qu'il est opportun de continuer ou ne pas continuer à déroger... je
pense qu'il faut aussi tenir compte que la... la... une société comme le
Québec, surtout une société de droit civil qui est attachée au fait que c'est
bien de régler des choses au cas par cas, mais on n'est plus attaché au besoin
d'avoir des normes générales et impersonnelles qui viennent tracer un certain
nombre de limites, moi, je pense que, pour le Québec, revenir à l'État pas de
lois en ces matières avec un débat qui nous divise entre ceux qui en veulent
une et ceux qui ne veulent aucune limite, moi, je pense que ce serait un recul
pour le débat public, la place des minorités au Québec et que le statu quo nous
sert bien.
M. Morin : Écoutez, j'aurais
une dernière question parce que mon temps... rapidement...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...secondes.
M. Morin : Oui, c'est ça.
Alors, le ministre nous disait : Quand va-t-on cesser de l'invoquer? Et
puis votre réponse, si j'ai bien compris, c'était suivre la jurisprudence pour
éventuellement ne plus l'invoquer. Mais le problème, c'est quand on invoque la
clause, la jurisprudence n'interprète pas le fond. La Cour d'appel<i> n'a
pas interprété le fond. Alors, comment... comment on va... comment on va y
arriver si on suit cette méthode-là? Moi, je pense qu'on n'y arrivera jamais.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Désolée, M. le député, votre question était un petit peu
longue pour la réponse. On doit poursuivre avec la députée de Verdun, 4 min
8 s. La parole est à vous.
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme
la Présidente. Merci beaucoup, M. Taillon, pour votre présentation. Moi,
j'aimerais ça vous entendre un peu plus sur la charte québécoise. Nous avons
tout à l'heure... tout à l'heure parlé. Vous avez quand même reconnu
l'importance de cette charte-là. Alors, ma question, c'est : Est-ce que
vous croyez que cette charte est un outil nécessaire, indispensable pour les
citoyens du Québec pour faire en sorte qu'on peut protéger puis défendre leurs
droits?
M. Taillon (Patrick) : Oui,
mais il y a un immense écart entre la promesse qu'on s'est faite lors de son
adoption, puis on va faire son bilan, là, 50 ans bientôt, puis je pense
qu'il faut réfléchir à comment renforcer sa spécificité, son... son peu
d'autonomie par rapport à la charte canadienne. Mais oui, elle a une utilité,
notamment dans le domaine privé, là où la charte canadienne ne s'applique pas,
dans les rapports entre personnes privées. Elle a une utilité aussi parce
qu'elle... elle contient explicitement, dans son texte, des droits qui n'ont
pas leur équivalent dans la charte canadienne. Mais, malheureusement, avec l'approche
uniformisante, bien, on peut bien écrire, dans le texte, que la laïcité est
inscrite dans la charte québécoise puis qu'il faut en tenir compte, si celui
qui donne un sens à tout ça, le pouvoir judiciaire, n'en tient pas compte,
bien, on creuse cette espèce d'écart entre la promesse qu'on s'est faite
lorsqu'on a adopté la charte québécoise puis la réalité juridique qui s'est
imposée à nous à partir de l'arrêt Ford, là, donc fin des années 80, puis
qui est encore confirmé, c'est-à-dire une charte subordonnée, hiérarchisée,
puis qui est... qui fait l'objet d'une interprétation uniformisante.
Mme Zaga Mendez : Dans ce
sens, peut-être vous entendre un peu plus. Vous avez dit, là, la charte, elle a
peu d'autonomie, on a une approche plus uniformisante. Comment on fait
justement pour y donner plus d'autonomie, selon vous, et rompre un peu avec
cette uniformité qui nous... en fait, qui nous empêche, dans le fond, de donner
plus de mordant à notre charte et nous permettre d'à la fois défendre les
droits de nos citoyens et se différencier du Canada?
• (10 h 40) •
M. Taillon (Patrick) : C'est
une très vaste question. Puis j'ai... je ne veux pas prendre trop de votre
temps, mais... mais grosso modo, c'est qu'il faut... Au Québec, on est souvent
très attaché au texte, c'est notre tradition civiliste. Par exemple, dans les
années 80, on voulait une disposition pour reconnaître la spécificité du
Québec parce qu'on se disait : C'est inscrit dans la Constitution
canadienne, ça y est, on va être reconnus. Mais il faut apprendre à voir
l'ordre constitutionnel canadien non pas seulement à partir de ses textes, mais
surtout à partir de la manière, la dynamique du juge qui la concrétise. Et donc,
par exemple, des réformes quant à la manière de nommer nos juges, qui étaient
au coeur aussi du... du des revendications à l'époque de l'accord du lac Meech,
mais ça, ça peut... Si on met plus de fédéralisme dans la... dans la manière de
choisir les juges au Canada, donc c'est-à-dire qu'on donne un véritable rôle
aux provinces avec le fédéral, bien là, on pourrait davantage avoir un pouvoir
judiciaire sensible, comme à la Cour européenne des droits de l'homme, à la
nécessaire marge d'appréciation que suppose une fédération. Ça fait que ce
n'est pas le seul moyen, mais je vous illustre celui-là en particulier... pardon,
j'attire l'attention, Mme la Présidente, sur celui-là en particulier, parce que
c'est... c'est le genre de mécanisme déterminant, mais auquel, au Québec, on a
peut-être tendance à accorder moins d'importance parce qu'on a le nez souvent
collé sur les textes et peut-être pas assez sur les organes qui donnent un sens
à ce texte, c'est-à-dire le pouvoir judiciaire.
Mme Zaga Mendez : Est-ce que
vous avez d'autres choses que vous voulez ajouter? Je <pense...
Mme Zaga Mendez :
...Je
>pense qu'il me reste quelques secondes.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 45 secondes.
Mme Zaga Mendez : 45 secondes.
Je vais vous laisser aller... 45 secondes.
M. Taillon (Patrick) : Bien,
je sais que, Mme la Présidente, Québec solidaire est attaché à vouloir défendre
haut et fort la volonté d'avoir un système québécois de protection des droits
puis de miser dans l'originalité de la charte québécoise, puis à mon avis,
c'est un noble combat. J'en suis, et c'est bien, mais je pense qu'il faut, dans
ce travail pour essayer de renforcer l'autonomie de notre charte québécoise... il
faut le voir au-delà du simple projet de loi n° 52. Ce n'est pas... ce
n'est pas dans le projet de loi n° 52 qu'on va régler ce vaste
dossier, et il faut rester quand même lucide sur qu'est-ce qui se passe en
pratique, si on ne déroge pas aux deux chartes. Et là-dessus, bien, je
suis dans l'approche plus pessimiste à l'endroit de notre réelle marge de manoeuvre,
même si, Mme la Présidente, les membres de cette Assemblée savent combien... ô
combien je suis attaché à la plus vaste... à l'autonomie du Québec. Il faut
quand même rester lucide. Quand cette autonomie-là n'est pas respectée ou, en
tout cas, elle n'est pas reconnue à sa pleine valeur, bien, il vaut mieux se
protéger.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Pr Taillon. Merci pour votre
contribution à nos travaux.
Je suspends la commission quelques
instants, le temps de recevoir notre prochain invité.
(Suspension de la séance à 10 h 43)
(Reprise à 10 h 45)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des relations
avec les citoyens poursuit ses travaux. Nous en sommes donc à notre deuxième
intervenant, le Pr Guillaume Rousseau, de la Faculté de droit de
l'Université de Sherbrooke. Bienvenue, Pr Rousseau.
Donc, vous disposez d'une période de
10 minutes pour votre exposé, et par la suite nous allons procéder à la
période d'échanges avec les parlementaires. Le temps est à vous.
M. Rousseau (Guillaume) : Bonjour.
Merci pour cette invitation à venir vous parler du projet de loi n° 52. Le
premier article que j'ai publié concernant les dispositions de souveraineté
parlementaire, que je vais appeler simplement les dispositions pour abréger mon
exposé, c'était en 2015, puis j'avais découvert à ce moment-là qu'il
existe un vaste courant dans la doctrine québécoise, donc chez les
constitutionnalistes québécois, au sujet de ces dispositions. Et en gros, ce
que nous disent plusieurs de ses auteurs, <i>Brun, <i>Tremblay, et
compagnie, c'est que ça peut tout à fait être approprié d'utiliser cette
disposition, même de manière préventive, au nom de la démocratie et de la
souveraineté parlementaire, et ce l'est particulièrement lorsqu'il s'agit de
promouvoir l'identité québécoise ou encore un progrès social.
Ensuite, dans une étude de 2016 de
l'Institut de recherche sur le Québec, j'ai regardé les cas d'utilisation de la
disposition d'une des deux chartes entre 1976 et 2016. J'ai trouvé plus d'une
centaine de cas d'utilisation d'une des deux dispositions. Et là je ne
parle pas de l'usage systématique entre 1982 et 1985, là, que j'ai mis de côté
pour les fins de mon étude. Donc, plus d'une centaine de cas d'usage d'une ou
l'autre des dispositions des chartes des droits et, dans la très, très grande
majorité des cas, soit à des fins liées à des spécificités du Québec, à
l'identité québécoise ou encore à des fins liées au progrès social.
Ensuite, en 2017, avec
Me François Côté, on a publié un article dans la Revue générale de
droit de l'Université d'Ottawa, où on a développé un <petit...
M. Rousseau (Guillaume) :
...développé
un >petit peu cette étude à la fois théorique et empirique. Mais, lors
de l'évaluation par les pairs, on a été un petit peu challengés parce qu'on
nous a dit : Vous parlez beaucoup de souveraineté parlementaire, un
principe britannique, et, en même temps, vous nous dites que votre théorie,
elle est spécifiquement québécoise. N'y a-t-il... n'y a-t-il pas là un
paradoxe? Et, pour nous, il n'y en a pas. Pour nous, le parlementarisme
britannique, ça fait partie du patrimoine démocratique du Québec.
Évidemment, ça n'empêche pas qu'on puisse
le québéciser, notamment en le démonarchisant. On sait que, récemment, il y a
eu l'abolition du serment au roi. On sait qu'il y a quelques décennies déjà on
a arrêté, au début des lois québécoises, de dire : Sa Majesté décrète ce
qui suit. Il reste plein de lois québécoises qui débutent encore par ces
mots-là. Je vous invite un jour à adopter une loi qui abolira ces mentions dans
les... plusieurs lois québécoises, dont la loi 101, par exemple, qui
débute par : Sa Majesté décrète ce qui suit. Mais je ferme la parenthèse.
Donc, dans notre article de 2017, ce qu'on
expliquait, c'est que la... oui, certes, la souveraineté du Parlement
québécois, c'est un principe d'origine britannique, mais il y a une spécificité
québécoise dans la conception de la souveraineté du Parlement, ne serait-ce que
par le fait que l'Assemblée nationale s'appelle Assemblée nationale. Et, si
vous regardez le préambule de la Loi sur l'Assemblée nationale, vous retrouvez
là-dedans des spécificités. On va dire, par exemple, que l'Assemblée nationale
est dépositaire des droits, des pouvoirs historiques d'un peuple. Donc, ce
n'est pas quelque chose qu'on retrouve dans les lois sur les assemblées
législatives des autres provinces ou du fédéral. Donc, il y a une... il y a une...
il y a une conception québécoise de la souveraineté du Parlement qui en fait un
principe vraiment lié à l'existence d'un peuple.
Ensuite, bon, notre article a fait un peu
de bruit. On a été invités à publier dans le Supreme Court Law Review vers 2020
et... précisément, donc, au moment où il y avait eu la Loi sur la laïcité de
l'État. Et là, effectivement, on a été appelés à se prononcer sur cette loi-là,
l'usage que cette loi fait de la disposition. Et nous, ce qu'on a... deux choses
qu'on a affirmées, qu'on a démontrées dans cet article-là : de un, l'usage
des dispositions dans la loi 21 est parfaitement conforme à la
jurisprudence, parfaitement conforme à l'arrêt Ford, qui permet l'usage
préventif, et cet usage des dispositions dans cette loi 21 est également
conforme à la théorie et la pratique québécoise largement favorable à l'usage
préventif. Donc, il faut savoir qu'au Québec les 100 quelques cas d'usage
de la disposition dont je vous parlais, dans près de 99 % des cas, dans
pratiquement tous les cas, sauf un, un exemple pour la charte canadienne, un
exemple pour la charte québécoise, c'est toujours à titre préventif que
l'Assemblée nationale adopte les... des références aux dispositions de
dérogation. Donc, il n'y a rien de nouveau dans la loi 21 ou dans le
projet de loi n° 52.
Ensuite, nos travaux ont été beaucoup repris
par différentes personnes, notamment le Pr Benoît Pelletier. Donc, je me
joins au porte-parole de l'opposition officielle, là, pour saluer la mémoire de
notre collègue, parce que c'était... c'était votre collègue parlementaire,
c'était mon collègue professeur de droit, puis je pense qu'on va s'en ennuyer.
Et donc, dans un de ses écrits, il reprenait certaines de nos conclusions sur
le fait que la disposition peut servir à des fins identitaires, à des fins
sociales. Et donc, en quelque part, il se ralliait à ce qu'on... ce qu'on
désigne comme étant la théorie québécoise de la disposition, mais, en même
temps, il la bonifiait parce qu'il associait beaucoup cette théorie, l'usage
que le Québec fait des dispositions, au fédéralisme. Particulièrement,
l'article 33 de la charte canadienne, pour lui, c'est l'incarnation du
fédéralisme dans la charte canadienne. Donc, ce sur quoi j'avais beaucoup moins
insisté dans mes travaux, vraiment, le Pr Pelletier a souligné cela puis a
fait avancer nos réflexions.
• (10 h 50) •
Ensuite, très récemment, dans l'arrêt de
la cour... dans le jugement de la Cour d'appel<i>, dans l'affaire
Organisation mondiale sikhe, donc le jugement de la Cour d'appel du Québec sur
la loi 21, clairement c'est marqué, mot pour mot, qu'à la fois
l'article 52 de la charte québécoise et l'article 33 de la charte
canadienne, donc les dispositions qu'on appelait autrefois et que certains
appellent toujours de dérogation, bien, elles reposent sur le principe de la
souveraineté du Parlement. Donc, la Cour suprême<i> l'a dit, se base sur
nos travaux, les travaux d'autres, et c'est vraiment mentionné tel quel.
Autre extrait important de ce jugement-là,
c'est lorsque la cour, encore là, citant longuement plusieurs de nos travaux
dont je viens de vous parler, sur la... les dispositions, la Cour
d'appel<i> dit que, depuis leur origine, donc depuis milieu des années 70
pour la charte québécoise, début des années 80 pour la charte canadienne,
les dispositions ont été utilisées de manière ininterrompue et préventive
depuis les origines de ces dispositions-là. Donc, c'est... c'est... ça a
toujours existé. Et la cour nous cite, cite nos travaux, cite ces résultats de
recherche qu'on a pour écarter... c'est un des motifs qui permet à la Cour
d'appel d'écarter les arguments de ceux qui auraient voulu que la cour renverse
l'arrêt Ford et interdise l'usage préventif et donc limite la souveraineté du
Parlement québécois.
Enfin, plus récemment, je vous invite...
ça vient tout juste de partir... de paraître, je viens de le recevoir, donc, The
Notwithstanding Clauseand the Canadian Charter, un ouvrage
pancanadien dans lequel on a un article, moi et Me François Côté. Et là ce
qu'on démontre, c'est que l'usage des dispositions dans les <lois 96
et 21...
M. Rousseau (Guillaume) :
...dans
les >lois 96 et 21 est encore là parfaitement conforme à la théorie
québécoise des dispositions de dérogation, en ce que, dans ces lois-là, l'usage
des dispositions, c'est lié à la fois à l'identité québécoise et au progrès
social, évidemment, tel que conçu par le législateur à l'origine de ces lois-là.
Et, dans cet article-là tout récent, 2024,
on a un nouvel élément théorique dans nos réflexions auxquelles faisait, je
pense, écho le Pr Taillon tantôt, tantôt, c'est que la théorie québécoise
de la disposition de dérogation, elle est... on la réfléchit maintenant en lien
avec la tradition du droit civil. Et, à notre avis, l'usage préventif des
dispositions est parfaitement conforme à notre tradition du droit civil parce
que, dans la tradition civiliste, le droit est élaboré principalement par le
législateur et il est en amont des faits, alors que, dans la tradition de la
common law, le droit était élaboré principalement par les tribunaux en aval des
faits. Donc, l'usage préventif avant les faits, avant la contestation, c'est
parfaitement conforme à notre tradition civiliste. Donc, c'est pourquoi le
Québec utilise très, très, très souvent à titre préventif, bien, relativement
souvent, et, lorsqu'il l'utilise, presque toujours à titre préventif, la
disposition, alors que c'est quelque chose qui est plus rare dans les autres
provinces. Je pense que ça s'explique notamment par les traditions juridiques
différentes.
Donc, j'en arrive encore plus directement
sur le projet de loi n° 52. Vous l'aurez compris, puisque l'usage de la
disposition dans la loi sur la laïcité, qu'il s'agit ici de renouveler, est lié
à la fois à l'identité québécoise, à la foi au progrès social, bien, c'est
parfaitement conforme à la théorie québécoise, là, de renouveler cette
disposition. Donc, j'approuve le projet de loi n° 52, particulièrement son
titre. Donc, le fait que le titre du projet de loi réfère à la souveraineté
parlementaire, dans la foulée du jugement de la Cour d'appel, ça, c'est très
bon. Par contre... mais avant de dire... En fait, c'est très, très bon parce
qu'effectivement les dispositions reposent sur la souveraineté parlementaire,
mais c'est aussi... quand on réfère à dérogation, à mon avis, c'est... c'est...
c'est fautif, c'est une mauvaise habitude, ça donne une mauvaise perception
parce qu'on pense qu'on déroge à des droits. Or, c'est souvent le contraire.
Donc, prenez l'exemple ici de la loi sur
la laïcité. Qu'est-ce qu'elle fait? Elle consacre un droit des services publics
laïques à son article 4, alinéa 2, puis tout, tout ce qui suit les
interdictions, et tout, c'est pour assurer le droit à des services publics
laïques et des institutions laïques dans la mesure prévue par la loi. Donc,
chaque fois qu'on invalide la loi 21, on fait reculer le droit à des
services publics laïques. Suite au jugement de la Cour d'appel, bien,
maintenant les députés pourraient avoir un visage couvert dans l'exercice de
leurs fonctions, ce qui, évidemment, limite le droit à des institutions
publiques parlementaires laïques. Donc, la disposition, elle vient protéger la
loi, elle vient donc protéger le droit à des institutions et des services
publics laïques et non pas déroger à des droits.
Sinon, autre chose que je voulais
souligner rapidement. Au niveau du fait d'associer souveraineté parlementaire
et dispositions, donc, qu'on appelait autrefois dérogation, c'est très
important pour cette raison-là, mais le projet de loi n° 52, c'est
simplement une loi annuelle, elle va être adoptée, puis voilà, elle ne sera pas
souvent consultée. Il faudrait que le mot «souveraineté parlementaire» soit
dans une loi refondue, idéalement la charte québécoise. Donc, c'est pourquoi je
vous propose un amendement à la charte québécoise.
Et enfin, je voulais saluer l'exercice
d'aujourd'hui. Je pense que c'est sain que l'usage des dispositions soit
encadré pas par le judiciaire, parce que c'est des dispositions pour le
limiter, mais par les parlementaires eux-mêmes. Donc, de faire cette
audition-là chaque fois qu'il y a un renouvellement, chaque fois qu'il y a un
non-renouvellement, je pense que ce serait un bon exercice. Et, comme ça,
l'Assemblée nationale pourrait continuer de défendre la démocratie, l'identité,
la souveraineté du Parlement, progrès social, tradition civiliste et droits
fondamentaux. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Pr Rousseau, merci pour cet exposé. Alors, on commence
la période d'échange avec les parlementaires, avec le gouvernement dans un
premier temps. M. le ministre, 16 min 30 s.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. J'ai l'impression qu'au fil des présentations les 16 min
30 s vont paraître de plus en plus courtes parce que les présentations
nourrissent les réflexions puis les questions.
Donc, vous avez apporté quelque chose de
particulier, peut-être, en réponse à la question précédente du député de
l'Acadie, qui tenait absolument à affirmer puis à utiliser le mot
«discrimination», «discriminatoire», essayait de le faire dire aux précédents...
aux précédents interlocuteurs. Vous avez été un peu en amont de ça. Fidèle à ce
que vous dites, la tradition civiliste, c'est d'agir à titre préventif, donc
vous avez peut-être prévenu la question à venir tantôt. Vous dites : Dites
«discriminatoire», dites-le. Alors, on voit bien que vous avez dit : Non,
non, écoutez, on vient... ce n'est pas... ce n'est pas une loi qui vient
retirer des droits, c'est une loi qui vient consacrer des droits, reconnaître
des droits et que, si on n'appliquait pas cette mesure de souveraineté
parlementaire, bien, ce serait un recul des droits, hein, pour le Québec. C'est
ce que je comprends de votre intervention, vous me corrigerez évidemment si... je
ne veux pas vous <mettre...
M. Roberge :
...vous
>mettre des mots dans la bouche, mais c'est ce que j'en comprends.
Il y a un autre élément que je trouve
intéressant, dans vos réflexions, c'est que, en tout respect, les tribunaux
sont saisis habituellement d'un cas, d'une cause, une cause particulière, hein,
une personne contre x, puis là, bien, il y a une personne ou un groupe qui
partent d'un exemple et qui vont avec ce cas-là, qui en font un cas d'exemple,
qui veulent infléchir, après, tout... tout système légal puis créer une
jurisprudence qui s'applique non plus au cas, mais à la société, aux milliers
de personnes, même, les personnes ne sont pas encore nées, elles pourraient
subir ça, versus le législatif, les parlementaires, qui sont imparfaits, bien
sûr, mais qui sont obligés d'être animés d'une vision qui est... qui est plus
globale, qui est plus transversale, où on regarde : Bon, bien, cette
loi-là a quel impact sur tous ces groupes-là, sur les citoyens? On a dans notre
circonscription, on parle à des groupes de gauche, de droite, de centre, des
nouveaux arrivants, des gens qui sont ici depuis longtemps.
Pourtant on a besoin des tribunaux, il ne
s'agit pas de dire qu'on n'a plus besoin des tribunaux, évidemment, mais, une
fois qu'on considère que des questions fondamentales comme celles-là peuvent
être portées au plus haut tribunal sous la base d'un cas, versus voté en
Assemblée par plus de 125 personnes, lesquelles ont tous des
circonscriptions de 50 quelques mille électeurs, qui ont une vision globale,
est-ce qu'il n'y a pas là aussi un argument supplémentaire pour dire que ce
genre de questions là renvoie à des droits collectifs, et non pas à des droits
individuels, et qu'il appartient donc au collectif, c'est-à-dire aux élus qui
représentent le peuple, de tracer la ligne? Qu'en dites-vous?
M. Rousseau (Guillaume) : Oui.
Donc, très bon point. Sur droits collectifs, droits individuels, j'aurais
probablement une réponse en deux temps, c'est-à-dire qu'on pourrait faire
abstraction de la question des droits collectifs et réfléchir strictement en droit
individuel, puis quand même en déduire que la loi n° 21 fait avancer les
droits individuels, que la disposition de souveraineté parlementaire est
nécessaire pour le droit individuel, à des institutions et des services publics
laïques, qui, par ailleurs, peut aussi être conçu comme un droit qui a un
aspect collectif, mais donc on pourrait réfléchir strictement en termes de
droits individuels et défendre la loi n° 21 et le projet de loi n° 52.
Si on y ajoute, effectivement, la
dimension des droits collectifs, je pense qu'il y a plusieurs droits collectifs
dont on pourrait parler, mais celui du Québec d'avoir ses propres lois, de
décider collectivement d'avoir des rapports entre l'État et les religions, je
pense qu'on peut voir ça comme un droit collectif qui appartient à l'ensemble
des Québécois, et, bien, à ce moment-là, de s'assurer que ce droit collectif là
est protégé contre des tribunaux qui pourraient être amenés à le limiter, je
pense que c'est parfaitement légitime.
• (11 heures) •
Puis, par rapport à la première partie de
votre intervention, de votre question, effectivement, c'est un vrai enjeu que,
si le Parlement n'intervient pas, la question du droit relatif aux religions en
général évolue beaucoup par des jugements des tribunaux, et tout, par des
précédents, et tout. Ça a ses avantages, ses inconvénients. Un des
inconvénients, c'est qu'il y a des groupes puissants dans la société qui
peuvent exercer une influence disproportionnée sur les tribunaux, de par les
moyens qu'ils ont pour se payer des avocats, pour être très concret. Donc, par
exemple, les syndicats ont beaucoup d'influence, tous les accommodements
raisonnables, il y a beaucoup de syndicats qui se paient des avocats qui ont
beaucoup d'influence. Les groupes religieux sont nombreux, ils donnent,
beaucoup de gens donnent de l'argent, extrêmement grande influence sur la
jurisprudence des groupes religieux. Les bénéficiaires des services publics,
beaucoup moins. Pas très bien organisés, en termes de gros lobbys puis d'argent
pour les avocats. Des lobbys de bénéficiaires de services publics, là, ce n'est
pas particulièrement puissant. Donc, si le législateur n'intervient pas pour
assurer le respect des droits des bénéficiaires des services publics... Puis il
ne s'agit pas de mettre de côté les droits de gens appartenant à des religions
ou de travailleurs du secteur public, il s'agit de trouver l'équilibre, mais
l'équilibre, il n'est pas évident à trouver pour les tribunaux, où l'accès est très
difficile, aux tribunaux, pour les bénéficiaires des services publics, qui ne
sont pas organisés dans des lobbys, avec des avocats.
Alors, je pense que c'est important pour
le législateur d'arriver, de, oui, tenir compte des points de vue et des...
des... des... des représentants des employés du secteur public, des groupes
religieux, et tout, qui sont en mesure de faire leurs représentations, et
devant les tribunaux, et devant le Parlement, mais le Parlement peut rétablir
un peu cet équilibre-là, dans ce cas-ci, en faveur de bénéficiaires des
services publics.
M. Roberge : J'avais une
question un petit peu plus... un petit peu plus philosophique, mais, en même
temps, qui a des bases juridiques importantes. Au Canada, ils ont... ils se
sont doté une politique de multiculturalisme, ils ont carrément une loi sur le
multiculturalisme...
11 h (version révisée)
M. Roberge : ...multiculturalisme,
ils ont carrément une loi sur le multiculturalisme qui est porteuse de valeur,
qui n'est pas dénudée d'intérêt, mais qui est comme un objet un peu étranger à
notre manière d'organiser notre vie au Québec. Est-ce que cette vision
multiculturaliste canadienne est réconciliable, est facilement conjugable avec
les principes puis la mise en œuvre de la Loi sur la laïcité au Québec?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc,
dans les faits, ce qu'on peut remarquer, c'est que toute la jurisprudence
favorable aux accommodements religieux, à une interprétation très, très large
du libre exercice religieux, parfois aux dépens du devoir de neutralité
religieuse, tout ça, c'est notamment au nom du multiculturalisme. Dans tous les
motifs qu'on voit dans les jugements, il y a soit l'article 27 de la
Charte canadienne ou soit, plus largement, on évoque là l'existence d'une
société multiculturelle, et tout. Donc, à la base, dans cette jurisprudence-là
qui, à certains moments, est allée trop loin et pour laquelle il y a une
réponse qui s'appelle la loi 21, donc, il y a forcément un peu une
tension, bon. Donc, forcément, puisque cette jurisprudence-là, avec laquelle la
loi 21 répond puis est d'accord en partie, mais corrige certains aspects,
bien, donc, forcément, puisque sur cette jurisprudence antérieure là, il y
avait l'influence du multiculturalisme, on peut penser qu'il y a, à certains
égards, peut être des tensions.
Mais en même temps, ensuite,
multiculturalisme, patrimoine multiculturel à l'article 27, ensuite, ça
veut dire ce que les juges décident ce que ça veut dire. Donc, si les juges
décident : Bien, le multiculturalisme, c'est l'existence de plusieurs
cultures, il existe une culture nationale au Québec, est associée à celle-ci
une certaine conception de la laïcité, et au nom du multiculturalisme, on veut
respecter le Québec et sa conception de la laïcité, bien, des juges pourraient
décider ça. Ce n'est pas l'état actuel de la jurisprudence, ce n'est pas l'état
actuel de la littérature sur le multiculturalisme en général, mais, à la
limite, donc, de manière complètement théorique, ce serait possible.
Mais, à l'heure actuelle, c'est vrai qu'il
y a une tension entre le multiculturalisme et l'approche québécoise qui, à mon sens,
est potentielle de l'interculturalisme, que je considère très, très proche du
multiculturalisme. Moi, je prône, dans mes travaux, une approche plus de
convergence culturelle, je pense que c'est ce qu'il y a derrière la loi 21,
la loi 96, mais là, ça nous amènerait peut-être dans un autre débat.
M. Roberge : OK. Bien, merci
pour cet éclairage, qui peut avoir l'air d'une digression, mais on est quand
même au cœur de l'enjeu quand même. Est-ce que vous avez analysé la loi en tant
que telle, pas seulement la mesure de souveraineté parlementaire pour la
préserver et, bref, sur la Loi sur la laïcité elle-même, pour une réflexion
ultérieure? Parce qu'on a le plaisir et la chance de vous avoir avec nous ce
matin, est-ce que vous avez des propositions de bonification, d'amendement, d'ajustement
pour plus tard?
M. Rousseau (Guillaume) : Très
bonne question. Bien, il y a différentes hypothèses qu'on peut mettre sur la
table. On sait qu'il y a eu l'adoption, il y a quelques mois ou tout près d'un
an déjà, d'une directive en matière de salles de prière dans les écoles, donc,
qui a été adoptée sous forme de directive, non pas dans la loi. Elle est
contestée. Si jamais ça devait être invalidé, je ne pense pas que ce soit le
cas, je pense que le premier jugement ne l'a pas suspendu, là, de mémoire.
Donc, voilà.
Donc, on peut penser que cette directive,
qui est parfaitement conforme à Loi sur la laïcité, la Loi sur la neutralité
religieuse, et tout, et tout, pourrait passer le test des tribunaux, mais peut
être pas. Donc, auquel cas, si jamais cette directive devait être invalidée à
un stade quelconque ou ultimement dans un jugement de fond, là, qui, à un
moment, deviendrait sans appel, bien, à ce moment-là, ce serait... l'hypothèse
se poserait d'intégrer cette directive-là ou, disons, certains de ses principes
ou sa règle de base dans la Loi sur la laïcité et, du coup, la mettant... la
protégeant par les dispositions de souveraineté parlementaire. Donc, ça, je
pense que c'est une question qui va se poser. Mais, pour l'instant, le choix,
le choix du gouvernement, c'est de laisser... de l'avoir adoptée sous forme de
directive, et donc n'est pas couverte directement par une protection au niveau
des dispositions de souveraineté parlementaire, mais disons que c'est une
affaire à suivre.
Puis sinon, sinon, moi, j'ai toujours
trouvé que, dans les principes, les quatre principes de la Loi sur la laïcité,
donc, neutralité religieuse de l'État, séparation de l'État et des religions,
liberté de conscience et de religion, égalité citoyens, citoyennes, peut-être
qu'à la question de l'émancipation citoyenne en est une autre valeur qui n'était
pas dans le rapport Bouchard-Taylor, alors que là, pour cet article-là, le
législateur s'est inspiré du rapport Bouchard-Taylor, tout en mettant les
principes dans un ordre inverse de celui du rapport Bouchard-Taylor. Mais
disons que, si on poussait la réflexion, on pourrait arriver avec... à penser
que la loi 21, il y a une volonté d'émancipation citoyenne, donc, pas que
la personne, nécessairement, parce qu'elle est allée à l'école au Québec, elle
renie la religion de ses parents, <ce n'est pas ça...
M. Rousseau (Guillaume) :
...que
la personne, nécessairement, parce qu'elle est allée à l'école au Québec, elle
renie la religion de ses parents, >ce n'est pas ça, mais que cette
personne-là soit amenée à... qu'elle ait les outils pour se questionner de
manière critique sur sa religion, sa communauté d'origine, et tout, pour mieux
y adhérer consciemment ou pour la quitter, c'est quelque chose qui relève de la
liberté de conscience.
Donc, il y aurait peut-être une réflexion
à faire pour ajouter un quatrième principe, là, à l'article 2, de mémoire.
M. Roberge : Il reste combien
de temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste cinq minutes, un petit peu moins.
M. Roberge : Cinq minutes. OK.
C'est bon. OK Il y a des gens qui nous disent : Bien, peut-être que ça
passerait le test, peut-être que, même contestée, sans disposition de
dérogation ou de souveraineté parlementaire, la loi serait validée, approuvée,
etc. Puis ils disent : Bien, écoutez, laissez ça aller, tout à coup que ça
passe. Moi, j'ai comme l'impression que c'est un peu jouer aux apprentis
sorciers, comme avec quelque chose de pas important, comme avec un brouillon
qu'on enverrait à notre prof pour qu'il le précorrige. Mais ce n'est pas un
vrai travail, tu sais, il peut le corriger, il peut le déchiqueter, puis, si ce
n'est pas bon, ce n'est pas grave. Moi, j'y vois un danger, mais des gens
disent : Oui, mais, s'il fallait que ça passe, elle serait d'autant plus
reconnue et valorisée parce qu'en plus elle aurait le supposé magnifique sceau
de la Cour suprême.
Quelle est votre analyse par rapport à
cette proposition de dire : Ça serait formidable de la faire valider par
les tribunaux? Quelle est votre impression par rapport à cet argument-là?
M. Rousseau (Guillaume) : C'est
une très bonne question. J'aurais peut-être quelques notes discordantes par
rapport à mon précédent collègue, que je respecte beaucoup, évidemment. Donc,
moi, mon... mon premier élément de réponse, c'est qu'on n'a pas besoin de la
validation par la Cour suprême ou autre pour que ce soit légitime. Je pense que
l'instance légitime d'élaboration du droit, ultimement, c'est l'Assemblée
nationale du Québec et le peuple, donc... et le peuple québécois que
l'Assemblée incarne. Donc, pour moi, il n'y a aucun problème. Autrement dit,
au-delà du détail de l'évolution de la jurisprudence, c'est parfaitement
légitime, pour le Parlement québécois, de décider en matière de laïcité, en
matière de rapports entre l'État et les religions. Je pense que l'Assemblée
nationale est parfaitement outillée et légitime pour décider. Mais je ne crois
pas au monopole des tribunaux sur la protection des droits fondamentaux, je
pense que le Parlement québécois a un rôle à jouer.
Et un autre problème avec cette
hypothèse-là, c'est que ça nous plonge dans l'insécurité juridique. Certains
juristes vont vous dire : C'est sûr que la loi serait inconstitutionnelle.
D'autres vont vous dire : C'est sûr qu'elle serait constitutionnelle. La
réalité, c'est qu'il y aurait une insécurité juridique, et notre tradition
civiliste est très opposée à l'insécurité juridique, beaucoup plus que la
tradition de la common law. Ensuite, pour ce qui est de renouveler 10, cinq,
10, 15, 20 ans, aucun problème avec ça, là, je veux dire, en matière de
régimes de retraite, il y a cinq lois en matière de régimes de retraite qui ont
des dispositions de souveraineté parlementaire depuis 40 ans. Tous les
partis politiques qui ont été au pouvoir la renouvellent sans arrêt depuis
40 ans. Ça ne pose aucun problème. Donc, il n'y a pas de problème à
renouveler une clause à tous les cinq ans, pendant des décennies et des
décennies.
Et, ultimement, l'autre point, moi, à mon
avis, le point de la loi 21, qui est invalide, qui est inconstitutionnel,
qui est discriminatoire, ce sont les droits acquis au port de signes religieux.
• (11 h 10) •
Donc, à mon avis, à la lumière de l'arrêt mouvement
laïque du Québec contre Saguenay, lorsqu'un représentant de l'État, dans
l'exercice de ses fonctions, pratique sa religion, ça porte atteinte à la
liberté de conscience des bénéficiaires des services publics, des citoyens. Ça
porte atteinte à leur droit à l'égalité, même dans certains cas, comme le maire
de Saguenay qui fait sa prière, ça porte atteinte aux droits à l'égalité des
gens dans la salle, même chose pour un représentant de l'État qui porte un
signe religieux. Donc, le droit acquis de la loi 21 potentiellement
pourrait sauter. Si on n'a pas de disposition de souveraineté parlementaire, on
pourrait conclure que les droits acquis au port de signes religieux, ça porte
atteinte à la liberté de conscience. Et c'est donc le législateur québécois qui
a choisi cet équilibre-là, interdiction du port de signes religieux, mais, en
même temps, droits acquis. L'équilibre, il est là. Puis là de penser que la
Cour suprême va arriver exactement au même équilibre, exactement à la même
énumération d'interdictions puis exactement... exactement aux mêmes droits
acquis, c'est faire beaucoup confiance aux tribunaux puis penser que les
tribunaux font preuve de déférence puis accordent une marge d'appréciation au
Québec, ce qui, malheureusement, n'est pas suffisamment le cas.
M. Roberge : Merci. Je vais
laisser ma collègue rapidement... vas-y.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui. Mme la députée de Vimont, une minute.
Mme Schmaltz : En fait, ma
question... je vais y aller rapidement. Vous avez mentionné souvent que la disposition
de la dérogation se faisait de façon... à titre préventif. Vous avez montré... démontré
plusieurs exemples aussi tantôt, en disant que vous aviez recensé plus d'une
centaine de cas. En fait, comment on explique, à ce moment-là, l'interprétation
tellement différente des tribunaux des chartes canadiennes, québécoises? Je ne
sais pas si on peut...
M. Rousseau (Guillaume) : Je
ne suis pas sûr d'avoir compris la question.
Mme Schmaltz : OK, je vais
répéter. J'aimerais comprendre, sachant qu'on utilise la dérogation de la
disposition <à usage préventif...
M. Rousseau (Guillaume) :
...d'avoir compris la question.
Mme Schmaltz :
OK,
je vais répéter. J'aimerais comprendre, sachant qu'on utilise la dérogation de
la disposition >à usage préventif, comment ça se fait que les tribunaux
l'interprètent différemment, dépendamment de...
M. Rousseau (Guillaume) : Disons,
deux choses. Donc, à cet égard-là, autant pour la charte canadienne que
québécoise, les tribunaux disent : La disposition de souveraineté peut
être utilisée à titre préventif. Donc, c'est la même chose d'un côté et de
l'autre, parce que les textes... rien, dans le texte de 33 de la charte canadienne
ou 52 de la charte québécoise, ne tend à penser qu'on ne peut pas l'utiliser à
titre préventif. Donc, c'est pour ça que c'est la même interprétation.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Je dois malheureusement arrêter, le temps
imparti au gouvernement est terminé. Je me tourne du côté du député de
l'Acadie, 12 min 23 s.
M. Morin : Merci, Mme la
Présidente. Alors, bonjour, Pr Rousseau. Merci, merci pour votre mémoire
et vos explications ce matin. Dans votre travail, dans vos recherches, vous
avez fait un travail assez exhaustif de l'utilisation des clauses de dérogation.
Vous avez fait référence tantôt aux régimes de retraite où les clauses sont
remises, évidemment, en vigueur. Ma compréhension, c'est que, dans le cas des
régimes de retraite, une fois qu'on a utilisé les clauses de dérogation,
c'était quand même pour des domaines assez ciblés, pour des articles ciblés
d'une loi et non pas pour l'ensemble de la loi, ce qui n'est pas le cas ici.
Est-ce que vous avez recensé beaucoup de
cas, sauf peut-être pour la période où M. Lévesque était premier ministre,
après 1982, et où il a... le gouvernement du Parti québécois a utilisé
systématiquement des clauses pour toutes les lois québécoises, là? Est-ce qu'il
y a beaucoup d'autres cas que vous avez dénotés où le gouvernement utilise,
d'une façon globale, générale, avec les deux chartes, les clauses... les
clauses de dérogation, ou si c'est quelque chose qui est assez exceptionnel? Et
puis l'impact que ça a sur les droits des personnes, étant entendu qu'ici on ne
parle que de la charte fédérale, parce que, pour la charte québécoise, bien
évidemment, c'est réglé, il n'y a pas... il n'y a pas de période de cinq ans.
Alors, une fois que c'est invoqué, puis c'est invoqué pour l'ensemble des
dispositions, si vous regardez les droits de la charte québécoise qui sont...
dont on fait la dérogation, là, ils sont multiples. Alors, dans vos
recherches, qu'est-ce que... qu'est-ce que vous avez constaté là-dessus? Est-ce
que c'est assez exceptionnel ou c'est utilisé fréquemment, ou... Puis quel est
l'impact sur les droits des individus?
M. Rousseau (Guillaume) : Merci,
merci pour votre question. Effectivement, puis j'étais sur mon téléphone, vous
avez compris que je suis allé chercher mon article avec... en annexe et tous
les cas pour bien répondre à votre question. Donc, je vous encourage à aller
voir, là. Je vais y répondre le plus possible, là, de mémoire, puis en regardant
mon tableau. Mais sinon, effectivement, en annexe de mon article de 2017, là,
dont le titre, là, vous le retrouverez dans mon mémoire, là, vous pourrez avoir
tous ces cas-là.
Donc, en gros, ce qu'on retrouve, c'est
que, pendant la période entre 1982 et 1985, donc au moment où, comme vous le
mentionnez, le gouvernement Lévesque mettait à la disposition des dérogations,
comme on l'appelait à l'époque, de souveraineté parlementaire, donc, dans
toutes les lois, bon, bien, en même temps, il y a eu beaucoup de cas d'usage
entre 1982 et 1985, des dispositions de souveraineté... de la disposition de
souveraineté parlementaire de la... de la charte québécoise. Donc, ce qui fait
qu'on avait les deux en même temps, forcément, parce qu'il y avait déjà celle
de la canadienne. Donc, à chaque fois qu'on utilisait celle... la disposition
de la québécoise entre 1982 puis 1985, forcément, c'étaient les deux en même
temps. Donc, premier... premier élément de réponse, donc, c'est quelque chose
qui est déjà arrivé.
Ensuite... et là, j'avoue que, dans mon
tableau, je pense que ce que je mentionne, c'est le nombre d'articles des
chartes des droits qui étaient visés et non pas nécessairement le nombre
d'articles de la loi. Donc, je pense que, pour répondre très, très, très spécifiquement
à votre question, je pense que, dans mon tableau, qui a plein d'autres
statistiques, il n'y a peut-être pas celle-là, mais je pense qu'à la limite
votre question a les deux volets, c'est-à-dire le fait de déroger de 1 à 38 de
la charte québécoise, 2, 7 à 15 de la charte canadienne, qui est un volet,
volet quantitatif, si on veut, de la dérogation ou de l'application de la
disposition de souveraineté, puis, l'autre volet, c'est combien d'articles de
la loi sont protégés. Donc, les volets quantitatifs, il y a deux volets
quantitatifs.
Et, pour le premier volet, donc le 1 à 38
ou le 2, 7 à 15, ou juste 2, ou juste... ou juste 15, ou juste 7, il y a
beaucoup de cas d'utilisation globale. Donc, du 2, 7 à 15, il y en a eu
beaucoup. Puis, pour la charte québécoise, il y a eu quelques cas de 1 à 38.
Puis il y a même eu des cas où c'est toute la charte québécoise, non pas
seulement 1 à 38, mais toute la charte québécoise, ce qui est particulier,
parce qu'au-delà de 38 il n'y a pas de supralégislativité, mais il y a quand
même des droits économiques et sociaux, donc, à 38, 39 et suivants. Là, ça pose
la question : Qu'est-ce qu'une disposition de dérogation de souveraineté
parlementaire peut avoir comme effet sur 39 et suivants, considérant que 39 et
suivants n'ont pas de supralégislativité? Donc là, ça nous amènerait dans un
débat technique.
Mais, autrement dit, il y a eu des cas
d'usage de la disposition de souveraineté parlementaire de la charte québécoise
beaucoup plus large que celui de la loi 21. Donc, la loi 21, c'est 1
à 38. Je pourrais vous donner des cas, des cas <encore en vigueur...
M. Rousseau (Guillaume) :
...de
la charte québécoise beaucoup plus large que celui de la loi 21. Donc, la
loi 21, c'est 1 à 38. Je pourrais vous donner des cas, des cas >encore
en vigueur, donc, je ne vous parle pas de trucs dans les archives, là. La Loi
sur les jurés, donc, qui est applicable en ce moment, là, qu'on peut aller voir
sur Google, qu'on applique dans les tribunaux tous les jours, c'est toute la
charte québécoise auquel... pour laquelle il y a la disposition de
souveraineté, et non pas seulement 1 à 38. Donc, il y a des usages plus larges
eu égard à ce volet quantitatif.
Et, eu égard à l'autre volet quantitatif
de toute la loi, là j'avoue que je n'ai pas la réponse. Je réalise que ça ne
figure pas sur mon... sur mon tableau, dans mon article, mais, de mémoire, il
existait... je pense qu'il existait des cas, mais pas une tonne. Pour être très
honnête avec vous, je pense... je pense qu'il n'y a pas une tonne de cas où on
dit : toute la loi est protégée par les dispositions de souveraineté
parlementaire. Souvent, c'était tel article, tel ou tel article. C'est le cas,
par exemple, pour les lois sur les régimes de retraite, où on spécifie que
c'est tel article, tel article.
Pour reprendre l'exemple de la Loi sur les
jurés, de mémoire, ce n'est pas toute la loi mais c'est des grands pans de la loi,
donc ce n'est pas juste tel alinéa, tel article, c'est quand même assez large,
combiné au fait que ce n'est pas seulement 1 à 38 mais 1 à 100 quelques, là,
toute la charte québécoise. Donc, voilà un peu la réponse que je pourrais vous
faire, là, vite, comme ça.
M. Morin : Je vous... Je vous
remercie. J'aimerais vous poser la question que j'ai posée à votre collègue, le
professeur Taillon. Dans son mémoire, le professeur Taillon disait que «le
recours à la dérogation permet au Parlement du Québec de légiférer dans
l'intérêt supérieur de la société». Or, ici, le gouvernement veut à nouveau
invoquer la clause de dérogation, mais, dans le projet de loi, on a deux
articles. Et vous l'avez souligné vous-même, la société change, hein, on est en
constante évolution. Donc, qu'est-ce... Comment on pourrait définir l'intérêt
supérieur? Qu'est-ce que le gouvernement devrait démontrer pour invoquer à
nouveau la clause dérogatoire? Parce qu'on s'entend que l'effet pratique de
cette clause-là, ça va être d'empêcher des citoyens ou des citoyennes d'avoir
recours à leurs droits fondamentaux, ce qui n'est pas banal. Je comprends que
la clause est dans la loi, donc le Parlement peut l'utiliser, mais ça a quand
même un impact sur les gens. Donc, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour
convaincre et éclairer l'ensemble des parlementaires à ce niveau-là?
M. Rousseau (Guillaume) : Oui.
Merci. Très bonne question. Donc, moi, je suis un petit peu plus précis que mon
collègue, le professeur Taillon. Lui, il parle d'intérêt supérieur, moi, à la
lumière de... bien, les revues de littérature, là, de plusieurs auteurs et
également des archives parlementaires de la pratique de l'Assemblée nationale,
j'en conclus que les deux motifs qui, dans la théorie, chez les
constitutionnalistes québécois, plusieurs d'entre eux, chez les parlementaires,
qui, avant... avant vous, ont utilisé les dispositions, les deux grands motifs
qui ressortent, c'est l'identité québécoise, donc, souvent, des questions de
langue ou de culture, et le progrès social. Donc, c'est, par exemple, la
disposition de souveraineté parlementaire pour la Cour sur les... des petites
créances, pour les régimes de retraite qui avantagent des femmes qui ont été
autrefois désavantagées. Donc, essentiellement, c'est ces deux raisons-là.
Donc, à mon sens, ce qu'il faudrait, c'est
que le gouvernement nous dise, à chaque fois que, lorsqu'il utilise une de ces
dispositions-là, c'est lié soit à l'identité nationale et/ou au progrès social.
Donc, ça, c'est... donc, très, très précisément.
• (11 h 20) •
Ensuite, concrètement, comment il le fait?
Bien, je pense que... je pense qu'on ne peut pas réinventer la roue. Je pense
qu'une audition publique comme celle d'aujourd'hui, ça devrait exister
idéalement chaque fois qu'il y a un renouvellement, ou un non-renouvellement,
ou une abrogation, ou une adoption d'une référence à une disposition de
souveraineté parlementaire. Et, concrètement, je pense que, dans le cas de la
loi 21, bien, c'est qu'il y a des gens qui vont venir vous expliquer que...
qu'ils veulent porter un signe religieux, puis que, si vous les empêchez, ça va
les empêcher de progresser dans leur carrière, puis d'autres vont vous
expliquer qu'au contraire ils veulent que leurs enfants soient protégés des
pressions religieuses dans les écoles, etc. Donc, vous aurez les deux points de
vue, comme parlementaires, puis vous serez amenés à décider.
Mais je vous dirais que, dans le cas de la
loi 21 et de sa disposition de souveraineté parlementaire, et donc dans le
cas du projet de loi n° 52, vous ne manquez pas de matériel. Vous avez
tous les rapports d'experts déposés au procès de la loi 21, avec tout
plein d'experts qui se prononcent pour ou contre la loi, qui établissent des
liens avec pour ou contre le fait que la loi soit pour le progrès social. Il y
a différentes... Il y en a qui vont vous dire que c'est de la discrimination,
d'autres vont vous dire que ça protège, d'autres rapports d'experts vont
démontrer les liens avec l'identité québécoise, avec son histoire, le rapport
d'Yvan Lamonde, par exemple. Donc, je pense que vous avez largement le matériel
pour vous prononcer.
M. Morin : Et quand on a à
travailler en commission parlementaire, justement, pour ce type de projet de
loi, et puis, évidemment, on apprécie beaucoup votre témoignage, celui du
professeur Taillon, vous êtes d'éminents constitutionnalistes, mais est-ce que
ce serait aussi intéressant d'avoir, par exemple, des sociologues,
anthropologues, ethnologues, d'autres... bien, en fait, même des membres de
groupes religieux pour que le gouvernement puisse avoir... puisse faire, en
fait, une consultation qui est plus large pour éclairer davantage les
parlementaires?
M. Rousseau (Guillaume) : C'est
sûr que, dans un monde idéal, les consultations seraient encore plus longues,
il y aurait <encore plus de gens...
M. Morin :
...pour
éclairer davantage les parlementaires?
M. Rousseau (Guillaume) :
C'est
sûr que, dans un monde idéal, les consultations seraient encore plus longues,
il y aurait >encore plus de gens entendus. Maintenant, ensuite, bon,
c'est une question un peu, là, de gestion de l'agenda du gouvernement, des
oppositions, et tout. Dans un monde idéal, oui, il pourrait y avoir plus de...
de consultations. Je sais que, dans les dernières années, avec l'usage plus
fréquent... bien, un tout petit peu au Québec, mais surtout dans d'autres
provinces, des dispositions, il y a plus de gens qui se prononcent dans la
communauté juridique et même à l'extérieur. Mais... mais même,
traditionnellement, il y a eu, par exemple, des éthiciens qui ont pu se
prononcer sur la disposition.
Donc, effectivement, on pourrait élargir
un petit peu le débat puis aller voir ce que d'autres... d'autres spécialistes...
Je pense que des politologues auraient sans doute beaucoup de choses à dire
également. Puis, sur le fond de la question de la loi 21, au-delà du
projet de loi n° 52, là évidemment il y a beaucoup d'expertise dans toutes
sortes de disciplines, là, qui sont super... superpertinentes pour mieux
comprendre la loi 21.
M. Morin : Parfait. Je vous...
Je vous remercie.
M. Rousseau (Guillaume) : Merci
à vous.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, on va terminer cet échange avec la
députée de Verdun. Vous avez 4 min 8 s.
Mme Zaga Mendez : Merci
beaucoup, Mme la Présidente. Merci beaucoup, Pr Rousseau, pour la présentation
et déjà la discussion que nous avons commencé à entamer. Moi, j'aimerais faire
référence à une, d'abord, à une partie de votre mémoire, que je vais lire et
qui va amener une question par la suite. Donc, vous dites que «cela ne veut
toutefois pas dire que le pouvoir législatif peut utiliser ces dispositions
comme bon lui semble, sans avoir de bonnes raisons et sans suivre une procédure
appropriée. Cela veut dire qu'il doit s'imposer à lui-même l'obligation de les
utiliser que pour des bonnes raisons.» On parle ici, là, bien sûr, de
l'application de la dérogation aux chartes.
De ce que je comprends, puis peut-être
vous pouvez m'éclairer là-dessus, est-ce que ça voudrait dire qu'on applique la
dérogation lorsque nous sommes d'accord sur le fond de la loi ou on ne
l'applique pas donc quand nous... sommes en désaccord?
M. Rousseau (Guillaume) : Très
bonne question. Non. Effectivement, moi, mon point de vue, c'est comme
parlementaire avec le projet de loi n° 52, puis dans tous les cas où il y
a une disposition de souveraineté parlementaire, dans le fond, la... Moi, je
pense que la question... Il y a deux questions qui se posent, mais je pense que
la plus importante, c'est : Qui doit décider? Qui décide? Est-ce que c'est
en matière de laïcité? Est-ce que c'est l'Assemblée nationale qui doit décider
ou les tribunaux? Donc, un parti politique des parlementaires pourrait très
bien dire : Nous, on pense que c'est l'Assemblée nationale qui doit
décider, donc on est favorables aux dispositions des deux chartes. Et là je
rejoins mon collègue pour dire que, si on utilise les dispositions de juste une
des deux chartes, politiquement, ça a du sens, mais, juridiquement, ça n'en a
pas.
Mais un parlementaire pourrait très bien
dire : Je pense que l'Assemblée nationale doit décider, donc je suis pour
les dispositions de souveraineté des deux chartes, mais je suis contre sur le
fond avec le choix de cette majorité parlementaire du gouvernement. Puis le
jour où, parce que, souvent, les parlementaires de l'opposition se projettent
comme alternative pour prendre le pouvoir, le jour où nous serons au pouvoir,
nous aurons une autre conception de la laïcité, mais ce sera toujours nous, la
majorité parlementaire et le Parlement du Québec, en général, qui allons
décider, et non pas les tribunaux.
Donc, ce serait parfaitement possible, à
mon sens, pour des parlementaires, d'être pour la disposition de souveraineté
parlementaire, contre des détails ou des éléments importants de ce qui est
protégé par la disposition. Effectivement, je pense qu'il faut faire la nuance.
Mme Zaga Mendez : OK. Merci.
J'ai une autre question, peut-être un peu technique, là. Lorsqu'on fait recours
à la clause dérogatoire, selon l'article 33 de la charte canadienne, ceci
permet d'écarter un ensemble d'articles. On parle de l'article 2, après,
l'article 7 à 15. Or, à part l'article 2 et l'article 15, est-ce
que... nous, on voit mal le lien de déroger les autres articles avec
l'application de la loi 21. Quel est votre avis là-dessus? Pourquoi on
dérogerait sur l'ensemble d'articles et pas seulement demander une dérogation
sur 2 et 15?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc,
le point, c'est que c'est un choix politique de dire : C'est le Parlement
qui décide. Donc, l'argument... le raisonnement du législateur derrière la
loi 21, ce n'est pas de dire : Il y a un petit problème technique
entre tel article de la loi puis tel article d'une charte, donc on met une
disposition de souveraineté parlementaire de manière chirurgicale pour régler
ce problème technique. Non, c'est un choix macroconstitutionnel politique de
dire : C'est le Parlement qui décide. Donc, on fait un usage le plus large
possible de la... de la disposition de souveraineté parlementaire. Donc ça,
c'est le premier point.
Puis ensuite, sur le plan technique, bien,
c'est que, dès que vous avez un droit qui n'est pas visé par la souveraineté
parlementaire, par la disposition de souveraineté parlementaire, les avocats
des groupes qui contestent la loi vont en faire une interprétation complètement...
extrêmement large, qui sort absolument de nulle part pour... valider la loi,
puis ça se peut qu'un juge leur donne raison. Je veux dire, personne, au moment
des débats sur la loi 21, personne ne pensait que le fait d'interdire le
visage couvert par des professeurs, ça portait atteinte aux... aux droits des
anglophones à l'éducation en anglais. PAersonne ne pensait ça. Ils ont plaidé
ça, ça a fonctionné en première instance.
Donc, on ne peut pas se protéger contre
toutes les interprétations extrêmement créatives des avocats qui peuvent être
reprises par des juges. Alors, à ce moment-là, il faut mettre la disposition de
manière très, très large, sinon on n'est pas à l'abri des interprétations
créatives des plaidoiries créatives.
Mme Zaga Mendez : Combien
qu'il nous reste...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...<encore du temps...
M. Rousseau (Guillaume) :
...créatives.
Mme Zaga Mendez :
Combien
qu'il nous reste...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) :
...>encore du temps...
Mme Zaga Mendez : Encore du
temps?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...deux minutes.
Mme Zaga Mendez : Oui,
rapidement, vous entendre... Vous connaissez un peu notre position d'enlever la
dérogation sur la charte québécoise. Moi, je pose la même question :
Est-ce que vous voyez que la charte québécoise est un outil suffisant et
important pour défendre les droits des citoyens au Québec?
M. Rousseau (Guillaume) : Donc,
c'est un peu... la charte québécoise, c'est une courroie de transmission de la
jurisprudence dans la charte canadienne. Donc, si on ne met pas à la
disposition de la charte québécoise, c'est... directement, on invite la charte
canadienne à s'appliquer. C'était comme ça dans Ford contre la loi 101, ce
sera comme ça contre la loi 21. C'est plate, mais c'est ainsi, puis c'est
ainsi, entre autres, parce qu'il y a la hiérarchie, et tout, mais c'est aussi
une question de tradition juridique, c'est-à-dire que les droits fondamentaux
au Canada, c'est de la common law, donc, au Québec, idéalement, ce serait du
droit civil, puis notre charte québécoise, elle s'applique en droit privé.
Normalement, ça devrait être une logique
de droit civil dans l'interprétation du droit à l'égalité, mais ce n'est pas ça
qui arrive, c'est... Ça fait 40 ans de jurisprudence où on met de côté la
tradition du droit civil, en grande partie, on applique la common law. Donc,
renverser ça, bonne chance. Puis, de toute façon, les chartes des droits, c'est
hypervague, tu sais, le droit à l'égalité, le droit à la liberté de religion,
c'est des principes hypervagues, qui veulent dire ce que les juges disent que
ça veut dire, très concrètement, c'est des chèques en blanc aux juges.
Donc, si vous voulez une autonomie de la
charte québécoise, créez un conseil constitutionnel qui aura le monopole sur
son interprétation, complètement à l'extérieur du système juridique, judiciaire
canadien. Est-ce que c'est possible, avec 96 et suivants de la constitution de
1967? Il y aurait des limites à ça, mais c'est la seule façon. Si vous ne
sortez pas le pouvoir d'interpréter la charte québécoise du système canadien,
la charte québécoise, c'est seulement la courroie de transmission de la charte
canadienne.
Mme Zaga Mendez : Je vous
remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 45 secondes, si vous voulez conclure.
Mme Zaga Mendez : Ah! il
reste encore 45 secondes! Bien, je vous offre les 45 secondes, si
vous voulez ajouter quelque chose sur votre amendement à la charte québécoise,
ou d'autres...
M. Rousseau (Guillaume) : Oui,
effectivement. Donc, merci, merci de m'offrir cette chance. Donc, à la fin, là,
vous trouverez, en annexe de mon mémoire, donc, une proposition de modification.
Parce qu'effectivement je pense que c'est important de souligner que ce n'est
pas une disposition de dérogation, mais de souveraineté parlementaire. Et, si
on le met juste dans un projet de loi, qui, après ça, devient une loi annuelle
puis disparate, à toutes fins pratiques, ça n'a pas d'effet. Il faut vraiment
modifier la charte québécoise à 52. Mais 52, c'est particulier, c'est difficile
de le modifier pour mettre le mot «souveraineté parlementaire».
Donc, je propose de le mettre au titre du
chapitre V, dans lequel il y a l'article 52. Et là, vraiment, ça enverrait
le message dans une loi reconnue même si, judiciairement, elle est une courroie
de transmission de la charte canadienne, elle est connue quand même, des
citoyens. Donc là, on viendrait vraiment affirmer que l'article 52, la
disposition qu'on disait, autrefois, de dérogation, c'est une disposition de
souveraineté parlementaire, et que c'est le rôle du Parlement de s'en servir
pour mieux protéger les droits. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Pr Rousseau. Merci pour votre
contribution à nos travaux.
Je suspends quelques instants, le temps de
recevoir notre prochain invité.
(Suspension de la séance à 11 h 29)
11 h 30 (version révisée)
(Reprise à 11 h 35)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La commission reprend ses
travaux.
Alors, nous recevons le professeur
Louis-Philippe Lampron, de la Faculté de droit de l'Université Laval. Pr
Lampron, bienvenue à la commission. Alors, comme... comme vous le savez fort
probablement déjà, vous avez 10 minutes pour votre exposé, et, par la
suite, nous allons procéder à la période d'échange avec les parlementaires.
Alors, la parole est à vous.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Très bien. Merci
beaucoup, Mme la Présidente. Alors, merci pour l'invitation. C'est un plaisir d'être
ici pour discuter avec vous du projet de loi no 52. D'emblée, je m'excuse,
et je vous vois fouiller dans mon mémoire, je l'ai terminé tard hier soir, et
il est quand même assez mastoc. Alors, voilà, désolé, vous aurez l'occasion de
le lire peut-être plus en détail après.
Je voudrais prendre un court moment pour
souligner la perte du collègue Benoît Pelletier, hein, qui nous a récemment
quittés. Je voulais donc saluer devant la commission son intégrité, sa
compétence et son engagement dans les affaires de l'État, autant comme
professeur de droit constitutionnel que comme, bien sûr, député et ministre.
Là-dessus, je suis tout à fait d'accord avec mon collègue Taillon, ça prendrait
plus de Benoît Pelletier au Québec.
Alors, voilà, donc, discuter du projet de
loi no 52, un très court projet de loi, hein, comme on en a parlé dans les
deux auditions de ce matin, qui a pour vocation de renouveler la dérogation
uniquement à la charte canadienne en raison du fait que la Constitution l'exige.
L'article 33 prévoit effectivement que la dérogation à la charte
canadienne expire après cinq ans, donc ça force l'Assemblée nationale, si elle
souhaite le renouvellement de la dérogation à la canadienne... à renouveler la
clause, à en réadopter une nouvelle. De là la nature du projet de loi no 52.
Mais je pense qu'il faut quand même
souligner le fait qu'on ne peut pas faire abstraction, même si on ne voit nulle
part dans le projet de loi no 52 de mention à la charte québécoise, du
fait qu'on propose de <renouveler...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :
...dans le
projet de loi no 52 de mention à la charte québécoise, du fait qu'on propose de
>renouveler la dérogation à la charte canadienne pour, ouvrir les
guillemets, «protéger» la Loi sur la laïcité de l'État, dans un contexte où va
se poursuivre la validité de la dérogation à la charte québécoise, qui,
effectivement, là, n'est pas soumise à la même limite de temps que celle qui
est exigée par l'article 33 de la charte canadienne.
Alors, à mon sens, le projet de loi no 52,
donc, le moment de se demander si, oui ou non, on souhaite renouveler la
dérogation à la charte canadienne dans le contexte où il y a aussi un
renouvellement... pas le renouvellement, mais une dérogation mur à mur et
préventive à la charte québécoise, là, bien, ce serait une opportunité, pour
moi, de corriger une brèche qui a été ouverte en 2019 avec l'intégration de
deux dispositions préventives et mur à mur de dérogation aux deux chartes.
Donc, ce serait l'opportunité de le... de le corriger. Alors, la présentation
d'aujourd'hui, évidemment, je vais essayer de vous exposer en quoi est-ce qu'à
mon sens le recours à ces deux dispositifs de dérogation là constitue une
brèche dans le régime québécois de protection des droits fondamentaux. On aura
peut-être l'occasion de parler des interactions entre la charte québécoise, la
charte canadienne, et ce qu'on entend justement par le régime, le
contre-pouvoir que représentent, en fait, les deux chartes, là, la charte
québécoise et la charte canadienne.
À mon sens, et je vais insister là-dessus,
là, les motifs mis de l'avant pour justifier l'utilisation maximale du pouvoir
de dérogation, à l'époque et aujourd'hui, ne tiennent pas et affaiblissent de
manière inquiétante et, pour moi, injustifiée, bien sûr, là, le fameux régime
québécois de protection des droits.
Alors, avant d'aller dans l'analyse de ces
trois motifs-là, je voudrais faire trois précisions, que je fais par ailleurs
dans mon mémoire, là. Première précision, il faut rappeler que la loi no 21
n'a pas créé de régime de séparation du religieux et de l'État au Québec,
c'était un régime qui était préexistant. Autrement formulé, si on abrogeait
demain matin la loi no 21, on ne tomberait pas dans un régime, au Québec,
où le religieux n'est pas séparé des affaires de l'État. Et donc j'aimerais
préciser aussi que, concrètement parlant, là, le seul changement notable ou
tangible qui découle de l'adoption de la loi no 21 en 2019, bien, prend la
forme de deux interdictions de port de signes religieux qui s'appliquent à
certains agents de l'État. Alors, ça, c'est la première précision.
Deuxième précision, donc, en lien avec ces
interdictions-là, hein, seul changement tangible qui découle de l'adoption de
cette loi-là, bien, ces interdictions-là, on y a fait référence dans les deux
interventions, là, imposent un désavantage aux membres de groupes religieux
minoritaires si on les compare avec l'écrasante majorité de la population du
Québec qui n'a aucun effort à faire pour respecter des interdictions de port
religieux... de port de signes religieux, en fait, sur le lieu de travail ou
autre part. Donc, il y a une tension claire avec le droit à l'égalité réelle
des membres de ces groupes religieux minoritaires.
Et, finalement, dernier élément,
j'insiste, là, même si le projet de loi no 52 ne porte que sur la charte
canadienne, il faut garder en tête que la dérogation mur à mur et préventive à
la charte québécoise, elle doit également être prise en considération dans son
analyse et dans le choix qui se pose aux députés de l'Assemblée nationale.
• (11 h 40) •
Alors, les trois arguments en faveur du
maintien de la disposition de dérogation à la charte canadienne, et donc de la
validité de la dérogation à la charte québécoise, quels sont-ils? Et on pourra
me détromper, bien sûr, peut-être qu'il y en a que j'oublie, en fait, mais moi,
j'ai fait vraiment le résumé des trois que j'ai vu passer dans l'espace public,
là, dans le débat entourant l'adoption de la Loi sur la laïcité de l'État.
Alors, je les nomme, et ensuite on les analyse.
D'une part, il y avait, évidemment, éviter
de longues contestations judiciaires. On ne va pas passer beaucoup de temps
là-dessus. Deuxièmement, et c'est dans le texte de la loi, hein, protéger le
principe de la souveraineté parlementaire ou encore les droits de la majorité
québécoise. On voit souvent une adéquation entre c'est l'Assemblée nationale
qui doit décider, la majorité de la population du Québec est en faveur de la
loi sur la laïcité, et ceci justifierait le recours à la disposition de
dérogation de manière préventive. Et le dernier motif, c'est d'empêcher qu'elle
soit suspendue temporairement. Il faut déroger de manière préventive parce
qu'on court le risque, sinon, qu'un tribunal suspende l'application de la loi
pendant le temps nécessaire à la contestation, au fond, devant les tribunaux.
Alors, premier motif, donc, je disais que
ça ne tient pas, je vous explique maintenant pourquoi, on pourra ensuite en
discuter, bien sûr. Éviter de longues contestations judiciaires. Alors, c'était
déjà le cas au départ, là, dans les débats qui entouraient l'adoption en 2019
de la Loi sur la laïcité de l'État, là, on laissait entendre qu'il allait y
avoir des contestations, utilisation de la disposition de dérogation ou pas.
Alors, maintenant, on est cinq ans... on est jusqu'au nez dans les
contestations judiciaires. On a deux décisions, une de la Cour
supérieure<i> et de la Cour d'appel<i>. Alors, si l'objectif était
vraiment de les éviter, ça n'a pas fonctionné.
Mais je dirais que, de manière encore plus
paradoxale, l'effet net du recours aux dispositions de dérogation, ça a eu pour
effet de déplacer le débat, et on n'a jamais aussi peu parlé de la laïcité de
l'État et jamais autant des dérogations, en fait. Alors, devant les tribunaux,
les opposants, donc, les arguments qui sont mis de l'avant par les opposants,
ce ne sont pas des arguments, au fond, sur l'incompatibilité alléguée ou
potentielle de certaines dispositions de la loi no 21 avec, par exemple,
la liberté de religion et le droit à l'égalité, mais on tente, on le voit dans
les différents arguments, de contourner le recours aux <dispositions...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :
...l'égalité,
mais on tente, on le voit dans les différents arguments, de contourner le
recours aux >dispositions de dérogation, voire on demande aux tribunaux
de faire évoluer les fameux critères de l'arrêt Ford. Alors, le choix de
déroger aux droits fondamentaux, dans un contexte où la laïcité de l'État est
une valeur très importante, évidemment, même constitutive de l'État québécois,
là, ça fait en sorte qu'on ne débat pas de la raisonnabilité du modèle
québécois de laïcité qui est proposé par la loi sur la laïcité, mais on débat
presque exclusivement, en fait, du droit de suspendre de manière préventive les
droits et libertés protégés par la charte canadienne et par la charte
québécoise.
Deuxième élément, donc, l'argument de la
protection du principe de souveraineté parlementaire et les incidents droit de
la majorité, là. D'une part, il faut rappeler qu'il s'agit ici d'une dérogation
préventive. Alors, si on veut parler du droit du dernier mot, là, quand on
regarde le libellé de l'article 33 de la charte canadienne et 52 de la charte
québécoise, le droit du dernier mot, là, il est clair, il revient à l'Assemblée
nationale, il revient aux législatures partout au Canada.
Maintenant, la fameuse théorie du dialogue
entre le législatif et le judiciaire, qui est au cœur de l'effectivité d'un
régime de protection des droits fondamentaux, hein... Ça ne peut pas être
l'institution publique qui est chargée de respecter les droits fondamentaux, de
déterminer quand est-ce qu'elle les respecte puis quand est-ce qu'elle ne les
respecte pas, hein? C'est l'équivalent d'être juge et partie, et donc on a
besoin d'un tiers indépendant. Mais donc ici, il n'y a pas de dialogue,
puisqu'on a dérogé de manière préventive aux droits et libertés de la personne,
on n'a pas laissé les tribunaux se prononcer sur la proposition qui avait été
faite par la loi 21. On n'a pas de décision de justice qui se serait
prononcée, au fond, là, sur les deux interdictions ou encore le modèle
québécois de laïcité qui se trouve à l'intérieur de la loi 21.
Au niveau du temps, comment ça va?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Deux minutes.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Deux minutes. On
accélère. Droit de la majorité. Donc, l'adéquation entre le fait que la
loi 21, étant appuyée par la majorité de la population québécoise, ça
fonderait la légitimité du recours à la dérogation, ça, c'est l'argument le
plus faible et le plus dangereux, à mon sens. Parce qu'il est antinomique avec
ce qui est au cœur d'un régime de protection des droits fondamentaux, où,
grosso modo, l'un des piliers depuis 1948, depuis la <i>déclaration
universelle des droits, c'est justement de s'assurer que les groupes
majoritaires n'abusent pas de leurs prérogatives en démocratie à l'encontre de
groupes minoritaires. Alors, l'appui de la majorité pour suspendre des droits
fondamentaux, c'est antinomique avec l'idée même de protection des droits
fondamentaux.
Dernier élément, empêcher qu'elles soient
suspendues temporairement. Alors, à mon sens... et j'ai évidemment, là... je
deviens un Speedy Gonzalez de la parole, mais c'est plus détaillé dans mon
mémoire, que vous... auquel je vous renvoie. À mon sens, cet argument-là
découle du fait qu'on a monté en épingle une décision de la Cour supérieure, concernant
la loi 62 adoptée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard, qui
avait effectivement été suspendue temporairement, le temps qu'on entende les
arguments, au fond. Mais ce faisant, on se trouve à généraliser un processus
qui est exceptionnel, hein, je veux dire, qui... qui a toujours été considéré
comme tel.
Il y a peut-être eu, entre 2018 et 2019,
un flottement laissant entendre que certains tribunaux ou encore les tribunaux
québécois allaient se permettre de plus souvent suspendre temporairement une
loi, le temps qu'on entende au fond les arguments de contestation de sa
validité constitutionnelle, mais au Canada et au Québec, on fonctionne selon le
régime de la présomption de constitutionnalité des lois.
Et l'effet net de cela, c'est que, sauf de
très, très rares exceptions, bien, quand on conteste la validité
constitutionnelle d'une loi, pendant toute la durée de la contestation, cette
loi produit des effets. Et là on est cinq ans... on a un arrêt de la Cour
d'appel, on verra si la Cour suprême se prononcera, mais donc l'effet net... Et
c'est la Cour d'appel<i>, dans l'arrêt Hak, hein, qui l'a confirmé, le
caractère exceptionnel de la suspension temporaire d'une loi. Bien, la
loi 21, elle produit des effets, malgré le fait qu'on en conteste la
validité constitutionnelle. Alors, je m'arrête ici et je... j'attends vos
questions.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Professeur Lampron. Alors, on débute la
période d'échange avec les parlementaires, à nouveau, 16 min 30 s
pour le gouvernement.
M. Roberge : Merci beaucoup.
Merci pour votre présentation, votre éclairage. C'est très complémentaire parmi
les... par rapport aux personnes qui sont passées avant vous. Puis c'est ça qui
est intéressant, en commission parlementaire, justement, d'avoir des points de
vue qui sont divergents, parce qu'on... je pense que c'est nécessaire pour
coconstruire, là, quelque chose qui soit solide, être capables de... d'échanger
avec... avec des points de vue qui sont différents.
Page 10 de votre mémoire, vous...
vous dites, à la fin, «le fait que l'impact principal de l'adoption de la loi
sur la laïcité, formulé en termes de deux interdictions de port de signes
religieux, heurte les droits de groupes minoritaires protégés par le droit à
l'égalité», bon, etc. Vous dites que l'impact principal de l'adoption de la
loi, c'est de heurter des droits. Mais est-ce que vous ne reconnaissez pas la
validité aussi d'une affirmation d'un de vos prédécesseurs qui dit que la loi
sur la laïcité crée de nouveaux droits aussi? À moins que vous ne le
mentionniez, je l'ai... je ne l'ai pas vu, que vous voyez qu'il y a aussi des
nouveaux droits, le droit de recevoir des services qui sont davantage laïques
ou le droit de recevoir des <services...
M. Roberge :
...des
nouveaux droits, le droit de recevoir des services qui sont davantage laïques
ou le droit de recevoir des >services par quelqu'un qui... l'autorité de
l'État en affichant cette neutralité-là. Est-ce que ce n'est pas aussi un
nouveau droit? Puis est-ce que vous en parlez quelque part?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Alors, je n'en parle pas quelque part pour
la simple et bonne raison que, pour moi, il ne s'agit pas d'un nouveau droit. Ma...
mon analyse de la loi n° 21, là, est le fait que
c'est un peu... pas une boutade, mais un résumé, en fait. Si on abrogeait
demain matin la loi n° 21, là, qu'est-ce qui se
passe, en fait? C'est quoi, l'état du droit qui précédait l'adoption de la loi n° 21? Et, pour moi, donc, il y avait, selon les règles de
la neutralité religieuse de l'État, déjà un devoir de réserve en matière
religieuse qui avait été mis de l'avant, établi clairement par la jurisprudence.
Évidemment, on était dans un régime qui est davantage au cas par cas, et il
peut y avoir un intérêt à codifier les principes, ce que fait en large partie
la loi n° 21, parce que ça permet de préciser
certaines choses, notamment de préciser dans un texte de loi. On faisait
référence plutôt à la tradition civiliste en droit québécois, là. Donc, la
codification de principes jurisprudentiels, c'est quelque chose qui peut avoir
une valeur ajoutée, en fait.
Maintenant, sur les changements concrets,
le fait que le principe de neutralité religieuse de l'État imposait déjà aux
agents de l'État, au sens très, très large, un devoir de réserve quant à la
manifestation de leurs convictions religieuses, notamment en ce qui concerne le
prosélytisme dit actif, là, ça fait en sorte qu'il n'y a pas de changement avec
les principes qui sont enchâssés dans la loi n° 21,
sauf les deux interdictions. Le seul changement concret, puis là j'ai... je
vous ai... comme je manquais de temps pour écrire mon mémoire, j'ai référé à
d'autres papiers que j'avais écrits, alors vous avez l'embarras du choix si
vous souhaitez me lire, mais grosso modo, pour les agents de l'État québécois,
le seul changement concret qui touche à leurs conditions de travail depuis
l'adoption de la loi n° 21, c'est qu'avant ils
avaient le droit de porter certains signes religieux, pas tous, sur l'espace de...
sur le lieu de travail. Et maintenant, bien, il y a certains agents de l'État
qui viennent de perdre ce droit-là.
À l'inverse, donc, ce que ça implique et
ce que ça offre à la population, c'est qu'ils ne seront plus exposés,
lorsqu'ils font affaire avec certains agents de l'État, à des signes religieux,
alors qu'avant, effectivement, il y avait cette situation-là. Mais on vient
préciser, je dirais, et c'est ça, les changements en termes d'interdictions,
là, la portée d'un devoir préexistant de réserve en matière d'expression des
convictions religieuses, qui existait et qui était reconnue dans la
jurisprudence. On fait référence notamment à une décision de la... là, je ne
l'ai pas en tête, la référence, là, mais de la cour d'appel de Saskatchewan
concernant une requête qui avait été formulée par un commissaire au mariage, qui,
au nom de ses convictions religieuses, souhaitait refuser de marier des
conjoints de même sexe. Puis ça a été rejeté justement en raison du principe du
devoir de réserve en matière d'expression des convictions religieuses. C'était
incompatible avec sa fonction.
Alors, il n'y avait pas un vide qui a été
comblé par la loi n° 21, il y avait des principes
généraux, et on en a débattu longuement entre 2006, 2007 jusqu'à 2019. C'est
pour ça que, pour moi, puis j'en parle dans mon mémoire, il y avait une
occasion à saisir pour régler effectivement le débat des accommodements
religieux, de la laïcité qui durait depuis très, très longtemps.
• (11 h 50) •
Mais ce faisant, est-ce que d'affecter ou
d'ouvrir une brèche dans le régime de protection des droits fondamentaux,
c'était souhaitable? À mon sens, on s'est trouvé, là, de manière assez
difficile à justifier pour moi, à essayer de régler le problème des... de la
laïcité de l'État en largement codifiant les principes préexistants, mais aussi
en allant plus loin, en faisant une proposition, qui peut être tout à fait
raisonnable, hein? Ce n'est pas parce qu'il y a une atteinte aux droits
fondamentaux des groupes minoritaires qu'elle ne peut pas se justifier, hein?
C'est le raisonnement en deux étapes, là, des... qui structure tout litige
fondé sur les chartes des droits et libertés. Mais, en dérogeant de manière
préventive aux droits fondamentaux, bien, l'État n'a pas à faire cette
preuve-là de démonstration, voire peut même, et je l'ai entendu dans quelques
contextes, avancer la thèse assez audacieuse qu'il n'y a aucune atteinte aux
droits fondamentaux. Il n'y a aucun retrait, là, de droits qui étaient
préexistants qui découle de l'adoption de la loi n° 21.
Alors, c'est pour ça que le dialogue est aussi fondamental.
Maintenant, quand on discute, là, de tout
ce qui se passe devant les tribunaux et devant la Cour d'appel du Québec et des
thèses qui ont été avancées pour remettre en cause le droit du dernier mot, qui
est offert à l'article 33 de la charte canadienne et à l'article 52
aux législatures au pluriel, bien, je comprends que ça puisse être
insécurisant, mais on n'aurait pas eu ce débat-là si on n'avait pas dérogé
mur-à-mur et qu'on consacrait nos efforts actuellement, le gouvernement comme
les opposants, à débattre du fond.
Est-ce que le modèle proposé par la loi n° 21 constitue un exercice raisonnable de la discrétion,
et en vertu de l'objectif de vivre ensemble, là, est inclusif puis il n'abuse
pas des prérogatives des majorités par rapport aux groupes minoritaires? Et ce
n'est pas ça qu'on fait. En ce moment, on... on se fait l'économie de ce
débat-là.
M. Roberge : Vous dites
qu'avant l'adoption de la loi n° 21, il y avait quand
même une obligation d'afficher une neutralité religieuse pour plusieurs personnes.
Moi, j'enseignais dans le réseau public scolaire, très concret, là, sur le
terrain, là. On nous parlait, dans le cadre de l'enseignement, puis mon <employeur...
M. Roberge :
...très
concret, là, sur le terrain, là. On nous parlait, dans le cadre de
l'enseignement, puis mon >employeur me disait : Je dois afficher
une certaine posture de neutralité. Il fallait... On nous... on nous
recommandait de faire attention dans des choses que l'on dit. On nous disait
très clairement qu'on ne pouvait pas porter, afficher un symbole d'appartenance
à un parti politique ou à une idéologie quelconque.
Cependant, je peux vous témoigner, là,
que, dans les écoles publiques de la Montérégie, cette posture de neutralité
n'impliquait nullement de retirer ou de ne pas porter de symbole religieux.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Tout à fait.
M. Roberge : Dans le réseau
public, au début des années 2010, je vous confirme, les symboles religieux
étaient ostensiblement visibles. Donc, quand vous nous dites : Oui, mais
préexistant à la loi 21, il y avait déjà la neutralité...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui.
M. Roberge : ...il y a quand
même un avant, un après.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :100 %, oui.
M. Roberge : C'est ça. Donc,
on ne peut pas dire, là, que ça... que ça n'a rien changé, à part qu'il y a des
gens qui ont perdu le droit de porter quelque chose. Une fois que des gens ont
perdu ce droit de porter quelque chose, bien, il y a des gens qui ont gagné le
droit d'avoir devant eux quelqu'un qui ne porte pas ce symbole-là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, je suis d'accord,
mais, dans les faits, ce que je vous dis,en fait, c'est que... puis ça fait un
peu mon point. Évidemment, il y a toujours un effet qui peut être considéré
comme positif, quand on décide d'imposer une interdiction, mais ce que je vous
dis, en fait... Puis l'exemple que vous me donnez, je suis complètement
d'accord avec ça. Est-ce qu'avant la loi no 21 on interdisait aux agents
de l'État de porter des signes religieux sur le lieu de travail? Bien non,
effectivement, sauf certains signes, puis ce sera au cas par cas, on pourrait
parler, là, du cas du niqab ou de la burqa, dans certaines circonstances, en
raison d'atteinte à la sécurité ou quoi que ce soit, mais, sur un signe
religieux, là, qui n'est pas contraignant puis qui permet l'identification de
la personne, quoi que ce soit, bien sûr que la loi no 21 a changé la
donne, mais elle ne l'a changée que là-dessus. Et c'est pourquoi le seul
changement constitue une... impose un désavantage quand on compare, là. C'est
ça, le droit à l'égalité, hein, c'est un concept qui est comparatif. Si on
compare les membres de groupes minoritaires qui croient sincèrement devoir
porter des signes religieux visibles pour respecter leur foi par rapport à la
majorité de la population du Québec, athée, agnostique, chrétienne, qui n'a
aucun effort à faire pour respecter cette interdiction-là, il y a un
désavantage.
Maintenant, ce désavantage-là peut se
justifier, en autant qu'on soit capables de convaincre de la raisonnabilité de
la proportionnalité. C'est ça qui a cours, dans un litige fondé sur les chartes,
quand on ne déroge pas aux chartes des droits fondamentaux, et qu'on n'a pas le
bénéfice de faire actuellement. L'arrêt de la Cour d'appel le montre par mille,
c'est un arrêt qui est très, très ferme, où on a... on fait l'impasse, en fait,
sur tout commentaire sur les droits auxquels l'Assemblée nationale a dérogé. On
ne parle que des conditions de légalité de la dérogation au droit. Mais, ce
faisant, là, ce qui est au cœur de la Loi sur la laïcité de l'État, parce que
l'objectif est quand même d'être le plus rassembleur possible, bien, c'est
qu'on... on n'a pas l'opportunité, on l'a perdue, au cours des cinq dernières
années, de faire cet exercice-là d'arrimage.
Puis, au moment de la justification de
l'atteinte au droit, quand on parle des droits collectifs, là, bien, moi, j'ai
entendu beaucoup d'arguments dans les deux présentations de mes confrères qui
pourraient tout à fait valablement être plaidés comme étant des éléments qui
devraient tendre vers la justification du modèle québécois de laïcité qui
pourrait se distinguer du modèle qui est applicable ailleurs au Canada.
M. Roberge : Mais... mais
aller le plaider, bon... Parfois, mon père disait, en une boutade fréquente :
Si tu demandes la permission à quelqu'un, tu lui donnes le droit de te dire
non, donc penses-y deux fois. Puis il me disait : Penses-y deux fois,
Jean-François, avant de me demander la permission, ça se pourrait, en même
temps, que tu me donnes le droit de te dire non. Alors, j'y pensais avant
d'aller le voir. Souvent, j'y allais quand même, mais, des fois, je n'y allais
pas. Puis après ça il disait : Décide, avec un beau silence de papa, puis
assume. Je pense que le Québec a fait ça. On a décidé puis, aujourd'hui, on
assume.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :OK, mais je ne suis pas
certain de l'analogie du père de famille concernant le rapport avec le
tribunal, c'est-à-dire qu'à la limite elle pourrait tenir, chaque analogie a
des limites, mais donc je vais me servir de... Voilà...
M. Roberge : Je ne prétends
pas qu'il faut baser toute la politique québécoise sur cette anecdote, là,
c'était une petite... c'était une petite anecdote, là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Non, non, c'était bien,
mais vous l'avez lancée, je vais me permettre...
M. Roberge : Ça a ses limites.
Ça a ses limites.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Oui, mais je vais me permettre de répondre
quand même. Donc, l'analogie pourrait tenir davantage si, par exemple, on
prétendait que l'Assemblée nationale devait demander la permission au
gouvernement fédéral. Parce qu'il y a beaucoup, quand même, d'amalgames entre
les tribunaux et les juges de nomination fédérale, avec le fait qu'il y aurait
deux régimes, je dirais, de discrétion par rapport aux projets qui peuvent être
mis de l'avant au sein de l'État québécois.
Le tribunal, c'est la séparation des
pouvoirs. Ce sont des pouvoirs qui sont côte à côte, en fait, hein, c'est le
mot de Montesquieu, là, pour que le pouvoir puisse... je ne me rappelle plus du
mot de Montesquieu, mais, grosso <modo...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :
...là, pour que
le pouvoir puisse... je ne me rappelle plus du mot de Montesquieu, mais, grosso
>modo, il faut que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir. Alors, ce n'est
pas une permission à donner, c'est qu'on doit charger si on croit... C'est ça,
le régime de protection des droits fondamentaux. Si on croit à l'effectivité
des droits et libertés de la personne, bien, nécessairement, il faut qu'on se
tourne, quand on veut prendre une mesure, quand on prend une décision, vers un
tiers indépendant, puis qu'on lui donne les... pour dire : Est-ce que, là,
on va trop loin ou pas?
Après ça, la dérogation, là, là-dessus, je
suis complètement d'accord avec mes deux collègues, ce n'est pas en toutes
circonstances, bien sûr, que c'est illégitime. Et l'exemple de la clause
omnibus de dérogation de Lévesque, par exemple, après le rapatriement de 1982,
est un très, très bon exemple. Alors, je suis d'accord qu'il ne faut pas
démoniser la disposition de dérogation, mais là, en l'espèce, là, on parle
quand même d'une dérogation préventive, où il y a beaucoup de risques, et de
ci, et de... et c'est à peu près certain que notre modèle va être considéré
comme étant invalide en vertu de la jurisprudence canadienne. À mon sens, c'est
mettre un petit peu beaucoup la charrue avant les bœufs, et le grand problème
de la pente glissante découle de là, surtout qu'on met de l'avant l'idée selon
laquelle la légitimité du recours à la dérogation, de manière préventive,
découle du fait que la majorité de la population du Québec est en accord avec
cette loi-là, ce qui est, je le rappelle, une assertion qui est antinomique
avec un régime de protection des droits fondamentaux.
Alors, moi, c'est ces éléments-là, là,
moi, qui me posent passablement problème, plus, je le dirais, hein, puis je
l'ai défendu dans d'autres interventions préalablement, que le modèle de
laïcité qui est mis de l'avant dans la loi n° 21. Moi, c'est vraiment...
on est en train... Puis on parle du projet de loi n° 52. Alors, on... on
parle moins du contenu de la loi n° 21 que de la dérogation aux droits
fondamentaux, parce que c'est de ça dont il est question actuellement. Mais
c'est là où il y a une brèche qui est ouverte dans le régime de protection des
droits fondamentaux. Parce que, dans le contexte d'un gouvernement majoritaire...
je comprends, là, que l'opposition a toujours un rôle fondamental pour éclairer
les débats puis, parfois, faire pression, mais dans les faits, au bout du
compte, là, s'il n'y a pas de frein à l'utilisation de ce pouvoir exorbitant
là, bien, c'est un pouvoir qui est... c'est un contre-pouvoir qui se trouve à
être affaibli par rapport à la situation qui prévalait dans un régime où on
n'utilisait pas, de manière préventive, ce pouvoir.
M. Roberge : Quand vous
parlez, justement, de pouvoirs, de contre-pouvoirs, on parle beaucoup des
législateurs puis du judiciaire. Dans ce cas-ci, les législateurs, on est là
avec le Code civil, puis le judiciaire, quand on arrive à la Cour suprême, il
est là avec le common law. Quand même, il y a comme une espèce de dualité, mais
on parle de judiciaire, puis du législateur, puis on parle de la pondération
des pouvoirs, des contre-pouvoirs.
• (12 heures) •
Mais on dirait qu'on oublie qu'une fois
aux quatre ans il y a un autre contre-pouvoir, qui s'appelle la démocratie,
puis il y a les élections. Puis c'est correct qu'il n'y ait pas unanimité au
Parlement, puis dans l'opposition, puis tout ça, parce qu'un gouvernement peut
arriver ensuite, après quatre ans, après huit ans, peu importe, et puis venir
changer les choses. Et est-ce que vous balayez ça du revers de la main, en
disant : Oui, mais ça ne compte pas, parce que ça plaît à la majorité? Tu
sais, est-ce que... votre argument... Parce que vous ne parlez que du
judiciaire, du législatif. Vous oubliez le démocratique, comme si le
démocratique, parce que, peut-être, il s'appuyait sur la majorité, il ne
viendrait pas protéger la minorité. Mais ça se peut, des majorités qui veulent
protéger des minorités. La preuve, les chartes ont été votées par les majorités.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Tout à fait. On est
entièrement d'accord.
M. Roberge : Qu'est-ce que
vous faites de cet argument-là?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :L'argument est très
bon, mais j'ai essayé de réfléchir, en fait, à la... l'étude qui a été faite
par... il y a plusieurs années, là, et à laquelle faisait référence le collègue
Rousseau tout à l'heure, c'est-à-dire qu'il y a eu beaucoup d'utilisation des
dispositions de dérogation dans le passé. Et qu'est-ce qui distingue, en fait,
celles de la loi n° 21 des dérogations, par exemple, qui ont été utilisées
pour créer le<i>tribunal des petites créances, où on va déroger,
notamment, au droit à l'assistance d'un avocat?
Bien, je dirais que c'est vraiment un des
piliers de la refonte du pacte démocratique après 1948, qui distingue la
dérogation mur à mur qui a été faite, en 2019, pour la Loi sur la laïcité de
l'État. Et c'est l'impact de la Loi sur la laïcité de l'État sur les droits,
essentiellement, là, de membres de groupes minoritaires, qui découle de la loi 2019,
et l'argument concurrent, en disant : La majorité est en faveur avec ce
régime-là, qui posent problème dans l'utilisation préventive de la disposition
de dérogation, je dirais. Parce que, si le seul contre-pouvoir à l'utilisation
d'une dérogation par un gouvernement majoritaire, c'est que, dans quatre ans,
il pourra se faire battre, et que la mesure qui est adoptée, et... pour
laquelle on déroge aux droits fondamentaux, affecte les membres de groupes
minoritaires, bien, donc, la majorité, en principe, elle est d'accord avec
cette loi-là. Ça fait que le contre-pouvoir, il est un peu affaibli.
Et, grosso modo, la démocratie... je ne
sais pas comment dire. Il y a eu beaucoup d'analyses tout à fait justes et
intéressantes qui ont été faites sur...
12 h (version révisée)
M. Lampron
(Louis-Philippe) :...je ne sais pas
comment dire. Il y a eu beaucoup de... d'analyses tout à fait justes et
intéressantes qui ont été faites sur des analyses comparatives, en disant :
La loi 21 serait légitime parce que plus raisonnable à ce qui se fait,
notamment, en Europe. Mais le contexte québécois, pour moi, il est déterminant.
C'est-à-dire qu'il y avait une situation qui prévalait avant 2019. On décide,
et c'est tout à fait légitime, c'est le rôle de l'Assemblée nationale<i> de
proposer un modèle, on décide de proposer le modèle, mais la conséquence de ce
modèle-là, c'est qu'il y a des impacts sur les membres de groupes minoritaires.
Et là, le choix qu'on fait pour ne pas se faire casser notre modèle, c'est de
suspendre l'application des droits fondamentaux en alléguant le fait que c'est
à l'Assemblée nationale de décider.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :C'est là où j'ai un peu
de problèmes avec l'approche.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, Pr Lampron. Je dois vous arrêter pour cette
portion-là. On poursuit avec l'opposition officielle, 12 min 23 s.
Vous pouvez y aller.
M. Morin : Merci, Mme la
Présidente. Alors, bonjour, professeur Lampron. Merci pour vos explications. J'aimerais...
j'aimerais continuer un peu sur les explications que vous étiez en train de
donner suite à la... à la question de M. le ministre, qui mettait dans la
balance, évidemment, le fait qu'il y a des élections démocratiques après un
certain nombre d'années, puis que, donc, la majorité, finalement, une fois
élue, le gouvernement majoritaire va décider. Mais quel serait, par exemple, si
on prend cet argument-là et qu'on le pousse, quel va être l'impact sur les
droits des minorités pendant ces quatre ans là?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, moi, il y a
quelque chose auquel je suis très sensible aussi, là, c'est... puis j'essaie
toujours, là, de... Mon Dieu! Je sors des vieux auteurs des Lumières, là,
Diderot, là, mettre le point de vue opposé dans... sous son meilleur jour, mais
grosso modo, là, l'argument de la tyrannie des minorités, en fait. Les
majorités ne... seraient paralysées, en fait, par une lecture trop
individualiste des droits et libertés de la personne, et donc, il revient, à un
certain moment, aux majorités d'être capables de réutiliser les droits
démocratiques qui leur reviennent.
À mon sens, là, il faut revenir vraiment,
là, à la nature des textes sur les droits fondamentaux, qui sont inextricablement
liés à la... à la... aux sociétés démocratiques au pluriel. Et les sociétés
démocratiques, leur essence, en fait, puis on le voit tous les jours, on le
voit dans l'adoption des projets de loi qui se fait par des gouvernements
majoritaires, dans les rapports de force, etc., ça permet aux groupes, et là,
au pluriel, majoritaires d'imposer ses normes, ses coutumes, ses valeurs. Ce
que... Là où on parle de contre-pouvoir... Et c'est pour ça que, des fois,
contre-pouvoir, si on l'étire trop largement, ça pourrait mener à une
interprétation un peu caricaturale puis laisser entendre que ça va paralyser,
en fait, le gouvernement puis on ne sera plus capables de rien faire. Mais l'idée
de contre-pouvoir est la raison et l'importance d'être capables d'avoir un tiers
indépendant auquel on fait confiance... Ça, si on veut débattre de la
légitimité du tiers indépendant qui est chargé de l'application des chartes, au
Canada, on pourra le faire, mais ce n'est pas de ça qu'on parle actuellement.
Alors, le tiers indépendant, là, l'objectif, c'est de s'assurer que les groupes
majoritaires n'abusent pas de leurs prérogatives à l'encontre de groupes
minoritaires, au pluriel. C'est pour ça que le dialogue est aussi important et
c'est pour ça qu'on est chanceux, au Québec et dans d'autres États comme les
États-Unis, d'avoir des gouvernements, des législatures qui ont accepté de se
lier les mains et de dire... d'adhérer au... à la refonte du pacte démocratique
post 1948, puis de dire : Écoutez, il y a un socle de légitimité, là, et
on s'engage, même quand on a l'appui de la majorité de la population, à ne
jamais abuser de nos prérogatives à l'encontre des membres de groupes
minoritaires. Puis, pour être capable d'arriver à ce pacte-là, bien,
nécessairement, ça prend un tiers indépendant. Sinon, quand on propose un
modèle, bien, on est toujours sûrs que c'est un bon modèle. Puis ce n'est pas
être de mauvaise foi, c'est d'être certain qu'il est raisonnable. Mais c'est
pour ça qu'on a besoin d'un dialogue avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes
intérêts politiques, idéologiques que nous, pour dire : Ici, il y a un
frein. C'est la nature même du contre-pouvoir.
Et là, je... j'aimerais ramener, là, parce
qu'on parle beaucoup de dérogation. On n'en a jamais autant parlé que depuis
2019, là. Mais, grosso modo, les critères de l'arrêt Ford, en 1988, là, qui ont
été établis, qui donnent une discrétion, soyons clairs, totale aux
législatures, en fait, pour être capables de suspendre l'application des droits
fondamentaux, hein, il n'y a même pas besoin de s'en justifier, pas besoin d'être
dans une situation de crise comme d'autres juridictions, là, on écrit ça dans
une loi et c'est réglé, ça met les tribunaux hors jeu. Bien, le texte de 33, à
moins qu'on change la constitution du Canada, il va demeurer le texte de 33.
Alors, s'il y a une marge de manœuvre pour faire évoluer les critères, elle ne
pourra pas remettre en cause le fait que le droit du dernier mot va revenir aux
législatures. C'est le texte de 33.
Maintenant, là où il y a peut-être de la
marge à faire évoluer, puis ce serait quand même... excusez-moi l'expression,
je ne sais pas si j'ai le droit de le dire à l'Assemblée nationale, mais je
vais le dire quand même, bien maudit que le gouvernement du Québec soit
responsable d'un recadrage des critères de Ford en <raison...
M. Lampron
(Louis-Philippe)T :
...que le
gouvernement du Québec soit responsable d'un recadrage des critères de Ford en >raison
de son utilisation préventive des deux dispositions de dérogation, parce que
dans les faits, c'est la seule marge de manœuvre. Est-ce que... Quand il y a
une atteinte qui découle d'une décision gouvernementale — puis c'est
au cœur du régime de protection des droits fondamentaux — avec les
droits de groupes minoritaires, est-ce qu'on ne devrait pas restreindre le
droit d'avoir un recours préventif à la dérogation pour laisser, au moins, le
dialogue s'amorcer avant que le droit du dernier mot puisse s'exercer? Parce
que, là, il n'y a pas de droit du dernier mot, là, on empêche le dialogue, on
empêche les tribunaux de se prononcer sur le fond de la loi n° 21.
M. Morin : Je vous remercie.
Dans votre mémoire, à la page 8, en haut, vous parlez des raisons
principales qui ont été avancées à l'époque pour faire adopter le projet de loi
n° 21 et vous parlez de l'importance de faire primer la volonté de la
majorité. C'est quelque... Vous y avez... Vous avez fait référence à ça. C'est
quelque chose dont on entend beaucoup... C'est quelque chose que le
gouvernement de la CAQ utilise beaucoup, donc : On est la majorité. Nous,
on sait ce qui est bon, c'est la majorité, puis on va aller comme ça. Mais,
dans un contexte d'une société démocratique avec des chartes, ce n'est pas un
peu bizarre de faire une telle affirmation? Parce que les chartes ne sont pas
là, justement, pour faire un contre-pouvoir à cette volonté de la majorité?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui. Bien, ça, ça me
permet de parler des droits collectifs, là, qui peuvent tout à fait être pris
en considération dans le régime canadien et québécois actuel de protection des
droits fondamentaux. Grosso modo, là, si on revient, là, au... à la structure
d'un raisonnement propre à un litige fondé sur les chartes, là, c'est-à-dire quand
on... je suis le gouvernement, je propose une loi, elle entre en vigueur, et là
elle est contestée par les membres de groupes minoritaires, là, c'est toujours
en deux étapes.
La première étape, c'est qu'il faut qu'il
y ait la preuve qu'il y a une vraie atteinte à un droit fondamental. Il y a une
interprétation large et libérale de plusieurs droits, surtout les libertés
fondamentales, le fardeau n'est pas si élevé. Mais ensuite, ce que ça implique,
c'est un renversement du fardeau de preuve. Ensuite, le juge va se tourner vers
l'État en disant : Très bien. Là, vous avez entravé un droit ou plusieurs
droits fondamentaux. Quels sont les motifs que vous pouvez faire valoir pour
justifier, dans une société libre et démocratique, l'atteinte dont vous êtes
responsables, en fait? Et là, on peut faire valoir les arguments qui ont été
mis de l'avant par mes collègues plus tôt ce matin pour justifier le fait que la
spécificité de la nation québécoise, la modification constitutionnelle de 1997,
etc., pour convaincre, en fait, que, même s'il y a une atteinte aux droits de
groupes minoritaires, bien, elle se justifie, elle est modérée, elle est
proportionnée, elle est raisonnable, et, compte tenu des valeurs de l'État puis
du gouvernement qui l'a mise de l'avant, c'est une atteinte qui se justifie
dans une société libre et démocratique.
Mais ce débat-là, là, qui serait, à mon
sens, beaucoup plus rassembleur, puis là, je vais reprendre l'analogie du
devoir brouillon remis — je m'excuse, je reprends toutes vos
analogies, M. le ministre — mais, grosso modo, ce n'est pas ça. En
fait, c'est que le gouvernement... Moi, je m'attends à ce que le gouvernement,
s'il fait adopter une loi, il n'ait pas l'impression qu'il remet un brouillon,
là, il ait l'impression qu'il remet quelque chose auquel il a réfléchi, puis
là, tous les arguments qu'on entend dans l'espace public, on a eu le débat avec
Bouchard-Taylor, on est rendu là puis on trouve que c'est proportionné ou
raisonnable, ensuite il va aller le défendre devant le tribunal.
• (12 h 10) •
Ça fait qu'après ça, je veux dire, si tu
le défends, puis que tu es sincère, puis que tu y crois, je veux dire, bien, il
y a des chances que ça passe. Puis, dans... moi, le cadre constitutionnel
canadien, je pense qu'il y avait une voie de passage, en fait, pour que les
deux interdictions, là... Je ne sais pas si l'entièreté aurait pu passer le
test des tribunaux, mais une portion importante, à mon sens, il y avait des
bonnes chances.
M. Morin : Sauf qu'ici, ce...
en fait, les critères auxquels vous faites référence, c'est les critères de
l'arrêt Oakes, mais... avec l'article premier, mais ça, ici, ce débat-là, on ne
l'aura pas...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Non.
M. Morin : ...parce que la
clause dérogatoire nous empêche de le faire, et elle est applicable mur-à-mur
dans ce cas-ci.
L'autre élément sur lequel j'aimerais vous
entendre... Parce qu'on lit beaucoup de ce qui se passe dans l'espace public,
et quand on parle des droits de la majorité, des droits des minorités, on dit
tout le temps : Bien, on vit dans une société... un parlement, un... en
fait, un parlement des juges, une société des juges. Personnellement, je trouve
ça toujours un peu surprenant. Je ne pense pas que les juges ont demandé à
avoir la clause dérogatoire ni la charte, d'ailleurs, ils sont là pour dire le
droit basé sur la preuve. Puis qu'est-ce que vous pensez de ça, de cet
argument-là, qui dit : Au fond, ça empêche le Parlement d'avancer?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, écoutez, encore
une fois, là... Et je veux revenir... puis je le fais dans mon mémoire, il faut
reconnaître... et le regretté collègue Benoît Pelletier le faisait très, très
bien, là, le rôle central de l'inclusion de l'article 33 dans la constitution
du Canada pour qu'on ait une charte constitutionnelle. Alors, le régime de
protection des droits fondamentaux... La charte québécoise, elle a été adoptée
en 1975, mais il y a quand même eu la révolution de 1982 qui a eu un impact sur
la charte québécoise. Ça, il faut le reconnaître, en fait. Maintenant, le
rôle... le fait qu'on donne le droit du dernier mot aux législatures, c'est
certain que ça aussi, ça a eu un rôle central dans la construction de la
jurisprudence des tribunaux, qui a <donné...
M. Lampron
(Louis-Philippe)T :
...de la
jurisprudence des tribunaux, qui a >donné une... On a un régime généreux
de protection des droits et libertés de la personne. Maintenant, là où je vous
rejoins, c'est le fait qu'interpréter de manière généreuse les droits
fondamentaux de la personne, bien, ça ne se fait pas juste... ce n'est pas un
truc fait par des créatures du gouvernement fédéral et il faut l'arrimer avec
le principe de l'universalisme des droits et libertés de la personne. La charte
canadienne et les droits et libertés de la personne, on peut être en désaccord
avec la légitimité de son application sur le territoire québécois, considérant
le fait que le Québec n'a toujours pas ratifié la Constitution de 1982, mais
les droits et libertés qui sont enchâssés, je dirais, à l'exception des droits
linguistiques, là, qui sont plus particuliers à la canadienne, dans la charte
canadienne, bien, c'est les mêmes droits, ou à peu près, qui sont enchâssés
dans la Déclaration universelle des droits<i>, dans le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques. Ils préexistent largement
le véhicule normatif de protection que représente la Charte canadienne des
droits et libertés. Et, encore une fois, un régime de protection des droits
fondamentaux passe nécessairement par l'existence d'un tiers indépendant.
Alors, ça peut être, comme le disait le
collègue Rousseau, un conseil constitutionnel. Il existe des voies de passage
permettant d'autonomiser la charte québécoise puis de s'attaquer symboliquement
à l'illégitimité. C'est ce qu'on défend de la charte canadienne et son application
sur le territoire québécois, mais il n'y a pas... Sinon, on va revenir à un
régime déclaratoire. Si on veut que les droits et libertés vaillent plus que le
papier sur lequel on les a imprimés, en fait, il faut nécessairement, et j'y
reviens, on est chanceux au Québec d'avoir ça, que les gouvernements aient
accepté de se lier les mains quant à l'effet de la reconnaissance de ces
garanties-là. Mais pour ça, pour que ça ait un effet concret, que ça ait des
dents, ça implique un tiers indépendant qu'on n'est pas capable d'écarter
uniquement quand ça fait notre affaire, à quelque part.
M. Morin : Et il me reste une
minute?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 1 min 30 s.
M. Morin : Une minute. Alors,
très, très rapidement. Dans son mémoire, le Pr Taillon parlait de l'intérêt
supérieur de la société quand vient le temps de recourir à la dérogation. Là,
on a un projet de loi avec deux articles. D'après vous, est-ce que ce serait
utile que le gouvernement nous démontre pourquoi il veut utiliser à nouveau la
clause dérogatoire et quels sont les éléments qu'il devrait soumettre aux
parlementaires pour qu'on puisse prendre, évidemment, une décision en toute
connaissance de cause?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, moi, je dirais que
sur la question des intérêts supérieurs, je trouverais ça pas mal plus
intéressant que le gouvernement... qu'on parle des intérêts supérieurs, non pas
pour suspendre les droits fondamentaux, mais bien pour adopter et défendre le
modèle québécois de laïcité de l'État. Alors là, là-dessus, je rejoins le
collègue Taillon puis le collègue Rousseau, en fait, de dire : La loi n° 52, elle est très, très courte. Je comprends que les
parlementaires n'ont pas grand-chose à faire, mais qu'on doit lier, en fait, le
projet de loi n° 52 avec la loi pour laquelle on
adopte le projet de loi n° 52, et donc, tous les
débats parlementaires, tous les rapports, les motifs mis de l'avant par le
gouvernement pour adopter la loi n° 21, bien,
motus... J'allais parler latin, mais j'ai raté mon expression. Donc, grosso
modo, ça s'applique, ça se transpose, en fait, au projet de loi n° 52.
Là-dessus, je ne vois pas tellement de difficultés.
M. Morin : Merci beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, on va terminer cette ronde d'échanges
avec la députée de Verdun, 4 min 8 s.
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme
la Présidente. Merci beaucoup, Pr Lampron, pour l'exposé. Tout à l'heure, vous
avez dit, de garder des dérogations mur-à-mur, ça nous empêche d'avoir un débat
de société. On fait l'économie, justement, de ce débat là, d'être capable de
dire s'il existe une discrimination, bon, tout le principe de discrimination
justifiable à des objectifs supérieurs. Est-ce que, selon vous, enlever la
dérogation à notre charte québécoise, à nous, ici, nous permettrait, justement,
d'avoir ce dialogue et voir, comme vous le dites, est-ce que la charte
québécoise, en elle-même, est suffisante pour... comme contre-pouvoir aux
citoyens qui veulent défendre leurs droits fondamentaux?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :À mon sens, absolument.
Puis je dirais aussi, malheureusement, que... Parce que, je vais peut-être vous
étonner, mais j'ai déjà fait une proposition d'adoption, je le rappelle dans
mon mémoire, par ailleurs. La meilleure solution pour autonomiser la charte
québécoise, bien, c'est de déroger... de ramener la clause omnibus du
gouvernement Lévesque dans l'entièreté de la législation du Québec pour la
charte canadienne. Puis ensuite, bien, les juges... J'entends bien, là, que,
dans l'état actuel des relations entre la charte québécoise et la charte
canadienne pour les droits qui sont coprotégés par la canadienne et la
québécoise, effectivement, la jurisprudence canadienne, sauf exception, a
tendance à faire une interprétation qui est bonnet blanc, blanc bonnet. Mais si
on est sérieux, en fait, dans le désir d'autonomiser la charte québécoise et
qu'on est sérieux dans le désir de définir concrètement ce qui distinguerait le
modèle québécois de gestion de la diversité culturelle et religieuse, on a
parlé de l'interculturalisme, ça pourrait être la convergence culturelle ou que
sais-je encore, bien, il y a possibilité de couper, en fait, le lien de
subordination qui existe par l'utilisation de la disposition de dérogation
uniquement à la charte canadienne. Et c'est ça, aussi, qui distingue
complètement la clause omnibus du gouvernement Lévesque de celle qui a été
adoptée dans la loi de 2019. Parce que, dans les faits, Lévesque n'a dérogé
qu'à la charte canadienne, alors qu'en 2019, on a dérogé autant à la <nôtre...
M. Lampron
(Louis-Philippe)T :
...n'a dérogé qu'à la charte canadienne, alors qu'en 2019, on
a dérogé autant à la >nôtre, qui a été adoptée en 1975, qu'à celle
de 1982. Et c'est pour ça que ça devient une brèche au régime québécois de
protection des droits fondamentaux, justement, en raison de tout ce dont on est
privés, comme citoyens, quant aux preuves, quant aux arguments qui devraient
être mis de l'avant de manière sérieuse par le gouvernement pour défendre la
raisonnabilité, en fait, du modèle québécois de laïcité. Alors, je dirais que
là, évidemment, on est après l'adoption de la Loi sur la laïcité<i> puis
des dérogations, alors il faudrait qu'on rétropédale, puis ça prendrait quand
même certaines, à mon sens, années, là, si on veut y aller dans un modèle
pluraliste, que... Je persiste à croire que la société québécoise demeure une
société qui est attachée au pluralisme, là, d'autonomisation de la charte
québécoise. Il y a un avant et après Loi sur la laïcité de l'État, à mon sens,
c'est très, très clair.
Mme Zaga Mendez : Merci.
C'est super intéressant d'avoir, justement, une opportunité de travailler
cette... aller vers l'autonomie, plus d'autonomie à notre charte.
J'ai une autre question. Tout à l'heure,
je la posais à votre collègue. Le recours à la clause dérogatoire, on le fait
en écartant l'application de tous les articles dont est possible, donc, 2, 7 à
15?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui.
Mme Zaga Mendez : Qu'est-ce
que vous pensez de ça, de la... de déroger pour cet ensemble des articles là,
puis, peut-être, ne pas le faire pour les articles 7 à 14 de la charte
canadienne?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :C'est une belle
question. Je dirais que, clairement, c'est une intention symbolique, en fait,
qu'il y a derrière la dérogation mur-à-mur. Là-dessus, j'adhère à la
description qui a été faite par le collègue Rousseau, là, plus tôt, en disant
que l'objectif, c'est vraiment d'affirmer le fait que c'est l'Assemblée
nationale qui décide. Et comme c'est l'Assemblée nationale qui décide, bien, on
veut se prémunir de l'examen des tribunaux et, donc, on coupe, on met les
tribunaux hors jeu autant qu'on peut le faire. C'est pour ça que moi, je parle
vraiment d'une utilisation maximale du mécanisme de dérogation. À mon sens, ça
serait beaucoup plus souhaitable, considérant l'importance de la suspension,
qui est l'effet net, hein, d'une dérogation, des droits fondamentaux, là, que
si on a à s'en servir, bien, de le faire de manière absolument ciblée, autant
que possible. Mais je pense que l'objectif est clairement davantage symbolique,
là, que... qu'opérationnel.
Mme Zaga Mendez : Je vous
remercie. Il reste 10 secondes, si vous voulez ajouter quelques mots.
Sinon, merci beaucoup.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Non, je pense, j'ai
déjà trop parlé, en fait. Alors, voilà, je vais... je vais me reposer. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Pr Lampron, merci beaucoup pour votre exposé. Merci pour
l'apport à nos travaux.
Alors, je suspends la commission
jusqu'après les avis touchant les affaires courantes, cet après-midi. Bon dîner
à tous, toutes.
(Suspension de la séance à 12 h 19)
15 h (version révisée)
(Reprise à 15 h 22)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des relations
avec les citoyens reprend ses travaux.
Je vous rappelle le mandat, donc nous
allons poursuivre les consultations particulières et les auditions publiques
sur le projet de loi n° 52, Loi permettant au Parlement du Québec de
préserver le principe de la souveraineté parlementaire à l'égard de la Loi sur
la laïcité de l'État.
Cet après-midi, nous entendrons donc les
représentants des organismes... suivants, pardon : Droits collectifs
Québec, Me Christiane Pelchat, et la Ligue des droits et libertés.
Nous commençons donc avec les
représentants de Droits collectifs du Québec<i>, qui sont le Pr Daniel
Trump, président...
Des voix : ...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Turp. Oh mon Dieu! Je m'excuse. Je reprends. On coupe. Non,
non, ne coupez pas.
M. Turp (Daniel) : ... d'Amérique
que des initiales.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Qui apparaît un peu trop dans l'actualité actuellement.
Donc, je reprends complètement. Donc, le Pr Daniel
Turp, qui est le... qui en est le président, M. Etienne-Alexis Boucher, directeur
général, ainsi que Me François Côté. Donc, bienvenue à la commission,
messieurs. Mes excuses à nouveau.
Et vous allez bénéficier d'une période de 10 minutes
pour votre exposé, et, par la suite, nous allons commencer l'échange avec les
parlementaires. Alors, le temps est à vous.
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
je vous remercie beaucoup, Mme la Présidente. D'ailleurs, je tiens à vous... à
remercier l'ensemble des parlementaires membres de cette commission pour l'invitation
que vous avez adressée à Droits collectifs Québec afin de permettre à l'organisme
de venir échanger ses vues avec vous sur... quant à l'adoption... quant à l'étude
du projet de loi 52, qui vise à renouveler les clauses de souveraineté
parlementaire à l'égard de la loi sur la laïcité du Québec<i>.
Pour Daniel et moi, c'est toujours un
plaisir de revenir dans cette enceinte dans laquelle nous avons travaillé. Nous
avons eu le privilège d'être élus par les citoyens et citoyennes de nos
circonscriptions respectives. On est bien heureux de se retrouver parmi vous à
nouveau.
Vous avez, Mme la Présidente, débaptisé,
mais, malgré tout, présenté M. Turp, qui est président du conseil d'administration,
je vous en remercie. Je suis accompagné par Me François Côté, qui est
avocat et docteur en droit. Il travaille désormais à temps plein pour Droits
collectifs Québec, et, enfin, moi-même, Etienne-Alexis, le fondateur de l'organisme
et directeur général de l'organisme.
En fait, notre mission est de permettre...
Je vais vous décrire brièvement l'organisme,
et Daniel et François vont plus parler du contenu du mémoire qu'on vous a
soumis ce matin, avec un peu de retard, je tiens à m'en excuser. En espérant
que vous ayez pu peut-être, là, le lire rapidement au cours de l'heure du dîner.
Donc, la mission de l'organisme est de
permettre à la nation québécoise un meilleur vivre-ensemble fondé sur ses
valeurs communes et ses choix de société, cela en contribuant à défendre et à
promouvoir les droits collectifs du peuple québécois et de son droit
fondamental à l'autodétermination.
Notre approche s'inscrit dans... notre
action s'inscrit dans une approche non partisane et implique de nombreux champs
d'intervention, dont la représentation politique que nous faisons aujourd'hui. Elle
s'appuie aussi sur le Pacte relatif aux droits civils et politiques<i>,
dont l'article 1 porte sur le pouvoir des peuples à s'autodéterminer.
Le droit à l'autodétermination des peuples
est donc le droit collectif fondamental duquel découle l'ensemble des autres
droits que l'on dit collectifs.
Au Québec, cette notion se retrouve, par
exemple, dans le préambule de la Charte des droits et libertés de la personne,
qui stipule que les droits et libertés de la personne humaine sont inséparables
des droits et libertés d'autrui et du bien-être général.
Je reprends d'ailleurs une définition qu'avait
la Ligue des droits et libertés en 1974 pour l'enchâssement des droits
collectifs dans la charte québécoise, à savoir qu'une charte des droits de l'homme
au Québec qui serait fondée sur un respect inconditionnel des droits
individuels au détriment des droits collectifs constituerait, en ce domaine
comme en d'autres, une base injuste, voire immorale, car il en va du droit de
la vie même de la collectivité québécoise de langue française.
Je conclurais simplement cette courte
portion... présentation qui résume l'organisme en citant Malraux, André, un
fier compagnon de Charles de Gaulle, qui dit : «L'individu s'oppose à la
collectivité, mais il s'en nourrit, et l'important est bien moins de savoir ce
à quoi il s'oppose, mais bien ce dont il se nourrit.»
M. Côté (François) :Merci beaucoup, M. le directeur. Chers membres de la
commission, c'est un honneur que de comparaître de nouveau devant vous, cette fois-ci,
pour vous parler du projet de loi 52, qui traduit l'intention du
législateur de renouveler le recours aux dispositions de souveraineté
parlementaire destinées à protéger la Loi sur la laïcité de l'État d'un
éventuel contrôle et d'une éventuelle remise en <question...
M. Côté (François) :
...l'État d'un éventuel contrôle et d'une éventuelle
remise en >question devant l'appareil judiciaire canadien.
Comme vous le savez, le recours aux
dispositions de souveraineté parlementaire — qu'on connaît aussi sous
le nom de dispositions dérogatoires ou dispositions nonobstantes, mais
souveraineté parlementaire est le terme approprié — doit être
renouvelé aux cinq ans.
Le projet de loi 52 a pour objectif
de faire ce renouvellement et, selon nous, il s'agit d'une action parfaitement
légale et légitime.
Pourquoi? Renvoyons au préambule de la Loi
sur la laïcité de l'État qui, dans ses... deux de ses premiers considérants
rappellent «que la nation québécoise a des caractéristiques propres, dont sa
tradition civiliste, des valeurs sociales distinctes et un parcours historique
spécifique l'ayant amenée à développer un attachement particulier à la laïcité
de l'État», ainsi que «Considérant qu'en vertu du principe de la souveraineté
parlementaire, il revient au Parlement du Québec de déterminer selon quels
principes et de quelle manière les rapports entre l'État et les religions
doivent être organisés au Québec».
L'intention du législateur en 2019 était
claire et elle l'est toujours aussi et maintenant : C'est au Québec, c'est
à l'Assemblée nationale de déterminer par elle-même et pour le peuple québécois
comment elle entend aménager l'encadrement des libertés fondamentales ici, la
libre pratique de... la libre manifestation des pratiques religieuses, en
faisant davantage confiance à ses élus pour le respect d'une tradition
juridique distincte plutôt qu'à neuf juges — en réalité, il n'en faut
que cinq pour une décision majoritaire — nommés par Ottawa, où le
Québec est par définition minoritaire.
La tradition civiliste, notre droit
civiliste, qui fonde le fondement de notre pensée juridique et de notre droit
commun, qui nous est reconnu constitutionnellement depuis l'Acte de Québec de
1774, est une façon de penser le droit distinct. Nous n'avons pas la même
mentalité juridique, nous n'avons pas les mêmes prémisses, nous n'avons pas les
mêmes sources, structures et méthodes que la common law anglo-canadienne, ce
qui amène à penser le droit d'une manière différente.
Et lorsqu'on regarde les jugements rendus
par la Cour suprême du Canada dans tant de matières de haute importance pour le
Québec, il n'est pas déraisonnable de craindre que les juges de la Cour
suprême<i> risquent de méconnaître les particularités de la tradition
civiliste, les particularités et le génie spécifique du droit québécois, comme
c'est le cas empiriquement mesuré depuis l'adoption de la charte des droits et
libertés<i>.
Le Québec tient à affirmer sa souveraineté
parlementaire et à protéger la capacité démocratique du législateur d'aménager
par et pour lui-même l'équilibre entre les droits collectifs de la nation et
les libertés fondamentales de la personne. C'est absolument lié à notre
distinction, au principe démocratique et au droit du Québec d'être différent,
si les mots «société distincte» veulent encore dire quelque chose à l'intérieur
du fédéralisme canadien.
Je vais céder la parole à monsieur.
M. Turp (Daniel) : Merci, M. Côté.
Je suis très heureux d'être de retour dans cette salle Louis-Papineau<i>.
Moi, j'ai passé des moments formidables. On le sait, travailler en commission
parlementaire, c'est probablement le travail le plus intéressant pour les
parlementaires. Alors, je suis très heureux d'être des vôtres et de représenter
ici notre... notre organisme, qu'a bien décrit Etienne-Alexis Boucher.
• (15 h 30) •
Alors, quand j'ai lu le projet de loi n° 52, j'étais très heureux. J'étais très heureux qu'on lui
donne le titre que mérite un projet de loi qui vise à reconduire une clause de
souveraineté parlementaire. Elle est bien nommée maintenant.
Et c'est d'ailleurs la raison pour
laquelle nous sommes d'accord avec notre collègue, Guillaume Brisseau... Rousseau,
qui a porté, à notre connaissance, son mémoire sur l'idée, peut-être, que vous
ajouteriez un deuxième article pour modifier l'intitulé de la... du chapitre de
la... de la charte des droits et libertés<i> pour très clairement
mentionner que l'article 52 est une clause de souveraineté parlementaire,
de souveraineté parlementaire.
Vous verrez peut-être dans le mémoire que
je proposerais, mais là ce serait peut-être d'aller trop loin, ce n'est
peut-être pas dans le mandat de la commission, que cet article 52 soit
d'ailleurs rendu beaucoup plus clair, parce que c'est intéressant, il contient
une clause de souveraineté parlementaire, mais il contient une clause de
primauté législative, là, qui fait que les dispositions de la charte des droits
et libertés<i> l'emportent sur d'autres dispositions d'autres lois.
Alors, je ne sais pas, notre législateur
n'a pas très bien rédigé cette clause en 1975, malgré qu'il y avait des très
bons législateurs à l'époque, y compris mon collègue Jacques-Yvan Morin, le
regretté Jacques-Yvan Morin.
Mais je crois que c'était important de
rappeler que l'exercice que vous faites aujourd'hui est un exercice... un autre
exercice de souveraineté parlementaire, où vous choisissez de dire que c'est
l'Assemblée nationale qui est responsable de déterminer le régime québécois de
la laïcité et qu'elle le fait tout de suite...
15 h 30 (version révisée)
M. Turp (Daniel) : ...qui est
responsable de déterminer le régime québécois de la laïcité, et qui le fait
tout de suite, d'abord de façon préventive, de façon à ce qu'il ait le dernier
mot. Et il a le droit au dernier mot. C'est même la Constitution du Canada qui
lui donne ce dernier mot, et ils en avaient profité. Et, comme l'a dit mon
collègue, je ne veux pas le rappeler, à la fin, le dernier mot, ce serait neuf
juges de la Cour suprême, et peut-être seulement cinq. Et ça, ce n'est pas
normal que ce soient des individus, qui ne sont pas aussi indépendants, tiers
indépendants, comme on le suggérait ce matin, qui devraient déterminer et
dicter le contenu de notre régime québécois de la laïcité.
Un dernier mot, parce que je veux aussi
souligner ou, en tout cas, dire à quel point j'ai été peiné par le décès de
notre collègue Benoît Pelletier. Vous avez peut-être lu le témoignage que j'ai
fait, dans Le Devoir d'hier, à l'égard de M. Pelletier. Je le
mentionne, parce que M. Pelletier voulait aussi que nous ayons une
constitution québécoise, et c'est dans une constitution québécoise que devrait
être enchâssé le principe de la laïcité. Il s'agit d'une valeur de notre
société québécoise. Je crois qu'un jour notre Assemblée devrait être à l'origine
d'un projet de constitution québécoise. Je le dis au ministre, peut-être qu'il
pourra partager nos vues avec ses collègues du Conseil des ministres et le
premier ministre. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. Turp, merci, messieurs. Alors, on entame la
deuxième partie, c'est-à-dire la discussion avec les parlementaires. On va se...
Voyons... Je vais me tourner du côté du gouvernement, 16 min 30 s,
pour M. le ministre.
M. Roberge : Merci beaucoup, Mme
la Présidente. Alors, bienvenue et rebienvenue à l'Assemblée nationale et en
salle de commission parlementaire. Effectivement, quand des... les commettants
me parlent du travail de député, parfois ils entendent parler de la période de
questions, moi, je leur dis : Ce que je préfère le plus, c'est les
périodes de caucus où on échange, puis on débat, puis on discute, et les
séances de travaux en commission parlementaire, autant les consultations
particulières que les périodes d'étude article par article, les commissions où
on va au fond des choses.
Allons-y donc, au fond des choses. D'abord,
merci, pour votre présentation puis votre mémoire. J'aimerais ça revenir sur
une déclaration faite ce matin par un collègue, le Pr Louis-Philippe
Lampron, avec qui j'ai apprécié beaucoup, beaucoup les échanges, mais qui
disait que, puis je veux vous entendre là-dessus, il disait qu'il fallait
absolument protéger les groupes minoritaires de la majorité, en quelque sorte. Je
veux faire attention de ne pas lui prêter des intentions, mais je pense que c'était
le sens de son propos : protéger absolument les groupes minoritaires, même
des parlementaires, lesquels représentent la majorité, puis que le rempart, là,
contre les dispositions incorrectes à l'égard de ces groupes-là, c'étaient les
tribunaux. Puis il fallait, d'après lui, absolument, absolument que toutes les
lois passent à travers le filtre des tribunaux, peut-être avant d'être
protégées par une clause de souveraineté parlementaire ou pas, mais il fallait
d'abord tester devant les tribunaux pour protéger les groupes minoritaires.
Qu'est-ce que vous répondez à cet argument-là,
vous qui s'appeler les Droits collectifs Québec? Donc, vous êtes évidemment des
défenseurs des droits. Qu'est ce que vous répondez aux gens qui diraient qu'il
y a... certains droits de certains groupes minoritaires pourraient, d'une
manière ou d'une autre, là, ne pas être respectés?
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Bien,
une première répondre... première réponse puis très... Je pense qu'une des
grandes victoires de ceux qui sont contre l'affirmation de l'identité
québécoise, d'une identité distincte, une de leurs plus grandes victoires, c'est
d'avoir réussi à convaincre les Québécoises et les Québécois qu'ils étaient une
majorité. C'est incroyable, quand on y pense, hein? Alors que, finalement, des
francophones en Amérique du Nord, il y en a à peine 8 à 9 millions.
Évidemment, on associe la nation québécoise à son fait francophone, et donc les
lois qui visent à protéger cette culture minoritaire qu'est celle de la nation
québécoise en Amérique, eh bien, c'est des lois qui visent à protéger une
minorité. Donc, c'est... Le fait de se dire : Non, non, non, c'est la
tyrannie de la majorité sur la minorité parce qu'on adopterait des lois comme
la Charte de la langue française, c'est une victoire éminemment politique pour
les adversaires de l'identité québécoise, puisque, ce faisant, ils font porter
le fardeau aux Québécoises et aux Québécois de la protection de leur culture
minoritaire en les accusant finalement d'agir comme une majorité, ce qui n'est
pas le cas. Je... je finirais là-dessus puis je prêterais la parole à Daniel
pour compléter la réponse.
M. Turp (Daniel) : Écoutez,
je crois que les droits collectifs et l'équilibre entre les droits collectifs
et les droits de la personne, <d'ailleurs...
M. Turp (Daniel) :
...et
l'équilibre entre les droits collectifs et les droits de la personne, >d'ailleurs,
il est fait référence à cet équilibre dans le préambule du projet de la loi sur
la laïcité, c'était important. D'ailleurs, c'était une des premières références
aux droits collectifs dans les lois québécoises. Il y a eu ensuite le préambule
de la loi 96, où il y a une nouvelle référence aux droits collectifs, ce
qui... ce qui était, à mon avis, tout à fait judicieux et heureux. On a, dans
notre corps législatif québécois, maintenant, une référence aux droits
collectifs, bien, je crois que c'est un Parlement qui peut décider des droits
collectifs.
Et regardez, ne soyons pas naïfs, là, la
notion de droits collectifs, elle n'existe pas dans la <i>charte
canadienne, elle n'existe pas. Alors donc, les juges ne sont même pas capables
de prendre en compte les droits collectifs, les juges de la Cour
suprême<i>, au finale, parce que la notion n'est pas là. Ils n'ont pas à
faire l'équilibre droits collectifs et droits individuels. Et, par conséquent,
on ne peut pas se fier aux juges de la Cour suprême pour faire cet équilibre-là.
Il ne faut pas leur donner le dernier mot sur cet équilibre. Et c'est des parlementaires,
tu sais, qui ont une légitimité nettement plus grande que les juges, surtout
quand on tient compte du processus de nomination des juges de la Cour suprême
et d'autres juges, qui devraient avoir le dernier mot.
Puis, si vous me permettez, vous savez,
quand on dit : Non, non, il faut les laisser juger d'abord, puis vous
aurez quand même le dernier mot à la fin, là, s'ils jugent, parce que vous
pouvez utiliser la clause de souveraineté parlementaire de façon réactive, mais
oui, mais pourquoi nous priver de le faire au début, si on peut le faire aussi
à la fin? Et c'est là où on dit, finalement, la souveraineté du peuple, c'est
ici qu'elle se définit, et pas par neuf ou cinq juges d'un tribunal dont on n'a
pas nommé les juges.
M. Côté (François) :Si je peux rajouter quelque chose de très rapide pour
conclure. D'abord, rappelons que la Loi sur la laïcité de l'État ne vise pas un
groupe en particulier. Elle est universaliste, elle s'applique à l'ensemble des
Québécois et elle vise à garantir à l'ensemble de la population le droit
fondamental à des services publics laïques dans certaines des institutions du
gouvernement. Elle s'applique à tous.
Ensuite, pour ce qui est de protéger les
droits des minorités de n'importe quel segment de la société, il faut se poser
la question : faites-vous plus confiance à la population, à la société ou
à neuf juges nommés qui ne sont pas démocratiquement redevables devant la
démocratie québécoise? Rappelons-le, les tribunaux ne sont pas des dieux, ils
n'ont pas la science infuse. Et il faut garder en tête que sur certaines
questions d'importance intellectuelle, épistémologique, traditionnelle au sens
des traditions juridiques, les conflits de visions peuvent amener légitimement
le Québec à craindre que son génie ne soit méconnu dans l'interprétation des
libertés fondamentales qui serait faite par les tribunaux canadiens au nom de
certains groupes qui s'en plaindraient.
Et il faut voir ici, il faut garder en
tête que notre tradition civiliste, notre droit québécois fonctionne avec une
logique de rationalisme universel. Nos lois sont des règles de logique, elles
ne sont pas des évaluations au cas par cas faites par un juge en aval d'une
situation. Nous formons nos règles par des propositions logiques. Et, au
travers de ces propositions logiques, on peut tout à fait dire que nous
invoquons la souveraineté parlementaire en amont pour éviter justement que le
débat ne soit capturé par une assemblée de neuf juges qui jugeraient en
fonction de principes d'une structure de... sources, structures et méthodes qui
ne sont pas nécessairement celles du Québec.
• (15 h 40) •
Et j'aimerais, j'aimerais qu'il ne soit
ici qu'une crainte surfaite, mais j'ai réalisé ma thèse de doctorat depuis la
dernière fois que j'étais ici, donc, maintenant, c'est terminé, et je peux vous
le dire...
Une voix : ...
M. Côté (François) :...merci beaucoup, empiriquement, que dans... juste dans
les questions de droit privé, depuis les 40 dernières années de
jurisprudence de la Cour suprême du Canada... alors, normalement, les tribunaux
devraient respecter à 100 % l'intégrité de la tradition civiliste :
55 % seulement, 45 % des décisions rendues par la Cour suprême
ignorent la spécificité du droit civil et préfèrent juger en matière de common
law, et ça, c'est... avec des principes, sources et méthodes de common law. Et
ça, c'est uniquement en droit privé, alors que ça devrait être un respect
intégral. Qu'on nous... Qu'on ne nous reproche pas de ne pas faire confiance
aveugle aux tribunaux et de vouloir invoquer la souveraineté parlementaire
pour, comme mes estimés collègues l'ont dit, avoir véritablement le dernier mot
sur une question hautement démocratique pour la société québécoise.
M. Roberge : Merci pour cette
triple réponse, mais c'est très bien, c'est très, très bien, je n'ai pas... Il
y a une notion que je vous soumets. Évidemment qu'il faut... il faut protéger
tous les groupes, il faut prendre garde à l'équilibre des droits des uns et des
autres, mais il me semble qu'il faut penser aussi à une personne qui est en
position de <vulnérabilité...
M. Roberge :
...il
me semble qu'il faut penser aussi à une personne qui est en position de >vulnérabilité.
Par exemple, un détenu devant un agent de
la paix. L'agent de la paix incarne l'autorité de l'État. Le détenu, peut-être
appartient-il à un groupe minoritaire ou pas, mais peu importe que lui
appartienne ou pas à un groupe minoritaire, il est en situation de
vulnérabilité devant un agent de la paix qui pourrait porter un signe religieux
puis peut-être projeter une image différente face à ce détenu-là. Même chose
pour un élève, par exemple, de 12 ans, ou de 10 ans, ou de 13 ans
qui appartient ou pas à un groupe minoritaire, peu importe, et qui se trouve
dans une situation où le pouvoir, c'est l'adulte qui l'a. Puis il y a même,
dans la Loi sur l'instruction publique, la délégation de l'autorité parentale,
à la fois à la direction d'école et à l'enseignant. Et ce jeune-là se retrouve
en situation de vulnérabilité devant quelqu'un qui a le pouvoir et incarne l'autorité
de l'État.
Et ici, on n'est pas une question de droit
collectif, de droit individuel, mais plutôt de droit à un service laïc. Mais
même, je vous dirais, droit à une confiance, pour la personne vulnérable, que la
personne en autorité sera neutre et ne posera pas un geste ou une action qui
pourrait être teintée par sa croyance religieuse. Qu'est-ce que vous pensez de
ce raisonnement?
M. Côté (François) :Donc, tout d'abord, pour ce qui est des personnes vulnérables,
vous citez avec juste titre les enfants face aux enseignants ou aux personnes
en autorité, mais effectivement, toute personne face aux représentants de l'État
énumérés dans l'annexe II de la Loi sur la laïcité de l'État se retrouve
dans un certain... dans un rapport de, je n'irais pas jusqu'à dire de
dépendance, mais de vulnérabilité face à un représentant civique de l'État qui
incarne l'autorité. Et à ce titre, on pourrait dire qu'il s'agit véritablement
d'un droit collectif, parce qu'il s'agit d'un droit qui est accordé à l'ensemble
des citoyens du Québec de se revendiquer d'un service public laïc, là où c'est
prévu par la loi. Et il y a quelque chose d'absolument légitime à chercher une
telle... une telle approche. Et après ça, quand vous parlez des enfants qui
sont exposés à leur enseignante et qui cherchent à avoir une neutralité de l'État
au travers du comportement de l'enseignante pour s'assurer qu'elle ne va... elle
va toujours agir de manière neutre et impartiale, c'est quelque chose qui
dépasse les simples actes.
On parle d'une neutralité de fait et d'apparence,
car, ne l'oublions pas, le port d'un symbole religieux, indépendamment des
actes, des gestes, des paroles, vous pourriez avoir une personne qui, de bonne
foi, agit le plus neutrement du monde, mais en raison du symbolisme qu'elle
arbore, et il y a des études qui ont été réalisées là-dessus en Europe, le
symbolisme religieux envoie un message indépendant de la volonté de son porteur
que l'on ne peut pas ignorer. Et c'est sa raison d'être d'ailleurs. Alors,
comment pouvez-vous justifier avoir un état qui serait religieusement neutre s'il
y a un ses représentants, notamment en contexte scolaire, mais également en
contexte policier, en contexte...
Une voix : Juridique.
M. Côté (François) :...contexte juridique, voilà, avec les juristes du
gouvernement, comment pouvez-vous parler d'un état neutre si un de ses
représentants en position d'autorité se retrouve à passivement diffuser un
message d'approbation religieuse qui vient, ne l'oublions pas, les religions
viennent toujours avec une conception de la vie bonne et un code normatif, qui
puisse donc faire concurrence à l'État dans l'exercice de ses fonctions.
Ce n'est pas cela la neutralité de l'État.
La neutralité de l'État, c'est une neutralité de fait et d'apparence dans
toutes les sphères qui sont visées par la loi.
M. Turp (Daniel) : Moi, j'ajouterais,
on ne le cite pas souvent, là, mais un des articles les plus importants de
cette Loi sur la laïcité de l'État que vous voulez protéger en reconduisant la
clause de souveraineté parlementaire, c'est l'article 4, deuxième
paragraphe : «La laïcité de l'État exige également que toute personne ait
droit à des institutions parlementaires, gouvernementales et judiciaires
laïques ainsi qu'à des services publics laïques...». Quand on laisse entendre
qu'il n'y a pas de droits de cette nature, de nouveaux droits, on n'a pas lu l'article 4.
«Toute personne a droit à des institutions laïques».
Alors, dans votre cas et dans tous les cas,
de rapports entre des individus, vulnérables ou non, aujourd'hui, on peut
invoquer le droit à des institutions laïques, et ça, c'est tellement
fondamental que l'on devrait vouloir protéger ça, parce que ça, c'est notre
régime, la laïcité : des droits et, c'est vrai, des interdictions. Mais c'est
parce que notre régime québécois de la <laïcité...
M. Turp (Daniel) :
...et,
c'est vrai, des interdictions. Mais c'est parce que notre régime québécois de
la >laïcité veut, par des interdictions, mais limitées, tellement
limitées qu'on veut protéger le droit des institutions laïques. Il me semble
qu'un régime comme celui-là devrait être vu comme étant légitime et justifié.
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Et
j'ajouterais progressiste.
M. Turp (Daniel) : Et progressiste,
même. Pas raciste et pas sexiste.
M. Boucher (Etienne-Alexis) : Ça,
c'est clair.
M. Roberge : Il me reste
encore un peu de temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui, 2 min 38 s.
M. Roberge : Vous avez parlé...
vous avez dit «légitime». Bon, on a le pouvoir constitutionnel, en vertu de
l'article 33 de la Constitution, de faire ce qu'on fait, la clause de
souveraineté parlementaire, mais certains disent que, par contre, justement, ce
ne serait pas légitime. J'ai même vu certains élus au gouvernement fédéral dire
qu'il faudrait baliser, encadrer, parce qu'on en ferait une utilisation un
petit peu trop... trop avantageuse ou trop fréquente. Qu'est-ce que vous pensez
de cet argument-là, comme quoi, c'est possible, mais ne le faites pas? Vous
avez le droit, mais, si vous le faites, on va vous culpabiliser. Qu'est-ce que
vous pensez de cette approche-là?
M. Côté (François) :Si vous me permettez, je pense qu'en tout respect cette
approche ne me convainc pas. Tout simplement qu'il s'agit d'un exercice
légitime pour deux raisons. D'abord et avant tout, c'est écrit dans la
Constitution. Nous avons... l'Assemblée nationale a le pouvoir politique, tout
à fait légitime, de le poser.
Et deuxièmement, si vous cherchez de la
légitimité, que faisons-nous dans cette salle aujourd'hui? Il y a des
consultations, il y a des recours à des expertises. Regardez tout ce qu'il y a
eu dans le récent jugement, dans... le jugement d'appel sur la Loi sur la laïcité
de l'État, il y a eu des expertises qui ont été déposées sur l'utilisation des
dispositions dérogatoires. Vous tenez aujourd'hui des consultations publiques
sur la question de l'utilisation des dispositions dérogatoires.
Je... qu'on me permette de ne pas du tout
y voir un acte autoritaire politique. Vous êtes en train de consulter la
population, vous faites appel à des experts, vous faites appel à la société
civile pour vous donner cette légitimité que vous possédiez déjà. Je trouve que
ce recours à la souveraineté parlementaire est un exercice qui, en soi, est
entièrement légitime. Et, au travers de notre histoire, depuis les
40 dernières années, je n'ai pas trouvé un seul cas d'utilisation de la
disposition dérogatoire... de la souveraineté parlementaire, pardon, au Québec
qui ait été teinté d'une quelconque forme d'autorité politique illégitime. Et
on s'en est servi plus de 100 fois. Alors, l'histoire, les institutions et
les démarches, nous sommes... nous sommes témoins, la légitimité, elle est là.
• (15 h 50) •
M. Turp (Daniel) : Et
j'ajouterais, M. le ministre, que... pas après réflexion, puis après, même,
avoir lu puis même été associé à des amendements à la charte des droits et
libertés<i>, à l'époque où il y avait d'autres ministres de la Justice et...
Même le mot «dérogation», vous savez, le mot «dérogation», là, déroger au
droit, ça ne reflète pas la réalité de ce que l'on fait, là, comme, ce que vous
faites là maintenant. Pourquoi? Parce qu'en fait c'est un emprunt très, très...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je dois vous arrêter. Le temps imparti au gouvernement est
épuisé depuis quelques secondes déjà. Alors...
M. Turp (Daniel) : Je
poursuivrai la réponse en répondant...
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) :
Mais exactement, c'est ce que j'allais dire. On va poursuivre les
discussions avec les parlementaires, avec le député de l'Acadie, pour une
période de 12 min 23 s.
M. Morin : Merci. Merci, Mme
la Présidente. D'abord, permettez-moi de m'excuser pour mon retard. Ce n'est
pas par manque d'intérêt ou manque de respect. Suite à la période de questions,
j'ai eu une rencontre avec le ministre de la Justice et une victime d'actes
criminels, et c'était important que cette rencontre-là se tienne là. Donc,
c'est ce qui explique mon retard. Je m'en excuse.
Maintenant, Pr Turp, vous aviez
commencé à parler de l'utilisation du mot «déroger», et, en fait, vous vous
êtes arrêté par manque de temps, mais je comprends que, pour vous, la clause de
souveraineté parlementaire, ce ne serait pas une dérogation au droit. Est-ce
que je vous ai bien compris? Est-ce que c'est vers là que vous vous en alliez?
M. Turp (Daniel) : Écoutez,
d'où vient le mot «dérogation»? D'où vient le mot «déroger»? Il vient de l'article 4
du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le traité que
le Canada... auquel le Canada a adhéré, le Québec a même... s'est déclaré lié
en 1976 et il y a un article 4 dans cet... dans ce traité qui est relatif
au pouvoir de dérogation, de dérogation au droit. C'est le mot qui est <utilisé...
M. Turp (Daniel) :
...
est relatif au pouvoir de dérogation, de dérogation au droit. C'est le mot qui
est >utilisé, dérogation. Mais c'est des dérogations au droit dans des
périodes de dangers publics exceptionnels qui menacent l'existence de la nation.
Et là, les parties à ce traité ont le droit de déroger, de suspendre les droits.
Et c'est ça une clause de dérogation.
Nous, quand on a adopté la charte des
droits et libertés en 1975, on a mis le mot dérogation, là, dans
l'article 52. Et en définitive, quand on y pense, ce n'est pas des
dérogations au droit. Ce que l'on fait quand on utilise le pouvoir dit de
déroger... de déroger ou de dérogation, ce vocabulaire qu'on a... c'est que,
finalement, on cherche à faire l'équilibre entre ce que nous prétendons être
important, des droits collectifs, puis il y a des droits individuels, et que
c'est l'Assemblée nationale qui décide de cet équilibre.
En fait, même si, avec mon collègue
Rousseau, on peut peut-être ne pas nécessairement s'entendre sur la relation
entre le devoir de neutralité et la liberté de religion, on doit parfois, selon
la Cour suprême, très privilégier le devoir de neutralité sur la liberté de
religion, on pourrait même aussi raisonner en termes de... quand on utilise la
clause de souveraineté parlementaire, finalement, ce que l'Assemblée fait,
c'est de déterminer elle-même les limites aux droits et libertés qui sont enchâssés.
C'est elle qui décide que l'interdiction de porter des signes religieux est une
limite raisonnable dans une société libre et démocratique de manifester sa
religion. Et c'est l'Assemblée qui détermine ces limites, et non pas les
tribunaux, et décide que sur cette question des limites à la liberté de
religion et de la manifester, quand on est un fonctionnaire d'État dans nos
rapports d'autorité, c'est ici que ça va se décider et pas devant un tribunal.
M. Boucher (Etienne-Alexis) :
Je me permettrais... je me permettrais d'ajouter, M. le député de l'Acadie,
que, dans le fond, les adversaires de la loi 101 disent : Bien, on
attaque des droits individuels ou des droits et libertés. Or, on l'a vu dans
l'avant-midi précédent de l'audience, puis on le savait quand même depuis
quelques mois, même depuis quelques années, la loi sur la laïcité crée des
droits aussi, notamment le droit pour les citoyens et les citoyennes de pouvoir
bénéficier d'institutions politiques, juridiques entièrement laïques. Donc, on
abroge la Loi sur la laïcité de l'État ou on la rend... elle n'est plus
protégée par la clause de souveraineté parlementaire, et ça pourrait avoir un
effet d'avoir un impact sur des droits, tu sais. Donc, ça pourrait être non
progressiste, on pourrait dire.
Et non seulement ça, mais qui plus est,
c'est comme de dire qu'il y a des droits plus importants que d'autres. Pourquoi
le droit... Pourquoi qu'au Canada on a décidé que la liberté de religion était
plus importante que la liberté de conscience? Je n'en ai aucune idée. Et pour...
pour dire se que... Et lorsqu'on regarde les religions qui ne sont pas des...
comment dire, pour certaines d'entre elles, un terreau de progressisme en
matière d'égalité des sexes, par exemple, ou encore de tolérance des
différentes orientations sexuelles que l'on peut voir, bien, pourquoi ce serait
des religions qui dicteraient l'équilibre entre des droits individuels et des
droits collectifs?
Alors, il y a... il y a toute cette
nomenclature-là qui est particulière, on pourrait le dire, qui a teinté ce
débat et qui a... qui fait dire à certains que la Loi sur la laïcité de l'État
est discriminatoire, ce qui est... ce qui est inconcevable, tout simplement.
Elle... au contraire, elle protège plusieurs droits chez les citoyens et
citoyennes du Québec.
M. Morin : Si...
M. Côté (François) :Et pour compléter avec un petit complément de réponse, si
vous me le permettez.
M. Morin : Oui, bien sûr.
M. Côté (François) :Merci beaucoup. Ce n'est pas déroger, c'est affirmer
différemment. Je parlais des traditions juridiques et des manières de concevoir
le droit. Je vais vous sortir simplement un exemple, un seul petit exemple.
Quand on parle de liberté de religion, il y a deux éléments qui en font partie,
la liberté de croyance et la liberté de pratique. La liberté de croyance, c'est
la liberté de croire en une foi dans son for intérieur. La liberté de pratique,
c'est la manifester par des comportements sociaux. Et au travers de la tradition
civiliste, on considère, à titre de théorie de droit ancrée dans le
rationalisme et la volonté, que la liberté de croyance, elle est absolument
souveraine. Mais la liberté de pratique, elle, il s'agit d'un choix. Un
individu n'est pas prisonnier de sa religion. Un individu a son libre arbitre
et il peut choisir quand et comment il exprime sa foi religieuse. Et
l'aménagement de tel choix revient à la régulation d'un comportement social,
comme l'expression de ses convictions <politiques...
M. Côté (François) :
... à la régulation d'un comportement social, comme
l'expression de ses convictions >politiques en société. Et cette manière
de voir le droit, elle n'est pas partagée de la même manière par la common law,
où la manifestation de ses pratiques religieuses est fusionnée, dans une
certaine partie, avec celle des croyances religieuses.
Alors, pour le civiliste, il est tout à
fait légitime de dire : Vous n'exprimez pas vos convictions religieuses au
travers de telle pratique, dans tel contexte, du 9 à 5 au travail, et c'est
parfaitement valable. Mais, en common law, en vertu des prémisses de départ et
des différences de pensée juridique, demander à une personne d'enlever ses
symboles religieux de 9 à 5 est à peu près aussi odieux que de demander à une
personne handicapée de... pourriez-vous arrêter d'être handicapé pendant les
heures de travail et laisser votre chaise roulante au vestiaire? Ce qui fait
absolument scandale.
Mais pourquoi? Parce que les deux modes de
pensée sont différents. Est-ce qu'affirmer notre différence c'est déroger aux
droits fondamentaux? Pas du tout. C'est simplement les affirmer différemment,
comme nous avons tout à fait le droit de le faire au sein d'une société
pluraliste comme la fédération canadienne, qui reconnaît l'autonomie des
provinces de le faire chacune et de préserver leur distinction sociale.
M. Morin : Si vous me
permettez, parce que vous avez fait... Pr Turp, vous avez souligné qu'en
bout de piste c'est l'Assemblée nationale qui décide, en fin de compte, de
l'utilisation ou pas de la clause de dérogation. Est-ce que vous pensez qu'il
est préférable de l'utiliser d'une façon prospective ou curative, étant entendu
que, de toute façon, l'Assemblée nationale, en dernier, en bout de piste, aura
toujours le dernier mot?
M. Turp (Daniel) : Bien,
comme je l'ai dit à votre collègue tout à l'heure, pourquoi attendre? Pourquoi
attendre un jugement pour avoir le dernier mot, alors qu'on peut l'avoir avant,
au début? Et je crois que c'est effectivement important qu'une assemblée décide
que sur une question, d'avoir le dernier mot, quand elle le peut... quand elle
le veut, elle ne le veut pas toujours. Ce n'est pas toutes les lois québécoises
qui contiennent des clauses de souveraineté parlementaire. Puis l'Assemblée a
adopté des lois qu'elle était disposée à faire examiner par les tribunaux, en
n'y incluant pas des clauses de souveraineté parlementaire.
Mais il y a des lois fondamentales, hein,
c'est une loi fondamentale, quasi constitutionnelle, où on décide que c'est
l'Assemblée, que c'est les parlementaires, c'est vous, c'est 125 personnes
qui représentent le peuple du Québec qui devraient, sur une question comme
celle-là, avoir le dernier mot. Et, comme je l'ai dit tout à l'heure, je
regrette, là, mais faire une confiance aveugle à neuf juges de la Cour suprême,
qui peuvent se diviser comme ils le font fréquemment à cinq contre quatre sur
des questions fondamentales, c'est donner à cinq juges, cinq juges... et il se
pourrait que ce soient cinq juges du Canada anglais, le dernier mot sur notre
régime québécois de la laïcité. Non, moi, je trouve que le Parlement qui
choisit d'avoir le dernier mot est un Parlement qui exprime du courage.
• (16 heures) •
M. Morin : Est-ce que...
Bien, en fait, comme le soulignait le Pr Lampron, je crois, ce matin, de
toute façon, l'économie des recours aux tribunaux, même en utilisant la clause
de dérogation d'une façon, appelons-la prospective, ne fait pas en sorte qu'il
n'y aura pas de débats judiciaires. On s'est quand même ramassé avec une
décision de la Cour d'appel<i> de 300 pages, là. Donc, est-ce que ce
ne serait pas préférable, dans certains cas, de demander un renvoi, par
exemple, à la Cour d'appel pour éclairer le gouvernement?
Puis, une fois que la clause est utilisée
cinq ans plus tard, parce qu'on disait, ce matin : Écoutez, quant aux
éléments qu'il faut... qu'il faut démontrer pour justifier, par exemple, la
clause, bien, il y a tous les débats qui ont été déposés dans le cadre de la...
du projet de loi n° 21, par exemple, sauf que, cinq ans après, ou si la
clause est reconduite 10 ans après, la société peut changer. Donc, est-ce
que ce serait pertinent, selon vous, que, quand le gouvernement veut utiliser à
nouveau la clause de dérogation, il n'y ait pas une explication, il n'y ait pas
des preuves qui soient déposées pour aider les parlementaires à comprendre si
c'est toujours pertinent ou pas?
M. Côté (François) :J'aimerais répondre à cette question, si vous me le
permettez. D'abord, bon, pour ce qui est de la question du renvoi, c'est une
démarche parallèle que rien n'interdit au gouvernement de faire. Je ne vois… il
ne s'agit pas de solutions mutuellement exclusives.
Maintenant, ensuite, vous avez parlé du
fait qu'on doit renouveler le recours à la disposition dérogatoire à tous les
cinq ans. Est-il possible que la société ait changé au travers des cinq ans? Eh
bien, c'est une possibilité, oui, et c'est justement pour ça qu'elle est
renouvelable aux cinq ans dans la charte canadienne. Et ça se retrouve à
réitérer la confiance envers la société civile. À tous les cinq ans, le
législateur...
16 h (version révisée)
M. Côté (François) :...de confiance envers la société civile. À tous les cinq
ans, le législateur va devoir renouveler son recours à la disposition de
souveraineté parlementaire. Et le fait que, durant les cinq ans, la société va
changer, ça se retrouve à valider cet exercice.
Et également, très rapidement, je vois qu'on
me fait signe pour le temps, un autre intérêt de l'utilisation des dispositions
dérogatoires de manière prospective plutôt que curative est au niveau de l'effectivité
des lois. Vous regardez actuellement la Loi sur la laïcité de l'État, elle a
été contestée depuis, essentiellement, le jour un de son adoption. Mais, avec
un recours à la souveraineté parlementaire, espérons que les recours ne seront
pas aussi vivement contestés. J'estime que l'affaire en cours va finir par
établir un précédent solide. Il était supposé en avoir un depuis Ford, mais
cette loi aura été suspendue et sans effet, et cinq ans se seraient écoulés
sans qu'on puisse répondre au problème social.
Le... le recours à la souveraineté
parlementaire permet de dire : Écoutez, il s'agit d'une question à ce
point importante pour la société qu'on ne peut pas mettre le progrès social en
pause pendant cinq, 10, plusieurs années encore, le temps que les tribunaux se
prononcent là-dessus.
Et quant à l'idée de devoir renouveler la
disposition de souveraineté parlementaire, ma foi, une déclaration serait
suffisante. Mais s'il faut la renouveler à cinq ans, 10 ans, 15 ans,
20 ans, 25 ans, et ainsi de suite, je n'ai aucun problème avec ça.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Merci. Alors, on termine l'échange avec la
députée de Verdun, pour une période de 4 min 8 s.
Mme Zaga Mendez : Merci.
Merci beaucoup, Mme la Présidente. Merci, MM. Turp, Côté et Boucher, pour
votre présentation puis pour l'échange. Alors, moi, j'ai deux... bien, plutôt
une question puis, peut-être, je pensais avoir un peu plus de précisions. Vous dites
depuis tout à l'heure : Il faut bien avoir un équilibre, bien sûr, entre nos
droits collectifs et l'exercice... et le respect des droits individuels. Je
fais référence, depuis le début des échanges que vous avez assistés, à notre
charte québécoise. Est-ce que la charte québécoise serait cet outil qu'on
pourrait donner pour avoir un équilibre et tout en ayant un caractère
autonomiste du Québec entre les droits collectifs et le respect des droits
individuels?
M. Turp (Daniel) : ...écoutez,
la charte québécoise, là, son interprétation a été alignée sur celle de la
charte canadienne. Les juges de la Cour suprême<i>, à la fin, là, que ce
soit la liberté d'expression dans la charte canadienne ou la charte québécoise,
ça finit par être la même chose : ils acceptent ou non des limites
raisonnables ou non.
Alors, tu sais, moi, j'aimerais bien que
ce soit juste la charte québécoise qui régisse ces questions-là puis qui sont...
on soit exemptés de l'application de la charte canadienne, mais c'est
impossible. Même si on le faisait, les juges qui détermineraient enfin, à la
fin, quelles sont les limites raisonnables ou non, si c'est invalide,
inopérant, c'est des juges qui interprètent la charte québécoise comme la
charte canadienne. Et là on l'avait dit dès que la charte canadienne avait été
adoptée en 1982 que c'est ça qui se produirait. Et c'est ce qui s'est produit.
Et, dans la charte canadienne, il y a une
disposition d'interprétation qui dit qu'au Canada l'importance qui doit être
accordée au patrimoine culturel, multiculturel, donc au multiculturalisme est...
est déterminante. Et l'interprétation de notre charte québécoise, elle serait
déterminée aussi par cette importance du patrimoine culturel, qui me semble
assez incompatible quand on... elle a été interprétée par la Cour
suprême<i> avec notre notion et notre régime québécois de la laïcité.
Mme Zaga Mendez : Merci.
Tout à l'heure, vous avez insisté aussi, dans l'échange, sur cette importance
pour les élus de l'Assemblée nationale d'avoir le dernier mot en ce qui
concerne l'application puis... des droits collectifs, mais dans tout ça, moi,
je me demande, avec l'utilisation des clauses dérogatoires, puis surtout la
clause dérogatoire envers notre charte québécoise, n'est-ce pas plutôt d'avoir...
de donner aux élus québécois le seul mot?
M. Turp (Daniel) : ...les
élus québécois sont réélus tous les cinq ans. Et...
Une voix : ...
M. Turp (Daniel) : Ou quatre.
Et donc, quelque part, on peut les remplacer par d'autres si on n'est pas très heureux
des décisions qu'ils ont prises. D'ailleurs, c'est pour ça qu'on justifie le...
la clause des cinq années, là.
Vous savez, quand on y pense, est-ce que c'est
même vraiment nécessaire une clause de renouvellement aux cinq ans? Est-ce que
c'est... Mon collègue semble être d'accord, là. Il n'y en a pas dans la charte
québécoise, il n'y en a pas, d'article 52, dans notre charte québécoise.
Puis vous êtes élus à tous les cinq ans,
puis si on voulait sanctionner un gouvernement qui aurait abusé de sa possibilité
de limiter des droits, on peut ne pas l'élire. Alors, même à ça, ça paraît
comme une exigence qui n'est pas raisonnable même d'obliger le renouvellement
tous les cinq ans, quand un Parlement a décidé que c'est lui qui déterminait
quel... quel est le régime et quelles sont les limites aux... à certaines <grandes...
M. Turp (Daniel) :
...c'est
lui qui déterminait quel... quel est le régime et quelles sont les limites aux...
à certaines >grandes libertés fondamentales, comme notamment dans notre
cas, la liberté de manifester sa religion en portant des signes religieux.
Mme Zaga Mendez : Et
rapidement, juste, ça va dans le même sens, tout à l'heure...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste 15 secondes.
Mme Zaga Mendez : Ah!
bon. Finalement, je ne pourrai pas poser ma question. Mais je vous remercie
pour votre présentation et vos réponses.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, messieurs, pour votre apport à nos travaux.
Je vous souhaite bon retour. Et je vais suspendre quelques instants, le temps
de recevoir la prochaine personne. Merci.
(Suspension de la séance à 16 h 08)
(Reprise à 16 h 10)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, à l'ordre s'il vous plaît! La Commission des
relations avec les citoyens reprend ses travaux.
Nous recevons donc Me Christiane
Pelchat. Bienvenue, Mme... Me Pelchat, à la Commission des relations avec
les citoyens. Vous allez avoir une période de 10 minutes pour votre exposé
et, par la suite, nous allons échanger avec les parlementaires. Alors, votre...
votre chronomètre commence maintenant. Allez-y.
Mme Pelchat (Christiane) : Merci
beaucoup, Mmes les députées, MM. les députés, M. le ministre, et néanmoins
député, ça me fait plaisir d'être avec vous aujourd'hui. Je vous parle du
Sénégal puisque je suis en ce moment en mission pour les élections au Sénégal.
Alors, me voilà. J'ai accepté de venir témoigner de l'importance de la clause
dérogatoire, et maintenant qu'on peut appeler... de la clause souveraineté...
de la souveraineté parlementaire. Vraiment, Benoît Pelletier le faisait de
manière éloquente. Maintenant, la Cour d'appel<i> est venue parler, elle
aussi, de... de la souveraineté parlementaire. Alors, c'est en... ça me fait
encore plus plaisir de parler de la... de la souveraineté parlementaire.
Moi aussi, je voudrais rendre hommage à
Benoît Pelletier, qui était un ami et qui m'a beaucoup, beaucoup inspiré dans
ma carrière, et même aussi comme juriste et comme collègue dans la défense de
la loi 21. Benoît Pelletier a été un des experts mandatés par le
gouvernement pour expliquer particulièrement comment la loi était... était...
ne contrevenait pas au fédéralisme canadien. Il l'a fait d'une... avec une
éloquence qu'on n'a pas vue beaucoup dans les tribunaux. Alors, je souligne,
moi aussi, la mémoire de mon ami Benoît Pelletier.
Alors, vous me permettrez de vous rappeler
rapidement que j'ai été députée à l'Assemblée nationale de 1985 à 1994.
Pourquoi je le rappelle? C'est parce que j'étais députée en 1988, députée
libérale, donc, <avec...
Mme Pelchat (Christiane) :
...Pourquoi je le rappelle? C'est parce que j'étais députée en 1988,
députée libérale, donc, >avec M. Robert Bourassa, j'étais députée
libérale à la suite de l'arrêt Ford. Alors, j'ai voté, moi aussi, sur la clause
dérogatoire de souveraineté parlementaire à ce moment-là. Et ça a été un moment
très important pour moi. Je pourrai vous en reparler, mais c'est important de
le dire.
L'autre élément. J'ai été présidente du Conseil
du statut de la femme pendant cinq ans, c'est un privilège extraordinaire que
j'ai eu, qui concordait avec la période des accommodements raisonnables. Et on
a vu au conseil, à ce moment-là, combien il était facile de brader le droit des
femmes à l'égalité au profit de la liberté de religion. Alors, j'ai moi même,
avec... Sous les conseils de... spéciaux de Henri Brun, qui était notre juriste-conseil,
et la belle plume de Caroline Beauchamp, nous avons élaboré trois avis sur
l'égalité des sexes et la liberté de religion, et nous en sommes venus à des
recommandations, dont celle de l'adoption d'une loi et dont celle de la
modification de la charte québécoise. Et nous avions recommandé au
gouvernement, à ce moment-là, d'interdire tous les signes religieux
ostentatoires pour tous les fonctionnaires, non seulement pour une partie des
fonctionnaires. On avait recommandé aussi, bien sûr, la gestion des
accommodements raisonnables.
Et j'entendais... j'ai eu le plaisir
d'écouter tout à l'heure Louis-Philippe Lampron, que j'aime beaucoup. Louis-Philippe...
on a eu beaucoup de... d'échanges. Je l'entendais vous dire que, dans le fond,
le régime, on a déjà la... la neutralité religieuse, vous avez tort, on n'avait
pas besoin d'une loi. Ce n'est pas tout à fait exact, hein? Ce que la Cour
suprême<i> nous a dit dans l'affaire du Saguenay, c'est que c'est... La
laïcité au Québec et la neutralité religieuse, c'est une laïcité de fait, ce
n'était pas une laïcité de droit. Et la Cour suprême<i> nous l'a dit et
elle l'a répété : Il n'y a pas de balise pour guider la... l'application
de... de la laïcité et encore plus les balises de l'accommodement raisonnable.
Parce que ce qu'on oublie de la loi 21, c'est qu'elle incorpore les
balises de la loi 62 comme pour gérer les accommodements raisonnables.
Donc... Et nous, au Conseil du statut de
la femme, à ce moment-là, nous étions outrées de la facilité, comme je vous
dis, avec laquelle on bradait l'égalité des femmes pour le droit à la... à la
liberté de religion. Alors, on a dit : Il ne peut y avoir... Un
accommodement ne peut être raisonnable s'il porte atteinte aux droits, à la
liberté, à l'égalité des sexes. Ce n'est pas un... un droit qui... Ce n'est pas
raisonnable de donner cet accommodement.
Nous croyons... Je crois, encore
aujourd'hui, que l'affirmation de la laïcité est plus important que ce que
notre droit de fait disait, c'est-à-dire qu'il a constaté dans les faits qu'il
y avait une neutralité religieuse d'État. Et qu'est-ce que la cour nous a dit
dans... dans cette constatation de fait qu'il y a une neutralité religieuse?
Elle nous a dit que la neutralité religieuse de l'État faisait partie de la
liberté de religion et que la liberté de religion sans neutralité religieuse de
l'État ne pouvait exister, mais aussi, elle a rappelé dans Saguenay contre...
MLQ contre Saguenay que la liberté de conscience fait partie de la liberté de
religion.
Alors, ici, les gens qui s'offusquent de
la souveraineté parlementaire, on a l'impression qu'ils en ont que pour les
droits à la liberté de religion et que pour les droits à l'égalité des femmes...
bien, ça, écoutez, il faut le... il faut le marteler souvent, parce que le
droit à l'égalité des femmes, encore aujourd'hui, et même en 2023, on a
facilement bradé le droit à l'égalité des femmes. Mais le droit à la liberté de
conscience, le droit à la liberté de croire et ne pas croire, ça fait aussi
partie de la liberté de religion. Alors, quand on... on affirme, donc, dans la
loi : La laïcité de l'État, c'est plus que la neutralité religieuse de
l'État, la laïcité des institutions, ça, ce n'est pas dans le droit actuel, on
vient dire que la... la laïcité de l'État est... elle est inspirée par
l'égalité entre les femmes et les hommes, ce qui vient donner une balise encore
plus <importante...
Mme Pelchat (Christiane) :
...par l'égalité entre les femmes et les hommes, ce qui vient donner
une balise encore plus >importante depuis la modification à la charte
québécoise en 2010, d'y inclure l'égalité comme principe pour interpréter la
charte québécoise, l'égalité entre les femmes et les hommes.
Donc, non seulement, contrairement à ce
que dit mon ami Pr Lampron, la loi comble un vide législatif sur le devoir de
neutralité religieuse de l'État, elle vient donner des droits additionnels.
Elle vient donner des droits additionnels comme l'a... l'a dit... Je dois... je
dois dévoiler que Guillaume Rousseau, c'est mon... c'est mon professeur. Je
suis en train de faire ma maîtrise sur le droit à l'égalité. Alors, je l'ai
écouté. Quand il dit que la loi donne des droits additionnels, donc, en
consacrant le droit aux services publics dans... par des... des fonctionnaires
neutres, je pense que ça, c'est un droit additionnel qu'elle donne, la... la
loi protège, donne le droit, je dirais, une... je n'ai pas le droit de dire ça,
parce que les chartistes vont... vont me taper sur les droits, mais quand...
sur les lois, mais protège le droit à l'égalité entre les femmes et les hommes.
C'est aussi très important. Le fait de ne pas être discriminé du... du seul
fait d'être une femme.
Elle protège aussi, la loi, la liberté de
conscience des enfants en ce qui a trait aux enseignants, ça aussi, c'est
important. C'est une clientèle qu'on oublie, mais c'est aussi... Les enfants,
je pense que c'est... c'est fondamental de prendre en compte leurs... leurs
intérêts. Alors, je pense que ça, c'est un élément que je voulais mentionner.
Il n'y a... il n'y a rien... et ça, c'est Robert
Bourassa qui me l'a enseigné : il n'y a rien d'odieux à protéger le droit
collectif du Québec de définir... et le droit, je dirais, le droit des
parlementaires de légiférer. Il n'y a absolument rien d'odieux. Et c'est ce que
fait la clause dérogatoire. Et, quand on dit qu'on protège le droit des femmes
par la loi 21, entre autres, on dit aussi que... Il ne faut pas oublier
que la loi, elle s'étend à toutes les institutions. La laïcité s'étend. Les
signes religieux, c'est une petite partie des fonctionnaires qui n'auront pas
le droit à porter cet... les signes religieux ostentatoires. La majorité des
autres fonctionnaires pourront porter des signes ostentatoires. On a... on a...
on oublie ça. Et ça, personnellement, je suis obligée de vous dire que je suis
contre cette discrimination pour les fonctionnaires, puisque j'ai recommandé,
particulièrement dans le dernier avis que j'ai signé en 2011, que tous les
fonctionnaires de l'État ne soient pas autorisés à porter les signes religieux
ostentatoires...
• (16 h 20) •
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : En terminant.
Mme Pelchat (Christiane) : ...pour
maintenir et pour préserver la neutralité religieuse de l'État. Alors, voilà, bien,
je ne veux pas aller plus loin, sauf que vous dire que la... la souveraineté
parlementaire que... que Benoît Pelletier a défendue, elle est protégée par la
loi 21, et c'est aux députés de décider et non pas aux juges. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, Maître Pelchat. C'est un petit clin d'œil à
la petite phrase consacrée, «en terminant», vous la connaissez celle-là.
Mme Pelchat (Christiane) : ...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, on est rendus à l'échange avec les parlementaires.
On commence par le gouvernement, avec le ministre, 16 min 30 s.
M. Roberge : Merci, Mme
la Présidente. Merci beaucoup, Mme Pelchat, d'avoir trouvé du temps, de la
disponibilité comme ça, à partir de l'autre bout du monde, alors que vous
faites quelque chose d'extrêmement important pour la démocratie là-bas aussi, on
est très fiers d'avoir... de vous avoir comme Québécoise, à travailler comme ça
pour permettre que la démocratie prenne sa place et garde sa place partout
ailleurs. Donc, je vous remercie.
C'est... c'est amusant de voir que, pour
une deuxième présentation de suite, vous êtes la troisième ex-parlementaire.
Donc il y a une vie après la vie parlementaire, donc ça donne espoir, c'est
très bien, et... et vous avez toute une carrière depuis, d'ailleurs. Effectivement,
vous avez tout un... tout un parcours depuis votre vie de parlementaire. Vous
avez parlé, mentionné, évoqué, à quelques reprises, dans votre présentation,
les droits des femmes. Or, je me souviens très bien, lors de la question,
justement, des accommodements raisonnables, puis peut-être même, a fortiori,
pendant les... les débats importants, normaux et sains pendant les débats où on
préparait la loi n° 21... C'était mon <collègue...
M. Roberge :
...importants,
normaux et sains pendant les débats où on préparait la loi n° 21...
C'était mon >collègue, on ne l'a même pas nommé depuis le début de la
journée, c'est Simon Jolin-Barrette. Je pense qu'il faut quand même le nommer puis
le remercier pour sa contribution historique dans le débat, quand même.
Mme Pelchat (Christiane) : Absolument,
absolument. Je suis d'accord.
M. Roberge : Pendant
tout ce temps-là, il y a des gens qui disaient : Oui, mais attention, là,
si vous faites la laïcité de l'État, attention aux droits des femmes. Or, vous
avez présidé, pendant plus de cinq ans, le Conseil du statut de la femme et
vous venez nous dire que la laïcité ne vient pas heurter les droits des femmes.
Pouvez-vous expliquer, préciser, argumenter pour... pour préciser pourquoi,
d'après vous, on peut tout à fait réconcilier laïcité de l'État et respect du
droit des femmes et, peut-être, même, émancipation du droit des femmes?
Mme Pelchat (Christiane) : En
fait, je dirais que la laïcité, telle qu'elle est introduite dans la loi
n° 21 et protégée à l'article 9.1 de la charte québécoise, est un
préalable à l'égalité entre les femmes et les hommes. Pourquoi? Parce que trop
souvent, on... on oppose... Et c'est ça qui est arrivé dans la période des
accommodements raisonnables, et la... la... tout le monde a dit : Oui,
mais le problème avec les accommodements raisonnables, c'est qu'il n'y a aucun
guide, il n'y a pas de guide, il n'y a pas de balise, on peut faire ça
n'importe quand, n'importe comment. Et c'est pour ça qu'on avait proposé le
projet de loi 94, qui a inspiré une partie du projet de loi 1. Alors,
si on... on voit qu'il y a une bataille entre la liberté de religion et
l'égalité entre les femmes, rapidement, les fonctionnaires ont rapidement donné
une préséance au droit à... à la liberté de religion.
Je vous donne l'exemple de la <i>Société
d'assurance automobile. Qu'est-ce qui est arrivé quand un monsieur de
confession... de confession juive a dit : Moi, je ne peux pas passer mon
examen de conduite avec cette femme-là, parce que... avec la... l'examinatrice,
qui est une femme, parce que ma religion m'interdit d'être avec une femme dans
un cubicule fermé. Pas de problème, monsieur, pas de problème. Madame, si vous
voulez bien vous tasser, vous, agente de service de l'État, on va faire servir
le monsieur par un homme, hein? Ça, ça nous a jetées à terre, là, au Conseil du
statut de la femme.
La même chose lorsque la demande a été
faite, au YMCA de Montréal, de givrer les vitres, parce qu'on ne pouvait
supporter de voir... Certaines personnes de la communauté... d'une confession
ont eu du mal à supporter la... la vue de femmes en petite tenue, en shorts,
hein, ce n'étaient pas... ce n'étaient pas des maillots de bain, c'étaient des
shorts, parce que ça portait atteinte à leur liberté de religion. Tout de
suite, pas de problème, on givre ça, ces vitres-là, les madames ont...
Pourquoi? Bien, alors, parce qu'on a fait... on a donné préséance à la liberté
de religion, même... même si, moi, je... je pourrais défendre que c'est... ça
ne relève pas de la liberté de religion. Mais, un, il n'y avait pas de guide
pour les accommodements raisonnables avant la loi 62, maintenant intégrée
à la loi 21, et, deux, on donne la préséance, parce que l'égalité entre
les femmes et les hommes, l'égalité des femmes, ce n'est pas important, alors...
Et, je m'excuse de dire ça, mais dans mes recherches, comme chercheuse en
droit, je peux vous dire que j'ai découvert que c'est seulement en 2018 que la Cour
suprême<i> a reconnu une atteinte au droit à l'égalité des sexes et a
donné réparation, 2018, et l'article 15 est adopté depuis... est en
vigueur depuis 1985.
Alors donc, pour nous, il ne peut pas y
avoir de conflit entre la liberté de religion et l'égalité entre les sexes.
S'il y en a, il va falloir que la laïcité, dans une loi, dise : On ne peut
pas déroger au droit à l'égalité entre les femmes et les hommes. Et c'est...
c'est.. la base de la démocratie, la laïcité, et c'est la base de l'égalité
entre les sexes. Sinon, on va toujours faire primer la liberté de religion.
M. Roberge : Je vous
remercie. Donc, je comprends que vous êtes en... d'accord avec les principes de...
de la loi actuelle sur la laïcité, vous êtes d'accord pour l'utilisation de la
clause dérogatoire ou, disons, mieux encore, la clause de souveraineté parlementaire.
L'autre question, c'est : Qu'en est-il de votre opinion par rapport à
l'utilisation préventive? Donc, devrait-on laisser les gens contester la loi,
la traîner devant les tribunaux, l'amener jusqu'à la Cour suprême<i>,
attendre qu'elle soit peut-être invalidée avant d'avoir... de dire : Ah!...
et puis, finalement, les parlementaires ont le dernier mot, ou devrons...
devrions-nous plutôt agir en amont, comme nous le faisons en ce moment, et
pourquoi?
Mme Pelchat (Christiane) : Écoutez,
là, ça, là, c'est une espèce de lubie, là. Je ne sais pas qui a inventé le mot
«préventif», là. La clause de souveraineté <parlementaire...
Mme Pelchat (Christiane) :
...lubie, là. Je ne sais pas qui a inventé le mot «préventif», là.
La clause de souveraineté >parlementaire, c'est une clause de
souveraineté parlementaire, point à la ligne.
La Cour suprême<i>, dans l'arrêt
Ford, qu'est-ce qu'elle nous a dit en 1988? Elle a dit... Et là j'ai relu le
beau discours de mon collègue Gil Rémillard à ce moment-là, elle a dit, la Cour
suprême<i> : Bien. Vous avez été gentil avec la loi 101. Vous
avez utilisé la clause dérogatoire pour la charte canadienne — alors
donc la... la loi 101 est à l'abri de la charte canadienne — mais
vous avez omis d'utiliser la clause dérogatoire pour la charte québécoise.
Alors, la... la Cour suprême<i> nous a tapé sur les droits... sur les
doigts parce qu'on ne l'a pas utilisée préventivement.
Une clause de souveraineté parlementaire,
ce que ça fait, comme l'a dit Benoît Pelletier dans un article extraordinaire
dans Le Devoir, c'est une clause qui permet aux parlementaires, aux
législateurs élus d'exprimer le... le souhait de... de... bien, oui, de la
majorité. Imaginez-vous donc que c'est... le gouvernement est élu par la
majorité, et c'est le gouvernement, c'est les députés majoritaires qui... qui
dirigent le Québec. C'est ça, la démocratie, alors moi, je ne peux pas...
Alors, l'histoire de «préventif», c'est un
nouveau débat, ça vient de naître, ça. On utilise la clause... puis Guillaume
vous l'a bien expliqué. La clause de souveraineté parlementaire, c'est pour
protéger souvent des valeurs collectives, mais ici, c'est aussi des droits
individuels que la souveraineté parlementaire protège. Et on ne pourrait pas...
Si on dit que l'État est représenté par ses fonctionnaires, et que certains
fonctionnaires doivent montrer non seulement une apparence de neutralité,
c'est-à-dire une neutralité dans les faits, mais aussi une apparence de
neutralité, alors ils ne peuvent porter de signes religieux et qu'en même temps
on accorde le droit... la clause grand-père à... aux personnes qui portent des
signes religieux, on fait une discrimination encore une fois entre des
catégories de personnes, puis, en plus, on dit que la majorité des
fonctionnaires peuvent porter des signes religieux.
Alors, on a différentes catégories de
personnes, alors ça prend la clause de souveraineté parlementaire, de
dérogation, pour permettre aux droits... aux personnes qui portaient des signes
religieux avant la mise en vigueur de la loi 21 de poursuivre le port des
signes religieux, et des personnes qui ne sont pas visées par les articles sur
l'interdiction des signes religieux de porter des signes religieux.
• (16 h 30) •
Alors, c'est... c'est pour ça qu'il faut
l'utiliser, et c'est les parlementaires qui... qui affirment le... ce... ce
droit-là. Et Benoit Pelletier disait : «On ne doit pas laisser aux juges,
si bien intentionnés, sages et philosophes qu'ils puissent être, le soin de
décider d'un projet de société pour l'ensemble du Québec, enraciné dans le
principe de démocratie. Dans la mesure où la laïcité est exprimée par l'État
québécois dans la sphère qui relève de celui-ci, les tribunaux devraient
déférer aux choix faits par les Québécois et les Québécoises pour la neutralité
de l'appareil étatique.» Ce sont...
Et... et l'arrêt Andrews, M. le ministre,
l'arrêt Andrews, que je... je ne peux pas vous le citer, mais l'arrêt Andrews...
L'arrêt Edwards Books, on dit que, d'autre part... on dit qu'«ayant... ayant
reconnu l'importance de l'objectif du législateur en l'espèce, on se doit dans
le présent contexte de reconnaître que, si l'objectif du législateur doit être
atteint, il ne pourra l'être au détriment de certains, hein? En outre, toute
tentative de protéger les droits d'un groupe grèvera inévitablement les droits
d'autres groupes. Il n'y a pas de scénario parfait qui puisse permettre de
protéger également les droits de tous.» Ça, c'est la Cour suprême<i> dans
Edwards Books qui nous dit ça.
Alors, des distinctions... Et pour
protéger les droits des différents groupes, on a besoin de la clause
dérogatoire autant dans la charte québécoise que dans la charte canadienne.
M. Roberge : Il reste
combien de temps, Mme la Présidente?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste encore... 48 secondes.
M. Roberge : Excellent.
Vous nous avez parlé des... des droits collectifs. Certaines personnes ont dit
aussi qu'on créait de nouveaux droits plutôt que de penser qu'on brimait des
droits. En réalité, la... la laïcité, la Loi sur la laïcité créé un droit, un
droit de recevoir un service laïc. Mais vous avez aussi mentionné : C'est
bon, les droits individuels. Alors, le débat parfois sur la laïcité a été posé
comme étant un débat où on opposait des droits collectifs à des droits
individuels. Pouvez-vous nous expliquer...
16 h 30 (version révisée)
M. Roberge : ...sur la laïcité
a été posé comme étant un débat où on opposait des droits collectifs à des
droits individuels. Pouvez-vous nous expliquer en quoi la <i>loi sur la
laïcité vient, d'une certaine manière, protéger ou conférer des droits
individuels?
Mme Pelchat (Christiane) : En
fait, le droit à l'égalité entre les femmes et les hommes est à la fois un
droit individuel, à la fois un droit collectif, donc il est protégé par la
déclaration, l'affirmation de la laïcité et de la neutralité. Donc, c'est
autant comme femme individuellement que je suis protégée contre des
accommodements raisonnables, par exemple, dans mon institution scolaire ou dans...
Par exemple, si un enseignant... c'est-à-dire un parent voulait ne pas recevoir...
que ses enfants reçoivent l'enseignement par une femme, parce que dans leur
religion, une femme ne représente pas l'autorité, bien, on dirait que cet
accommodement raisonnable est discriminatoire, parce qu'il porte atteinte au
droit à l'égalité des femmes en général, mais aussi à mon droit comme
enseignante, par exemple, au droit à l'égalité des sexes de ne pas être
discriminée juste du fait que je sois une femme.
L'autre élément, c'est encore une fois... c'est
la liberté de religion. Le droit à la liberté de religion, je rappelais qu'il y
a trois composantes qui a été... qui ont été décrites par la Cour suprême du
Canada, est aussi protégé à titre collectif, mais aussi à titre individuel.
Saguenay, par exemple. La Cour suprême<i>, dans Saguenay contre MLQ, elle
a dit : Le droit de monsieur... j'ai oublié son nom, je pense, c'est
Pinsonneau... Boissonneau... en tout cas, j'imagine qu'un de mes collègues, là,
est dans la... dans la salle, qu'il pourra le rappeler, d'être obligé de
dénoncer ou de déclarer sa foi ou pas est atteint. Alors, la loi sur la laïcité
vient protéger le droit à la liberté de conscience de ce monsieur-là comme
individu, mais aussi le droit à la liberté de conscience de tous les individus.
Alors, c'est un... c'est...
Puis, en plus, c'est la même chose pour l'article
qui protège le droit des services laïques et neutres. Parce que pour moi, il y
a une distinction. Donc, c'est comme individu récipiendaire des services de l'État,
mais aussi c'est pour tous les éventuels serviteurs de l'État ou les... plutôt
les gens qui viennent consommer des services de l'État.
M. Roberge : Exactement,
autant les personnes qui reçoivent aussi les services.
Mme Pelchat (Christiane) : C'est
ça.
M. Roberge : Je pense, c'est M.
Rousseau qui l'a mentionné avant, mais je peux me tromper, qui nous disait que
les mesures de souveraineté parlementaire étaient souvent utilisées dans le cas
de défense de l'identité québécoise ou alors de progrès social. Avec...
Mme Pelchat (Christiane) : C'est
ce que Benoît Pelletier disait aussi.
M. Roberge : Oui,
effectivement. Avec la loi sur la laïcité, est-ce que vous pensez qu'on touche
davantage un, l'identité, davantage l'autre, le progrès social, ou vous pensez
qu'on fait avancer les deux à la fois?
Mme Pelchat (Christiane) : Bien,
moi, je pense que l'identité québécoise est la protection de l'identité
québécoise. Puis je vais vous dire comment. Dans un... Le premier arrêt qu'on a
fait sur le conflit de droits entre la liberté de religion et l'égalité des
sexes, j'ai rappelé, depuis 1960 tous les premiers ministres du Québec ont dit
qu'il y avait trois valeurs fondamentales au Québec, et c'étaient évidemment la
neutralité religieuse de l'État, la protection du fait français et l'égalité
entre les femmes et les hommes. Et ça, quand... Et ça, c'est les parties
intégrantes de l'identité québécoise. Et l'interculturalisme, qui synthétise l'identité
québécoise, fait avancer le progrès, la justice sociale. Je pense que, pour
moi, c'est clair.
M. Roberge : Vous mentionnez
le terme «interculturalisme», que quelqu'un précédemment a mentionné, le mot
«convergence culturelle», mais est-ce que... est-ce qu'on peut dire que tout ça
est difficilement conciliable avec un multiculturalisme? Est-ce que la laïcité
s'accommode bien du multiculturalisme ou est-ce que ce n'est pas un peu
antinomique?
Mme Pelchat (Christiane) : Non.
C'est... Oui, c'est certainement antinomique, mais absolument. Le problème avec
le multiculturalisme, c'est aussi souvent la façon dont il est... il est
appliqué. Mais le multiculturalisme est une grande menace au droit à l'égalité
entre les sexes. Et c'est pour ça que... Et ça, c'est le sujet de ma <recherche...
Mme Pelchat (Christiane) :
...Et
ça, c'est le sujet de ma >recherche depuis deux ans, entre autres, en
plus de l'égalité réelle et l'égalité formelle. Mais les féministes de 1982 ont
demandé au gouvernement de M. Trudeau d'adopter l'article 28 dans la charte
canadienne pour s'assurer que les droits qui... qui sont dans cette charte
soient accordés également aux femmes et aux hommes, particulièrement quand ils
ont vu l'introduction de l'article 27 du multiculturalisme... de
l'article 27 qui protège le... multiculturalisme. Pourquoi?
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) :
Me Pelchat, je dois malheureusement vous arrêter dans votre envolée.
Le temps pour le gouvernement est terminé. On va poursuivre cette discussion
avec le député d'Acadie, représentant de l'opposition officielle, qui bénéficie
de 12 min 23 s.
M. Morin : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour, Me Pelchat. Merci, merci de vous rendre disponible.
C'est quand même pratique, la technologie. La distance nous sépare, mais vous
êtes... vous êtes avec nous. Et merci également pour le travail que vous faites
présentement.
Vous avez mentionné un peu plus tôt que
pour vous, la laïcité de l'État, c'était plus que la neutralité de l'État, et est-ce
que vous pouvez développer davantage sur la façon dont vous voyez ces deux
concepts?
Mme Pelchat (Christiane) : Écoutez,
je vais vous dire, et là, je ne veux pas faire de l'autopromotion, M. le
député, mon cher confrère, mais dans le dernier avis que le conseil, sous ma
gouverne, a... a déposé, qui s'appelle Affirmer la laïcité, un autre pas
vers l'égalité entre les sexes, qui est encore, ma foi, tout à fait
d'actualité, on fait bien la distinction entre les deux. La laïcité, c'est un
mode de gestion du vivre-ensemble, disons. C'est vraiment... Alors, si je parle
des accommodements raisonnables, c'est un mode de gestion des accommodements
raisonnables. C'est un mode de gestion de l'affirmation de la neutralité
religieuse de l'État dans les institutions publiques, par exemple. C'est un...
C'est une... Et on le définissait justement comme un mode de gestion. Donc, c'est
deux éléments. La neutralité religieuse de l'État, c'est un élément du mode de
gestion du vivre-ensemble et de l'affirmation de la séparation, entre autres,
de la religion et de l'État. Alors, en gros, c'est ça. Mais je vous référerais...
Je n'ai pas la définition, mais si on fait une recherche au Conseil du statut
de la femme, définition de la «laïcité», vous allez voir, c'est très clair, et
il y a une distinction qui est... encore une fois.
Et la neutralité religieuse de l'État est
l'une des raisons pour quoi il fallait avoir une loi. Souvenez-vous, M. le
député, que notre Constitution commence par la reconnaissance de la suprématie
de Dieu. Je peux vous dire que les féministes de... anglophones, parce que le
Québec, on n'a pas participé à aucun des débats sur la charte, ont été très
insécurisées par cette suprématie de Dieu.
• (16 h 40) •
Donc, affirmer la laïcité et affirmer
qu'elle doit s'exercer et s'appliquer en fonction de principes spécifiques,
c'est d'affirmer que la neutralité religieuse et l'État fait partie de cette
organisation-là. C'est... Donc, la neutralité religieuse de l'État, en droit,
fait partie de la laïcité.
M. Morin : Parfait. Je vous...
Je vous remercie. Vous avez souligné également que vous, vous iriez plus loin,
si je vous ai bien comprise, pour le... en fait, la possibilité pour les
fonctionnaires de porter des signes religieux. Donc, vous voyez, avec la loi
actuelle, même une discrimination à ce... ou, en fait, des catégories de
fonctionnaires dans cette... dans la loi actuelle.
Mme Pelchat (Christiane) :
Absolument. Bien, écoutez, toute loi... Et là je vais vous citer le juge
McIntyre dans l'arrêt Andrews. J'imagine que ça va vous rappeler des années de
pratique. Qu'est-ce que dit le juge McIntyre dans l'arrêt Andrews? Il prend
même la peine, il dit :
«Il faut cependant reconnaître que le
Parlement et les législatures ont le pouvoir et le devoir d'adopter des lois
pour l'ensemble de la collectivité. Ce faisant, ils doivent établir
d'innombrables distinctions — d'innombrables distinctions — et
catégorisations <législatives...
Mme Pelchat (Christiane) :
...distinctions
— et
catégorisations >législatives en remplissant le rôle du gouvernement. En
établissant les distinctions entre des groupes et des individus en vue
d'atteindre des objectifs sociaux souhaitables, il sera rarement possible de
dire d'une distinction législative qu'elle constitue clairement le bon choix ou
le mauvais.»
Le juge, dans l'arrêt Andrews, nous dit
que les distinctions sont nécessaires au droit à l'égalité. Et là il ne parle
pas du droit à l'égalité des sexes, bien sûr, il parle du droit à l'égalité
général de l'article 15. Donc, si un Parlement ne fait pas de distinction,
il ne reconnaît pas la spécificité des personnes ou des groupes, et là on va
prendre l'article 15 de la charte canadienne, des groupes qui sont visés
pour la discrimination. Ce que dit le juge McIntyre dans Andrews... dans Andrews,
c'est qu'il dit : Quand la Cour suprême<i> a dit que les femmes
enceintes n'avaient pas le droit à des prestations d'assurance chômage, la Cour
suprême, à ce moment-là, basé sur la Déclaration canadienne des droits, a dit :
Il n'y a pas de distinction, il n'y a pas de discrimination, parce que toutes
les femmes enceintes sont traitées pareil. Le juge McIntyre dit, et l'arrêt a
été... dans Brooks, l'arrêt a été défait après, mais, avant que l'arrêt soit
défait, le juge, Andrews, a dit : Ça, justement, l'idée de ne jamais faire
de distinction ou de discrimination, hein, c‘est une idée qui est contre
l'atteinte du droit à l'égalité. Dans le cas de Bliss, on aurait dû faire une
distinction et donner à toutes les femmes enceintes un droit aux prestations
d'assurance chômage, même si les hommes n'avaient pas le droit aux congés ou
aux mêmes congés. Alors, voilà une distinction qui est essentielle pour assurer
le droit à l'égalité.
Même que, Gil Rémillard, dans son discours
au débat d'urgence sur la loi 178, qui introduisait, bien sûr, la clause
dérogatoire, qu'est-ce que dit le ministre Gil Rémillard? Il dit : La Charte
canadienne des droits et libertés ne s'applique pas à la Charte québécoise de
la langue française, à son article 58 sur l'affichage, parce qu'elle est
protégée par la clause «nonobstant». Cependant, il y a la <i>charte
québécoise des droits et libertés, et la charte québécoise des libertés
comprend la liberté d'expression. Il nous dit : Elle peut être utilisée,
la clause dérogatoire — le gouvernement l'a utilisée à cinq reprises,
à ce moment-là — confirmer une discrimination que l'on appelle
positive dans un cas, évidemment, où on doit favoriser un groupe ou une
personne, parce que ça comprend fort bien... ça se comprend fort bien, dans une
société démocratique, de favoriser ce groupe, ici la majorité française.
C'est même la Cour suprême qui a dit :
Vous avez tout à fait le droit de protéger la prééminence du fait français au Québec.
Et, pour ça, vous devez utiliser la clause dérogatoire. Vous ne l'avez pas
fait, c'est votre erreur. Alors, maintenant, moi, ce que je vous dis, comme
Cour suprême : S'il vous plaît, utilisez la clause dérogatoire, pour la
charte québécoise, pour protéger le fait français.
Dans toutes les lois, il y a des
distinctions et il y a... Le fait de voter à 18 ans, c'est une
discrimination. Pourquoi on empêche les jeunes de moins de 18 ans de
voter? C'est un choix de société que le gouvernement a fait. C'est un choix de
société que le gouvernement fait à tous les jours, que le Parlement fait à tous
les jours. Alors... Et moi, je suis vraiment... Et, s'il n'y avait pas ces
discriminations et ces distinctions, qui sont même constitutionnalisées par
l'article 15.2 de la charte canadienne, bien, le droit des femmes à
l'égalité, ça n'existerait pas, ça n'existerait pas. Et le droit des femmes à
l'égalité, comme je l'ai dit tout à l'heure, est né de la charte canadienne,
est né avec la charte québécoise, mais l'interprétation n'avait pas été... En
tout cas, jusqu'alors je n'en ai pas vu beaucoup, mais moi, je me concentre sur
15. Mais le droit à l'égalité des femmes n'existerait pas, le même droit à
l'égalité des mariages homosexuels n'existerait pas, etc., etc.
Les distinctions et les <discriminations...
Mme Pelchat (Christiane) :
...distinctions
et les >discriminations sont l'essence même du droit à l'égalité. C'est
ce qu'on appelle le droit à l'égalité réelle plutôt que l'égalité formelle, ce
que... Bon. Avant l'égalité formelle, on disait : les pareils traités
pareil. Et ça avait même permis au ministre Fulton, lors de l'adoption de la <i>déclaration
canadienne, de dire : Les femmes ne seront jamais traitées pareil...
pareil comme les hommes parce qu'elles sont différentes. Donc, les pareils
traités pareil, les femmes vont être traitées pareil, les hommes vont être
traités pareil. Ce que ça voulait dire, c'est que les hommes vont avoir plus de
droits que les femmes parce qu'on ne fera pas de distinction, on va les traiter
pareil. Alors, les distinctions et les discriminations, c'est à la base du
droit à l'égalité.
M. Morin : Parfait. Je vous...
Je vous remercie. En terminant, parce qu'il doit me rester deux minutes. C'est
ça. Après vous, je pense qu'on va entendre la Ligue des droits et libertés,
qui, dans leur mémoire, souligne que justement, en faisant certaines
distinctions et en utilisant la clause de dérogation, il y a des groupes de
femmes qui vont être discriminés. J'aimerais vous entendre là-dessus.
Mme Pelchat (Christiane) : OK.
Merci, M. le député, ça me donne l'occasion de dire que je ne suis pas d'accord.
C'est la religion qui fait la discrimination des femmes, ce n'est pas... Et je
vous invite à lire l'expertise de feue Yolande Geadah, qui est décédée
malheureusement il y a un an, sur justement comment les religions sont
discriminatoires à l'endroit des femmes. Et c'est pour ça qu'on avait si peur
de l'article 27 de la Constitution canadienne, parce que, favorisant les
religions et les traditions patriarcales, on porte atteinte au droit des femmes
à l'égalité, alors les femmes qui décident de porter un signe religieux au même
titre que les hommes qui décident de porter un signe religieux. Le juge
Mainville l'a bien dit dans son jugement. Il dit que les policiers,
probablement que ça va être des hommes qui vont être plus discriminés, en tout
cas, qu'on pourrait dire. Mais c'est toujours la religion qui discrimine.
Là, dans ce cas-ci, parce qu'il y a plus
de femmes enseignantes. Ces femmes décident de porter un signe qui est
attentatoire à l'égalité entre les sexes. La <i>Cour européenne l'a dit
dans l'affaire Leyla, ça a été répété, c'est un signe de soumission, c'est un
signe... Et on l'a... Je l'ai démontré en Cour supérieure et en Cour
d'appel<i>, puisque je représente un groupe aussi, que ces signes-là,
c'est des signes de soumission des femmes. Et malheureusement, qu'elles le veuillent...
que les femmes acceptent ou pas de le porter volontairement, qu'elles ne soient
pas forcées... Moi, j'ai plein d'amies ici, au Sénégal, elles portent le voile,
puis je n'ai pas de problème avec. Sauf que dans les institutions publiques,
pour moi, c'est un choix du Québec pour les enseignantes. Je l'étendrais à tous
les fonctionnaires, mais bon, c'est un choix que le gouvernement a fait. C'est
le signe religieux comme tel qui est discriminatoire, qui catégorise les
femmes, qui dit aux femmes : Vous devez, pour vous conformer à la loi de
Dieu, couvrir vos cheveux parce que c'est des signes qui sont... Puis j'ai...
On a des... huit témoins qui sont venus témoigner à la cour pour expliquer, des
femmes musulmanes, entre autres, que, pour elles, c'était un signe
discriminatoire et ça infériorisait les femmes...
• (16 h 50) •
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Mme Pelchat, je dois vous...
Mme Pelchat (Christiane) : Bien,
je peux-tu juste dire que ça fait en sorte que les femmes sont sexualisées?
Voilà.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci. Vous savez, je suis maître du temps, alors... Et il
nous reste un dernier bloc, toutefois, de 4 min 8 s, pour la
députée de Verdun et représentante de la deuxième opposition. Allez-y.
Mme Zaga Mendez : Merci, Mme
la Présidente. Merci beaucoup, Me Pelchat, pour vos... l'échange, les
explications.
Moi, j'ai une question principale. Tout à
l'heure, mon collègue faisait référence... mais si vous avez entendu les
présentations, Me Lampron nous parlait du rôle des tribunaux comme un rôle
dans la recherche d'un certain... équilibre, un certain dialogue qui pourrait
s'établir, et peut-être nécessaire lorsque, vous le disiez tout à l'heure, la
clause dérogatoire ou le principe de souveraineté parlementaire donne le mot
aux élus. Ceci étant dit, est-ce qu'on n'est pas en train de donner un peu le
dernier mot aux élus plutôt que permettre aux citoyens d'avoir recours à un
outil, un outil qui pourrait justement entamer un dialogue en ce qui concerne
le respect de leurs droits individuels, par exemple, à l'égard... à
l'application de notre charte québécoise? Donc, j'aimerais ça vous entendre un
peu là-dessus.
Mme Pelchat (Christiane) : Comment
répondre. Bien, comme j'ai déjà dit, l'utilisation de la clause dérogatoire, la
Cour suprême du Canada <nous...
Mme Pelchat (Christiane) :
...la
Cour suprême du Canada >nous a... comme députée, j'ai voté en faveur de
cette clause, elle nous a sermonnés pour ne pas avoir utilisé la clause dérogatoire
pour la charte québécoise. Le dernier mot, vous savez, les citoyens votent à
chaque quatre ans, ils ont le dernier mot. Ça, c'est ça, la démocratie. Et ici,
au Canada, au Québec, on ne vote pas pour nos juges. Ça, c'est un autre
problème. Je peux vous dire que devant les tribunaux, j'ai vécu des choses qui
n'étaient absolument pas démocratiques, et j'aurais aimé pouvoir voter
éventuellement pour exclure le juge qui était devant moi. Alors, je me sens
beaucoup plus rassurée sur les choix du législateur que le choix des tribunaux.
Et la Cour suprême du Canada nous le dit constamment, qu'il faut respecter le
choix du législateur, à moins que ce soit vraiment une grosse
inconstitutionnalité. Et je pense que la clause dérogatoire vient protéger aussi
les autres droits.
Vous savez, je vous ai dit que le droit...
la clause grand-père pour les femmes et les hommes qui sont visés par les
articles d'interdiction de signes religieux, on dit qu'il y aura une clause
grand-père pour celles et ceux qui auront commencé à porter des signes
religieux, si on n'a pas la clause dérogatoire, ces personnes-là ne peuvent pas
porter leurs signes religieux, même chose pour les autres fonctionnaires.
Pourquoi? Parce qu'on dit que l'État... la laïcité de l'État s'exprime par la
neutralité religieuse de ses fonctionnaires. La Cour suprême nous a dit, avec
Saguenay contre... contre MLQ... je devrais dire MLQ contre Saguenay : Alors,
si c'est ça, la logique, malheureusement, on permet aux autres fonctionnaires
de porter des signes religieux. Alors, pour préserver leur droit de... (panne
de son) ...des signes religieux, ça prend la clause dérogatoire.
Alors, voyez-vous, c'est complexe. Les
citoyens pourront, dans quatre ans, voter pour quelqu'un d'autre et changer le
gouvernement et demander qu'on change les lois. Les tribunaux, les juges sont
nommés jusqu'à l'âge... (panne de son) ...et qui n'ont pas de compte à rendre à
personne, sauf, des fois, au juge en chef, mais même encore là. Je ne suis pas
d'accord avec cette perspective-là. C'est les élus qui... C'est ça, la
démocratie, hein?... (panne de son) ...c'est la majorité qui vote les lois, et
les gens peuvent voter et changer de gouvernement comme ça s'est fait plusieurs
fois.
Mme Zaga Mendez : Je pense
qu'il restait peut-être...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : C'est terminé.
Mme Zaga Mendez : Terminé.
Bon. Merci beaucoup pour vos réponses.
Mme Pelchat (Christiane) :
Merci!
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, Mme Pelchat, merci beaucoup pour votre présence.
Mme Pelchat (Christiane) : Merci,
merci beaucoup, ça m'a fait plaisir.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : On vous souhaite un bon retour éventuel ici. Merci. Au
revoir.
Alors, je vais suspendre les travaux
quelques instants, le temps que le prochain groupe s'installe. Merci!
(Suspension de la séance à 16 h 55
)
(Reprise à 16 h 59)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des relations
avec les citoyens reprend ses travaux. Alors, comme dernier intervenant, nous
avons la Ligue des droits et libertés, qui... la ligue est représentée par M. Sam...
Boskey, je m'excuse. Est-ce que j'ai bien nommé votre nom? Vice-président. Je
suis partie à débaptiser les gens. Je m'en excuse. Ainsi que Mme Laurence
Guénette, coordonnatrice et porte-parole. Alors, madame monsieur, vous allez
bénéficier d'une période de 10 minutes pour votre exposé, et, par la
suite, on procède à l'échange avec les parlementaires. Alors, la parole est à
vous pour 10 minutes.
Mme Guénette (Laurence) : Parfait.
Merci beaucoup. Merci pour l'invitation.
Donc, la Ligue des droits et libertés,
c'est une organisation indépendante, non partisane et à but non lucratif qui
défend et promeut les droits humains depuis plus de 60 ans maintenant.
Donc, on a été créé en 1963 puis on a influencé de nombreuses politiques
publiques et projets de loi, et notamment vers l'adoption de la charte
québécoise dans les années 70.
La Ligue des droits et libertés, on va le
dire sans détour, on s'oppose fermement au projet de loi n° 52, qui a pour
objet de renouveler le recours à la clause dérogatoire à la charte canadienne.
Et on était très opposés également, en 2019, au projet de loi n° 21. Pour
nous, c'est inacceptable que le gouvernement du Québec s'entête à faire fi des
droits et libertés de la population québécoise qui sont garantis par les deux
chartes, la québécoise et la canadienne, alors que son rôle devrait être d'en
assurer l'entière protection et le plein respect. Pour nous, les chartes
québécoise et canadienne constituent vraiment le socle de notre société
démocratique, et vraiment, la population a tout à craindre d'un gouvernement
qui se permet de déroger ainsi aux droits humains.
• (17 heures) •
La notion de souveraineté parlementaire,
qu'on entend beaucoup ces dernières semaines puis beaucoup aujourd'hui
également, donc souveraineté vis-à-vis du fédéralisme, souveraineté vis-à-vis
des tribunaux, pour nous, c'est vraiment un écran de fumée qui sert à détourner
l'attention du problème réel, à savoir qu'une loi qui est en vigueur depuis
maintenant presque cinq ans viole les droits et libertés. On rétorque à cette
notion de souveraineté parlementaire que la séparation des pouvoirs et
l'équilibre entre ces mêmes pouvoirs, c'est au fondement d'un État de droit
démocratique. Donc, je sais qu'on a déjà entendu parler de cette dimension-là
plus tôt dans la journée. Contrairement à ce que... à ce qu'ont laissé entendre
les représentants de Droits collectifs Québec précédemment, avec une citation
vieille de 50 ans, donc la Ligue des droits et libertés, simplement pour
préciser qu'on ne place jamais les droits en opposition entre eux. On travaille
vraiment depuis une perspective d'interdépendance des droits, laquelle a été
consacrée notamment en 1993 à la <i>conférence de Vienne, puis qui
reconnaît comment l'exercice de tous les droits humains sont interconnectés
ensemble. Donc, on travaille vraiment depuis cette perspective-là.
J'aimerais qu'on revienne brièvement sur
le contexte de l'adoption du projet de loi n° 21, donc <i>loi sur la
laïcité, en 2019. Donc, ce projet de loi a été adopté, il faut le rappeler,
sous bâillon, sans l'unanimité de l'Assemblée nationale. Et c'était la première
fois, en fait, que le gouvernement québécois dérogeait aux chartes dans des
circonstances aussi peu démocratiques. Il faut rappeler aussi que le projet de
loi n° 21 dérogeait de façon mur-à-mur, ce qui signifie que le législateur
a choisi de déroger à tous les droits auxquels il est possible de déroger aux
deux chartes...
17 h (version révisée)
Mme Guénette (Laurence) : ...il
est possible de déroger aux deux chartes, alors qu'on devrait... peut-être qu'on
pourrait se demander pourquoi ne pas choisir, plutôt, de déroger avec le plus
de parcimonie possible, étant donné l'importance de ces instruments de
protection des droits et libertés.
Également, le gouvernement a choisi de
déroger de façon préemptive ou préventive, de sorte à éviter que les tribunaux
puissent se prononcer ultérieurement sur le caractère raisonnable ou non des
atteintes aux droits et libertés. Donc, de cette façon-là, le gouvernement
escamote à la fois les débats dans l'arène judiciaire et les débats dans l'arène
politique, en 2019, et... ce qui est alarmant au plus haut point. Et là, on va
renouveler, aujourd'hui... ou on va réfléchir au renouvellement de la clause
dérogatoire de la charte canadienne, et, pour nous, c'est extrêmement
inquiétant qu'un gouvernement tente de placer les pouvoirs législatifs et
exécutifs au-dessus des chartes, donc à l'abri d'un dialogue démocratique, et
qui tient compte de l'équilibre des divers pouvoirs qui composent un État de
droit.
Pour faire un petit détour vers le plan
international, avoir une charte qui protège les droits tout en permettant de
les écarter, c'est assez particulier et pas tellement répandu. En droit
international, le fait de déroger aux droits, c'est pris plutôt comme une
mesure absolument exceptionnelle, qu'il faut prendre en respectant des critères
extrêmement stricts. Donc, le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, auquel le Canada et le Québec sont liés, énonce, parmi les
conditions à respecter pour déroger aux droits : Il faut qu'il y ait un
danger public qui menace la vie de la nation. Les dérogations qu'on choisit de
mettre en place doivent être proportionnelles à ce que la situation exige, et
doivent être temporaires, et toujours, toujours, doivent respecter le principe
de non-discrimination. Donc, pour nous, il y a aussi une incohérence profonde
entre la façon de déroger aux droits dans le cadre de la Loi sur la laïcité de
l'État, et nos engagements par rapport au pacte international des droits civils
et politiques.
Donc, si on revient à la charte
canadienne, donc, le renouvellement de la dérogation, d'une part, ce qu'on
voudrait souligner, c'est qu'en prévoyant un renouvellement aux cinq ans, la
charte canadienne reconnaît que la suspension des droits humains doit être
temporaire et a besoin de renouveler une décision politique, à savoir si on
doit prolonger ou non. Et donc, pour nous, aujourd'hui, c'est nécessaire de se
repencher sur la nécessité de déroger, de cette façon-là, aux droits. C'est une
nécessité qui n'a pas été démontrée en 2019, lors de l'adoption de la loi sur
la laïcité, et qui ne l'a pas été, démontrée, depuis, et c'est pour cette
raison qu'on invite le gouvernement du Québec à ne pas renouveler le recours à
la clause dérogatoire de la charte canadienne. Pour la ligue, c'est vraiment ce
qu'un gouvernement responsable doit faire.
(Interruption) Pardon. Donc, on va se
permettre de revenir sur deux éléments qui ne sont pas directement l'objet du
projet de loi n° 52, qui est très succinct, évidemment, mais qui sont
très, très pertinents dans le contexte. Donc, d'abord, de rappeler que la Loi
sur la laïcité<i> déroge également la charte québécoise. La charte est
une loi... découle d'une loi, en fait, qui a été adoptée par l'Assemblée
nationale<i> en 1975, donc la charte approche de son anniversaire,
symboliquement très fort, de 50 ans. Donc, c'était une décision des
parlementaires, à l'unanimité, de placer les droits et libertés au cœur du
système politique et juridique du Québec. Donc, ça dotait le Québec d'une
charte et, par la suite, d'une commission des droits de la personne, également,
d'un tribunal spécialisé sur les droits de la personne. Et donc, depuis son
adoption, presque 50 ans, la charte québécoise a été... a connu quelques
modifications, mais ça allait toujours dans le sens de reconnaître davantage de
droits, mieux protéger les droits. C'est la première fois, avec la Loi sur la
laïcité<i>, que la charte a subi une modification qui permet plutôt de
les... d'affaiblir la protection des droits. Et, puisque la dérogation à la
charte québécoise ne prévoit pas de mécanisme de renouvellement, ce qui est
quand même un peu problématique, donc, nous, on inviterait carrément le
gouvernement du Québec, par le biais d'une nouvelle législation, à abroger ou à
révoquer le recours à la clause dérogatoire de la charte québécoise.
L'autre élément sur lequel on va se
permettre de revenir, c'est, bien entendu, les conséquences de la Loi sur la
laïcité. Excusez, je veux surveiller le temps.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...26 s.
Mme Guénette (Laurence) : Parfait.
Donc, en termes de droits humains, c'est des conséquences qu'on craignait déjà
en 2019. Donc, on a nommé plusieurs droits. Je vous inviterais à lire le
mémoire pour plus de détails, mais, donc, ce qu'on veut dire aujourd'hui, c'est
que, maintenant que presque cinq ans se sont écoulés, ces conséquences, en
termes de droits humains, que l'on craignait, sont maintenant <avérées...
Mme Guénette (Laurence)T :
...presque
cinq ans se sont écoulés, ces conséquences, en termes de droits humains, que
l'on craignait sont maintenant >avérées et ont commencé à être
documentées à travers différentes études et sondages. Donc, on parle des
conséquences directes et indirectes sur l'emploi, les études, les aspirations
professionnelles, la sécurité économique des personnes, le sentiment
d'appartenance à la société québécoise, des personnes qui ont dû quitter le
Québec pour pouvoir pratiquer leur emploi tout en exerçant leur liberté de
religion, et on parle aussi d'une exacerbation de l'islamophobie et de la
stigmatisation de certaines personnes dans la société.
J'aimerais rappeler à cet égard, donc, que
le Québec est également lié, sur le plan international, à la Convention sur
l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes et à
celle pour toutes les formes... pardon, pour l'élimination de toutes les formes
de discrimination raciale, donc, qui... à cet égard, la Loi sur la laïcité va
dans la direction inverse de ce que prescrivent ces conventions-là depuis la
fin des années 1970. Et finalement, encore une fois, le pacte
international sur les droits civils et politiques, qui, lui, garantit le droit
à la liberté de pensée, de conscience et de religion, précisant que ce n'est
pas un droit auquel on peut déroger et que ça implique la liberté de manifester
sa religion, sa conviction, notamment de porter les vêtements ou couvre-chefs
distinctifs.
Donc, pour terminer, comme elles n'ont pas
voix au chapitre aujourd'hui, comme on ne les entend pas, on a fait l'exercice
de récolter quelques témoignages de personnes directement affectées par la Loi
sur la laïcité depuis 2019. Donc, principalement, on a réussi à avoir les
témoignages, en quelques jours, de plusieurs femmes musulmanes enseignantes, et
on vous invite vraiment, à la fin de notre mémoire, à lire ces témoignages qui
sont peut-être un format un peu différent de ce qu'on retrouve habituellement
dans nos mémoires, mais je pense que c'est important d'avoir le courage
d'entendre concrètement les impacts, ce que ça signifie pour ces personnes.
Donc, je vous invite fortement à aller lire les quelques témoignages qui se
trouvent à la fin du mémoire et d'oser entendre concrètement ce que ça
signifie.
Donc, pour nous, déroger ainsi aux droits,
comme le fait la loi, depuis 2019, de façon préemptive, mur-à-mur, sans aucune
limite de temps en ce qui a trait...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je dois vous arrêter, le temps... le 10 minutes est
écoulé. Alors, merci pour votre exposé. On va débuter la période d'échange.
Mme Guénette (Laurence) : Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, je me tourne du côté du gouvernement, une
période de16 minutes, mais... C'est ça, allez-y. Je ne me souviens jamais.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Depuis le début de la journée, on a entendu plusieurs intervenants
qui se sont présentés ici en personne, en virtuel. On a regardé plusieurs
mémoires qu'on a reçus. On n'avait pas entendu, de la part de d'autres
intervenants, de motifs indignes. Personne ne nous avait prêté des motifs
indignes, personne n'avait fait des raccourcis intellectuels, personne n'avait
proféré des insultes. Et pourtant, ce matin, j'ai lu un article, dans le Journal
de Québec, dont le titre était Renouveler la protection de la
loi 21, c'est prolonger une loi raciste, sexiste. Une journaliste
crédible, établie, qui a écrit ça, donc je me suis dit : Mais, voyons, de
quoi on parle? Je suis allé voir, et il y a les guillemets : «Si le
gouvernement du Québec réitère sa décision de déroger aux droits humains, il
prolonge l'existence d'une loi... d'une loi raciste, sexiste, discriminatoire.»
• (17 h 10) •
Je me suis demandé ça sortait d'où, cette
affaire-là? Ça sort de votre mémoire, page 5, «une loi raciste, sexiste,
discriminatoire». C'est très... c'est heurtant. Ce sont des... des accusations
qui sont graves. Ce sont des... c'est inacceptable. C'est insultant pour les
personnes qui travaillent sur cette loi, qui ont travaillé sur cette loi, pour
les experts qui sont passés avant vous qui... qui la défendent et qui lui
reconnaissent une valeur, qui sont capables de débattre, de critiquer, de
s'opposer, de débattre, même, avec vigueur, mais sans prêter des intentions
comme ça à personne. C'est une insulte, aussi, aux juristes qui ont travaillé
sur la loi 21 et à ceux qui étaient là dans la précédente législature, qui
ne sont même plus ici pour s'en défendre, qui... qui ne se sont pas représentés
en 2022, qui ne sont pas là mais qui ont voté en faveur de cette loi-là. C'est
comme si vous disiez : Vous avez voté une loi raciste et sexiste. Et qui
vote des lois racistes? Qui vote des lois sexistes? J'imagine que ce sont des
gens qui pensent qu'il y a certaines races qui sont supérieures à d'autres, qui
pensent que les femmes sont inférieures aux hommes. C'est quand même quelque
chose. Et, à ce que je sache, une croyance religieuse... On peut se convertir à
une religion, on peut <changer...
M. Roberge :
...C'est
quand même quelque chose. Et, à ce que je sache, une croyance religieuse... On
peut se convertir à une religion, on peut >changer d'idée, on peut
difficilement changer de couleur de peau. Je ne vois pas comment on pourrait
associer une race, excusez-moi le terme, une origine ethnique, en particulier à
une religion. Enfin, moi je connais des gens de différentes religions qui ont
toutes sortes de pays d'origine. Donc, c'est quand même particulier. En plus,
on sait très bien que des symboles religieux peuvent être portés à la fois par
des hommes et par des femmes dans certaines religions. Je pense à des gens
qui... où ce sont des femmes qui peuvent porter le voile. Mais je sais que,
dans la religion sikhe, on sait que ce sont surtout les hommes qui portent la
coiffe traditionnelle, je ne veux pas utiliser le mauvais mot. Puis on pourrait
parler, pour chaque religion, de personnes, donc je ne pense pas qu'il s'agisse
de savoir si on est blancs, noirs, si on a des traits asiatiques ou si on a des
traits latinos. Je ne pense pas que c'est à savoir si on est des hommes ou des
femmes, si on adhère à une religion ou pas. Je ne la comprends pas, comme on
dit en bon français. Puis vendredi dernier, j'étais avec Djemila Benhabib,
Ensaf Haidar. Ce sont des femmes. Je ne pense pas qu'elles soient sexistes. En
tout cas, si elles sont racistes, je ne sais pas à l'égard de qui. Puis c'est
comme si vous, vous défendiez mieux les femmes que ces femmes-là, que celles,
aussi, qui ont voté pour la loi ou qui l'ont amendée, qui l'ont critiquée, mais
avec peut-être une certaine hauteur. C'est comme si vous défendiez mieux les
femmes que Mme Christiane Pelchat, qui a présidé le Conseil du statut de
la femme pendant cinq ans. C'est vraiment particulier.
Bien sûr, on a le droit de débattre. Bien
sûr, on a le droit d'être en désaccord, c'est très bien comme ça. Même tout à
l'heure, il y a eu un intervenant avec qui on avait des différends
idéologiques, puis j'ai vraiment apprécié cet échange-là parce que ça m'a
confronté un peu. J'ai pris beaucoup de notes, comment on pourrait revoir notre
position. Peut-être que cette personne-là aussi, je l'espère, a peut-être revu
certaines de ses positions. Puis quand la rencontre est finie, la rencontre
n'est pas finie parce qu'on continue d'y penser, parce qu'on grandit dans le
débat. Mais si on se fait dire, en partant... Vous n'utilisez pas le terme
xénophobe. On pourrait dire raciste, sexiste. En tout cas, pour moi, ce n'est
pas mal au sommet des insultes, là, qu'on peut faire. Je trouve ça particulier.
Je comprends que vous ayez d'importantes réserves par rapport à la loi
no 21, d'importantes réserves par rapport à la mesure de souveraineté
parlementaire. C'est très bien comme ça, mais je pense qu'il y a une manière de
faire les choses, puis de voir, dans un grand média québécois, des termes aussi
forts et aussi insultants, je vous le dis, ce n'est pas quelque chose que je
pouvais laisser passer. Et vous vous êtes exprimé préalablement dans vos
remarques préliminaires, vous aurez la chance de le faire avec les oppositions.
Moi, je n'ai pas de question. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Est ce que je comprends qu'il n'y a pas de questions du
côté du gouvernement? Merci. Je me tourne du côté de l'opposition officielle
pour une période de 12 min 23 s. Le temps est à vous.
M. Morin : Merci. Merci,
Mme la Présidente. J'ai lu... j'ai lu votre mémoire avec attention. Je vous
remercie d'abord de l'avoir produit, puis du temps que vous consacrez à la
commission qui étudie ce projet de loi là aujourd'hui. Selon vous, parce que
vous vous êtes exprimé clairement et vous vous opposez fermement au projet de
loi no 52, quel est l'impact de la clause de dérogation sur les
droits des gens? Vous donnez... Vous donnez quelques exemples. Est-ce que
vous... vous pouvez nous en parler davantage?
M. Boskey (Sam) : Certainement.
Mme la Présidente, je veux remercier le député de l'Acadie pour sa question,
parce que je pense qu'effectivement, ça, c'est le cœur des débats qui doivent
se passer aujourd'hui. Jusqu'à maintenant, on a entendu les gens qui parlent de
la question comme le seul enjeu, ici, c'était est-ce qu'on a un outil pour
frapper le fédéral, pour frapper les juges, pour frapper les Anglais. Et je
pense que qu'est-ce qu'on doit regarder, sur le terrain des vaches, c'est quoi
les impacts, c'est quoi les effets de cette loi sur les gens qui doivent la
subir quotidiennement. Mme Guénette a mentionné que dans l'annexe de notre
mémoire, on a des témoignages d'un certain nombre de personnes, mais c'est très
clair, je pense, depuis cinq ans, que dans les communautés racialisées,
c'est-à-dire dans des communautés des immigrants et des gens qui... soit des
hindous, soit des sikhs, soit des musulmans, et d'une certaine façon, certains
catholiques et certains juifs, qui ont une tendance de porter des signes, qu'on
se sent exclus, on se sent rejetés par le Québec et on sent qu'il ya des <politiques...
M. Boskey (Sam)T :
...qu'on
se sent exclu, on se sent rejeté par le Québec et on se sent qu'il y a des >politiques
du gouvernement, qui disent... pas avec ces mots, mais les actions
disent : Vous êtes un ennemi de notre nation. Et, pour nous, on ne trouve
ça pas acceptable.
Je pense que les gens qui portent des
signes religieux ne sont pas là pour essayer de faire le prosélytisme. Les
enseignants qui sont là ne sont pas là pour essayer de convaincre les
catholiques ou les juifs et les athées qui sont là de devenir des musulmans.
Il y a 40 ans, au moment où... avant
la charte a reconnu comme libertés publiques le droit à l'orientation sexuelle,
si quelqu'un annonçait, un enseignant annonçait qu'il était homosexuel, gai, il
y avait une présomption qu'il était un pédophile. Heureusement, il n'y a plus
cette... cette présomption, et il y a beaucoup des... des homosexuels, des gens
gais qui occupent les positions d'autorité dans les écoles, et il n'y a jamais
eu des plaintes concernant le fait qu'ils sont en train de manipuler leur
pouvoir.
Pour présumer qu'un enseignant dans une
école primaire, qui pousse ses propres sentiments de sa relation avec son Dieu,
veut porter un hijab, que ça, ça va attaquer la nation québécoise et la
neutralité de l'État, je pense que c'est dépourvu de bon sens.
On croit dans neutralité dans l'État, mais
neutralité de l'État, c'est une question, je pense, de qu'est-ce que font les institutions,
ce n'est pas le comportement d'une ou deux personnes. Il y a tout... Le
gouvernement n'a pas déposé, il y a cinq ans, un plan d'action sur la
neutralité d'État pour qu'on peut examiner les comportements et les politiques
dans tous les ministères. On aurait trouvé beaucoup de choses. Ce n'est pas
difficile d'en trouver.
Évidemment, on parle beaucoup de la
question du financement des écoles privées religieuses. Dans toutes les
municipalités du Québec, dans les règlements de zonage, il y a des règles
particulières pour les lieux de culte. La commission municipale donne des
dispensations de payer des taxes foncières à toutes sortes de groupes
religieux. Le ministère du Revenu permet des dégrèvements fiscaux pour les gens
qui donnent à des charités, qui n'ont pour que seul but de promouvoir des
activités religieuses. Donc, l'État n'est pas neutre du tout face à des
questions. Je ne suggère pas qu'on doit abolir toutes ces choses, mais un État
responsable, un gouvernement responsable, au lieu de taper sur la tête de
plusieurs femmes immigrantes, a la responsabilité de voir c'est quoi, vraiment,
les composants de notre État, est-ce que c'est neutre ou pas?
Et je veux... je ne peux que répéter que
les... les croyances de certains individus n'ont rien à faire avec la
neutralité de l'institution. On ne peut pas dire que parce qu'il y a quelques
juifs religieux ou quelques femmes musulmanes qui... que l'État prend forme
pour une autre religion. La neutralité, c'est que l'État ne prend pas de
position. Donc, j'espère que ça commence à répondre à votre question.
• (17 h 20) •
M. Morin : Je vous...
Mme Guénette (Laurence) : Si
je peux me permettre...
M. Morin : Oui, oui, bien
sûr.
Mme Guénette (Laurence) : Si
je peux me permettre de compléter. Très brièvement, simplement pour dire que
cette... cette réaction me... nous étonne un peu, parce que ce n'est pas
nouveau que non seulement la ligue, mais d'autres organisations, aussi, étaient
alarmées par les impacts et les effets racistes et discriminatoires envers les
femmes de cette loi-là depuis 2019, c'est quelque chose qui a été dit, déposé.
Vous... Repensez à la commission des droits de la personne<i>, en 2019,
qui était fortement opposée à la Loi sur la laïcité à cause de ses effets discriminatoires
sur les personnes racisées, sur les femmes, également la Fédération des femmes
du Québec et la ligue, aussi, qui était présentes à l'époque.
Ce qu'on dit aujourd'hui, M. Roberge,
ce n'est pas... ce n'est pas par rapport aux intentions, on n'est pas en train
d'insulter des parlementaires, simplement de constater les effets de la loi
qui, selon nous, ont des impacts de nature raciste, discriminatoire envers les
femmes, donc sexistes. Donc, voilà. Merci.
M. Morin : Merci. On a entendu,
il y a... il y a plusieurs groupes, plusieurs experts qui, aujourd'hui, nous
ont... nous ont parlé, évidemment, des pouvoirs du Parlement, de la
souveraineté parlementaire, de l'importance de la démocratie, de l'importance
des débats parlementaires. Sauf que, si mon souvenir est bon, la loi 21,
elle a été adoptée sous le bâillon, qui est quand même une restriction assez
grande à la liberté des parlementaires qui est prise par le gouvernement en
place. J'aimerais vous entendre là-dessus.
M. Boskey (Sam) : Bon. Par
définition, le bâillon, c'est quand on coupe les débats. Je pense que c'est
important, dans quelque chose de cet ordre, où on... effectivement, on veut
suspendre les <éléments...
M. Boskey (Sam)T :
...de cet ordre, où on... effectivement, on veut suspendre
les >éléments de la Constitution, la charte canadienne fait partie
de la constitution du Canada, que ce n'est pas quelque chose qui est fait d'une
façon de favoriser et d'abuser les pouvoirs qu'un gouvernement peut détenir, un
gouvernement qui peut être éphémère, majoritaire d'une façon éphémère.
Je note que la... une grande... une grande
proportion des gens qui sont touchés, qui se sentent discriminés par cette loi,
on parle des femmes qui sont des immigrantes récentes, n'ont pas même le droit
de vote pour ou contre le gouvernement, mais le gouvernement décide d'utiliser
ses pouvoirs pour installer des lois qui ont des impacts un peu
discriminatoires.
On regrette beaucoup, aujourd'hui, que le
gouvernement et la commission n'aient pas jugé ça correct d'inviter ici des
groupes de femmes musulmanes, des individus ou leurs associations, pour
témoigner de qu'est-ce qu'ils ont vécu et comment ils regardent la loi. C'est
très bon d'avoir des débats philosophiques entre professeurs de droit
constitutionnel, nous autres, on a pignon sur rue sur la rue Jean-Talon et
Parc, où on a des gens de toutes les cultures, avec voile et sans voile, qui
passent devant nos bureaux tous les jours, et c'est important que les personnes
qui sont affectées aient leur droit de participer, de parler au gouvernement.
Et on regrette beaucoup que ces personnes ne sont pas ici aujourd'hui.
M. Morin : Le projet de loi
qui est... qui est devant nous, en fait, a deux articles, là. J'ai posé cette
question-là à d'autres groupes, d'autres experts plus tôt aujourd'hui. On
refait l'exercice après... après cinq ans, mais tout ce que le gouvernement
nous donne, c'est de dire : Bien, il y a deux articles, on va renouveler
la clause de dérogation. D'après vous, est-ce que le gouvernement devrait faire
plus? Est-ce que le gouvernement devrait présenter des éléments aux
parlementaires pour qu'on puisse débattre de ces... de ces questions-là ou
simplement se dire : Écoutez, il y a eu un débat avec la loi 21 à
l'époque, ces éléments-là sont encore là, donc on peut renouveler la clause?
J'aimerais... j'aimerais vous entendre là-dessus.
M. Boskey (Sam) : Je dirais
brièvement, certainement, oui. Certainement, parce que l'idée que la... une
dérogation, une clause nonobstant peut être en vigueur pendant seulement cinq
ans à la fois, c'est l'indication que, normalement, ça prend une nouvelle
décision politique, pas juste une question de «rubber stamp». Qu'est-ce qui est
impliqué, ici, c'est quelque chose de sérieux. On enlève des droits. Depuis des
siècles, soit en France, soit en Angleterre, soit aux États-Unis et ici, les gens
qui se sentent lésés par le gouvernement ont le droit d'aller devant les
tribunaux, et on enlève ce droit. Les femmes musulmanes, leur capacité d'ester
en justice est enlevée par la clause dérogatoire.
Et on continue sans débat, sans
justification, sans regarder si c'est toujours valable de renouveler ça.
Normalement, dans une société de droits, si on va priver les gens de leurs
droits, on doit décider si c'est toujours pertinent. Quand il y a un prisonnier
qui arrive devant la Commission des libérations conditionnelles<i>, on va
regarder son dossier, on va regarder qu'est-ce qui s'est passé depuis sa
condamnation. On va voir des effets sociologiques sur lui, sur sa famille, pour
décider s'il représente toujours, aujourd'hui, un danger pour la société.
Il n'y a aucun examen que le gouvernement
a déposé. Le gouvernement n'a même pas établi des critères, des indicateurs
pour mesurer c'est quoi, une société, un gouvernement qui est neutre ou laïque.
Il y a juste une déclaration qui était surtout politique. Et évidemment, il
avait besoin de quelque chose politique, suite à la... «you know», la tournée
Bouchard-Taylor, et tous les propos racistes qui étaient expliqués là avec la
charte des valeurs, c'était important, pour le gouvernement, de se... sur
quelque chose, et ils ont décidé sur ça.
Mais la situation, aujourd'hui, ce n'est
pas nécessairement la même situation politique qu'il y a cinq ans. On peut
regarder la situation, je pense, avec beaucoup plus de sérénité. Il y a toutes
sortes d'attaques sur les droits des gens, sur le droit de logement, sur les
droits de santé, sur les libertés des prisonniers, et tout ça. Est-ce que la
priorité, pour le gouvernement, sur les droits, c'est de chercher une
dérogation de la Constitution pour empêcher quelques enseignantes de porter un
voile dans une école primaire? Ça n'a pas de bon sens, ce n'est pas
proportionnel. Ce n'est pas... D'après nous autres, ce n'est pas justifié. Et
le plus grand enjeu, au-delà de ces personnes individuelles qui se sentent
lésées, c'est pour toutes les autres personnes dans la société, pour savoir
qu'on ne vit plus dans une société de droits. Si la pierre angulaire de notre constitution,
la charte des droits, est précaire, qu'un gouvernement peut, sans <justification...
M. Boskey (Sam)T :
...la
pierre angulaire de notre Constitution, la charte des droits, est précaire,
qu'un gouvernement peut, sans >justification, n'importe quelle journée,
enlever les droits. On ne peut pas mentir à nous autres pour dire qu'on vit
dans une société qui est vraiment une société démocratique. Une société sans
des limites, un gouvernement qui pense qu'il est au-delà des tribunaux, et pas une
question des deux parties du même État, de la même constitution, devient
autoritaire. Et on a déjà eu des gouvernements autoritaires dans le passé et,
heureusement, si on rappelle Duplessis, et les Témoins de Jéhovah, ou la Loi
sur..., il y avait des tribunaux qui ont cassé ça, et ça, ça a permis à la Révolution
tranquille de commencer. On ne voudrait pas retourner à des gouvernements
autoritaires, et c'est pourquoi, quand on voudrait démanteler...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je...
M. Boskey (Sam) : ...une des
chartes qui existent depuis 50 ans...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je dois...
M. Boskey
(Sam) :
...basée...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Je dois vous arrêter.
M. Boskey
(Sam) :
OK.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Le temps imparti à l'opposition officielle est... s'est
écoulé.
M. Boskey (Sam) : Merci, Mme
la Présidente.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Il reste une dernière période d'échange avec la députée de Verdun
pour une période de 4 min 8 s.
Mme Zaga Mendez : Merci.
Merci beaucoup. Merci de votre présence. Rapidement, tout à l'heure, vous
n'avez pas eu la chance de compléter votre exposé. Si vous voulez prendre une
minute pour le compléter, s'il y a des choses à ajouter, sinon je vais poser
ma... ma question.
Mme Guénette (Laurence) : Bien,
c'était... oui. Je ne sais pas si mon... mon collègue veut ajouter quelque
chose, mais c'est un peu pour ça le choix... Pour aller dans le même sens que
la dernière intervention de M. Boskey, c'est un peu ça, le choix du titre
de notre mémoire. C'est qu'on croit qu'en tant que démocratie, on doit faire...
faire mieux. On doit faire mieux par rapport au respect de nos chartes. On doit
éviter, le plus possible, voire ne jamais déroger aux droits, surtout dans une
situation comme ça, qui... qui ne le justifie pas du tout. À notre avis, on
doit éviter de légaliser une discrimination, une législation qui a pour effet
de discriminer certaines personnes plus que d'autres dans la société et qui,
globalement, fragilise nos instruments de protection des droits humains. Là, on
a cette conversation-là quelques mois après le 75ᵉ anniversaire de la
Déclaration universelle des droits<i>. On a cette conversation-là
quelques mois avant... bien, non, un an avant le 50ᵉ anniversaire de la charte
québécoise. Pour nous, c'est alarmant au plus haut point, et on invite vraiment
à faire mieux en tant que démocratie puis à replacer les chartes des droits au
cœur de nos systèmes politiques et juridiques.
Mme Zaga Mendez : Merci.
Parlons de la charte québécoise. Notre position, en tant qu'indépendantistes,
ça serait de soumettre la loi 21 à la charte québécoise tout en affirmant
la souveraineté parlementaire face à la charte canadienne. Moi, j'aimerais vous
entendre un peu là-dessus. Selon vous, si on soumet l'examen des tribunaux, par
exemple, en vue de la charte québécoise, est-ce que le projet de loi n° 21
pourrait-il être invalide ou quel serait le sort de la...
• (17 h 30) •
M. Boskey (Sam) : Pour nous,
ce n'est pas une question pertinente, avec tout le respect, et je l'explique
pourquoi. Pour nous, ce n'est pas une question constitutionnelle, ce n'est pas
un choix que... Est-ce que ça doit être le gouvernement fédéral ou le
gouvernement provincial qui aura le droit de supprimer des droits des
Québécois, OK? Pour nous, ce n'est pas une question... on ne veut pas entrer
dans les débats sur la question. On est contre les clauses dérogatoires au
Québec, on est contre la clause dérogatoire qui existe dans la charte
canadienne. Je pense qu'ils ont fait leur effet dans les derniers 50 ans.
On est loin d'être un système parfait, mais ça commençait tranquillement à
bâtir une sensibilité des droits, et on ne doit pas, soit au niveau provincial,
soit au niveau fédéral, les diluer, les attaquer et créer le message qu'ils ne
sont pas importants. J'espère que ça répond un petit peu à votre question.
Mme Zaga Mendez : Ça répond à
ma question. Aussi, ce qu'on fait... on a recours à la clause dérogatoire de...
avec l'article 33 de la charte canadienne, en écartant l'ensemble des
articles. J'aimerais ça vous entendre un peu plus là-dessus. Est-ce que...
pensez-vous qu'à certains articles, qu'on pourrait ne pas... ne pas déroger,
par exemple, les articles qui sont entre le 7 et 14?
M. Boskey (Sam) : Bon, on a
mentionné... Vous pouvez lire les quelques paragraphes dans notre mémoire qui
touchent à cette question que... en dérogeant à la fois au Québec et à la fois
au Canada, de toutes sortes de droits... mur-à-mur avec des choses qui n'ont
absolument rien à faire. Cette... On voit ça comme un exercice de... de pouvoir
de la part du gouvernement qui veut montrer qu'il est très puissant et qu'ils
n'ont vraiment... de moins en moins de respect pour... pour le gouvernement. Ma
collègue a mentionné l'utilisation parcimonieuse de ces pouvoirs exceptionnels.
Je suggère, finalement, que ce qu'un gouvernement devrait faire, avant
d'utiliser la Charte, de s'assurer qu'il n'y a pas d'autres choses qu'il peut
faire. On a eu... le gouvernement du Québec...
17 h 30 (version révisée)
M. Boskey (Sam) : ...qu'il n'y
a pas d'autre chose qu'il peut faire. On a eu... Le gouvernement Québec a eu des...
un couvre-feu pendant la pandémie, des choses exceptionnelles qui limitaient
les droits, mais ce n'était pas nécessaire de suspendre la Constitution pour le
faire. Le gouvernement a des outils et une décision pour invoquer la charte, c'est
une décision politique, et il y a des alternatives, toujours des alternatives à
ça.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : La période de la deuxième opposition vient de se terminer.
Mesdames, messieurs, merci. Madame, monsieur, merci pour votre présence aujourd'hui.
Alors, la commission ajourne ses travaux
sine die.
(Fin de la séance à 17 h 33)