Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens
Version préliminaire
43e législature, 2e session
(début : 30 septembre 2025)
Cette version du Journal des débats est une version préliminaire : elle peut donc contenir des erreurs. La version définitive du Journal, en texte continu avec table des matières, est publiée dans un délai moyen de 2 ans suivant la date de la séance.
Pour en savoir plus sur le Journal des débats et ses différentes versions
Le
mercredi 4 février 2026
-
Vol. 48 N° 14
Consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n° 9, Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec
Aller directement au contenu du Journal des débats
11 h 30 (version non révisée)
(Onze heures quarante et une minutes)
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) :
À l'ordre, s'il vous plaît! Ayant constaté le quorum, je déclare la séance
de la Commission des relations avec les citoyens ouverte.
La commission est réunie afin de
poursuivre les consultations particulières et les auditions publiques sur le projet
de loi numéro neuf, Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec.
Mme la secrétaire, y a-t-il des
remplacements?
La Secrétaire : Oui, Mme la
Présidente. Mme Blais (Abitibi-Ouest) est remplacée par M. Lévesque
(Chauveau); Mme Maccarone (Westmount—Saint-Louis) est remplacée par Mme Cadet
(Bourassa-Sauvé); Mme Prass (D'Arcy-McGee) est remplacée par Mme Setlakwe
(Mont-Royal—Outremont); M. Fontecilla (Laurier-Dorion) est remplacé par M. Zanetti
(Jean-Lesage).
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, à nouveau, Mesdames et Messieurs les élus,
bienvenue! Ce matin, nous entendrons les groupes suivants : le Centre
consultatif des relations... juifs... pardon, juives et israéliennes et l'Assemblée
des évêques catholiques du Québec.
Alors, Mesdames et Messieurs, je vous
souhaite la bienvenue. Je vous rappelle que vous allez disposez d'une période
de 10 minutes pour votre exposé, votre... vous présenter, bien évidemment,
et par la suite, on va commencer la période de discussion avec les
parlementaires. À votre... Alors, votre 10 minutes commence maintenant.
Mme Yudin (Eta) : Mme la
Présidente, chers membres de la commission, M. le ministre, nous vous
remercions de nous donner l'opportunité de partager les observations et
recommandations de la communauté juive institutionnelle du Québec concernant le
projet de loi neuf. Je m'appelle Eta Yudin. Je suis la vice-présidente
principale pour le CIJA, l'agence de représentation des fédérations juives au
Canada, et plus particulièrement de la fédération... CIJA au Québec, et fière
de représenter cette communauté...
Mme Yudin (Eta) :
...Québécoise. Je suis accompagnée de mon collègue Yannis Harrouche, directeur
des relations gouvernementales pour le Québec. Depuis l'arrivée de Aaron Hart, la
présence juive et sans interruption pour près de 260 ans dans cette ère.
Notre communauté s'est construite à travers différentes vagues d'immigration
qui souvent fuyaient l'antisémitisme ailleurs et ont trouvé au Québec un
endroit où vivre en paix et loin des menaces et violences qu'ils avaient
laissées derrière eux.
Longtemps considérée comme une communauté
anglophone, ce n'est plus le cas. L'arrivée de nombreux Juifs... et séfarades
après leur expulsion des pays musulmans a fortement contribué à la francisation
de notre communauté. Aujourd'hui, 25 % sont... ont le français comme
langue maternelle et la très grande majorité sont bilingues. Même si nous
savons bien que l'immense majorité des Québécois sont fortement opposés à
l'antisémitisme, notre communauté fait actuellement face à une vague
d'antisémitisme sans précédent récent. Depuis les attaques terroristes du Hamas
le 7 octobre 2023, une vague d'antisémitisme déferle sur tout l'Occident.
Ici, nous avons eu à nous réveiller plusieurs fois en apprenant que certaines
de nos écoles avaient été victimes de coups de feu ou que des synagogues ou
centres communautaires avaient été visés par des attaques au cocktail Molotov.
En plus de cela, nous assistons
fréquemment à des prières de rue qui sont utilisées comme excuse pour préférer
des appels au meurtre des membres de notre communauté et des attaques sur nos
valeurs québécoises communes. Force est donc de constater que plusieurs des
mesures contenues dans le projet de loi sont nécessaires suite aux événements
des deux... des deux dernières années. Nous sommes d'ailleurs contents de voir
plusieurs de nos recommandations au comité Rousseau-Pelchat être reflétées dans
le projet de loi.
M. Harrouche (Yannis) :
Merci, Eta. Je vais... je vais commencer par ça, justement, certaines des
recommandations qu'on avait faites au comité Rousseau-Pelchat. La première
était... était d'avoir, oui, une interdiction, mais avec certains aménagements
au niveau des prières publiques et de ce qu'on appelle... de ce qu'on appelle
les prières de rue.
La première chose que je veux dire sur ce
sujet-là, c'est qu'il y a eu plusieurs commentaires dans les médias, depuis le
dépôt du projet de loi en décembre dernier, qui essayaient de prétendre que ce
n'était pas un vrai problème et que ça... le gouvernement essayait de régler un
problème qui n'existait pas. On va être clairs là-dessus, les prières de rue,
comme on en a vu dans les deux dernières années, que ce soit sur la rue
Sainte-Catherine à Montréal, que ce soit à côté de la... de la basilique
Notre-Dame, proche du Vieux-Port de Montréal, sont un vrai problème auquel il
faut s'attaquer.
Nous sommes contents de voir que le
gouvernement... s'y attaque de la bonne manière, c'est-à-dire sans faire une
interdiction pure et simple, mais permet d'avoir certains événements
sporadiques comme certaines fêtes religieuses qui ont toujours eu lieu de
l'histoire du Québec. On peut penser... On peut penser aux processions de croix
du Vendredi Saint. On peut penser à la fête de... pour... pour nous, la
communauté juive, et qui n'ont jamais dérangé personne. Donc, en... en ayant la
possibilité d'aller demander une permission à la municipalité, on pourra
continuer à avoir ces événements sporadiques de manière bien organisée. Ce
que... ce que la loi va être capable d'empêcher, c'est ces prières spontanées
que l'on voit fleurir un peu partout, qui bloquent la circulation, qui... Et
comme, comme l'a dit, comme on l'a dit Eta, sont utilisées pour... pour proférer
des propos haineux.
On a quand même une recommandation
d'amendement à cet article-là. On recommanderait au gouvernement d'ajouter une
cinquième condition aux quatre premières qui sont mises pour que la
municipalité puisse accorder le permis. Il faudrait que... il faudrait que ce
genre d'activités ne soient pas utilisées pour faire la promotion de groupes
terroristes ou de groupes criminels, ou mettent en valeur des symboles de
groupes terroristes reconnus. C'est malheureusement quelque chose auquel on a
été confrontés dans les deux dernières années. Donc, on pense que la
législation doit l'inclure.
Par rapport aux prières de rue, je veux...
je veux rajouter aussi un commentaire. Il y a eu certains groupes qui ont...
qui ont été présents en commission, qui prétendent que les communautés, les
membres de communautés religieuses minoritaires se sentent moins québécois à
cause des projets de loi en laïcité qu'on a eus au cours des dernières années.
On veut mettre quelque chose très au clair. Les membres de la communauté juive,
des plus... des plus religieux aux moins pratiquants, se sentent pleinement
Québécois. Nous pouvons avoir des désaccords avec certaines parties du projet
de loi et nous allons en parler, mais cela ne remet en aucun cas en doute notre
appartenance au Québec.
Parmi les autres points du projet de loi
qu'on apprécie, on apprécie de voir une interdiction de se trouver à visage
masqué sur les campus...
M. Harrouche (Yannis) : ...universitaire
ou sur les cégeps. On pense que, au-delà des questions religieuses, il y a
là-dessus une raison de sécurité. On a pu voir dans les deux dernières années
le fameux campus de McGill, le campus de l'UQAM, qui, une chance, a duré moins
longtemps que celui de McGill, et des manifestations haineuses où les gens
utilisaient le droit qu'ils avaient de porter un masque pour être capable de
commettre des actes de violence, proférer des menaces et on pense que cette
interdiction va être capable de mettre un stop à tout ça.
Aussi, un autre bon point l'introduction
d'une espèce de zone tampon autour des lieux de culte pour empêcher les
manifestations pendant qu'il y a un office religieux est quelque chose de très,
très positif. Pour... parler rapidement, notre communauté avait été obligée
d'aller chercher une injonction en cours à la suite d'événements qui se sont
passés le 4 mars 2024, où des manifestants avaient assiégé les bureaux de
la Fédération CJA, qui compte aussi à l'intérieur le musée de l'Holocauste et
plusieurs centres communautaires pour personnes âgées de notre communauté et
avait empêché le monde de sortir. Il y avait eu très peu ou pas d'intervention
de la part du SPVM, ce qui avait à ce moment-là forcé nos... notre communauté à
aller chercher une protection de la part des tribunaux sous la forme
d'injonction. Le fait de voir certaines de ces mesures-là, des injonctions
maintenant à être... qui vont être maintenant reflétées dans la loi, nous
rassure énormément et fait en sorte qu'on sait qu'on n'aura pas besoin d'aller
toujours demander le renouvellement des injonctions.
• (11 h 50) •
Mme Yudin (Eta) : Merci,
Yannis. Il faut que j'avoue, cependant, que nous avons été très surprises de
voir... de voir le projet de loi inclure une interdiction du port de signes
religieux pour le personnel des écoles... des écoles privées subventionnées.
Suite au rapport, dans le cadre de l'école Bedford et plusieurs autres écoles
publiques qui révélaient un niveau d'entrisme islamiste inquiétant, il était
impératif pour le gouvernement de réagir. Le gouvernement a donc décidé de
légiférer sur ce qu'il passe dans les écoles publiques avec le projet de loi
n° 94 l'année dernière, et nous avions d'ailleurs soutenu ces mesures. Il
faut savoir que les écoles privées sont une fierté du Québec. À travers le
Québec, ces écoles permettent d'alléger le charge sur le réseau public tout en
offrant des programmes spécifiques aux besoins de... aux besoins des parents et
des élèves. Dans le cas le plus spécifique, des écoles de la communauté juive
institutionnelle, nous sommes fiers de ces écoles bien ancrées dans le paysage
éducatif québécois, certains étant établis depuis plus d'un siècle, enseignant
le programme ministériel à la lettre, en plus de contribuer fortement à la
francisation de notre communauté. Les taux de diplomation sont extrêmement
élevés, plus de 90 %, et produisent des membres à part et entière de la
société. J'aimerais d'ailleurs rappeler à la commission que le premier
ministre, M...., avait décrit les écoles de la communauté juive comme des
modèles en 2022. Une telle interdiction risquerait également de produire des
effets disproportionnés en forçant des enseignants à dissimuler leur identité
au sein même d'institutions juives établies de longue date, dans un contexte
social marqué par une recrudescence de l'antisémitisme. À une époque où
plusieurs membres de la communauté juive hésitent déjà à afficher visiblement
leur identité en raison de la montée de l'antisémitisme inquiétante, exiger des
enseignants dissimulant cette identité au sein même d'une institution juive
historique constituerait un message préoccupant et qui, encore une fois, ne
règle aucun problème. À notre avis, il n'existe aucune justification de
s'attaquer au réseau des écoles privées au Québec qui ont toujours bien
fonctionné.
M. Harrouche (Yannis) : On
propose donc deux possibilités d'amendement pour la Commission par rapport à
cet article. Le premier serait simplement de revenir au statu quo et de garder
le régime qui a lieu depuis l'adoption de la loi 21 en 2019. C'est-à-dire
que l'interdiction ne s'applique qu'au niveau du réseau public et pas au niveau
du réseau privé. Si jamais ce n'est pas l'intention du gouvernement, ce qu'on
proposerait dans ce cas-là, c'est d'avoir une clause grand-père
institutionnelle qui permettrait aux écoles qui sont déjà en existence de
garder leur statu quo. Et la nouvelle règle s'appliquerait aux nouvelles
écoles.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : En terminant.
M. Harrouche (Yannis) : Oui,
je vais terminer très rapidement. Il y a aussi un article du projet de loi qui
empêcherait, à partir de maintenant, d'avoir des nouveaux biens meubles à
teneur religieuse apposés sur les écoles privées subventionnées. Nous demandons
au gouvernement de reculer là-dessus. Nous ne pensons pas que c'est la bonne
chose pour le...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci.Merci beaucoup. Je dois... je dois vous arrêter, mais
on va pouvoir discuter justement de vos propositions. Alors, le temps de
discussion débute maintenant avec le gouvernement pour une période de
11 minutes. M. le ministre.
M. Roberge : Merci beaucoup.
Ça va être bref... Donc, je suis désolé que vous ayez été coupé dans votre
élan, mais on a votre mémoire, puis vous pourrez y revenir. On s'est... vous
avez eu l'occasion de discuter avec les co-auteurs, là, je pense... vous aviez
envoyé votre mémoire à ...
M. Roberge : Pelchat-Rousseau,
on s'en est parlé aussi avant le dépôt du projet de loi. Vous dites :
Plusieurs mesures sont nécessaires, notamment la question, là, des
manifestations ou prières de rue, etc. On s'y attaque de la bonne manière, vous
nous proposez quelque chose sur la promotion du terrorisme ou la manifestation
de la haine? C'est sûr qu'on est très sensibles à ce que vous dites, évidemment
qu'on ne veut pas qu'il y ait de promotion du terrorisme ou de haine, puis je
fais attention. Je n'associe pas la religion avec le terrorisme, je n'associe
pas la religion avec la haine, je n'associe aucune religion avec ces deux
manifestations-là, je ne fais pas d'amalgames, je fais attention à ça. Je
comprends que vous êtes d'accord avec le fait que le visage doit être
découvert. On peut porter le symbole religieux, là, mais le... vous êtes
d'accord pour que le visage soit quand même découvert, notamment dans les
cégeps et dans les universités. En ce moment, c'est simplement pour
identification, question de sécurité, donc juste un certain temps, Mme Pelchat
est venue nous dire que ça posait des enjeux, des fois, en ce moment, là, un
homme qui demandait à quelqu'un de se découvrir, la personne dit : Non, je
ne vais pas me découvrir devant un homme. Il y a toutes sortes de problèmes,
hormis ceux que vous avez dits. Vous êtes d'accord avec la notion de protection
de lieux de culte, là, on amène carrément des mesures pour dire que nul ne peut
interdire, limiter, entraver, troubler une pratique religieuse. Nul ne peut
entraver l'accès à un lieu de culte. Donc ça, vous êtes d'accord avec ça et
tant mieux, je pense qu'on a besoin d'avoir votre écho, parce que vous êtes touchés
par ces mesures-là aussi.
Sur la question des écoles privées,
j'aimerais avoir... Oui, c'est bon, je n'ai pas fait un trop long préambule, je
veux avoir du temps. Vous nous avez parlé de la notion de symbole religieux.
Là, ce qu'il y a dans le projet de loi, c'est de dire que lorsqu'il y a
l'argent de l'État, je précise, hein, école privée subventionnée, lorsque
l'argent de l'État vient... Le principe du projet de loi, c'est ça. Certaines
conditions du modèle de laïcité de l'État suivent l'argent public, si on parle
d'écoles privées privées, ce n'est pas visé par le projet de loi, en ce moment.
La notion de symbole religieux vous dérange? Je le comprends très bien. La
notion—parce qu'il y a des nuances, dans le projet de loi— qui dit : Lors
de la prestation de cours prévus au régime pédagogique, là, le cours de
français, le cours d'histoire, le cours de mathématiques, le cours d'anglais.
Dans le cadre de ces cours-là, il ne doit pas y avoir de cérémonie religieuse
ou de transmission de la foi, disons-le comme ça. Mais pendant l'heure du dîner
ou avant le début des cours, ou tout de suite après l'école, un peu à la
manière d'une activité parascolaire, il peut y avoir toutes ces activités de
transmission de la foi. Il peut y avoir port de symboles religieux. Est-ce que
cette proposition-là vous semble un compromis acceptable?
M. Harrouche (Yannis) : Oui,
je veux dire, c'est une des raisons pour laquelle ça ne fait pas partie des
amendements qu'on a demandés, qu'on a demandés dans notre mémoire. Vous savez,
au niveau des écoles, de la communauté juive institutionnelle, le cours de
français, c'est le cours de français, le cours de mathématiques, c'est le cours
de mathématiques. Puis, quand il y a le cours de Torah, c'est le cours de
Torah, à ce... c'est le cours, c'est le cours de Torah, à ce moment-là. Donc,
nos écoles, je vais parler pour nos écoles, mais à ma connaissance, dans le
réseau privé subventionné, c'était... c'était déjà le cas. Le cours de français
ne servait déjà pas à la transmission de contenu religieux. C'est... Donc,
là-dessus, oui, on trouve que c'est un compromis acceptable. Une des choses
qu'il faut rappeler aussi, puis dans tout le débat public sur le financement
des écoles privées, c'est que le financement gouvernemental ne sert qu'à
couvrir un certain pourcentage des cours du curriculum. Donc, effectivement, au
moment de ces cours-là, l'argent du gouvernement ne peut pas et ne doit pas
être utilisé pour faire la transmission de contenu religieux. Ça a toujours été
sur cette base-là qu'on opérait, et puis tous les cours de religion ou de
culture juive ou, par exemple, d'hébreu qui sont... qui sont rajoutés, eux,
sont 100 % à la charge des parents, ne font pas partie, donc, de l'argent
qui vient du ministère de l'Éducation. Ça a toujours été de cette manière-là
qu'on a fonctionné.
M. Roberge : Merci pour les
précisions. J'ai des collègues qui veulent poursuivre les échanges avec vous.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, M. le ministre. Alors, M. le député de
Chauveau, il vous reste 6 min 10 s.
M. Lévesque (Chauveau) :
Combien de temps, s'il vous plaît?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : 6 min 9 s.
M. Lévesque (Chauveau) : Merci
beaucoup, Mme la Présidente. M Harrouche, Mme Yudin, bonjour, très content de
vous retrouver. On a eu la... la chance d'échanger ensemble à quelques reprises
préalablement au projet de loi puis je ne suis pas surpris par la teneur de vos
propos aujourd'hui, des projets... des propos qui sont très raisonnables.
J'aimerais quand même que vous m'en parliez davantage, parce que vos propos sur
les prières...
M. Lévesque (Chauveau) : ...de
rue. Vous l'avez abordé de façon très différente de ce qu'on a entendu hier
lors des consultations particulières. On a entendu, des deux unions
municipales, comme de quoi que c'était très, très, très anecdotique : Ne
vous attaquez pas à ça, c'est... on n'a rien à faire avec ça, on a toutes les
lois, les règles entre les mains pour s'y attaquer. Donc, ce que vous dites
aujourd'hui, c'est un peu différent comme perception. J'aimerais ça que
vous nous dites c'est quoi, l'état de situation que vous vous, vous percevez et
en quoi ça pourrait aider, à tout le moins, à endiguer ou enrayer le problème
qu'on a vécu lors de l'automne dernier?
Mme Yudin (Eta) : Merci pour
la question. Honnêtement, ça illustre peut-être un peu le problème que nous
vivons ici. Ça fait deux ans qu'on voit souvent... et, comme le ministre
l'avait dit, on ne l'attribue pas à un groupe particulier, mais à des acteurs
qui utilisent, justement, ces occasions pour avancer un discours haineux en
guise de... en guise de prière. On peut penser à Adil Charkaoui, à sa fameuse
déclaration après le 7 octobre qui constituait une prière et non pas une
incitation à la haine contre la communauté juive.
On a vécu maintenant deux années où on a
vu, à maintes reprises, cette excuse-là pendant des manifestations, encadrer
certains appels à l'incitation à la haine, au génocide juif, justement en guise
de prière. C'est ça qui nous inquiète, certainement pas une expression de foi
de n'importe quel groupe religieux. Et c'est pour cela que nous privilégions
l'aspect qu'on va toujours pouvoir fêter nos fêtes, chaque groupe religieux, fêter
nos fêtes, avoir nos célébrations publiques, mais encadrer cette notion
d'utiliser une excuse que, non, c'est juste une prière.
• (12 heures) •
M. Lévesque (Chauveau) : Auriez-vous
l'impression que c'est un phénomène... Bien, est-ce que c'était un phénomène
nouveau, premier élément, ce genre de prière de rue? Est-ce que c'est... Parce
que l'élément anecdotique m'a frappé hier quand j'entendais cette phrase-là, ce
mot-là : Nos maires, nos municipalités ne nous parlent pas de ça, jamais, ça
a été anecdotique, ça a fait beaucoup de bruits dans les nouvelles, c'est un
faux problème. C'est ce qu'on a entendu. Est-ce que c'est un phénomène qui est
nouveau de l'automne dernier, selon vous? Ça fait longtemps que ça existe, mais
là, ça a été plus mis en lumière. Moi, c'est important d'avoir votre éclairage,
là.
M. Harrouche (Yannis) : Je
dirais, c'est un phénomène qui date depuis l'automne 2023 au Québec. On en
avait vu dans d'autres pays du monde, il en avait vu... il y en avait eu en
France, il y en a eu énormément en Grande-Bretagne, on a commencé à en voir aux
États-Unis. Les pays dont je parle n'ont pas eu, je pense, l'intelligence et la
prévisibilité de mettre un holà très rapidement là-dessus, et c'est un
phénomène qui est, donc, devenu beaucoup plus difficile à contrôler. Donc,
c'est bon, on est content de voir que le Québec prenne les devants là-dessus et
mette le holà sur ce phénomène-là.
Puis, pour répondre aux personnes, aux
représentants municipaux, qui disent : Il y a déjà toutes les règles qui
existent, bien, moi, la question que je leur poserais, c'est : Pourquoi
est-ce qu'ils n'appliquent pas ces règles-là dans ce cas-là?
M. Lévesque (Chauveau) : Donc,
sans mettre de paroles dans votre bouche, vous diriez que c'est un phénomène
qui est en croissance?
M. Harrouche (Yannis) : Oui.
M. Lévesque (Chauveau) : Merci
beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci. Il vous reste encore, M. le ministre,
1 min 52 s.
M. Roberge : Très bien. La question
des menus exclusivement basés sur des préceptes religieux, dans le projet de
loi, on touche à cette question-là en disant que ce n'est pas interdit d'offrir
de telles... une offre alimentaire qui tient compte des préceptes religieux,
mais on dit que dans les institutions québécoises qui appartiennent au
gouvernement, il faut qu'il y ait, à tout le moins, une autre offre, il ne
pourrait pas y avoir qu'un menu avec un précepte religieux. Qu'est-ce que vous
pensez de la situation actuelle? Puis qu'est ce que vous pensez de la
proposition du projet de loi n° 9? Est-ce qu'on va
trop loin? Est-ce que c'est nécessaire? Est-ce que c'est modéré?
M. Harrouche (Yannis) : Vous
savez, pour la communauté juive et pour une bonne partie de la communauté juive
qui est plus pratiquante, c'est très important d'avoir accès à un menu casher
dans les différentes institutions qu'on fréquente. Ça a toujours été important,
ce n'est pas quelque chose qui date juste des dernières années. Si on monte il
y a 40, il y a 50, il y a 100 ans, c'était quelque chose...
12 h (version non révisée)
M. Harrouche (Yannis) : ...quelque
chose qui est important.
On n'a jamais senti, du côté de notre
communauté, avec tous les gens à qui on parle, la nécessité d'imposer une
exclusivité sur ce menu, c'était l'importance d'avoir une accessibilité quelque
part. Donc, le fait de dire : Il ne faut pas que le menu soit
exclusivement... qu'il ne soit pas exclusivement cachère n'est pas un problème
pour nous. Je ne vois pas pourquoi est-ce que ce serait un problème de dire :
Il ne faut pas qu'il soit exclusivement halal ou peu importe de quelle autre
religion. D'avoir un choix qui est offert est quelque chose d'important...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup.
M. Harrouche (Yannis) :
Merci. Pardon. Alors, le temps du gouvernement est écoulé, mais on poursuit nos
discussions avec l'opposition officielle et, je crois, la députée de Bourassa-Sauvé.
Mme Cadet : Merci beaucoup.
Merci, Mme la Présidente. Bonjour, M. Harrouche. Bonjour, Mme Yudin. Merci
beaucoup pour votre présence aujourd'hui en commission parlementaire. Je vais y
aller avec les différentes recommandations, peut-être des aspects, donc, que
nous... pour lesquels nous n'avons pas eu l'occasion, donc, de vous entendre
dans le cadre de votre échange avec la partie gouvernementale. D'abord, peut-être,
pour revenir sur votre première recommandation, parce que votre présentation de
10 minutes, donc, terminait sur cet aspect-là. On n'a pas eu l'occasion,
donc, de vous entendre là-dessus. Je comprends, là, que vous souhaitez qu'il y
ait une clause de droit acquis pour les institutions, bon, d'enseignement qui...
donc... déjà certains symboles que vous, vous qualifiez de symbole, donc,
culturel, historique, plurimillénaire. Donc, je vous laisserais peut-être donc
aborder cette recommandation-là plus en long et en large.
M. Harrouche (Yannis) : ...en
fait, la... le premier point à comprendre là-dessus, c'est que les écoles
privées, même si elles sont subventionnées, reçoivent donc une subvention pour
une partie de l'enseignement du curriculum ministériel. La bâtisse n'appartient
pas au gouvernement. Donc, de voir le gouvernement imposer les mêmes règles qu'il
imposerait sur les bâtisses qui lui appartiennent à une... à un bâtiment privé,
pour nous, est déjà un non-sens. C'est... il existe, puis je vais d'abord
parler de notre religion, et je peux donner d'autres exemples. Je ne comprends
pas pourquoi est-ce que le gouvernement viendrait empêcher qu'on appose une
nouvelle mezuzah dans le cadre de porte d'une nouvelle salle de classe qui va
être construite l'année prochaine dans une école juive de Montréal, mais on a
parlé aussi avec... avec certains autres groupes puis avec différentes
personnes dans la société québécoise. J'ai beaucoup de misère à imaginer
pourquoi le gouvernement voudrait empêcher le séminaire de Chicoutimi d'imposer
un nouveau crucifix dans une petite salle de classe qui va être ouverte l'année
prochaine aussi. Donc, on a tous ces symboles-là qui sont déjà là. Le
gouvernement dit : Pas besoin de les enlever, mais, si vous construisez
une nouvelle classe, si jamais... je veux dire, ce qui devrait être du positif,
d'ailleurs, quand une école prend de l'expansion, c'est généralement positif.
Mais la nouvelle aile de l'école, elle, vous ne pourrez pas mettre de signes
religieux dans celle-là. Selon nous, ce n'est pas quelque chose qui devrait s'appliquer.
Il y a définitivement une logique qui se tient pour dire que le gouvernement
doit mettre ce genre de règle là sur les bâtiments gouvernementaux qui appartiennent
aux payeurs de taxes, mais sur un bâtiment qui n'appartient pas au
gouvernement, même s'il reçoit des subventions. Il n'y a pas vraiment de raison
de le faire.
Mme Cadet : Je comprends ce
que vous dites, c'est que la subvention, ici, donc elle est attachée aux
programmes pédagogiques.
M. Harrouche (Yannis) : Exactement.
Mme Cadet : Et donc... donc,
la bâtisse, donc, appartient aux différentes écoles, donc, appartient à
l'institution, à la communauté.
M. Harrouche (Yannis) :
Exactement.
Mme Cadet : Donc, les
contribuables ne mettent pas un sou, donc, dans la bâtisse, évidemment, donc,
qui a été construite. Mais même la rénovation, donc l'entretien, ça relève du
devoir, donc, de l'école en tant que telle.
M. Harrouche (Yannis) :
Exactement. Exactement. Oui.
Mme Cadet : Et même, donc, sur
le plan même plutôt conceptuel, là, ce que... ce que vous dites, c'est qu'en
bout de ligne, puisque la mission de l'école, donc, sa vocation, est préservée,
quand même, même à travers le projet de loi, donc, le projet de loi reconnaît
que l'école, donc, peut poursuivre, donc, sa mission et son projet éducatif
pour lesquels donc les parents ont consenti. Vous dites : Donc, à ce
moment-là, donc, les... Ceux qui sont responsables, donc, de l'école, donc,
devraient avoir le loisir d'agrémenter, là, disons, la bâtisse selon leurs
propres besoins et le... et le besoin des élèves.
M. Harrouche (Yannis) : Oui.
Non, exactement. C'est... vous savez, la beauté du système d'éducation qu'on a,
c'est... on a un système public. Il y a un système privé, oui, qui reçoit, pour
plusieurs écoles, certaines subventions, mais l'idée derrière le privé, ça a
toujours été d'avoir une plus grande autonomie pour... pour... pour les parents,
pour les élèves, pour la direction de l'école qui offre une offre spécifique.
Puis de... c'est un système qui fonctionne bien comme, comme l'a... comme l'a
dit Eta, de tous les problèmes qu'on a eus dans le réseau de l'éducation, dont
on a entendu parler au cours des trois dernières années, puis c'est des
problèmes urgents qui méritent...
M. Harrouche (Yannis) : ...méritent
une attention, il y a eu un projet de loi l'année dernière, mais qui méritent
un suivi constant de la part des autorités. Ces problèmes-là, aucun d'entre eux
n'a été dans le réseau privé subventionné. Il n'y a pas d'école Bedford dans
les... dans le réseau privé subventionné ou les autres... ou les autres... ou
les autres écoles qui ont été visées par des... par des enquêtes ou... et où on
a découvert tout... tout ce qu'on a découvert.
Mme Cadet : Merci. Donc,
aussi, vous venez de parler, donc, du concept d'autonomie. On a entendu la FEEP
également, hier, dans sa présentation, nous dire à quel point, donc, pour les
membres de la FEEP, donc, c'était important, donc, que le projet de loi, donc,
puisse donner... bien, octroyer, donc, ce pouvoir-là, donc, de préserver cette
autonomie-là dont les écoles disposent, parce que c'est le compromis, donc, qui
a été fait de façon historique. Est-ce qu'il y a d'autres, selon vous, donc,
potentielles entraves à cette autonomie-là de gestion de vos écoles?
M. Harrouche (Yannis) : Bien,
je veux dire, on en revient comme... comme on en avait parlé, la question de
l'interdiction de... du port de signes religieux. Puis là où on a été surpris
et déçus, c'est que la logique du gouvernement, au cours des sept dernières
années, depuis 2018, s'inscrivait fortement dans le concept de laïcité de l'État,
qui est un concept avec lequel on est en accord, et on l'a dit maintes et
maintes fois. Le... Ce qu'on voit un peu avec ces articles-là du projet de loi,
c'est : on sort un peu du concept de laïcité de l'État et on rentre dans
une laïcité de la société qui est un peu contrôlée par le gouvernement
là-dessus. Les institutions privées doivent rester des institutions privées,
même s'il y a des subventions qui viennent. Les subventions viennent déjà avec
plusieurs conditions. Puis le but...
Mme Cadet : ...
M. Harrouche (Yannis) :
Exactement.
Mme Cadet : ...de toute
façon, le permis est toujours...
M. Harrouche (Yannis) :
Exactement, puis...
Mme Cadet : ...renouvelé année
après année.
• (12 h 10) •
M. Harrouche (Yannis) : C'est
ça. Ils se font... comme vous le dites, se font inspecter, se font... vont
vérifier que l'argent va effectivement à l'enseignement du curriculum. Mais je
pense que le meilleur moyen de vérifier si le contrat social entre ces
institutions et la société québécoise est respecté, c'est de se dire : OK,
est-ce que le curriculum est bien enseigné et est-ce qu'on produit des bons
citoyens? La réponse est oui à ces deux questions-là, et pas juste pour les
écoles de la communauté juive, je pense, pour toutes les écoles privées. Quand
on regarde les taux de diplomation, les taux de monde... d'anciens élèves qui
se retrouvent aux études aux cycles supérieurs, de diplomation dans les cycles
supérieurs et qu'on regarde les gens qui ont réussi dans la société québécoise,
je pense qu'on peut se dire : Il y a un bon travail qui a été fait dans
ces écoles-là, puis le gouvernement en a définitivement pour son argent quand
il paie 60 % de la formation du curriculum ministériel là-dessus.
Mme Cadet : Donc, à l'égard
de l'interdiction du port de signes religieux, donc, qui serait étendue au
réseau privé, ce que vous dites, c'est que, sur le plan du principe, puisqu'on
parle ici d'institutions privées et qu'on a dit, donc, que l'aspect, donc, de
la subvention, donc, ne couvre pas, donc, ces éléments-là... qu'à ce moment-là,
donc, au nom de l'autonomie de gestion, donc, ces dispositions-là, donc,
devraient être retirées du projet de loi, c'est votre proposition?
Mme Yudin (Eta) : Je vais
ajouter que, dans le privé, c'est... c'est les parents qui font le choix
d'envoyer leurs enfants à cette école. Alors, si c'est parce qu'ils valorisent
le hockey, ou l'art dramatique, ou la religion, c'est... ce n'est pas une
éducation qui est imposée sur les parents ou les familles, c'est une éducation
qui est choisie et qui est payée largement par les parents. Alors, c'est aussi
un aspect à prendre en compte. Quand on regarde, comme Yannis l'avait dit, la
loi... et comme je l'ai dit avant, la loi 94 était nécessaire. Il y avait des
problèmes dans le système public, et ça va... une priorité du gouvernement
justement pour amener le système public à un niveau plus... plus haut et à
régler tous ces problèmes. Mais d'imposer des solutions qui vont pour le public
dans le... dans le privé n'a... n'a pas de sens pour nous.
Mme Cadet : Puis aussi, sur
le plan pratique, je veux peut-être vous entendre, donc, sur l'aspect, je veux
dire, donc, de copier-coller, donc, certaines dispositions qu'on a vues, donc, par
exemple, dans le projet de loi n° 94, et de dire, donc, qu'on... voilà, donc,
on va les appliquer de la même manière, donc, au réseau privé. Je pense, par
exemple, donc, à la clause grand-père. On a entendu certains intervenants nous
dire : Bon, il faudrait peut-être que la clause, donc, s'il fallait, donc,
maintenir, donc, ces dispositions-là dans le projet de loi, soit attachée,
entre guillemets, à la personne et non au poste. Qu'est-ce que vous pensez de
cette... ces propositions-là?
M. Harrouche (Yannis) : C'est
sûr que tout aménagement qu'il pourrait y avoir va être vu de manière positive.
Le but ultime pour nous : on espère que la commission va retirer ces
articles-là du projet de loi, tout simplement. Mais, effectivement, tout
aménagement qu'il pourrait y avoir serait bon. On pense que le meilleur
aménagement, si jamais le gouvernement voulait simplement faire un aménagement
et ne pas retirer, ça serait de donner une clause grand-père institutionnelle.
C'est-à-dire, actuellement, il y a plusieurs dizaines d'écoles privées...
M. Harrouche (Yannis) : ...qui
existent, qui ont leur permis, ils ont été inspectés, ils ont été renouvelés.
Ces écoles-là devraient être capables de garder le même contrat social qui
existe depuis des dizaines d'années dans leur cas. Et s'il y a une nouvelle
règle qui existe à partir de 2026, bien, toute personne qui se dit : Je
vais partir une nouvelle école privée en 2029, il connaît à partir de ce
moment-là les nouvelles règles, puis là, ça s'appliquerait... ça impliquerait à
eux. Tout simplement.
Mme Cadet : D'accord, merci
beaucoup. Il reste peu de temps, donc, Mme la Présidente, ma collègue...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui. Mme la députée Bourassa-Sauvé, une minute 55.
Mme Cadet : De Mont-Royal—Outremont.
Mme Setlakwe : Merci à vous
deux. Je pense qu'il faut revenir sur la question des prières de rue. Mon
collègue de Chauveau en a parlé hier. Donc les municipalités ont été claires,
les outils, les règles existent. On s'en occupe, n'ajoutez pas une charge
administrative supplémentaire sur nos épaules, on gère ça, on s'en occupe et on
ne voit pas de problématique. Mais bien sûr, nous, notre rôle, c'est d'entendre
tous les acteurs. On vous a entendu, on vous a lu, votre mémoire parle d'un
trop... des trop nombreux exemples de prières islamistes que nous avons vus au
centre-ville de Montréal depuis 2023 lesquels ont souvent dégénéré en discours
haineux, bon, etc. On vous entend. Est-ce qu'on a affaire plutôt à un
problème... le problème ne serait-il pas un manque d'action coercitive ou, en
d'autres mots, un problème de mise en application des règles existantes? Vous
avez même parlé de la non-intervention en temps opportun du SPVM. J'aimerais
qu'on élabore là-dessus, s'il vous plaît.
Mme Yudin (Eta) : Regardes,
après deux années... Merci pour la question. Après deux années de
manifestations de situation, on a bien compris que, oui, il y a certaines
règles qui existent dans la loi, mais on voit qu'il y a toujours un défi,
justement. Il y a des zones grises, il y a... il y a des obstacles au niveau de
la SPVM et au niveau des autorités, justement, pour amener ces... pour amener
une résolution importante à ces événements. Alors on trouve que dans cette zone
grise, une telle mesure va beaucoup aider, justement, au SPVM de leur donner la
capacité d'agir d'une manière beaucoup plus intentionnelle dans des situations
où il y a vraiment un groupe ou des acteurs qui essayent justement d'utiliser
les zones grises pour faire avancer un agenda haineux et ainsi...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci... Merci beaucoup, alors c'est ce qui met fin au
temps imparti à l'opposition officielle et par le fait même, à cette audience.
Merci beaucoup pour votre présence et l'apport à nos travaux. Je vais suspendre
quelques instants, le temps de recevoir le prochain groupe.
(Suspension de la séance à 12 h 16)
(Reprise à 12 h 18)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît, la commission poursuit ses
travaux. Donc, pour cette... deuxième audience de la matinée, nous recevons
l'Assemblée des évêques catholiques du Québec. Messeigneurs, je peux le mettre
au pluriel, bienvenue à cette commission. Je vais vous demander...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...de vous présenter, et par la suite, vous allez pouvoir
émettre vos commentaires et nous allons poursuivre avec une discussion avec les
parlementaires. Vous avez 10 minutes pour ce faire.
Le temps est à vous.
M. Poisson (Raymond) :
Merci beaucoup, madame. Alors, M. le ministre, mesdames, messieurs, je nous
présente : Mgr Guy Boulanger, qui est d'Amos, Rouyn-Noranda, Mgr Christian
Lépine, qui est archevêque de Montréal, et moi-même, de Saint-Jérôme, Mont-Laurier,
les Laurentides, Raymond Poisson. Contrairement à ce qui peut paraître, on ne
fait pas partie d'une équipe d'une nouvelle production des Hommes en noir.
On représente nos frères évêques, et surtout, nos communautés catholiques.
D'abord, nous voulons saluer la démarche
de l'État, dans le sens que, c'est une laïcité collaborative qu'on souhaite. Le
principe de la laïcité de l'État n'est pas remis en question selon nous. Au
contraire, il est la base, et c'est le fondement de notre raisonnement. Il est
la base de la liberté d'expression et de la dignité des personnes qui forment
la société. Et là-dessus, nous avons sans doute un raisonnement à faire
ensemble, en commun, c'est-à-dire que, si l'État est neutre, laïque, la
société, elle, elle ne l'est pas. Elle est pluraliste, elle est diversifiée et
elle a différentes appartenances selon les groupes, les communautés, les
origines, les traditions.
• (12 h 20) •
Alors, on ne se présente pas devant vous
pour défendre la foi catholique. Non. Nous, nous voulons une laïcité ouverte
pour permettre à notre société de vraiment s'exprimer, de vraiment être
totalement elle-même, et aussi dans les services que l'État lui offre. Nous
nous appuyons là-dessus, sur la Loi sur la laïcité de l'État, séparation de
l'État et des religions, neutralité religieuse de l'État, égalité entre tous
les citoyens. La neutralité de l'État, c'est le fait de ne pas privilégier, de
ne pas choisir, de ne pas favoriser une religion plus que l'autre, mais c'est
le fait de privilégier chez les citoyens le fait d'être eux- mêmes dans toutes
les dimensions de leur personne. Ainsi, on peut prendre exemple sur le fait
qu'au Québec, au Canada, depuis toujours, on a reconnu que des citoyens qui
avaient des valeurs religieuses, c'était un plus pour la société. À la preuve,
c'est reçu de charité que l'État octroie et consent lorsque des personnes
subventionnent les besoins de leur église ou de leur association.
L'essentiel pour nous : une
expérience religieuse et spirituelle constitue une dimension fondamentale de la
vie. Nous sommes, avant tout, tous les uns et les autres, nous avons en commun
notre humanité. Nous sommes à la fois spirituels et à la fois très physiques.
Si nous regardons plus précisément le
projet de loi, nous apprécions la reconnaissance du fait religieux que pour
certaines personnes qui sont employées par l'État et dont les fonctions
conservent une animation spirituelle, elles sont exemptées. Et je pense que
c'est important qu'il y ait ce service-là de la part de l'État, dans des
milieux de vie, dans des centres, par exemple, de détention ou des soins de
santé. On apprécie aussi dans le projet de loi la clarification de ce qui doit
pouvoir survenir dans l'usage des lieux de culte et leur reconversion, parce
qu'évidemment, au Québec, nous sommes devant ce défi qui concerne aussi
directement la conservation de notre patrimoine religieux et son utilisation.
En ce sens, nous remettons en question cependant le fait qu'une fabrique, un
évêque qui dispose d'un lieu de culte ne puisse pas jouir lui aussi, eux aussi,
tout autant que n'importe quel citoyen, de la liberté contractuelle, de mettre
des servitudes sur l'édifice. Ça fait partie de la vie en commun. Parce que
nous, de notre côté, nous n'avons pas seulement le droit civil, mais nous avons
aussi un droit canonique. Et lorsqu'un évêque consent à ce qu'une église serve
pour un autre usage que celui pour lequel elle a été bâtie, il doit respecter
le fait que l'usage, le nouvel usage de cet édifice ne soit pas incompatible
avec la fonction première de cet édifice.
Enfin, le port et la mise en valeur de
signes religieux. Nous pensons que, comme pour nous...
M. Poisson (Raymond) : ...aujourd'hui
devant vous, nous sommes assez bien identifiés, mais ça ne veut pas dire que
vous devez vous habiller comme nous. Alors le port d'un signe religieux ne veut
pas dire qu'on force des personnes à nous suivre. C'est une affirmation de
notre identité, de ce que nous sommes. Ainsi, dans la sphère de la vie
publique, comme, par exemple, concernant la neutralité du lieu public, je
donnais un exemple, il y a... il y a quelques jours, quelque chose qu'on vit
dans à peu près tous nos milieux, peut-être plus dans la province que dans les
grandes villes comme Montréal ou Québec, toute la question de la guignolée.
Alors, chez nous, la guignolée, c'est fait par l'Association des Chevaliers de
Colomb. Ils sont fiers de faire ça et ça apporte à la communauté. L'an passé,
on a donné plus de 20 000 $ en paniers de Noël pour des familles de chez
nous, au centre-ville de Saint-Jérôme. Ces gens-là s'identifient parce que pour
eux, être ainsi engagés à faire l'offre de la guignolée et du panier de Noël,
c'est pour eux un accomplissement de leur foi, parce que notre foi nous invite
aux valeurs de partage. Alors, est-ce que si on interdit dans le lieu public
l'identification de ces gens qui ne sont pas là pour faire des prières, est-ce
que, peut-être, l'État ne déborde pas ses capacités ou son droit de regard?
Enfin, je vous dirais tout simplement, en terminant, que nous sommes très
heureux d'avoir été accueillis ici aujourd'hui et de vous laisser notre
mémoire. Il comporte neuf recommandations pour modifier et trouver des voies de
passage dans le projet de laïcité renforcée tel que proposé par le
gouvernement. Je vous remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup pour cette présentation, on entame donc la
période d'échange avec les parlementaires. Je me tourne du côté du gouvernement
et du ministre et vous avez une période de 11 minutes.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Merci pour votre présentation et votre mémoire. Soyez assurés que
si on n'a pas le temps de faire le tour de tout ça, on a bien pris note de ce
qui est dans le mémoire. Alors, un peu comme hier je l'ai fait dans le cadre
des travaux pour clarifier des choses, des inquiétudes ou des incompréhensions
dans les mémoires. Hier, j'ai dû le faire pour la question des... des
processions funèbres qui, d'aucune manière, ne sont visées par le projet de
loi. Je veux préciser que d'aucune manière non plus... Il y a les guignolées
faites par des gens qui appartiennent à une église ou les Chevaliers de Colomb,
ou des scouts, ou je ne sais quel autre groupe qui s'identifierait, là, ce
n'est pas interdit. Est-ce que... Il n'y a aucune... aucun article dans le
projet de loi qui dit que sur la rue, sur la place publique, on ne peut pas
porter un... c'est interdit de porter un symbole religieux, ou alors, si tu
portes un symbole religieux, tu ne peux pas recueillir de... des denrées ou tu
ne peux pas les remettre. Il n'y a rien de ça, là, qui est prévu dans le projet
de loi. Je tiens à le clarifier, quand même, pour être... pour être certain,
pour ne pas qu'il y ait d'incompréhensions ou de craintes liées à ça.
J'ai une question pour vous par rapport à
l'usage. Il y a des éléments, dans le projet de loi, qui parle d'églises ou de
bâtiments religieux qui ont été vendus dans le cadre d'ententes avec les
municipalités, avec des conditions, par le passé. Dans la loi, on... on y va
avec, on va dire, la clause de droits acquis, donc l'entente qui a été signée,
n'est pas rouverte ou invalidée d'une quelconque manière par le projet de loi.
Par contre, ce que ça dit, c'est que, si l'an prochain, après la sanction de la
loi telle qu'elle est, si elle n'est pas modifiée, s'il y avait une entente de
la même manière, bien, il faudrait que la municipalité qui acquiert un...
bâtiment, elle l'utilise à plusieurs usages et que ça ne soit pas son usage
principal, que ça devienne un usage religieux, parce que ce n'est pas... ce
n'est pas le travail des municipalités de... d'acquérir des édifices et d'en
faire des lieux de culte. Bref, ce n'est pas les municipalités qui gèrent les
lieux de culte, c'est vous ou d'autres confessions. Est-ce que cette précision
là, dans ce cas-là, est correcte, selon vous, de dire : Vous pouvez vous
entendre avec les municipalités, céder des bâtiments? Des fois, c'est... de
manière à les protéger, mais en disant que la municipalité ne devient pas un
gestionnaire de lieux de culte, quand même, de manière prioritaire. Ça peut
être utilisé pour des lieux de culte, mais ce n'est pas l'usage principal.
M. Poisson (Raymond) : Oui,
on est d'accord. D'ailleurs, je vous ai dit combien qu'on appréciait la
clarification, au niveau de cet usage, dans le projet de loi. Cependant, quand
je parle des restrictions, c'est...
M. Poisson (Raymond) : …c'est
assez précis, et vous savez comme moi qu'une église, c'est une église, c'est
assez difficile de faire autre chose. Ça a une structure, ça a une apparence,
les gens identifient très, très vite l'église à l'église. Et ceci étant dit,
par exemple, dans le droit canonique, on nous interdit que ce lieu-là puisse
servir éventuellement à un débit de boisson ou à toute autre activité qui
serait moins en lien avec notre… je dirais, nos valeurs morales. Alors, ceci
étant dit, on met souvent une clause de ce sens-là à la vente d'une église.
Mais pour nous, qu'il y ait une… D'ailleurs, ça existe déjà quand nous sommes
propriétaires de l'église, les scouts, les fermières, mettez en les comptoirs alimentaires,
les comptoirs vestimentaires et tout ce monde-là, ils ne sont pas là
nécessairement pour affirmer leur foi. Ils sont là ensemble parce qu'ils
bénéficient avec la communauté chrétienne, de ce qu'ils veulent rendre service
à la communauté en général. Alors, on est heureux de cette précision, mais on
pense qu'il faut quand même mettre des clauses de restriction.
M. Roberge : Bien, écoutez,
on pourra continuer d'en discuter, vous avec l'équipe, pour voir si des
ajustements, des propositions d'amendement pour clarifier les choses de manière
que toutes les parties soient satisfaites. On ne veut pas prendre personne
frontalement là-dedans, on veut s'assurer que tout le monde y trouve son compte
et que nos bâtiments patrimoniaux qu'on aime… Pour moi, nos châteaux, c'est les
églises. En France, on va visiter des châteaux. Au Québec, on va visiter nos
églises. C'est souvent le plus bel édifice de la ville ou du village, puis on
veut en prendre soin. Ça fait qu'on pourra discuter avec vous des meilleures
façons. Puis s'il y a des ajustements à faire, on est ouverts à les faire. Sur
ce, je vais permettre à mes collègues de poursuivre les échanges avec vous et
je vous remercie.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci. Alors, je vais reconnaître le député de Chauveau. Il
reste encore 7 min 15 s.
• (12 h 30) •
M. Lévesque (Chauveau) :
Merci beaucoup, Mme la Présidente. Mgrs Boulanger, Lépine et Poisson, merci
beaucoup d'être là. Très heureux. On a eu le plaisir aussi d'échanger avec Mgr
Laliberté préalablement à cette commission parlementaire, c'était fort
enrichissant et évidemment, il y avait beaucoup de craintes, je crois, de la
part de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec en lien avec le rapport
Rousseau-Pelchat. Avec les différentes discussions qu'on a pu avoir, bien, ça a
permis de faire certains arbitrages en lien avec ce qui était proposé au
départ, le rapport et ce qui est déposé aujourd'hui comme projet de loi. Puis,
pour moi, en tout cas, c'est indéniable que, au premier chef, la religion
catholique au Québec a eu un rôle fondateur, un rôle important, qu'elle a
encore ce rôle-là. Et quand vous parliez qu'on veut une laïcité collaborative,
vous parliez aussi que la société n'est pas laïque. C'est tout à fait vrai,
tout à fait vrai. L'ensemble des religions au Québec peuvent s'épanouir,
peuvent exister, cohabiter. Et j'oserais dire que, dans le projet de loi
actuel, il y a… et dans le projet de loi n° 21, qui avait été voté il y a
quelques années, c'est établi aussi, là. On parle de la liberté de conscience
et de la liberté… Comme ils disent dans l'article ici, là, article 1, il y
a eu… il va y avoir un ajout qui est proposé, on va en débatte lors du débat
article par article, mais c'est marqué : «Considérant que le cadre établi
par la présente loi donne plein… plein effet à la liberté de conscience et à la
liberté de religion de chacun». Donc, ce que vous mentionnez est reconnu. Je
comprends les craintes légitimes qu'il peut y avoir en… en lien avec, bon,
certaines manifestations, tu sais, les fameuses parades de Noël, les parades de
Pâques. Donc, il y a eu… il y avait des craintes là-dessus puis, là, ça se
clarifie puisque les discussions se font ici, puisqu'on commence à clarifier
les questions. Mais j'aimerais bien savoir de votre côté… puis je vois de Mgr
Poisson que vous aimeriez réagir. Je vais vous permettre de réagir. Je poserai
d'autres questions après.
M. Poisson (Raymond) : Bien, c'est-à-dire
que je voulais… tout simplement me venir en tête, et c'est présent dans le
projet de loi puis dans notre mémoire, toute la question des écoles privées
confessionnelles. Vous parlez de liberté d'expression et de liberté de
conscience. Nous étions très heureux tantôt, je pense que je peux dire ça au
nom de mes confrères aussi, d'entendre ceux qui nous ont précédés, c'est-à-dire
qu'on n'enlève rien à la liberté d'expression de l'ensemble de la population
quand des parents décident d'inscrire leur enfant dans une école
confessionnelle, et si elle est subventionnée, eh bien c'est pour l'État. Je le
disais tantôt, le fait d'avoir des citoyens avec des valeurs religieuses, en
tout cas dans le cas de la foi catholique, de la foi chrétienne et de toutes
les religions, je pense bien, pour nous, c'est une question de vivre ensemble.
Alors pour moi, il n'y a pas… l'État n'a pas à avoir peur de la religion. Je
dis ça comme ça parce que.
12 h 30 (version non révisée)
M. Poisson (Raymond) : ...je
pense que c'est un petit peu ce qui sous-tend l'atmosphère au Québec
présentement. On n'a pas à développer de la peur. Tantôt, on parlait des
manifestations qu'il y a eu à Notre-Dame, à Montréal, là, devant l'église Notre-Dame.
Mais la religion, c'est un véhicule à ce moment-là, ce n'est pas le but de la
manifestation. Alors, il faut bien qu'on... faire la différence. Si moi je
manifeste pour l'écologie, l'environnement, est-ce qu'on va en même temps me
mettre les mêmes restrictions que pour la foi, pour la religion? Ceci étant
dit, quand on parle des activités religieuses, par exemple sur la scène
publique, moi, je pense que le terme est un peu trop large, il faudrait parler
d'enseignement religieux et de culte, là on est beaucoup plus précis, parce qu'une
activité religieuse, ça peut être la guignolée.
M. Lévesque (Chauveau) : Vous
avez raison. L'important c'est qu'aujourd'hui et dans... un projet de loi qui
est déposé permet toujours de clarifier. Et quand on écrit le texte, bien là,
on... on se rend compte qu'il peut y avoir à la marge des petits éléments, que
quelques mots peuvent simplement venir corriger une situation pour éviter les
excès d'un côté comme de l'autre.
La question que j'aimerais vous poser à
vous trois, messieurs, c'est que de votre côté, vous parlez des écoles privées à
vocation catholique, est-ce que vous y voyez des impacts, le port du signe
religieux, notamment, les signes, les... pour les employés dans les écoles? Je
le sais qu'il y a beaucoup d'écoles qui ont... qui ont cette histoire-là d'être
des écoles je pense à Québec, moi, je connais bien les Pères maristes
notamment, mais que, pour beaucoup de ces écoles-là, ils n'en portent déjà plus
et ça fait longtemps, pour les signes religieux. De votre côté, est-ce que vous
y voyez, chez plus... un certain nombre d'écoles, des impacts, une adaptation?
S'il tentait que ce projet de loi soit adopté dans son intégralité, il y aura
certainement des modifications. Mais est-ce que vous y voyez des impacts chez
vos membres?
M. Poisson (Raymond) : Je laisserais
Mgr Lépine répondre, parce qu'à Montréal il y en a des écoles et même avec des
religieuses en costume et puis il peut y avoir des impacts.
M. Lépine (Christian) : Dans
les écoles mentionnées dans le projet de loi, donc les écoles privées
subventionnées. Et la... et la question est comme une... d'avoir le droit... Il
y a le droit de la liberté de conscience pour la personne, mais, d'un point de
vue démocratique, il y a aussi la liberté situationnelle, d'avoir des
institutions intermédiaires qui ont leur vocation, qui ont leur... leur sens,
qui ont aussi leur... leur rôle dans la société, et qui ont une vocation particulière,
puis qui répondent, dans le cas des écoles aussi, à la... à la demande des
parents. Alors, le fait même de... Comment poser la question? Est-ce que la... est-ce
que la religion c'est quelque chose que l'on doit cacher? Est-ce que c'est «cachez
cette religion que je ne saurais voir» ou bien c'est quelque chose que l'on
peut voir en sachant qu'il y a des... des moments de... où l'État lui-même a
des responsabilités, où sa neutralité, je dirais, doit être visible? Est-ce que...
Comment est-ce qu'on peut faire dans une société pour que, justement, on... le
signe de l'autre qui est différent soit vu avec bienveillance? Si on ne voit
plus de signe religieux, le... le signe religieux, c'est ce qu'on ne peut plus
voir parce que la loi est pédagogique. Alors, si on... Ça risque d'être
toujours souvent source de malentendus.
Alors donc, dans une école confessionnelle
subventionnée, l'identité de pouvoir la vivre sereinement, sans rien cacher,
sans dire : Il faut que tu mettes ça en dessous de la couverte, en dessous
de la table, dans ton bureau, il faut que tu caches dans ton sac. Non, tu es
toi même puis... et tu es toi même ici parce que tu peux être toi même dans la
société. Parce que la façon dont l'école est accueillie dans la société a aussi
un impact sur la façon dont quelqu'un se sent accueilli dans la société avec ce
qu'il est. Et puis la question, c'est non seulement d'être heureux, d'être
accueilli comme on est dans notre identité dans la société, mais d'être heureux
aussi que l'autre soit accueilli.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Merci pour cette réponse. Je dois arrêter.
Le temps imparti au gouvernement vient de se terminer. Je me tourne du côté de
l'opposition avec la députée de Bourassa-Sauvé.
Mme Cadet : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour, Mgr Lépine. Donc, nous nous sommes vus ce dimanche au 100e
de la paroisse Sainte Gertrude dans Bourassa-Sauvé. Donc, ravi de vous revoir
dans la même semaine. Et enchantée, Mgr Poisson et Mgr Boulanger. Merci
beaucoup d'être avec nous aujourd'hui pour vos propos éclairants.
Donc, je parcourais votre mémoire et je
vous attendais. Peut-être y aller avec, donc, certaines des recommandations que
vous nous apportez, peut-être sur des aspects dont on a moins parlé dans le
cadre de cette commission, dont le premier, là, qui a été évoqué...
Mme Cadet : ...sur des
clauses de restriction, là, je pense que c'était vous, je pense,
M. Poisson, donc, qui disait qu'il faudrait, donc, certaines clauses de
restriction pour préserver la mission ou le rôle, donc, que devrait jouer la
bâtisse de l'église à l'issue d'une vente.
M. Poisson (Raymond) : Le
symbole. Le symbole que représente l'Église, au niveau de notre histoire, notre
tradition, l'origine du village, du quartier, il peut servir à autre chose,
parce que c'est devenu nécessaire avec le temps. Mais elle demeure l'église. Et
si on parle à des gens de chez nous, ils vont facilement vous dire que leur
grand-père, leur arrière-grand-père, l'a bâti, ce qui est peut-être plus ou
moins vrai, mais tous y ont contribué.
Mme Cadet : Donc, je
vous entends bien, tu sais, ici, en fait, tu sais, vous nous arrivez avec,
disons, un compromis, hein, essentiellement, donc, vous souhaitez préserver la possibilité
d'inclure, donc, certaines conditions de vente, là. Je regarde, donc, votre
recommandation un, là, vous formulez un amendement ainsi en disant : «Et
si aucune contrainte n'est imposée par le vendeur limitant l'usage que
l'institution ou l'organisme peut faire de l'immeuble.» Vous n'êtes pas en
train de dire que, par exemple, la municipalité devrait faire en sorte que le
lieu demeure un lieu de culte, vous êtes simplement en train de dire que si,
par exemple, la municipalité acquiert, disons, une église, un lieu de culte,
qu'à ce moment-là, que l'usage, donc, qui en est fait, donc, pourrait, donc,
être assujetti à certaines conditions légitimes que vous vous imposez, c'est ce
que vous nous présentez.
• (12 h 40) •
M. Poisson (Raymond) : Oui.
Doit être compatible avec la vocation première. Une vocation de développement
intégral humain, une vocation du vivre-ensemble, une vocation du service des
plus pauvres, une vocation d'éducation communautaire, c'est dans ce sens-là. On
verrait mal que... Si on veut vendre une église et la désacraliser,
quelquefois, il y a des bâtiments qui sont moins église que d'autres églises,
elles sont plus récentes, quand on veut la vendre à un entrepreneur qui va en
faire une résidence, souvent, ils vont se servir de l'église ou de la chapelle
pour en faire la salle communautaire. C'est un usage compatible, mais si on en
fait un restaurant, un bar ou je ne sais pas, là je pense qu'on va frustrer
beaucoup de nos gens.
Mme Cadet : Je
comprends... c'est clair.
M. Poisson (Raymond) : Vous
savez, juste, par exemple, je voudrais juste vous dire que, par rapport au
patrimoine, vous savez que jusqu'à maintenant, les fabriques ne peuvent pas
être partenaires au niveau des subventions du ministère de la Culture, ne peuvent
pas être partenaires d'une reconversion de l'Église. Il faut que ce soit un
organisme non religieux. Et ça, c'est un sérieux blocage, parce que c'est quand
même le propriétaire, la fabrique religieuse. Et peut-être qu'elle veut garder
un coin, elle veut participer, elle veut occuper encore le lieu sans que ce
soit l'occupation prioritaire, mais dans l'ancien programme de subvention,
parce que là, il est suspendu, c'était impossible.
Mme Cadet : Merci. Je
vous entends très bien... Ensuite, peut-être, je prends un pas de recul, là,
sur le plan plus philosophique, vous avez peut-être entendu hier, je pense que
c'était le Rassemblement pour la laïcité, là, qui nous mettait en garde. Il
nous parlait, donc, de l'importance de la laïcité de l'État et... et on le sait
bien, donc, c'est un groupe, donc, qui milite, donc, en faveur de la laïcité de
l'État, mais il nous disait, lorsqu'il y a un certain vocabulaire utilisé dans
le cadre du projet loi n° 9, et on parle, donc, de
laïcité de l'espace public, que pour eux, ici, il y avait un certain
glissement.
J'aimerais peut-être vous entendre
là-dessus, évidemment, donc, eux, ils parlaient de ce... et l'évoquaient
particulièrement dans le cadre, donc, des prières de rue, mais, même de façon
plus générale, donc, sur le plan conceptuel, nous, comme législateurs, comment
vous pensez que nous devrions, donc, aborder ce type de nomenclature-là?
M. Poisson (Raymond) : Bien,
écoutez, il me semble que les personnes, elles sont les mêmes un peu partout.
Alors, qu'elles soient dans l'espace public, dans leur maison, qu'elles soient
dans un lieu commercial ou autre, elles sont ce qu'elles sont. Et il y a, dans
ces personnes-là, des gens qui ont des convictions religieuses. Ce n'est pas
toujours affiché, mais plusieurs en ont. Alors, l'espace public, c'est un
espace qui fait référence à la société et non pas à l'État. C'est un espace qui
appartient à tout le monde, avec tout ce que le monde est, dans la mesure où le
bien commun est respecté et où la sécurité est assurée. Et je pense que c'est
peut-être de ce côté-là que l'esprit du projet de loi devrait être retouché ou
remanié, dans le sens que, pour l'État, tout devrait être permis, sauf ce qui
est défendu, et non pas tout est défendu sauf ce qui est permis. Et c'est plus
qu'un jeu de mots. Dans une...
M. Poisson (Raymond) : ...famille,
quand il y a des enfants, des parents, tout le monde n'est pas habillé pareil.
Et si tout le monde assume les tâches qui font que le bien vivre ensemble de la
famille est assuré, on va permettre à des adolescents de s'habiller
différemment. On va faire des compromis. Tout le monde ne sera pas pareil.
Devenu adulte, il y en a qui auront des comportements différents aussi. Et je
pense que pour l'État, c'est sa principale préoccupation le vivre ensemble.
Mme Cadet : Merci. Je vous ai
aussi bien entendu sur la question du port de signes religieux, peut-être de
façon plus précise, parce qu'encore une fois, c'est un élément qui a moins été
abordé, vous nous dites dans votre mémoire que l'article 14 du projet de
loi, qui propose d'interdire de mettre en valeur la représentation d'un signe
religieux dans les communications d'une institution étatique, vous semble aller
beaucoup trop loin. Pourquoi?
M. Poisson (Raymond) : D'abord,
il y a une imprécision. La mise en valeur, bon, qu'est ce que ça veut dire dans
une communication? Alors c'est différent si, par exemple, nous avons une
publicité qui met à l'écran une équipe de soins dans une maison de santé et
parmi lesquels il y a des personnes avec des signes religieux. Ça, c'est une
chose, mais ça ne veut pas dire que c'est une mise en valeur du signe
religieux. C'est comme nous ici ce matin, nous ne mettons pas en valeur le
signe religieux, nous disons qui nous sommes. Alors, je pense que c'est la même
chose, ça va un peu trop loin. Quand on parle de la mise en valeur du signe
religieux, ce n'est pas clair et on pense qu'il est tout à fait normal que dans
les publicités ou les pages que l'État utilise pour faire connaître ses
institutions, ses activités, ce soit le reflet de la société. Elle est la
société, on l'a dit, elle s'exprime à travers différentes formes, différents
habillements. L'habillement, dans le monde entier, ça fait partie de notre
humanité commune. Ça dit d'où on vient, qui on est et comment nous vivons.
Mme Cadet : Et dans la même
veine, lorsqu'on a entendu... nous dire que la clause grand-père sur
l'interdiction du port des signes religieux semblait, donc, trop restrictive,
donc, par exemple, donc, un... ne pourrait pas venir donner une conférence,
vous ne seriez pas en mesure de venir donner une conférence, donc, dans une
école parce que vous ne seriez pas assujetti, donc, à la clause de droit
acquis. Est-ce que vous avez des commentaires sur cet aspect-là?
M. Poisson (Raymond) : Nous,
nous avons toujours participé à l'ouverture... on le souligne dans notre
mémoire, à l'ouverture du Québec sur cette société pluraliste et son
développement. Depuis la Révolution tranquille, je me permets de nous rappeler
que les artisans de cette révolution étaient tous issus de nos institutions
catholiques et, en plus, que ce soit le rapport Parent ou autre, c'était
souvent des clercs qui étaient les meneurs de la Révolution tranquille et
depuis ce temps, dans les années 2000, nous nous sommes prêtés volontiers
à nous retirer du projet des écoles confessionnelles publiques telles qu'elles
existaient, et nous avons trouvé d'autres moyens, d'autres chemins pour pouvoir
rejoindre les gens de chez nous en laissant totalement la place à la liberté
d'expression, les choix des parents, les choix des familles. Alors on est
totalement ouverts à ce qu'il y ait cette laïcité de l'État, mais elle ne doit
pas empêcher le fait religieux d'être apparent dans la société.
Mme Cadet : Merci. Je vais
laisser la place à ma collègue. Merci beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci. Mme la députée de Mont-Royal—Outremont,
il vous reste deux minutes 52.
Mme Setlakwe : Merci. Merci à
vous trois, vraiment, vos propos, certainement, alimentent notre réflexion. Je
pense qu'on doit le réitérer, la laïcité de l'État et ses principes, ses quatre
piliers, il y a un large consensus, vous l'avez mentionné. Maintenant, il y a
également un énoncé qu'on doit mettre de l'avant, vous l'avez fait : la
société n'est pas laïque. Il faut laisser la place à la religion, c'est...
c'est personnel, individuel à tout un chacun. Là, ici, on est à se demander
est-ce qu'il serait opportun de resserrer. Est-ce qu'il serait opportun d'apporter
des mesures additionnelles dans certaines sphères de la société, dans certains
contextes?
Je vous amène vers l'enseignement
supérieur, vous en traitez dans votre mémoire. Est-ce que vous, vous trouvez
que le projet de loi va trop loin? Est-ce qu'on devrait, à votre sens,
laisser... on parle de jeunes adultes, laisser les jeunes adultes afficher leur
identité et afficher leurs signes religieux? Est-ce que vous croyez qu'entre
eux, c'est même une mesure qui vise à inclure et qui vise à inciter au dialogue
et à l'ouverture vers l'autre? Donc vous entendre sur le port des signes
religieux, le visage découvert et aussi vous traitez également de l'utilisation
de certains locaux, donc, qui pourraient toucher au droit de... droit
d'association...
M. Poisson (Raymond) : Oui,
bien, c'est ça... Veux-tu?
M. Bélanger (Guy) : Peut-être,
bien, effectivement, on s'est prononcé, là, pour que, à notre sens, ces
lieux-là sont un peu un prolongement de la société, en quelque sorte, et comme
vous l'avez mentionné, ce sont des adultes qui vivent avec leurs convictions et
nous croyons que ce n'est pas le moment où ils se retrouvent une institution
d'enseignement, qu'ils soient obligés de cacher ce qu'ils sont, et on est
sensibles en particulier à cette question des locaux, aussi. On permet à des
étudiants de se rassembler pour toutes sortes de motifs qui peuvent être... sur
lesquels on peut avoir toutes sortes d'opinions, mais on ne leur permet pas de
se réunir pour partager leur foi, partager la Parole de Dieu, alors que ce
sont, à notre sens, des éléments qui sont fondamentaux pour les jeunes aussi,
là. Alors, on s'alarme de jeunes qui vivent de l'angoisse, qui n'ont pas de...
trop de repères, alors que ça, c'est des repères, à notre sens, fondamentaux
qui... qui peuvent les aider et que, comme on favorise leur santé physique...
leur santé à différents niveaux, je pense que ça peut contribuer, aussi, à leur
permettre à la fois de s'exprimer dans les signes, à la fois de s'exprimer dans
un rassemblement.
Mme Setlakwe : ... que dans
certaines circonstances, dans ces locaux, il pourrait y avoir des pratiques qui
viseraient à exclure ou...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...malheureusement vous arrêter, le temps imparti à
l'opposition officielle est terminé, alors par le fait même, c'est... ça
conclut la présentation d'aujourd'hui. Merci beaucoup pour votre apport à nos
travaux. Je vais suspendre jusqu'à 15 h.
(Suspension de la séance à 12 h 50)
14 h 30 (version non révisée)
(Reprise à 15 heures)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! Nous poursuivons, cet
après-midi, les consultations particulières et les auditions publiques sur le
projet de loi numéro neuf, Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec.
Alors, cet après-midi, nous allons
entendre les individus ou les groupes suivants : nous allons débuter par
Me Louis-Philippe Lampron, qui est devant moi, bienvenue, nous allons
poursuivre avec la Fédération des femmes du Québec, l'Observatoire des
inégalités raciales au Québec ainsi que l'Observatoire pour la justice
migrante, nous allons ensuite recevoir la Ligue des droits et libertés et nous
allons terminer avec l'Institut Cardus.
Donc, pour les prochaines 45 minutes,
Maître Lampron, bienvenue. Alors, vous êtes un habitué, vous savez que vous
allez avoir 10 minutes pour vous présenter et présenter l'essentiel de
votre mémoire, vos recommandations. Et, par la suite, on va en discuter avec
les parlementaires. Alors, votre 10 minutes débute maintenant.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Merci beaucoup, Mme la
Présidente. Alors, bonjour, Mme la Présidente, M. le ministre, Mmes et MM. les
députés. Merci de l'invitation. Très heureux d'être ici pour discuter avec vous
du projet de loi neuf.
D'une part, je voudrais commencer par m'excuser.
Je n'ai pas été en mesure de vous transmettre mon mémoire. Ce n'est pas faute d'avoir
essayé, mais j'ai cruellement manqué de temps. Et donc je n'abandonne pas, vous
allez le recevoir, c'est simplement que vous allez le recevoir après ma
présentation. Ce n'est pas idéal, mais je vais essayer d'être le plus clair
possible. L'avantage, c'est que considérant la similarité avec le projet de loi
neuf et un récent projet de loi qui a été adopté, donc le projet de loi n° 94,
il y a beaucoup d'éléments qui se recoupent, en fait, avec le mémoire que j'avais
déposé pour le projet de loi n° 94, alors je vous y réfère, si vous voulez
avoir quelque chose à vous mettre sous la dent pendant la durée de la
présentation.
Donc, si vous me le permettez, je me
permets un bref retour dans le temps, un retour en arrière. Parce qu'au Québec
les débats sur la laïcité, ça nous fait nous sentir collectivement, bien moi,
en tout cas, là, comme le personnage d'Al Pacino dans Le Parrain trois, hein? À
chaque fois qu'on a l'impression d'en être sortis, il y a quelque chose qui
nous ramène en arrière.
Donc, en février 2019, au tout début des
débats qui ont entouré l'adoption de la Loi sur la laïcité de l'État, j'ai été
invité par Québec solidaire à remplacer, à quelques semaines d'avis, Gérard
Bouchard dans le cadre d'un débat qui a eu lieu avec Lucie Lamarche et Charles
Taylor, qui visait à nourrir les réflexions du parti sur son positionnement en
matière de laïcité et plus précisément sur la légitimité politique d'interdire
le port de signes religieux qui était préconisé par le compromis
Bouchard-Taylor.
Donc, qu'est-ce que c'est, le compromis
Bouchard-Taylor? Bien, c'est tiré d'un passage du rapport Bouchard-Taylor qui a
été publié en 2008, là, sur les accommodements religieux. Et donc, dans ce
compromis-là, les coprésidents affirmaient que le modèle québécois de gestion
de la diversité culturelle et religieuse qui se...
15 h (version non révisée)
M. Lampron
(Louis-Philippe) : ...du multiculturalisme à la canadienne
pouvait justifier l'interdiction du droit de porter des signes religieux à une
petite catégorie d'agents et d'agentes de l'État, c'est-à-dire celles et ceux
qui sont en situation d'exercer un pouvoir de contrainte sur les individus.
Donc là, on donnait comme exemple les gardiens de prison, les juges ou les
policiers. Je prétendais, à l'époque, et je continue de le croire, que,
juridiquement, les interdictions qui résultent de ce compromis auraient eu de
bonnes chances d'être considérées comme étant des limites raisonnables aux
atteintes aux droits fondamentaux de groupes minoritaires qui découlent
nécessairement de toute interdiction de telle nature.
En gros, je me fondais sur plusieurs
facteurs, y compris la nature exceptionnelle des fonctions de ces agents et de
ces agentes de l'État là, et le fait qu'ils et elles doivent toutes et tous
porter un uniforme dans le cadre de leurs fonctions. Et donc c'est ce point de
vue que je suis allé exposer lors de cet événement-là. En résumé, j'allais
défendre la raisonnabilité juridique du compromis Bouchard-Taylor, contre
Charles Taylor, par ailleurs, c'était... les souliers étaient assez grands à
chausser, on va le dire.
Les récents projets de loi du gouvernement
visant à, ouvrons les guillemets, là, renforcer la laïcité, y compris celui
dont nous discutons en commission, m'ont ramené à un court échange que j'avais
eu avec Charles Taylor à ce moment-là. Et là, il faut se rappeler qu'à ce moment-là,
donc, en 2017, lui, il était revenu sur son adhésion au compromis
Bouchard-Taylor. Donc, il n'adhérait plus à cette proposition-là, il ne l'endossait
plus. Et donc bref, après qu'on ait exposé nos points de vue respectifs et que
j'aie persisté à affirmer que la mise en œuvre de ce compromis-là avait le
potentiel de clore de manière raisonnable et pacifiée un débat. Une saga
littéralement, qui n'en finissait plus au Québec. Là, on était en 2019 et déjà
ça n'en finissait plus. Et il m'avait répliqué, en gros, et là, j'y vais de
mémoire et c'est sûr que je vais mal le citer, mais quand mêm, là... qu'en
gros, même si on appliquait le compromis Bouchard-Taylor tel qu'il avait été
circonscrit, ce ne serait qu'une première étape et que, par la suite, plusieurs
groupes allaient perpétuellement chercher à élargir ses interdictions de port
de signes religieux visibles là.
Moins de 10 ans plus tard, et au vu des
deux projets de loi qui sont... qui ont... essentiellement pour effet d'élargir
justement les interdictions qui ont été prévues initialement par la loi sur la
laïcité de l'État en 2019, bien, disons que... et disons... et déjà en 2019, hein,
ça excédait le compromis Bouchard-Taylor. C'est assez difficile de donner tort
à Charles Taylor. On a l'impression que la laïcité est une vis sans fin et que
le troisième élargissement de l'interdiction de pratiques et signes religieux
visibles là, bien, essentiellement, c'est... c'est le plus récent des épisodes
d'une saga qui va se poursuivre dans le temps.
Enfonçons quelques portes ouvertes, c'est toujours
agréable, toujours plus facile que lorsqu'elles sont fermées par ailleurs. Donc
bien sûr, la laïcité de l'État, c'est un principe fondamental qui est cher à
une écrasante majorité de Québécoises et Québécois dont je fais partie. En
vertu de ce principe fondamental, d'opérationnalisation du principe de
séparation du religieux et de l'État, nul agent de l'État ne peut contraindre
un justiciable à respecter les préceptes de quelque foi ou quelque credo que ce
soit. De même, ce principe implique évidemment un devoir de réserve en matière
religieuse des agents et des agentes de l'État lorsqu'ils exercent leurs
fonctions.
À mon sens, pour être capable de bien
comprendre les critiques que je vais faire du projet de loi 9, l'un des
principaux problèmes auxquels nous sommes actuellement confrontés
collectivement au Québec, depuis l'adoption de la Loi sur la laïcité de l'État,
c'en est un de confusion des genres. J'en ai fait la démonstration... en tout
cas, j'ai essayé d'en faire la démonstration dans plusieurs écrits antérieurs,
y compris le mémoire déposé concernant le projet de loi n° 94 et celui qui
est presque fini et que vous allez recevoir bientôt. Mais il est essentiel de
le répéter, de le marteler encore et encore, la loi sur la laïcité de l'État n'a
pas établi ni affirmé le principe de la séparation du religieux de l'État au
Québec. C'est un principe qui préexistait l'adoption de la Loi sur la laïcité
de l'État.
Dans le même sens, il faut également
rappeler que l'adoption de cette loi n'a pas non plus offert d'outils concrets
aux décideurs ou encore même aux policiers, là, leur permettant de lutter plus
efficacement contre les formes de radicalité religieuse dont l'expression
menacerait les droits de groupes vulnérables ou minoritaires, comme les femmes
ou les membres de la communauté LGBTQ+. Ces formes de radicalité religieuse,
là, il faut le souligner, ne sont pas l'apanage d'une seule religion. On a qu'à
voir ce qui se passe au sud de la frontière avec la remise en cause du droit à
l'avortement. Alors, ainsi, si on fait abstraction de la boîte de Pandore qui a
été ouverte avec le recours aux mécanismes de dérogations mur à mur à la charte
canadienne et à la charte québécoise, le principal changement qui a été opéré
par l'adoption de la loi 21, ça a pris la forme de deux interdictions de
port de signes religieux visibles...
M. Lampron
(Louis-Philippe) : ...tout comme c'était le cas pour l'aspect
religieux du projet de loi n° 94, là, qui embrassait
plus large que les seuls signes religieux, là. Le projet de loi n° 9 propose surtout d'élargir la portée de ces interdictions-là,
qui constituent des manières assez simples d'exemplifier en quoi le modèle
québécois de gestion de la diversité se distingue du modèle applicable dans le
reste du Canada.
Donc, en gros et en rafale, mes critiques
les plus importantes de ce projet de loi, dont on pourra discuter, concernent
spécifiquement :
1° l'élargissement de l'interdiction de
port de signes religieux à une catégorie plus importante d'agents et d'agentes
de l'État, incluant les éducatrices et éducateurs en services de garde subventionnés;
2° ce qui me semble être une
instrumentalisation de la laïcité de l'État pour justifier des limitations à la
capacité des justiciables d'utiliser l'espace public, donc je fais référence en
particulier aux articles 2 et 3 de la nouvelle loi sur la neutralité
religieuse et qui me semblent, par ailleurs, être contraires à la définition de
la laïcité de l'État qu'on retrouve dans la loi n° 21;
3° la limitation de la capacité et de
l'autonomie de plusieurs organismes publics à accepter des solutions raisonnables
pour accommoder les besoins variés de leurs clientèles ou de leurs employés,
autant en ce qui concerne les menus que les demandes de congés que la capacité
d'utiliser des locaux pour des pratiques ou manifestations religieuses;
4° les problèmes manifestes, dont on
pourra parler, d'opérationnalisation qui vont découler de la définition large à
l'extrême du concept de pratique religieuse qu'on retrouve à
l'article 10.1 de ce qu'on veut faire entrer dans la Loi sur la laïcité de
l'État. Et je souligne par ailleurs le choix qui est, à mon sens, manifeste du
gouvernement, là, de pallier ces problèmes d'opérationnalisation dans le projet
de loi en intégrant des mesures pénales si on ne respecte pas l'interdiction.
Je vois... Bon, le temps passe beaucoup trop vite. Et finalement
5° évidemment, là, la reconduction de ce
qui est en train de devenir une bonne pratique de la dérogation mur à mur à la charte
québécoise et à la charte canadienne.
Donc, à mon sens, de manière générale, le
choix de focaliser l'expression de la différence québécoise en matière
d'opérationnalisation du principe de séparation du religieux et de l'État sur
des interdictions qui ont pour effet de désavantager clairement les membres de
groupes religieux minoritaires, ce qui est suffisant, on va le rappeler, pour
constituer une atteinte à leur droit à l'égalité, sans se fonder ni en 2019 ni
en 2026, sur des données probantes permettant de démontrer l'existence d'un
quelconque problème urgent auquel il conviendrait de réagir, me semble nous
enfermer dans une dangereuse boucle sans fin de laquelle il sera très difficile
de nous sortir.
• (15 h 10) •
Donc, en 30 secondes, pour ces
raisons et eut égard au contexte sociopolitique quand même particulier dans
lequel nous nous trouvons au Québec, alors qu'on est encore en attente de
savoir qui va être le prochain premier ministre ou la prochaine première
ministre, il me semble souhaitable de retirer ce projet de loi et de retourner
à la table à dessin d'une telle manière puis à proposer des mesures comme
celles esquissées à l'article 21 du projet de loi n° 9,
susceptibles de renforcer concrètement la séparation du religieux et de l'État
au bénéfice de l'entièreté de la population, majorités des minorités
religieuses comprises.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, beaucoup de matériel pour les
discussions cet après-midi. On va commencer avec le gouvernement et la
banquette gouvernementale, le ministre de la banquette gouvernementale, pour
16 min 29 s.
M. Roberge : Merci bien. Vous
n'y allez pas de main morte. Vous préférez le retrait du projet de loi plutôt
même que les ajustements, c'est-à-dire que vous préférez le statu quo à des
ajustements. On va y aller au point par point pour être certains. À la SAAQ en
ce moment, on peut exiger d'être servis par un homme plutôt que par une femme.
Vous êtes à l'aise avec ça?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Ça, ça fait référence à
la vieille décision, notamment, de 2007. Mais on a su récemment, selon
Christiane Pelchat et Guillaume Rousseau, que c'était une pratique qui avait
encore cours à la Société de l'assurance automobile du Québec. C'est bien ça?
M. Roberge : Oui, c'est
l'état actuel. Mais si on ne fait pas de projet de loi, ça va continuer. Donc,
vous êtes à l'aise avec cet état de fait, il faut que ça continue?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, ce n'est pas ce
que je dis. C'est-à-dire que moi, ce que je prétends, c'est qu'une loi de la
nature de celle que vous proposez actuellement, c'est loin d'être nécessaire
pour être capable de régler un dysfonctionnement des balises actuelles en
matière de protection de l'égalité entre les hommes et les femmes, d'une part.
D'autre part, l'avis de 2009 de la
Commission des droits de la personne, je vous avoue que je suis très, très
étonné d'apprendre que c'est encore considéré comme constituer l'état du droit,
un, déjà que c'était controversé à l'époque. Mais au-delà de ça, le droit, il a
continué à évoluer puis l'équilibre entre la protection des convictions
religieuses versus notamment la protection du droit à l'égalité, là, bien,
clairement, il y a plusieurs arrêts, je pense à Trinity Western notamment, qui
a été rendu en 2018, où on affirme clairement qu'il y a une plus grande marge
de manœuvre laissée aux organismes publics ou à l'État pour dire : Non,
malheureusement, à des convictions religieuses qui, en elles-mêmes, impliquent
une tension avec le droit à l'égalité entre les hommes et les femmes, comme
l'exemple qui est largement documenté du cas de la Commission des droits de la
personne et des droits de la jeunesse. Alors, est-ce qu'on a besoin d'une loi
pour corriger ça? À mon sens, non.
M. Roberge : En ce moment...
M. Roberge : ...l'état du
droit, ce qui se passe, c'est qu'on peut refuser d'être servi par une femme à
la SAAQ. Le projet de loi neuf réglerait cette question-là. Vous pensez qu'il
faut trouver un autre chemin plutôt que le projet de loi neuf. C'est correct,
vous n'êtes pas d'accord avec le statu quo, vous pensez qu'il y a un autre
chemin pour trouver la solution. C'est-tu ça?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Mais je veux juste
reprendre. C'est-à-dire que ce n'est pas l'état du droit. C'est un avis de la
Commission des droits de la personne. Ça n'a jamais été l'état du droit, l'état
des pratiques à la... Ce n'est pas à la Commission des droits de la personne,
mais à la SAAQ, je crois. Ça semble avoir continué à respecter... C'est ce que
j'ai appris hier, là. Mais, dans les faits, l'état du droit, ça... C'est un exemple,
là, l'avis de la Commission des droits de la personne, qui date, il me semble,
de 2009.
M. Roberge : Je vous dirais
que, comme législateurs ou comme gouvernement, quand on veut que les choses
changent, on change les choses. C'est notre posture.
L'argent de l'État en ce moment est
utilisé pour financer des écoles privées, lesquelles opèrent une... une
ségrégation, qui font, dans les faits, une forme de communautarisme où les
musulmans sont avec les musulmans, les catholiques sont avec les catholiques,
les baptistes sont avec les baptistes, les juifs sont avec les juifs, on sépare
les jeunes. Avec l'argent de l'État, vous autres, vous allez étudier chacun
dans vos écoles, séparés.
Les quatre formations représentées à
l'Assemblée nationale, CAQ, PLQ, QS, PQ, sont toutes en désaccord avec le statu
quo. Nous, on propose un projet de loi qui vient corriger ça, mais toutes les
formations politiques sont d'accord que ça ne peut plus continuer. Est-ce que
vous, vous êtes d'accord, encore une fois, avec le statu quo? Ou vous pensez
que c'est bon d'utiliser l'argent des contribuables pour financer le fait que
les gens sont séparés en fonction de leur religion lorsqu'ils... là... ils
étudient? Ou vous pensez que ça doit changer?
M. Lampron (Louis-Philippe) :Bien, j'ai peut-être été vite dans ma conclusion parce que
j'étais pressé dans le temps. Mais je voyais Mme la Présidente qui gardait
très, très bien le temps. Mais c'est le seul élément positif que je garderais
du projet de loi neuf dans la... Quand je dis de retourner à la table à dessin,
c'est l'article 21, justement. Parce que, là, il me semble que là, on
touche à vraiment un enjeu qui est au cœur du rapport entre la séparation du
religieux et de l'État, c'est-à-dire le financement public d'écoles
confessionnelles. Ça, tout à fait. Et ça avait été absent du projet de loi
n° 21, absent largement du projet de loi n° 94. Donc, ça, c'est un
élément qui est important.
Maintenant, il est largement accessoire à
ce qui structure le cœur de ce que vous proposez, à mon sens, dans le projet de
loi neuf. Donc, quand je dis de... ce n'est pas une défense du statu quo, là,
les changements. Ça peut être tout à fait positif. Puis il y a plein de prises,
notamment, plein d'outils supplémentaires sur lesquels on pourrait valablement
réfléchir, qui seraient horizontals puis qui permettraient d'outiller les
décideurs pour empêcher le vrai entrisme religieux. Mais, à mon sens, ce n'est
pas en interdisant à plus de gens de porter des signes religieux qu'on va
atteindre cet objectif-là de lutter contre la radicalité religieuse sous toutes
ces formes.
M. Roberge : Visage découvert.
En ce moment, c'est le temps, très brièvement, là, dans les cégeps, les
universités, on peut demander de découvrir le visage, le temps d'identifier,
quelques secondes, ou pour une question de sécurité, s'il y a vraiment un
enjeu. Ce qu'il y a dans le projet de loi, c'est un visage découvert. On peut
porter tous les symboles religieux qu'on veut au cégep, à l'université, mais le
visage devrait être visible pour une question de qualité de relation. On a eu
des exemples aussi de stages, des travaux d'équipe. Est-ce que vous êtes
d'accord avec le fait qu'en enseignement supérieur il faudrait avoir le visage
découvert durant les cours, durant les travaux d'équipe, ça, c'est le projet de
loi n° 9, ou vous êtes plutôt d'accord avec le statu quo, juste quelques
secondes, le temps d'identifier?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :La question du niqab et
de la burqa dans l'espace public, c'est évidemment une thématique qui est
extrêmement controversée. Mais, encore une fois, il faut regarder d'où on part
pour voir qu'est-ce que ça changerait concrètement, ce que vous êtes en train
de faire avec le projet de loi neuf. Il y a eu des mesures qui avaient été
proposées dès le projet de loi n° 62, là, qui est abrogé et remplacé par
votre nouvelle proposition de Loi sur la neutralité religieuse. Et déjà, là, on
s'attaquait à cette question-là particulière, qu'est-ce qu'on fait, qui, si ou
quand ça va se produire, là, vraiment, beaucoup de personnes qui veulent
obtenir des services publics à visage couvert au Québec, et donc de manière
préventive, on avait établi des balises, y compris la balise de la
communication. Ça, ça monte à avant votre gouvernement. Donc, avant 2018, il y
avait déjà cette question-là. Et, à mon sens, encore une fois, là, quand on
connaît bien le principe et la mécanique derrière l'accommodement raisonnable,
je trouve que c'est une des principales vertus du rapport Bouchard-Taylor,
c'était de remettre le curseur au bon endroit. La crise, ouvrons les
guillemets, des accommodements 2006-2007, le principal constat de
Bouchard-Taylor, c'était quoi? C'était de dire : C'est essentiellement une
crise de perception. Il y a des outils, ils sont mal compris, ils sont mal
appliqués. Il y a eu des décideurs qui ont eu l'impression qu'ils n'étaient pas
capables de dire non à des demandes d'accommodement fondées sur des convictions
religieuses. Or, c'est incompatible avec l'état du droit. L'accommodement raisonnable,
là, le maître mot en droit, ce n'est pas : Est-ce que c'est raisonnable de
demander ça. C'est... La capacité du décideur de refuser l'accommodement, ça
dépend de la capacité qu'il a à démontrer que ce serait lui imposer une
contrainte excessive. Alors là, la balise de la communication, ça me semble
être, dans plusieurs contextes, des situations tout à fait valables pour
justifier que malheureusement, là, on va demander le retrait de ce signe
religieux là. Alors, je ne pense pas que c'est une défense du statu...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :...statu quo...
M. Roberge : En clair,
là, je ne vous parle pas... en clair, là, est-ce qu'il faut que les étudiants
et étudiantes de cégep aient le visage découvert durant toute la prestation des
cours ou pas?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, je... c'est une
question, là... Encore une fois, là, vous parlez de la balise de la
communication. Moi, il y a deux choses, là. Il y a ce que, moi, je pense
personnellement du niqab et de la burqa, puis moi je trouve que le... l'énoncé
le plus clair, il été rendu par une décision du Conseil d'État en disant :
Là, il faut appeler un chat un chat, ce signe religieux là, c'est un signe
religieux qui repose sur des conceptions de l'égalité entre les hommes et les
femmes qui n'ont rien à voir avec la conception qu'on s'en fait en Occident.
C'est très, très clair. Mais le problème avec ce signe religieux là, qui est
évidemment controversé, c'est : Qu'est-ce qu'on fait face à des femmes qui
se réclament du droit de porter ce signe-là?
Puis là, ça nous plonge vraiment au cœur
du débat, parce que, l'idée de libérer les personnes qui sont contraintes à
porter des signes qu'elles ne veulent pas porter, à réaliser des pratiques ou
des rites qu'elles... dont elles souhaitent se sortir, ces personnes-là... Mais
bien sûr que je suis pour qu'on réfléchisse ensemble à donner tous les outils à
tous les décideurs pour leur tendre la main puis les aider. Mais là, le
problème, c'est qu'en interdisant mur à mur, on fait l'impasse sur qu'est-ce
qu'on fait avec la problématique très, très sensible des femmes qui nous
disent : Oui, mais, moi, je veux le porter de manière libre.
C'est là où c'est vraiment une tache
aveugle du raisonnement, puis il me semble qu'on aurait vraiment tout avantage
à travailler sur des outils qui permettent justement à aider celles et ceux qui
ne veulent pas le porter complètement. Mais là, l'interdiction, là, on met tout
le monde sur le même niveau, en fait, puis on n'entend pas l'argument qui
est... avec lequel je suis en désaccord. Ce signe-là, je ne l'aime pas, le
niqab et la burqa. Évidemment...
• (15 h 20) •
M. Roberge : Mais ce
n'est pas... la question, ce n'est pas : Est-ce que vous l'aimez ou pas,
là?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien oui, quand même.
M. Roberge : Il y a des
gens dans les cégeps qui en portent, ou des universités... qui en portent. Ça
pose un enjeu pour le vivre-ensemble, ça pose un enjeu pour les travaux d'équipe,
ça pose un enjeu pour la communication. On peut bien faire un sommet, un
rapport, un comité, un chantier, je ne sais pas quoi, mais, à un moment donné,
on a le droit, statu quo, on n'a plus le droit. Nous, on propose que ce soit
interdit. Vous n'êtes pas prêt à trancher la question aujourd'hui.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, au-delà de ça, ce
n'est pas ce que je vous dis. Ce que je vous dis, c'est qu'en ce moment, ce
n'est pas tant la balise qui est au cœur de votre démarche. Il faisait -40 °C
il n'y a pas très longtemps. On est tous masqués dans la rue dans ces
moments-là pour des questions de protection...
M. Roberge : Bien, là, si
vous voulez comparer...
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Non, mais, mon point, c'est la question de
la communication. Non, mais, c'est parce qu'encore une fois, il faut juste
appeler un chat un chat. Ce qui compte, c'est la nature problématique au sens
de ce qui est porté par ce signe religieux là. C'est ça qui est au cœur de la
démarche. C'est pour ça qu'on en parle. Mais, encore une fois, on fait comme si
on ne parlait pas de ce signe-là. Il est partout dans le projet de loi, il n'y
en a pas d'autres, des signes religieux, que le niqab ou la burqa, qui voilent
le visage, à moins que vous m'en nommiez, là. Alors, pourquoi on ne l'inscrit
même pas dans le projet de loi?
Alors, dans ce contexte-là, moi, ce que je
vous dis, c'est que c'est une situation qui ne peut pas être résolue simplement
avec une approche et une réponse «noir ou blanc», parce que, ce faisant, on se
trouve à abandonner des gens qu'on, officiellement, on devrait être en train
d'aider, entre guillemets.
M. Roberge : Des régimes
alimentaires fondés sur des préceptes religieux. On va se le dire, là, on pense
tous à casher et/ou halal. Qu'est-ce que vous pensez du fait... Encore une
fois, le statu quo, c'est que, s'il n'y a pas de réglementation, il y a des
institutions où les gens n'ont pas le choix, ils se font servir à 100 %,
ils n'ont pas d'options, ils se font imposer un menu à préceptes religieux. On
propose dans le projet de loi que ce ne soit plus possible. On ne l'interdit
pas d'offrir cette option sur le menu, mais on interdit d'imposer un menu à
préceptes religieux. Qu'est-ce que vous pensez de cette question-là? Statu quo,
ou on avance dans le sens du projet de loi?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, c'est une belle
question. C'est-à-dire que, moi, j'avais vu un article sur la question,
notamment dans Le Journal de Québec ou le Le Journal de Montréal,
là, j'étais dans une salle d'attente, j'étais tombé là-dessus et ça a bien
fait... Et là, dans ce contexte-là, ce qu'on expliquait, c'était justement le
cas d'une garderie. Puis on me corrigera, j'y vais de mémoire, là, donc, je
veux juste... peut-être que ça va être imprécis... où justement, il y avait eu
une personne qui avait appris que son enfant mangeait halal, mais ce qu'on
apprenait dans l'information, c'est que le choix avait été fait pas pour des
motifs religieux, mais pour des motifs économiques. C'est-à-dire, on avait évalué
le bassin des enfants, on avait dit : Bien, avec le nombre
d'accommodements qu'on aurait à gérer pour donner des menus non halal à un
petit groupe, puis des menus halal à un autre groupe, on est mieux de donner
halal à tout le monde, ça va nous coûter moins cher. Puis ça faisait l'affaire
de tout le monde, jusqu'à ce que la personne dise : Oui, mais, moi, je ne
veux pas. Très bien, mais paradoxalement, il me semble que les accommodements
raisonnables lui auraient permis d'obtenir une exemption dans... sans votre
proposition.
Là, ce que je vois dans la proposition que
vous faites, c'est que vous interdisez maintenant de donner un menu pour des
motifs religieux. Bien, ce faisant, il me semble que vous vous trouvez à mettre
des entraves inutiles à vos organisations, vos organismes publics qui doivent
gérer avec une population très plurielle, puis que ça va peut-être interdire
des situations où grosso modo, la solution est à la...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :...plus économique et
fait l'affaire de tout le monde.
M. Roberge : On n'interdit
pas d'offrir l'option de menus religieux.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Non, je comprends.
M. Roberge : Ce qu'on
interdit, c'est que toutes les personnes qui vont à une cafétéria ou qui sont
dans une école primaire, secondaire, dans un cégep se voient imposer, en leur
disant ou de manière cachée, se voient imposer un menu religieux. C'est ce
qu'on dit. On pense que ça n'a pas de sens d'imposer ça aux gens. Là, vous
dites : Oui, il s'est passé quelque chose. C'est une bonne idée
d'interdire l'imposition de menus religieux à tous, mais c'est une mauvaise
idée, dans le réel, là? J'essaie de vous aider à nous aider sur le projet de
loi parce que vous y allez dans beaucoup de directions...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui, oui, j'entends
bien. Je vous remercie.
M. Roberge : ...puis j'essaie
de tirer du grain de ce que vous nous dites parce qu'on travaille sur des
amendements possibles. J'ai de la misère...
M. Lampron (Louis-Philippe) :J'apprécie beaucoup. Moi, l'imposition, comment vous le
tournez, là, l'imposition d'un menu religieux, ce serait fait pour des motifs
religieux. Moi, ce que j'entends dans les cas... peut-être que vous avez
d'autres données, mais que l'imposition, elle se fait pour des motifs qui sont
multiples, y compris économiques. Alors là, vous l'interdisez, c'est-à-dire
que... ou, à la limite, vous voulez que ce soit divulgué pour éviter la
situation de la personne qui apprend que son enfant mange halal ou casher ou
que serais-je encore. Moi, j'ai bien l'impression qu'on mange tous halal ou
casher parce que moi, je n'ai pas toujours le nez sur les étiquettes. Mais je
peux me tromper, là. Puis je vous avoue comprendre mal le préjudice qui vient
avec le fait de manger de la nourriture qui vient avec une certaine forme
d'abattage notamment. Voilà.
Alors, maintenant, je pense que c'est un
motif sérieux qu'une personne ne souhaite pas que son enfant mange certaines
formes de nourriture. Bien sûr, si ça vaut pour pitou, ça vaut pour minou,
comme on dit. Mais ce qui est paradoxal, c'est, comme je vous disais, le
principe de l'accommodement aurait permis, dans le cas dont on parlait tout à
l'heure, à la personne de dire : Mais moi, je ne veux pas que mon enfant
mange halal. Donc, on renverse l'accommodement puis la personne, bien, elle va
avoir un autre menu, sous réserve de contraintes excessives, bien sûr.
M. Roberge : On est d'accord
avec l'objectif, mais vous croyez que l'article n'est pas nécessaire parce que,
d'emblée...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, pas nécessaire,
voire ouvre la porte à...
M. Roberge : La majorité
pourrait demander un accommodement raisonnable pour avoir accès à un menu
régulier. C'est ce que vous nous dites?
M. Lampron (Louis-Philippe) :
Bien, en principe, oui, en principe, oui.
M. Roberge : OK. Et les
locaux de prière que l'on dit multiconfessionnels, mais qui le sont rarement
dans le réel, là, dans les cégeps et dans les universités, statu quo, on les
laisse aller? Mais j'ai décrit hier, je ne sais pas si vous étiez là, mais,
bien souvent, ils ne sont pas multiconfessionnels, là, puis ils ne sont pas
ouverts à la fois aux hommes et aux femmes. C'est surtout monoconfessionnel et
exclusivement réservé aux hommes, quand on regarde ce qui se passe sur le
terrain, quand on creuse un peu. Donc, encore une fois, statu quo, on laisse ça
comme ça ou on dit que les cégeps et les universités ne sont pas des lieux de
culte?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien là, c'est que ça
pose...
M. Roberge : Qu'est-ce que
vous en pensez là-dessus?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui, il y a beaucoup de
couches dans votre question. Un, moi, la question de la mixité dans l'accès aux
locaux, ça, c'est une problématique qui est à part puis qui ne me semble pas
être réglée par votre interdiction mur à mur. Un.
Deuxièmement, c'est que là, là, on entre
dans justement ce qui va être contraire même à la définition de la laïcité. La
laïcité, je le disais, là, c'est une opérationnalisation du principe de
séparation du religieux et de l'État, et donc ça justifie tout à fait d'imposer
un devoir et de définir un devoir de réserve aux agents et aux agentes de
l'État. Donc, toute personne qui travaille pour l'État qui, dans l'exercice de
ses fonctions, représente l'État, bien, au nom de la laïcité ne pourra pas
exprimer ses convictions religieuses de la même manière qu'il va le faire dans
son salon ou qui va le faire quand il n'est pas au service de l'État? Ça, c'est
un principe de base de la laïcité de l'État. Après ça, on s'entend pour
dire : C'est quoi, la portée de ce devoir de réserve là? Puis c'est là où
vous avez rajouté les interdictions de port de signes religieux visibles. Bon.
Mais là où c'est, pour moi, une
instrumentalisation de la laïcité, c'est quand vous commencez à imposer des
restrictions à des gens qui n'ont pas de rapport contractuel avec l'État, à la
population. C'est pour ça que c'est aussi problématique, votre mesure, qui vise
les prières de rue, là, où là vous dites qu'au nom de la laïcité il faut
neutraliser l'espace public, et là on se ramasse à avoir un régime à deux
vitesses. C'est-à-dire que, quand c'est une activité non religieuse, on peut
utiliser les parcs publics de manière conforme à leur destination, c'est-à-dire
ils sont publics puis à moins qu'on ne respecte pas l'ordre public, on peut
bien faire ce qu'on veut collectivement, on peut jouer au Parcheesi ou quoi que
ce soit, mais si c'est pour des fins religieuses, là, il faut d'abord demander
et obtenir l'autorisation sous peine d'avoir des amendes. Alors, moi, à mon
sens, c'est très fragile, même du point de vue du respect de la définition de
la laïcité de l'État qu'on retrouve dans la loi n° 21.
Il y aurait plein d'enjeux en lien avec la charte, mais comme on y déroge, je
ne vais pas le soulever. Mais même à l'intérieur de vos propres lois, pour moi,
c'est incompatible d'aller jusque là, parce que, là, vous imposez des
restrictions aux justiciables.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Merci.
M. Roberge : Merci pour cet
échange. Vous vous êtes prêté au jeu de bonne grâce. Merci beaucoup.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. On poursuit les discussions avec l'opposition
officielle, et vous bénéficiez de...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : ...douze minutes, 23 secondes. J'imagine qu'on
commence avec la députée de Bourassa-Sauvé.
Mme Cadet : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour, professeur Lampron. Merci beaucoup pour vos propos
extrêmement éclairants. J'aimerais peut-être poursuivre sur cette même
lancée-là, donc, sur la définition, donc, de la laïcité de l'État. Puis bien
évidemment, là, vous avez dit, donc, que, bon, certains enjeux, donc... niveau
de la charte, mais on va se... On va donc demeurer donc à l'intérieur, donc, du
cadre normatif, donc, qui a été créé, donc, par le gouvernement, donc, à
travers, donc, les lois 21, et autres. Et vous n'êtes pas le premier
intervenant, donc, à venir nous dire que la définition même de laïcité de
l'État est perturbée par certaines dispositions que nous retrouvons, donc, à
l'intérieur du projet de loi neuf. D'ailleurs, le Rassemblement pour la
laïcité, donc, un groupe, donc, qui milite donc pour un renforcement de la
laïcité, là, si on... on utilise donc ces termes-là, sont eux-mêmes venus nous
dire : Attention, ici, il y a un certain glissement, parce qu'on parle
d'une certaine laïcité de l'espace public et non pas de laïcité de l'État. Parce
qu'ici nous ne parlons pas d'institutions étatiques. On parle ici de l'espace
public. Donc, je... je vous laisserais poursuivre parce que je pense que vous
étiez un peu sur cette lancée-là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, c'est-à-dire que, voilà, c'est...
c'est vraiment important, puis quand on revient même... Parce que je pense
qu'une inspiration claire, là, du gouvernement en matière de laïcité, c'est
la... le régime français, ou grosso modo, là, ce qui distingue le régime
canadien. Là, je vous disais que la laïcité, donc, la séparation du religieux
et de l'État, ça préexistait l'adoption de la loi sur la laïcité de l'État et
que donc une des principales vertus de la loi sur la laïcité de l'État, c'est
de codifier les principes qui existaient, parce qu'ils découlaient de la
jurisprudence, là, depuis les arrêts comme... ou quoi que ce soit, où là
c'était clair que l'enchâssement de la liberté de religion dans la Charte
québécoise et la Charte canadienne, ça implique que l'État, s'il veut respecter
la liberté de conscience et de religion de tous les justiciables, bien, il faut
qu'il fasse preuve... Puis l'État, ce n'est pas juste une entité abstraite,
c'est aussi celles et ceux qui travaillent pour l'État. Il faut qu'il fasse
preuve de neutralité religieuse quand ils sont dans l'exercice de leurs
fonctions, puis donc on ne peut pas maintenant imposer des vues religieuses.
Bon.
Alors, dans ce contexte-là, la loi de
1905, c'est littéralement ça. Quand on y revient, c'est la séparation du
religieux et de l'État. C'est simplement qu'on atteint le même résultat par des
chemins différents. En France, on... on constitutionnalise la laïcité et on
reconnaît que la laïcité, sa raison d'être, c'est de permettre à la population
française de bénéficier de la liberté de conscience et de religion. Parce que
c'est la neutralité de l'État qui va justement justifier... permettre
l'exercice en pleine liberté de... des fois plurielle puis qui... de celles et
ceux qui sont membres de la population française.
• (15 h 30) •
Dans le régime canadien et québécois...
donc on partait de la liberté de conscience et de religion pour arriver au même
résultat, en disant : Bien, pour respecter la liberté de conscience et de
religion, il faut que l'État se comporte de manière neutre. Bon. Alors, le
devoir de réserve des agents et des agentes de l'État, c'est lié, et c'est tout
à fait défendable, justifiable, en lien avec l'idée de la laïcité de l'État.
Quand on se demande qu'est-ce que les agents et les agentes de l'État peuvent
faire ou pas pour respecter la laïcité ou la neutralité religieuse de l'État,
là, on est en plein cœur de ce que c'est, la laïcité de l'État.
Là où on en sort, puis là, on s'en sert
plus comme d'une valeur ou dans quelque chose d'autre, c'est quand on...
justement, on commence à essayer de justifier des restrictions à des personnes
qui n'ont aucun rapport contractuel avec l'État, justement, au justiciable. Le
rapport, c'est ça, les droits fondamentaux, c'est-à-dire que les titulaires des
libertés fondamentales, c'est comme un bouclier, ils peuvent les faire valoir à
l'encontre de l'action de l'État. Puis là on se sert de la laïcité qui est
censée leur permettre d'exercer leur liberté de conscience et de religion pour
leur dire : Bien oui, mais on va restreindre ce que vous êtes en mesure de
faire dans ce qui appartient à tout le monde, c'est-à-dire la rue, les parcs,
les espaces publics au sens large. Puis là on pourrait aussi avoir une
discussion sur les locaux qui appartiennent justement, là, aux organismes
publics qui sont visés par la loi 21. Mais c'est là où, pour moi, il y a
un dévoiement un peu, là, de la laïcité de l'État.
Mme Cadet : Donc, vous dites,
donc, puisque ces individus n'ont pas de rapport contractuel, donc, avec
l'État, donc, dans leur usage des parcs, de la rue, donc, de l'espace public, à
ce moment-là, donc, les dispositions... et là, donc, les... bon, les
municipalités, les représentants des municipalités, donc, sont venus, donc,
eux-mêmes, donc, nous faire part, donc, de leur argumentaire sur le fait qu'ils
disposent, donc, de l'ensemble, donc, des leviers. Mais vous, donc, si on prend
un pas de recul, là, vous dites, donc, même de façon conceptuelle, au...
au-delà de ces leviers-là, si le gouvernement, donc, souhaite légiférer, donc,
sur ces questions-là, ça ne pourrait pas l'être au nom de la laïcité de l'État.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Non, ça ne fait pas de sens. C'est-à-dire
que, pour moi, il y aurait une prise à contester ça en se servant de la loi sur
la laïcité de l'État, même pas de la Charte. Mais ce serait... c'est
incompatible avec... Puis après ça il y a plein d'arguments en disant :
Oui, mais là il va falloir qu'on réinterprète la laïcité à la lumière,
évidemment, des modifications qu'on va faire rentrer dedans. Mais si on regarde
le projet de loi neuf, puis on prend pour acquis que ce projet de loi là, il
est indépendant de la Loi sur la laïcité de l'État, pour moi, il y a clairement
une incompatibilité entre la définition de la laïcité 2019 et ce qu'on
essaie de justifier avec le projet de loi neuf.
Mme Cadet : Hum-hum, OK,
merci. Surtout que, de toute façon, la loi sur la laïcité de l'État, donc,
aurait un caractère prépondérant, donc, sur le projet de loi 9.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Oui. Sauf que là, il y a des portions qui
vont être intégrées dans la loi sur la laïcité de l'État, puis là on ne veut
pas se servir d'une portion de la loi pour en invalider une autre, ça fait que
ça va... ça va poser des problèmes. D'autre part... puis moi, c'est vraiment ça
qui m'agace beaucoup, c'est-à-dire que...
15 h 30 (version non révisée)
M. Lampron
(Louis-Philippe) : ...encore une fois, il faut appeler un chat
un chat. Quand on interdit le port de signes religieux ou des pratiques
religieuses données, tout à l'heure, le ministre faisait référence à la
question alimentaire où on pensait surtout au menu halal, au menu cachère,
bien, encore une fois, c'est parce que c'est là où il y a un effet qui va être
largement plus désavantageux pour des groupes religieux minoritaires par
rapport à la majorité de la population, qu'il n'y a aucun effort à faire pour
se conformer à ces nouvelles interdictions là, notamment les chrétiens, les
athées, les agnostiques, bien, ils n'en ont pas, de prescription alimentaire,
sauf de rares exceptions, de la même manière sur le port de signes religieux.
Puis là j'entends bien que ce sont tous
les signes religieux qui sont interdits, y compris les croix qu'on pourrait
dissimuler sous les vêtements, mais là, à un certain moment, j'espère bien que
les employeurs ne vont pas commencer à demander d'ouvrir les cols de chemises
pour voir s'il n'y a pas quelque chose sous les vêtements. Et donc ça fait
juste montrer à quel point, quand c'est un signe religieux visible, ça pose un
enjeu supplémentaire aux groupes qui croient sincèrement devoir porter de tels
signes religieux par rapport à la majorité de la population. Puis là on est
littéralement dans ce qui est la discrimination par effet préjudiciable.
Maintenant, ça ne veut pas dire que ça ne
peut pas se justifier dans une société libre et démocratique, mais encore faut-il
qu'on essaie de montrer les données probantes. Pourquoi est-ce qu'on pourrait
justifier un changement de régime? Et il est où, le problème qui fait en sorte
que là on n'avait pas le choix que de retirer des droits à une portion de la
population pour aller vers un modèle plus républicain à la française. Et c'est
là, où, pour moi, et je cite Gérard Bouchard, quand il était passé en
commission parlementaire avec la loi n° 21 :
«Ils sont où, les motifs supérieurs? Moi, je n'en ai pas vu encore.»
Mme Cadet : Justement, donc,
certains groupes, hier, ont fait état, donc, de la décision de la Cour suprême
du Canada, Mouvement laïque québécois contre Saguenay, et on a... bon, j'en ai
lu, donc, certains passages hier. Donc, j'en ai... je ne les ai pas
nécessairement, donc, devant moi aujourd'hui, mais le... de mon interprétation
de ce qui était présenté, je comprends que le concept, donc, d'égalité réelle,
donc, est celui qui devrait prévaloir dans notre interprétation, donc, des
principes de laïcité, contrairement à... au principe d'égalité formelle. C'est
bien ça?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, l'égalité
formelle, si on y revient, ce serait un retour en arrière qui là affecterait
tous les groupes protégés par le droit à l'égalité, c'est-à-dire que si on
accepte le fait que l'interdiction de la discrimination, on n'est pas capable d'en
faire la preuve, à partir du moment où on démontre que la loi... la
distinction, elle, a vocation à s'appliquer également à tout le monde, qu'on ne
tient pas compte des effets de la loi pour faire la... la discrimination, bien
là, c'est un recul net, notamment sur la question de la protection du droit à l'égalité
des femmes par rapport aux hommes. Toute la question de la protection de la
grossesse en lien avec l'ancienneté, c'est parce qu'on accepte l'égalité réelle
qu'on a été capable de remettre en cause les dispositions disant que, bien, l'ancienneté,
ça s'applique également à tout le monde. Si vous n'êtes pas disponible, vous n'êtes
pas disponible. Et donc ça créait des désavantages, parce qu'évidemment les
femmes devant s'absenter en raison de leur congé de maternité puis de la
grossesse, faisait en sorte qu'elles étaient systématiquement en retard. Puis,
à terme, bien, c'est ça qui crée des désavantages systémiques qui mènent à des
déséquilibres salariaux notamment, et ça, ça part de la reconnaissance de l'égalité
réelle.
Alors, moi, l'argument disant que l'interdiction
qu'on retrouve dans la loi n° 21, et là qui se trouve
être renforcée deux fois avec le projet de loi n° 94 et le projet de loi n° 9, ce n'est pas une violation... une atteinte prima
facie, à première vue, donc, au droit à l'égalité. Moi, c'est un argumentaire
qui est très, très dangereux, parce que, si on l'admet, à terme, ça implique qu'on
recule sur la portion et la conception qui a actuellement cours en droit
québécois, puis là tout le monde perdrait au change beaucoup, sauf celles et
ceux qui, comme moi, ne cochent aucun groupe protégé par le droit à l'égalité
dans l'état actuel des choses.
Mme Cadet : Merci. Vous avez
mentionné aussi dans votre préambule un peu plus tôt, donc, l'importance de
combattre les différentes formes de radicalité religieuse, donc, toutes
religions confondues. Et ce que vous avez présenté, en fait, c'est dire que le
projet de loi, donc, est une solution facile, mais peu inefficace, de dire, je
pense qu'une façon simple, donc, d'exemplifier, donc, cette volonté-là, donc,
de combattre toute forme de radicalité religieuse. Donc, quels seraient, donc,
les mécanismes plus efficaces de pouvoir le faire?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, il faut y aller sur les outils qui
vont s'appliquer à l'ensemble des religions, c'est-à-dire qu'encore une fois d'y
aller avec des interdictions de port de signes religieux. Puis je sais que l'affaire
Bedford a largement servi d'inspiration au gouvernement, notamment pour le projet
de loi n° 94, sans doute aussi pour le projet de loi n° 9.
Le grand problème, en fait, c'est que d'élargir l'interdiction de port de
signes religieux, ça ne répond absolument pas à ce qui s'est passé à l'affaire
Bedford. Il n'y avait aucun signe religieux qui est en cause à Belford, et ça
montre bien le décalage en fait.
J'avais écrit un article en 2012, ça
remonte à la charte des valeurs, hein, la question de l'interdiction du port de
signes religieux, qui avait été mise de l'avant par le Parti québécois. Mais, à
terme, tout le monde s'entend pour dire que le modèle, depuis 1982, là, que le
modèle québécois de gestion de la diversité culturelle et religieuse, il est
différent du multiculturalisme. Mais le problème puis la grande critique qu'on
faisait à l'interculturalisme, c'est : Oui, mais comment, comment ça se
distingue concrètement, en fait, là...
M. Lampron
(Louis-Philippe) :...sont les grands
piliers de l'interculturalisme, y compris la laïcité, puis là, d'y aller sur le
compromis Bouchard-Taylor, ce n'était pas assez clair ou ce n'était pas
assez... Donc, d'y aller sur une interdiction puis de se rapprocher du modèle
français, je comprends la pragmatique, en fait, derrière. Le grand problème,
c'est qu'on n'est pas en train d'imaginer le modèle qui devrait convenir à
toutes les Québécoises et à tous les Québécois «from scratch», si je peux me
permettre. Mais c'est qu'on part d'une situation, les justiciables ont des
droits, puis si on va vers un autre régime qui vient avec une restriction des
droits pour des portions importantes de la population, bien, à mon sens, on ne
peut pas juste le faire, parce que, nous, on trouve que la France, c'est mieux.
Il faut être capable de justifier pourquoi est-ce que ces citoyens et ces
citoyennes-là devraient vivre avec les restrictions à l'exercice de leurs
droits fondamentaux.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci. Mme la députée, il vous reste
1 min 38 s.
Mme Setlakwe : ...des
échanges. Peut-être vous entendre sur deux thèmes. Bien, premièrement, on a
bien compris que votre position, ce serait de retirer ce projet de loi là. S'il
était maintenu, j'aimerais vous entendre sur la clause grand-père qui est
proposée. Est-ce que vous avez des observations à émettre là-dessus? Et,
deuxièmement, sur la clause nonobstant, on est en train de mettre le judiciaire
hors jeu, un important contrepouvoir. J'aimerais ça, vous entendre davantage
sur... aussi, s'il vous plaît.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Avec plaisir. Sur la
question de la clause grand-père, le problème, puis je pense que, là, ça a été
documenté depuis la loi n° 21... c'est-à-dire qu'essentiellement on
applique la même clause grand-père que celle qui avait été intégrée dans la loi
n° 21, et donc on lie la portée de la clause grand-père à la fonction
occupée au moment du dépôt de la loi ou de l'adoption de la loi, dépendamment
du choix qui a été fait. Et donc le problème, c'est qu'on se trouve à enfermer
celles et ceux qui portent des signes religieux à l'intérieur de leurs postes.
Donc, à terme, on ne fait que reporter le moment où il va falloir qu'ils
fassent le choix entre le respect de leurs convictions religieuses et le fait
de garder leur emploi ou pas. Parce qu'à moins d'aimer profondément... ou
d'être au sommet de l'échelle, ou quoi que ce soit, on se trouve vraiment à
faire des limitations qu'on n'impose pas à d'autres membres du même organisme.
• (15 h 40) •
Sur la dérogation aux droits, bien, moi,
j'en ai déjà largement parlé, puis c'est ce qui est au cœur de la contestation,
moins de la Loi sur la laïcité que de cette disposition de dérogation là qui la
protège, c'est de dire... D'y recourir de manière préventive, à mon sens, ça
fait la part belle au législateur et au gouvernement de mettre dans l'espace
public sa rhétorique pour... justifiant la raisonnabilité de cette mesure-là,
mais en privant la population...
La Présidente (Mme Lecours, Les Plaines) :
Merci. Merci beaucoup. Le temps de l'opposition officielle est terminé. On
finit cette discussion avec la deuxième opposition pour
4 min 8 s.
M. Zanetti : Merci, Mme la
Présidente. Merci beaucoup pour votre présentation très éclairante. Je vais
poser une question sur un sujet que vous avez abordé tout à l'heure avec le
ministre, par rapport à... les accommodements à la SAAQ, là. Le ministre
dit : Il faut qu'on légifère, bon, parce que ça n'a pas d'allure. Je pense
que tout le monde s'entend que ça n'a pas d'allure. La question est comment
est-ce qu'on peut faire ça? Comment est-ce que... au fond, est-ce que c'est....
est-ce que c'est la SAAQ, en ce moment, qui, tout simplement, ne respecte pas
les lois ou la jurisprudence en ayant cette pratique-là? Première question.
Puis deuxième question : Comment est-ce qu'on pourrait changer pour
s'assurer que ça ne se reproduise plus, sans nécessairement légiférer?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Oui. Une simple... Si
jamais on fait abstraction, là, de la Loi sur la laïcité de l'état, là, puis on
dit : Il n'y a que la charte québécoise qui s'applique, on n'y a pas
dérogé mur à mur, donc on est dans un régime normal, bien, une simple directive
disant : Bien non, c'est terminé, ça, cette pratique-là, on ne la tolère
pas.
Là, ça renverse le fardeau de preuve.
C'est-à-dire que... laisser les personnes qui voudraient avoir le droit d'être
traitées par une personne de sexe... de même sexe, en fait, là, qu'elles,
contester la directive. À mon sens, une simple directive vient corriger le tir,
puis on s'assure que ça ne se produise pas. On n'a pas besoin du tout de
légiférer, parce que le régime, en ce moment, des accommodements religieux...
Et encore une fois, l'avis de la Commission des droits de la personne, il a été
rendu en 2009, la jurisprudence a largement évolué, et il y a fort à parier que
si la commission rendait un avis sur la même pratique aujourd'hui, il serait
différent parce que le droit n'est plus le même, essentiellement. Parce que la
Commission des droits de la personne, c'est ça, sa job, dans l'état actuel des
choses, on verra ce qu'il adviendra une fois que la Constitution sera adoptée,
si elle est adoptée, mais, dans l'état actuel du droit, c'est ça son travail,
c'est de regarder l'état du droit puis de rendre un avis neutre sur la question
quand il y a des organismes qui posent la question.
C'est pour ça que l'affirmation du
ministre, là, tout à l'heure, il y avait un petit jeu pour moi. Ce n'est pas
l'état du droit, l'avis de 2009, c'est une décision qui a été rendue en
application de l'état du droit, et l'État du droit a évolué. Alors pour moi,
une simple directive en disant on n'accommode plus des demandes d'être
traitées, sauf pour des motifs... ce qu'on a dans le projet de loi n° 9,
là, mais dans une directive, c'est terminé, ça vient de s'assurer que ça ne va
plus se produire.
M. Zanetti : Puis ce serait
une directive de la SAAQ elle-même ou qui devrait venir du gouvernement?
M. Lampron
(Louis-Philippe) :Bien, à mon sens, ça
pourrait venir de la SAAQ. Puis, si ça ne vient pas de la SAAQ, ça pourrait
être une directive parapluie qui vient du gouvernement. Il me semble que ça
avait été essayé par...
M. Lampron (Louis-Philippe) :
...par le ministre de l'Éducation, avant qu'il soit candidat à la chefferie de
la CAQ, sur la question, justement, des locaux de prière avant le projet de loi
n° 94, c'est ce qui avait été fait, une directive, bon, qui avait été
contestée justement, mais qui s'appliquait à l'entièreté des écoles. Puis là il
faut garder en tête qu'on fonctionne avec le régime de la présomption de
constitutionnalité des règles et que donc c'est exceptionnel qu'on peut
suspendre une règle, le temps que sa constitutionnalité soit tranchée, au fond.
Alors, même si on est face à une contestation de cette directive-là, bien,
c'est la même chose que sur la Loi sur la laïcité de l'État, elle est contestée
depuis à peu près 10 ans, mais elle continue à produire des effets jusqu'à
ce qu'on ait la décision finale de la Cour suprême.
M. Zanetti : Pour vous, est-ce
qu'il y a un avantage à ce que ce genre de choses là soit... bien, soit encadré
par le pouvoir judiciaire plutôt que... bien là, dans ce cas-ci, ce n'est même
pas le pouvoir judiciaire... bien oui, parce que... Mais il y a une directive,
après ça, bien, pour que quelqu'un y déroge, là il ferait intervenir le pouvoir
judiciaire, mais probablement que le pouvoir judiciaire dirait : Bien non.
Donc, est-ce qu'il y a un avantage à laisser ça entre les mains du judiciaire
par rapport à le pouvoir législatif?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Les droits fondamentaux, ça passe par
l'arbitrage d'un tiers indépendant, ça peut être le judiciaire, ça peut être la
Commission des droits de la personne, ça peut être... peu importe, mais qui ne
va pas se faire taper sur les droits... sur les droits, ha, ha, ha, lapsus, sur
les doigts, si jamais il rend une décision qui est défavorable à l'opinion, en
fait, du politique qui est au pouvoir un temps donné. C'est... c'est
antinomique que d'essayer de rapatrier la responsabilité de définir les limites
acceptables à l'exercice des droits fondamentaux entre les mains du
gouvernement. C'est le gouvernement qui doit respecter les droits et libertés
de la personne.
Alors, par définition, ça passe
nécessairement, si on veut que les droits et libertés vaillent plus que le
papier sur lequel on les inscrit par un tiers indépendant.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, merci beaucoup. Alors, c'est ce qui termine cette
audience. Au nom de mes collègues, merci pour votre apport à nos travaux.
Je vais suspendre quelques instants, le
temps de recevoir le prochain groupe.
(Suspension de la séance à 15 h 45)
(Reprise à 15 h 49)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît, la commission reprend ses
travaux. Donc, pour cette audience-ci, nous recevons la Fédération des femmes
du Québec, représentée par Mme Sara Arseneault, responsable des dossiers
politiques. Nous recevons également l'Observatoire pour la justice migrante,
représenté par Mme Amel Zaazaa, qui en est la directrice, ainsi que
l'Observatoire des inégalités raciales du Québec, représenté par Mme Safa
Chebbi, qui est la coordonnatrice et fondatrice. Alors mesdames, bienvenue à la
commission. Vous allez avoir un 10 minutes pour présenter l'essentiel de vos
recommandations, de vos mémoires, les trois ensemble et par la suite, on va
entamer la période de discussion avec les parlementaires. Alors, votre temps
débute maintenant.
Mme Arsenault (Sara) : Mme la
Présidente, chers élus, je me présente, Sara Arseneault, responsable des
dossiers politiques à la Fédération des femmes du Québec. Je suis accompagnée
aujourd'hui de Safa Chebbi, coordonnatrice et fondatrice de l'Observatoire des
inégalités raciales au Québec, et Amel Zaazaa, cofondatrice et directrice
générale de l'Observatoire pour la justice migrante. Merci de nous accueillir.
Mme Zaazaa (Amel) : Donc,
tout d'abord, au nom de nos trois organisations, nous souhaitons affirmer que
nous sommes en faveur de la laïcité de l'État comme principe fondamental et
démocratique visant à garantir la liberté de conscience, l'égalité et la
neutralité des institutions publiques vis-à-vis des personnes. Le projet de loi
9 s'inscrit dans la continuité des lois 94 et de la loi 21, et en analysant le
texte, nous affirmons, les trois organisations, que ce projet de loi ne
renforce pas la laïcité, mais qu'il la fait glisser d'un principe démocratique
de neutralité de l'État vers une logique de contrôle des personnes dont l'effet
est de cibler de façon disproportionnée les femmes musulmanes portant un signe
religieux. La laïcité, dans un État démocratique, doit protéger les personnes
contre l'arbitraire de l'État et non devenir l'instrument par lequel on
légalise l'arbitraire sanctionné par des clauses dérogatoires. Soulignant
qu'une fois de plus, le législateur agit ici sans démonstration d'un problème
réel. Lors des consultations sur la loi 21, la CSQ rappelait qu'aucun cas
documenté de prosélytisme actif d'enseignants ou d'enseignantes portant un
signe religieux n'avait été recensé, et la commission Bouchard-Taylor a été
très claire : S'il y a un problème, c'est le prosélytisme qu'on interdit
et non les signes religieux.
• (15 h 50) •
Du côté de la petite enfance, Mme
Bellerose de la CSQ le soulignait hier, aucune recherche ne démontre, au jour
d'aujourd'hui, que le port d'un signe religieux ait un impact sur les enfants,
et les programmes pédagogiques, partout dans le réseau, sont déjà laïques, et
cela depuis longtemps. Enfin, on évoque depuis plusieurs mois le cas de l'école
Bedford, alors que celui-ci, ironiquement, n'impliquait aucune personne portant
un signe religieux. Pour toutes ces raisons, nos trois organisations se
joignent pour demander le retrait du projet de loi 9.
Mme Arsenault (Sara) : En
effet, il ne suffit pas d'affirmer qu'un projet de loi est neutre pour qu'il le
soit. Les mouvements des femmes le répètent depuis des décennies : Une
politique publique, ça se juge à ses impacts différenciés, surtout sur celles
et ceux qui sont déjà exposés aux inégalités. C'est précisément la raison
d'être de l'analyse différenciée selon les sexes ou l'ADS+. Le PL 9, il va
avoir des impacts graves sur les femmes, notamment musulmanes, sans qu'aucune
analyse différenciée selon les sexes n'ait été rendue publique. Ce silence
révèle, au minimum, un aveuglement et au pire, une indifférence face à des
effets discriminatoires parfaitement prévisibles, puisque les effets nocifs de
la loi 21, par exemple, ont été documentés et démontrent que cette loi avait
surtout comme effet d'exclure les femmes musulmanes portant un signe religieux.
Une ADS ou une ADS+ aurait permis de documenter les impacts du PL 9, d'éclairer
le débat avec des données probantes, de renforcer la rigueur du processus
législatif, mais surtout de prendre au sérieux les réalités vécues des femmes
visées. De plus, mobiliser l'égalité hommes-femmes pour réduire les femmes
musulmanes à des victimes à libérer...
Mme Arsenault (Sara) : ...leur
agentivité. La FFQ reconnaît l'autonomie des femmes à porter ou non le hidjab
ou le niqab pour des raisons multiples et... leur liberté de choisir leurs
trajectoires professionnelles. Pourquoi certaines femmes sont-elles présumées
capables de consentir et de décider, tandis que d'autres sont systématiquement
soupçonnées d'être manipulées?
Mme Chebbi (Safa) : Ce que je
souhaite apporter ici, ce ne sont pas des hypothèses ni des scénarios théoriques,
ce sont des réalités vécues aujourd'hui par des femmes que je connais, que je
côtoie, qui travaillent, qui étudient et qui élèvent nos enfants, qui tentent
simplement de vivre dignement de leur travail.
Le premier impact réel du PL n° 9,
c'est l'exclusion. Des femmes formées pour enseigner, pour travailler en petite
enfance, pour servir dans le service public se voient refuser l'accès à ces
emplois, non pas parce qu'elles manquent de compétences, mais parce que leur
apparence est jugée incompatible avec la fonction. Concrètement, cela signifie
une couche supplémentaire de discrimination qui s'ajoute à celles déjà bien
documentées dans l'accès à l'emploi. À cette discrimination déjà connue
s'ajoute désormais une exclusion légalisée, assumée et difficilement
contestable.
Dans la réalité, cela prend des formes
très précises : des stages impossibles à compléter, des suppléances
refusées, des contrats retirés et des candidatures écartées. Pour certaines
femmes, cela signifie avoir investi des années d'études, des dettes importantes
et des efforts considérables pour se faire dire implicitement ou
explicitement : Ce métier n'est pas pour vous. Ces femmes ont pourtant
choisi de travailler dans ces secteurs en raison de leur engagement dans la vie
collective de cette société et de leur volonté d'y contribuer de manière active
et concrète.
De plus, pour celles qui étaient déjà en
poste, la clause grand-père n'est pas une protection mais une sorte de cache.
Ces femmes vont travailler avec la peur constante de dépasser la place à
laquelle elles sont confinées. Elles savent que changer d'école, accepter une
promotion, prendre un congé ou revenir après une pause peut signifier perdre
leur emploi. Leur carrière est figée dans un poste précis, parfois au détriment
de leur santé, de leur sécurité ou de leur développement professionnel. Ce
blocage touche particulièrement les femmes dont les parcours sont souvent
marqués par des réalités bien concrètes : maternité, proche aidance,
retour aux études, maladie. Le PL n° 9 transforme ces réalités humaines en
risques professionnels. L'impact réel, c'est une carrière vécue sous
contrainte, dans l'immobilité, avec la sensation que le moindre pas de côté
peut coûter trop cher.
Le PL n° 9 a aussi un impact direct
sur les conditions matérielles de vie. En fermant l'accès à des emplois stables
et protégés, il pousse de nombreuses femmes vers la précarité. Certaines
cumulent des contrats à temps partiel, d'autres acceptent des emplois en
dessous de leurs qualifications, d'autres encore quittent temporairement ou
définitivement le marché de travail. Les revenus deviennent instables,
insuffisants et imprévisibles. Cela signifie, très concrètement : avoir du
mal à payer un loyer, reporter des projets d'études, dépendre financièrement d'un
conjoint ou de la famille et vivre avec une insécurité économique constante.
L'autonomie financière, qui est un pilier fondamental de l'égalité et de la
liberté des femmes, est directement atteinte. Cela n'est pas un effet
secondaire, c'est une conséquence structurelle de la loi.
Mme Arsenault (Sara) : Le PL n° 9
vient aussi renforcer un amalgame qu'il faudrait clarifier une bonne fois pour
toutes : la neutralité de l'État ne se transpose pas sur le corps des
individus. Un État laïque, ce sont des institutions qui n'imposent aucune
religion, pas à des citoyennes à qui l'on impose l'invisibilité. La laïcité
encadre donc l'exercice du pouvoir de l'État, elle n'a pas pour fonction
d'effacer l'identité ou les convictions personnelles des individus. Autrement,
ça revient à imposer une norme culturelle majoritaire comme condition d'accès à
l'espace public professionnel et aux services.
C'est un amalgame dangereux aussi parce
qu'il normalise l'idée que l'expression religieuse des individus serait
dangereuse pour la société et ça alimente un sentiment de rejet et d'exclusion
envers les personnes qui portent les signes religieux.
Par ailleurs, la laïcité est appliquée de
manière inéquitable. Les symboles religieux catholiques bénéficient d'un
traitement distinct et privilégié au Québec. Ils sont présents sur des
bâtiments institutionnels, dans la toponymie, dans l'espace public et jusque
dans notre calendrier de jours fériés et fêtes nationales. Ces bâtiments et
pratiques sont souvent qualifiés de culturels, historiques ou patrimoniaux et
bénéficient de certaines protections.
Mme Zaazaa (Amel) : Il est
donc incohérent, dans ce contexte, que le législateur agisse pour contraindre
davantage les accommodements raisonnables, alors qu'il ne s'agit pas d'un privilège
qu'on accorde aux minorités, mais d'un principe de justice substantive qui
reconnaît l'importance d'un traitement équitable envers des groupes
historiquement marginalisés. Sans compter que, selon la recension de la
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, la majeure
partie des demandes d'accommodement sont demandées pour des motifs de handicap
et non pour motifs religieux.
Le projet de loi n° 9 pousse la
logique d'exclusion encore plus loin en...
Mme Zaazaa (Amel) : ...se
rend jusqu'à la représentation de signes religieux dans les communications des
institutions et organismes visés à l'article 3. Il opère aussi un
glissement dangereux : On ne se contente plus de restreindre l'accès à
l'emploi ou aux études en fonction de l'apparence, on conditionne aussi l'accès
à des services et même la présence, dans certains lieux, à des exigences
corporelles, comme l'obligation d'avoir le visage découvert, y compris lors
d'interactions à distance depuis chez soi, avec la sanction explicite du refus
de service. Cela aura pour effet concret de pousser davantage les femmes
musulmanes les plus visibles vers la mort sociale, pour citer les travaux de la
chercheuse-docteure Zainab Diab, contribuant à leur exclusion symbolique et
réelle. Et ici, le message politique est assez clair : Vous pouvez être
ici tant qu'on ne vous voit pas. Et ceci n'est pas de la neutralité, mais une
mise à l'écart institutionnalisée et légalisée.
Mme Chebbi (Safa) : Donc,
pour conclure, les mécanismes du PL 9 alimentent la discrimination où ces
femmes sont obligées d'effacer leur identité pour incarner ce que le
gouvernement définit comme valeurs québécoises ou apparence légitime. On
finira, pour conclure, nos trois organisations invitent les parlementaires à reconsidérer
ce projet de loi à la lumière de ses impacts réels, genrés et discriminatoires,
réitèrent la demande de retrait du projet de loi 9 au nom d'une laïcité
respectueuse des droits humains, cohérente, équitable et véritablement
inclusif. Merci.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Mesdames, merci beaucoup pour cette présentation. On entame
donc la période d'échange avec les parlementaires. Je me tourne du côté du
ministre et de la banquette gouvernementale. Vous avez 16 min 30 s.
• (16 heures) •
M. Roberge : Merci bien, Mme
la Présidente. Merci pour vos trois présentations. C'est intéressant d'avoir
des voix qui viennent de groupes divers, de toutes des gens qui représentent
toutes les communautés de la société. On entend une pluralité de points de vue,
vous y allez avec un point de vue féministe, un point de vue particulièrement
des femmes, évidemment, pour la Fédération des femmes du Québec, il ne faut pas
s'étonner, mais Observatoire pour la justice migrante, j'imagine, c'est autant
pour les hommes et les femmes, et Observatoire des inégalités raciales aussi,
j'imagine, c'est autant pour les hommes et les femmes. Vous nous présentez les
choses comme si le projet de loi actuellement sur la table pouvait être perçu
défavorablement pour les droits des femmes ou comme s'il les visait. Je veux
vous dire que ce n'est pas du tout l'intention du législateur, puis on parle de
symboles religieux qui touchent... qui sont portés, souvent, par des femmes
mais on semble toujours occulter le fait qu'il y a des croix, des kippas, des
kirpans, des turbans et tout autre symbole religieux qui peuvent être touchés
ou impactés par la mise en œuvre de différentes mesures. Il y a aussi, quand
vous parlez au nom des femmes, il faut dire que toutes les femmes et toutes les
féministes ne pensent pas la même manière, il y a le groupe PDF Québec, pour
les droits des femmes du Québec, qui se définit comme un groupe féministe,
universaliste, citoyen, mixte, non partisan, qui lui, amène un point de vue
complètement différent. Leur mémoire dit que PDF Québec, Pour le droit des
femmes Québec adhère au principe de laïcité, appuie le principe, donc le projet
de loi 9, appuie aussi la création d'une future loi sur la neutralité dans
l'espace public, est d'accord avec la question du visage découvert, est
d'accord avec la question de l'encadrement de port de symboles religieux en
certaines circonstances, pas dans l'espace public, sur la rue, dans les parcs,
je précise. Comment vous expliquez que des groupes féministes ou des groupes de
femmes ont des points de vue aussi différents ou divergents des vôtres?
Mme Arsenault (Sara) : Bien,
merci pour la question, je pense que c'est une question qui est extrêmement
légitime, si tu me permets, Amel, j'y vais et tu pourras me compléter. Je pense
qu'il faut revenir à un aspect très important, c'est qu'une loi peut avoir une
intention neutre, mais la discrimination, dans ses effets, dans ses impacts, ça
peut ne pas être neutre, OK? Donc, je rappelle quand même que l'ADS, c'est un
outil d'analyse des politiques publiques. Ça vise à prendre en compte les
réalités différentes des femmes, des hommes, etc. Et quand on ajoute la
perspective intersectionnelle aussi, bien, ça nous permet de prendre en
considération plusieurs facteurs qui vont se croiser dans la vie des femmes.
Donc, nous, c'est un peu cette posture-là qu'on adopte dans cette analyse des
politiques publiques, donc, pas parce qu'une loi se dit, en principe, neutre,
que c'est exactement ça qui est dans la réalité. Donc, dans le cas du
PL 9, bien, les impacts, ils sont prévisibles, ils ont été documentés par
l'expérience de la loi 21, je pense que mes collègues vont pouvoir vous
ressortir, quand même, certains enjeux, mais je veux dire, dans la prise de
parole de Safa, on entend clairement touts les impacts que ça...
16 h (version non révisée)
Mme Arsenault (Sara) : ...sur
les femmes et, dans le cas précis, si on avait fait une ADS, bien, on aurait pu
être, peut-être, en mesure de voir quel impact, en fait, sur toutes les femmes,
n'est pas nécessairement le même, mais que ça vient marginaliser,
particulièrement certaines femmes qui sont déjà confrontées à des obstacles qui
sont socioprofessionnels ou économiques. Par rapport à la question du féminisme,
notre féminisme à nous, en tout cas, ça ne vise pas à décréter qu'une femme est
opprimée parce que... malgré qu'elle, elle va infirmer elle-même qu'elle ne l'est
pas. Notre féminisme va être fondé sur l'égalité réelle, donc, les impacts
réels des politiques publiques, l'autonomie des femmes, mais aussi le refus du
contrôle étatique sur les corps des femmes.
M. Roberge : Est-ce que ça se
peut qu'une femme qui se sentirait obligée de porter un symbole religieux et
qui veulent travailler dans un emploi où on doit le retirer, puisse s'en
libérer grâce à la mesure du projet de loi, puisqu'elle pourrait dire à des
gens qui mettent de la pression : Écoutez, je dois travailler, je dois le
retirer, et que ça soit, d'une certaine manière, un coup de main pour pour...
pour cette femme? Est-ce que c'est possible, ce que je viens d'énoncer?
Mme Zaazaa (Amel) : Mais je vais
peut-être y aller là-dessus. On ne libère pas les femmes par la contrainte ni
par la coercition. On ne peut pas dire aux femmes comment leur féminisme doit
se vivre. Je veux dire, il y a des féministes musulmanes qui sont là, qui
théorisent, qui expliquent. J'ai nommé tantôt la chercheuse Zeinab Diab, elle
fait partie des femmes musulmanes qui ont dû quitter le Québec, à cause de la loi
n° 21. Beaucoup de femmes nous le disent, il y a eu une recherche qui a
expliqué que 73 % des femmes, qui ont été sondées après la loi n° 21,
avaient l'intention de quitter le Québec à cause de cette loi. Si ça démontre
quelque chose, ça démontre que les femmes ici, au Québec, ne sont pas en train
d'être opprimées. Elles ne portent pas... elles portent le voile pour toutes
sortes de raisons. Il y a vraiment toute une littérature qui documente ça.
Je vous invite à lire d'ailleurs l'excellent
ouvrage de Kenza Bennis, Les monologues du voile, où elle a interviewé
80 femmes. Les trajectoires des femmes sont multiples, diverses, leur
façon de pratiquer leur spiritualité, il y a autant de façons, qu'il y a autant
de femmes musulmanes à travers le Québec. Et revenir à cette vision, cette
projection un peu simpliste des raisons pour lesquelles les femmes peuvent ne
pas porter le voile ne les aide pas à se libérer. Dans le fond, ce que ça peut
faire comme effet, c'est de les exclure de plusieurs espaces, des espaces
sociaux, des espaces professionnels qui pourraient garantir leur autonomie économique,
etc., et ça va créer encore plus de marginalisation. Tantôt, je parlais de mort
sociale, mais c'est exactement ce que les femmes relatent depuis qu'on a
commencé à légiférer sur ce qu'elles ont le droit de porter ou ne pas porter.
Ça fait que j'inviterais peut-être aussi l'ensemble
des membres de l'Assemblée à centrer aussi les voix des personnes concernées.
Puis on a parlé de féminisme, il y a plusieurs féminismes, évidemment il y a
des féminismes de genre qui vont... la question patriarcale, mais il y a aussi
le féminisme intersectionnel, des féminismes, des coloniaux qui, depuis très,
très longtemps disent : Nos réalités de femmes sont diverses et variées.
Et moi je peux subir le patriarcat, mais je vais subir aussi d'autres systèmes
d'oppression, et il n'y a pas de hiérarchie entre les différents systèmes d'oppression
que je vais vivre. Elles vont s'imbriquer, elles vont créer des réalités
complexes qui n'ont rien à voir, des fois, avec le vécu, mais tant de femmes
qui vivent juste le patriarcat.
Mme Arsenault (Sara) : Je me
permettrais d'ajouter aussi que ce type de mesure là, ça déplace, finalement,
le contrôle qui est exercé sur elles. Donc, le projet de loi n° 9,
il ne s'attaque pas nécessairement à une pression réelle. Il va cibler les
auteurs de contraintes. Ça va venir sanctionner l'apparence des femmes. Mais, d'un
point de vue féministe, remplacer une pression familiale ou communautaire, là, si
on s'en fie à l'exemple que vous nous donnez, par une pression de l'État, ce n'est
pas plus une libération. Libérer les femmes, c'est leur garantir des
ressources, de la sécurité, un accès à l'emploi, à l'éducation, des mécanismes
de protection efficace, mais pas d'imposer des interdictions générales qui sont
fondées finalement sur des présomptions. Parce que, principalement, je veux
dire, le droit québécois et canadien, il interdit déjà toutes formes de
contrainte, de coercition, de violence, qu'elles soient religieuses ou non.
Donc, ça s'applique aussi à ce cas-là que vous avez donné.
M. Roberge : Mais je vous
remercie de cette réponse. Moi, je pense que c'est possible, pour une personne,
homme ou femme, de retirer un symbole pendant un certain quart de travail. Ce n'est
pas obligatoire pour tous, mais vous avez le point de vue, on veut vous
entendre. C'est très, très bien, parfois, s'il y a des points de vue qui sont
divergents aussi, on est là pour entendre une pluralité de points de vue. Si
vous permettez, je vais permettre à des collègues qui veulent poursuivre des
échanges avec vous.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. le ministre. Alors, je vais reconnaître la
députée de Vimont. Il reste encore 8 min 17 s.
Mme Schmaltz : Parfait. Merci,
Mme la Présidente. Bonjour, mesdames. Merci, merci d'être là aujourd'hui. Merci
de partager...
Mme Schmaltz : ...votre
mémoire, en fait, vos remarques. Moi, j'ai une petite question très, très
simple, mais vous allez comprendre le pourquoi de cette question, parce que...
Est-ce que... est-ce que ça se peut, hein, on va aller de façon simple...
est-ce que ça se peut qu'une femme se sente obligée, par pression familiale, de
porter un voile, de porter des objets religieux, non pas parce que ça fait
partie nécessairement de son... de ses croyances propres, mais bien parce
qu'elle a cette obligation familiale, disons?
Mme Zaazaa (Amel) : Mais
est-ce que l'intention du législateur ici est de libérer les femmes? Donc,
est-ce qu'on est en train de passer la loi, mettons le projet de loi n° 9
ou la loi n° 94... est-ce que... Là, je suis un peu confuse. Dans le fond,
est-ce que l'objectif était de renforcer la laïcité ou est-ce que, là, on passe
ces projets de loi lois pour libérer ces femmes qu'on présume opprimées par
le...
Mme Schmaltz : Non, non,
je... Oui, oui, mais je comprends la question, mais c'est votre approche aussi.
Vous pointez les femmes musulmanes, Le but, ce n'est pas ça. Je pense que,
depuis le début, ce qu'on essaie de parler, ce n'est pas de culpabiliser l'une
ou l'autre, là-dedans, ce n'est pas ça, c'est... Je veux juste comprendre
pourquoi vous sentez que le projet de loi vise principalement les femmes
musulmanes, alors qu'on parle quand même de quelque chose... Le ministre l'a
mentionné tantôt, on parle de plusieurs objets aussi qui sont... religieux,
pardon, qui ne sont pas nécessairement associés à la religion musulmane. Donc,
moi aussi, j'essaie de comprendre, vous savez. Vous, vous essayez, mais moi aussi,
j'essaie de comprendre là-dedans. Alors, j'aimerais ça que ce soit un petit peu
plus clair, parce que le but, là-dedans, ce n'est pas non plus de prendre un
groupe de femmes puis faire en sorte qu'elles se sentent oppressées. Loin de là
l'idée, puis sincèrement je ne serais pas ici, assise là, si c'était le cas.
Donc, ça, c'est... je pense qu'on est plusieurs aussi à penser ça. Donc, j'ai
besoin, moi aussi, de comprendre.
Mme Zaazaa (Amel) : Bien,
merci de clarifier. Dans le fond, je ne doute pas dans votre intention, et
notre propos ne porte pas sur l'intention du législateur. Ce qu'on essaie de
centrer ici, en tant que féministes mais aussi en tant que personnes qui
travaillons sur ces questions au niveau de la recherche, c'est de... vraiment
de dire : Au-delà de toute intention. Le plus important à centrer, quand
on légifère, c'est l'impact des lois sur les personnes, sur les différentes
personnes, en fonction des différents systèmes d'oppression qu'elles peuvent
vivre ou ne pas vivre. On peut prendre, mettons, des dispositions au niveau de
l'aménagement de la ville en disant : Moi, je n'ai aucune intention,
mettons, de marginaliser les personnes en fauteuil roulant, mais, dans les
faits, peut-être que c'est parce que je n'ai pas regardé cet aspect-là, parce
que je n'ai pas documenté, parce que je n'ai pas étudié les effets de mon
aménagement, bien, ça pourrait avoir comme effet d'exclure les personnes en
fauteuil roulant.
• (16 h 10) •
Donc c'est un peu le même principe, c'est
dire : Au-delà de toute intention de nuire à des groupes en particulier ou
de viser des groupes en particulier, il faudrait qu'on regarde les projets de
loi à cette lumière-là.
On a fait une recherche, récemment, à
l'Observatoire pour la justice migrante et on a étudié un corpus de 500
médias... de plusieurs centaines d'articles, voire milliers, entre l'année 2006
et l'année 2025. Et on a étudié... on a essayé de comprendre les itérations
laïcité et les autres signes religieux, parce qu'on n'arrête pas d'entendre
dans les espaces, justement, médiatiques que c'est neutre, que le débat n'est
pas porté sur un groupe en particulier. Et ce qui est ressorti très, très
clairement, et c'est des recherches qu'on peut vous partager, c'est que, dans
les graphiques, on voit que l'itération voile-laïcité est là... est celle qui
est supérieure à chaque fois, même qu'elle dépasse tous les autres signes
religieux associés. Donc, ça démontre bien qu'à chaque fois que le débat est
sur la laïcité, les premiers signes religieux qui sont ciblés, c'est ceux des
femmes musulmanes les plus visibles.
Et donc là, ce qu'a exposé Sarah, puis je
vais la laisser aussi peut-être développer là-dessus... Si, aujourd'hui, on
légifère sur les services à la petite enfance et qu'on regarde un peu la
démographie, qui sont ces femmes, quels sont leurs obstacles, pourquoi elles se
retrouvent dans ces métiers-là, c'est quand même des métiers de soins, qui sont
souvent dans des conditions difficiles, précaires, etc., on sait très bien
qu'en ce moment il y a des grosses, grosses pénuries dans ce secteur-là,
bien... quelle est la démographie, quelle est la composition des travailleuses
dans ce secteur-là et... force est de constater qu'une bonne partie de ces
travailleuses sont des femmes immigrantes, des fois précaires, dans des
situations de précarité de statut, etc., économique, mais aussi des femmes
musulmanes qui se sont fait refuser des emplois à cause de leur visibilité,
donc qui ont été discriminées à l'embauche, qui sont arrivées avec des
diplômes.
On a quand même une immigration, ici, qui
est très diplômée, qui est francophone, on va aller chercher dans des bassins,
justement dans des pays à majorité musulmane, etc., puis une fois qu'elles
arrivent ici, sur...
Mme Zaazaa (Amel) : ...elles
ont de la misère à se trouver des emplois. Et les emplois donc qui deviennent
les plus accessibles pour elles sont éventuellement des... dans les métiers des
soins. Donc, aujourd'hui, si on légifère là-dessus, bien, c'est elles qui vont
être les plus impactées, plus que d'autres femmes éventuellement.
Mme Schmaltz : OK. Je
comprends. Mais si on parle du... le visage découvert. Tantôt, on a mentionné,
vous avez un échange là dessus. Est-ce que, pour vous, c'est... c'est une...
comment je pourrais bien vous expliquer, est-ce que c'est plutôt une façon,
peut-être, ce qu'on demande finalement du visage découvert, c'est peut-être
plus une question, bien, d'identification, de un, de communication aussi,
d'accès aux services? Est-ce que c'est quelque chose qui peut refréner l'accès
aux services juste parce qu'on demande à visage découvert? Alors que je pense
que ce n'est pas... ce n'est pas une mesure punitive là-dedans. En tout cas,
moi, c'est ma perception, peut-être que chez vous, c'est... vous la percevez
différemment. Mais je pense, à la base, il y a... il y a tous ces éléments là
aussi, là, dans.... quand on parle de visage découvert sans nécessairement
pointer ou vouloir discriminer, là, c'est... c'est une question aussi.
Mme Zaazaa (Amel) : Bien,
la... la question du visage découvert, ce qui soulève un peu nos inquiétudes,
c'est qu'elle soit incorporée dans un projet qui est censé renforcer la laïcité
de l'État. Donc, on ne comprend pas tout à fait quel est l'enjeu. Si l'enjeu,
c'est l'identification, la sécurité, bien, il y avait déjà des dispositions.
Les personnes peuvent s'identifier pendant un temps, puis rentrer dans les
espaces, etc. Ça fait que c'est là où on ne comprend pas pourquoi on vise le...
le visage couvert en particulier.
Il y a aussi un enjeu d'opérationnalisation,
dans le sens où on a... on est quand même passés par une pandémie de COVID 19.
Beaucoup de personnes, pendant très longtemps, ont porté des masques COVID.
Aujourd'hui encore, des personnes continuent à le porter, parce qu'elles sont immunodéprimées,
parce qu'elles sont en contact avec des personnes vulnérables, etc. Comment on
va gérer ça au niveau des institutions? Une personne qui est... qui est censée
régler ça au niveau d'une institution éducative, à quel moment elle va
dire : Vous, c'est un signe religieux, vous devez absolument l'enlever, et
vous, c'est un masque pour motif, je ne sais pas, sanitaire, donc vous pouvez
le garder? Et si une femme, elle porte éventuellement un hijab et elle porte un
masque COVID, est-ce qu'on va commencer à interpréter le pourquoi de elle le
porte? Et qu'est-ce que ça peut ouvrir comme porte à l'arbitraire, à
l'interprétation, aux préjugés des personnes qui font appliquer ces lois-là?
Mme Arsenault (Sara) : Puis,
si je me base aussi sur le... le projet de loi, parce que je pense que votre
question pose... touche un peu la question de la sphère privée, la sphère
publique, le projet de loi parle aussi qu'une personne est réputée de recevoir
un service lorsqu'elle interagit ou communique en présence ou à distance avec
un membre du personnel. C'est extrêmement large. C'est quand même arbitraire.
Comment est-ce qu'on va venir définir une... une interaction? Comment... Est-ce
que parler au téléphone en mode conférence à quelqu'un, ça va être considéré
comme une interaction? Donc, est-ce qu'à ce moment-là cette personne-là doit...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Mesdames, je dois malheureusement vous arrêter. Le temps
imparti au gouvernement vient de se terminer, mais on poursuit les discussions,
cette fois avec l'opposition officielle. Vous avez, Mme la députée, 12 min 23
s. Allez-y.
Mme Cadet : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour à vous trois. Merci pour votre contribution à ces
consultations particulières. Je vais commencer donc en citant une portion,
donc, de... du mémoire, donc, d'un groupe qui a été présenté hier, parce que,
bon, j'aimais bien le libellé qui était présenté. Donc, je commencerai avec ce
bout de l'avant-propos, qui nous disait : «Dans une société francophone minoritaire
quoique distincte au sein du Canada, marquée par l'expérience de la domination
cléricale, par l'émancipation de la Révolution tranquille et par une conscience
persistante de vulnérabilité culturelle, les préoccupations en matière de
laïcité ne relèvent ni du simple préjugé ni d'une peur irrationnelle, elles
traduisent une volonté de continuité, d'autorité collective et de maîtrise du
cadre commun. La question stratégique soulevée par le projet de loi n° 9
n'est donc pas de savoir si ces objectifs sont légitimes, mais si les
instruments choisis permettent réellement de les atteindre.» J'aimerais savoir
qu'est-ce que vous, vous pensez du passage que je viens de vous lire?
Mme Arsenault (Sara) : Je
peux peut-être débuter. Bien, je pense que ça touche quand même quelque chose
d'important, ça touche... en fait, par rapport à la trame historique du Québec,
notre rapport par rapport à la religion. Tu sais, j'entendais hier les
remarques préliminaires du ministre par rapport, justement, à la trame
historique du Québec, les processus de déconfessionnalisation, puis, on
s'entend, les luttes féministes, elles ont toujours aussi visé à réduire le
contrôle exercé sur les femmes. Donc, je pense qu'à quelque part il y a une
espèce de peut-être trauma collectif qu'on vit par rapport à... par exemple à
la chrétienté, on peut parler notamment des... des pensionnats, des... des
poursuites qu'il y a eu pour viol...
Mme Arsenault (Sara) : ...la
pression qu'il y a eu. Puis, tu sais, moi j'ai envie de vous parler aussi de la
pression, mais, je veux dire, ma famille vient d'un rang à Drummondville, ma
grand-mère, elle se met la pression du prêtre pour avoir plus d'enfants, pour
faire des dons, etc., donc... Puis, je veux dire, moi, en tant qu'enfant qui
provient de ça, bien, j'ai intériorisé, d'une certaine façon, ce trauma
collectif. Ceci étant dit, notre façon de se guérir collectivement, elle ne
peut pas être faite au détriment de groupes minoritaires. Si on a besoin
d'avoir un espace pour avoir des deuils nationaux, pour comprendre certaines
choses par rapport à notre historique avec la religion, c'est à nous de le
faire, et ce n'est pas à nous de transposer ces traumas collectifs là sur
d'autres groupes. On ne peut pas déplacer ça, et, donc, on ne soigne pas un
trauma à en créant d'autres.
Donc, c'est un peu... Puis c'est lié aussi
aux fameuses valeurs de vivre-ensemble. Il y a une capacité à vivre-ensemble,
je pense qu'elle est possible, mais présentement on s'en éloigne.
Mme Cadet : Merci,
Mme Arsenault. Donc, ce... cet extrait est tiré, donc, de l'avant-propos
du mémoire du Conseil national des musulmans canadiens. Donc, il nous
partageait sa vision de la laïcité, et ce que... et avec ce que vous nous
indiquez, je comprends que nous partageons tous, donc, le même paradigme de ce
que signifie la laïcité.
Et donc, la question maintenant, donc, se
transpose sur les instruments choisis. Donc, le gouvernement, donc, nous
présente avec le projet de loi n° 9, ces instruments,
et vous, donc, dans votre présentation et dans votre échange avec le
gouvernement, ce que j'ai compris, c'est que vous souhaitez que l'on se
préoccupe des impacts. Vous dites, donc : «les impacts des lois sur les
personnes», là, je vous cite ici, et donc, on en vient, donc, aux concepts
d'égalité réelle et d'égalité formelle. On a entendu quelques groupes hier nous
en faire part, Pr Lampron, dans le... sa présentation, donc, juste avant vous,
également, donc, je l'ai questionné là-dessus. On comprend bien que, donc, le droit
à l'égalité, donc, vient avec, soit, donc, cette égalité de jurée, donc,
l'égalité formelle, ou soit, donc, l'égalité réelle. Donc, c'est un peu ce que
vous nous présentez, donc, sur l'impact.
• (16 h 20) •
Donc, pour vous, la question, donc, d'égalité
réelle, c'est celle qui devrait prédominer. J'en comprends aussi, là, je vous
donne aussi, donc, en filigrane le fait que c'est l'interprétation, ce qui nous
a été confirmé par quelques groupes, là, qu'en effet, la Cour suprême du Canada,
dans la décision Mouvement laïque québécois contre Saguenay, et Pr Lampron,
donc, de son côté aussi, venait nous dire, bien, si le paradigme que nous
n'utilisons pas juste dans un contexte d'accommodement, mais également, bien...
d'accommodement sur une base religieuse, là, mais également dans tous les
autres contextes d'accommodements... il parlait, donc, si vous l'avez entendu,
donc, des congés, donc, qui sont admis, donc, à une femme pour cause de
grossesse, etc., etc.
Donc, j'aimerais peut-être vous entendre sur
la question de l'égalité réelle.
Mme Zaazaa (Amel) : Est-ce
que tu veux que j'y aille?
OK. On en a parlé tantôt dans notre
présentation, mais c'est toute l'idée de la justice substantive. Donc, on part
du principe que tout le monde n'est pas à la même place. Dans une société
majoritairement catholique, avec son histoire, ses combats, ses luttes, ce qui
a été fait depuis 50 ans au Québec, évidemment qu'on adhère au principe de
la laïcité de séparation du religieux et de l'État. C'est au bénéfice de l'ensemble
des citoyens et des citoyennes, et de dire qu'en fait, le législateur, l'État,
est neutre vis-à-vis des personnes. Donc, c'est... l'État est laïc, les
individus sont libres. Le principe est assez simple.
Ce qui se passe en ce moment et ce qui porte
vraiment préjudice à la laïcité, c'est ce déplacement qu'on est en train de
voir, où on déplace un principe démocratique vers une valeur identitaire qui
serait défendue contre certaines personnes qui nuiraient à cette laïcité-là et
qui sont pointées comme étant une menace, parce qu'on parle de personnes qui
portent des signes religieux comme si elles étaient dans un prosélytisme actif.
Si une personne, si une enseignante donne un cours, peu importe ce qu'elle
porte, qu'elle porte une jupe courte ou qu'elle porte... ou qu'elle soit
tatouée, ou qu'elle porte un hijab sur la tête, etc., ce n'est pas son habit
qui va faire son accent ou la qualité de son éducation, ou les valeurs morales
qu'elle va transmettre à ses étudiants et ses étudiantes. C'est... On revient à
un principe de base qui est, comme, il y a une séparation entre ce qu'est la
personne, son identité, et le rôle d'influence et ses actions et ce qu'elle
fait.
Donc, en ce moment, c'est ça un peu
l'amalgame qui devient un peu dangereux et qui biaise un peu cette laïcité-là
et qui la transforme finalement elle-même contre la laïcité telle qu'on
l'avait, comme, imaginée, comme société.
Sur la question d'égalité réelle, bien on
revient sur la question des accommodements raisonnables. Les accommodements
raisonnables, il faut reconnaître que c'est comme des actions affirmatives qui
ont été données à des groupes qui sont marginalisés. Donc, tu sais, dans le
cas, par exemple, d'une population majoritairement chrétienne, bien, elles ont
déjà droit à...
Mme Zaazaa (Amel) : ...un
calendrier où leurs jours de fête, que ce soit de croyance ou de culture, sont
célébrés, elles peuvent avoir accès à des jours fériés, etc., bien, des
communautés religieuses plus minoritaires comme les personnes juives, les personnes
musulmanes, les personnes bouddhistes, ou peu importe la religion ou la
spiritualité, n'ont pas accès à ça. Ça fait que le législateur arrive avec une
correction pour permettre à tout le monde d'avoir accès aux mêmes opportunités,
aux mêmes possibilités. C'est comme dire, tu sais, on va donner la même chose à
tout le monde, mais on va être aveugles aux différentes discriminations de base
qui existent. Je ne sais pas si vous connaissez l'image, là, des caisses de
pommes, mais c'est comme on a trois personnes de différentes tailles, si on
donne... (panne de son) ...exactement, ça ne permet pas à la personne la plus
petite de regarder à travers la clôture. Ça fait que c'est... c'est là où tout
le principe de l'équité, il est important. Et on est sur des mesures
correctives, en fait, parce qu'on prend en considération des injustices
structurelles qui sont là.
Mme Arsenault (Sara) : Puis
je me permettrais d'ajouter rapidement aussi, tu sais, je pense qu'on a entendu
beaucoup de commentaires par rapport aux décisions des tribunaux canadiens qui
sont en général, en fait, juridiquement inexacts et aussi politiquement
opportunistes. Je veux dire, je pense que le précédent intervenant que vous
avez eu a quand même recadré quel était l'état du droit actuel. Mais, cette
mésinformation-là, elle alimente une rupture de confiance. Mais on trouve ça
quand même particulier parce que, dans une optique d'égalité réelle, bien, moi,
je me dis, de un, il aurait fallu démontrer des données probantes qui existent,
un problème à résoudre. On... Il y aurait aussi eu une pertinence, je pense, de
protéger l'utilisation de la cause dérogatoire, donc de permettre d'avoir une
certaine forme de justification. Et, si on avait voulu le faire au nom d'une
égalité réelle, bien, on aurait fait une analyse différenciée selon les sexes.
On ne peut pas d'une part dire : Nous faisons ça pour les femmes, mais
d'une autre part, venir juste... en fait, comme enlever toutes les potentielles
analyses ou lunettes qui vont justement favoriser le point de vue des femmes.
Mme Cadet : Puis, là-dessus,
Mme Arsenault, tu sais, vous dites, donc, évidemment... vous avez raison de
dire que le... que le gouvernement n'a pas déposé d'analyse d'impact
réglementaire en amont de son projet de loi. Mais disons qu'on accepte la
prémisse, donc, qu'il y a une problématique à résoudre, est-ce que vous pensez
que le cadre normatif actuel octroie tous les outils nécessaires à nos
organismes publics de prendre des décisions qui s'imposent lorsque, par exemple,
des demandes, là, c'est le terme «accommodement»... que des demandes
d'accommodement déraisonnables sont formulées... Il y a des situations où on a
eu certains, donc, exemples qui ont été donnés au cours des derniers jours qui
sont bien évidemment inacceptables. Est-ce que notre cadre actuel nous permet
donc de bien mesurer, de bien cadrer ce type de situation là? Et est-ce que nos
organismes publics détiennent donc tous les outils pour pouvoir le faire?
Mme Arsenault (Sara) : Je
pense que oui. Et, si ce n'est pas le cas, par exemple, s'il y avait un
organisme public qui sentirait qu'il n'avait pas les outils, bien, à ce
moment-là, on se trouve dans un... plus un enjeu d'éducation qu'autre chose,
c'est-à-dire d'aller chercher les outils. Et, les outils, elles sont là. Si on
ne les connaît pas, c'est une question d'éducation, de se former. Mais je pense
aussi que tous ces faux dilemmes... anecdotiques, pardon, viennent un peu
transposer les débats qui laissent sous-entendre comme si les tribunaux
québécois donnaient une primauté absolue au droit à la religion, alors que ce
n'est pas... ce n'est pas le cas. Donc... d'accepter ces faux dilemmes-là, ça
nous amène dans des cas extrêmes qui ne sont pas basés sur des bases
législatives. Le droit existant, bien, il répond déjà à ces situations-là.
Puis, le projet de loi n° 9, bien il ne règle pas ces situations-là. Le
projet de loi neuf, il va venir sanctionner l'apparence, pas les comportements
fautifs, comme ma collègue l'expliquait par rapport au lien entre prosélytisme
et signes religieux.
Mme Zaazaa (Amel) : Puis, si
je peux... (panne de son) ...là-dessus, parce que j'ai écouté un peu les
séances hier, puis les cas qui sont évoqués à chaque fois, c'est... c'est quand
même des choses assez anecdotiques qui ont été beaucoup relayées dans les
médias, qui ont pris énormément d'envergure. On pense à la question de la
personne qui a refusé d'être servie par une femme, je veux dire, la personne,
elle peut avoir une confession ou pas une confession et être pareil... misogyne.
Donc, dans le sens où, si la mesure... la mesure demandée par la personne est
considérée comme portant atteinte aux droits d'autres personnes, bien, à ce
moment-là, c'est à l'organisation de prendre la décision là-dessus. Tu sais, on
ne clarifie pas un cadre opérationnel qui est peut-être mal compris en
légiférant et en interdisant. Finalement, on vient sanctionner l'ensemble d'une
communauté à partir d'un incident mineur. Et puis, au lieu de dire : Bien,
on règle ça, on le clarifie, on forme mieux les équipes pour mieux encadrer
comme des demandes d'accommodement qui peuvent être en contradiction avec des
droits, etc., bien, on est en train...
Mme Zaazaa (Amel) : ...de
légiférer pour enlever carrément... tu sais, rendre vraiment, même, les mesures
d'accommodements raisonnables quasiment inatteignables. Ça lèse l'ensemble de
la communauté, ça lèse énormément de personnes, alors qu'on part d'une
situation qui est problématique. Et là on a quand même une certaine
responsabilité, en tant que législateur, de s'assurer que c'est le... Vous avez
parlé tantôt d'outils. Je ne pense pas que légiférer pour enlever des droits à
une large frange de la population soit la bonne solution pour régler ces
situations. Je pense...
L'autre exemple qui a été évoqué, c'est
celui des parcs des hirondelles, même chose, c'est la même chose. Dans ce
parc-là, il y a d'autres fêtes religieuses qui sont célébrées. La communauté
italienne, depuis des années, célèbre des fêtes religieuses là. Le seul
incident qui a été largement relayé sur les réseaux sociaux et dans les médias,
etc., c'est celui qui portait sur une communauté en...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Mesdame, je dois à nouveau vous arrêter. Le temps imparti à
l'opposition officielle vient de se terminer, mais il reste encore la deuxième
opposition, qui bénéficie de quatre minutes huit secondes. M. le député, le
temps est à vous.
M. Zanetti : Merci, Mme la
Présidente. Merci beaucoup pour vos présentations. J'ai le sentiment qu'on est vraiment
allés au cœur philosophique du problème avec vos présentations, qui est la
question de l'agentivité des femmes. D'un point de vue, vous, vous dites :
Il faut respecter l'agentivité des femmes, et on vous suit parfaitement
là-dessus. Puis, de l'autre côté, bien, il y a un gouvernement qui nie
l'agentivité des femmes, de certaines femmes en tout cas, lorsqu'il légifère,
comme avec le projet de loi n° 9. Puis je trouvais intéressante la question...
Deux questions vous ont été posées, par la députée de Vimont, par le ministre
lui-même. Ils vous ont dit : Pensez-vous que ça se peut, une femme qui
porte un signe religieux, qui ne veut pas le porter, mais qui se sent tellement
opprimée qu'elle n'ose même pas dire qu'elle est opprimée et que, là, dans le
fond, c'est notre responsabilité et notre pouvoir de la libérer par la
contrainte en faisant des règles mur à 8mur? Puis vous avez bien fait de poser
la question au gouvernement, à savoir : Mais vous faites ce projet de loi
pour libérer les femmes ou pour la laïcité, dans le fond? Puis là on sent
que... en tout cas, ce n'est pas tout à fait assumé, on va travailler
là-dessus. Mais j'aimerais vous entendre d'abord sur cet enjeu-là de
l'agentivité puis sur la liberté et comment on soutient la liberté des femmes
véritablement. Vous l'avez un peu évoqué, mais j'aimerais vous entendre
davantage.
• (16 h 30) •
Mme Zaazaa (Amel) : Bien, je
pense que la meilleure façon aussi c'est de réfléchir, tu sais... mais ça ne
concerne pas juste des femmes qui pratiquent une religion ou une spiritualité,
là, d'une manière générale, on ne peut pas légiférer pour régler des problèmes
aussi complexes. Beaucoup d'exemples existent dans les luttes féministes, tu
sais, des espaces... Moi-même, j'anime régulièrement, dans des espaces éducatifs,
dans les cégeps, dans les écoles, des ateliers, des conférences autour de toute
la question de comment renforcer l'agentivité des jeunes femmes, des jeunes
filles pour qu'elles puissent se libérer elles-mêmes. On ne libère jamais
personne par la contrainte, comme je le disais tantôt, mais plus en renforçant
sa capacité d'agir. Et donc créer des espaces, s'assurer que, dans nos
organisations... dans les institutions d'éducation, c'est un excellent vivier,
justement, pour créer des espaces de confiance où les jeunes filles
éventuellement qui vivent de la misogynie, qui se sentent opprimées dans leurs
droits, peu importe la forme de... que ça peut prendre, c'est un continuum
assez complexe, les violences envers les femmes, qui vivent des... du harcèlement
sexuel, etc., puissent avoir des points de relais, des personnes de confiance à
qui elles peuvent partager ça et qu'on puisse prendre les mesures nécessaires
pour soutenir ces jeunes femmes. Donc, je pense, créer, renforcer en ce moment
notre réseau d'éducation et les garderies, etc., sont vraiment... tu sais, on
n'arrête pas de nous le dire, là, ça manque de ressources, ça manque vraiment
de personnel, etc., d'avoir des ressources en santé mentale, etc., ça, ça
renforce réellement l'agentivité des femmes et des filles, mais pas des lois
qui sont réfléchies en haut, qui descendent vers la base puis qui n'ont pas
nécessairement d'ancrage sur les vrais besoins des femmes.
Ça fait que je me demande, tu sais... puis
j'ai beaucoup entendu les réflexions d'autres personnes qui ont partagé, mais
aussi le ministre Roberge leur a partagé, il a dit : J'ai beaucoup parlé
avec des personnes qui ont des malaises, mais moi, je me pose la
question : Est-ce que vous avez parlé à des femmes musulmanes? Combien de
femmes musulmanes qui portent un signe religieux il y a dans vos réseaux, dans
vos amis, dans les personnes avec qui vous avez échangé? J'ai écouté Mme
Pelchat et M. Rousseau hier, comme, rapporter plein de propos de personnes qui
ont uniquement des malaises avec ces personnes. Mais avez-vous parlé aux
personnes concernées? Avez-vous échangé avec ces femmes? Ça fait qu'il y a une
partie du débat qui n'est pas en train d'être faite, et on est heureuses
aujourd'hui d'être présentes dans cet espace, c'est vraiment précieux,
justement, cette solidarité de la FFQ, pour nous permettre de relater la voix
des premières personnes concernées.
Mme Arsenault (Sara) : J'en
profiterais, quand même, sur la question des...
16 h 30 (version non révisée)
Mme Arsenault (Sara) : ...malaise,
là, j'entendais, hier, le député de la CAQ, justement, parler des malaises des
gens. Mais un malaise, ce n'est pas une base justificatrice pour restreindre
des droits, OK? Si on commence à parler de malaises de certains groupes qui
nous ressemblent, mais que finalement... Est-ce qu'on est rendus à hiérarchiser
des malaises, à légaliser certains malaises? Juste...
Mme Lecours (Les Plaines) : Je
vous laisse terminer... terminer votre phrase.
Mme Arsenault (Sara) : Bref,
c'est juste que le droit, il ne protège pas le malaise face à la différence.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Je suis désolée, je suis la maître du
temps. On a perdu, entre temps, je pense que votre collègue, Mme... Mme Chabi,
Chabi, c'est bien ça? Avait un problème de connectivité, alors, ce n'est pas qu'elle
était... qu'elle n'était pas présente, mais c'est la connectivité, vous la
saluerez pour nous. Merci beaucoup pour l'apport à nos travaux. Je vais
suspendre quelques instants le temps de recevoir les prochains intervenants.
(Suspension de la séance à 16 h 34)
(Reprise à 16 h 37)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît, la commission reprend ses
travaux. Nous recevons donc, pour les 45 prochaines minutes, la Ligue des
droits et libertés, qui est représentée par M. Pierre Bosset, membre et
professeur du... au Département des sciences juridiques de l'Université du
Québec à Montréal, Mme Laurence Guénette, coordonnatrice, ainsi que M. Paul-Étienne
Rainville, responsable des dossiers politiques. Madame, messieurs, bienvenue à
la commission. Alors, vous savez, vous allez bénéficier d'une période de 10 minutes
pour l'essentiel de votre mémoire, ainsi que vos... les commentaires, les
suggestions que vous allez faire, et par la suite, on va entamer la période de
discussion avec les parlementaires, donc votre temps débute maintenant.
Mme Guénette (Laurence) : Merci
beaucoup, Mme la Présidente. Merci à tous les députés de nous recevoir pour
discuter du projet de loi 9. Donc, juste rappeler que la Ligue des droits
et libertés a été fondée en 1963, c'est un organisme à but non lucratif,
complètement indépendant, non partisan, qui vise à faire connaître et à défendre
les droits humains dans une perspective d'interdépendance de tous les droits.
Avant de vous présenter brièvement l'analyse de la Ligue au sujet du projet de
loi 9, j'aimerais partager rapidement une rencontre que j'ai faite la
semaine.... la semaine dernière avec Nour, qui est une Québécoise musulmane qui
a fait tout son parcours au Québec depuis sa tendre enfance, qui a maintenant
23 ans. Nour voulait étudier l'enseignement de la musique, mais a dû
réorienter son choix de carrière et d'études en 2019, à cause de la loi sur la
laïcité de l'État. Et en octobre dernier, quand le projet de loi n° 94 a
été adopté, elle a compris qu'elle a pu... non plus pouvoir faire son...
Mme Guénette (Laurence) : ...depuis
quelques années, qui était celui de diriger des chorales d'enfants dans les
écoles. Et, avec le projet de loi n° 9... ça ne fait qu'ajouter, en fait,
à ce continuum de projets de loi qui bafoue les droits d'une partie de la
population. Je mentionne le projet de loi n° 21 et le projet de loi n° 94,
justement pour souligner ce continuum de législations qui ont en commun
d'alimenter du racisme et de l'islamophobie. Au Québec, on s'est doté
progressivement, dans les dernières décennies, d'une laïcité qui est vouée à
protéger, en fait, les droits fondamentaux des personnes de toutes les
croyances et aussi les personnes de... qui ne croient pas et s'assurer que le
religieux et le politique sont indépendants et complètement séparés...
législations que j'ai évoquées précédemment et le projet de loi n° 9, qui
est actuellement à l'étude, nt sur une instrumentalisation, en fait, de la
notion de laïcité pour venir limiter les droits et libertés.
Il y a aussi des impacts directs et
accentués pour certains groupes de la population, en l'occurrence
particulièrement les femmes musulmanes. Donc, la Ligue des droits et libertés
le répète depuis de nombreuses années, la laïcité, ce n'est pas l'invisibilité
du religieux. Le fait de porter un foulard ou un autre signe de religieux, ce
n'est pas du prosélytisme religieux. Et l'exercice de la liberté de religion de
tout le monde, de tous les Québécois et Québécoises ne menace pas les
soi-disant valeurs québécoises.
Il est aussi à noter que ce projet de loi
là prend une tangente nouvelle et dangereuse sur le plan de la démocratie et
des droits humains, en cherchant à limiter ou interdire l'expression du
religieux dans les institutions publiques mais aussi dans l'espace public en
général. On y reviendra.
On doit souligner également que c'est la cinquième
fois en quelques années qu'un projet de loi est suggéré en... en utilisant les
deux clauses dérogatoires, là, tant celles de la Charte canadienne que celle de
la Charte québécoise. Et rappeler que la Charte québécoise, c'est un outil très
important dont le Québec s'est doté il y a maintenant 50 ans par un vote
unanime. Et donc c'est l'ensemble des Québécois et Québécoises qui ont à se
préoccuper d'un gouvernement qui décide de mettre de côté les droits et
libertés, de déroger aux droits et libertés qui sont protégés pour tout le
monde.
• (16 h 40) •
Avant de passer la parole à mes collègues
sur... sur les autres enjeux du PL 9, je voudrais simplement commencer, en
fait, par la disposition qui prévoit une quasi-interdiction des pratiques
religieuses collectives en public. La Ligue des droits et libertés est
clairement opposée à cette interdiction, notamment parce que, je l'ai déjà
mentionné, la laïcité de l'État, ce n'est pas de rendre le religieux
complètement invisible de l'espace public. Mais aussi, la deuxième... raison,
pardon, rejoint le droit de manifester. Donc, on ne peut pas passer sous
silence que les quelques très rares exemples qui ont été évoqués, c'étaient des
manifestations à Montréal qui étaient un soutien au peuple palestinien qui vivait
un génocide et c'était un geste de recueillement collectif. Et donc il y a
vraiment un danger pour une démocratie telle que la nôtre qu'une expression de
ce genre soit censurée par l'État.
Donc, sans plus tarder, je vais passer la
parole à mes collègues pour parler des autres dispositions. Merci.
M. Rainville (Paul-Étienne) : Merci,
Laurence. Maintenant, en ce qui concerne l'élargissement de l'interdiction du
port de signes religieux, notamment dans les CPE et services de garde, on l'a
dit à plusieurs reprises, cette interdiction contrevient à deux choses :
premièrement, au principe de la laïcité et, d'autre part, aux chartes et aux
obligations de l'État québécois en vertu du droit international. Et donc c'est
une entorse d'abord au principe de neutralité, parce que les études montrent
que cette interdiction touche de manière directe, disproportionnée des femmes
de confession musulmane.
Le principe de... de la neutralité
religieuse de l'État suppose que le gouvernement n'a ni le droit ni la légitimité
de dicter aux personnes comment elles doivent exprimer ou non leur appartenance
ou conviction religieuse. Ça contrevient aussi à un autre principe fondamental
de la laïcité, soit l'obligation qu'a l'État de protéger les libertés
fondamentales de culte, de religion, de conscience, d'expression. En fait,
depuis l'adoption de la loi 21, on est passé au Québec d'un modèle de
laïcité qui était destiné à protéger les droits et libertés, en particulier
ceux des minorités religieuses non catholiques, à une instrumentalisation de la
laïcité qui vise à restreindre l'expression des convictions religieuses de
certaines catégories de population.
Au moment de l'adoption de la... du projet
de loi n° 21, il y a plusieurs groupes qui ont mis en garde contre les risques
potentiels de l'interdiction de port de signes religieux. Aujourd'hui, on
dispose de données scientifiques probantes qui démontrent les conséquences
discriminatoires de cette loi, qui s'est traduit, entre autres, par des pertes
d'emplois, des réorientations forcées de carrière, qui a obligé des femmes à
demeurer dans un même endroit, à abandonner leur formation, voire à partir
travailler à...
M. Rainville (Paul-Étienne) : ...Québec.
Elle a créé dans les écoles un climat de méfiance, d'exclusion, et alimenté
chez les personnes ciblées un sentiment d'exclusion. Aujourd'hui, 88 % des
femmes musulmanes estiment que le Québec n'est pas accueillant pour elles et
leurs communautés. Voilà les effets concrets de la loi n° 21.
En élargissant l'interdiction du port de
signes religieux, le projet de loi n° 9 ne va qu'accentuer les
discriminations et les entorses aux droits humains. Aussi, plutôt que de se
réfugier derrière les clauses de dérogation, on invite le gouvernement à
consulter les nombreuses études qui ont montré les effets délétères de ces lois
sur la soi-disant laïcité sur les droits et libertés de l'ensemble de la
population québécoise.
En terminant, l'interdiction pour les
institutions de mettre des représentations de signes religieux, nous allons
être très brefs, nous voyons là une volonté claire d'invisibilité...
d'invisibiliser certaines catégories de population, et cette disposition, elle
s'inscrit dans le prolongement d'autres législations, dont la Loi sur
l'intégration à la nation québécoise, qui opère un retour inquiétant vers un
nationalisme aux accents assimilationnistes.
M. Bosset (Pierre) : Merci.
Je dois maintenant aborder avec vous la question des limitations possibles aux
demandes d'accommodements raisonnables en matière religieuse. Il faut d'abord
rappeler l'importance de ces accommodements. Oui, c'est une obligation
juridique depuis 40 ans, mais c'est aussi un acquis social. À travers les
accommodements raisonnables, on peut, comme nous le soulignons dans notre
mémoire, agir davantage en faveur de l'intégration des groupes discriminés dans
la société ou placés en situation de vulnérabilité. On peut penser aux femmes,
aux personnes handicapées et, oui, aux minorités religieuses, également.
Les accommodements raisonnables depuis 40 ans
doivent être raisonnables, c'est-à-dire qu'ils ne doivent pas entraîner une
contrainte excessive. Nous vivons avec cette notion depuis 40 ans, et les
institutions qui accommodent sont habituées de l'utiliser.
Dans le projet de loi, on propose de remplacer
cette notion de contrainte excessive par une autre notion, celle de «contrainte
plus que minimale». J'aurais deux remarques à formuler là-dessus. Quand le
projet de loi dit que toute personne devra respecter ce nouveau critère, est-ce
que cela s'appliquera également au secteur privé, et peut-on alors prétendre
que c'est une loi qui vise la neutralité de l'espace public? Et deuxième
remarque, en faisant comme ça une distinction entre le motif de la religion et
les 14 autres motifs de la Charte des droits et libertés de la personne du
Québec, on hiérarchise les droits. Or, la hiérarchisation des droits, elle est
déplorée, elle est découragée, bien sûr, en droit canadien, depuis très
longtemps, mais aussi en droit international. En fait, le projet de loi repose
sur une conception stricte, réductrice, même, de la religion. L'idée fausse est
que l'accommodement s'oppose à la laïcité, alors qu'en réalité le but des
accommodements, c'est justement que les institutions publiques soient
véritablement neutres et égalitaires. Au final, donc, il faut rappeler que la
laïcité de l'État ne doit garantir, dans la pratique, et pas seulement en
apparence, l'égalité entre les personnes. Et c'est pourquoi il faut renoncer,
selon la ligue, à limiter encore davantage la possibilité de demander des
accommodements en matière religieuse. Et quant, à l'interdiction de la pratique
religieuse dans certains lieux, comme des immeubles ou des locaux, il suffit de
démontrer... il suffit de dire qu'il s'agit là d'atteintes à plusieurs libertés
fondamentales, bien sûr, la liberté de conscience et de religion ou de culte,
mais aussi la liberté d'expression et la liberté de réunion pacifique, tout
cela sur la base d'un motif de discrimination, soit la religion. Ici encore, on
confond neutralité de l'État avec la neutralisation de l'expression des
croyances légitimes des individus.
Et c'est d'autant plus problématique que
la définition de «pratique religieuse» qu'on trouve dans le projet de loi est
extrêmement floue, comme d'autres intervenants vous l'ont souligné d'ailleurs,
aujourd'hui. Aucune démonstration n'a été faite d'un problème réel qui
exigerait qu'on restreigne ici certaines libertés fondamentales. Et, ici
encore, donc, la ligue vous demande de revoir cet aspect du projet de loi.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup, M. Bosset. Alors, on commence la période de
discussion avec les parlementaires, et les premiers intervenants sont le
ministre et la banquette gouvernementale, pour 16 min 30 s.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Merci pour votre présentation. Vous êtes allés sur des grands
principes, donc je vais commencer par une citation sur les grands principes
puis, après ça, on ira plus dans la pratique. Gabriel Attal, premier ministre
de France, il y a quelques années, est venu à Québec, à l'Assemblée nationale,
faire un discours extrêmement inspirant. Je vais vous citer quelques lignes. Il
a dit : Face à ceux qui font mine de ne pas comprendre ce qu'est la
laïcité, qui voudraient la détourner, faire croire qu'elle est forme
d'antireligion, faire croire qu'elle est forme de négation des religions, faire
croire qu'elle est forme de discrimination, nous répondons que la laïcité est
condition de la liberté, est condition de...
M. Roberge : ...conditions de
la fraternité. Donc, pour les principes, je pense que c'était fort bien dit de
la part de cet ex-premier ministre. Il y a eu des travaux importants menés par
Me Guillaume Rousseau, Me Christiane Pelchat, qui était évidemment au
Conseil du statut de la femme, qui ont fait plusieurs propositions, nous en
avons retenu plusieurs, hein, ils sont venus nous le dire, pas toutes,
notamment, il y en a d'autres qui, d'après nous, allaient un peu loin pour ce
qu'on voulait faire.
Mais, néanmoins, on a retenu plusieurs
éléments, c'est souligné par Pour les droits des femmes Québec, un groupe
féministe engagé, c'est souligné par Droits Collectifs Québec, en accord avec
les principes généraux soulignés par le Conseil national des musulmans, qui
nous ont dit que c'était correct d'avoir une condition au financement des
écoles privées religieuses, que l'argent devait venir avec des conditions de
laïcité puisque c'est de l'argent public. La FQM est venue nous dire que, sur
les prières de rue, ils étaient d'accord avec le principe, voulaient davantage
de balises, ne croyaient pas que les municipalités devaient s'en occuper, mais
étaient d'accord avec le principe si c'était l'État qui le faisait. Le Centre
consultatif des relations juives israéliennes nous a dit que, sur l'approche
qu'on a sur les prières de rue, nous abordions cette question délicate de la
bonne manière. Il était d'accord aussi avec le fait de rendre conditionnel au
respect du régime pédagogique, sans utilisation ou transmission de manifestation
religieuse, pour les écoles privées religieuses. Donc, il y a eu quand même
plusieurs acteurs qui nous ont fait des propositions. Je n'ai pas entendu de
propositions dans votre présentation. Il y a quand même plusieurs personnes
au-delà des sondages. On peut regarder les sondages. Les Québécois sont
généralement d'accord avec le renforcement des principes de laïcité, mais après
on fait venir des experts, puis on voit que plusieurs experts, plusieurs
groupes sont en appui au projet de loi ou à plusieurs éléments, nous font des
propositions. Ça fait que je vais y aller, parce que votre critique,
intéressante, mais quand même théorique sur les grandes bases. Moi, je veux
savoir comment ça trouve application quand on regarde ce qui se passe, là, sur le
terrain.
On a vu hier, on le savait déjà, c'était
dans le rapport, que des personnes, à la Société automobile du Québec, à la
SAAQ, exigeaient d'être servies par un homme, refusaient d'être servies par une
femme. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça? Est-ce qu'il faut corriger cette
situation-là? Le projet de loi n° 9 corrige cette
situation. Vous êtes, bon, la Ligue des droits et libertés, vous êtes dans les
grands principes, là, mais, dans le concret, c'est-tu correct ou pas correct
que quelqu'un puisse entrer dans nos services publics, dise : Moi, je ne
veux pas être servi par une femme, j'exige un homme?
• (16 h 50) •
Mme Guénette (Laurence) : Je
pense que je laisserais M. Bosset ou, enfin... Avant de laisser mes collègues
répondre, je voudrais juste dire que, quand on parle des conséquences qui sont
observables, après presque sept ans de la Loi sur la laïcité qui est en
vigueur, on n'est pas dans la théorie puis dans les grands principes, Mme la
Présidente, on est dans des conséquences très concrètes, des gens qui vivent
des souffrances et des atteintes à leurs droits. Donc, la liberté de religion,
oui, on l'a déjà dit, mais dans une perspective où tous les droits sont liés
entre eux. Ces violations-là de droit, en fait, ont des impacts aussi sur leur
revenu, sur leur mobilité de travail. Enfin, mon collègue, M. Rainville, en a
glissé un mot.
Donc, je veux juste ramener le fait que,
peut-être, que notre notre pitch de 10 minutes était rapide, mais on est
vraiment ancré ici, dans un enjeu de droits humains majeurs qui affectent des
personnes de façon très concrète, très, très concrète depuis plusieurs années
au Québec.
M. Roberge : Et sur ma
question.
M. Rainville (Paul-Étienne) :
Oui, bien, ça te va, Pierre, si je peux... Bien, en fait, ce qui est drôle,
c'est qu'en préparation de la rencontre d'aujourd'hui, une des premières choses
que j'ai dites, c'est que, probablement, que M. le ministre... va nous poser un
cas limite d'accommodement un peu hors contexte, et tout ça, et donc... Et,
depuis le début, quand on se présente en commission parlementaire, c'est
souvent ça qui arrive, c'est des cas un petit peu litigieux, difficiles. Puis,
en même temps, ça fait en sorte qu'on ne parle pas des réels critiques qu'on
aborde dans notre mémoire. Et ces critiques-là, c'est le fait que cette loi-là,
elle est discriminatoire, que vous utilisez la clause de dérogation, encore une
fois, en non-respect de vos obligations du droit international. Et donc vous
allez jusqu'à interdire la prière dans l'espace public, ce qui est sans
précédent depuis les années 50.
Donc, vous avez... Il y a là des questions
qu'on devrait aborder ensemble. Et donc, plutôt que de répondre au cas par cas,
nous, on n'est pas des gestionnaires de... on n'est pas des gestionnaires, on
est plutôt des... un groupe qui surveille le respect des droits qui sont
reconnus à l'échelle internationale. Donc, c'est sur ce terrain-là qu'on
aimerait discuter aujourd'hui, si vous pouvez me permettre.
M. Roberge : Mais vous dites
une chose et son contraire. Dans le cadre de votre présentation, vous êtes
allés de cas très concrets, et les Québécois...
M. Roberge : ...à ce qu'on
gère aussi des cas très concrets. Vous ne voulez pas parler des... des employés
femmes de la SAAQ qui se font discriminer et pour lesquelles le projet de
loi n° 9 apporterait une... une solution. Bien, ça... ça vous
appartient.
Visage découvert dans les cégeps et les
universités. En ce moment, on le sait, il y a plusieurs personnes qui ont le
visage complètement, complètement couvert. On ne parle pas d'un symbole
religieux, on parle de visage complètement, complètement couvert. Ça pose des
enjeux. Le rapport Pelchat,-Rousseau en parle. Ce n'est pas théorique. Des gens
se sont confiés à eux. Mme Pelchat est venue témoigner en commission. Ça a
posé des enjeux à la fois pour des... des professeurs hommes que des
professeurs femmes. D'après vous, là, dans... dans l'équilibre des droits, des
avantages, etc., est-ce que le statu quo est préférable à la solution proposée
ou vous pensez qu'on doit agir, parce qu'il y a de réels enjeux à avoir des
gens complètement voilés en tout temps dans nos cégeps et nos universités? Là,
je ne suis pas dans un cas concret d'une seule personne, je suis dans le réel
documenté d'un rapport gouvernemental.
M. Bosset (Pierre) : Il
faudrait savoir combien il y en a de ces personnes, d'une part, et, ensuite, il
faudrait se... garder en tête que dans le mémoire de la ligue, la ligue est
bien d'accord avec le fait , parfois, des questions d'identification
personnelle, ou voire même de sécurité ou d'efficacité pédagogique peuvent
exiger que no le visage ne soit pas couvert, mais qu'autrement il faut faire
toujours... toujours faire la preuve de ces... de l'existence de ces
conditions-là. Autrement, c'est aller trop loin que d'interdire à toute
personne de se... d'obtenir des services souvent importants avec le visage
couvert.
M. Roberge : Donc là, bon,
vous, vous êtes d'accord, vous êtes d'accord pour que ça reste comme ça, c'est
correct, mais vous avez dit il faudrait voir combien, bon, donc le statu quo
est correct pour vous. Mais vous dites «il faudrait voir combien de personnes»,
à partir de combien il faudrait peut-être se poser des questions et intervenir?
Mme Guénette (Laurence) : M. Roberge,
si je peux me permettre... bien, Mme la Présidente, en fait, on s'adresse à la
présidente, n'est-ce pas? Je pense que la question de la quantité de personnes
que ça concerne, elle a son importance. Je n'ai pas un chiffre à vous donner
d'à partir de combien, mais en ce sens où le projet de loi... des offensives
législatives, en fait, qui utilisent comme justification un soi-disant problème
social, alors que, dans les faits, il y a des cas qui sont très anecdotiques et
vraiment en très petite quantité. Et même, s'il y avait, je vais dire, un
chiffre au hasard, 11 personnes qui fréquentent l'école en étant
complètement le visage couvert, quand bien même que ce serait ça, pour la Ligue
des droits et libertés, il y a déjà le cadre des accommodements raisonnables et
je précise avec le critère de la contrainte excessive que nous, on souhaite
qu'il soit maintenu et non... et non reculer au niveau des accommodements en
allant vers la contrainte plus que minimale. Donc, il y a ce concept des accommodements
raisonnables, de l'équilibre entre les droits qui, à notre avis, apporte une
réponse suffisante pour aller évaluer au cas par cas, au cas par cas.
En tant qu'organisation de droits humains,
on a aussi le... Il y a une autre affaire qui va rentrer en ligne de compte
quand on analyse un cas, même si ce n'est pas notre... ce n'est pas notre
mission à nous d'analyser au cas par cas, mais ce serait le droit à
l'éducation. Donc, si on interdit pour ces 11 personnes hypothétiques
d'avoir le visage complètement couvert, est-ce que, pour ces personnes, ça va
signifier de simplement se retirer carrément du cursus scolaire québécois ou...
Donc, il y a ça aussi qui entrent en ligne de compte. Donc, c'est vraiment de
soupeser au cas par cas, ce qui nous ramène vers nos commentaires par rapport
aux dispositions du PL 9 sur les accommodements raisonnables, finalement.
Je ne sais pas si mes collègues souhaitent
compléter.
M. Roberge : Je vais... je
vais compléter mon échange parce que je vais laisser des collègues poursuivre.
J'ai enseigné pendant 17 ans dans le réseau public scolaire, au primaire,
puis je n'avais pas le droit de porter un symbole politique. Vous vous doutez
bien que j'ai toujours été impliqué d'une manière ou d'une autre dans des organismes
communautaires d'ailleurs, comme bénévole, mais aussi dans des organismes
politiques. Je n'avais pas le droit de porter un symbole politique, un macaron,
un t-shirt, etc., mais je ne prétendais pas que je n'avais pas le droit
d'enseigner, je me disais juste : Je ne peux pas porter ce symbole-là
pendant que j'enseigne, même si ça reflète mes convictions profondes. Il y a
quand même une nuance entre dire «j'empêche quelqu'un de travailler», alors
qu'on fait juste dire : Pendant les heures de travail, on ne doit pas
porter tel ou tel symbole puis faire attention avec cette ligne-là.
Sur ce, je vais vous remercier parce qu'il
y a des collègues qui veulent poursuivre.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. le ministre. Alors, je vais reconnaître le député
de Chauveau. Il reste encore six minutes.
M. Lévesque (Chauveau) : Oui.
Bonjour, mesdames et messieurs. Merci de votre participation aujourd'hui.
Plusieurs petites questions, mais la première me vient. Vous semblez en avoir
sur l'utilisation...
M. Lévesque (Chauveau) : ...de
la clause dérogatoire dans la loi puis que vous parlez en droit international.
Mais vous n'êtes pas sans savoir qu'au Québec, là, elle a été utilisée plus
d'une trentaine de fois. Donc, c'est dans la loi, c'est dans la Constitution
canadienne, dans la charte canadienne, ça existe, cette possibilité-là... C'est
comme si c'était l'utilisation de quelque chose pour vous qui me semblait un
peu comme si c'était une grosse histoire. Le Nouveau-Brunswick l'a utilisée,
l'Ontario l'a utilisée, l'Alberta l'a utilisée, le Yukon l'a utilisée, donc
c'est quelque chose qui est canadien. Oui, le Québec l'a utilisée davantage,
c'est vrai. On a notre unicité québécoise avec notre société distincte, hein?
C'est un vieux... vieux débat et discours qu'on a entendus. Mais, quand même,
tous les gouvernements l'ont utilisée, de toutes les couleurs, au Québec.
Autant le Parti québécois que le Parti libéral l'a utilisée depuis sa création.
Donc, pourquoi vous en avez contre ça... Pour... Pour revenir renforcer une loi
québécoise... Parce qu'on est bien conscients que ça pourrait être contestable,
mais quand même, il est... c'est... c'est légal de pouvoir utiliser cette forme
de règle là, cette loi-là. Alors, ce que je vois, c'est que vous en... vous
vous en préoccupez beaucoup, donc j'aimerais ça peut-être avoir votre éclairage
à ce niveau-là.
M. Rainville (Paul-Étienne) : Oui,
je peux peut-être... je peux peut-être répondre à celle-là. Merci pour la question.
C'est... c'est en... c'est vraiment dans le cœur de l'argumentaire qu'on a mis
dans notre mémoire aussi. C'est qu'en fait, historiquement, la clause de
dérogation prévue à la charte... à la Charte canadienne a été utilisée surtout
dans une... à une époque où le Québec cherchait à affirmer son autonomie sur le
plan juridique. Donc, ça, c'est une chose. Ce n'était pas utilisé pour bafouer
les droits, premièrement, mais, depuis cinq ans, ce qu'on voit, c'est que
l'objectif de l'utilisation préventive que vous faites, que le gouvernement
fait de la clause de dérogation, elle a principalement pour objectif d'éviter
d'être contestée devant les tribunaux, parce qu'elle bafoue justement des
droits. Et le fait que d'autres législations au Canada utilisent cette
clause-là, notamment récemment, contre les syndicats, ce n'est certainement pas
une bonne justification pour l'utiliser ici. Et je... oui, on s'appuie sur le
droit international, parce qu'effectivement, la question de la dérogation aux
chartes, c'est quelque chose qui a été discuté à l'ONU. On a établi... dans le
Pacte international relatif aux droits civils et politiques, on a établi des
critères très stricts pour l'utilisation d'une clause dérogatoire ou de déroger
aux chartes. Et ça implique qu'il y ait une urgence qui met en danger la vie de
la nation. Il faut que ce soit proportionnel au risque. Et donc la... c'est la
manière et les raisons pour laquelle elle est mobilisée en ce moment qui pose
problème.
• (17 heures) •
Effectivement, il faut... Et l'autre
élément, c'est que, si le Québec, l'État québécois a l'obligation de tendre
vers une protection accrue des droits et libertés... Et récemment, on a utilisé
les clauses de dérogation pour s'attaquer à certains droits, notamment la
liberté religieuse. Et c'est ce qu'on dénonce dans notre... dans notre mémoire.
M. Bosset (Pierre) :
J'ajouterais que, dans certains cas, lorsque le Québec a dérogé comme ça, il a
dérogé à la Charte canadienne, mais il laissait subsister la charte québécoise.
Et ce qui est préoccupant dans les cinq dernières lois, là, qui ont utilisé ce
mécanisme-là, c'est qu'on a dérogé également à la Charte québécoise. Et, pire
encore, on a dérogé aux 38 articles de la Charte québécoise.
M. Lévesque (Chauveau) : ...avec
moi que ce sont quand même des droits qui sont... qui sont... qui existent et
qui sont... qui sont législativement acceptables. Ça fait partie des
opportunités d'un État de s'en servir, et on l'utilise. Donc, je comprends que
vous n'aimez pas cette....
M. Bosset (Pierre) : ...et la
Cour suprême... la Cour suprême jugera de ça en temps et lieu, sans doute.
M. Rainville (Paul-Étienne) :
Oui, on est en...
M. Lévesque (Chauveau) : Je
comprends... Je comprends que vous n'aimez pas ça, mais c'est légal.
M. Bosset (Pierre) : Jusqu'à
preuve du contraire, mais la Cour suprême aura le dernier mot.
M. Lévesque (Chauveau) : Je
comprends.
M. Bosset (Pierre) : C'est le
juriste qui parle.
M. Lévesque (Chauveau) :
Vous... Oui, je comprends. Je respecte également votre... votre opinion. Vous
avez... l'élément que vous avez...
Mme Guénette (Laurence) :
Également... Est-ce que je peux ajouter?
M. Lévesque (Chauveau) : Oui,
allez... Je vous en prie, allez-y, allez-y.
Mme Guénette (Laurence) : OK,
merci, c'est gentil. Il y a aussi l'aspect de déroger comme ça, de façon
préventive, donc, en amont, dès le moment où le projet de loi est rédigé pour
se prémunir finalement contre des contestations judiciaires éventuelles. Si on
se reporte à la Loi sur la laïcité, en 2019, qui a fait l'objet de fortes
contestations, il y a beaucoup de groupes qui étaient opposés. Les... les
personnes concernées étaient très peu consultées. La commission des droits
était opposée, la Fédération des femmes du Québec, la Ligue des droits et
libertés. Cette loi-là, la Loi sur la laïcité, dérogeait aux deux chartes, et
elle a été adoptée sous bâillon. Donc, ça veut bien dire que, pour ce qui est
de la loi no 21, en 2019, on a coupé court au débat... pardon, on a coupé
court au débat politique et on a coupé court en amont au débat judiciaire,
alors que ce que dit le droit international des droits de la personne, que M.
Rainville mentionnait, c'est... il y a certains droits auxquels il ne devrait
jamais être possible de déroger, notamment la liberté de religion et le droit à
l'égalité. Donc, oui, les chartes existent... les clauses...
17 h (version non révisée)
Mme Guénette (Laurence) : ...clause
dérogatoire existe, mais sur le plan du droit international, elles ne sont pas
en conformité avec les obligations en matière de droits humains. Puis pour la Ligue
des droits et libertés, on devrait avancer vers un meilleur respect des droits,
pas se mettre à les suspendre à tout va.
M. Lévesque (Chauveau) : Merci
beaucoup. Vous avez mentionné dans votre introduction tout à l'heure que le
gouvernement n'a pas la légitimité de passer ce genre de loi là. Il y a une des
phrases que vous avez mentionnées, j'ai un peu accroché là-dessus, gouvernement...
en quoi qu'un gouvernement ne serait pas légitime, parce que, tu sais, des
règlements puis des lois qui limitent nos actions, on est entourés de ça au
quotidien, là. Il y a beaucoup de choses que, personnellement, je ne peux pas
faire, même au Parlement. Je suis à l'Assemblée nationale, moi,
personnellement, je ne suis pas un fan des cravates. Si je pouvais m'abstenir
de porter une cravate, je porterais un veston sans cravate, mais je suis obligé.
Ça fait partie de notre code...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. le député. C'est ce qui met fin au temps accordé
au gouvernement.
Je me tourne maintenant du côté de l'opposition
officielle pour 12 min 23 s.
Mme Cadet : Merci, Mme
la Présidente. Bonjour à vous trois. Merci beaucoup d'être avec nous aujourd'hui.
Je vais peut-être reprendre ce que vous disiez, donc, professeur... Pr
Rainville, hein, c'est ça? Voilà.
M. Rainville (Paul-Étienne) :
Oui, pardon.
Mme Cadet : Parfait. Bien,
en fait, vous... donc, l'un d'entre vous, donc, mentionnait, donc, le fait que,
donc, de façon générale, donc, on parle, donc, souvent, donc, de l'usage, donc,
préventif, de la cause dérogatoire, on parle, donc, de l'utiliser, donc, à l'encontre
de la charte canadienne, mais vous veniez dire, en fait, ce qu'il y a de
particulier depuis les cinq dernières années, c'est qu'on l'utilise aussi,
donc, à l'exclusion de la charte québécoise, des 38 articles. Je vous
laisserais peut-être élaborer sur cet aspect-là, parce que c'est vrai qu'on
parle moins, donc, de déroger, donc, à la charte québécoise.
M. Bosset (Pierre) : Je
peux répondre, si tu veux, Paul-Étienne.
Alors, effectivement, dans les lois
récentes, là, y compris ce projet de loi ci, on déroge aux articles 1 à 38
de la charte québécoise, c'est-à-dire, essentiellement, toutes les libertés
fondamentales pour les droits fondamentaux reconnus aux articles 1 à 9, ensuite,
à tout le droit à l'égalité, au droit politique et au droit judiciaire. Ça
inclut, par exemple, le droit à la vie, le droit au respect de la vie privée,
le droit à l'interprète pour les personnes accusées, et ainsi de suite. Bref,
on déroge à tous ces droits-là.
Alors que le lien, vous serez d'accord
avec moi là-dessus, le lien avec l'objet de la loi, ici la laïcité, le lien n'est
pas évident entre la laïcité et, par exemple, le droit à la vie ou le droit au
respect de la vie privée. Et pourtant, on y déroge. Et c'est ça, entre autres,
qui pose problème. Ça, en plus de l'usage préventif sur lequel on aura peut-être
un jugement du plus haut tribunal dans les prochains mois, et aussi avec le
fait que ces dérogations ont été adoptées jusqu'à maintenant, en tout cas sous
bâillon, c'est-à-dire que les députés, vous n'avez, dans bien des cas, même,
pas eu la chance de discuter entre vous du mérite de ces dérogations
préventives.
Mme Cadet : Merci. Puis
je m'étais trompée tantôt, donc, je vois que c'est Pr Bosset, plutôt, donc, qui
avait émis cet argumentaire.
De façon plus générale, j'aimerais peut-être
faire une analogie, parce que j'entends le ministre, je l'ai entendu, donc,
vous questionner sur votre accord ou votre désaccord, donc, à l'encontre de
certaines dispositions du projet de loi. C'est également, donc, ce mécanisme-là
qu'il a utilisé avec d'autres intervenants avant vous, là, si vous l'avez
utilisé, si vous l'avez entendu. Puis je faisais une espèce d'analogie dans ma
tête, là, je me rappelle, donc, dans les examens de mathématiques, donc, au
secondaire, donc, on nous disait, donc : La réponse, donc, elle est
importante, mais la démarche l'est aussi. Et bien souvent, ce que je comprends,
c'est que dans sa généralité, vous semblez, donc, être en accord avec la
finalité, donc, quand tu lui dis : Ah! bien, le visage découvert, ou l'exemple,
là, qu'on a vu auprès de la SAAQ, donc, de façon générale, donc, vous êtes... vous
tirez, donc, les mêmes conclusions. Donc, dans votre examen de math, vous
arriviez, donc, à peu près à la même réponse, mais je comprends que ce sont les
démarches qui sont distinctes.
Donc, si je vous entends, et corrigez-moi,
donc, si mon analogie, donc, n'est pas représentative, donc, de votre prise de
position, une autre démarche, une démarche, donc, qui serait plus en accord,
donc, avec notre cadre normatif, donc, jusqu'à présent, nous permettrait, donc,
d'arriver à peu près, donc, au même résultat. Est-ce que le ministre, donc,
se... cherche à faire ici, c'est bien ça?
M. Bosset, par exemple.
Des voix : ...
M. Bosset (Pierre) :
Laurence, vas-y.
Mme Guénette (Laurence) : OK.
Bien, c'était simplement pour dire oui, en ce qui concerne la démarche, tu
sais, on en discutait en parlant de certains exemples très précis, comme par
exemple le...
Mme Guénette (Laurence) : ...et
c'est obligatoire pour l'institution de proposer un menu halal pour...
accommoder certains élèves, etc. Et on se disait : Bien, justement, nous,
on a quelque chose à dire sur la démarche et non pas sur le résultat, on n'est
pas des gestionnaires de service, d'alimentation scolaire, etc. Donc, on est
vraiment... Plutôt que de commenter, en fait, des cas hypothétiques ou même des
cas réels qui sont limites et compliqués, nous, on est sur les dispositions du
PL 9, qui, d'une part, menacent de faire reculer la possibilité des... la
possibilité des accommodements raisonnables, alors qu'il n'y a pas de menace à
la laïcité de l'État québécois, en ce moment, qui pèse sur l'État québécois. Il
n'y en a pas. Donc, on est vraiment dans ces préoccupations-là, que non
seulement il y a ces dispositions-là, par rapport aux accommodements
raisonnables, qui nous inquiètent beaucoup, mais en plus, il y a d'autres atteintes
à la laïcité, dans ce projet de loi là, qu'il faut faire... en faisant reculer,
en fait, l'exercice de la liberté de religion pour une... certains groupes de
la population québécoise. Au sens de la Ligue des droits et libertés, ça
éloigne le Québec d'une vraie laïcité, une laïcité où l'État est... entièrement
séparé du religieux, c'est ce qu'on veut, et où, également, l'État est
complètement neutre face à toutes les croyances/ non-croyances et où tout le
monde peut exercer sa liberté de religion sans se faire inquiéter par l'État,
finalement. Excusez ma réponse, c'est plus large, mais c'est vraiment ce qui
est au cœur de nos préoccupations. Donc oui, la démarche.
M. Rainville (Paul-Étienne) : Oui,
j'aurais peut-être un élément, aussi, important, de la démarche, qui n'a pas
été... à mon avis, qui fait que le projet de loi en soi est aussi illégitime.
Je parlais, dans mon allocution et dans le mémoire, on en parle beaucoup, il y
a de nombreuses études scientifiques qui ont porté sur les conséquences sur les
droits des personnes de la loi 21. Et là, le gouvernement, oui, a fait un
comité avec... avec M. Rousseau encore une fois, qui a fait aussi celui sur la
Constitution, mais n'est pas allé consulter les chercheuses, en particulier,
qui ont documenté les effets réels de la loi. Et ça, c'est un élément
extrêmement important, et c'est pour ça qu'on a tenu, cette fois ci, à montrer
pas simplement les principes de droit, mais aussi les conséquences réelles que
ça a sur les personnes. Et d'ailleurs, les groupes, juste avant nous, dont
l'Observatoire pour la justice migrante et d'autres, ont montré les effets sur
les femmes musulmanes en particulier, donc des entorses aux droits qui sont
réelles, mais en amont de son projet de loi, en tout cas, tout indique que et
le gouvernement et le comité présidé par M. Rousseau ne sont pas allés
consulter les données probantes scientifiques, et donc ça, c'est un élément qui
est problématique, aussi.
• (17 h 10) •
Mme Cadet : Merci. Dans votre
présentation aussi, un peu plus tôt, donc, vous nous parliez de la distinction
entre la contrainte excessive et le critère de contrainte plus que minimal.
Selon vous, donc, quel serait l'impact concret, là, de l'usage du critère de la
contrainte plus que minimale?
M. Bosset (Pierre) : Essentiellement,
c'est que ça abaisse la... ça abaisse la barre pour les... les organisations,
institutions publiques qui autrement, seraient tenues d'accommoder
raisonnablement. C'est une question de degré, hein, parce que les critères, en
soi, ne changent pas. C'est la sécurité, c'est l'impact sur les coûts, l'impact
sur le fonctionnement. C'est toujours les mêmes critères et ça a bien de
l'allure. Ce qui change, c'est le degré de contrainte requis pour décider qu'un
accommodement devient déraisonnable. Pour les 14 autres motifs que la religion,
la barre est haute pour l'institution qui doit... qui veut refuser
d'accommoder. Il faut démontrer que c'est excessif pour elle, compte tenu de sa
taille, compte tenu de ses ressources, et pour un motif sur 15, la religion,
là, la barre baisse, et ça devient, tout d'un coup, beaucoup plus facile de
refuser un accommodement. C'est une question de degré, tout simplement. Et
encore là, nous ne sommes pas ici, nulle part, nous, de la Ligue des
gestionnaires, donc, c'est aux gestionnaires de faire leur travail et
d'appliquer les critères. Mais quand on abaisse la barre comme ça, ça veut dire
qu'il y aurait moins d'accommodements en matière religieuse qu'il y en a pour
tout autre motif.
M. Rainville (Paul-Étienne) : Et
peut-être ajouter, je m'excuse, cette idée d'abaisser, justement, le... la
contrainte, nous, ce qu'on craint aussi, c'est que si on accepte l'idée de
contrainte plus que minimale, est-ce qu'éventuellement, dans la jurisprudence,
ça pourrait s'appliquer aussi à d'autres motifs de discrimination? C'est
quelque chose qui est dangereux aussi. Et pour rappel, les accommodements
raisonnables, en majorité, concernent des personnes... les motifs de
discrimination liés au handicap et aux moyens de pallier à ce handicap-là. Donc
c'est important de comprendre que les accommodements raisonnables, dans le
fond, ça... l'objectif, c'est que les institutions puissent être des lieux le
plus égalitaires possible, donc de réaliser concrètement, dans la vraie vie, dans
le fond, le principe de... d'égalité et de liberté qui est au fondement de la
laïcité. Et un dernier mot, peut-être, aussi, puis... je tenais à le dire à un
moment donné, c'est que dans le fond, la Ligue des droits, on est, depuis notre
origine, on est pour la laïcité et je tenais quand même à...
M. Rainville (Paul-Étienne) : ...à
le dire, parce que souvent, dans les discours, on a tendance à se faire
dire : Si vous êtes contre la loi 21, vous êtes contre la laïcité. Bien,
c'est exactement l'inverse. Nous, on est pour la laïcité, et c'est pour ça
qu'on est contre le projet de loi n° 21. C'est la raison pourquoi on a intitulé
notre mémoire, d'ailleurs, Une menace à la laïcité. Donc, je tenais
quand même à souligner cet élément-là.
Mme Cadet : Merci beaucoup,
professeur Rainville, parce qu'effectivement, là, c'est ce qu'on voit dans
votre... dans votre mémoire, là, quand on... quand on le lit, là, on parle,
donc, de l'ensemble de votre historique et de votre rôle, justement, donc, dans
la déconfessionnalisation de notre système scolaire. Donc, on voit le rôle que
vous avez joué au cours des dernières années.
Des voix : ...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci.
Mme Cadet : Je vais passer la
parole à ma collègue, alors.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Alors, il reste pour vous, Mme la députée, de deux minutes
45 secondes.
Mme Setlakwe : Merci. Merci
beaucoup pour votre mémoire, vos interventions. Il faut se rappeler la crise,
là, je dirais, ou le dossier de l'école Bedford, qui a quand même été
énormément médiatisé, qui a beaucoup inquiété les Québécois, à juste... à juste
titre. Ici, le projet de loi... Je ne sais pas si vous voyez un certain
amalgame entre resserrer l'interdiction de porter des signes religieux et
l'entrisme religieux, des gestes de prosélytisme, des mesures pour éviter la
radicalité religieuse. Est-ce que vous pensez qu'ici on est en train de poser
des gestes qui éviterait une autre... une autre crise, une autre problématique
comme à l'école Bedford ou, au contraire, on passe à côté complètement de la
cible?
Mme Guénette (Laurence) : Je
me permettrais de dire qu'en fait on ne passe pas à côté de la cible, mais
carrément on l'instrumentalise, le cas Bedford, pour justifier des projets de
loi, sachant que, d'une part, comme on peut... c'est un peu ironique de dire
ça, mais il n'y avait pas de port de signes religieux qui provoquait la
situation à l'école Bedford, puisque la loi sur la laïcité était déjà en vigueur.
Donc, déjà, on sait qu'il y a l'amalgame entre le port d'un signe religieux
puis le fait que ce soit forcément du prosélytisme, qui, pour nous, est
problématique. Mais, également, l'autre élément que je voudrais soulever, c'est
que ça a été dit quand même par beaucoup de gens, là, le cadre... le cadre
juridique et réglementaire qui existait au moment des événements à Bedford, il
y avait déjà tous les outils nécessaires aux gestionnaires pour intervenir sur
ces situations-là. Donc, après, ça ne justifiait pas des nouveaux projets de
loi portant sur la soi-disant laïcité, parce qu'on ne partage clairement pas la
conception de la laïcité qui est véhiculée dans le projet de loi n° 94,
notamment.
Mme Setlakwe : Merci.
Mme Guénette (Laurence) : Je ne
sais pas si certains de mes collègues veulent compléter.
Mme Setlakwe : Allez-y, il
reste peu de temps, si vous voulez compléter, ou peut-être revenir sur
l'inquiétude que... bien, que vous avez exprimée, que nous, on a déjà aussi
exprimée sur cette utilisation de la clause dérogative de façon préventive.
Est-ce qu'on est en train de mettre le judiciaire hors jeu? Et est-ce qu'on
n'est pas ici en train d'affaiblir un contre-pouvoir important?
M. Bosset (Pierre) : L'idée
derrière la clause dérogatoire, c'est qu'il doit y avoir un dialogue entre le
pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif. Et, quand on déroge comme ça avant
coup, avant même que les tribunaux se soient prononcés, bien, ce dialogue, au
fond, se transforme tout d'un coup en un monologue, et, bien, ce n'est pas ça,
l'esprit d'une clause dérogatoire qui vise à établir...
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci.
M. Bosset (Pierre) : ...un
équilibre entre le judiciaire et le législatif.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. C'est ce qui conclut le temps accordé à
l'opposition officielle. Et on va terminer avec la deuxième opposition pour
quatre minutes huit secondes.
M. Zanetti : Merci beaucoup.
Merci pour votre présentation. Vous avez évoqué, dans votre présentation
initiale, les conséquences concrètes, négatives que, notamment, la loi 21 a
eues sur les femmes depuis son adoption. Pourriez-vous nous en parler
davantage? Puis aussi, si je pose en même temps une question complémentaire :
Est-ce que vous avez, disons, entendu des témoignages ou vu des études ou...
quelque sorte, quelque forme que ce soit, des témoignages qui diraient, par
exemple, que, la loi 21, il y a des femmes qui se... qui ont été libérées par
ça, tu sais? Est-ce que... Est-ce que vous avez entendu des choses comme ça?
M. Rainville (Paul-Étienne) : Oui.
Bien, je peux peut-être y aller. En fait, il y a de plus en plus d'études,
d'ailleurs, parce qu'il a fallu quand même attendre de voir les impacts réels
de cette loi-là. Donc, il y a des enquêtes qui ont été réalisées. Par exemple,
il y a... il y a une enquête qui a été réalisée avec un peu plus de 400
Québécoises, des femmes, 70 % qui ont... bien, en tout cas, il y a la
moitié des... de ces femmes-là qui ont subi des propos racistes en milieu de
travail depuis l'adoption de la loi... de la loi 21. On a d'autres études qui
montrent des exemples, qui montrent aussi des... comment je pourrais dire...
M. Rainville (Paul-Étienne) : ...des
impacts qui sont aussi liés, et ça, je pense que c'est extrêmement important,
au sentiment d'exclusion des personnes. Et ça... et ça, c'est un élément pour
la cohésion sociale, pour le vivre-ensemble. Ça a été pareil aussi avec
d'autres projets de loi, comme le projet de loi n° 84, sur l'intégration
nationale. Maintenant, on a un projet de loi n° 1 qui vise à
constitutionnaliser la laïcité et le modèle d'intégration nationale, et donc on
a une logique derrière ça qui fait en sorte que des citoyens, citoyennes,
notamment appartenant à... des membres de minorités religieuses, se sentent
exclus, exclus dans leurs milieux de travail. On a aussi documenté, bon, dans
les écoles, en particulier, un climat de méfiance, de délation aussi, de
harcèlement psychologique, des... ce qu'on appelle des micro-agressions. Donc,
au quotidien, des remarques sur... des remarques qui sont de nature
islamophobe.
Et on le mentionne d'ailleurs dans le
mémoire, de manière plus globale, on pense que la loi n° 1 et les débats
sur la soi-disant laïcité alimentent le racisme et la xénophobie. C'est
important de le souligner, et les personnes qui sont ciblées le savent
pertinemment. C'est connu, reconnu, documenté. Et, voilà, donc, c'est des
conséquences qui sont multiples et qui créent aussi un terreau fertile pour la
discrimination au quotidien, des violations de droits aussi. Donc, c'est
important d'avoir ce...
Mme Guénette (Laurence) :
J'aimerais... j'aimerais compléter, si possible, en tant que femme, moi-même,
mais aussi pour être en contact avec des femmes qui portent différents types de
voiles, là, que c'est vraiment perçu comme une atteinte à la liberté, une
atteinte qui est aussi antiféministe : ce n'est pas vrai qu'on va venir me
dire quoi porter ou quoi ne pas porter. Donc, c'est perçu aussi comme étant
quelque chose de très paternaliste et empreint de préjugés, parce que c'est
très mal connaître la diversité des personnes musulmanes à travers le monde
entier que de penser que le port d'un voile, c'est un signe d'oppression, que
la personne... bien, la femme, porte alors que ce n'est pas son choix, etc.
Donc, empreint de ces préjugés-là et de ce
paternalisme, quelle femme va accepter, de nos jours, de se faire dire quoi
porter ou pas dans un pays comme le Québec, le Canada? Donc, c'est aussi très confrontant
et ça crée beaucoup de souffrance mais aussi de colère.
• (17 h 20) •
M. Zanetti : Merci. Je prends
10 secondes pour demander à la présidente si on pourrait, avec le consentement
des invités, leur demander qu'ils déposent les études, les enquêtes qu'ils ont
fait mention sur... à la commission pour qu'on puisse y avoir tous accès?
Est-ce que vous y consentiriez? L'enquête avec les 400... et toutes celles que
vous jugez intéressantes, là, on pourrait peut-être les déposer pour que tout
le monde y ait accès ici, là.
M. Rainville (Paul-Étienne) : Oui,
puis on a mis les liens dans notre mémoire, également, donc vous pouvez aller
les voir directement à la page 4 de notre mémoire, on a...
Des voix : ...
M. Rainville (Paul-Étienne) : Mais
on va faire un envoi à la commission, oui, absolument.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Parfait. Merci. Vous ferez un envoi à la commission
directement. Vous avez les coordonnées. C'est ce qui met fin à cette audience.
Merci beaucoup pour votre présence et l'apport à nos travaux.
Je vais suspendre quelques instants, le
temps de recevoir le dernier intervenant.
(Suspension de la séance à 17 h 22)
(Reprise à 17 h 27)
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : À l'ordre, s'il vous plaît! La commission reprend ses
travaux.
Alors, comme dernière présentation de la
journée, nous avons l'Institut Cardus qui est représenté par
M. Jean-Christophe Jasmin, qui en est le directeur pour le Québec.
M. Jasmin, bienvenue à la commission. Alors, vous avez pu voir que les
groupes bénéficient d'une période de 10 minutes pour l'essentiel de leur
présentation des recommandations, et, par la suite, on discute du tout avec les
parlementaires. Alors, votre temps débute maintenant.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Parfait.
Bien, Mme la Présidente, M. le ministre, Mmes et MM. les députés et les membres
du personnel, il faut voir que tout ça est permis par leur soutien, merci de
nous accueillir parmi vous ce soir. L'Institut Cardus, est un institut de
recherche non partisan, actif depuis 25 ans, qui s'intéresse
particulièrement aux institutions de la société civile et les manières qu'elles
contribuent au bien commun, la famille, les missions d'éducation et les communautés
de foi.
Je veux répondre d'entrée de jeu à une
question qui n'est pas posée. Non, ce n'est pas parce que nous travaillons à
partir d'une perspective chrétienne que nous sommes opposés à la laïcité. Au
contraire, historiquement et philosophiquement, la laïcité, on pourrait même
dire que c'est une invention chrétienne. Elle repose sur une idée toute simple
que l'État n'est pas Dieu. La distinction entre le politique et le spirituel,
de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, est précisément
ce qui empêche le pouvoir de devenir total.
Notre thèse est simple, le projet de loi,
dans sa forme actuelle, brouille les frontières en allant trop loin là où il
devrait arrêter, et pas passer là où il devrait agir. Dans son état actuel, il
pourrait même affaiblir la laïcité plutôt que la renforcer...
M. Jasmin (Jean-Christophe) : ...nous
proposons aujourd'hui deux manières de l'améliorer en corrigeant une faille et
en proposant de saisir aussi une opportunité historique. La faille critique est
simple soit l'expansion du domaine de la laïcité au-delà des frontières de
l'État sur celle de la société civile, ça, c'est un thème qui est récurrent ces
derniers jours. Une expansion qui, au lieu de renforcer la laïcité de l'État,
la fragilise comme une tour de Pise qui se penche au-delà de ses fondations.
L'opportunité historique et à saisir est celle de pouvoir enfin offrir une
formulation positive de la contribution attendue des religions au bien commun
de la société québécoise. Le Québec, par sa Loi sur l'intégration à la nation
québécoise, a l'occasion de développer une laïcité qui pourrait être un modèle
à l'échelle internationale. Ce sont donc, ces... ces deux thèmes que nous
allons aborder, bien que notre mémoire aille un peu plus largement.
On tient aussi à reconnaître l'attitude
constructivre... constructive du ministre, notamment dans votre discours
d'ouverture et le désir manifeste de tous les parlementaires, à travers vos
questions, à établir une laïcité qui soit plus juste, cohérente pour tous les
Québécois. Et c'est dans cette optique que nous vous offrons notre contribution
au débat.
Donc le premier correctif, je vais passer
un peu plus de temps là-dessus, consiste à distinguer l'État et la société
civile. Bon, problème fondamental, c'est justement cette confusion des limites.
Le philosophe Paul Ricœur souligne qu'il y a bien une laïcité de la société
civile, seulement elle n'opère pas selon les mêmes modalités que la laïcité de
l'État. La laïcité de l'État — on la connaît bien, je pense, la
loi 21 ou les quatre principes de la loi 21 l'expriment bien — s'articule
autour des principes de séparation, de neutralité et d'égalité. C'est une
neutralité qu'on dirait... c'est une laïcité qu'on appellerait de neutralité ou
d'abstention. Elle s'applique, ça va de soi, sur les institutions de l'État,
l'exécutif, le législatif et le judiciaire et les institutions qui leur sont
directement rattachées. La finalité de la laïcité de l'État, c'est l'égalité
des citoyens et la liberté de conscience et de religion. C'est dans la société
civile que ça devient un petit peu plus complexe.
• (17 h 30) •
La laïcité, quand elle s'articule dans la
société civile, on l'appellerait une laïcité... positive ou dynamique. Ici, les
principes qui dominent sont ceux de liberté de conscience, de liberté
d'expression et, je tiens à le souligner, incluant l'expression d'opinions qui
sont impopulaires, voire même offensantes pour certains, de même que la liberté
d'association pacifique et la liberté de religion. Ce sont ces principes qui
ont permis à l'Occident... en Occident, une libre circulation des idées sans
précédent dans l'histoire du monde et qui a contribué à notre prospérité
économique et c'est sur ces principes aussi que recosent... reposent nos
institutions démocratiques. Leur finalité, c'est de faire de la société un
espace de débat parfois... tendu, il faut le reconnaître, entre groupes
religieux, philosophiques, politiques qui se rencontrent, parfois se
confrontent et même s'allient devant les nouveaux défis auxquels la société est
confrontée. Un exemple qui m'inspire personnellement, c'est celui du pasteur
Martin Luther King dans le mouvement des droits civiques américains, qui a
rallié une coalition, oui basée sur des principes religieux, mais aussi des
principes séculiers en vue de la transformation d'institutions qui étaient
injustes.
Donc, le rôle a un rôle... l'État a un
rôle à jouer dans la société civile. Ce n'est pas que l'État n'a aucun rôle à
jouer dans la société civile en termes de laïcité, mais il est extrêmement
limité et c'est celui d'arbitre. C'est lui qui... comme dans un match de
hockey, c'est lui qui s'assure que les joueurs respectent les règles du jeu et
un bon arbitre va permettre au jeu de perdurer, de bien jouer. Il veille à ce
que tous les joueurs jouent selon les règles et, justement, si l'arbitre se
montre partial, il perd sa crédibilité. Certains ici se souviennent encore du
but d'Alain Côté en 87 qui a été refusé, mais, je pense, selon
M. Lévesque, était bon. Donc on ne veut pas, là, que l'État... On ne veut
pas que l'État devienne un Kerry Fraser. Le jour où l'arbitre commence à
participer au jeu ou surtout si l'arbitre prend un bâton, commence à pousser la
rondelle dans un but, bien, on ne joue plus au hockey ou on joue... les autres
joueurs sont obligés de considérer maintenant l'arbitre non plus comme une...
entité neutre au sein de la patinoire, mais comme un joueur parmi d'autres. Et
c'est ça qui remet en question la laïcité ou qui fragilise la laïcité, quand
l'État commence à s'ingérer dans la société civile. Il doit y avoir une très
grande prudence. Donc, s'il y a un avertissement que nous voulons partager
aujourd'hui, c'est celui-ci, que le PL-9 investit trop l'État dans la société
civile et lui donne...
17 h 30 (version non révisée)
M. Jasmin (Jean-Christophe) : ...l'apparence
d'un joueur. Par exemple, en déclarant la neutralité religieuse de l'espace
public, qui n'appartient pas à l'État, ou en s'ingérant dans des institutions autonomes,
bien que subventionnées : Les universités, les garderies en milieu
familial, les écoles privées religieuses. Ce n'est pas parce qu'une entité est
subventionnée qu'elle appartient à l'État, et ça, la jurisprudence l'a bien
établie. Et dans ce contexte où il peine à appliquer la laïcité à ses propres
institutions, donc en s'ingérant dans la société civile, l'État se rentre un
bras dans l'engrenage et s'impose quelque chose d'ingérable.
Donc, souvenez-vous, pendant la pandémie,
où certains disaient qu'il était injuste qu'on puisse promener son chien et pas
promener son chat. Imaginez, maintenant, si l'État doit avoir à départager,
dans la société civile, des questions religieuses et idéologiques. Pourquoi
sévir contre un groupe alors qu'il semble tolérer un autre? Pourquoi vise-t-il certains
types de religions mais pas d'autres. Pourquoi la Ville interdit certains
rassemblements dans un parc, mais y organiserait, par exemple, des cours de
yoga? C'est... Pour votre santé mentale et celle des futurs ministres de la
laïcité, pour vrai, je crois qu'il serait sage d'être très prudent dans l'intervention
dans la société civile. Maintenant, sur la question de l'opportunité
historique, il est évident, on l'a entendu plusieurs fois aujourd'hui, qu'une
crainte qui habite les Québécois serait l'émergence de certaines formes d'entrisme
et de séparatisme religieux. Cette dynamique serait celle qui serait attendue
dans un contexte d'hostilité entre l'État et une ou des religions. Donc, si l'objectif
est d'éviter le séparatisme, il faut offrir une voie d'intégration positive aux
religions, et cette voie existe. Récemment, le Québec s'est donné une loi sur l'intégration
à la nation québécoise qui souligne les responsabilités partagées entre l'État
et les différents groupes culturels et les citoyens dans l'intégration à la
nation. Se distinguant du multiculturalisme canadien, cette approche s'inspire
manifestement de la pensée de... de Québécois influents tels que Fernand Dumont
et Charles De Koninck. Ces principes de convergence culturelle appellent à la
contribution de tous... sans chercher une assimilation qui fasse perdre aux
individus leurs particularités ou en les rejetant dans diverses formes de repli
identitaire. Tous les Québécois et les Québécoises sont appelés à contribuer,
en français, au bien commun de la nation. La religion n'appartient... n'apparaît
toutefois pas dans cette loi, alors que l'histoire du Québec relève de modèles
et d'exemples où des individus et des institutions motivés par leur foi ont
contribué au bien commun. Des femmes comme Marie Guyart, qui a son bâtiment
juste en arrière d'ici, comme Jeanne Mance, comme Marguerite Bourgeoys, des
scientifiques comme le frère Marie-Victorin et j'en passe. Plusieurs de ces
communautés ont même participé pleinement à la Révolution tranquille. Il y eut
une époque où des gens de ma propre tradition personnelle, protestante, bien
que francophone, se voyaient refuser de participer au défilé de la
Saint-Jean-Baptiste. Ils n'étaient pas considérés comme pleinement québécois au
même titre que les... que les membres catholiques de la nation. Donc, on n'est
plus là aujourd'hui et je pense que c'est une opportunité, il y a une grande
opportunité devant nous, à saisir, où l'État peut dire : On peut être à la
fois 100 % religieux, à la fois pleinement pratiquant, pleinement
convaincu et pleinement québécois, et tout ce qui manque ici, c'est une
formulation positive, et nous croyons que la loi sur l'intégration à la nation
québécoise, à travers de subtils amendements, pourrait permettre cette
affirmation positive. Donc, c'est bon?
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Oui, ça y est, les 10 minutes sont terminées. Merci
beaucoup pour cette présentation. Avant de laisser la parole, je veux juste m'assurer,
je sais que c'est fait, que tout le monde a éteint leurs appareils
électroniques. Je croyais avoir entendu un petit chat tantôt, là. Alors... puis
je ne pense pas qu'il y en ait ici. Alors, on va commencer la période de
discussion avec les parlementaires. M. le ministre et votre banquette, 16 min
30 s.
M. Roberge : Merci, Mme la
Présidente. Merci pour votre présentation, ce n'est pas la première fois qu'on
a l'occasion d'échanger. Vous êtes là, je pense, depuis hier matin. Vous avez
assisté aux débats, aux présentations des autres groupes. Ça donne une certaine
perspective qu'on a, nous, à la commission, mais que vous avez aussi, et vous
avez entendu une grande pluralité de points de vue.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : C'est
un sujet qui m'intéresse.
M. Roberge : Depuis déjà... non,
mais c'est très bien, depuis déjà deux jours, vous avez rappelé les principes
de séparation de l'État et des religions, neutralité religieuse de l'État,
liberté de conscience, de religion, égalité de tous, les grands principes
auxquels on ne peut pas déroger, qui nous guident ensuite, pour la notion des
accommodements raisonnables/déraisonnables, puis après, qui nous guident dans
la rédaction du projet de loi. Vous avez beaucoup parlé du nouveau modèle...
M. Roberge : ...l'intégration
à la nation québécoise, l'intégration nationale. Je suis content que vous ayez
fait référence. Dans l'intégration nationale, on parle beaucoup de la langue
française, on parle beaucoup de la culture, pas simplement au sens des arts et
des lettres, mais la culture commune, nos traditions, nos institutions. On
parle de la laïcité. Vous dites : On ne parle pas de la religion, mais,
bon, ça fait partie quand on parle du parcours historique québécois. Je pense
que, quand on parle du parcours historique québécois, évidemment qu'on parle de
la religion, ne serait-ce que la toponymie qui nous rappelle beaucoup qui
étaient là avant nous.
Mais, en cohérence avec le projet de loi
sur l'intégration à la nation nationale, une fois qu'on a dit que c'est un
projet de loi qui ne vise pas de l'assimilation, vous l'avez bien dit, mais qui
est définitivement contraire au multiculturalisme, qui s'oppose au repli sur
soi, au communautarisme, une fois qu'on a dit ça, je ne vois pas comment l'État
pourrait continuer de percevoir des taxes et des impôts des citoyens et, avec
les taxes et des impôts, financer des écoles qui dit : Bien moi, je vais
séparer les gens en fonction des religions. La base, vous avez parlé de M.
De Koninck, tout ça, je vous dirais qu'on est plus dans l'axe de l'interculturalisme,
mais on va plus loin. C'est différent de l'interculturalisme, mais c'est quand
même un fondement important. On ne peut pas faire l'intégration nationale...
M. Jasmin (Jean-Christophe) :
Une convergence culturelle, oui.
M. Roberge : ...sans avoir des
interactions, des interrelations. Et il me semble qu'une fois qu'on a adopté
notre modèle d'intégration à la nation, qui mise sur l'interculturalisme et les
relations les uns avec les autres, on ne peut pas prendre l'argent des gens
pour, après ça, financer la séparation des élèves, des personnes en devenir et
financer cette forme de ségrégation religieuse et scolaire. Et je ne pense pas
qu'on peut réconcilier les deux, mais ça m'intéresse parce qu'on n'est pas sûr
comment on a écrit tel mot. L'article, on est sur le principe, mais c'est un
principe important. Qu'est-ce que vous pensez de cet élément-là très précis?
• (17 h 40) •
M. Jasmin (Jean-Christophe) :
Ça me ferait vraiment plaisir d'en parler, puis c'est vrai que, dans les
conversations qu'il y a eu, il n'y a pas grand monde qui a défendu cette
idée-là des écoles privées ou autonomes, subventionnées, religieuses. Je
dirais, il y a deux choses, premièrement, dans ces différentes communautés qui
existent à travers le Québec, excluant des communautés religieuses, ce n'est
pas juste un ensemble d'individus qui se rapportent à l'État, hein? À
l'intérieur de ces communautés-là, il y a un besoin de créer, de bâtir des
institutions où ces communautés-là se rencontrent, transmettre leur histoire et
la transmettre de la génération en génération.
On a eu le cours d'éthique et culture
religieuse, mais on a des communautés, par exemple, comme la communauté
arménienne québécoise, qui a vécu un génocide il y a un siècle, mais qui,
encore, à cause de ces genres d'écoles là privées, subventionnées souvent, sont
capables, en se donnant le cours, l'entièreté du programme d'éducation
québécois, maintenir et transmettre cette culture-là qui est difficile à
séparer de leur culture religieuse aux générations qui suivent. Et vous êtes
Québécois, je suis Québécois, on sait à quel point c'est important, pour nous,
de transmettre qui est-ce qu'on est, notre culture aux générations suivantes.
Mais, pour les Québécois qui ont une culture religieuse, ça ne peut pas juste
se faire tout seul en famille ou à l'école, à l'école du dimanche, à l'église
ou, en tout cas, à la synagogue. Ces institutions-là permettent une certaine
transmission. Après ça, ce n'est pas parce qu'on transmet une culture
particulière, en plus du programme commun, qu'on est dans le repli, au
contraire.
Donc, pour moi, il y a une question de
liberté religieuse de créer ces institutions et de les maintenir. Après ça, sur
la question de l'argent de l'État, je vous ai souvent entendu le dire aujourd'hui :
Bon, premièrement, d'où vient cet argent de l'État? Il vient des contribuables.
Puis, à quelque part, on peut présupposer, mais je pense que ce ne serait pas
un saut irrationnel de penser que les parents qui sont contribuables, qui
décident de payer de leurs poches, en partie, pour envoyer leurs propres
enfants dans une école, où il y aura une éducation religieuse qui va être
faite, seraient d'accord à ce que leur part d'impôt soit dirigée vers ces
écoles-là. Il ne faut pas oublier que les premières écoles, les écoles ont été
implantées au Québec par des religieux. Puis, si on se rapporte au rapport de
la commission Parent, même le rapport Parent disait... comment il expliquait
ça, c'est de dire : Il y a un devoir, pour l'État, de s'assurer que tous les
élèves québécois...
M. Jasmin (Jean-Christophe) :
...québécois reçoivent une éducation de qualité, mais ça n'implique pas une
nécessité que ce soit l'État lui-même qui prodigue cette éducation-là. Donc, le
programme d'éducation permet de respecter cette qualité-là. Puis, enfin, bien,
quand on regarde la performance des écoles religieuses, je sais qu'on entend
souvent des anecdotes de mouvements sectaires qui ont des écoles illégales, on
ne parle pas de ça, on parle des écoles qui sont régies, qui se rapportent au
ministère de l'Éducation, bien, souvent, elles ont une performance équivalente
à coût moindre. Ça fait que si, moi, j'allais chez mon garagiste puis je lui
donnais ma voiture puis il me disait : Écoute, je peux te le faire pour 10 000 $
ce que tu me demandes, mais je peux le faire pour 5 000 $ en
travaillant, en priant, mais tu vas avoir le même résultat. Je veux dire,
l'État n'est pas perdant à ce qu'un enfant franco-protestant, en plus de tout
le programme du ministère, n'ait plus à prendre en commun ses... les traditions
qui sont propres à cette communauté minoritaire au Québec depuis quatre
siècles. Elles essaient de survivre depuis quatre siècles. Donc, ça, c'est mon
plaidoyer pour les écoles privées religieuses, autonomes.
Après ça, sur l'inquiétude du séparatisme
et du repli sur soi, je le partage. Je pense que le programme d'éducation nous
permet ce genre de choses là et il pourrait y avoir des dispositions pour
assurer une pleine participation, de signaler aux enfants qui vont dans des
écoles juives ou chrétiennes qui sont pleinement québécois et qu'il est attendu
d'eux qu'ils participent et qu'ils s'intègrent à la nation québécoise. Je ne
pense pas que ce soit deux choses qui soient opposées ou à tension.
Donc, une solution peut-être, si vous ne
voulez absolument pas que l'argent aille passer par l'État, bien, offrez des
subventions, pas des subventions, je veux dire des déductions fiscales plus
substantielles pour que, les communautés qui veulent suivre, qui veulent
soutenir ce genre d'institutions, ne soient pas à payer deux fois, une fois
pour un système public auquel elles ne participent pas, puis un système privé
auquel elles envoient leurs enfants.
M. Roberge : Je précise
que les articles du projet de loi actuel ne visent pas à empêcher d'aucune
manière un réseau privé, totalement privé, d'exister puis d'avoir de la
transmission de la foi en plus de l'ensemble du régime pédagogique. Puis
l'objectif n'est pas de faire fermer toutes les institutions qu'on connaît
aujourd'hui, dont certaines sont là depuis des décennies, voire des siècles. Ce
qu'on dit essentiellement, c'est que pendant les heures de cours,
particulièrement les heures de français, maths, histoire, il ne faudrait pas
qu'il y ait de transmission de la foi, etc., puis que s'il y avait de telles
choses dans l'école, il faudrait que ce soit l'équivalent d'une activité
parascolaire non obligatoire.
Vous avez fait référence à ce qui s'est
passé avec le rapport Parent, qui était un religieux, Mgr Parent. Il faut le
dire souvent, on dit rapport Parent, mais c'est le rapport de Mgr Parent, quand
même, qui a mis fin au collège classique, il fallait avoir de l'audace. Comme
responsable qui tenait le crayon à l'époque, il y a le grand sociologue, Guy
Rocher, qui nous a quittés il n'y a pas très longtemps, qui, lui-même, avait
été dans les jeunesses catholiques, quand même, qui a travaillé à la fin du
cours classique, il faut connaître notre histoire, mais qui m'a dit
personnellement, mais qui a dit aussi sur les tribunes, que c'était son seul
regret, qu'il trouvait qu'il n'était pas allé assez loin et qu'il aurait dû...
créer les écoles secondaires qu'ils ont appelées les polyvalentes, qu'avec le
recul, il regrettait, non pas... il ne regrettait pas d'avoir permis aux écoles
privées d'exister, mais il regrettait d'avoir créé ce système où on finançait
des écoles privées religieuses, lui-même qui avait été dans les jeunesses
catholiques. Je le dis donc, un grand homme pour la déconfessionnalisation et
la laïcité, même si je n'ai pas été d'accord avec chacune de ses prises de
position tout au long de la vie puis c'est très bien comme ça. Donc, ça a été
des éléments qui nous a légués.
Merci pour vos interventions. On est à
haut niveau, c'est très intéressant. Je vais permettre à mes collègues de
poursuivre les échanges avec vous. Je ne veux pas être trop égoïste.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci, M. le ministre.
Je vais donc reconnaître le député de Chauveau
avec 6 min 11 s.
M. Lévesque (Chauveau) : Merci
beaucoup, Mme la Présidente. M. Jasmin, bonjour. Content de poursuivre les
discussions qu'on avait eues au préalable ensemble. Puis vous amenez un élément
intéressant. Moi, j'apprécie quand quelqu'un, un groupe arrive avec, bon, des
désaccords, c'est tout à fait normal, des éléments qu'il souhaiterait voir
améliorer, puis c'est pour ça que le débat, on le fait. Quand le projet de loi
est déposé, il y a une intention de l'adopter. Mais, évidemment, les travaux
parlementaires, pour moi, ont toujours représenté un moment privilégié pour
bonifier, corriger, limiter, peut-être, certains éléments qu'on n'avait pas
vus, des angles, des angles morts, des éléments qui pourraient...
M. Lévesque (Chauveau) : ...un
impact qui ne serait pas raisonnable puis qui n'est pas l'intention non plus du
législateur, ça, c'est évident. Puis là, là, vous avez parlé aussi du rôle
d'arbitre. Bon, on ne veut pas que l'arbitre soit joueur dans la partie. Bon,
il y a quand même un gouvernement à tous les jours et un peu l'arbitre, un peu
le... celui qui dicte les règles pour qu'on limite les... les actions négatives
puis qu'on... qu'on favorise le vivre ensemble. C'est ça, l'élément. Puis, je
reconnais, là, l'ensemble des religions au Québec, l'ensemble des groupes qui
confectionnent notre Québec aujourd'hui, la mosaïque qu'on appelle souvent,
chacun a contribué, continuera à contribuer dans le futur à l'avancement du
Québec, c'est souhaité, puis que toutes les religions puissent s'épanouir dans
leurs... dans leurs lieux de culte puis, je dirais, dans la vie quotidienne. Il
n'y en a pas de problème, il n'y a pas d'enjeu là.
Puis là je voudrais vous parler dans
l'espace public. Vous semblez dire qu'il y a des éléments qui... qui vont trop
loin, que ce soit aussi pour les écoles privées protestantes francophones que
vous représentez. Quels sont les... les, disons, les irritants majeurs, là, qui
vous... que vous craignez, là, qui vont impacter les gens pour qui vous parlez
aujourd'hui? Moi, j'ai eu la chance de... de rencontrer une école, qui est
l'école qui est à côté de ma circonscription, l'école L'Eau-Vive, là. Je les
salue d'ailleurs. Ils ont beaucoup participé à... aux discussions avec nous
depuis quelques jours. Je pense qu'ils vont re. Ah, ils sont là-bas? On les
voit, on les salue. Donc, je ne les voyais pas, ils ne sont pas dans mon angle
de vue présentement. Donc, est-ce que vous pourriez nous parler d'éléments, là,
que, selon vous, là, qui... qui pourraient être améliorés, à corriger?
• (17 h 50) •
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Oui,
OK, avec plaisir. Bon. C'est certain que pour... j'ai bien parlé des... de la
question des écoles pour des communautés minoritaires comme les
franco-protestants qui, historiquement, sous le régime de la Nouvelle-France,
étaient permis parfois d'être ici, mais ne pas de... ne pouvaient pas
constituer d'institution comme des églises ou des écoles. C'est pour ça qui...
que la première vague de protestants nous ont laissés probablement que les
sacres à propos de la messe catholique sont les seules traces des huguenots en
Nouvelle-France. Bon.
Moi, j'aime bien partir des grands
principes. La question de la neutralité religieuse de l'espace public. Quand
est-ce que l'espace public québécois est devenu neutre religieusement? Est-ce
que c'est quand les Premières Nations occupaient ce territoire? Alors que
beaucoup de ces groupes-là étaient animistes, voyaient une spiritualité ou
pratiquer leur spiritualité à l'intérieur de l'espace public. Ce n'est
certainement pas en 1534, quand Jacques Cartier a planté une croix à Gaspé. Je
veux dire, il y a cette idée-là. L'espace public, c'est comme un parc, je veux
dire, il y a des gens qui vont jouer au soccer, il y a des gens qui vont jouer
au badminton, il y a des gens qui jouent au frisbee, des fois, il y a du monde
qui se pile sur les pieds. On ne s'attend pas à ce que l'État vienne départager
puis dire : Toi, tu peux faire ci, toi, tu peux faire ça. Ça marche sans
l'arbitrage de l'État. Maintenant, quand il y a une... une pression ou quand ça
déborde, quand ça occupe l'espace public, quand il y a un trouble à l'ordre
public. Bien, nécessairement, là on s'attend à ce que... à ce que l'État
agisse.
Un des irritants qui a eu lieu par rapport
aux communautés de foi, moi, ce que je vous dirais, au Québec, c'est
tangentiel, mais je pense qu'il y a une opportunité ici, c'est que beaucoup
d'églises ou de groupes religieux qui sont en croissance, et il y en a au
Québec, n'ont pas le patrimoine immobilier, par exemple, de l'Église catholique
qui souvent s'est fait donner ces biens-là par l'État, à l'époque du régime
français, ou même encore aujourd'hui, une municipalité a le droit de céder des
biens à une fabrique, et donc pour des gens de plus petits groupes religieux,
surtout en région, bien, la seule manière de se réunir, c'était en louant, par
exemple le dimanche matin ou samedi matin, le gymnase de leur... de leur école.
Il n'y a pas de prosélytisme auprès des enfants, il n'y a pas de contact avec
les enfants, il n'y a pas de remise en question de la neutralité religieuse de
l'État dans ce cas-là. Mais depuis la... la directive ministérielle et le
projet de loi n° 94, bien là, il y a eu un... une exemption mur-à-mur. Le
projet de loi n° 9 établit des critères maintenant, de manière très juste,
sur comment est-ce qu'on peut louer, de dire : Bien oui, tu peux louer le
Centre des congrès de Québec, tu peux louer un espace. C'est juste que les
écoles publiques ne sont pas incluses dans ces institutions-là auxquelles on
pourrait louer. Je pense que, maintenant que le projet de loi n° 9 apporte
la... la clarté qui était attendue, il faudrait revenir rétroactivement amender
le projet de loi n° 94, bien, en tout cas, c'est la loi sur l'éducation
maintenant, là, vous êtes... vous êtes les experts, les parlementaires. Mais
ça, c'est certain que ce serait très bien reçu, surtout par les groupes de
minorités religieuses. Si vous êtes protestant ou musulman à... à Chibougamau
ou à... à Dolbeau, bien, c'est très difficile. En ce moment, on sait qu'il y a
des communautés... un pasteur partageait que, quand il est allé à Chibougamau,
c'est principalement des...
M. Jasmin (Jean-Christophe) : ...mais
qui se réunissent dans les petits locaux, dans les petites églises. Parce que
c'est des gens qui arrivent d'ailleurs, ils n'ont pas d'actifs souvent ils
ont... ils ont une moins grande capacité de financement de ces institutions-là,
bien, louer l'école publique, c'est gagnant-gagnant. L'École gagne puis ces
communautés-là gagnent.
M. Lévesque (Chauveau) : Donc
vous proposez, en clair, d'ouvrir un peu plus la possibilité de l'inscrire
formellement que des écoles publiques, par exemple, pourraient décider de louer
des locaux pour permettre, dans des moments où est-ce qu'il n'y a pas d'école.
M. Jasmin (Jean-Christophe) :
C'est ça.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Merci, M. le député. On poursuit la
discussion avec l'opposition officielle pour 16 minutes 30 secondes.
Mme Cadet : Merci, Mme la
Présidente. Bonjour, M. Jasmin, enchantée. Moi, je n'avais jamais eu l'occasion
de vous entendre en commission parlementaire, donc je trouve vos propos très
éclairants et d'une limpidité.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Vous
allez me faire rougir.
Mme Cadet : Évidemment, sur
le plan idéologique, justement, je pense que vous avez la capacité de pouvoir
nous éclairer à titre de parlementaires, donc, dans notre travail de cohérence
quant à notre corpus législatif. Et, d'emblée, dans votre mémoire, et vous
l'avez aussi évoqué au début de votre présentation, vous nous parlez de laïcité
négative. Donc ce que vous assimilez à la laïcité de l'État et de laïcité
positive et donc de laïcité de la société civile. Pouvez-vous nous exemplifier
un peu ce que... en fait, comment vous distinguez, donc, ces deux types de
laïcité-là?
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Oui.
Donc la laïcité de l'État, c'est une laïcité négative, de neutralité ou de
retenue. Ce qu'on s'attend quand... puis je réitère aussi certaines demandes
du... par exemple, du ralliement pour la laïcité, de dire qu'il y a un droit à
des institutions laïques, c'est que je m'attends, quand j'envoie mes enfants à
l'école, par exemple, en tant que protestant francophone, qu'ils vont... ils
vont à l'école publique ou privée, mais pas religieuse, donc je m'attends à ce
qu'ils ne soient ni catéchisés dans ma tradition, mais ni non plus convaincus
dans... vers une autre tradition. Donc, je pense que ça, c'est une attente des
citoyens par rapport à la laïcité de l'État. Donc, on s'attend à ce que l'État
ne prenne pas position dans des débats religieux. Tu sais, c'est important de
se souvenir, hein, que la laïcité, ce n'est pas sorti de nulle part, ça. On a
développé ça à la sortie de deux siècles de guerres de religion où la game c'était
de convertir le roi, puis une fois qu'on avait le roi de son bord, bien là,
finalement, il finissait par massacrer nos anciens ennemis, puis... ça nous a
pris beaucoup de morts et beaucoup de souffrances pour arriver à ce consensus,
ce genre de trêves où on dit : Vous savez quoi? On peut avoir des débats
religieux. Un musulman peut essayer de me convertir, je peux essayer de
l'évangéliser, mais on s'entend qu'on ne va pas utiliser l'État dans notre
triangulation pour se convaincre les uns les autres. Donc ça, c'est l'aspect de
laïcité, comme elle s'articule dans l'État.
Quand elle s'articule dans la société
civile, bien oui, il y a un pluralisme, il y a un contact des idées, il y a des
inconforts, c'est normal. Moi, on me dit, les trois dernières années, on ne
sait pas si c'est la Providence ou le contraire de la Providence, mais la
marche pour Jésus à Montréal part de la place du Canada en même temps que la
promenade des nudistes en vélo. Bon, vous pouvez imaginer que ça peut mettre
certaines personnes mal à l'aise, mais on nous dit, on est dans une société
pluraliste, on ne possède pas le monopole de l'espace public, c'est le genre de
choses auxquelles il faut s'attendre. Donc ici, on s'attend à ce qu'il y aille
justement un contact entre les différentes traditions, qu'elles soient
philosophiques, qu'elles soient théologiques, puis c'est à partir de cet... de
ce foisonnement-là qu'on trouve des nouvelles solutions, puis on bâtit des
nouvelles institutions. Si on regarde en arrière dans l'histoire du Québec,
puis si on... par exemple, bon, les Alexis de Tocqueville, de la démocratie en
Amérique, ça, c'est un de mes exemples préférés. Alexis de Tocqueville
arrive aux États-Unis dans les années 1830, il arrive dans le fin fond de
la Virginie, puis ils assistent à un town hall où on va bâtir un pont.
Puis il se rend compte qu'en une fin de semaine, les gens se rendent compte...
se rencontrent et établissent la corporation, s'organisent pour bâtir le pont,
puis lui identifie cette... cette capacité à faire ça à leur culture religieuse
congrégationaliste. Ils sont habitués à se rassembler, ils sont habitués à
s'organiser, ils sont habitués à se bâtir des institutions. Alors qu'il
dit : En France, bien le village aurait envoyé des missives à Paris
pendant trois, quatre, cinq ans, puis un moment donné, bien là, le gouvernement
central serait arrivé, puis il aurait bâti le pont à la place de la communauté.
Quand on regarde l'histoire du Québec, dans la rue, par exemple, des organismes
pour les personnes itinérantes, des organismes d'intégration aux immigrants,
bien souvent, le capital... les communautés religieuses sont des réservoirs de
capital social. Et c'est là qu'il y a des institutions qui n'ont souvent pas
pour fin l'avancement de la religion, qui ont pour fin l'éducation, la santé,
mais se construisent dans cet espace-là.
Mme Cadet : Puis je vais
reprendre là-dessus parce qu'également, donc, dans votre mémoire...
Mme Cadet : ...vous dites,
donc : En conséquence, l'État doit distinguer les organismes à finalité
séculière, un peu l'exemple que vous venez de donner, donc, banques
alimentaires, bon, écoles privées subventionnées, services sociaux, qui
devraient être admissibles au financement public sous des conditions générales
et les organismes ayant pour fin le culte, non éligible au financement public
puisque l'État ne reconnaît, ni ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. Je
vous laisserais encore une fois, donc, élaborer sur ces points-là qui sont
en...
M. Jasmin (Jean-Christophe) : En
France, par exemple, tu as des organisations constituées sous la loi de 1905,
qui sont des organisations cultuelles, donc qui font des liturgies, et la loi
de 1901, où est-ce que tu peux avoir un organisme qui est religieux, par
exemple, d'aide aux sans-abri, qui est soutenu par une église locale, qui opère
à partir de motivations ou de principes religieux, mais leur finalité, c'est
servir les itinérants dans la rue, sans discrimination, sans égard pour leur
religion, pour leur appartenance. Aujourd'hui, au Québec, dans le
programme... le nom m'échappe, mais pour les organismes communautaires, bien,
s'il y a un religieux ou il y a un lien avec une institution religieuse,
souvent, ces groupes-là sont disqualifiés de certains types de subventions. Et
nous, on croit que ça limite la capacité aux organisations religieuses de bâtir
des nouvelles institutions qui vont servir le bien commun au Québec. Donc,
cette distinction-là...
Mme Cadet : ...en fait?
M. Jasmin (Jean-Christophe) :
Pardon?
Mme Cadet : Vous parlez du
PSOC?
• (18 heures) •
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Oui,
c'est ça, c'est ça, c'est ça. Merci. Donc, souvent... Moi, j'ai connu beaucoup
d'églises qui ont... par exemple, Action Nouvelle Vie... l'Église Nouvelle vie,
qui a une banque alimentaire énorme. Bien, une banque alimentaire, c'est des
dons, des dons d'individus, c'est des bénévoles. Bien, quand l'église est déjà
habituée à lever des fonds, est déjà habituée à motiver des bénévoles pour...
Ça fait partie de la contribution aussi. Donc, de séparer le lien entre les
deux, c'est que tu coupes des institutions souvent comme en construction d'un
réservoir énorme de capital social.
Maintenant, je suis d'accord qu'on
dise : On ne va pas subventionner des organismes qui vont discriminer, sur
la base religieuse, qui va recevoir les services. C'est correct, qu'il y ait
des conditions là-dessus. On ne va pas subventionner des organismes qui font du
prosélytisme ou qui font des cultes. Ça, ce n'est pas à l'État de toucher à ça,
loin de là, mais un organisme qui, par... à cause de l'injonction de Jésus de
dire : Bien, tout ce que vous allez... vous avez fait au plus pauvre, au
plus petit d'entre nous, d'entre... vous l'avez fait à moi... Bien, pourquoi
est-ce que l'État ne pourrait pas subventionner ça à l'intérieur de conditions
qui assurent le respect de la laïcité?
Mme Cadet : Je comprends,
donc... en fait, je pense que je comprends. Donc, je vais essayer de
paraphraser. Donc, selon vous, en fait, votre définition de la neutralité,
c'est... si l'État, donc, subventionne, disons, une finalité, quel qu'en soit
le véhicule, donc, il ne devrait pas, donc, y avoir, donc, de distinction quant
à celui qui parvient ou celui..., ou le group là, qui tente, donc, d'arriver à
la même finalité, donc, sociale.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : C'est
ça.
Mme Cadet : Donc, si cette
fin-là, cette mission-là est subventionnée ou, donc, est bénéficiaire, donc, de
fonds publics, donc, si un groupe religieux, donc, est celui qui l'administre,
donc, selon vous, donc, il devrait pouvoir y être admissible, c'est ce que vous
dites ici?
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Exactement.
Exact.
Mme Cadet : C'est la
distinction que vous faites. Parfait. Je reviens peut-être au point précédent,
à ce que vous avec mentionné, donc... dans les grands principes ici, donc, de
l'État, donc, qui joue un peu ce rôle d'arbitre, là, vous avez donné... vous
avez fait, donc, cette allégorie-là, donc, sur le hockey, puis vous dites,
donc : Dans la société civile, donc... ces entrechocs-là, donc, eux-mêmes,
donc, sont légitimes et même normaux donc, dans une société plurielle.
Hier, donc, nous avions le groupe, je
pense, le Rassemblement pour la laïcité, qui nous parlait du risque de
glissement alors qu'on traite de laïcité de l'espace public et non pas de
l'État. Parce que, bon, l'espace public, donc, n'est pas une institution, n'est
pas un organisme public, mais appartient à tout le monde, appartient à la
société. Donc, j'imagine que ça s'inscrit un peu là-dedans. Vous dites :
Bien, ça, c'est la société civile, en fait. Donc, à ce moment-là, donc,
l'espace appartient à tout le monde, donc il ne devrait pas y avoir de
restriction. Pas juste pas de restriction du tout, ça, ça se justifie, mais pas
de restriction au nom de la laïcité.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Bien,
c'est ça. Bien, c'est... Par exemple, dans la loi sur la neutralité de l'espace
public, ce qui est pris pour acquis, c'est que... c'est que l'espace public est
neutre au niveau religieux par défaut, sauf exception, alors que nous, on pense
que ça devrait être à l'envers. C'est qu'il y a une pluralité religieuse dans
l'espace public, sauf, et là on peut la restreindre, par rapport à des
impératifs de sécurité publique, d'ordre public, je pense... ce que mes
collègues du... demandaient, de ne pas faire la promotion d'organismes
terroristes ou quoi que ce soit, bon, on est capables de dire oui par défaut,
ce qui serait un allègement important aussi pour les municipalités.
Puis, justement, de la manière que la loi
est formulée...
18 h (version non révisée)
M. Jasmin (Jean-Christophe) : ...nous,
dans nos églises, par exemple. Bien, bien souvent, après l'église, on va... on
va aller faire un pique-nique, on va prier avant le repas. Moi, c'est la
question qu'on nous demandait. Quand il y a eu la question de bannir les
prières de rue, beaucoup de monde nous disait : Mais est-ce que je n'aurai
plus le droit de prier avant le repas, au restaurant ou dans l'espace public?
Et, même si la loi ne fait pas ça, la loi est un tuteur, hein, puis vous êtes
témoins qu'entre ce que la loi 21 dit et ce qu'on dit sur la loi 21 dans les
journaux, la manière que certains fonctionnaires l'interprètent, il y a un
écart important. Donc, on risque de créer cet écart-là aussi. On dit : Ah!
ça va de soi que... qu'une famille qui prie avant de manger, un groupe
religieux qui ferait... qui s'assoirait en rond, qui jouerait de la guitare,
qui... qui chanterait un chant... je veux dire, ce n'est pas...
Mme Cadet : Ou qui joue au
soccer, on a entendu cet exemple-là... donc, c'est peut-être anecdotique, là,
mais d'un groupe, donc, religieux qui, donc, voulait, donc... donc, avoir,
donc, l'autorisation, donc, de pouvoir aller jouer au soccer dans un parc et
que, par frilosité, donc, on leur aurait refusé, donc, cette opportunité-là, alors
que la finalité était de jouer au soccer comme n'importe quel autre groupe.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Exactement,
c'est ça. Il pourrait y avoir de l'autorestriction, et c'est de l'autocensure,
de l'autorestriction qui est inutile. Je pense que simplement d'inverser... De
un, l'espace public n'appartient pas à l'État. L'État est une création de la
nation, hein, vous êtes l'Assemblée nationale, elle est mandatée par la nation.
Donc, ce n'est pas tout l'univers qui appartient à l'État. Et cette idée-là que
l'espace public est religieusement neutre, à l'intérieur même des perspectives
théologiques, c'est une... c'est une... comment dire, c'est un exemple où l'État
outrepasse son pouvoir légitime.
Mme Cadet : Donc, vous dites,
en fait, que les individus devraient avoir la capacité de pouvoir arbitrer eux-mêmes,
donc, le... l'usage, donc, de cet espace public là, donc qu'ils ont, donc,
cette capacité sans que l'État, donc, ait à jouer ce rôle?
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Bien,
c'est que vous ne voulez pas vous mettre la main là-dedans. Tu sais, moi, j'ai
des enfants. Quand tu donnes quelque chose à un enfant, tu te dis tout de suite :
Ah! bien, si je donne la permission à lui, là, l'autre va me demander : Pourquoi
tu as dit oui à lui, tu n'as pas dit oui à l'autre? Puis, en ce moment, quand
on regarde par rapport à la... à l'application, même, de la laïcité, il y a des
questionnements par rapport à pourquoi est-ce que certains groupes sont... sont
réprimés davantage, pourquoi est-ce que d'autres groupes, bien, finalement, on
dirait qu'ils ont des passe-droits. Je veux dire, mon exemple des chats et des
chiens, c'est juste de dire : Dès que tu prends une décision, il va y
avoir de la contestation puis il va y avoir des... des impressions de
favoritisme.
Pendant le conflit israélo-palestinien, on...
une rédactrice de La Presse me disait que, tous les jours, ils recevaient
des courriels les accusant d'être antisémites ou anti-palestiniens. Je veux
dire, c'est comme... tu te mets le bras là-dedans, ça va être un cortège de
plaintes et d'impressions d'impartialité... de partialité même si, des fois, c'est...
les décisions sont prises sur des bases non discriminatoires.
Mme Cadet : Parfait. Il nous
reste peu de temps. Je vais passer la parole à ma collègue. Je vais demander à
la présidente de passer la parole à ma collègue.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, Mme la députée, il reste encore
quatre minutes cinq secondes.
Mme Setlakwe : Merci, Mme la
Présidente. Merci, M. Jasmin. C'est vraiment... Vous amenez vraiment votre
touche personnelle à la commission, là, vous êtes très généreux de votre... de
votre temps. Votre mémoire est vraiment impressionnant, vos propos aussi. Vous
nous... Vous nourrissiez notre réflexion, c'est certain.
Là, vous... concrètement, par rapport au
projet de loi, moi, ce que je comprends, c'est que, dans l'état actuel, dans
son état actuel, à moins de changements majeurs, vous n'êtes pas à l'aise avec
le libellé actuel.
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Nous,
on propose des changements importants. Il y a des... Il y a des... Il y a des
progrès importants aussi dans le projet de loi n° 9, des précisions importantes
sur la loi 21. On pense aussi que le projet de loi n° 9 a rejeté plusieurs des
recommandations, qui étaient très inquiétantes,8 du comité Pelchat-Rousseau,
qui aurait fait du Québec un état plus restrictif à l'égard de la religion que
la Chine, là, quand on... quand on regarde, par exemple, la question des
exemptions fiscales. Nous, on pense qu'un des gros correctifs, c'est toutes les...
toutes les dispositions qui portent sur la société civile, donc les garderies
en milieu familial, on ne parle pas des CPE ici, les écoles privées subventionnées,
que le gouvernement se retire de commencer à s'ingérer là-dedans, ainsi que la
question de la neutralité religieuse de l'espace public, au minimum qu'il y ait
une inversion de ce... de ce concept-là.
Mme Setlakwe : Je ne sais pas
si vous avez suivi... donc, sur l'espace public, les prières de rue, vous avez
suivi les interventions de l'Union des municipalités et de la Fédération
québécoise des municipalités. Eux disent que le projet de loi est problématique...
Mme Setlakwe : ...pour eux.
Ils disent : Mais nous, on a déjà des mécanismes à l'interne. Dans la
mesure où les gens ne peuvent pas tout simplement bloquer l'espace public, ça
se fait de façon administrative, au cas par cas. Ils ne souhaitent pas que le
gouvernement vienne légiférer pour accroître cette charge administrative. Et
là, vous, vous l'abordez d'une autre façon, mais je pense qu'au final vous
arrivez à la même conclusion : Ne légiférez pas de la façon dont vous le
faites. Puis même, je crois comprendre qu'il y a même une incompatibilité entre
la notion de laïcité de l'État et de vouloir justement légiférer par rapport à
l'espace public, comme le gouvernement entend le faire.
• (18 h 10) •
M. Jasmin (Jean-Christophe) : Bien,
c'est qu'on ne peut... C'est ça, c'est qu'on ne peut pas appliquer la laïcité
de l'État à la société civile. Elle s'articule différemment, elle se conjugue
différemment dans la société civile. Maintenant, il y a un concept en
théorie politique qu'on appelle l'anarcotyrannie, là. C'est quand, parfois, le
pouvoir va être extrêmement tyrannique et sévère envers certains groupes et
laisser l'anarchie aller par rapport à d'autres. Je vous donne un exemple. Tu
peux donner une impression de ça. Il y a eu un chanteur controversé qui est
venu au Québec. Vous en avez peut-être entendu parler dans les nouvelles. Un
MAGA républicain qui avait des positions pro-vie. Il a été cancellé au centre,
à Québec, deux semaines avant Éric Lapointe. Puis donc, il avait déplacé son
spectacle dans une église, un spectacle de louange, dans une église à Montréal,
et là, tout d'un coup, la ville de Montréal va dépêcher des inspecteurs du
bâtiment pour donner des amendes à la communauté qui a fait un spectacle de
louange. Le même soir, il y a quelqu'un qui lance des fumigènes pendant ce
spectacle de louange, ce service religieux, ce qui est un crime selon le Code
criminel canadien, d'interrompre un service religieux.
Donc, la perception, c'est que, ah bien,
pour certains crimes de pensée, certains groupes, bien là, on est extrêmement
sévères, et, pour d'autres, bien, on dirait... il n'y a pas de suivi.
La Présidente (Mme Lecours, Les
Plaines) : Merci beaucoup. Alors, c'est ce qui termine... Oui, le
temps file à une vitesse folle. C'est ce qui termine cette audition. Alors, je
vous remercie, M. Jasmin, pour votre apport à nos travaux, et compte tenu
de l'heure, la commission ajourne ses travaux au jeudi 5 février
2026, à 8 h 30, où elle se réunira en séance de travail. Merci.
(Fin de la séance à 18 h 11)