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13e législature, 2e session
(11 novembre 1913 au 19 février 1914)

Par Gilles Gallichan

Les événements de 1913

Sur la scène politique canadienne en 1913, l'affaire ayant le plus retenu l'attention demeure le nouveau bill de la marine présenté par le gouvernement conservateur de Robert L. Borden. Débattu sur tous les modes et sur tous les tons, divisant l'opinion publique, le projet de loi est défait en juin par la majorité libérale au Sénat.

Au Québec, cette question de la marine, étroitement liée au statut du Canada au sein de l'Empire britannique, prolonge le vieux duel entre Wilfrid Laurier, maintenant chef de l'opposition à Ottawa, et Henri Bourassa, retiré de la politique active à Québec, mais toujours présent sur les tribunes et surtout dans les pages du Devoir.

Une autre zone d'affrontement se dessine entre francophones et anglophones : il s'agit du fameux Règlement XVII lequel, en Ontario, menace la survie des écoles françaises. Les catholiques franco-ontariens se dotent à leur tour d'un journal de combat qui jouera un rôle majeur au cours des années suivantes. Le premier numéro du Droit, paraît le 27 mars 1913.

Réélu en mai 1912, le gouvernement libéral de sir Lomer Gouin est solidement installé à Québec et prépare la deuxième session de la XIIIe législature. Les élections partielles du 2 juin dans Nicolet et Dorchester ont conforté les positions ministérielles par l'arrivée à l'Assemblée législative de deux nouveaux députés libéraux : Arthur Trahan et Lucien Cannon. Les nouveaux représentants succèdent l'un à Alfred Morisset, devenu greffier du Conseil exécutif, et l'autre à Charles Devlin, ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, qui, élu dans deux circonscriptions en 1912, a démissionné dans Nicolet pour conserver le siège de Témiscamingue.

Le grand projet du gouvernement après l'annexion de l'Ungava en 1912 vise à doter la province d'un réseau routier et ferroviaire pour ouvrir de nouvelles régions à la colonisation et développer une industrie touristique naissante. On souhaite aussi favoriser le développement hydroélectrique du Québec et, par conséquent, contribuer à son progrès industriel. En particulier, la région du Haut-Saint-Maurice avec son potentiel forestier et hydraulique est, dans l'esprit de plusieurs politiciens et investisseurs, promise à un bel avenir.

Le 27 octobre 1913, à Ottawa, s'ouvre une nouvelle conférence fédérale-provinciale. Le premier ministre Gouin y est accompagné par ses ministres L.-A. Taschereau (Travaux publics et Travail), P. S. G. Mackenzie (Trésorier) et J.-É. Caron (Agriculture). Me Charles Lanctôt, assistant procureur général et juriste réputé, fait également partie de la délégation québécoise; il sera même désigné secrétaire de la conférence. Le Québec revendique un meilleur partage fiscal entre le gouvernement central et les provinces et demande qu'Ottawa respecte un jugement de la Cour suprême accordant aux législatures la juridiction sur les chartes de compagnies industrielles. Lomer Gouin s'appuie alors sur la longue tradition libérale dans le domaine du respect de l'autonomie provinciale défendue avant lui par Dorion, Mercier et Marchand.

 

Un début de session conforme à la tradition

La session du Parlement québécois est ouverte le 11 novembre 1913 par le lieutenant-gouverneur, sir François Langelier, avec tout le cérémonial d'usage. Un invité spécial assiste à l'inauguration des travaux parlementaires; il s'agit de sir Wilfrid Laurier dont la présence est remarquée par les journalistes. Comme d'habitude, toute la bonne société de la capitale s'est donné rendez-vous au palais législatif et l'attention des invités est attirée par l'imposant tableau de Charles Huot qui décore désormais la salle de l'Assemblée législative. La scène historique évoque le débat des langues qui se déroula à la Chambre d'assemblée du Bas-Canada à la séance du 21 janvier 1793. Présentée à un moment où une offensive est menée contre la langue française au Canada anglais, l'œuvre de Huot prend des allures de manifeste.

L'équipe ministérielle apparaît à pied d'œuvre et bien disciplinée sous la houlette du premier ministre Gouin. Autour du chef, les ministres Taschereau, Mackenzie et Caron qui l'ont accompagné à la conférence d'Ottawa semblent les personnages les plus importants du gouvernement. Celui-ci est solide en Chambre, fort d'une majorité de 63 députés libéraux. En face, l'opposition compte 16 conservateurs et deux indépendants, soit le nationaliste Armand Lavergne (Montmagny) et le libéral dissident Jean-Benoît-Berchmans Prévost (Terrebonne). À leur tête se trouve toujours Joseph-Mathias Tellier (Joliette), un chef digne et courtois, qui recevra d'ailleurs de tous ses collègues de l'Assemblée un bel hommage d'estime le jour de son 53ième anniversaire de naissance, le 15 janvier 1914.

Les principaux lieutenants de Tellier au sein du caucus conservateur sont Arthur Sauvé (Deux-Montagnes), É.-L. Patenaude (Laprairie), et Philémon Cousineau (Jacques- Cartier). Ce dernier reprendra en particulier son vieux refrain contre la dispendieuse prison de Bordeaux, mais sera aussi le critique le plus attentif de la politique de voirie du gouvernement libéral. Le député de Montréal-Saint-Georges, Charles-Ernest Gault, demeure une voix influente de la communauté anglophone au sein de l'opposition.

La session ouverte à la Saint-Martin sera ajournée entre le 19 décembre 1913 et le 7 janvier 1914 pour se poursuivre jusqu'au 19 février. Depuis 1897, on n'avait pas vu de session s'étendre ainsi sur deux millésimes.

 

Les grands thèmes de la session

Après les politesses habituelles, le discours du trône passe en revue le programme du gouvernement : création d'un ministère de la Voirie, consacrant le succès de la politique des bonnes routes inaugurée en 1912; réforme du code municipal; développement de la colonisation en Abitibi; politique d'habitation, d'hébergement et de salubrité des logements; amendements à la loi des permis d'alcool; amélioration du système d'instruction publique; poursuite des pressions auprès du gouvernement fédéral pour le rajustement du subside.

 

Question du Québec

Chargé d'ouvrir le débat sur l'adresse en réponse au discours du trône, le jeune député de Dorchester, Lucien Cannon, aborde justement la question du subside. Avec l'audace que seul un nouvel élu peut se permettre, il aborde de front la question du Québec dans la Confédération et parle de « l'impérialisme outrancier et [du] fédéralisme accentué qui menacent notre système constitutionnel ». Ses propos font applaudir Armand Lavergne et, selon Le Devoir, lever le sourcil de Wilfrid Laurier présent dans l'assistance.

Le chef de l'opposition et le premier ministre échangent leurs premiers coups de fleuret à propos de la voirie. Tellier dénonce l'exploitation partisane des progrès de la province et rappelle les retards économiques, la misère sociale et l'émigration des Québécois que le discours libéral occulte sous d'apparentes réussites. Le débat sur l'adresse est également marqué, le 14 novembre, par un discours d'Arthur Sauvé sur la pensée politique qui sous-tend l'action du Parti conservateur. Plusieurs observateurs l'interprètent comme une rupture profonde entre les conservateurs et les nationalistes.

La question du Québec est encore posée le 5 décembre pendant l'étude des crédits. Un débat s'élève alors sur les délégations de la province à Londres, à Paris et à Bruxelles. Seul le bureau de Londres est ouvert et le Dr Pelletier y fait, dit-on, un excellent travail.

Mais une agence québécoise à Paris et à Bruxelles ouvrirait des possibilités d'investissements européens. Cette contribution économique venant de pays francophones serait bénéfique au fait français au Canada. Lomer Gouin informe la Chambre que c'est le gouvernement fédéral qui a mis fin à la représentation québécoise à Paris. La réouverture de l'agence coûterait cher et la province n'en a pas les moyens. De plus, la Grande-Bretagne et le Canada pourraient en prendre ombrage. Logique inquiétante pour l'avenir, conclut Armand Lavergne.

 

Finances et questions agricoles

Le 25 novembre, le trésorier présente un budget de 8 400 000 $ qui affiche un surplus de près d'un demi-million. Les orateurs ministériels, comme John Hall Kelly (Bonaventure), expriment le credo libéral voulant attirer des capitaux et, pour cela, avoir des finances rassurantes et des lois favorables aux entreprises. Pour sa part, le ministre de l'Agriculture, J.-É. Caron, se fait champion des droits du Québec face au gouvernement fédéral, illustrant la distance qui sépare Québec et Ottawa depuis 1911. Le ministre se plaint de l'ingérence du fédéral dans la gestion des sommes accordées par le dominion.

À une période où l'on déplore une augmentation généralisée du coût de la vie, le ministre considère que le gouvernement central a sa part de responsabilités dans les difficultés économiques des Canadiens. De plus, les tracasseries d'Ottawa empêchent Québec de diriger les budgets vers des projets prioritaires comme le drainage des terres. Le ministre fédéral est bien intentionné, dit-il le 1er décembre, mais il ne connaît pas nos besoins. Que le fédéral se contente de s'assurer que les sommes accordées sont bien attribuées aux programmes auxquels elles sont destinées et qu'on laisse le Québec agir. Il critique les tendances impérialistes du gouvernement central et se déclare prêt à retourner à Ottawa pour convaincre les autorités mais « à la condition de n'être pas obligé de se courber pour demander ce que nous avons le droit d'avoir. »

L'opposition s'étonne, maintenant que les conservateurs sont au pouvoir à Ottawa, que les libéraux de Québec, autrefois plus dociles, ne soient plus contents, critiquent le fédéral et réclament sans cesse de l'aide. Le 10 décembre, Arthur Sauvé demande à examiner la question de l'inspection et de la mise en marché des produits laitiers. Les inspecteurs du gouvernement sont des « cabochons », dit-il, qui gaspillent notre production laitière. L'industrie souffre du transport des denrées, mais aussi du contrôle des beurreries et des fromageries. Le ministre insiste sur la responsabilité du fédéral dans ce dossier.

Caron veut améliorer le secteur agricole en donnant une impulsion aux coopératives, aux sociétés ou cercles agricoles. Il veut surtout, par ce biais, faire jouer un rôle accru aux nouveaux agronomes dans l'éducation des cultivateurs et la modernisation de leurs techniques de production. La réaction de l'opposition et des députés ruraux reflète la méfiance encore grande du milieu agricole devant ces techniciens et cols blancs qui prétendent en savoir davantage en agriculture que les cultivateurs et les colons.

 

Transports et voirie

Il est manifeste qu'en ces années d'avant-guerre la question du transport et des voies terrestres de communication prend de l'importance. Le gouvernement présente le 12 décembre son projet de création d'un ministère de la Voirie. Il veut également augmenter les tarifs d'immatriculation des véhicules-moteurs pour financer le développement du réseau routier. Pour des politiciens aguerris au patronage, les chemins vont devenir un terrain de batailles électorales où les généreuses promesses de contrats seront les arguments les plus convaincants.

Cousineau trouve étrange que le gouvernement, fort de surplus budgétaires, doive chercher de nouvelles sources de financement pour les routes. On n'a même pas fini, dit-il, d'abolir les routes à péages comme on avait promis de le faire. Il s'indigne aussi que l'on laisse les automobiles rouler dans les campagnes à la folle vitesse de 18 milles à l'heure « pour tuer les cultivateurs » (8 janvier).

On revient aussi souvent sur la construction du boulevard Édouard VII, devant relier Montréal à la frontière de l'État de New York et qui deviendrait la première véritable autoroute du Québec. En ce qui concerne les chemins de colonisation, c'est un ministre Devlin diminué par la maladie qui explique à l'Assemblée les crédits de son ministère à ce chapitre (19 janvier). Il décédera en fonction le 1er mars 1914, quelques jours après la fin de la session.

 

Ventes à crédit et commerce de l'alcool

Un intéressant débat survient à propos des poursuites contre les vendeurs itinérants (11 décembre). Si un acheteur veut intenter un recours contre une firme, il doit le faire dans le district où se trouve l'entreprise. Il en résulte des frais considérables de transport des intimés et des témoins. Le débat soulève des questions de droit, de protection du consommateur, d'achat de matériel à crédit par les cultivateurs et d'accessibilité des citoyens aux services de justice.

Les questions de vente d'alcool touchent une corde sensible à cette époque où la prohibition est à l'ordre du jour partout en Amérique du Nord. Le gouvernement tente de bien encadrer ce commerce pour répondre aux besoins du public et des commerçants et aux doléances et aux « crises de vertu » des sociétés de tempérance et des ligues antialcooliques. On discute même d'élever de 18 à 21 ans l'âge légal pour consommer de l'alcool (9-16 janvier).

 

Droits de succession et constitution

Un jugement touchant la constitutionnalité de la loi québécoise des droits de succession a été rendu par le Conseil privé de Londres, alors instance juridique suprême de l'Empire. Pour se conformer à ce jugement, le gouvernement doit donc modifier sa loi, sans pour autant renoncer au droit de taxer les successions. Plusieurs libéraux se soumettent de mauvaise grâce à cette modification législative imposée par un tribunal étranger. Maurice Tessier (Rimouski) propose même l'abolition du recours judiciaire au Conseil privé, ou, du moins, l'adoption de restrictions pour ces appels dans le domaine du droit civil, particulier au Québec, que les juges anglais ne connaissent nullement. J.-N. Francoeur (Lotbinière) va même plus loin et préconise l'abolition des recours à la Cour suprême du Canada pour les causes de droit civil. Prévost, quant à lui, considère ce droit d'appel comme une tutelle coloniale qui devrait être abolie.

Le premier ministre Gouin fait là-dessus une importante déclaration. Il critique le jugement du Conseil privé et n'hésite pas à dire que les juges anglais ont erré en droit. Il ne va pas toutefois jusqu'à prôner l'abolition de l'appel au Conseil privé. Il préférerait à la place un appel devant un comité de la Chambre des lords pour les affaires coloniales, où les intervenants sont mieux informés des réalités locales (16-21 janvier).

Au début de 1914, un autre jugement du Conseil privé, concernant une cause sur les pêcheries en Colombie-britannique et touchant les juridictions provinciales, sera considéré comme non avenu au Québec par le premier ministre Gouin. Le débat sur la pertinence des appels au Conseil privé de Londres était amorcé au Québec depuis 1902 et la question ne sera réglée qu'en 1949.

 

La charte de Montréal

Les finances de la métropole et les dispositions de la charte de Montréal sont débattues dans les derniers jours de décembre. Ce dossier, toujours d'actualité d'année en année, ranime l'intérêt du public pour les travaux parlementaires. La question du transport en commun par la compagnie des tramways et le pavage des rues de la ville retiennent particulièrement l'attention.

Une autre question litigieuse est celle de la Bibliothèque municipale que les autorités religieuses surveillent de près. L'emplacement et la contruction de l'édifice devant l'abriter soulèvent aussi bien des interrogations. On accuse même plusieurs députés d'avoir vendu leur vote à des spéculateurs peu scrupuleux (17 décembre-8 janvier).

 

Immigration et image du Québec à l'étranger

On discute le 11 décembre d'informations erronées sur le Québec qui circulent dans des journaux allemands. Elles risquent, selon certains, de ternir l'image de la province à l'étranger et de décourager l'immigration. La question inspire à Armand Lavergne un discours sur la qualité des immigrants qui débarquent chaque année au Canada et la menace que ces étrangers représentent à ses yeux.

Il reçoit une vive réplique de Godefroy Langlois (Montréal-Saint-Louis) qui rappelle au député de Montmagny que la même intolérance qu'il exprime envers les immigrants pourrait s'exercer contre les Canadiens français vivant ailleurs qu'au Québec. Il serait nécessaire, dit-il, que l'on s'intéresse moins aux travaux publics et que l'on réclame un ministère de l'Intérieur pour gérer les problèmes de l'immigration. La question de l'immigration fait à l'époque l'objet de débats publics. Une brochure récente de Georges Pelletier sur la question s'est rapidement écoulée1. Elle revient d'ailleurs sur le tapis pendant l'étude des crédits et soulève un autre échange entre Jules Allard (Drummond) et Armand Lavergne (9 février).

 

La bombe de l'affaire Mousseau

Ce qu'on a appelé l'affaire Mousseau-Bérard-Bergevin, qui a éclaté en janvier 1914, a été le plus important scandale politique de cette époque. En d'autres temps, une pareille affaire aurait pu entraîner la démission du gouvernement, mais ses effets se limitèrent en 1914 à soulever les passions et à faire tomber quelques têtes.

Pour illustrer le degré de corruption et de vénalité de la classe politique, un nouveau journal de Montréal, le Daily Mail, finance des détectives privés américains pour tendre un piège aux législateurs québécois. Se présentant comme des hommes d'affaires, les détectives demandent à présenter un bill privé pour créer une entreprise d'expositions et d'événements publics, la Montreal Fair Association of Canada, laquelle désire obtenir dans sa charte quelques latitudes en regard du jeu, des courses et de la vente d'alcool. Pour faire taire les scrupules, les promoteurs glisseront au bon moment une enveloppe dodue. Les consciences les plus élevées étant aussi les plus chères, les montants seront proportionnels aux services rendus.

Le piège est tendu à Joseph-Octave Mousseau, député de Soulanges et président de l'important comité permanent des bills privés qui devra piloter le bill. Les supposés promoteurs rencontrent le député Mousseau au Château Frontenac et captent les conversations grâce à un « détectaphone » muni de micros Marconi. Dans une chambre voisine, des sténographes assermentés transcrivent chaque mot prononcé. Le député de Soulanges est chargé de distribuer à ses collègues de l'Assemblée et du Conseil législatif le viatique des consciences. À la Chambre haute, les conseillers Achille Bergevin et Louis-Philippe Bérard prendront le relais pour faciliter l'adoption du bill.

Sans le savoir, Mousseau allume lui-même la mèche de la bombe en présentant le bill 158 le 11 décembre. Le projet de loi est adopté en deuxième lecture le lendemain et envoyé au comité des bills privés d'où il revient sans amendement le 16 décembre. En comité plénier, le 7 janvier, on modifie légèrement l'article concernant la vente d'alcool. Puis c'est la troisième lecture et l'adoption facile au Conseil législatif le 16 janvier.

Le 20 janvier, Prévost questionne le gouvernement sur une manchette annonçant des révélations de pots-de-vin qui seraient sous presse au Daily Mail. Le lendemain, l'affaire éclate dans les journaux et explose sur le parquet de la Chambre à la séance du 22 janvier. Lavergne ouvre le bal sur une question de privilège et demande la convocation des journalistes du Mail à la barre de la Chambre.

Sa motion est débattue et finalement adoptée. À la séance du soir, on décide au surplus de nommer un comité parlementaire d'enquête chargé de faire la lumière sur cette sombre affaire.

Du coup, la foule, qui avait quelque peu déserté les tribunes de l'Assemblée depuis le départ du magistral Henri Bourassa, se précipite de nouveau au parlement et se passionne pour les révélations croustillantes de l'enquête du Daily Mail. La nouveauté des techniques d'écoute électronique et l'importance des personnages impliqués doublent la curiosité du public. Le 27 janvier, des centaines de personnes envahissent les galeries et les corridors, posant des problèmes d'ordre et de sécurité au Président de la Chambre. Tous se demandaient qui parmi les députés et conseillers législatifs avait reçu une part des 9 500 $ jetés en pâture à l'appétit des parlementaires. Les révélations et les témoignages risquaient de faire perler et rougir plusieurs fronts des deux côtés de la Chambre.

La comparution de témoins à la barre de l'Assemblée est une mesure rare, exceptionnelle et complexe. Le 27 janvier, M. E. Nichols et Brenton A. MacNab, respectivement président-directeur et rédacteur en chef du Montreal Daily Mail sont donc cités devant la Chambre des députés pour répondre des articles impliquant des membres de la législature. Leurs témoignages sont ensuite référés au comité d'enquête. Entre-temps, le 29 janvier, Mousseau démissionne et, à point nommé, tombe gravement malade, ce qui l'empêche de témoigner devant le comité d'enquête. Au Conseil législatif, Bergevin et Bérard sont à leur tour contraints de démissionner. Le gouvernement tente de limiter l'impact du scandale aux concussionnaires, accusant le Mail d'avoir monté une odieuse machination non seulement contre lui, mais contre toute la classe politique du Québec.

Un autre incident survient lorsque Charles Lanctôt, l'assistant procureur général, attaque physiquement M. MacNab lorsque celui-ci mentionne son nom au cours de son témoignage devant le comité d'enquête. L'épisode rebondit à l'Assemblée par les interventions de J.-B.-B. Prévost (5 février) et d'A. Lavergne (6 février) qui auraient souhaité faire comparaître à son tour l'assistant procureur général à la barre de la Chambre. L'histoire se termine simplement par une présentation d'excuses publiques de la part de M. Lanctôt.

À la suite d'un article acide de Jules Fournier, paru dans L'Action, Prévost aurait également souhaité faire comparaître le disciple d'Olivar Asselin à la barre de la Chambre. Cependant, le premier ministre considérant que l'agitation est suffisamment grande, la motion du député de Terrebonne est mise aux voix et rejetée (12 février).

Les derniers jours de la session bouillonnent dans le débat entourant l'adoption par la Chambre du rapport du comité spécial d'enquête et la Chambre termine péniblement l'étude des crédits. Lorsque, à la clôture de la session, le fameux bill 158 sur la Montreal Fair Association of Canada est soumis pour sanction au lieutenant-gouverneur, il répond selon la formule consacrée par la tradition : « Au nom de Sa Majesté, le lieutenant-gouverneur avisera quant à ce bill. » Le bill 158 n'entrera jamais dans les statuts du Québec.

Damase Potvin, journaliste à la Tribune de la presse à titre de correspondant de La Patrie et esprit caustique à ses heures, rassemblera ses notes sur l'affaire Mousseau et publiera quelques mois plus tard un « roman de mœurs », Le Membre, relatant dans une fiction drolatique les rebondissements de cet incroyable épisode de l'histoire parlementaire.

 

Les passe-d'armes et mots d'esprit

Une session aussi mouvementée que celle de 1913-1914 a eu son lot de traits vifs, de répliques cinglantes et d'humour volontaire ou involontaire. Le lecteur des débats de cette session en découvrira plusieurs au fil des pages. En voici néanmoins un rapide florilège qui n'a rien d'exhaustif.

L'Événement du 20 novembre, p. 1 raconte qu'un député ministériel a demandé où était M. Bourassa n'ayant pas encore remarqué qu'il n'était plus député depuis un an et demi. On peut se demander, dit le journal conservateur, où ce monsieur avait la tête pendant la session de l'année dernière, remarquable surtout par l'absence du tribun nationaliste. Le même journaliste facétieux demande, le 25 novembre :

- Pourquoi le trésorier a-t-il attendu la Sainte-Catherine pour prononcer le discours du budget?

- Parce que son surplus s'étire!

- Je crains qu'il ne fonde à la chaleur de la discussion...

 

Le 28 novembre, le ministre Caron est fier de mettre à l'actif de son gouvernement le fait que le Québec compte plus de cochons qu'il y a dix ans. Le 2 décembre, É.-L. Patenaude (Laprairie) montre un vieux numéro de La Presse qu'il avait, dit-il, soigneusement conservé.

- Sur la glace? demande Lavergne.

- Non, sous les portraits des honorables Gouin, Taschereau et Caron.

- Ce sont de beaux hommes, les Canadiens! réplique Lavergne, et Prévost lance :

- Ce sont des "safe men"!

 

Le député Cyprien Dorris, de Napierville, fait souvent rire ses collègues par ses propos naïfs et ses expressions du terroir. Le 5 décembre, il revendique pour les cultivateurs comme lui le droit de parler aussi souvent en Chambre que les avocats. La Chambre, dit-il, se compose d'avocats, de notaires, de médecins et de n'importe quoi. S'il avait été présent à son siège lorsqu'on a voté le budget, ajoute-t-il, il aurait voté en bloc pour son ami Mackenzie.

Le 10 décembre, l'honorable Caron (encore lui) croit qu'on devra songer à l'inspection des inspecteurs. Le lendemain, sur une réplique de sir Lomer Gouin, M. Sauvé dit : « Le premier ministre a répondu pour m'embêter. » Gouin lui lance alors : « Le député de Deux-Montagnes n'est pas embêtable. » Le 13 janvier, M. Prévost invente des néologismes en créant le mot « crasserie » et les verbes « tangotter » (danser le tango) et « turcotrotter » (danser le turkey trot).

Les boutades d'Armand Lavergne pendant l'affaire Mousseau sont nombreuses. Lorsqu'un médecin vient dire à la commission que M. Mousseau ne peut venir témoigner car il est prostré dans un état comateux, on lui demande s'il a tenté de le ranimer. Le médecin déclare avoir utilisé tous les moyens à sa disposition pour le ramener à la conscience. « Avez-vous essayé de l'argent? », demande Armand Lavergne. « Ce n'est pas dans mes moyens », répond le médecin2.

 

Critique des sources

L'affaire Mousseau-Bérard-Bergevin, qui a été le point culminant de la session de 1913-1914, est en elle-même éloquente des rapports tumultueux entre le monde de la presse et celui de la politique. Le Montreal Daily Mail qui provoque le scandale s'affiche comme indépendant3. En fait, Brenton MacNab et le journaliste Edward Beck, lequel a rédigé les articles, sont d'anciens associés de Hugh Graham, propriétaire du Star, et ces derniers demeurent conservateurs tories de stricte obédience. Le nouveau journal montréalais, qui entre avec fracas dans le monde des médias, délègue à la Tribune de la presse un jeune journaliste, Abel Vineberg, qui poursuivra sa carrière pendant quatre décennies comme représentant de la Montreal Gazette. Dès son entrée à l'Assemblée, Vineberg dérange les ténors du gouvernement; dès le 3 décembre, au comité des bills privés, Léonide Perron critique vertement un article de Vineberg paru dans le Mail4. Malheureusement, les chroniques du Montreal Daily Mail n'ont pu être utilisées pour la reconstitution des débats, car aucune collection complète de ce journal n'a été conservée. On n'en retrouve qu'un ou deux exemplaires dans les collections de bibliothèques.

En 1913, la Tribune se compose de 15 journalistes dont 7 représentent des journaux de langue anglaise.

Joseph-Édouard Barnard (L'Événement)
Alonzo Cinq-Mars (La Presse)
John A. Davis (The Quebec Chronicle)
Louis-Philippe Desjardins (L'Action sociale catholique)
Valère Desjardins (Le Soleil)
Jean-Baptiste Dumont (Le Devoir)
Joseph-Amédée Gagnon (Le Quotidien)
Gilbert W.G. Hewey (The Quebec Daily Telegraph)
George Hambleton (The Montreal Telegraph)
W. J. Jeffers (The Montreal Daily Telegraph)
Thomas J. Lonergan (The Montreal Gazette)
Georges Morisset (Le Canada)
Damase Potvin (La Patrie)
John Richardson (The Montreal Daily Herald)
Abel Vineberg (The Montreal Daily Mail)5

Le Montreal Herald and Daily Telegraph est le journal de H. Graham. Il est issu de la fusion du Montreal Daily Herald et du Daily Telegraph. C'est donc un journal « bleu » et les libéraux se plaignent de ses articles pendant la session. En particulier, W. Lévesque (Laval) proteste contre un reportage paru dans ce journal qui n'est, dit-il, qu'un tissu de mensonges (20 novembre). Armand Lavergne propose même de faire comparaître le journaliste du Herald à la barre de la Chambre pour mettre les deux protagonistes en face l'un de l'autre. Le Herald suit aussi de près les affaires de l'administration municipale de Montréal et des politiques de permis de vente d'alcool. Malgré son opposition au gouvernement, le Herald n'est pas fanatiquement rebelle et sait, à l'occasion, adopter un ton plus conciliant.

La Montreal Gazette défend toujours les intérêts de la grande entreprise et ceux du Parti conservateur. Pendant l'affaire Mousseau, elle est cependant prudente et défend l'honneur des institutions parlementaires bafoué par cette sombre histoire, plutôt que d'accabler comme d'autres les parlementaires impliqués. En fin de session, elle fait un bilan mitigé de la session telle que vue par les barons d'affaires de la rue Saint-Jacques6.

L'Événement de Québec demeure le principal quotidien d'opposition. Il lance souvent des remarques contre le gouvernement. À l'ouverture de la session, par exemple, il parle d'un discours du trône ordinaire et d'une inauguration bruyante avec trop de cérémonies et pas assez de dignité (12 novembre 1913, p. 1). Il souligne le travail de la « petite, mais vaillante » opposition conservatrice et ne manque pas d'exploiter à fond le scandale Mousseau. Le journal pousse même l'offensive avec des titres provocateurs comme : « Le ministre de l'Agriculture confesse son incompétence » (2 décembre 1913). Le Soleil, appelle son concurrent « la gazette tory de la rue de la Fabrique » et, en Chambre, les ministres parlent des « mensonges » de L'Événement et de La Patrie. Même dans l'opposition, J.-B.-B. Prévost n'aime pas L'Événement; il soulève une question de privilège contre l'un de ses articles du 5 février, et une autre le 12 février, contre un article de Jules Fournier, paru dans L'Action.

Sans toujours manifester une aussi farouche opposition au gouvernement, le Montreal Daily Star demeure bien ancré dans la tradition conservatrice et accorde un beau rôle aux troupes de M. Tellier.

Les ministériels n'hésitent jamais à lui accoler l'étiquette de tory. En décembre 1913, un mois avant le scandale Mousseau, le Star accuse une vingtaine de députés de la majorité d'avoir vendu leur vote au comité des bills privés sur la question de l'emplacement de la Bibliothèque municipale de Montréal, accusation catégoriquement rejetée par le premier ministre lui-même le 17 décembre.

Le Quebec Chronicle reste également fidèle au Parti conservateur, mais, en ces années de régime conservateur à Ottawa, il est plus laudatif pour le gouvernement Borden que virulent contre le gouvernement Gouin. Néanmoins, le Chronicle a été le premier relais local de l'affaire Mousseau en titrant dès le 20 janvier que le Mail, publié le lendemain à Montréal, contiendrait des révélations spectaculaires.

La Patrie est à Montréal la voix des conservateurs francophones. Elle s'attire, bien entendu, les critiques du premier ministre qui la dénonce, entre autres, à la séance du 3 février. Le Devoir, toujours indépendant des partis, avec à sa tête Henri Bourassa, est aussi un redoutable adversaire pour le gouvernement Gouin dans la métropole et ailleurs. Présent sur tous les fronts et de tous les combats, Le Devoir possède déjà une réputation et exerce une influence qui dépasse largement les limites de son tirage. Son correspondant, Jean Dumont, écrivant toujours d'une encre bleu azur, ne cache pas ses sympathies pour l'opposition.

L'Action sociale dérange le premier ministre en mettant souvent en doute l'esprit catholique du gouvernement. Robert Rumilly raconte que sir Lomer a même fait une démarche personnelle auprès de Mgr Bégin, en 1913, pour se plaindre du fait que L'Action attaquait sans cesse un gouvernement catholique. « Faites comme moi, a répondu l'archevêque non sans humour, je ne dis jamais que je suis catholique »7. Le fait est que L'Action sociale livre une guerre larvée au Parti libéral. En décembre 1913, le pieux journal doit d'ailleurs répondre, en Cour supérieure, d'une poursuite de 10 000 $ lancée par Le Pays, le journal hebdomadaire libéral8.

Le Soleil et Le Canada sont les deux organes du parti ministériel en langue française, l'un à Québec, l'autre à Montréal. Ils donnent invariablement le fidèle point de vue du gouvernement. Des députés de l'opposition protestent contre des reportages du Soleil qu'ils jugent biaisés ou incorrects. C'est le cas de Tellier (12 janvier), de Prévost et de Lavergne (13 janvier). La Presse de Montréal soutient aussi et presque sans réserve le gouvernement Gouin. Arthur Sauvé qualifie même La Presse, le 11 décembre, « d'organe du premier ministre ».

Enfin, le Quebec Daily Telegraph est un journal populaire d'orientation libérale, dirigé par Frank Carrel, un journaliste québécois de langue anglaise très engagé dans son milieu et qui deviendra quelques années plus tard, en 1918, membre du Conseil législatif.

 

Notes

1. « La brochure de M. Pelletier », Le Devoir, 6 décembre 1913, p. 1.

2. Rapports des comités spéciaux nommés par le Conseil législatif et l'Assemblée législative de la province de Québec [...], Québec, E.-E. Cinq-Mars, 1914, p. 124

3. A. Beaulieu et J. Hamelin. La Presse québécoise des origines à nos jours, tome 5, 1911-1919, Québec, P.U.L., 1982, p. 85-86.

4. « Goliath se lève encore contre David », L'Événement, 4 décembre 1913, p. 1.

5. [J. Saint-Pierre] Les membres de la Tribune de la presse. Liste chronologique 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1990, coll. « Bibliographie et documentation », no 34.

6. « The Session of the Legislature », Montreal Gazette, 20 février 1914, p. 8.

7. R. Rumilly, Histoire de la province de Québec, tome XVIII, Le Règlement XVII, Montréal, Montréal-Éditions, s.d., p. 77.

8. « L'Action sociale vs Le Pays », La Patrie, 12 décembre 1913, p. 3.