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26e législature, 3e session
(9 janvier 1962 au 19 septembre 1962)

Par Olivier Côté

Le Québec, le Canada, le monde en 1962

À l’heure d’une prospérité économique retrouvée, le gouvernement de Jean Lesage poursuit au Québec ses réformes en éducation, en santé et aux affaires sociales à l’enseigne des principes généraux de l’État-providence : réglementation de l’économie, redistribution de la richesse et instauration d’un filet social1. La Révolution tranquille suit son cours.

L’État québécois soutient de nombreux projets d’envergure. La réalisation d’un réseau de métro à Montréal est annoncée le 20 octobre 1961. En avril 1962, le maire Jean Drapeau propose Montréal comme candidat à l’organisation de l’exposition universelle de 1967 (Expo 67), candidature qui obtient l’appui du gouvernement du Québec2.

Sur la question des relations internationales, le gouvernement du Québec cultive un lien privilégié avec la France et les autres pays francophones. Dans le cadre de son voyage en France, où il est accueilli officiellement comme chef d’État par le président Charles de Gaulle, Lesage inaugure la Maison du Québec à Paris, qui remplace l’ancienne délégation commerciale du Québec. (4 et 5 octobre 1961) Celui-ci reviendra sur la portée symbolique de cet événement majeur lors de son discours du trône : « L’inauguration de la Maison du Québec à Paris a été l’occasion de démonstrations inoubliables dont les représentants de notre province ont été l’objet. […] Nous avons raison d’espérer que les relations plus étroites que jamais ainsi établies entre la France et le Québec produiront d’heureux résultats. » (6 janvier 1962) La Délégation du Québec à Paris jouira d’une reconnaissance diplomatique officielle du gouvernement français3.

Réciproquement, les 9 et 21 mars 1962, l’Assemblée législative reçoit la visite de représentants de la Belgique – Guy Dufresnes de la Chevalerie, ambassadeur de Belgique au Canada; Maurice Brasseur, ministre du Commerce extérieur et de l’Assistance technique – et de Francis Lacoste, ambassadeur de France au Canada. Plus tard, en mai 1962, la France envoie Raymond Bousquet comme ambassadeur. Il nomme pour la première fois des attachés culturels aux consulats généraux de France à Montréal et à Québec4.

Ces réformes sociales, ces projets d’envergure et ces gestes hautement autonomistes de rapprochement avec la francophonie reçoivent l’approbation unanime des dirigeants syndicaux, du patronat, du milieu francophone des affaires, des intellectuels, des universitaires, des élites politiques et surtout des technocrates et des hauts fonctionnaires à la tête des institutions étatiques qui sont « en mesure d’influencer les grandes orientations de la société5 ».

Ces élites partagent, de manière consensuelle, du moins jusqu’en 1965, le même désir de réformer la société en vertu de principes néolibéraux ou chrétiens réformistes6. Elles chargent l’État de la réduction des inégalités sociales, soit du legs « à chaque citoyen [d’]une éducation suffisante, des conditions de vie décentes et [d’]une sécurité sociale aussi large que possible7 ». Elles rejettent les anciennes valeurs conservatrices, embrassent « l’idée de rattrapage et de modernisation » du Québec par le biais d’un État québécois puissant, vecteur d’un nouveau nationalisme d’affirmation de moins en moins canadien-français et pancanadien8.

D’autres mouvements, qui s’interpénètrent sur le plan des idées comme sur le plan organisationnel, sont encore inscrits en marge de la société. La mouvance socialiste, en 1962, dénonce « la timidité des réformes sociales9 » du gouvernement Lesage. Elle prône la collectivisation complète de l’économie et l’accroissement du pouvoir des travailleurs à l’intérieur des balises de la démocratie parlementaire libérale. La revue Cité libre, fondée en 1950 par un groupe d’intellectuels (Pierre Vadeboncœur, Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau), compte de nombreux auteurs socialistes. Ces gens fonderont, en 1963, le NPD-Québec et le Parti socialiste du Québec.

Le féminisme réformiste, qui défend l’égalité juridique des femmes et des hommes, trouve son porte-voix en la personne de Marie-Claire Kirkland-Casgrain. D’autres mouvements féminins, par contre (Voix des femmes, Cercle des fermières, Union catholique des femmes rurales, Cercles d’économie domestique), ne se préoccupent guère « des questions d’émancipation ou d’égalité10 ». Encore en 1961, des femmes sont fortement découragées de joindre la sphère du travail. Elles ne gagnent que 59 % du salaire des hommes pour un emploi comparable et risquent à tout moment d’être congédiées advenant une grossesse11.

Le mouvement indépendantiste, quant à lui, rallie des appuis significatifs, à la faveur de la publication des livres Pourquoi j’ai choisi l’indépendance? (Raymond Barbeau, 1961) et Pourquoi je suis séparatiste? (Marcel Chaput, 1961). Ce projet de société est également promu par le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), qui compte à sa tête, depuis le 29 octobre 1961, Marcel Chaput en remplacement d’André D’Allemagne12.

Divers groupuscules nationalistes privilégient les gestes d’éclat à la persuasion politique. C’est le cas du Mouvement de libération nationale qui vole, le 24 juin 1962, le mouton du défilé de la Saint-Jean, symbole de l’oppression des Canadiens français. Dès mars 1963, le Front de libération du Québec (FLQ) coordonnera les actions terroristes (attentats à la bombe) de différents groupes, dont le point d’action culminant sera, en octobre 1970, les enlèvements du diplomate James Richard Cross et du ministre Pierre Laporte13.

Dans une tout autre sphère, le Mouvement laïque de langue française, fondé par Jacques Godbout et Jacques Mackay, fait la promotion de la création d’écoles non confessionnelles. Il joue un rôle de premier plan dans les audiences publiques de la Commission Parent sur l’éducation, qui débutent le 6 décembre 1961 et qui s’échelonneront jusqu’en 1966. Le mandat de la commission, très large, est « d’étudier l’organisation et le financement de l’enseignement à tous les niveaux14 ».

Ce positionnement en faveur de la laïcisation de la société exaspère les traditionalistes, qu’ils soient créditistes ou « intégristes religieux ». Ces derniers proposent le maintien du réseau d’institutions religieuses des années 1950. Or, le traditionalisme, « qui avait fortement coloré les années 1930-1945 et qui, même soumis à la critique, jouait encore un rôle déterminant entre 1945 et 1960, se voit relégué rapidement à une position défensive et minoritaire par la profusion des courants valorisant la rupture et l’innovation15 ».

Les grandes cérémonies ostentatoires du cardinal Paul-Émile Léger (1953-1968) réussissent à cacher, du moins temporairement, la réduction graduelle de la sphère d’influence de l’Église catholique au Québec et de son action politique. Cette institution fait face à un double phénomène : la décléricalisation et la déconfessionnalisation. D’une part, avec la pluralisation de la société, l’Église perd son rôle de guide, de « dénominateur commun » de l’ensemble de la communauté québécoise et, d’autre part, avec la montée de l’État-providence, l’État et ses fonctionnaires remplacent graduellement les institutions religieuses qui exerçaient autrefois un rôle majeur dans les domaines de l’enseignement, de la santé et de la sécurité sociale16.

La crise de l’Église catholique est profonde. Celle-ci tentera tant bien que mal de s’adapter à la modernité en accordant un nouveau rôle aux laïcs, en privilégiant le dialogue avec les autres Églises chrétiennes et en appliquant les grandes orientations œcuméniques du concile de Vatican II17. Mais ses effectifs cléricaux et la pratique religieuse chuteront irrémédiablement à la fin des années 1960. Ceci marquera la lente disparition de la société traditionnelle canadienne-française, avec son catholicisme, ses notables locaux et son clergé conservateur18.

Une nouvelle société moderne, décléricalisée et laïcisée prend son élan. Les artistes s’expriment avec de plus en plus de liberté, bien que soit toujours présente l’autorité morale de l’Église catholique qui exerce encore sa censure. Le Comité provisoire pour l’étude de la censure du cinéma dans la province de Québec, présidé par Georges Dufresne, recommande, il est vrai, l’abolition de la censure cinématographique et son remplacement par un système de classification (le rapport « Régis »), mais il faudra attendre l’année 1967 avant que soient appliquées ses principales recommandations19.

La production cinématographique québécoise se renouvelle dans l’adoption du « cinéma direct », genre qui privilégie la présentation, en images et en sons captés en direct, de la parole et du geste de l’humain dans son contexte naturel, de la saisie de l’événement au moment où il se produit20. Des documentaires, surtout produits par l’Office national du film (ONF), voient le jour : Golden Gloves de Gilles Groulx, sur l’univers de la boxe à Montréal (1961); La lutte de Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier et Claude Jutra (1961); Bûcherons de la Manouane de Arthur Lamothe (1962). À Saint-Henri le 5 septembre, de Hubert Aquin, traite de ce quartier ouvrier à l’est de l’île de Montréal, et Pour la suite du monde, classique intemporel du cinéma québécois, réalisé par Michel Brault et Pierre Perrault, s’intéresse aux gens de l’Île-aux-Coudres et à leurs traditions ancestrales (1962).

Jacques Hébert fonde, en 1961, les Éditions du Jour, lesquelles contribuent au renouveau littéraire québécois. Notons la publication, dans plusieurs maisons d’édition, du roman La Montagne secrète, de Pierre Cadorai (Beauchemin, 1961); des recueils de nouvelles Laure Clouet, d’Adrienne Choquette (Institut littéraire du Québec, 1961); et Contes du pays incertain, de Jacques Ferron (Éditions d’Orphée, 1962). En poésie, l’événement de l’année demeure la publication du recueil Recours au pays, de Jean-Guy Pilon (Éditions de l’Hexagone, 1961).

La télévision devient véritablement un média de masse qui s’insère dans les habitudes quotidiennes des Québécois. À la suite d’une stratégie concertée d’investissements massifs de la CBC/Radio-Canada dans les grandes villes et du développement de stations privées dans les petits centres, 94 % des ménages de 1960 pouvaient accéder théoriquement aux ondes de la télévision canadienne, à la condition expresse de posséder un téléviseur, ce qu’ont les Québécois dans une proportion de 90,8 % (Recensement de 1961)21.

À Montréal, trois stations se partagent le marché, par ordre de popularité : CBFT (Radio-Canada), CFCF (CTV) et CBMT (CBC)22. Il faudra attendre le 19 février 1961 avant que ne soit lancée la station montréalaise CFTM-TV, qui sera plus tard affiliée au groupe TVA. Son premier grand succès est sans doute l’émission Jeunesse d’aujourd’hui, animée par Pierre Lalonde et diffusée les samedis soir à compter du 16 juin 1962, qui fait la promotion des nouveaux talents musicaux de la pop franco-québécoise. Les Baronets y font d’ailleurs leur apparition, après avoir été découverts à l’émission de l’animateur Jean Simon, en 1961.

Les chansonniers et les musiciens classiques sont surtout l’apanage de Radio-Canada, qui diffuse les concerts de l’Orchestre symphonique de Montréal, nouvellement installé à la Place des Arts en 1961 et sous la direction du jeune chef Zubin Mehta (1961-1967)23, tout autant que les chansons des Pauline Julien, Renée Claude et Jean-Pierre Ferland qui sont reçus aux émissions Music Hall et Chez Clémence24.

Puissant diffuseur de culture populaire, la télévision constitue aussi un nouveau média d’information qui, dans le monde occidental, fait maintenant compétition au journalisme de la radio et de la presse écrite. Et tout cela, grâce au direct télévisuel, dont l’instantanéité et la rapidité s’implantent au rythme de l’amélioration des moyens technologiques de diffusion (satellite Telstar, réseau national de retransmission par micro-ondes).

Une nouvelle conscience planétaire s’installe dès lors : « Le visionnement des images partout, tout le temps, qui efface des décalages spatio-temporels crée une fusion collective, une dimension mondiale réelle dans l’esprit des habitants terrestres […]. [Cette] mondialisation signifie la mise en scène du monde pour le monde, la présence de tous au même monde, en même temps25. »

Sur la scène mondiale, la relative libéralisation de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), amorcée après la mort de Staline (1953) et le XXe Congrès du parti communiste (1956), sous l’égide du secrétaire Nikita Khrouchtchev (1953-1964), contribue à rapprocher momentanément le bloc communiste du bloc capitaliste. Mais ce rapprochement sera annihilé successivement par l’écrasement de l’insurrection hongroise par l’armée soviétique (1956), l’alignement du Cuba de Fidel Castro sur l’URSS (1960) et l’invasion, avec l’appui logistique de la CIA (Central Intelligence Agency, États-Unis), des exilés cubains à la baie des Cochons (Cuba, avril 1961). Le 7 février 1962, le gouvernement américain met en application un embargo contre Cuba. Puis, en octobre 1962, l’acceptation par Fidel Castro de l’hébergement des missiles soviétiques sur son île provoque une crise politico-militaire, « la crise des missiles », opposant le président américain John F. Kennedy à son homologue soviétique (16 au 28 octobre 1962).

Par ailleurs, en Allemagne, sur instruction des Soviétiques, la République démocratique allemande (RDA) parachève le mur de Berlin, lequel marquera la frontière, pour les 29 années à venir, entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est (12 au 15 août 1961). Surtout, le déclenchement de la guerre au Vietnam (1964), précédé de l’envoi de 18 000 militaires américains au Sud-Vietnam (18 novembre 1961) et d’hélicoptères à Saigon (11 décembre 1961), finira de diviser le monde et de raviver la menace nucléaire26.

À l’intérieur même du bloc communiste, la Chine prend ses distances du grand frère soviétique. Le 17 octobre 1961, le Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) consacre le schisme sino-soviétique. C’est dans ce contexte que la Chine se trouve un nouvel allié en l’Albanie (13 janvier 1962).

Les anciens empires coloniaux poursuivent leur désintégration. L’Inde récupère ainsi la colonie portugaise de Goa (19 décembre 1961); d’autres pays, nommément le Tanganyika (9 décembre 1961), la Samoa occidentale (1er janvier 1962), le Rwanda, le Burundi (1er juillet 1962) et l’Algérie (5 juillet 1962) acquièrent leur indépendance officielle. Un nouveau tiers-monde émerge et aspire « à rester neutre entre les deux blocs antagonistes27 ». C’est ainsi que Tito, le président yougoslave, organise la première conférence des non-alignés à Belgrade, où sont réunis, du 1er au 6 septembre 1961, 21 États qui refusent de faire bloc avec les États-Unis ou l’URSS.

Dans ce contexte d’instabilité politique et de guerre froide, le gouvernement canadien participe de plein gré à la défense de l’Amérique du Nord. Sa politique extérieure est fermement alignée sur celle des États-Unis, avec qui il conclut une alliance militaire, concrétisée dans le North American Air Defense Command (NORAD; 1957). Le gouvernement canadien autorise les appareils militaires américains à survoler le territoire national, permet l’établissement de stations radars et d’installations militaires américaines, et accepte la présence de batteries de missiles américains. Mais, lorsque la crise des missiles à Cuba survient, John Diefenbaker, premier ministre du Canada, hésite « à mobiliser ses forces armées en laissant entendre qu’il ne partage pas entièrement l’analyse américaine de la situation28 ». Plus encore, le gouvernement refuse catégoriquement que des ogives nucléaires américaines, à installer sur les missiles canadiens du centre-nord du pays, entrent sur son territoire29.

Le fait d’armes de la politique intérieure du gouvernement Diefenbaker est sans aucun doute la réforme de la politique d’immigration canadienne. Prévaudra à l’avenir le principe d’admissibilité universelle, qui met fin à la discrimination des non-Blancs dans la sélection des migrants (1962). Seuls deux éléments discriminatoires demeurent : la concentration des bureaux d’immigration du Canada en Europe et le maintien des restrictions de parrainage dans le cas des pays africains et asiatiques.

Malgré cette nouvelle ouverture à la diversité culturelle, Diefenbaker peine pourtant à comprendre le Québec francophone, « à saisir les enjeux et la portée de la Révolution tranquille30 ». Les Québécois perçoivent ce gouvernement comme éminemment anglophone et peu sensible aux aspirations du Québec, comme en atteste la popularité, aux élections fédérales de 1962, du Parti libéral fédéral, qui arrive au premier rang au Québec (35 sièges sur 75; 39,2 % du suffrage exprimé). Le Crédit social, qui récolte 26 députés surtout en provenance de comtés ruraux, se substitue au Parti conservateur (14 sièges)31. Avec pour résultat net que sur la scène nationale, le gouvernement conservateur de John Diefenbaker est réélu minoritaire, le 18 juin 1962, avec 116 sièges sur 265 et 37,3 % du suffrage.

 

Les parlementaires

À l’ouverture de la session, sur les 95 sièges que compte l’Assemblée législative, on dénombre 54 députés libéraux (trois de plus par rapport à l’ouverture de la session précédente), 40 députés unionistes (un de moins), et un député indépendant, Frank Hanley.

Dans le cadre de l’élection partielle dans Chambly, tenue le 14 décembre 1961, le journaliste au Devoir, Pierre Laporte, succède à l’ancien député libéral Robert Théberge, décédé en fonction. L’Union nationale lui laissera le champ libre en ne présentant aucun candidat dans cette circonscription.

À l’ouverture de la session, Frédéric Coiteux, libéral, est déclaré élu dans L’Assomption. Car l’ancien député unioniste Stanislas-Victor Chartrand avait été déclaré défait, en vertu du jugement de la Cour de magistrat, à la suite de manœuvres frauduleuses.

Mais l’histoire retiendra surtout l’élection de Marie-Claire Kirkland-Casgrain, qui, lors d'une partielle dans le comté de Jacques-Cartier, succède à son père décédé, Charles-Aimé Kirkland, député de cette circonscription depuis 1939. Elle devient ainsi la première femme députée au Québec.

Sa première intervention en Chambre, le 10 janvier, est soulignée par les applaudissements chaleureux de l’ensemble de la députation et ceux des tribunes bondées du parlement. Pierre Laporte et Daniel Johnson rendent ensuite hommage à leur collègue :

M. Laporte (Chambly): L’élection de la première femme à l’Assemblée législative est un événement politique majeur. C’est le Parti libéral qui a accordé le droit de vote aux femmes; il était logique que ce soit lui également qui présente et fasse élire la première femme à la Chambre. C’est la reconnaissance définitive et totale de ce droit de vote, et je suis certain que le niveau général de nos discussions en cette Chambre en sera heureusement influencé. Je souhaite que d’autres femmes se fassent élire à l’Assemblée législative.

M. Johnson (Bagot): Je veux lui dire que nous, de l’opposition, nous sommes très heureux de constater la présence en cette Chambre d’une femme agréable, charmante, courageuse, avocate distinguée, fille d’un député que tous les collègues avaient appris à estimer, parce qu’il était très agréable dans l’intimité et peu encombrant en Chambre, car il avait beaucoup de compréhension envers le gouvernement.

 

Autrement, Marie-Claire Kirkland-Casgrain n’interviendra que rarement en Chambre, bien qu’elle soit présente lors des votes importants. Le premier échange musclé de la députée survient lorsque Johnson attaque son intégrité politique sur la question de sa présence lors des bénédictions d’école dans son comté. (5 avril 1962) Par ailleurs, le 3 juillet 1962, la députation unioniste ne lui fera pas de quartier lorsqu’elle deviendra la première femme à présider un comité plénier à l’Assemblée législative. Elle aura du mal à imposer l’ordre et le respect en Chambre. Dans les pages du Montréal-Matin, le correspondant Paul Rochon sera tout aussi irrespectueux de son rôle de députée dans sa description ironique et flagorneuse de son habillement32.

Pour présider les travaux de la Chambre basse, John Richard Hyde est choisi par ses pairs, le 9 janvier 1962. Il est le premier député de langue anglaise élu à ce poste depuis 1880. L’unioniste Jean-Jacques Bertrand agit, quant à lui, comme Orateur suppléant à compter du 30 janvier 1962.

Certains ministres, à la faveur de l’internationalisation des relations du Québec avec la francophonie et des préparatifs à la nationalisation de l’électricité, doivent manquer plusieurs séances : Georges-Émile Lapalme, ministre des Affaires culturelles, représente le Québec à l’exposition de Bordeaux sur l’« art au Canada », entre le 5 mai et le 5 juin; René Lévesque, pour sa part, se déplace dans des régions minières et hydroélectriques loin des grands centres urbains.

D’autres députés devront s’absenter en raison de problèmes de santé : Paul Earl, ministre du Revenu, est hospitalisé durant le mois de mai 1962, pendant quelques semaines; Alphonse Couturier, député libéral de Rivière-du-Loup et ministre de la Santé, est retenu chez lui du 26 juin au 5 juillet; enfin, le député unioniste Paul Dozois, de Montréal-Saint-Jacques, atteint d’une appendicite aiguë, doit s’absenter à partir du 4 juillet.

Il n’y a pas eu de remaniement ministériel. Mais notons la nomination au poste de lieutenant-gouverneur du Québec, le 11 octobre 1961, de Paul Comtois. Son prédécesseur, Onésime Gagnon, ancien ministre des Finances de l’Union nationale, était décédé en fonction le 30 septembre 196133.

 

Le Parti libéral

Le Parti libéral savoure encore son éclatante victoire de 1960. Le premier ministre et chef du parti, Jean Lesage, est toujours perçu comme homme de prestance et de prestige. Son biographe, Dale C. Thompson, le décrit comme un homme intelligent, beau, doté « d’une énergie exceptionnelle », d’une grande ambition et « doué d’une voix résonnante qui donnait du poids à ses paroles », mais aussi « arrogant » et ayant un fort penchant pour l’alcool34.

Député fédéral de Montmagny-L’Islet, de 1949 à 1958, ministre des Ressources et du Développement économique, en 1953, et ministre du Nord canadien et des Ressources nationales, de 1953 à 1957, dans le gouvernement libéral de Louis Saint-Laurent, Lesage avait été élu chef du Parti libéral du Québec en 1958. Il était parvenu à rallier autour de lui l’aile réformiste de son parti – leaders de Montréal, affiliés à la Fédération libérale – tout autant que son aile modérée – leaders de Québec et des régions, attachés à des formes organisationnelles plus classiques35.

Le parti peut compter sur une base militante de plus en plus élargie, sur la Fédération libérale du Québec, dont l’objectif immédiat est de démocratiser les associations de circonscriptions, et sur les associations locales du parti. Sa députation est, dans une proportion de 50 % à 60 %, issue des professions libérales et des milieux financiers et possède, dans la même proportion, une formation universitaire. Son électorat est surtout urbain : le parti connaît en effet beaucoup plus de succès dans les circonscriptions urbanisées que rurales36.

Le cabinet Lesage, à l’intérieur duquel règne un semblant d’unité, mais pas une « union » fraternelle37, est constitué de nombreux ministres-vedettes : René Lévesque, ancien journaliste étoile de Radio-Canada (émissions Conférences de presse, Point de mire), est ministre des Ressources naturelles et député de Montréal-Laurier; Paul Gérin-Lajoie, ministre de la Jeunesse et député de Vaudreuil-Soulanges, anciennement boursier Rhodes en droit (1945-1948) et candidat à la course à la chefferie du Parti libéral (mai 1958), conseille le gouvernement sur les questions constitutionnelles; Jean-Paul Couturier, chirurgien de formation, est ministre de la Santé et député de Rivière-du-Loup; René Hamel, ancien député du Bloc populaire (1945-1949), avocat de formation féru de sciences politiques et sociales, est député de Saint-Maurice et un ministre du Travail « laborieux et consciencieux », mais bien peu « novateur », selon D. C. Thompson38; Gérard D. Levesque, député de Bonaventure et ministre de l’Industrie et du Commerce, avocat de formation, se fait plutôt discret au Salon vert, sauf sur les sujets qui relèvent de la Gaspésie; enfin, Georges-Émile Lapalme, vice-premier ministre, procureur général et ministre des Affaires culturelles, ancien chef du Parti libéral (1950-1958), est le penseur qui se cache derrière les grandes réformes de la Révolution tranquille. En 1962, il cherche à sortir de la politique, à ne plus être procureur général, désenchanté qu’il est par son travail : « Pris entre les émeutes du pénitencier et les problèmes des "procureurs de la couronne", je vivais la vie que je n’aurais jamais voulu vivre39. »

Sur tous les plans, l’État québécois de Jean Lesage est celui d’un État-providence, c’est-à-dire qu’il a pour objectif principal d’assurer le bien commun en étendant la protection sociale à l’ensemble de la population. Lesage fait un vibrant discours sur cette thématique :

[…] il n’est plus permis, dans notre société, que celui qui en a les talents ne puisse, faute d’argent, recevoir le niveau d’instruction qu’il serait capable d’atteindre. Il n’est plus permis, dans notre société évoluée, de réserver seulement à ceux qui en ont les moyens financiers les services d’hospitalisation et de santé que leur état peut réclamer. L’esprit de justice sociale, qui doit nous animer tous, nous incite à recourir à des méthodes nouvelles d’entraide, de soutien et de secours en faveur non seulement de ceux de nos concitoyens qui sont nécessiteux, mais aussi de ceux que des obstacles purement financiers empêchent de bénéficier d’un niveau d’éducation convenable et des services modernes de protection de la santé. (16 avril 1962)

 

L’État se transforme aussi en un puissant levier économique dans l’exploitation des ressources naturelles du Québec, en un outil d’émancipation pour les Canadiens français, acteurs de seconde zone depuis la Conquête de 1759. Sur cet aspect, le Parti libéral harnache plus directement sa pensée politique sur un néonationalisme libérateur d’un passé oppresseur :

Dans le passé, nous pouvions nous contenter de vivre repliés sur nous-mêmes ; cela a réussi, dans une certaine mesure, à nous faire conserver nos traits culturels particuliers, notre langue et notre religion. Dans le monde actuel, où les frontières se compénètrent et où les distances n’existent plus, une telle attitude serait cependant dangereuse. Nous devons, au contraire, que nous le voulions ou non, faire face au monde qui nous entoure et nous affirmer nous-mêmes. […] Nous possédons en effet un instrument, un levier commun grâce auquel nous pouvons anticiper des réussites étonnantes; évidemment, nous ne pouvons en attendre des miracles, mais, dans notre situation, nous serions coupables de ne pas nous en servir. Ce levier commun, c’est notre gouvernement, notre État du Québec; il ne faut pas oublier que c’est la plus puissante institution dont nous disposions, et cela, à tous les points de vue. (Lesage, 12 avril 1962).

 

Ce nationalisme se situe par ailleurs en opposition à l’ancien nationalisme canadien-français, encore partagé, sous certains aspects, par la députation unioniste. Son horizon d’action demeure confiné à la survivance de la « race », à la sauvegarde providentialiste de ses caractéristiques que l’on définissait comme intrinsèques (langue française, foi catholique), pour « vivre et […] progresser suivant la ligne de notre destin propre ». (Johnson, 8 mai 1962)

Il est vrai que dans l’esprit des ministériels, le Québec constitue, au sein du Canada français, le foyer culturel, « la maison mère de la culture française en Amérique ». (Pierre Laporte, 3 avril 1962) Mais le gouvernement québécois, néonationaliste dans son essence, ne s’en tient pas exclusivement à un discours sur la survivance de la race canadienne-française. Celui-ci poursuit une politique d’appui financier et moral aux minorités francophones hors Québec (création d’un Département du Canada français d’outre-frontières) et compte défendre les griefs constitutionnels des minorités. L’éclatement de l’idéal du Canada français, la focalisation exclusive sur le Québec, ne s’imposera que plus tard dans les esprits. Pour l’heure, donc, le gouvernement libéral poursuit la défense des droits constitutionnels du Québec, tout en acceptant les subventions du gouvernement fédéral dans le cadre de programmes conjoints.

 

L’Union nationale

L’Union nationale de 1962 se ressaisit des décès successifs des premiers ministres Maurice Duplessis (1959) et Paul Sauvé (1960), et de la bisbille entre factions qui avait caractérisé le mandat d’Antonio Barrette (1960-1961). Le 23 septembre 1961, les membres du parti élisent à Québec leur nouveau chef, Daniel Johnson.

Johnson est considéré par plusieurs comme un unioniste d’arrière-garde. Lui-même se représente comme un héritier de Duplessis et profite du soutien moral et logistique de Gérard Martineau, trésorier de l’Union nationale jusqu’au 2 octobre 196140. Avocat de formation, Johnson fut élu député de Bagot en 1946, circonscription qu’il représentera jusqu’à son décès en 1968. Il fut également ministre des Ressources hydrauliques sous Duplessis, Sauvé et Barrette, du 30 avril 1958 au 5 juillet 1960.

Johnson est peu populaire auprès de l’électorat québécois, bien que, chez les habitants ruraux, le charme de l’Union nationale opère toujours41. Dans l’immédiat, Johnson doit solidariser les membres de son parti autour de sa personne, compte tenu de sa faible majorité dans la course au leadership – 1 006 votes, contre 912 pour son adversaire Jean-Jacques Bertrand, député de Missisquoi, auparavant ministre des Terres et Forêts (1958-1960) et ministre de la Jeunesse et du Bien-être social (cabinet Barrette, 1960). En coulisse, les partisans de Bertrand « se réfugient dans l’amertume ou la dissidence42 ». Dès la rentrée parlementaire, toutefois, le candidat défait à la course à la chefferie et le député Armand Maltais font serment de loyauté en Chambre à leur nouveau chef, démentant par le fait même les rumeurs médiatiques voulant qu’ils fondent un nouveau parti de tendance indépendantiste. (18 et 23 janvier 1962)

Le nouveau chef de l’Union nationale peut compter sur l’appui d’un parti restructuré. La haute direction, composée de 15 personnes réparties dans trois comités, et le secrétariat général permanent, qui a pour fonction première la propagande et l’organisation du parti, lui sont acquis43. Johnson est entouré d’organisateurs politiques duplessistes aux mœurs politiques douteuses, acquis à son leadership, dont il a peine à se débarrasser pour amorcer la démocratisation du parti, mesure qui plaisait au groupe des partisans de Jean-Jacques Bertrand et qui contribuerait à consolider l’unité du parti44.

En Chambre, la députation unioniste compte en ses rangs quelques grosses pointures. Dans l’enceinte parlementaire, ces députés disposent désormais d’une liberté de parole qu’ils n’avaient jamais eue sous Duplessis, liberté toujours confinée par la ligne du parti et le jeu politique. Parmi le nombre, il y a Maurice Bellemare, député de Champlain, ancien whip sous Duplessis (1948 à 1959) et ministre d’État sous Barrette et Sauvé (1959-1960), dont le dossier prioritaire est la construction du pont à Trois-Rivières; Paul Dozois, député de Montréal-Saint-Jacques, ministre des Affaires municipales dans les cabinets Duplessis, Sauvé et Barrette (1956-1960), qui questionne le gouvernement sur l’endettement de l’État et sur les enjeux municipaux et dont, par ailleurs, les interventions sont très appréciées de l’ensemble de la députation; Armand Maltais, député de Québec-Est, avocat de formation, ministre d’État dans le cabinet Barrette (1960), qui promeut, en Chambre, l’épanouissement du fait français au Canada; Yves Prévost, député de Montmorency, ministre des Affaires municipales (1953-1956) et secrétaire de la province (1956-1960), pressenti en 1960 pour succéder à Paul Sauvé et chef intérimaire à la démission d’Antonio Barrette (16 septembre 1960), qui défend en Chambre le maintien de la décentralisation et de la confessionnalité du système d’éducation; Camille-Eugène Pouliot, député de Gaspé-Sud, ministre des Pêcheries maritimes (1944-1958) et ministre des Pêcheries et de la Chasse (1958-1960), qui se prononce sur des enjeux très locaux à la Gaspésie; Maurice Tellier, député de Montcalm, Orateur suppléant (1945-1955) et Orateur de l’Assemblée législative (1955-1960), spécialiste de la procédure parlementaire et du Code civil, qui conteste souvent les décisions de l’Orateur en fonction.

Comme par le passé, l’Union nationale inscrit sa pensée politique dans la philosophie chrétienne. Le parti souhaite conserver aux institutions chrétiennes et communautaires un rôle d’importance dans le développement économique et social du Québec. Elle concède à l’État un pouvoir d’intervention limité, essentiellement supplétif à l’action des autres organismes, dans la sauvegarde de la liberté individuelle, de la libre entreprise et dans la répression de certains abus du capitalisme : « Il y a des valeurs humaines que l’État ne doit jamais abandonner à la loi du plus fort sans trahir sa mission et se nier lui-même. C’est à l’État, et non pas à des intérêts particuliers, qu’il appartient d’agir comme arbitre du bien commun. » (Daniel Johnson, 26 juin 1962)

L’Union nationale entend lutter contre deux « fléaux » qui affligent la société québécoise, soit la sécularisation des services sociaux et la laïcisation de l’enseignement, deux tangentes qui vont, selon elle, à l’encontre de ses valeurs chrétiennes. Pour certains députés unionistes de l’arrière-garde, les partisans de cette laïcisation sont ni plus ni moins des communistes, des gauchistes, voire des Soviétiques. Ces qualificatifs seront servis, entre autres, au ministre de la Jeunesse, Paul Gérin-Lajoie, et au ministre des Ressources naturelles, René Lévesque. (Germain Caron, 26 janvier 1962; Daniel Johnson, 3 avril 1962 et 25 avril 1962)

L’action du gouvernement en faveur de l’étatisation des services tend donc, selon la rhétorique unioniste dominante, à rapprocher le Québec « du socialisme et du totalitarisme » soviétiques, au dire de Johnson. Pour lui, le principal danger de l’étatisation réside en fait dans le conséquent désengagement de l’individu pour sa communauté :

L’affaiblissement des libertés locales ne peut conduire qu’à la décomposition du corps social et à la perte du sens des responsabilités […]. Si l’État continue d’absorber les sources de revenus et les responsabilités des organismes intermédiaires, il n’y aura plus bientôt en face de lui qu’une société désarticulée, une poussière d’individus, une masse inerte secouée sans possibilité de résistance par tous les courants idéologiques, au gré des modistes de la propagande, et mûre pour n’importe quelle forme de totalitarisme […]. (8 mai 1962)

 

L’unioniste Jean-Jacques Bertrand se distingue de ses collègues. Il désavoue publiquement en sa présence le discours qu'il juge démagogique de son chef. Il défend la libre circulation démocratique des idées :

Pour ma part, j’ai reçu pour héritage le culte de l’esprit et le culte des idées. Et, dans le domaine des idées, il doit exister un grand climat de liberté, une atmosphère où l’on peut librement exprimer ses idées. Il faut qu’il y ait liberté pour qu’il y ait des idées. Si les idées sont bonnes, elles feront leur chemin et elles triompheront un jour si elles ont la sagesse pour vivre et s’épanouir. Il est futile de tenter l’étiquetage de toutes les idées. (3 avril 1962)

 

Sur le plan constitutionnel, l’Union nationale claironne la nécessité d’appliquer les principales recommandations du rapport de la commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay), déposé le 15 février 195645. On dénonce surtout la non-acceptation des programmes conjoints avec le gouvernement fédéral et on revendique, pour le Québec avant tout, l’impôt sur les corporations qui exploitent les ressources naturelles. On évite cependant de se prononcer en faveur de l’étatisation. (Johnson, 8 mai 1962)

La députation unioniste continue par ailleurs de représenter Duplessis comme le plus grand défenseur de l’autonomie provinciale que le Québec ait connu, comme l’un des grands pères de la nation québécoise. Ceci tient lieu de réplique à la rhétorique politique libérale qui dévalorise l’ancien régime duplessiste, qu’elle qualifie indifféremment de « grande noirceur », de « Moyen Âge », « d’âge des ténèbres » pour mieux se positionner comme source lumineuse et élite éclairée de la nation.

Sur cette question de l’autonomie provinciale, Daniel Johnson – trois ans avant la publication de son Égalité ou indépendance46 – énonce formellement sa pensée en Chambre, laquelle s’articule entre les pôles de la réforme de la Constitution canadienne et de l’indépendance du Québec : « Si la Constitution canadienne nous reconnaît la responsabilité de satisfaire à des besoins sans nous donner de droits, si elle fait de nous d’éternels mendiants, si elle nous maintient, en l’an de grâce 1962, dans un statut de coloniaux attardés, il est temps, je pense, qu’on la modifie ou qu’on en sorte. » (8 mai 1962)

Pour comble d’ironie, c’est à René Lévesque, futur chef du Parti québécois, que revient l’insigne honneur d’accuser Daniel Johnson d’être séparatiste :

L’honorable M. Lévesque (Montréal-Laurier): (Pointant du doigt le chef de l’opposition) Séparatiste! La séparation s’il le faut, mais pas nécessairement. 

M. Johnson (Bagot): Si nous n’avons pas de droits prioritaires sur le seul champ de taxation qui nous soit accessible, cessons de parler d’autonomie ou d’autodétermination. Ça vient de finir. C’est aussi simple et aussi radical que cela.

(Applaudissements à gauche)

La Confédération survivra seulement si elle respecte la dignité de la province et si nous n’avons pas à nous rendre à Ottawa comme des quêteux, pour quelque raison que ce soit […]. (8 mai 1962)

 

Le discours du trône

Le 9 janvier 1962, le lieutenant-gouverneur Paul Comtois présente le programme législatif du gouvernement libéral : celui d’abord de la poursuite de l’assurance-hospitalisation, à travers le projet de loi des hôpitaux; celui ensuite de la création de deux comités spéciaux sur la refonte de la loi électorale et le remaniement de la division territoriale pour « assurer le bon fonctionnement de la démocratie ».

Dans l’attente des résultats des travaux de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement (commission Parent), le gouvernement ne souhaite toujours pas se commettre sur la question de la laïcisation du système d’enseignement.

La mesure législative la plus ambitieuse est sans doute la création de la Société générale de financement, qui confirme que l’État québécois, ce grand planificateur, participe « à la mise en œuvre de nos richesses et à la création de nouvelles entreprises ».

En agriculture, le gouvernement annonce la création de l’Office des marchés agricoles, pour « mieux ordonner le marché des produits agricoles en général » et celui des produits laitiers. Il est aussi question d’accélérer le développement de l’agriculture industrielle par un projet de loi visant à procurer une source additionnelle de crédit agricole. Quant à la fusion des ministères de l’Agriculture, de la Colonisation et de la Chasse et des Pêcheries, celle-ci participe plutôt à un effort de rationalisation de l’État.

En matière de condition ouvrière, le gouvernement annonce divers amendements à la loi des accidents du travail, sans être plus précis.

Dans son discours sur l’adresse en réponse au discours du trône, le 10 janvier 1962, Pierre Laporte, député de Chambly, tente de justifier le nouveau rôle économique de l’État par un « maître chez nous » bien senti, où l’interventionnisme économique de l’État participe tout autant à la survivance de la culture française au Canada qu’à la floraison des nouvelles œuvres culturelles canadiennes-françaises. Laporte fait part de la volonté du gouvernement d’inclure les protestants francophones au sein de l’école française.

Marie-Claire Kirkland-Casgrain, lors de sa première intervention en Chambre, formule le vœu d’améliorer le statut juridique de la femme mariée à l’intérieur du Code civil. Elle énonce le principe général d’une meilleure répartition de l’autorité familiale, entre la femme et l’homme, anciennement exclusivement maritale : « Pareilles réformes tiendraient, dit-elle, dans le respect de nos conceptions traditionnelles, à rendre à la femme mariée la situation qui lui revient, à savoir celle d’une véritable collaboratrice de son mari, tant sur le plan spirituel que sur le plan économique, associée à part entière dans la famille, cellule sociale par excellence. » En particulier, elle veut permettre à la mère, pour des raisons humanitaires, d’autoriser toute chirurgie nécessaire à ses enfants, lorsque le père est dans l’impossibilité d’accorder son autorisation paternelle, comme cela se fait déjà en France47.

Le 16 janvier 1962, Johnson formule ses critiques vis-à-vis du discours du trône sans jamais faire référence aux projets de loi annoncés par le gouvernement. Il s’en prend au fait que le premier ministre Lesage pourrait augmenter les taxes pour réaliser son programme électoral. Il se fait le défenseur des petits contribuables, des 210 000 petits salariés « qui non seulement étaient exemptés de taxes sous l’Union nationale, mais recevaient une réduction de leur impôt fédéral ». La multiplication des dépenses et des déficits met surtout en danger, selon lui, la souveraineté de la province.

Le chef de l’opposition rejette le modèle d’État-providence, tel que mis de l’avant par le Parti libéral. Il affirme que ce modèle exige une taxation plus grande et déplore notamment l’universalisation des services sociaux, « même à ceux qui n’en ont pas besoin »; autrement dit, l’uniformisation de l’aide alors que « les besoins ne sont jamais uniformes ». Comme contre-modèle, l’Union nationale propose une planification décentralisée, communautaire, et la création conséquente d’un ministère des régions.

Johnson considère que le patronage dans l’octroi des contrats et des emplois gouvernementaux n’est pas complètement éradiqué, contrairement aux intentions premières du gouvernement. Pour mieux assurer l’indépendance pleine et entière des ministres vis-à-vis des influences extérieures, il propose une meilleure surveillance des dépenses gouvernementales par l’instauration d’un comité des comptes publics, qui siégerait durant chaque session, et la création d’une commission permanente de la Chambre comprenant des représentants du gouvernement et de l’opposition. Il s’agirait de favoriser les entreprises québécoises et de répartir plus équitablement les commandes et les contrats sur une base locale.

Au reste, Johnson dénonce une présumée purge politique des unionistes déclarés dans la fonction publique. Comme remède à ce mal, il demande l’instauration d’un organisme indépendant qui accorderait aux fonctionnaires un droit d’appel pour « faire convoquer leurs dénonciateurs ».

Johnson s’inquiète surtout de la laïcisation et de l’étatisation du système d’éducation, de la concentration des pouvoirs sur l’instruction publique dans les mains de Paul Gérin-Lajoie, ministre de la Jeunesse. Selon lui, cette action entérine officieusement la création du ministère de l’Instruction publique, alors même que les libéraux avaient promis de ne pas créer un tel ministère. Le tout se ferait, dit-on, au détriment de l’école confessionnelle et de l’autonomie des commissions scolaires.

Tout aussi dangereuse serait l’étatisation du système hospitalier, qui provoquerait une « inflation artificielle des besoins » et une distribution inéquitable des ressources : « Les riches profitent d’une gratuité dont ils n’ont pas besoin, et les pauvres sont moins protégés qu’ils ne l’étaient sous le système d’assistance publique parce qu’ils doivent maintenant payer, en plus du prix de la chambre dont 60 % va au gouvernement, des comptes qu’ils n’avaient pas à payer autrefois et qui, très souvent, dépassent le coût de l’hospitalisation elle-même. » L’Union nationale propose en contrepartie un système d’assurance-santé public et privé, administré par « un organisme indépendant de la politique ». Toutes ces critiques et ces énonciations seront réitérées par Jean-Jacques Bertrand, le 18 janvier 1962.

Pour finir, l’autonomie provinciale serait finalement compromise par l’inféodation des intérêts du Parti libéral du Québec au Parti libéral du Canada et la multiplication des programmes conjoints avec le fédéral48.

Le discours-réplique de Lesage justifie l’importance du rôle social de l’État québécois dans l’universalisation des services sociaux. Il promet de poursuivre son nettoyage des éléments pègreux de la fonction publique, de maintenir les appels d’offres publics et d’instituer un comité des comptes publics, « si la Chambre en trouve le temps », en vue d’éradiquer le favoritisme et le patronage. (16 janvier 1962)

Le 30 janvier 1962, Paul Gérin-Lajoie revient sur le programme législatif du gouvernement en matière d’éducation. Le ministre de la Jeunesse réaffirme la primauté de l’État dans l’établissement des types et des niveaux d’enseignement, dans la surveillance de « la compétence et les qualifications du personnel enseignant », dans la planification des politiques scolaires et dans la délimitation des commissions scolaires. Au demeurant, pour Gérin-Lajoie, le réinvestissement de l’État en éducation sert bien la reconstruction de la nation canadienne-française et catholique en Amérique du Nord.

L’adresse est finalement adoptée le 30 janvier 1962.

 

Les finances publiques

Le Québec connaît, en cette année 1962, une forte expansion économique grâce, entre autres choses, à un réinvestissement massif dans l’industrie manufacturière et dans la construction résidentielle et grâce à des investissements publics bonifiés49. Cette conjoncture se traduit par la réduction du chômage et par un faible taux d’inflation.

Dans un discours-fleuve de deux heures et demie, Lesage dresse, le 12 avril 1962, le bilan définitif des revenus et des dépenses de l’État québécois pour l’année 1960-1961. L’État a pu compter sur des revenus de 636 630 433 $ (plus de 4,6 millions de dollars par rapport au discours du budget du 14 avril 1961), comparé à des dépenses ordinaires de 618 690 666 $ (moins de 870 mille dollars), ce qui a permis au gouvernement d’engranger des surplus au compte ordinaire de 17,9 millions de dollars. Les dépenses et immobilisations sont demeurées toutefois élevées, à 126,8 millions de dollars.

Lesage annonce que le gouvernement compte respecter l’autonomie provinciale dans la perception de l’impôt tout en harmonisant son pouvoir de taxation avec les autres gouvernements du pays. Il entend également exiger du gouvernement fédéral qu’il se retire de la perception des droits successoraux, au profit d’une nouvelle gestion québécoise. La loi provinciale des droits successoraux devrait ainsi favoriser « la transmission des entreprises familiales d’une génération à une autre ».

La situation budgétaire pour l’année financière 1961-1962, qui s’est terminée au 31 mars, est marquée du sceau de l’expansion des dépenses ordinaires et du service de la dette publique, qui s’élèvent au total à 731 825 000 $, et celles d’immobilisation, à 105,5 millions de dollars. Les hausses dans les dépenses ordinaires proviennent du ministère de la Famille et du Bien-être social (20,4 millions de dollars), du ministère de la Santé (9,4 millions de dollars), du département de l’Instruction publique et du ministère de la Jeunesse (49,1 millions de dollars), dernière dépense qui fut amortie par le nouveau prélèvement de la taxe provinciale d’éducation par le gouvernement. Ainsi donc, le véritable dépassement dans les dépenses ordinaires fut d’environ 38,3 millions de dollars.

Le ministère de l’Instruction publique accapare 27,9 % des dépenses ordinaires; suivent celui de la Santé, à 18,5 %, et le ministère de la Famille et du Bien-être social, à 17,1 %. Le ministère de la Voirie monopolise l’essentiel des dépenses d’immobilisation, avec 67,4 millions sur un total de 105,5 millions de dollars.

En retour, le gouvernement annonce des revenus de 754 107 000 $ (plus de 67,65 millions par rapport au budget d’avril 1961). L’augmentation des revenus est imputable à une hausse de 6,5 millions de dollars au département des Terres et Forêts et à la perception de la nouvelle taxe scolaire. L’impôt sur les corporations (capital, profits) permet au gouvernement d’engranger des revenus de 147,2 millions de dollars, la taxe sur les ventes au détail, 114 millions de dollars, la taxe sur la gazoline, 105,5 millions de dollars, et l’impôt sur le revenu des particuliers, 88 millions de dollars.

Au bout du compte, le Québec se retrouve avec un déficit de 83,2 millions de dollars, résultat de la différence entre les dépenses d’immobilisation (105,5 millions de dollars) et les excédents au compte ordinaire (22,3 millions de dollars). La dette consolidée nette, incluant les bons du Trésor, se situe pour l’année 1961-1962 à 515,9 millions de dollars.

Lesage étaye les domaines d’action prioritaires du gouvernement : d’abord, celui de l’éducation et de la culture, qui assure à l’individu un « cadre propice à son épanouissement », vision libérale s’il en est une; ensuite, le gouvernement a l’obligation morale de maintenir « un niveau de santé adéquat pour la population, particulièrement pour les familles »; finalement, dans l’aménagement des richesses naturelles, le gouvernement entend « rendre graduellement le peuple du Québec maître de ses ressources et de son économie dans la paix, le progrès et la justice ».

Dans son budget prévisionnel de 1962-1963, Lesage anticipe des revenus de 809 085 000 $ (plus de 55 millions de dollars par rapport à la situation fiscale de 1961-1962). Ensemble, les dépenses ordinaires et le service de la dette publique, à 792 051 275 $, et les dépenses d’immobilisation, maintenant à 160 907 500 $, se chiffrent à une somme totale de 952 958 775 $. Un montant extraordinaire ne dépassant pas 40 millions de dollars est également prévu pour les investissements immobiliers universitaires; des dépenses extrabudgétaires de 17,5 millions de dollars sont aussi anticipées pour les projets de la Régie des autoroutes et de 15 millions de dollars pour l’Office du crédit agricole. Ces dépenses s’ajoutent au déficit prévu de 143 873 775 $. Lesage indique que le gouvernement n’aura d’autre choix que d’emprunter 225 millions de dollars, nouvel endettement qui est totalement justifié à ses yeux : « L’emprunt public est, pour tout État moderne, un mode normal et accepté de financement. »

En coulisse, pourtant, Lesage tente d’éviter par tous les moyens cet endettement anticipé qu’il juge intolérable. Dès décembre 1961, le conseiller législatif George Carlyle Marler, ancien chef du Parti libéral, avait conclu que l’application intégrale du programme gouvernemental devait inévitablement mener à une augmentation des impôts, dans l’optique du maintien de l’équilibre budgétaire. Cette mesure était toutefois perçue par Lesage comme non rentable politiquement, explique D. C. Thompson :

[Lesage] ordonna plutôt de réduire de 7 pour cent toutes les prévisions ministérielles et activa sa recherche d’autres sources de revenus. En mars 1962, il demanda à Davie Fulton, ministre de la Justice au gouvernement fédéral, de faire modifier le Code criminel de manière à autoriser les loteries provinciales. Il intensifia aussi sa pression sur Ottawa pour obtenir un supplément de 70 000 000 de dollars, aux termes de divers accords fédéraux-provinciaux50.

 

À tout le moins, le prolongement de la reprise économique permet au gouvernement d’anticiper des hausses de revenus dans la récolte des impôts et des taxes, tandis que la généralisation de la taxe de vente pour fins scolaires fournira à la province des sommes plus élevées. Le gouvernement peut ainsi se permettre d’abolir la « taxe de millage », appliquée aux propriétaires d’autobus et de camions, à maints égards inapplicable. En contrepartie, le gouvernement annonce une majoration de la taxe sur le diesel, la portant au même niveau que l’Ontario.

Le ministère de la Jeunesse connaît un gonflement des dépenses vertigineuses, de l’ordre de 207,3 millions de dollars (228,2 millions par rapport à 20,9 millions de dollars dans le précédent exercice financier). Le transfert des responsabilités et des nombreuses activités du département de l’Instruction publique au ministère de la Jeunesse explique cet état de fait, département qui est réduit dans le budget de 1962 à 1963 à une peau de chagrin (199 millions de dollars en 1961-1962, par rapport à 8,4 millions de dollars en 1962-1963). L’augmentation totale pour ces deux organismes est de 16,7 millions de dollars.

Le gouvernement prévoit un accroissement des dépenses de l’ordre de 28,5 millions de dollars au ministère de la Santé, imputable pour une grande part à l’assurance-hospitalisation et à l’essor des disponibilités en maladies mentales, tandis qu’au ministère de la Famille et du Bien-être social, la hausse se situe à 10,3 millions de dollars, résultat des crédits accrus en allocations diverses.

Pour Lesage, les besoins prioritaires du Québec en matière d’éducation, de santé, de services sociaux, de développement économique devraient être comblés par des droits prioritaires sur le plan constitutionnel. Lesage propose en conséquence un réaménagement majeur des droits fiscaux entre le fédéral et les provinces et requiert l’appui unanime de l’Assemblée législative pour y donner suite.

Daniel Johnson, à vif, reproche à Lesage son recours aux emprunts pour faire face à l’explosion des budgets des ministères. Ce n’est toutefois que le 8 mai 1962, après de longs délais causés par un ordre du jour parlementaire particulièrement chargé, que le chef de l’opposition répond au discours sur le budget, dans un discours-fleuve de trois heures et demie :

Ces $402,000,000 de déficit, ce sont des taxes à retardement que le régime libéral accumule sur les épaules de la génération montante, en plus de toutes celles qu’il nous a déjà imposées. Il en est rendu à dépenser d’avance les revenus de ceux qui viendront après lui, et qui auront pourtant leurs problèmes comme nous avons les nôtres.

 

Le tout, soutient-il, compromet irrémédiablement la souveraineté financière du Québec. Le vote de budgets supplémentaires par le gouvernement constituerait une autre preuve de la mauvaise planification financière ministérielle51.

Plusieurs précédents compromettent tout autant la souveraineté de la province : le fait que 40 % du 1,2 milliard de dollars que le gouvernement entend dépenser au cours de l'année provienne de contributions fédérales ou de dégrèvements fiscaux accordés par Ottawa; la participation, par le gouvernement québécois, aux programmes conjoints fédéraux-provinciaux; les faibles revenus que tire la province de l’extraction des ressources naturelles et de l’impôt sur les corporations.

Johnson réclame une meilleure répartition des revenus fiscaux entre le fédéral et le provincial. Le premier ministre devrait, selon lui, se concentrer sur des revendications constitutionnelles de droits prioritaires – dont la taxation directe – plutôt que « sur une priorité de besoin ». (8 mai 1962) En définitive cependant, Johnson répond positivement à l’invitation de Lesage : il donne son appui inconditionnel au gouvernement sur la question constitutionnelle. Il préfère pour le moment ne pas présenter de motion sur le droit prioritaire des provinces en matière d’imposition directe, de peur que « pareille procédure pourrait équivaloir à une motion de blâme ». Il en fera une motion de fond à débattre ultérieurement.

Cet appui inhabituel n’empêche pas le chef de l’opposition de faire de longues tirades sur les promesses électorales non tenues du chef du Parti libéral depuis son élection en 1960. Il fait à dessein un portrait noirci de la situation québécoise : le patronage exercé sur l’appareil gouvernemental par les associations libérales; la fusion des ministères de l’Agriculture et de la Colonisation, la conséquente diminution des crédits alloués à l’agriculture, « l’urbanisation des écoles d’agronomie » et le « mépris hautain des valeurs rurales » par le gouvernement; la multiplication immorale des débits de boissons; l’assujettissement des commissions scolaires à l’État québécois et l’augmentation de la taxe scolaire dans les régions rurales et urbaines; la laïcisation imminente du système d’éducation; la contestation laïque des valeurs traditionnelles canadiennes-françaises, dont celles de l’Église catholique.

La réponse du ministre Gérin-Lajoie ne se fait pas attendre. Il exprime son regret que Johnson agite « l’épouvantail des idées nouvelles en matière d’éducation ». Il émet le souhait de concilier le progrès et « le maintien des valeurs fondamentales ».

Gérin-Lajoie défend la politique d’emprunts du gouvernement. Pour lui, il s’agit d’une politique d’investissements en matière d’immobilisation. Elle a pour but premier de faire prospérer la collectivité québécoise : « L’emprunt public enrichit l’ensemble de la population, à cause des services nouveaux qu’il lui permet de se procurer et de la croissance sociale et économique qui peut en provenir […]. Il arrive presque toujours que le progrès créé par les investissements de l’État dans le secteur public hausse automatiquement, et sans modification sensible des taux d’impôts, les revenus de l’État ». (8 mai 1962)

Bref, au nom de la modernisation du Québec, la Révolution tranquille ne pouvait se réaliser pleinement sans qu’il y ait, à la base, des investissements substantiels de l’État.

 

Les faits marquants de la session

Lesage et Johnson entretiennent des relations cordiales. Ils s’entendent, le plus souvent à l’amiable, sur le contenu de l’ordre du jour législatif. Il arrive toutefois que Johnson se plaigne de la lenteur des travaux parlementaires, notamment au début de la session lorsque Lesage requiert des délais supplémentaires pour la présentation des bills privés (24 janvier 1962), lorsque tarde le dépôt des rapports d’une quinzaine de ministères (26 janvier 1962) et alors que l’étude du projet de charte de Montréal traîne en longueur, quatre semaines durant. (23 mars 1962)

En fin de session, c’est au tour des ministériels de presser le pas afin d’accélérer la cadence des travaux parlementaires pour qu’ils se terminent au début du mois de juillet. (29 mai, 7 juin 1962) D’un commun accord avec l’opposition, une motion est adoptée en ce sens.

À d’autres occasions, les relations entre les deux chefs sont des plus tumultueuses. Le bouillant Lesage peine à se contenir devant son vis-à-vis unioniste, selon la description qu’en fait son biographe D. C. Thompson :

Jean Lesage réagissait fortement aux insinuations et demi-vérités politiques – surtout quand il avait bu – et plus fortement encore aux allusions à ce problème personnel. Johnson et quelques-uns de ses collègues s’exercèrent à jouer les toreros à l’Assemblée, pour amuser la galerie de la presse. Lesage ne fut pas dupe longtemps mais, plus d’une fois, il entrait dans le jeu, provoquant même les affrontements, résolu à ne pas se laisser avoir52.

 

En près de cinq mois de travail législatif, donc, ponctué par les 317 avis de question et de motion soulevés en Chambre, un total de 141 bills, sur les 184 présentés à l’Assemblée législative, reçoivent la sanction royale. Les Chambres sont dissoutes le 19 septembre 1962.

 

Patronage et transparence

Encore en 1961, dans un mémoire présenté aux membres du cabinet Lesage, la Fédération libérale du Québec appuie l’idée d’un clientélisme libéral. Elle recommande « qu’à compétence égale, qualité égale et service égal, la préférence soit accordée aux libéraux et que, dans l’octroi des contrats pour travaux, achat et services, la préférence soit accordée aux personnes et sociétés de la région où les travaux et services sont exécutés ». D’autres partisans souhaitent même la création d’un comité consultatif auprès des députés, qui verrait à les conseiller sur la question du favoritisme53.

En Chambre, les unionistes dénoncent les nombreuses malversations libérales empreintes de favoritisme et de patronage, entre autres : les nominations libérales partisanes au sein de l’Office du crédit agricole (17 mai 1962); la désignation de Hugues Lapointe, ami personnel de Jean Lesage, en tant que premier délégué général du Québec à Londres (2 mai 1962); le supposé patronage dans la distribution des allocations de « bien-être » (31 janvier 1962, 20 juin 1962); la présence du favoritisme libéral dans l’octroi de prêts agricoles, dans la constitution des listes d’approvisionnement du gouvernement, dans la location d’édifices gouvernementaux, dans l’attribution de permis d’alcool, dans l’octroi de contrats au ministère de la Voirie et dans la construction des hôpitaux (2 février 1962, 5 avril 1962, 3 mai 1962, 11 juin 1962, 6 juillet 1962). Fait également débat l’octroi de contrats gouvernementaux de drainage et d’amélioration des terres à Edmond Scalabrini, organisateur libéral dans le comté de Compton, qui exerce des travaux avec son bulldozer 24 heures par jour… (29 mai 1962, 31 mai 1962)

En réplique, les députés libéraux font le procès d’un passé révolu, celui de l’octroi des contrats gouvernementaux pour alimenter la caisse électorale de l’Union nationale. Mais, à la différence de Maurice Duplessis qui évoquait en Chambre la jalousie de l’opposition de ne pouvoir exercer son patronage, les ministériels de l’équipe Lesage acceptent, le plus souvent, d’ouvrir les livres par souci de transparence, de rendre publiques les données des réponses écrites aux questions posées par l’opposition. Les ministériels font enquête, à la condition préalable que l’opposition dévoile les circonstances des malversations, ou qu’elle présente ou rédige des plaintes formelles.

Il arrive toutefois que le gouvernement, malgré son souci de transparence, refuse de déposer des documents en Chambre, en vertu des principes du secret commercial (21 mars 1962) et de l’intérêt public (25 avril 1962), de même qu’il rejette l’idée de faire enquête sur certaines malversations sur la vente irrégulière d’un terrain au Cap-de-la-Madeleine notamment. (15 juin 1962)

Afin de mieux définir le processus d’attribution des contrats qui engagent des deniers publics, le gouvernement propose une série de projets de loi avec l’objectif louable de limiter le patronage et le favoritisme qui, aux yeux d’un Lévesque candide, sont toujours présents au sein du Parti libéral : « Il faut admettre, dit-il, […] que quelques partisans du Parti libéral conservent des habitudes de patronage de l’ancien régime, mais leur nombre est limité. C’est pourquoi tout n’est pas encore parfait, même à l’intérieur du gouvernement, et le retour à la normale ne peut se faire que par étapes. » (17 janvier 1962)

Quant au bill 18 concernant la probité dans l’administration des commissions, qui est modelé sur les dispositions de la loi sur les affaires municipales, il vise à empêcher la fraude et la corruption des commissaires d’écoles et des délégués des commissions scolaires. Le projet de loi situe l’intérêt public au-dessus de l’intérêt personnel. À cet égard, la loi ne permettra plus à un commissaire de vendre ou de louer un immeuble à la commission scolaire dont il fait partie. S’il est trouvé fautif, le commissaire pourra être disqualifié pour une période de cinq ans et être poursuivi par le gouvernement même s’il a démissionné de son poste. Le projet de loi est sanctionné le 14 mars 1962, sans trop d’opposition.

Le bill 54 modifiant la loi des cités et villes rend obligatoire, pour toutes les municipalités et les commissions scolaires, l’usage de « soumissions publiques générales » (appels d’offres) lorsque des travaux municipaux d’envergure sont nécessaires, en complément des chartes individuelles des grandes villes québécoises (Montréal, Québec).

Mais la plus importante mesure du projet de loi est l’article 5, qui « rend inhabiles pendant 20 ans à occuper une charge municipale les récidivistes trouvés coupables d’un acte criminel punissable de cinq ans d’emprisonnement ou plus, après avoir été antérieurement trouvés coupables de deux actes criminels ainsi punissables ». Cet article a été taillé sur mesure pour le maire de Jacques-Cartier, J.-Léo Aldéo Rémillard, qui ne pourra occuper aucune charge municipale avant 1971. La situation de sa ville, mise en tutelle par le gouvernement en 1953, s'était détériorée à cause de l’infiltration de la pègre dans son appareil administratif. Le bill 54 reçoit la sanction royale le 6 juillet 1962.

En règle générale, l’opposition s’objecte moins aux principes des lois soumises qu’à certains articles mal rédigés. En complément d’objet, Johnson propose l’instauration de mécanismes d’arbitrage lors du congédiement d’employés de la fonction publique pour activités politiques impropres (6 juillet 1962), inspiré de l’article 232 amendé de la loi de l’instruction publique. Cette proposition n’aura pas de suite.

Tout compte fait, les projets de loi du gouvernement visant à assainir les mœurs politiques n’élimineront pas complètement le patronage et le favoritisme. De l’avis du politologue Vincent Lemieux, « comparé au favoritisme de l’Union nationale de 1944 à 1960, celui des libéraux de 1960 à 1966 se distingue en ce qu’il comporte une plus forte proportion de contrats et de positions importantes accordés à des clients54 ».

 

Assainissement des mœurs électorales

En vue d’assainir les mœurs électorales, le 15 janvier 1962, un comité formé d’experts non parlementaires, présidé par Fernand Grenier, est mandaté par le gouvernement pour effectuer une étude préliminaire à la révision de la carte électorale55. Ce comité spécial dépose un rapport, communément appelé le « rapport Grenier ». Plusieurs mesures sont proposées pour améliorer la révision de la carte électorale.

Il est également question de la constitution d’un nouvel organisme indépendant dont la tâche serait de délimiter les circonscriptions. (16 février 1962, 22 février 1962) À terme, en 1965, pour la première fois au Québec, une nouvelle carte électorale sera issue du travail d’une commission indépendante de l’Assemblée législative. Mais il faudra attendre l’année 1970 avant que le redécoupage de la carte électorale soit complété en fonction de la norme de population électorale « de 25 % en plus ou en moins par rapport à la moyenne56 ».

Sur un autre flanc, le bill 15 modifiant la loi électorale de Québec a pour objectifs de limiter les dépenses des candidats et des partis politiques, d’assurer une partie des dépenses par le gouvernement, de fixer une norme claire dans la reconnaissance des partis politiques, celle de la présence de candidats dans 60 % des comtés, et d’indiquer l’allégeance politique des candidats sur le bulletin de vote. L’opposition adhère à ces principes généraux. La sanction royale du projet de loi est cependant reportée à la session de 1963. L’État reconnaîtra officiellement les partis politiques et leur assurera un certain financement57.

 

La commission Salvas et l’indépendance du système judiciaire

L’opposition unioniste conteste ouvertement l’indépendance du système judiciaire58; la présumée ingérence politique dans l’attribution des postes de juge d’arbitrage en matière de relations de travail dans les commissions scolaires (30 janvier 1962); la révocation partiale de juges nommés du temps de l’Union nationale (27 mars 1962, 5 avril 1962); la participation du juge Jean-Louis Baillargeon à une fête organisée par la Fédération libérale du Québec pour célébrer la victoire libérale du 22 juin 1960, que les ministériels qualifient plutôt de « réunion de bleus et de rouges pour fêter un ami ». (Lucien Cliche, 20 mars 1962)

Mais, pour l’heure seulement, le procureur général, Georges-Émile Lapalme, indique qu’il souhaite nommer des partisans du Parti libéral et de l’Union nationale comme procureurs de la couronne, un changement majeur par rapport à l’ancien régime de nomination politique unioniste monolithique. (5 avril 1962)

Les unionistes en ont surtout contre la légitimité de la commission d’enquête sur la vente du réseau de gaz de l’Hydro-Québec à la Corporation de gaz naturel du Québec (commission Salvas), instituée par le gouvernement de Jean Lesage, le 5 octobre 1960. Sous la présidence du juge Élie Salvas, cette commission a pour objectif d’investiguer sur les allégations de corruption et de favoritisme de l’ancien gouvernement unioniste, entre juillet 1955 et juillet 1960.

En Chambre, Johnson remet en cause l’indépendance des magistrats nommés à cette commission vis-à-vis du Parti libéral :

Mais, avec toutes ces enquêtes, tous ces tribunaux d’inquisition qui fonctionnent à grands frais et à grand tapage pour la plus grande joie des badauds et des journaux jaunes, des gens honorables, qui ont agi en toute bonne foi et contre qui on n’oserait jamais porter la moindre accusation, voient leur réputation salie et déchiquetée, du seul fait que des adversaires politiques ont réussi avec une habileté peu glorieuse à traîner leur nom dans une ambiance artificiellement créée par des trucs de publicité dirigée, sous l’œil bienveillant d’une magistrature qu’on a rendue ainsi la complice, volontaire ou inconsciente, des manigances de la Fédération libérale provinciale. (16 janvier 1962)

 

Le premier ministre considère que la tirade de Johnson est une injure à la magistrature. Devant les demandes de l’Orateur de retirer ses paroles, le chef de l’opposition obtempère.

Le rapport de la commission sera finalement déposé le 1er août 1962. Il blâmera sévèrement des ministres et des fonctionnaires, dont le délit d’initié, lors de la vente de la Corporation de gaz naturel du Québec, leur avait permis d’empocher des profits de 50 000 $. Le rapport établit par ailleurs que le favoritisme dans l’octroi des contrats gouvernementaux permettait de pourvoir à une caisse électorale unioniste occulte59.

 

La nationalisation de l’électricité

Dès février 1962, René Lévesque et son équipe de la « direction de planification » hydroélectrique – Éric Goudreau, André Marier, Michel Bélanger – sont convaincus de la nécessité de la nationalisation de l’électricité. L’essentiel des énergies du ministre y est consacré60. Mais rien n’y paraît en Chambre.

Dans son discours durant l’adresse en réponse au discours du trône, le ministre des Ressources naturelles vante les mérites de la nationalisation des ressources naturelles dans l’Europe détruite de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui aurait, dit-il, contribué à son relèvement. Jamais, par la suite, en Chambre, il ne dira nommément qu’il souhaite réaliser la nationalisation des compagnies hydroélectriques en territoire québécois.

Les députés unionistes relèvent les contradictions entre les discours à l’extérieur de l’Assemblée législative d’un Lévesque flamboyant et le positionnement officiel du Parti libéral. Ils tentent de brouiller le premier ministre Lesage, dans un premier temps peu favorable à la nationalisation de l’électricité à cause des emprunts massifs nécessaires au projet61, et son ministre réformiste.

Au Conseil des ministres, Lesage laisse son ministre « vendre sa marchandise ». Néanmoins, les nombreuses déclarations publiques favorables qu’il prononce sur cette politique – notamment sur la désorganisation du réseau de production de l’électricité et de ses tarifs (12 février 1962), sur l’étatisation possible de la société Quebec Northern Power (6 avril 1962), de la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent (10 avril 1962) et sur la Shawinigan Water and Power (22 et 24 mai 1962) – incommodent certains ministres qui veulent museler Lévesque pour éviter de mettre le gouvernement en danger. Lévesque compromet, à sa face même, les principes de la solidarité et du secret ministériel62.

Dans un premier temps, Lesage refuse d’énoncer la politique officielle du gouvernement. (30 mars 1962) Puis, pour toute réponse, le 10 avril, Lesage n’infirme pas la rumeur : « M. l’Orateur, il serait faux de déclarer que je n’ai pas discuté avec les principaux directeurs et actionnaires de la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent. » Le 22 mai 1962, Lesage ne se compromet pas davantage sur la nationalisation de la Shawinigan Water and Power tout en précisant les modalités de ce processus :

Jamais au Québec les tribunaux ne seront fermés aux questions d’expropriation comme en Colombie-Britannique. Au Québec, dans le cas d’une nationalisation, les capitaux étrangers seront bien protégés chez nous. Aussi longtemps que la province aura à sa tête un gouvernement comme celui que je dirige actuellement, personne ne sera spolié.

 

Plusieurs journaux ont vu dans ces dernières déclarations, combinées aux nombreuses déclarations publiques du ministre des Ressources naturelles, la confirmation non officielle d’une politique de nationalisation de l’hydroélectricité avant que soit déclenchée l’élection référendaire de l’automne 1962.

En parallèle, le Québec refuse de participer au projet d’établir un réseau de transport national de l’énergie électrique, que propose le gouvernement fédéral, le 19 mars 1962, au terme d’une conférence fédérale-provinciale. Absent de cette conférence, le Québec juge qu’un tel projet constitue un empiétement sur sa juridiction en ce qui a trait au respect de ses droits énergétiques et fiscaux63. (30 janvier 1962)

La seule loi qui va en ce sens est le bill 21 qui propose la dissolution de la Beauharnois Light, Heat and Power Company. (9 mars 1962) Il s’agit de consacrer un état de fait, celui du rachat des actions de cette compagnie par Hydro-Québec depuis le 15 avril 1944 et du transfert de ses employés, en vertu d’un bail signé le 26 avril 1954.

Rappelons que lors de la canalisation du Saint-Laurent, la Beauharnois avait été impliquée dans un scandale financier. Ottawa avait ensuite imposé de très dures conditions à la « province de Québec ». Un arrêté ministériel forçait la Beauharnois à fournir gratuitement le courant électrique aux machines installées sur le canal de Beauharnois. La compagnie devait également payer le salaire des ouvriers qui faisaient fonctionner les ponts, même si ces employés étaient nommés par le gouvernement fédéral. Le gouvernement du Québec s’était toujours refusé d’acheter la compagnie et ses actifs, malgré l’offre du fédéral, en 1941, qui prévoyait le versement de 8 millions de dollars au Québec s’il y avait achat. En proposant ce bill 21, Lévesque souhaite donc récupérer ce montant promis par le fédéral.

En deuxième lecture du projet de loi, Johnson dénonce cette tentative déguisée « d’étatisation » de la distribution et de la production de l’électricité. Il doute que le gouvernement fédéral accepte d’honorer sa promesse de 1941. Le projet de loi stipulant que le Québec n’est pas obligé de rencontrer les obligations légales exorbitantes de la compagnie vis-à-vis du fédéral, pour le chef de l’opposition, il s’agit d’un crime de « lèse-majesté ». Et, enfin, le bill reçoit la sanction royale le 11 avril 1962.

À terme, sur les conseils de Lapalme et malgré les pressions contraires de Marler, Lesage se ralliera au projet de nationalisation de l’électricité et à celui de conduire une élection référendaire sur cette question, lors de la retraite fermée des ministres et de la haute direction du Parti libéral au lac à l’Épaule, les 3 et 4 septembre 196264. Avec la victoire du Parti libéral, seront intégrées à Hydro-Québec, en 1963, les compagnies de production et de distribution à l’extérieur de Montréal. Cette mesure permettra d’étatiser la capitalisation de l’entreprise, d’uniformiser les tarifs, de mieux distribuer l’électricité dans les régions éloignées et d’accorder des emplois spécialisés et non spécialisés à des milliers de francophones65.

 

L’exploitation minière de l’Atlantic Iron Ore

Dans ses mémoires, René Lévesque signale clairement son intention de légiférer en matière d’exploitation minière pour y assurer un meilleur contrôle de la part de l’État québécois :

Dans les mines, c’était la Noranda qui faisait la pluie et le beau temps, au point de considérer les services gouvernementaux comme une de ses succursales et de récompenser l’ancien sous-ministre en le nommant à son conseil d’administration dès sa mise à la retraite! Tout le secteur était littéralement sous occupation étrangère et, de lois en règlements et en affrontements périodiques avec les potentats du milieu, on allait tâcher de le rapatrier peu à peu66.

 

Dans ce contexte, le bill 25 modifiant la loi pour faciliter le développement minier et industriel dans le Nouveau-Québec et concernant l’Atlantic Iron Ore Limited est soumis à la Chambre pour une première fois, le 13 mars 1962.

Ce projet de loi autorise la compagnie minière à commencer son exploitation au Nouveau-Québec. Il fixe au 1er janvier 1970 la date de la mise en production. Un article de la loi précise qu’elle devra embaucher de préférence des ouvriers québécois, de même qu’elle l’oblige à donner la préférence aux diplômés des universités et des écoles du Québec, non seulement dans les emplois d’ordre technique, mais également dans les emplois d’ordre administratif. La loi bonifie enfin les redevances à verser au gouvernement du Québec en vertu de nouveaux taux adaptés à la réalité économique de la production. Le tout est combiné à une rente minimale de 100 000 $ en 1966, de 200 000 $ en 1967, et de 300 000 $ en 1968.

Johnson reproche au Parti libéral de faire affaire avec Cyrus Eaton, de l’Atlantic Iron Ore, un « ami de Khrouchtchev ». Il déplore aussi le trop long délai que le gouvernement accorde à la compagnie pour la mise en production de l’extraction du minerai de fer. L’opposition fait le calcul que les redevances proposées, avec la clause du 5/7 de 1 %, sont inférieures à celles, fixes, de 1 % et de 0,10 $ la tonne telles que proposées auparavant par l’Union nationale. L’État québécois serait, selon elle, perdant à long terme.

Le chef de l’opposition considère surtout que le nouveau projet de loi est bien en deçà des promesses d’émancipation économique du Parti libéral dans l’exploitation des ressources naturelles : « J’attends les lois avec des dents que le gouvernement devait passer pour sauvegarder nos richesses naturelles. J’attends la politique de grandeur qui allait apporter l’émancipation économique des Canadiens français. J’attends les édits gouvernementaux qui vont mettre à la raison les compagnies étrangères qui font fortune en exploitant nos richesses naturelles. » (25 avril 1962)

En troisième lecture, Johnson propose qu’une compagnie privée ou publique du Québec prenne à sa charge le projet, avec l’appui financier de la Société générale de financement. (26 avril 1962) Lucien Tremblay, député unioniste du comté de Maisonneuve et électricien de profession, va jusqu’à faire une offre d’affaires au gouvernement, ce qui déstabilise le ministre des Ressources naturelles.

Le débat se poursuit le 27 avril 1962. Lesage indique que des études sont en cours quant à la faisabilité d’un complexe sidérurgique « pour les gens du Québec dans les conditions actuelles », ce qui ne convainc pas l’opposition qui y voit de belles paroles sans prise sur la réalité.

Le projet de loi suscite l’obstruction systématique de l’opposition qui présente six motions rejetées soit par l’Orateur, soit par la majorité. La motion principale est finalement mise aux voix et adoptée, après division. Mais le projet de loi est amendé de manière significative au Conseil législatif.

Les conseillers législatifs, majoritairement unionistes, ont réussi à faire modifier le projet de loi pour devancer le délai de production au 1er janvier 1966 plutôt qu’en 1970. Pour Lesage et Lévesque, cet amendement compromet irrémédiablement tout projet de mine dans l’Ungava, surtout dans le contexte « où les marchés internationaux du minerai sont plus incertains, parce que plus saturés que jamais ». Il rend la loi « inefficace et inutile ». Il pourrait, au demeurant, provoquer le retrait de la compagnie du projet.

La Chambre basse refuse donc cette proposition de la Chambre haute. Finalement, le Conseil législatif abandonne son amendement et le projet de loi reçoit la sanction royale le 6 juillet 1962.

 

La Société générale de financement (SGF)

Avec le gouvernement libéral, l’État québécois aspire à devenir un intervenant majeur dans la sphère de l’économie, principal moteur de la modernité. L’État entend également promouvoir la place des Canadiens français dans le monde du travail, étant encore exclus des emplois spécialisés du secteur non agricole67.

Toute une série de mesures vise à renforcer la souveraineté québécoise sur son économie. En 1961, le gouvernement avait institué le Conseil d’orientation économique, avec plus ou moins de succès, dont le mandat était de préparer un plan de développement économique et de conseiller le gouvernement sur demande sur cette thématique68. Un des objectifs en tête est de modifier la structure industrielle désuète de la province.

Après un an de débats, au sein du gouvernement, entre les « pragmatistes » – George Marler et consorts –, qui doutent de la pertinence de l’intervention gouvernementale en matière économique, et les nationalistes – René Paré, Jacques Parizeau, René Lévesque –, qui insistent sur la nécessité du contrôle gouvernemental sur le projet et sur une « participation financière adéquate », Lesage choisit de couper la poire en deux : il crée la Société générale de financement (SGF) tout en restreignant la contribution financière gouvernementale69.

Lors de la première séance après la Saint-Jean-Baptiste, le 26 juin 1962, Lesage présente avec beaucoup d’éclat le bill 50 constituant la Société générale de financement du Québec, qui a pour objectif premier de favoriser l’investissement du champ économique par la population québécoise. Il s’agit ici « d’amener la population du Québec à participer au développement des entreprises en y plaçant une partie de son épargne ». À cet effet, la Société générale créera un fonds social autorisé de 150 000 000 $, auquel contribuera l’État à hauteur de 5 000 000 $, « malgré les fortes pressions exercées par les partisans du projet, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du gouvernement », pour une meilleure capitalisation étatique70.

Officieusement, le conseil d’administration de la SGF demeurera sous contrôle gouvernemental. Bien qu’il compte 12 personnes, dont trois nommées par le gouvernement et trois par les caisses populaires, Lesage souhaitait privément « que les administrateurs nommés par les caisses populaires lui donneraient toujours leur appui71 ».

Dans son soutien à l’établissement et au développement des entreprises, la SGF souhaitera réaliser la diversification des entreprises québécoises, qu’elles soient industrielles ou commerciales, moyennes ou grandes. Elle cherchera « à élargir la base de la structure économique de la province » et « à accélérer le progrès industriel du Québec ». (26 juin 1962)

Pour Lesage, la SGF est « un instrument incomparable de progrès économique, l’instrument de libération le plus puissant que l’on n’ait jamais possédé ». (26 juin 1962) Elle est l’un des remèdes efficaces contre le retard économique du peuple canadien-français, qui contribuera ultimement à « sa propre libération économique ». (26 juin 1962) Lesage invite les membres de l’opposition à approuver unanimement le projet de loi, pour que se concrétise enfin la réappropriation de l’économie par les Canadiens français, par les Québécois.

Pour toute répartie, Johnson tente d’inscrire la SGF dans la suite des réalisations de l’Union nationale : la modernisation de l’agriculture, l’électrification rurale, la formation des cadres par l’éducation technique, commerciale et scientifique et la création d’un secteur d’État dans la production électrique (Hydro-Québec).

Mais Johnson est déçu par la loi, d’abord à cause de la faible souscription du gouvernement au fonds consolidé; ensuite, le bill 50 est imprécis, selon lui, dans sa manière d’utiliser les fonds recueillis. La loi ne précise pas, par ailleurs, si la Société fixera des conditions à l’émission de ses prêts (prêts à des sociétés exclusivement québécoises, exigence minimale d’embauche d’ouvriers, de techniciens et d’administrateurs formés au Québec). Finalement, les investisseurs et les épargnants courent un risque énorme, à cause de la faible participation du gouvernement et du caractère incertain de la structure d’investissements.

En comité plénier, il est décidé, par un amendement, avec l’accord de l’ensemble de la députation, que le siège social de l’institution sera à Montréal, métropole québécoise qui est le centre des affaires au Canada à cette époque.

Johnson propose, en remplacement de la SGF, la création d’une banque d’expansion industrielle qui viendrait en aide aux « entreprises dont la situation est précaire ». Lesage réitère que l’objectif immédiat est de diversifier l’économie québécoise et de faire participer les Québécois au développement économique, et que de telles sociétés de prêt et de fiducie existent déjà.

Johnson déplore surtout l’absence d’un complexe sidérurgique, dans le projet de loi, que Lesage a maintes fois promis mais qu’il tarde à concrétiser faute du rapport, encore indisponible, qu’il a commandé, le 12 janvier 1962, à l’Institut français de recherche de la sidérurgie. Il faudra attendre l’année 1964 avant que soit créée la Sidérurgie du Québec (SIDBEC).

Au vote lors des différentes lectures, l’ensemble de la députation se prononce en faveur du projet de loi. Il reçoit la sanction royale le 6 juillet 1962.

La Société générale de financement est la première intervention efficace de l’État québécois dans le monde financier et économique, avant la création, en 1965, de la Caisse de dépôt, qui administrera les sommes perçues par la Régie des rentes.

 

L’autonomie provinciale et le droit de taxation directe

Tout au long de la session, tant à la gauche qu’à la droite de la Chambre, les députés dénoncent les tentatives de centralisation fédérale des programmes sociaux et du pouvoir de taxation. Le positionnement autonomiste de la députation unioniste et libérale ne se limite pas à la dénonciation, en des termes légalistes, de l’empiétement fédéral dans divers programmes. Désormais, l’Assemblée législative, beaucoup plus « pragmatique » et « affirmative » que sous le régime duplessiste, réclame une révision de la Constitution et remet en question le fonctionnement du fédéralisme72.

Le 12 avril 1962, Lesage réclame du gouvernement fédéral le produit de l’impôt sur les droits de succession, véritable frein économique. Mais il faudra attendre au mois de mai pour que tous les députés de l’Assemblée législative indiquent clairement leur positionnement en matière de taxation directe. Johnson propose alors une motion stipulant : « Que cette Chambre est d’avis que le gouvernement de Québec devrait agir dans le plus bref délai pour obtenir, comme prochaine étape dans la reconquête de nos libertés fiscales, que soit explicitement reconnu aux provinces un droit prioritaire en matière de taxation directe, à commencer par l’impôt sur les sociétés qui exploitent les richesses naturelles. » (16 mai 1962)

Le chef de l’opposition souhaite rallier l’ensemble des parlementaires autour de cette revendication. Mais son justificatif est, dans un premier temps, hautement partisan dans son rejet de la nationalisation de l’électricité et dans son positionnement du droit de taxation directe comme contre-projet, comme alternative à celui de l’étatisation.

Dans l’immédiat, Lesage refuse d’appuyer intégralement la motion à cause de son caractère unioniste. Il affirme avoir constamment agi lors des conférences consultatives fédérales-provinciales en conformité avec les conclusions du rapport de la commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels (commission Tremblay). Il propose d’amender la motion en vue de la dépolitiser, de la rendre moins agressive vis-à-vis du gouvernement.

L’amendement, qui remplace les mots « devrait agir dans le plus bref délai » par les mots « que le gouvernement poursuive son effort », semble donner le beau rôle autonomiste au gouvernement, selon le député unioniste Armand Maltais. Le débat est ajourné à la séance suivante.

À la reprise du débat, le 22 mai 1962, l’unioniste Armand Maltais propose un sous-amendement. À la mise aux voix, les députés se prononcent unanimement en faveur du sous-amendement, de l’amendement et de la motion principale qui se lit comme suit :

Que cette Chambre est d’avis que le gouvernement de Québec poursuive la lutte constitutionnelle pour obtenir, comme prochaine étape dans la reconquête de nos libertés fiscales, que soit explicitement reconnu aux provinces un droit prioritaire en matière de taxation directe, à commencer par l’impôt sur les sociétés qui exploitent les richesses naturelles et l’exclusivité de l’impôt sur les successions.

 

Plus symbolique encore est la présentation, en première lecture, du bill 38, qui reconnaît officiellement la fleur de lys comme emblème floral du Québec. L’adoption de ce bill sera toutefois reportée à la session de 1963. (27 avril 1962)

 

Les frontières du Labrador

Fait aussi l’objet de vives discussions à l’Assemblée législative l’épineuse question de la délimitation des frontières entre Terre-Neuve et le Québec, dans la région du Labrador. Dans le cadre d’une question de privilège, Johnson rappelle que le premier ministre de Terre-Neuve, Joey Smallwood, « faisait dire au lieutenant-gouverneur que la question est maintenant réglée avec notre province », ce qui met Lesage dans l’embarras. (24 janvier 1962) Lesage précise que dans les faits, il avait signifié, en décembre 1961, à M. Smallwood qu’il souhaitait « délimiter la frontière interprovinciale dans la péninsule du Labrador aussitôt que possible » plutôt que de laisser à l’Iron Ore le soin de fixer les bornes frontalières.

La question de la fixation de la frontière est évoquée de nouveau en Chambre, le 11 juin 1962. Lesage indique qu’il est présentement en négociations « avec les premiers ministres de l’Ontario et du Manitoba en vue d’obtenir d’Ottawa non seulement qu’on préserve notre territoire, mais qu’on l’agrandisse ».

Le 13 juin 1962, l’Union nationale se défend d’avoir concédé à l’Iron Ore la fixation des frontières entre le Labrador et le Québec. Un Johnson autonomiste, plus affirmatif, demande « une révision du jugement du Conseil privé » pour abolir la frontière du Labrador, établie en 1927.

Pour toute contre-attaque, les 13 et 14 juin 1962, Paul Gérin-Lajoie fait l’inventaire des erreurs tactiques de l’Union nationale dans la revendication de la frontière du Labrador (13 juin 1962) : le gouvernement de l’Union nationale a posé « des actes législatifs, exécutifs et en matière de taxation » qui confirmaient le jugement du Conseil privé de Londres; la délimitation de la frontière fut déterminée par les compagnies minières plutôt que par le gouvernement du Québec; l’Union nationale n’a pas établi par des actes la souveraineté territoriale du Québec, ce qui avantage, dans ses revendications actuelles, le gouvernement de Terre-Neuve, et la réduction conséquente du pouvoir de négociation du gouvernement à cause du non-interventionnisme duplessiste. Le ministre réitère que le gouvernement compte fixer définitivement la frontière labradorienne, pour assurer au Québec « tout le territoire que le droit et la tradition le justifient de revendiquer et qu’il lui est permis de réclamer ». (14 juin 1962) Aucune motion n’est présentée en appui73.

 

Le financement fédéral/provincial des universités

La seule mesure législative éminemment autonomiste, dans son affirmation du droit de la province à ne pas participer à des programmes fédéraux (opting out), est le bill 31 augmentant l’aide financière aux universités de la province. Le projet de loi porte de 1,75 $ à 2 $ le financement par habitant dévolu au financement universitaire. La province harmonise de ce fait sa politique avec celle d’Ottawa, qui avait annoncé, le 22 janvier 1962, la majoration des subventions fédérales aux universités d’environ 33 %74.

En parallèle, la province compte utiliser la subvention fédérale en matière d’éducation universitaire, qui lui est donnée en réduction d’impôts, pour répartir la moitié de l’argent fédéral vers l’enseignement secondaire public en vertu du bill 58 modifiant la loi des subventions aux commissions scolaires. (28 juin 1962) Le ministre de la Jeunesse, Paul Gérin-Lajoie, étaye le positionnement constitutionnel du gouvernement Lesage :

En attendant de reconquérir une plus large part de ses droits, le gouvernement est d’avis qu’il vaut mieux prendre ce qui passe pendant qu’il continue sa lutte en faveur de la reprise complète des droits du Québec dans le domaine fiscal, conformément à une résolution adoptée par la Chambre.

Le gouvernement est convaincu qu’une législation fédérale qui subordonne l’impôt provincial à un usage particulier est anticonstitutionnelle et le gouvernement a décidé de poursuivre sa lutte pour reconquérir les droits constitutionnels de la province de Québec. Le gouvernement utilisera l’entente pour subventionner les universités en attendant de reprendre l’exercice d’une plus large part de ses droits. (4 juillet 1962)

 

Le bill 31 reçoit la sanction royale le 6 juillet 1962. Le droit à l’« opting out » ne sera institutionnalisé qu’en 1964, avec la coopération pleine et entière du gouvernement fédéral, à la faveur des nombreuses pressions exercées par le gouvernement du Québec, qui sera le seul d’ailleurs à s’en prévaloir en se retirant de 28 programmes fédéraux75.

 

La construction du pont de Trois-Rivières

Yves Gabias, Maurice Bellemare et Jean-Jacques Bertrand, députés de Trois-Rivières, de Champlain et de Missisquoi, mitraillent de questions le gouvernement au sujet de la construction du pont de Trois-Rivières. (20 mars 1962, 27 mars 1962, 4 avril 1962, 6 avril 1962) Le 4 avril 1962, Bellemare va jusqu’à proposer deux motions pour faire bouger le gouvernement.

Ce n’est que le 2 mai 1962 que Lesage annonce en grande pompe que le Conseil des ministres a accepté « en principe les dernières propositions de la Corporation du pont de Trois-Rivières en vue de la construction du pont ». Le gouvernement prêtera à la Corporation du pont, moyennant certaines conditions, et des soumissions publiques seront lancées.

Le 4 juin 1962, est présenté le bill 46 assurant la construction d’un pont sur le Saint-Laurent à Trois-Rivières. Ce projet de loi fixe les modalités de la construction du pont : création d’une Corporation du pont de Trois-Rivières composée de huit membres; établissement d’un péage en vue de recueillir « autant que possible l’argent nécessaire au paiement de ses dépenses »; autorisation gouvernementale de 30 millions de dollars pour la construction du pont, de même que l’engagement du gouvernement du remboursement de tout déficit contracté par la corporation.

L’opposition reproche au projet de loi, pour l’essentiel, les taux d’intérêt élevés sur l’emprunt servant à construire le pont, le contrôle de la gestion du pont par une corporation et le poste à péage qui y sera installé, dernier élément pour lequel elle propose une motion qui est rejetée par l’Orateur.

Le bill est sanctionné le 27 juin 1962. Le pont de Trois-Rivières sera inauguré le 20 décembre 1967 et portera le nom du fondateur de la ville : Laviolette. Il sera le seul lien routier traversant le Saint-Laurent entre Montréal et Québec.

 

Agriculture

À l’époque, l’agriculture, en décroissance, est plongée dans un marasme : « La ferme familiale était trop exiguë et le sol, trop aride pour suffire aux besoins du grand nombre d’enfants qui caractérisait, en ce temps-là encore, la population rurale76. » Avec pour résultat que l’exode rural vers les villes s’accentue.

En janvier 1962, dans son mémoire annuel – soumis au premier ministre et au ministre de l’Agriculture, Alcide Courcy –, l’Union catholique des cultivateurs (UCC) propose l’étatisation et la planification des compagnies productrices d’électricité, et la conséquente uniformisation des tarifs d’électricité, tout autant que la mise sur pied d’un système régional de gestion des projets agricoles, de planification et d’assistance technique et économique77.

La réponse du gouvernement est mitigée. Les projets de loi proposés déplaisent à l’opposition en raison de leur manque d’ambition. La position de l’Union nationale s’explique aisément : l’agriculture est son sujet de prédilection, étant donné sa volonté de courtiser la classe agricole, qui compte, en 1961, pour 25 % de l’ensemble de la population du Québec78.

D’abord, le bill 9 fusionne le ministère de l’Agriculture et celui de la Colonisation. Le projet de loi prévoit la création d’un nouvel Office des marchés agricoles, qui deviendra un tribunal de conciliation et d’arbitrage et qui comprendra les pouvoirs de la Commission de l’industrie laitière.

L’un des objectifs de la loi est de diversifier les domaines de spécialisation de l’agriculture québécoise – production de la viande, des œufs, etc. – bien au-delà de sa focalisation habituelle sur l’industrie laitière.

Johnson, appuyé par Hercule Riendeau, René Bernatchez et Éloi Guillemette, considère que la fusion de ces deux ministères traduit bien la volonté du gouvernement d’amenuiser l’importance du monde agricole. (13 février 1962) En comité plénier, le principal point qui achoppe est l’article 5 de la loi, qui donne au ministre le pouvoir d’enquêter sur les qualités et les comportements de ses employés. Bernard Pinard, député libéral de Drummond, réplique que des articles semblables existent dans d’autres ministères. Lucien Cliche, député libéral d’Abitibi-Est et ministre des Affaires municipales, explique que plusieurs employés du gouvernement ne relèvent pas de la Commission de la fonction publique (Commission du service civil) et que le gouvernement ne dispose pas d’autres moyens pour discipliner ses employés. Le lendemain, malgré les protestations de l’opposition, le bill est adopté en troisième lecture et il obtient la sanction royale le 14 mars 1962.

La Chambre étudie également le bill 5 pour aider à l’établissement de jeunes agriculteurs. Cette mesure vise à permettre « à des fils d’ouvriers ou autres » de jouir du même appui financier gouvernemental dans le cas où ils souhaiteraient « prendre la direction d’une exploitation agricole », soit des subventions de 200 $ par année pendant cinq ans. Johnson intervient pour que le projet de loi fixe le barème d’âge minimal à 20 ans, afin que la terre demeure entre les mains des familles. Le ministre Courcy accepte l’amendement proposé. Le projet de loi reçoit la sanction royale le 14 mars 1962.

Quant au projet de loi 39 modifiant la loi concernant les prêts agricoles, il a pour objet de bonifier les anciennes conditions de prêt. Il permet, en plus, d’harmoniser la politique de l’État québécois à la loi fédérale de l’aménagement rural et du développement agricole (ARDA), dont l’objectif est de partager avec les provinces, à parts égales, le coût des travaux de rénovation agricole79. Or, les députés unionistes se plaignent de la lenteur de l’octroi des prêts accordés par l’Office du crédit agricole; car, d’après leur interprétation, la nouvelle loi hypothèque les terres agricoles au profit du prêteur, c’est-à-dire le gouvernement fédéral. Les députés unionistes considèrent que cette formule constitue une menace pour l’autonomie provinciale. Le projet de loi reçoit la sanction royale le 20 juin 1962.

Enfin, le ministre de l’Agriculture annonce la création d’une nouvelle Faculté d’agronomie à l’Université Laval, sur recommandation du comité Régis80 et sur approbation de la commission Parent. (9 février 1962) Johnson et Bernatchez sont en désaccord avec ce choix qui se fait au détriment de Saint-Hyacinthe et qui entraînera la fermeture des instituts de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et d’Oka. Pour les députés de l’opposition, cette centralisation du savoir agricole à Québec contrevient au développement des régions. Le ministre de l’Agriculture tient à préciser que l’enseignement technique agricole commencera à Sainte-Anne-de-la-Pocatière et à Saint-Hyacinthe. (1er juin 1962 et 31 juin 1962)

 

L’assurance-hospitalisation

Le 1er janvier 1962, la loi sur l’assurance-hospitalisation entre en vigueur, après avoir été adoptée à la précédente session. La santé devient dès lors une responsabilité publique plutôt que « l’affaire des individus et des familles »; l’État se fait, à présent, le garant des droits des citoyens et de la justice sociale, de préférence à la charité publique aux indigents81. Qui mieux est, les soins seront gratuits.

Le 18 mai 1962, un projet de loi est déposé, plaçant désormais les hôpitaux sous le contrôle entier de l’État, mesure qui confirme l’amorce de la sécularisation du système hospitalier. Il s’agit du bill 44, qui est le fruit des recommandations des deux commissions sur les hôpitaux Jean-Talon et Fleury de Montréal82. L’objectif est d’assurer la coordination du réseau des hôpitaux, qui étaient jusqu’alors sous le contrôle de communautés religieuses ou d’institutions privées disparates, « tant par la variété des services offerts que par la qualité inégale des soins et des équipements83 ». Ce bill transforme aussi les hôpitaux psychiatriques en hôpitaux publics, avec toute la réglementation administrative que cela comporte.

L’un des objectifs louables de la loi est de protéger le malade en éliminant tout but lucratif des institutions hospitalières. En substituant au système privé une médecine sociale, selon les termes d’Alphonse Couturier, ministre de la Santé, les hôpitaux ne seront plus « le fief de certains individus ou d’exploiteurs de la misère humaine ». (12 juin 1962)

Plus encore, l’État québécois autorisera l’établissement, la transformation ou l’agrandissement des hôpitaux. L’État pourra également créer des commissions de conciliation, dont le verdict sera définitif, dans la situation où il y aurait conflit entre le conseil d’administration et le bureau médical d’un hôpital public. La loi fixera surtout l’administration des hôpitaux par des règlements qui auront préséance sur les chartes locales d’hôpitaux. Elle autorise notamment l’ouverture de la direction des institutions aux médecins.

Ultimement, la loi uniformisera le mode de gestion des hôpitaux, dont les budgets seront soumis à l’approbation du gouvernement. Tous les biens acquis par les hôpitaux seront également gérés par l’État. C’est dire que l’État aura un « droit de regard sur toutes les activités des hôpitaux », qu’elles soient administratives ou médicales.

Pour l’opposition, qui formule ses récriminations le 12 juin, la loi constitue une étape supplémentaire vers l’étatisation, vers l’« enrégimentation » socialiste de la médecine et des services hospitaliers. Elle reproche au gouvernement de ne pas créer une régie de la santé, « indépendante de la politique », organisme intermédiaire entre les hôpitaux et le gouvernement.

Lesage, fin politicien, soutient la gestion du système hospitalier par l’État, mais nie que le bill 44 constitue une étape supplémentaire vers l’étatisation du système de santé : « L’idée d’étatiser la médecine et les hôpitaux du Québec est si loin de la pensée du gouvernement que le projet de loi 44 provient en grande partie des suggestions faites par les intéressés eux-mêmes [les associations hospitalières, les médecins]. » (22 juin 1962)

Le projet de loi reçoit la sanction royale le 6 juillet 1962. Puis l’accès universel aux soins de santé québécois sera complété en 1970, avec l’entrée en vigueur au Québec du programme d’assurance-santé du gouvernement fédéral, qui entérinera le paiement à l’acte médical84.

 

Culture québécoise

Depuis son élection en 1960, le gouvernement Lesage s’est fait un point d’honneur de soutenir et d’encadrer la production et la diffusion de la culture québécoise. De crainte que la culture canadienne-française se noie dans le tout anglophone canadien et fédéral, il institue, en 1961, le ministère des Affaires culturelles, auquel est lié le Conseil des arts du Québec. Il s’agit d’une réplique au Conseil des arts, des humanités et des sciences sociales, que le gouvernement fédéral avait créé, en 1957, à la suite des recommandations de rapport de la commission royale d’enquête du gouvernement fédéral sur l’avancement des lettres, des arts et des sciences au Canada (commission Massey)85.

Une autre mesure qui vise à protéger la culture québécoise est le bill 29 en matière d’assurance-édition. L’objectif est de susciter la production littéraire et spécialisée (ouvrages scientifiques) au Québec en garantissant aux membres de l’Association des éditeurs qu’ils pourront publier des œuvres nouvelles « sans risquer de perdre de l’argent ». Si cette mesure a pour objectif primordial d’enrichir et d’assurer l’épanouissement de la culture canadienne-française, elle n’exclut pas cependant l’aide aux ouvrages de langue anglaise.

La loi stipule notamment que le Conseil des arts du Québec aura pour mandat de sélectionner des œuvres, qui auront été assurées, et que le ministère des Affaires culturelles se portera acquéreur, au prix coûtant, « d’une partie des exemplaires d’un ouvrage qui resteront invendus un an après le jour de la vente du premier exemplaire », jusqu’à concurrence de 100 000 $ pour l’ensemble de la production.

En retour, les éditeurs devront verser une prime annuelle par livre assuré – entre 50 $ et 100 $ selon sa valeur. Le ministère encouragera la diffusion de la littérature en augmentant sa liste de destinataires : institutions et organismes du Québec, ceux des autres provinces et des milieux franco-américains, les sections françaises des universités américaines et tous les autres pays francophones du monde.

L’opposition proteste contre le fait qu’il n’y ait aucune clause dans la loi qui prévoie une aide directe ou indirecte à l’écrivain, lequel est souvent désavantagé économiquement dans le processus d’édition86. (30 mars 1962) En comité plénier, le 3 avril 1962, Yves Prévost propose d’amender la loi pour que soit réservé 10 % de l’assurance aux auteurs. Son amendement est adopté à l’unanimité. Le projet de loi reçoit la sanction royale le 11 avril 1962.

 

L’éducation

Les projets de loi en matière d’éducation s’inscrivent en continuité avec l’amorce de réforme de la session précédente, cristallisée dans la Grande charte de l’éducation (1961). Les objectifs de cette charte étaient de soutenir le droit individuel à l’éducation par la gratuité scolaire, de « rehausser le niveau général d’éducation de la population » et d’assurer ainsi « une amélioration générale du niveau de vie des Québécois87 ».

Dans un souci d’améliorer cette Grande charte de l’éducation, le bill 56 modifiant la loi de l’instruction publique assurera une meilleure sécurité d’emploi aux instituteurs. En outre, l’article 232, qui accordait aux commissions scolaires le droit de renvoyer un membre du personnel enseignant sans motif valable, est amendé. Il prévoit maintenant l’utilisation de l’arbitrage, mesure qui plaît à l’opposition. De plus, le projet de loi répartit autrement les pouvoirs des commissions scolaires. Les budgets et les emprunts des commissions seront approuvés à l’avenir par le ministre de la Jeunesse, au détriment du « surintendant » de l’Instruction publique. Et, désormais, les commissions scolaires régionales seront autorisées à organiser des classes spéciales pour enfants incapables de suivre les classes régulières en raison de déficience physique ou intellectuelle. (29 juin 1962)

D’autres mesures législatives, présentées à la session de 1962, visent à pourvoir aux besoins financiers des institutions scolaires, qui sont assaillies par les demandes. Au dire du ministre Gérin-Lajoie :

Le nombre d’inscriptions à tous les niveaux d’enseignement est à la hausse. Les instituteurs s’inscrivent à des cours de perfectionnement à l’université. Le nombre et le budget des bourses augmentent. Les commissions scolaires commencent à se regrouper en régionales pour offrir un enseignement secondaire. Les universités et les collèges s’engagent dans des programmes d’expansion pour accueillir un plus grand nombre d’étudiants. Simultanément, les dépenses publiques consacrées à l’éducation croissent sensiblement, créant une pression proportionnelle sur la fiscalité, locale et provinciale88.

 

Le bill 17 uniformise l’estimation de la taxe scolaire, en vertu d’une évaluation municipale rigoureuse et uniforme de la valeur des propriétés, à la grandeur de la province. Le projet de loi cherche à remédier au fait que le calcul des évaluations foncières municipales, qui minimisent la valeur réelle des propriétés, porte préjudice aux commissions scolaires. Il assure, en substance, une meilleure répartition des ressources financières entre les commissions scolaires. (18 mai 1962) Cette mesure s’additionne à l’imposition de la taxe de vente de 2 % aux fins d’éducation, adoptée à la précédente session.

Le bill 52 sur le financement des investissements universitaires prolonge, quant à lui, la loi adoptée sous le même nom de la dernière session. Il s’agit d’un programme de subventions pour les infrastructures universitaires à hauteur de 21,4 millions de dollars, de subventions supplémentaires de 32 millions de dollars et d’une somme globale de 20 millions de dollars affectés aux collèges classiques et autres institutions affiliées aux universités. (29 juin 1962)

Mentionnons au passage l’adoption du bill 55 modifiant la loi pour faciliter la formation du personnel enseignant.

L’ensemble de ces projets de loi reçoit la sanction royale, le 6 juillet 1962. Il faudra toutefois attendre l’année 1964 avant que ne soit créé le ministère de l’Éducation par le bill 60.

 

La francisation du Québec

La question de la prévalence du français au Québec revient souvent sur la table des discussions au Salon vert. Le 1er mai 1962, Lapalme affirme sa ferme volonté « d’épurer la langue de l’administration » de ses anglicismes et de franciser le vocabulaire des diverses industries de la province. L’Office de la langue française, créé le 24 mars 1961, dont le président est Jean-Marc Léger, aura sa ligne de conduite définie prochainement. Pour Lapalme, la défense du français « n’est pas une question de politique. C’est une question de survie et de fierté. C’est une question qui dépasse les partis politiques et qui concerne la nation même ».

Lapalme voit mal toutefois comment le Québec pourrait avoir juridiction dans le domaine linguistique. Il doute de la constitutionnalité de l’application québécoise de mesures coercitives pour franciser les raisons sociales des entreprises. Il préfère la persuasion à la contrainte : « Je crois qu’au secrétariat de la province nous pourrions essayer d’influencer par la persuasion les Canadiens français qui viennent doter leurs entreprises de raisons sociales anglaises. En principe, les entreprises devraient avoir un nom français. » (10 avril 1962)

Ces discussions précèdent de quelques années l’intervention législative du gouvernement du Québec en matière linguistique (loi 63, 1969; loi 22, 1974; loi 101, 1977)89.

 

Des documents indisponibles et trafiqués

Dans les discussions entourant le bill 12 modifiant la loi de l’Office agricole de Québec, l’opposition dénonce les tracasseries administratives qui précèdent l’octroi des prêts agricoles. Johnson sort de son sac une bombe politique : un document, tiré du bureau de l’ancien premier ministre Antonio Barrette, comportant des statistiques sur l’octroi des prêts agricoles de 1954 à 1960 sous l’Union nationale.

Outré, Lesage défend le principe de transférabilité des documents de la fonction publique : « J’exige, de toute l’autorité dont je suis investi, que tous les documents officiels de la province que le chef de l’opposition a en main et qui doivent normalement appartenir au bureau du premier ministre me soient retournés immédiatement. » Johnson promet de remettre au premier ministre les documents de l’administration qu’il a en sa possession, après s’être confondu en explications. (2 février 1962)

Le trafic de documents volés ou photocopiés dans les bureaux ministériels est aussi un véritable fléau, notamment au ministère des Travaux publics. Lapalme annonce en Chambre les moyens entrepris pour remédier à la situation : « Il y a des mois que nous sommes sur une piste, avec le concours d’un indicateur, qui nous conduira probablement au coupable, mais les investigations se font de plus en plus difficiles. » (23 janvier 1962)

Les ministres, par ailleurs, ont reçu l’ordre de sécuriser les documents confidentiels dans des coffres-forts; les bureaux du parlement sont étroitement surveillés.

 

Un vote contesté

Le vote sur l’article 1 du bill 17 sur l’évaluation pour fins scolaires, le 18 mai 1962, en comité plénier, est particulièrement atypique. Johnson insiste pour que la Chambre procède au vote, alors que le Salon vert compte 19 députés libéraux contre 20 unionistes. Au moment du vote, par contre, Lesage et une douzaine de députés ministériels forcent leur entrée. L’article est finalement mis aux voix et rejeté par la majorité unioniste. Le président du comité entérine le vote. Car les règles parlementaires sont claires : nul ne peut perturber un vote déjà entrepris.

Lesage en appelle ensuite de la décision du président du comité. Il souhaite que la Chambre basse se prononce sur le caractère exécutoire de cette décision. Les députés de l’opposition clament que ce revirement de situation constitue une « mesure dictatoriale et antidémocratique ».

La Chambre se divise à nouveau, cette fois pour se prononcer sur la décision du président du comité. Les députés de l’opposition s’abstiennent de voter pour mieux signifier leur dégoût pour ce vote « antidémocratique ». Au final, l'Orateur de l’Assemblée législative tranche que l’article 1 reste encore à l’étude. Johnson en appelle de la décision de l’Orateur, mais il est défait.

Le très libéral Devoir qualifie, en première page, cette défaite momentanée du parti ministériel de « première de mémoire d’homme90 » (La dernière remontait à 1934). La Presse titre que « l’UN accuse M. Lesage d’avoir agi de façon "dictatoriale"91 ». L’Événement-Journal explique que la circonstance n’aurait pas pu se produire si les membres du parti ministériel avaient été plus assidus en Chambre92. Le Soleil ne prend pas position, mais en fait tout de même sa une : « L’Opposition crie victoire, mais… le gouvernement a le dernier mot93. »

La position des journaux ouvertement unionistes est moins nuancée. L’Action catholique indique que le renversement du vote de la Chambre est un précédent « embarrassant94 ». Le Montréal-Matin, propriété de l’Union nationale, stipule que le « premier ministre Jean Lesage s’est subitement fait dictateur […] en plein parlement démocratique95 ». Le Temps, organe officiel du parti, souligne que « tous les journalistes présents ont été indignés de cette façon de procéder du premier ministre ». Et d’ajouter : « Plusieurs se sont ouverts les yeux sur la mentalité réelle de M. Lesage. Elle n’est pas belle à voir96. »

Pour terminer, le 30 mai 1962, c’est au tour de l’Orateur de faire des rectificatifs sur les circonstances ayant entouré son attitude. Il tient à réaffirmer sa compétence et son indépendance vis-à-vis du premier ministre, malmenées dans Le Montréal-Matin : « Le premier ministre ne m’a jamais en aucun temps, ni en Chambre ni en dehors de la Chambre, adressé des paroles […]. J’attire l’attention de MM. les journalistes que de pareilles réflexions ne m’affectent pas seulement personnellement, mais affectent les privilèges de la Chambre elle-même et sont sujettes à des sanctions sévères. »

 

La légitimité de l’Orateur contestée

Le 25 mai 1962, le chef de l’opposition conteste l’ajournement de la séance sous prétexte que le débat sur le bill 39 (prêt agricole) n’est pas terminé. Puis, le 29 mai 1962, Johnson soulève une question de privilège afin de revenir sur l’événement. Bien au fait de la procédure parlementaire, il considère que l’Orateur Richard Hyde a été induit en erreur par le premier ministre, puisque aucun règlement parlementaire ne stipule que la Chambre doive être ajournée avant l’après-midi, et qu’en conséquence, il n’a pu exercer ses droits de parlementaire de débattre de la motion d’ajournement. L’Orateur concède qu’il a commis un impair en ne requérant pas le consentement unanime de la Chambre lors de l’ajournement.

D’autres députés unionistes s’attaquent à l’intégrité de l’Orateur. Ils le discréditent dans sa relation partiale avec le premier ministre pour faire pencher ses décisions en leur faveur : « D’ailleurs vous pouvez, M. l’Orateur, recevoir des ordres et ne pas les suivre », lui lance Johnson à la séance du 20 mars 1962.

Tant bien que mal, l’Orateur réussira néanmoins à assurer le bon déroulement des travaux et à faire régner l’ordre durant la session97.

 

La grogne étudiante

Le 15 février 1962, les travaux parlementaires sont perturbés par des étudiants universitaires qui revendiquent le versement immédiat de leurs prêts scolaires :

Des voix dans les tribunes du public: On veut des prêts! On veut des prêts!

(Désordre dans la Chambre)

L’honorable M. Lapalme (Montréal-Outremont) regardant les galeries au-dessus de l’opposition reprend son fauteuil.

M. le président (Regardant les galeries) se lève pour rappeler le public à l’ordre, demande aux manifestants d’évacuer la salle et donne l’ordre aux gardiens de faire sortir les personnes qui lancent des tracts.

Une voix de la tribune droite: On va sortir, mais on veut des prêts.

Une voix de la tribune gauche: C’est "toute".

(Désordre dans la Chambre)

 

L’Orateur reprend alors son fauteuil et demande l’expulsion des manifestants.

Le président de l’Association générale des étudiants de Laval (AGEL), Renaud Santerre, fait ensuite parvenir une note d’excuses au premier ministre Lesage. Les députés ministériels approuvent ce désaveu de l’action étudiante, tandis que Johnson réclame toujours, au nom des étudiants, l’accélération du versement des prêts. Mais la discussion tourne à la foire d’empoigne lorsque Johnson accuse Lesage d’avoir dirigé la rédaction de cette lettre.

Il faudra attendre le 20 février 1962 avant que le ministre Gérin-Lajoie fasse une déclaration ministérielle stipulant que les « 1,345 chèques destinés aux étudiants de l’Université Laval ont été expédiés à cette institution » et que d’autres mesures sont en branle pour remédier à la situation.

 

Mais où est la statue de Maurice Duplessis?

Les députés unionistes n’ont de cesse de demander que la statue de Maurice Duplessis soit enfin installée « dans les jardins en face de l’édifice du Parlement, conformément à la loi adoptée par le gouvernement Sauvé ». Mais le gouvernement demeure sourd devant les demandes répétées de l’opposition. (25 janvier 1962; 26 janvier 1962; 1er mai 1962; 21 juin 1962) La statue, œuvre de l'artiste Raoul Hunter, demeurera dans le purgatoire de l'oubli pendant encore 15 ans.

 

La création d’un "Journal des débats"

Le gouvernement éprouve des difficultés à créer un "Journal des débats", avec la logistique que cela implique (équipe de sténographie, appareillage, édition, locaux). Cette question est évoquée régulièrement en Chambre (17 janvier 1962, 23 février 1962, 27 février 1962, 17 mai 1962). À toutes ces occasions, le ministre des Travaux publics, René Saint-Pierre, se défend de la lenteur du processus. Il n’arrivera pas, au cours de la présente session parlementaire, à dénicher des locaux convenables attenants à l’Assemblée législative pour les sténographes. Il faudra attendre la session de 1964 avant que ne soit institué l'actuel Journal des débats.

 

Faits divers, faits cocasses

Parfois, au moment de l’ajournement des séances, la tension se relâche pour céder la place à l’amusement.

Le 10 avril 1962, juste avant l’ajournement, l’Orateur indique le pointage de la partie qui oppose, en séries éliminatoires, les Black Hawks de Chicago aux Maple Leafs de Toronto : « M. l’Orateur informe les dignes législateurs de Sa Majesté que le compte de la partie de hockey est 1 à 1 après la deuxième période. Il prononce l’ajournement. »

Lors de l’ajournement de la séance du 24 mai 1962, Lesage, épuisé, se fourvoie sur la date et l’heure de la prochaine séance, mais sa vivacité d’esprit lui vient vite en aide :

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest) propose, du consentement unanime, que, lorsqu’elle s’ajournera, la Chambre se trouve ajournée à demain 23 mai (sic), à dix heures et demie du matin.

M. Johnson (Bagot): Je ferai remarquer au premier ministre (l’honorable M. Lesage) que le calendrier de ce côté-ci de la Chambre marque le 24 mai, tandis que du côté libéral on n’en est encore qu’au 22 mai. On constate que le gouvernement est en retard et que seule l’opposition est à date.

(Applaudissements à gauche)

(Rires de la tribune de la presse et de la tribune du public)

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Nous ne sommes pas en retard. C’est tout simplement pour rappeler au chef de l’opposition et à son groupe ce qui leur est arrivé, un 22, en 1960, pour vous rappeler aussi votre triste passé.

(Applaudissements à droite)

Des députés ministériels: Bravo!

(Désordre dans la Chambre)

(Rires de la tribune de la presse et de la tribune du public)

Une voix ministérielle: Memento, homo quia. (Souviens-toi, homme… que tu es poussière et que tu redeviendras poussière.)

 

Une autre histoire nous laisse pantois. Le 19 janvier 1962, l’unioniste Maurice Bellemare se scandalise du fait que son bureau du parlement ait été vandalisé. Le « maître enquêteur » Lapalme arrive à la rescousse :

L’honorable M. Lapalme (Montréal-Outremont): Est-ce que le député de Champlain pourrait me dire s’il est vrai qu’il avait accroché sa clé à l’extérieur de son bureau, sur un clou dans le corridor?

M. Bellemare (Champlain): C’est vrai...

(Des députés rient)

M. Bellemare (Champlain): ... mais elle était hors de la vue. Mais pas les clés de mon pupitre et c’est lui qui a été saccagé. Lui était réellement barré et c’est là que se trouvaient les clés de mes filières. On a fouillé dans mes filières où j’ai 1,600 documents et on a tout laissé en désordre; des papiers étaient éparpillés dans mon bureau et les dossiers étaient pêle-mêle. Je ne peux pas affirmer si l’une ou l’autre des 1,600 chemises qui s’y trouvaient a été emportée.

Une voix ministérielle: Le désordre existait déjà avant!

L’honorable M. Lapalme (Montréal-Outremont): Je suis heureux de voir que le commencement de rapport préliminaire de la police provinciale est véridique. Avec la quantité de personnes qui circulent dans les corridors, si les clés sont disponibles, il est facile pour n’importe qui d’entrer dans les bureaux. Ce n’est donc pas prudent de laisser la clé sous le paillasson.

M. Bellemare (Champlain): Mais elles étaient bien cachées...

L’honorable M. Lapalme (Montréal-Outremont): Il y a des précautions élémentaires qu’il faut prendre, comme ne pas laisser traîner les clés de son bureau. Des rapports de vol de documents me sont venus de trois bureaux de ministres où des intrus ont pénétré au cours de la fin de semaine dernière.

 

L’Assemblée législative est parfois le théâtre de gestes de franche camaraderie. Le 9 mars 1962, Lesage propose à la Chambre d’accorder une dépense de un dollar aux hôpitaux, opération comptable qui vise à faire autoriser, par l’Assemblée, des avances d’argent aux fonds de roulement des hôpitaux, malgré l’absence d’une loi votée en ce sens. Le député unioniste Lucien Tremblay, de Hochelaga-Maisonneuve, intervient sur ce qui lui semble une invraisemblance : « Pour en finir avec cette discussion, je suis prêt à donner un dollar au premier ministre pour aider les hôpitaux. Il se lève et va déposer un billet de un dollar sur la table du greffier de l’Assemblée. (Rires de la Chambre) ». Lesage lui rend bien la monnaie de sa pièce :

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Ce dont j’ai besoin, c’est de l’autorité législative qui va régler cette affaire avec les comptables. Ce dollar, je le garderai en souvenir. J’accepte le dollar du député de Maisonneuve, mais je considère le geste du député de Maisonneuve comme un cadeau libéral.

M. Tremblay (Maisonneuve): Je veux bien, mais n’envoyez pas ça dans la caisse de la Fédération libérale.

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Non, rassurez-vous. Par sympathie, je vais abonner le député de Maisonneuve à La Réforme.

(Rires de la Chambre)

 

Cette histoire refait souvent surface durant la session. Le 20 mars 1962, Lesage en remet : « Tout augmente. Ça arrive que ça coûte plus cher que prévu souvent. Ainsi, la semaine dernière, lorsque le député de Maisonneuve (M. Tremblay) m’a fait remettre un billet de $1, (en riant) je lui ai dit que je l’abonnerais à La Réforme. Je reçois la facture de La Réforme réclamant encore $2 du député de Maisonneuve (M. Tremblay) pour son abonnement annuel. Je constate que le prix de l’abonnement est de $3 et je n’ai jusqu’ici reçu que $1. »

Tremblay renchérit : « J’ai déjà reçu deux copies du journal et, en le lisant, je me suis aperçu que ce n’est pas avec ce journal-là que je vais m’améliorer. J’ai remarqué qu’il y avait des caricatures. Il y en avait une de moi. Si vous continuez comme ça, vous allez faire un grand homme de moi. (Se levant et s’avançant vers la table du greffier) Il me fait plaisir de remettre au premier ministre un billet de $2 pour compléter le prix de mon abonnement. (Rires de la Chambre) »

Le 5 juin, les courriéristes notent une blague de mauvais goût qui montre qu’au début des années 1960, l’Assemblée législative est encore véritablement un « boy’s club ».

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest) propose: 2. Qu’un crédit suffisant soit ouvert à Sa Majesté pour compléter la somme de trois cent soixante-dix-sept mille cinq cents dollars, nécessaire pour couvrir les dépenses prévues à l’article «Agents généraux de la province (Industrie et Commerce)», du budget de l’année financière se terminant le 31 mars 1963.

M. Johnson (Bagot): Combien d’employés à New York?

L’honorable M. Rousseau (L’Islet): Un agent, M. Charles Chartier, et trois secrétaires.

Des voix de l’opposition: Quels sont leur nom? Leur âge? Sont-elles jolies? Leurs mensurations?

L’honorable M. Rousseau (L’Islet): M. Chartier n’a pas d’assistant, mais on va lui en nommer un prochainement, c’est prévu au budget. (5 juin 1962)

 

Lors d’une interminable discussion sur la refonte du Code de la route, qui se déroule tard dans la soirée du 15 juin 1962 par une chaleur suffocante – il fait 27,8 °C dans l’enceinte de l’Assemblée –, quelques députés ont peine à résister aux bras de Morphée. Johnson et Lesage s’amusent à leurs dépens, s’en prenant respectivement à un député de l’équipe adverse :

M. Laroche (Portneuf) dort à son siège.

M. Johnson (Bagot): Que le gouvernement soit réaliste. Qu’il prenne des mesures sensées. Ainsi, par exemple, dans le comté de Portneuf! (Avec une voix plus forte) Dans le comté de Portneuf!

M. Laroche (Portneuf) sort de la torpeur qui l’envahissait et se frotte les yeux.

M. Johnson (Bagot): Il faut une grande expérience parlementaire pour réussir ainsi à dormir en Chambre sans déranger les autres députés.

(Rires)

[…]

M. Tremblay (Maisonneuve) dort à son siège.

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): Il y a eu trop d’exemples de jeunes qui ont été causes d’accidents pour rien changer à la loi à ce sujet... (D’une voix forte) Mais, M. le président, je ne crois pas que l’article s’applique un jour dans le comté de Maisonneuve!

M. Tremblay (Maisonneuve), n’ayant rien entendu, ne bouge pas.

(Rires)

L’honorable M. Lesage (Québec-Ouest): (D’une voix encore plus forte) Non, M. le président, je ne crois pas que l’article à l’étude s’applique dans le comté de Maisonneuve!

(Rires)

Dans le comté de Maisonneuve!

(Rires aux éclats)

M. Tremblay (Maisonneuve) s’éveille, regarde le premier ministre, passe son mouchoir sur sa figure ruisselante et se dirige vers la porte de sortie.

(Les députés s’amusent fermement)

 

Sur une tout autre note, le 20 juin 1962, dans un rare moment de solidarité entre partis, Lucien Tremblay témoigne de son alcoolisme, de sa prise en main par les Alcooliques Anonymes. Les députés unionistes et libéraux sont pleins d’empathie :

M. Tremblay (Maisonneuve): […] Ce que je trouve déplorable, c’est qu’on n’ait pas poussé plus loin la campagne d’éducation pour apprendre au peuple que l’alcoolisme, c’est une maladie, non une faiblesse. Bien pire, c’est un fléau physique et mental. On cite le proverbe Qui a bu boira, mais c’est un problème païen. Car celui qui veut arrêter de boire est capable de le faire. Mais ça prend un homme courageux. Il m’a fallu 10 années d’efforts pour me guérir de cette maladie et, aujourd’hui, je suis l’homme le plus heureux du monde.

Tout le monde parle d’alcoolisme, mais bien peu proposent des solutions à cet angoissant problème. L’expérience que j’ai acquise, je la mets à la disposition du ministre. Elle est de nature à en faire profiter d’autres. On est tellement malheureux quand on est pris de cette maladie. On se croit persécuté par tout le monde. J’aimerais mieux mourir, quant à moi, que de recommencer. Je note qu’il y a des symptômes chez certains de l’autre côté... et de notre côté aussi. […] Je sais que le discours que je tiens ce soir signe ma défaite. Mais je préfère encore plus ma défaite que de recommencer à boire.

(Applaudissements)

M. Johnson (Bagot): L’alcoolisme n’est pas un péché mais une maladie. Je félicite le député de Maisonneuve de son courage et de l’exemple frappant de sincérité qu’il donne.

L’honorable M. Lafrance (Richmond): Il est nécessaire de répandre davantage la lumière sur l’aspect pathologique et médical de l’alcoolisme. Membres des cercles Lacordaire depuis 22 ans, ce n’est que tout récemment que j’ai compris le problème médical rattaché à l’alcoolisme.

 

Critique des sources

Par Olivier Côté

La Tribune de la presse en 1962

Pour la session de 1962, de janvier à septembre, on compte 29 courriéristes. Le président de la Tribune de la presse est Paul-Émile Plouffe, du Nouvelliste. Les vice-présidents sont Roger Bruneau, de L’Action catholique, et Guy Lemieux, de CHRC, la plus vieille station de radio privée de Québec. Le secrétaire est Henri Dutil, du Soleil, dont les articles sont également repris dans L’Événement-Journal. Notons la présence des premières courriéristes parlementaires féminines : Évelyne Gagnon, de La Presse, et Renaude Lapointe, du Nouveau Journal. Les autres courriéristes parlementaires connus sont : Maurice Bernier et Paul Rochon, du Montréal-Matin; Dominique Cliff, Jacques Monnier et Raymond Masse, de La Presse; Henri Crusène, de CFCM-TV; Lloyd Harriet, du Quebec Chronicle-Telegraph; Guy Lafrance, de la radio de CKCV; Omer Langlois, du Droit; Jules Laguë, Guy Rondeau et John Yorston, de La Presse canadienne; Jacques Larivière, de la radio de Radio-Canada; Raymond Martin, de CJLR (radio en provenance de La Ronge, en Saskatchewan); Robert McKenzie, du Montreal Gazette; Max McMahon et Brian Upton, du Montreal Star; William Paton, de CJQC (radio de Québec); Louis Roberge, de la télé de Radio-Canada; Thomas S. Sloan, du Globe and Mail (Toronto); Claude Tessier, de L’Événement-Journal; Marc-Edmond Thivierge, de la United Press International; et finalement, Marcel Thivierge, du Devoir98.

 

Des journaux « partisans » contestés

Le 17 janvier 1962, Antonio Talbot, député unioniste de Chicoutimi, s’attaque à l’indépendance éditoriale du Devoir dans le contexte où Pierre Laporte, ancien journaliste du journal, a été élu comme député libéral. En retour, le 30 janvier 1962, Lionel Bertrand s’en prend en substance à la partialité du journal Montréal-Matin :

Montréal-Matin est tellement partial que, pour éviter de mentionner le nom d’un député libéral, il tuera la nouvelle. Montréal-Matin déforme les faits quand il s’agit de ses adversaires politiques, notamment dans ses éditoriaux. Montréal-Matin tronque les textes. Montréal-Matin distille le poison. Montréal-Matin fait des héros des députés de l’Union nationale et des bandits de grand chemin des députés libéraux […] Il n’y a plus que Montréal-Matin qui fait de la critique destructive.

 

En particulier, le 23 janvier 1962, Jean-Noël Lavoie, député libéral de Laval, demande un rectificatif à ce journal sur des propos qu’il a tenus concernant le sous-ministre des Affaires municipales, Jean-Louis Doucet. Le Montréal-Matin prétendait et prétend toujours qu’il a insinué qu’il était incompétent.

Le même jour, Frank Hanley s’en prend plutôt au titre d’un article, paru dans Le Devoir du 19 janvier 1962, rapportant le contenu de son discours devant l’Assemblée législative et les circonstances peu flatteuses durant lesquelles il se déroule, alors que les députés auraient ri des deux côtés de la Chambre et auraient pris « avec un grain de sel » sa déclaration sur la réforme de la loi électorale.

Le 7 février 1962, Yves Gabias rectifie, sur une question de privilège, les propos du rédacteur du Devoir, qui aurait indiqué qu’il frappait irrespectueusement du pied pendant que le premier ministre s’exprimait, le 6 février. Le 10 avril 1962, Joseph-André Larouche, député unioniste de Témiscamingue, demande également un rectificatif au Devoir. Il revient sur une question qu’il a posée au ministre des Affaires municipales, Lucien Cliche, à savoir « s’il était convaincu que l’étatisation de la compagnie Quebec Northern Power était nécessaire pour changer la fréquence du 25 cycles en 60 cycles dans le comté de Témiscamingue et en Abitibi », alors que Le Devoir lui prête l’affirmation « qu’il doit exister un autre moyen que l’étatisation pour convertir le 25 cycles en 60 cycles ». « Je n’ai jamais prononcé ces paroles », indique-t-il.

Le 15 mai 1962, Johnson s’interroge sur les paroles prononcées par le premier ministre, dans le brouhaha des discussions sur les comptes publics. Lesage aurait déclaré, selon la plupart des journaux, à quelques variantes près : « Il y aura enquête des comptes publics pour l’an prochain et je ferai comparaître le chef de l’opposition. » Il invoque un article du Règlement pour que le premier ministre précise sa déclaration d’alors, ce à quoi il obtempère : « Si le chef de l’opposition veut comparaître devant le comité des comptes publics, son parti disparaîtra à tout jamais. » Les journaux publieront un rectificatif le lendemain.

 

Le chahut des étudiants

Le 20 février 1962, dans le cadre d’une autre question de privilège, Johnson exige du Nouveau Journal qu’il fasse un rectificatif selon lequel l’opposition n’a jamais participé à la rédaction des tracts des étudiants mécontents qui ont envahi les tribunes du public du Salon vert, le 15 février. Le Nouveau Journal laissait sous-entendre, à sa une, que l’opposition ne niait pas avoir quelque chose à voir dans le chahut des étudiants (« L’opposition a-t-elle quelque chose à voir au chahut de jeudi? M. Johnson ne le nie pas... »). Johnson « lui demande aujourd’hui de se corriger en rapportant ce que les étudiants eux-mêmes ont dit ».

Le premier ministre avait, dans les faits, laissé sous-entendre que l’opposition aurait pu agir de la sorte. Lesage prend le temps de s’expliquer : « Il s’agissait seulement d’une boutade de ma part, dans le même sens que les avances du chef de l’opposition, pour montrer le ridicule de l’assertion du chef de l’Union nationale prétendant que la note d’excuses du président de l’AGEL n’était pas authentique. Je pourrais tout aussi bien, moi aussi, présumer que les feuillets en question ont été préparés dans les bureaux de l’opposition. » Johnson est satisfait de la réponse du premier ministre.

 

L’affaire Baillargeon

Le 20 mars 1962, Bellemare avait émis de sérieux doutes sur la pertinence de la participation du juge Baillargeon à une fête. Le même député accuse maintenant Le Devoir, le 21 mars 1962, d’avoir déformé ses propos :

Toute cette Chambre peut témoigner qu’il n’a jamais été question de mettre en doute l’intégrité du juge. J’ai même ajouté que je croyais sincèrement en son honnêteté et son intégrité. Tout ce que j’ai voulu souligner, c’est l’imprudence qu’il a manifestée en acceptant d’assister à une réunion d’un caractère politique. Je tiens à protester avec véhémence contre ce titre tendancieux qui ne reflète en rien l’esprit et les faits de mon intervention.

 

Une absence remarquée des journalistes

Johnson critique l’absence des journalistes de la Tribune de la presse, alors que sont discutés les problèmes de la classe agricole (12 avril 1962). Il se propose d’écrire au président de la Tribune « pour protester et pour blâmer officiellement l’attitude des journalistes ». Selon les divers reportages des journaux, pourtant, il y avait un ou deux courriéristes présents.

 

Éloges aux journalistes

Au-delà des critiques que peuvent formuler les parlementaires vis-à-vis des courriéristes, il n’en demeure pas moins que, pour Johnson, « une démocratie ne peut vraiment fonctionner qu’en pleine lumière, et cette lumière, ce sont les journalistes qui la projettent sur les événements ». (16 janvier 1962). Pour Lionel Bertrand, « les journalistes parlementaires […] méritent de chaleureuses félicitations pour la façon dont ils remplissent leur mission ». (30 janvier 1962) Chose certaine, dans leur ensemble, les débats reconstitués de la session de 1962 présentent un portrait assez fidèle de ce qui s’est dit dans l’arène parlementaire99.

 

Notes de l’introduction historique et de la critique des sources

1. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain (tome II : le Québec depuis 1930), Montréal, Boréal, 1989, p. 637.

2. D. C. Thompson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Saint-Laurent, Éditions du Trécarré, 1984, p. 518.

3. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 746.

4. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 519.

5. Jacques Grand’Maison, La Nouvelle Classe et l’avenir du Québec, Montréal, Stanké, 1979, 272 p.; Jean-Jacques Simard, La Longue marche des technocrates, Montréal, Albert Saint-Martin, 1979, 198 p.

6. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 674.

7. Ibid., p. 683.

8. Ibid., p. 674.

9. Ibid., p. 675.

10. Ibid., p. 611.

11. Don Gillmor, Canada : A People’s History, Toronto, McClelland and Stewart, p. 248.

12. Ce mouvement ne se transformera en parti politique qu’en 1963.

13. D. Gillmor, Canada…, p. 255.

14. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 660. Les recommandations préliminaires de cette commission mèneront à la création du ministère de l’Éducation en 1964 (bill 60).

15. Ibid., p. 673. Voir aussi : Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Québec, Presses de l’Université Laval, 2007, 486 pages. Gélinas propose une relecture novatrice de la place de la droite intellectuelle dans le contexte de la Révolution tranquille.

16. Ibid., p. 651-652.

17. Le IIe concile œcuménique du Vatican, qui se réunit entre 1962 et 1965, marque l’ouverture de l’Église catholique à la modernité. Il propose un retour aux principes fondateurs du catholicisme et à un rapport plus intime avec la foi. Il est recommandé notamment que tout l’office religieux se déroule désormais dans la langue des paroissiens plutôt qu’en latin.

18. Ibid., p. 535.

19. Michel Coulombe et Marcel Jean, Le Dictionnaire du cinéma québécois, Montréal, Boréal, 2006, p. 122.

20. Ibid., p. 140.

21. Paul Rutherford, When Television Was Young : Primetime Canada (1952-1967), Toronto, University of Toronto Press, 1990, p. 47.

22. Ibid., p. 455.

23. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 784.

24. Robert Thérien, Isabelle D’Amours, Dictionnaire de la musique populaire au Québec 1955-1992, Québec,Institut québécois de recherche sur la culture, 1992, 580 p.

25. Terry Cochran et Catherine Mavrikakis, « Kennedy à Dallas ou l’entrée dans le temps planétaire », Bulletin d’histoire politique, vol. 14, no 1, p. 178.

26. René Rémond, Introduction à l’histoire de notre temps (tome 3 : le XXe siècle, de 1914 à nos jours), Paris, Éditions du Seuil, 1989, 132 p.

27. Ibid., p. 205.

28. H. Vivian Nelles, Une brève histoire du Canada, Montréal, Fides, 2005, p. 277.

29. Ibid., p. 277-278.

30. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec..., p. 731.

31. Ibid. D. C. Thompson fait l’analyse que le vote des Québécois pour le Crédit social constitue un désaveu de la Révolution tranquille : « Une analyse des résultats révéla qu’un nombre important de gens qui, aux élections provinciales de juin 1960, avaient voté libéral, votèrent pour le Crédit social deux ans plus tard. Leur protestation visait, du moins en partie, les libéraux de l’aile provinciale, c’est-à-dire, de fait, la Révolution tranquille, parce que la promesse d’une vie meilleure n’avait pas été tenue en ce qui les concernait. » D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 148.

32. Paul Rochon, « Non, ce député(e) n’est pas comme les autres! », Le Montréal-Matin, 11 mai 1962, p. 10; Idem., « M’ame K-Casgrain (vue de haut en bas) », Le Montréal-Matin, 16 mai 1962, p. 6; Idem, « À l’Assemblée législative. Printemps, joli printemps », Le Montréal-Matin, 23 mai 1962, p. 7.

33. Frédéric Lemieux, Christian Blais et Pierre Hamelin, L’histoire du Québec à travers ses lieutenants-gouverneurs, Québec, Les Publications du Québec, 2005, p. 233.

34. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 9.

35. V. Lemieux, Le Parti libéral…, p. 75.

36. Ibid., p. 73, 79, et 104.

37. Georges-Émile Lapalme, Mémoires (tome 3 : le paradis du pouvoir), Montréal, Leméac, 1973, p. 226.

38. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 411.

39. G.-É. Lapalme, Mémoires…, p. 92.

40. Pierre Godin, Daniel Johnson (1946-1964 : la passion du pouvoir), Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1980, p. 251 et p. 270.

41. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 99; P. Godin, Daniel Johnson…, p. 287.

42. P. Godin, Daniel Johnson…, p. 298.

43. Ibid., p. 292.

44. Ibid., p. 304.

45. Voir aussi le numéro thématique « La Commission Tremblay, cinquante ans de débats sur le déséquilibre fiscal : 1956-2006 », Bulletin d’histoire politique, vol. 16, no 1, 371 p.

46. Daniel Johnson, Égalité ou indépendance, Montréal, Éditions Renaissance, 1965, 125 p.

47. Il faudra attendre l’année 1964 avant que soit rétablie la capacité juridique de la femme mariée, dans le cadre de la loi 16.

48. Pour certains auteurs, les libéraux tiraient pourtant avantage de la présence à Ottawa d’un gouvernement conservateur, d’abord parce que le parti pouvait affirmer son autonomie par rapport au Parti libéral fédéral et, ensuite, parce que l’Union nationale ne pouvait les accuser de collusion avec le gouvernement central. Voir : P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 706; V. Lemieux, Le Parti libéral du Québec…, p. 68.

49. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 424.

50. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 233.

51. Les dépenses des différents ministères sont en pleine expansion. Lesage propose donc l’adoption des budgets supplémentaires, qui sont entérinés à l’Assemblée législative article par article « pour la première fois depuis 20 ans ». Le 20 mars 1962, Lesage propose que la Chambre vote des crédits provisoires pour l’année 1962-1963. Dans un premier temps, la somme devancée ne devait pas dépasser 175,6 millions de dollars, en plus de sommes additionnelles pour des ministères particuliers. Johnson réussit à faire amender la résolution des crédits pour que la somme demandée ne dépasse pas un sixième du budget, soit 146,3 millions de dollars. La résolution est adoptée. Le 11 mai 1962, Lesage prie la Chambre d’agréer de nouveaux crédits provisoires de 146,3 millions de dollars. Comme justificatif, le premier ministre indique que l’étude des prévisions budgétaires tarde à se concrétiser, alors que le gouvernement doit payer les salaires du personnel et honorer ses dépenses dans les deux prochains mois. Johnson accepte de voter les crédits demandés, en vertu d’une entente préalablement négociée hors Chambre avec le premier ministre.

52. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 146.

53. V. Lemieux, Le Parti libéral du Québec, p. 77.

54. Ibid.

55. Province de Québec, Rapport du Comité à Son Excellence le lieutenant-gouverneur en conseil. Étude préliminaire à la révision de la carte électorale, Québec, 1962; http://www.electionsquebec.qc.ca/

56. V. Lemieux, Le Parti libéral du Québec, p. 93.

57. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 703.

58. La seule mesure proposée visant à éviter que des situations ne compromettent l’apparence de justice impartiale viendra de Johnson, qui « suggère que le Barreau étudie la question de formuler un code d’éthique pour les juges à tous les échelons ». (20 mars 1962) Mais cette suggestion sera sans suite.

59. « La Commission Salvas juge sévèrement les profiteurs du gaz naturel », Le Devoir, 2 août 1962, p. 1.

60. René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1994, p. 231; D. C. Thompson, p. 297-301.

61. Ibid., p. 305.

62. R. Lévesque, Attendez…, Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1994, p. 231; G.-É. Lapalme, Mémoires…, p. 165.

63. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, http://www.bilan.usherb.ca/

64. Pour un récit complet sur cette rencontre, il faut se référer à P. Godin, Daniel Johnson…, p. 313; R. Lévesque, Attendez…, p. 235-239; Paul Gérin-Lajoie, Combats d’un révolutionnaire tranquille, Montréal, CEC, 1989, p. 217-219; Lionel Bertrand, Quarante ans de souvenirs politiques, Les Éditions Lionel Bertrand, 1976, p. 221-230.

65. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 464-465.

66. R. Lévesque, Attendez que je me rappelle…, p. 228.

67. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 248.

68. Ibid., p. 249.

69. Ibid., p. 263.

70. Ibid., p. 234.

71. Ibid., p. 264.

72. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 737.

73. Un autre geste affirmatif que pose le gouvernement est celui d’amorcer des pourparlers avec le gouvernement ontarien pour qu’il abolisse sa barrière tarifaire dans la vente de voitures au Québec. La province exige en effet à Hull, depuis le 1er juin 1962, que les acheteurs ontariens qui font affaire avec des concessionnaires automobiles québécois paient la taxe de vente torontoise sur le prix total des voitures. En Ontario, pourtant, cette taxe ne s’applique que partiellement. (7 juin 1962)

74. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke.

75. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 739.

76. D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 402.

77. Bilan du siècle, Université de Sherbrooke.

78. D. C. Thompson, Jean Lesage..., p. 402.

79. Ibid., p. 258.

80. Le Comité d’étude sur l’enseignement agricole, présidé par le R.P. Louis-Marie Régis, présente son rapport aux membres du cabinet du gouvernement libéral le 5 janvier 1962. Alcide Courcy, Rapport du Comité d’étude sur l’enseignement agricole et agronomique, Québec, 1961, 267 p.

81. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 638.

82. Voir : Province de Québec, Rapport de la Commission d’enquête sur l’organisation et l’administration de l’hôpital Jean-Talon de Montréal, 1961, 220 p. et Province de Québec, Rapport de la Commission d’enquête de l’Hôpital général Fleury inc., la Corporation de l’hôpital Fleury et du docteur J. A. Dionne, 1962, 91 p., Documents de la session nos 6 et 141.

83. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 638.

84. Ibid., p. 644; Auparavant, le gouvernement social-démocrate de Tommy Douglas en Saskatchewan avait mis en place, dès 1962, un « programme de médecine socialisée ». H. V. Nelles, Une brève histoire…, p. 281.

85. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert et F. Ricard, Histoire du Québec…, p. 796; D. C. Thompson, Jean Lesage…, p. 393.

86. Johnson s’oppose en deuxième lecture à la gestion de l’offre et de la demande des livres par l’État québécois. Il conçoit mal que le Conseil provincial des arts, inféodé par des libéraux, des « gauchistes » en faveur de la laïcité scolaire dont « l’aumônier » est Jean-Charles Falardeau, ait son mot à dire dans le choix des volumes assurés et dans leur distribution. Il serait dangereux que cet organisme exerce son patronage, au point de favoriser l’achat de livres des membres du Conseil et d’amis. (30 mars 1962) En réponse, Gérin-Lajoie insiste sur l’indépendance et le caractère représentatif du Conseil des arts et sur la nécessité de ne pas impliquer le ministre des Affaires culturelles dans le processus.

87. P. Gérin-Lajoie, Combats…, p. 212.

88. Ibid., p. 214.

89. Ces préoccupations semblent infirmer l’interprétation suivante, tirée de René Durocher, Paul-André Linteau, Jean Claude Robert et François Ricard : « Pendant la Révolution tranquille, le gouvernement québécois n’est guère sensibilisé à la question linguistique. On se préoccupe surtout de la dimension ethnique, plutôt que linguistique, des rapports de force, l’objectif étant de placer plus de Canadiens français aux commandes de l’État et de l’économie. On ne remet pas en cause le fait que, dans le secteur privé, il faille souvent travailler en anglais. » p. 602.

90. Marcel Thivierge, « Vingt députés de l’UN font essuyer un échec au gouvernement en comité plénier », Le Devoir, 19 mai 1962, p. 1.

91. Jacques Monnier, « L’UN accuse M. Lesage d’avoir agi de façon "dictatoriale" », La Presse, 19 mai 1962, p. 35.

92. Claude Tessier, « Un manque d’assiduité », L’Événement, 19 mai 1962, p. 8.

93. Claude Tessier, « L’Opposition crie victoire, mais… le gouvernement a le dernier mot », Le Soleil, 19 mai 1962, p. 1.

94. Roger Bruneau, « Précédent à la Chambre », L’Action catholique, 19 mai 1962, p. 24.

95. Paul Cauchon, « Les rouges ont eu une peur bleue alors que Jean Lesage voyait rouge », Le Montréal-Matin, 19 mai 1962, p. 9.

96. Anonyme, « Lesage battu », Le Temps, 24 mai 1962, p. 1.

97. Par exemple, l’Orateur demande formellement aux députés, coupant souvent court à leurs discours, que les questions non urgentes adressées au gouvernement soient dorénavant soumises à l’écrit à l’Orateur et inscrites au Feuilleton (22 février 1962, 6 mars 1962, 20 mars 1962). En particulier, les députés ministériels contestent systématiquement, avec succès, les motions de l’opposition, évoquant leur incidence financière – un privilège du gouvernement – et leur ton pamphlétaire.

98. Bibliothèque de l’Assemblée nationale, Les membres de la Tribune de la presse, Québec, AN, 1990. Une version corrigée de cette liste se trouve dans Jocelyn David, « Notes pour l’introduction de la session de 1962 ».

99. Sur la reconstitution des débats parlementaires, voir : Gilles Galichan, « Le Parlement "rapaillé" : la méthodologie de la reconstitution des débats », Les Cahiers des Dix, no 58 (2004), p. 275-296.